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Dans le numéro de novembre 1956 de la revue militaire américaine Army, le lieutenant-

colonel Robert Rigg faisait une description de ce que serait selon lui le soldat américain
du futur. Dans son esprit, le futur c’était l’année 1970, à peine 14 ans plus tard, ce qui
dénote déjà l’idée d’une évolution très rapide des choses, et le soldat était associé au
fantassin. Quand on parle du soldat du futur, on ne pense visiblement pas au pilote de
chasse, au tankiste ou au sapeur du futur qui sont pourtant aussi des soldats, mais à
celui qui combat au plus près et qui mériterait donc, depuis les duellistes de l’Illiade, en
priorité ce titre. Admettons cette limitation du propos.

Le lieutenant-colonel Rigg décrit dans son article un homme bardé d’une armure et d’un
casque fait d’un mélange d’acier et de plastique. Ce soldat dispose d’un masque à gaz,
il est protégé des flashs des explosions atomiques par des lunettes noires sur son casque
intégral et ne craint pas les pluies radioactives grâce un imperméable en plastique
transparent. Il peut creuser des trous pour se protéger avec un « petit bazooka ». Il est
capable de communiquer avec ses voisins avec une radio intégrée à son casque et peut
voir la nuit grâce à des lunettes à infrarouge. Détail intéressant, l’auteur ajoute que grâce
à cette vision nocturne « ce sera le coup de grâce pour la guérilla communiste dans la
jungle » comme s’il s’agissait seulement d’un problème de camouflage. Son armement
est étrangement peu décrit, mais ressemble à un fusil d’assaut à longue portée. Il se
nourrit de pilules et comprimés, mais fume toujours, une petite poche est même prévue
dans la tenue pour y mettre un paquet de cigarettes. Ce combattant du futur est projeté
à grande distance grâce à des plateformes géantes à propulsion atomique, hélicoptères
ou avions géants pour mener des opérations qui ressemblent encore beaucoup aux
opérations aéroportées de la Seconde Guerre mondiale.

Cette image du combattant futur, très partagée à l’époque et dont on retrouve des échos
dans la science-fiction (Starship troopers de Heinlein qui date de 1959) est éclairante.
Évidemment, rétrospectivement on en mesure toutes les naïvetés. En réalité, le fantassin
américain de 1970 n’a finalement guère été différent de celui de 1956 hormis qu’il était
doté depuis peu (et avec beaucoup de réticences) d’un fusil d’assaut, le M-16, et
éventuellement des premiers gilets de protection. Il faut attendre en réalité les années
récentes, quarante ans après l’article, pour voir apparaître l’esquisse de ce « fantassin
augmenté ».

Comment expliquer ces erreurs grossières ? Les erreurs de prévision sont en réalité
extrêmement communes et pas seulement dans le domaine militaire. Dans les missions
militaires on décrit toujours ce qui relève de la « zone de responsabilité », celle où on agit,
et la « zone d’intérêt », celle où normalement on ne met pas les pieds, mais qu’il est
indispensable de surveiller, car ce qui s’y passe a une influence sur ce que l’on fait. Un
biais commun est de se concentrer sur cette zone de responsabilité que l’on connaît bien
tout en ignorant cet environnement d’où viennent les surprises.

Maintenant, ce n’est pas parce qu’on connaît bien sa zone de responsabilité que l’on
n’est pas non plus victime de biais, par exemple les effets de mode. Rigg voit de l’énergie
atomique partout. Un moteur atomique a été mis en service en 1953 dans un sous-marin
et on ne voit pas à l’époque ce qui pourrait empêcher d’en mettre dans tout engin
volumineux. La mode est aussi aux armes atomiques. À partir du milieu des années 1950,
l’US Army se dote de tout un arsenal de milliers de missiles, obus et même roquettes
(les Davy Crockett d’une portée de 4 km) atomiques et se prépare à combattre en
ambiance nucléaire. Il faut quelques années et des milliards de dollars dépensés pour
comprendre que ce n’est pas forcément une bonne idée.

Gardons cela en tête, ce n’est pas parce que c’est dans l’air du temps, que cela a l’air
séduisant, que cela va être efficace. La grande majorité des inventions ne deviennent
pas des innovations, et on peut s’enticher pour des choses qui au bout du compte
s’avèrent peu utiles, voire contre-productives, par leurs effets secondaires ou, plus
subtilement, par ce qu’on a sacrifié en allant dans cette voie. D’une manière générale,
les anticipations, qu’elles proviennent des organes institutionnels ou des écrivains, ont
beaucoup de mal à estimer la « vitesse des choses ». Très empiriquement on peut
constater qu’environ 80 % des phénomènes se déroulent plus lentement que prévu et
que 20 % vont en revanche vite et qu’une poignée seulement va très vite. Le début du
XXIe siècle que nous vivons ressemble peu à ce qui était imaginé au siècle précédent.
En fait, il ressemble encore beaucoup à celui-ci. On ne se nourrit pas de pilules et on
n’utilise pas de voitures volantes (ou des skateboards volants comme dans Retour vers
le futur), on dispose quasiment tous en revanche d’un smartphone et/ou d’un ordinateur
portable reliés à Internet, ce que presque personne n’avait vu venir. Il y a toujours
statistiquement des gens qui voient juste et « sont dans la cible », mais comme la cible
n’est pas encore là, c’est finalement peu utile.

Les choses évoluent d’autant plus lentement que l’on ne dispose que de ressources
finies. Il faut arbitrer entre l’investissement et le maintien en état de l’ancien. Il est rare
aussi que l’on puisse investir dans tous les possibles, avec ce problème particulier qu’un
matériel moderne important se conçoit désormais en vingt ans et s’utilise pendant
quarante. Les choix engagent donc très lourdement l’avenir et la masse critique d’une
armée s’inscrit de plus en plus… dans le passé. L’armée française d’aujourd’hui peine
encore à remplacer les équipements des années 1960 et 1970 par ceux conçus dans les
années 1985-1995 et manque de ressources pour développer des systèmes plus
modernes. Cette part de XXIe siècle tend bien sûr à augmenter, mais on peut d’ores et
déjà décrire à quoi ressemblera l’infanterie française en 2050… si rien d’important ne
change dans l’environnement des armées. Maintenant, il se passe toujours quelque
chose dans cet environnement.

Quand on fait le bilan de l’emploi des forces armées françaises depuis 1815, on s’aperçoit
que celles-ci changent de mission principale tous les dix-quinze ans, entre guerre
interétatique, guerres contre des groupes irréguliers, sécurisation intérieure et
sécurisation extérieure (interposition, stabilisation). Cette succession de défis, souvent
inattendus, à impliqué des adaptations qui ressemblaient souvent à des improvisations.
En quatre ans, de 1914 à 1918, la physionomie du combattant s’est radicalement
transformée. Une section d’infanterie française de 1918 aurait été capable d’écraser
n’importe quelle section d’infanterie de 1914. On n’a pas connu depuis d’évolution d’une
telle ampleur, résultat de la combinaison d’une très forte incitation à innover, mais aussi
d’un grand potentiel inexploité. La quasi-totalité des nouveaux équipements mis en place
pendant la Grande Guerre dans l’infanterie (fusil-mitrailleur, grenades à main ou à fusil,
casque d’acier, masque à gaz, fusils à lunettes, lance-flammes, mortiers, etc.) existait
déjà à l’état de prototypes avant-guerre.

La plupart des innovations sont en réalité des changements de structure, de méthode ou


de manière de voir les choses. L’innovation majeure de la Grande Guerre en termes de
combat d’infanterie a sans doute été le groupe de combat, c’est-à-dire une cellule tactique
d’une dizaine d’hommes confiée à un jeune sous-officier à partir de 1917. Cette
innovation impliquait simplement d’accepter que des sergents soient capables de prendre
seuls des décisions tactiques. On résolvait ainsi un problème vieux de soixante ans avec
l’apparition en nombre des fusils à âmes rayées qui avaient multiplié d’un coup par quatre
la zone mortelle entre les combattants ennemis. On peut connaître aussi des
désadaptations et des dégradations. Le soldat américain de 1970 n’est pas le
parachutiste high tech combattant en ambiance nucléaire, c’est globalement un soldat
démoralisé réfugié dans une base au Vietnam qui se drogue et répugne à combattre. La
plupart des bataillons de l’infanterie américaine de 1970 étaient moins efficaces qu’en
1956.

L’environnement militaire comprend aussi un paramètre particulier qui s’appelle l’ennemi.


Cet ennemi cherche d’abord à vous tuer, ce qui a tendance à forcément induire une forte
dose de stress dans les actions de combat, actions qui s’obstinent du coup à être toujours
différentes des laboratoires ou des champs de tir. Vue du fantassin, le combat c’est
d’abord un management de la peur. Cette peur inévitable transforme les individus dans
le sens d’une augmentation des ressources physiques et cognitives ou au contraire dans
celui d’une paralysie croissante. Le combattant est un individu « normal » augmenté ou
diminué naturellement par de multiples processus biochimiques. Même doté des
équipements les plus sophistiqués, un soldat peut rester ainsi totalement prostré face à
quelqu’un qui va le tuer. C’est ainsi qu’entre un champ de tir et un combat réel, on assiste
à des décalages énormes de performances, même avec des équipements qui tiennent
leurs promesses.

Dans un contexte de combat, les facteurs psychologiques, la formation ET SURTOUT


L’ENTRAINEMENT sont bien plus importants que les aspects matériels avec qui ils sont
cependant en interaction.

Sur un champ de tir, le fusil antichar de 13 mm conçu par les Allemands en 1918 était
très efficace. Dans la réalité, seulement deux chars légers français ont été détruits par
cette arme très délicate et dangereuse à utiliser, surtout à cent mètres face à des engins
ennemis.

Et puis l’ennemi, cet importun, s’obstine aussi à trouver des parades à toutes les
innovations des laboratoires. Au début de la guerre du Kippour en octobre 1973, les
équipes antichars égyptiennes utilisant le système soviétique AT-3 Sagger obtenaient
50 % de coups au but sur les chars israéliens, performance remarquable au regard de la
difficulté à guider les missiles sur plusieurs kilomètres. On annonçait déjà « la mort du
char » et le triomphe de l’infanterie à missiles. Quelques jours plus tard, ce pourcentage
tombait pratiquement à zéro, le guidage devenant impossible sous le déluge de feu
d’artillerie ou de mitrailleuses lourdes qui accompagnaient désormais systématiquement
les chars israéliens.

On n’évolue pas pour le plaisir d’évoluer, mais pour vaincre un ennemi. En 1956, au
moment des prédictions du lieutenant-colonel Rigg, l’armée française était engagée en
Algérie où elle s’est aperçue qu’elle était trop moderne pour combattre l’ennemi qui lui
faisait face. Après plusieurs échecs, elle procéda donc à une large rétroévolution :

les pilotes abandonnèrent les « jets » sophistiqués pour prendre le manche d’avions à
pistons de la Seconde Guerre mondiale, plus lents et donc permettant de mieux voir des
cibles terrestres fugitives ;

l’infanterie abandonna ses véhicules pour réapprendre à marcher ;

des unités de cavalerie retrouvèrent le cheval. Les moyens modernes, comme le nouvel
armement individuel ou les hélicoptères, ne furent utilisés que lorsqu’ils s’avéraient
adaptés au contexte.

L’augmentation de puissance est donc une chose relative. La recherche du toujours plus
loin dans le même sens est fatalement une impasse, comme lorsque les armées des
diadoques allongeaient sans cesse les sarisses de leurs phalanges jusqu’à la paralysie.

Le coût de l’électronique individuelle et surtout de la protection a fait monter le prix de


l’équipement du fantassin américain de moins de 1 000 euros pendant la guerre du
Vietnam à 15 000 aujourd’hui.

Le système français de « soldat augmenté », baptisé Félin, coûte plus de 40 000 euros
pièce. Le soldat « augmenté par la technique » est donc un soldat rare. Pour le prix d’un
seul d’entre eux, l’ennemi local peut payer plusieurs dizaines de miliciens dont la mort
éventuelle aura par ailleurs moins d’effet stratégique que celle du soldat occidental.

Une section d’infanterie française a été détruite en 2008 dans la vallée afghane d’Uzbeen
par des rebelles sans gilets pare-balles et équipés d’armes des années 1960, mais plus
nombreux. L’emploi de soldats équipés du système Félin aurait-il permis d’éviter ce
sentiment ? Rien n’est moins sûr.

Au lieu d’un « soldat toujours plus », il serait peut-être plus utile d’avoir deux soldats. Une
section un peu plus nombreuse à Uzbeen et avec un peu plus de munitions aurait sans
doute été plus efficace que la même équipée de Félin.
En réalité, loin de ces projets futuristes, l’élément le plus novateur des dernières années
réside plutôt dans la « démocratisation » de la capacité à produire des soldats. Dans le
cycle de science-fiction des Princes d’ambre, Roger Zelazny décrit l’affrontement entre
des êtres surhumains dotés de la capacité à se déplacer n’importe où et d’autres qui ont
la possibilité inverse de faire venir à eux ce qu’ils veulent. Les opérations en cours
ressemblent d’une certaine façon à cet affrontement entre des soldats professionnels,
nomades internationaux de plus en plus rares et sophistiqués, et des combattants locaux
amateurs qui bénéficient des flux de la mondialisation pour faire venir à eux des objets et
des connaissances. On remarque les efforts de plus en plus importants des institutionnels
pour rester au sommet de la puissance, mais on néglige les nombreux petits groupes
armés dont l’apparition a été permise par les nouvelles technologies (ou leur association
avec des anciennes) et l’ouverture des frontières de toutes sortes. Depuis le début du
siècle, les armées occidentales et israélienne ont été incapables de détruire une seule
de ces nouvelles organisations dans le grand Moyen-Orient.

Il est aussi possible de former des groupes encore plus petits. Un amateur peut
s’entraîner aussi durement qu’un soldat, acquérir via Internet les mêmes connaissances
techniques que lui et se préparer psychologiquement très sérieusement. Avec des gilets
pare-balles en vente libre et des smartphones, un groupe d’amateurs sera mieux protégé
et se coordonnera bien mieux qu’un groupe de soldats des années 1980. L’acquisition
de l’armement et des munitions est plus problématique, quoique facilitée par l’extension
des flux de l’économie criminelle. Sinon, avec des imprimantes 3D, il est déjà possible de
fabriquer des armes rudimentaires chez soi. Le tout peut être financé par un simple crédit
à la consommation.

Ainsi, en novembre 2013, avec Abdelhakim Dekhar, et surtout en janvier 2015 un ou deux
hommes ont pu défier des agents de police et il a été nécessaire de faire appel à des
unités d’intervention pour en venir à bout. Plus que les soldats augmentés, rares et chers,
c’est l’augmentation du nombre de « soldats amateurs » qu’il faut sans doute anticiper et
craindre.

En conclusion, au risque d’être décevant, on ne sait pas à quoi ressemblera le « soldat


du futur ». Il y aura certainement des percées techniques. Peut-être que l’on parviendra
à briser ce plafond qui rend pour l’instant les sections d’infanterie d’aujourd’hui à peine
plus efficace que celles de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ce qui est sûr c’est qu’il
y aura beaucoup de « soldats du futur », pas forcément très différents physiquement de
ce que l’on voit aujourd’hui avec longtemps plus d’hommes en jeans armés d’une variante
de Kalachnikov que de robocops. Ce qu’il y aura dans leurs têtes, la capacité à prendre
des risques, la compétence, la détermination, le nombre aussi, tout cela sans doute
encore et toujours plus important que les équipements qu’ils portent.

Un article intéressant qui, s'il traite plus globalement du combattant que du secouriste,
rappelle que le premier outil d'un homme reste son esprit. Et un secouriste sans esprit...
"... la capacité à prendre des risques, la compétence, la détermination, le nombre aussi,
tout cela est sans doute encore et toujours plus important que les équipements qu’ils
[les hommes] portent."

En secourisme, se former et se préparer techniquement et physiquement à secourir,


quel que soit le contexte (civil associatif ou professionnel, militaire, sécurité privée,
etc...), ne devrait pas aller sans préparer également son esprit (et son coeur) à en
affronter les défis techniques et humains, les épreuves et les conséquences. L'intérêt,
en plus de l'acquisition de savoirs et de compétences techniques, de se doter d'un
esprit préparé et éveillé est évident pour la réussite de la mission (avant, pendant,
après).

Par ailleurs, en plus de traiter un des aspects de la préparation à effectuer une mission
(combattre, secourir, etc...), un autre angle de lecture de cet article propose d'explorer
la piste de la préparation mentale. En effet, le propos incite à réfléchir au
développement de certaines compétences (du secouriste, mais pas que...): capacités
d'adaptation aux situations de stress intense; force mentale et de caractère; acceptation
des épreuves et des drames auxquels les activités de 1ers secours exposent; stabilité
émotionnelle; conscience de ses propres choix et lucidité sur la nécessité de les
assumer; aptitude à la résilience; etc...

Certainement, cela demande-t'il une certaine remise en question permanente de ses


savoirs et de ses compétences et un minimum d'humilité. Car peut-être que les
avancées technologiques qui ont accompagné l'homme depuis au moins la révolution
industrielle, en dépit des progrès indéniables apportés, ont-ils tendance à tromper son
esprit en lui donnant l'illusion que le progrès pourrait remplacer les savoir-faire de base
et pallier les carences en formation et en entraînement.

Le matériel ne remplace pas l'esprit, c'est une évidence. En revanche, l'esprit sans
matos peut se trouver momentanément désemparé, mais l'homme a montré au fil de
son évolution ses grandes facultés d'improvisation et d'adaptation.

Ainsi, l'outil totalement indispensable de votre kit de secours, quel que soit son contenu
et votre niveau de compétence, reste avant tout votre esprit (ou votre cerveau).

Bref, "mens sana in corpore sano", ou "un esprit sain dans un corps sain" (Juvenal).