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Conclusion : La place du corps dans le

dispositif du témoignage
Renaud Dulong
p. 211-220

TEXTE BIBLIOGRAPHIE NOTES AUTEUR
TEXTE INTÉGRAL

Les débuts de l’histoire


1Ce texte tente de dessiner, dans l’histoire récente de la recherche sur le
témoignage, une évolution du point de vue sous lequel est pris le corps humain.
Pour cela, on adoptera – sans les théoriser – les notions de corps perceptif, de
corps parlant, de corps émotif, sensitif, expressif, qui définiront le point de vue
sur le corps par le privilège donné à la perception, à la parole, à l’expression, etc.
2La critique psychologique représente la première étape de l’histoire d’une
science du témoignage. Elle démontre l’imperfection de la saisie perceptive et la
faillibilité de la mémoire face à un événement, surtout s’il est survenu
soudainement, s’il a provoqué chez le témoin un choc émotionnel et s’il l’a atteint
physiquement. On ne saurait trop insister sur les acquis des expériences de
laboratoire pour la connaissance des limites des performances du témoignage. La
psychologie judiciaire a alerté les juges sur les risques d’une confiance naïve dans
le dire des témoins ; elle fournit aujourd’hui aux sciences cognitives une masse
importante de faits.
3Ce faisant, la psychologie privilégie le corps perceptif et le corps doué de
mémoire. Il serait même plus juste de dire qu’elle se focalise sur le dispositif
perception-mémoire restitution, en considérant le corps comme un support de ce
dispositif. De plus les conceptions étriquées de la description de l’événement, que
lui dictait la problématique juridique, ne lui permettent pas de rendre compte de
l’expérience que nous avons du témoignage dans l’existence ordinaire, c’est-à-
dire en dehors du laboratoire. En effet les protocoles d’exploration cognitive
comparent les performances d’un témoin, de sa perception et de sa mémoire, à
celles d’un enregistreur vidéo, et par conséquent ils évaluent le témoignage à
partir d’une reproduction de l’événement, assimilée à l’événement réel, ou ils
testent le témoin sur des images filmiques.
4Or dans la pratique, si l’événement est encore disponible, nous n’avons pas
besoin de témoin ; c’est parce que l’événement est échu, disparu dans le passé,
que le témoin oculaire devient une source essentielle d’information, surtout s’il
est seul à avoir assisté à ce qui s’est passé.
5L’expérience du témoignage est vécue ordinairement dans le point de vue d’un
destinataire : nous rencontrons l’événement passé à travers le témoin, et d’abord
grâce à son récit. C’est le corps parlant qui est alors privilégié, une bouche
restituant ce que l’être a vu et mémorisé, un dispositif énonciatif communiquant
des morceaux du passé à des personnes présentes.
6Le récit étant l’essentiel du témoignage, le corps n’est-il que le support de la
production narrative ? Non ! Dans les interactions réelles – lorsqu’une personne
vous raconte un événement horrible, un accident mortel auquel elle vient
d’assister, ou un événement merveilleux, son petit enfant tentant de dialoguer
avec un oiseau pépiant sur le bord de la fenêtre – le corps sensible et expressif
constitue une composante essentielle de la communication. On pourrait même
dire que c’est l’expression des émotions qui leste de gravité humaine le
témoignage. Comme des clefs ouvrant la voie à la participation du destinataire,
les expressions qui scandent son récit conformément au type d’événement qu’il
raconte. Si l’événement a été douloureux, horrible, choquant, son attitude portera
encore l’empreinte du trauma provoqué par le spectacle, débit haché, phrases
interrompues entrecoupées d’exclamations, etc. Si l’événement a enchanté le
témoin par sa fraîcheur, sa tendresse lui fera encore venir les larmes aux yeux.
L’expression, c’est l’intonation de la voix ou les soupirs, ce sont les mimiques du
visage ou les gestes des mains, c’est la posture corporelle, et, finalement, tout ce
qui manifeste son état intérieur.
7On aura compris que le témoignage ordinaire, celui que nous recevons et
produisons dans nos relations quotidiennes, n’a pas la même fonction que le
témoignage judiciaire, il n’est pas destiné à informer des enquêteurs officiels des
détails perçus. Quand on s’adresse à ses proches à l’occasion d’événements
marquants, on cherche débord à confirmer leur jugement commun sur le monde
tel qu’il est. Le témoin ordinaire attend de ses destinataires qu’ils prononcent une
sentence allant dans le même sens que les sentiments qu’il a exprimés –
l’inconscience de certains conducteurs mettant en danger leur vie et celle des
autres, ou la poésie naturelle des petits enfants découvrant la vie.
8Or les émotions sont, face aux situations surprenantes, des « jugements » de
notre corps que nous sommes incapables dans l’instant d’exprimer en mots. Tel
est du moins un fil directeur de l’analyse des émotions. Ainsi la peur est la
réponse du corps à une menace pour son intégrité. Ce n’est pas mon esprit qui
prend peur et qui la transmet au corps : je sens que mes membres frissonnent,
que mes entrailles se nouent, et c’est cela qui alerte ma conscience sur un état
que je puis d’ailleurs évaluer comme peu rationnel par rapport à la minceur du
danger. Les expressions émotives sont le langage du corps que les mots
parviennent parfois difficilement à traduire, mais qu’un interlocuteur peut saisir
grâce à leur visibilité corporelle. Car, même si le recul du temps permet d’articuler
en jugements ces manifestations subies, le corps demeure la source dans laquelle
la mémoire puisera la vérité de ce que le témoin a vécu.
9Le problème est alors le suivant : comment le témoin peut-il transmettre ce qu’il
a ressenti, autrement que par une performance narrative, qui se révèle bien
souvent malhabile, surtout en pareille occasion ? Le destinataire réagit moins aux
représentations enclenchées par le récit ; son être est atteint directement par
l’expression du narrateur. C’est le timbre inhabituel de la voix, la mimique
accompagnant le récit, les gestes involontaires qui provoquent chez
l’interlocuteur l’écho immédiat de ses émotions.
10Pour rendre compte de cette transmission, j’avais privilégié, dans l’ouvrage Le
Témoin oculaire, le témoignage en vis-à-vis, parce que plusieurs phénomènes
liés à la co-présence invitent à thématiser une forme corporelle de
communication.
11Un des plans saillants où la communication se fait de corps à corps est ce trait
spécifique du vis-à-vis qu’est l’échange des regards. Pour parler de cet aspect
dans un registre non philosophique, j’avais évoqué le phénomène psychologique
de l’hypnose, constamment délaissé depuis les premiers travaux de Freud, bien
qu’il joue un rôle indéniable dans les jeux d’influence et d’emprise dans une
relation en présence. Emmanuel Lévinas a donné un sens éthique à cette
réciprocité des regards, et au mélange de fascination et de répulsion que
provoque la rencontre des yeux de l’autre. Et sa phénoménologie est
particulièrement pertinente pour parler de la rencontre avec le témoin. Elle part de
phénomènes familiers, la nudité du visage, la difficulté de fixer une personne
inconnue sans provoquer sa réaction, l’impossibilité de soutenir le regard de
l’autre, par exemple quand il supplie de l’aider… Si regarder « les yeux dans les
yeux » est la marque de l’échange de vérités cruciales, l’interaction avec le témoin
est un tel contexte pour son destinataire.
12L’autre phénomène important lié à la co-présence est l’intercorporéité qui étend
la réciprocité des perspectives à celle des sensations physiques. Maurice Merleau-
Ponty a consacré plusieurs passages de son œuvre à la communication corporelle
qui double souterrainement l’échange verbal. Tandis que la parole de l’autre vient
penser en moi, son expression se transmet à mon corps comme par immédiate
contagion : je suis frappé par le choc dont son corps se fait l’écho, je suis effrayé
par l’horreur qui écarquille ses yeux, son indignation provoque un sentiment de
colère, etc. Tout se passe comme si l’onde de l’événement véhiculée par son
corps atteignait le mien pour soutenir ses descriptions. Cette communion n’est
pas une forme d’empathie où le destinataire se transporte à la place du témoin
dans l’événement raconté – un tel effet relève davantage de ce que recherche le
réalisme de certaines fictions filmiques ou télévisuelles. Non ! C’est sans
médiation que le corps expressif du témoin déclenche l’émotion de ses
destinataires.
13Enfin, toujours dans cet ouvrage, comme ces arguments ne soulignaient pas
encore assez l’importance du corps et qu’ils restreignaient encore celui-ci à sa
sensibilité émotive, j’ai risqué une analogie avec la vénération que nous portons
aux reliques des grands personnages, à leur corps et à leurs vêtements, aux lieux
qu’ils ont habités… Le corps du témoin matérialise l’événement du fait d’avoir été
une partie de cet événement, il en est comme la « pièce à conviction ». Si le
destinataire est attaché à l’événement auquel il est fait référence – par exemple un
épisode historique – autant que les catholiques révèrent le Christ, alors le corps
du témoin présentifie ce qui s’est passé au même sens que l’hostie rend présent
le Christ. Cette analogie tentait surtout de distancier la modalité de la co-
présence de sa médiatisation radiophonique ou télévisuelle. Si la tonalité de la
voix captée par le microphone et retransmise par le récepteur, si l’expression du
visage saisie par la caméra et retransmise sur l’écran, scande encore le récit du
témoin, elles ne transmettent quelque chose de son corps qu’aux interlocuteurs
du studio, de cette part-là de la communication, le spectateur est absent.
14Pour résumer tout cela, disons qu’il y a dix ans, je devinais l’importance du
corps dans le témoignage sans être en mesure de la décrire. Je peux dire, après
les quatre années de participation à notre réseau de recherche, que l’outil
manquant était l’approfondissement de la dimension esthétique.

Quand l’imprimé médiatise le corps perceptif


15Dans le présent colloque, la place centrale du corps physique et de ses
possibilités retrouve l’expression du témoignage dans un rapport direct à ses
destinataires, et les pistes que j’ai énumérées plus haut sont donc en phase avec
les recherches ici présentées. Auparavant, dans un autre atelier du même réseau
de chercheurs, celui qui a réalisé le colloque de Caen sur l’esthétique du
témoignage, c’est la modalité écrite du témoignage qui était au foyer de la
réflexion. Or la médiation de l’imprimé pose de façon bien plus problématique la
question du rôle du corps dans la transmission du témoignage. Comment le corps
du témoin peut-il participer à cette relation particulière qui fait du lecteur le
destinataire d’un message venant d’en deçà de l’écriture ? Sans doute les auteurs
sont-ils capables d’émouvoir par leurs récits ou leurs confidences, mais on aurait
tendance à mettre cette performance sur le compte des procédés littéraires de
l’auteur.
16Un essai récent de Luba Jürgenson intitulé L’Expérience concentrationnaire est-
elle indicible  ? suggère d’intégrer le corps des détenus au processus de
l’élaboration des ouvrages des rescapés des camps. Elle veut ainsi intégrer à
l’écriture, non le corps expressif, mais le corps perceptif. Sa thèse ne suggère rien
de moins qu’une réélaboration du dispositif du témoignage, valable au moins
dans le cas de témoignages sur des situations limites comme celle des camps
nazis ou soviétiques, et qu’il serait légitime d’étendre au moins aux cas où un
individu est soumis dans la durée à une réclusion, à des sévices et à des menaces
de mort – le cas des otages, des esclaves, des victimes d’exploitation sexuelle,
etc.
17Le paradoxe que découvre l’argument de Jürgenson – et qui semble pertinent eu
égard à ce qu’on sait du psychisme de ces victimes – est que, si les souvenirs de
l’existence dans les camps ont été refoulés, sont difficiles et pénibles à retrouver
pour le témoin, en même temps ils sont inscrits sans médiation dans le registre
de la sensorialité – je vais expliciter ce point. À cause de cela, lorsque l’anamnèse
parvient à désenfouir des bribes de cette mémoire sensitive, ces éléments sont
des copies de la réalité vécue comparables à des photographies ou à des films.
18Je résume cette argumentation. La question que posent les ouvrages de
témoignage rédigés par les rescapés, la question que se sont explicitement posée
Primo Lévi, Robert Antelme et Varlan Chalamov, est celle de la distance entre
l’existence vécue au temps de l’épreuve et la vie retrouvée à la libération, celle qui
constitue l’environnement de l’auteur au moment où il écrit. Est-ce le même être
qui écrit aujourd’hui et qui a vécu ce que décrit le texte ? La continuité de l’ipséité
entre le témoin et l’auteur est un problème récurrent de l’épistémè du
témoignage, et tend à devenir un cliché. Jürgenson le prend très au sérieux :
 1 Jürgenson 2003.
Dans l’expérience concentrationnaire, l’identité inscrite dans le corps-
mémoire est meurtrie. Le souvenir de soi-même à travers le temps
cesse de renvoyer la sensation rassurante d’une continuité… À partir
d’un certain degré de déchéance du corps, l’être d’avant le camp n’y
loge plus : il est projeté violemment au-dehors. [De même, au retour du
camp] celui de là-bas devient un « moi » déchu, un « moi » vu de dos,
un « moi » personnage, un « moi » rejeté ou dérisoire. C’est autour de
cette inversion du « moi », vécue et relatée par tous les témoins, que
s’articule le matériau de l’expérience concentrationnaire1.
19La preuve incontestable de ce décalage est donnée, selon Jürgenson, par la
hiérarchie des écritures. Elle constate d’abord un écart entre les deux genres
d’écrits que nous ont laissés les rescapés : d’abord ceux qu’elle désigne comme
« livre 1 », les récits de la déportation ; et puis un autre genre de textes, qu’elle
nomme « livre 2 », qui commentent le livre 1. On trouvera des morceaux du livre
2 dans les interviews donnés à des journalistes, ou encore dans les réflexions
rédigées en fonction de circonstances contemporaines. Le meilleur exemple en
est l’ouvrage Naufragés et Rescapés, rédigé par Primo Lévi quarante ans après son
témoignage ; ce livre 2 prolonge les analyses du livre 1, Si c’est un homme, et fait
le bilan de la mission du témoin. Mais des bribes de livre 2 peuvent aussi figurer
comme incises dans le livre 1, par exemple lorsque le témoin explicite en aparté
sa difficulté à écrire.
20Or le livre 2, lorsqu’il parle de la difficulté du témoin à écrire le livre 1, dit que
l’origine de ce récit se trouve comme dans une source enfouie de souvenirs.
Jürgenson donne à cette strate un statut de prototexte, en en parlant comme d’un
brouillon, ou en le désignant comme « livre 0 ». L’existence d’un tel corpus de
réminiscences est évidemment indispensable pour que le témoin parle de la
nécessité de les rechercher.
21L’originalité de la thèse est donc d’attribuer à cette strate un statut discursif. Il
peut y avoir eu en effet un premier récit oral, comme dans le cas d’Antelme. Mais
Jürgenson n’insiste pas sur cet exemple. Pour elle, le caractère textuel du livre 0
est un postulat. On pense ici à l’assimilation par Freud de la mémoire enfouie à un
texte éphémère. Un passage de ses premiers écrits utilise, pour parler de
l’inconscient, la métaphore du carnet magique, ces tablettes de cire recouvertes
d’un feuillet de papier spécial, qui permettent de lire une inscription écrite avec
un stylet, puis de l’effacer en détachant le feuillet de la cire. Alors, pour retrouver
ce qui fut écrit, il faut essayer de soumettre à la mémoire la surface de cire,
zébrée de lignes par les écritures successives, jusqu’à ce que le tracé significatif
advienne soudainement à la perception.
22La trouvaille de Luba Jürgenson est stimulante pour l’élucidation du problème
posé par le témoignage écrit. Elle nous offre les éléments permettant l’élaboration
d’un nouveau dispositif du témoignage, spécifique de la littérature des camps,
dispositif susceptible d’être considéré comme le paradigme du témoignage
historique contemporain pour autant que ces témoignages ont pour objet les
catastrophes du XXe siècle. Le livre 0 est l’emblème d’une couche originelle
d’images mémorisées sans conscience subjective de cette mémorisation, ce qui
fait qu’on pourrait en parler comme d’une mémoire purement sensorielle, selon
ses propres mots d’une « mémoire corporelle ». Il ne s’agit pas là d’une assertion
chronologique sur le processus d’élaboration du témoignage écrit, mais d’un
argument épistémologique, ou plutôt archéologique : le témoignage du rescapé
est arraché à l’oubli, comme une cité antique est arrachée aux sables du désert.
23Attribuer cette mémoire à la sensorialité ou à la corporéité a des conséquences
positives sur la valeur de vérité de ce qui pourra en être récupéré  : c’est
l’empreinte directe du réel sur un corps perceptif. L’assimilation de ces
perceptions se fait en effet en l’absence de la réflexivité liée à la pensée et au
langage ; à cause de cela, il n’y a ni sélection, ni interprétation. Une telle
dissociation des facultés perceptives et réflexives correspond à ce qu’on sait de la
détérioration des victimes parquées dans les camps nazis et soviétiques, leur être
était réduit à un corps en survie, leur énergie était entièrement mobilisée par la
satisfaction des besoins physiologiques indispensables pour continuer d’exister.
Pour la plupart, ils ne disposaient plus – ou rarement – de la capacité de réfléchir
leur existence ; et par ailleurs l’appauvrissement de la langue décourageait la
mise en mots. En même temps, leur organisme était quand même celui d’un être
humain, ils gardaient intacte la sensorialité liée au fait d’avoir des yeux, des
oreilles, un nez. Privé de la réflexivité de la conscience, ce dispositif perceptif
devient alors un « révélateur aussi sensible qu’une plaque photographique  ». Si le
témoin les récupère, les séquences enregistrées sont susceptibles plus tard d’être
rédigées dans une assez grande fidélité au déroulement de l’événement. Au terme
de ce travail, le lecteur du témoignage sera branché, non sur une représentation
de la vie du camp, mais directement sur des instantanés saisis sur le vif, non sur
la reconstitution d’événements, mais sur des incidents réels déclinés
séquentiellement tels qu’ils ont été vécus.
 2 Jürgenson 2003, 25.
Le réel, dans l’acception immédiate du terme, c’est ce qui est. Dire
qu’une chose est, c’est dire qu’elle possède l’être au moment de
l’énonciation. Dire qu’une chose a été, c’est déjà lui ôter de sa réalité…
L’événement […] doit être restitué dans son intégralité, ce qui suppose
sa contemporanéité, la simultanéité de l’événement et de la parole2.
 3 Ibid., 26.
L’être qui a vécu la réalité du camp, épuisé et privé de parole, parvenu à
la limite de la conscience, réduit à l’expression pure de l’espèce… ne
faisait qu’être… il était dans un état où le réel s’imposait à lui purement
et simplement sans que rien ne s’interpose entre lui et ce réel3.
 4 Ibid., 147.
[Dans le témoignage des rescapés] on assiste à un échec de la
représentation commune et à la constitution d’un monde de
connaissance radicalement nouveau [Le récit restitue le réel] comme s’il
était vu pour la première fois4.
24Du point de vue cognitif, cette hypothèse du livre zéro stipule que le dispositif
de perception et de mémorisation des témoins fonctionnerait, dans les situations
limites, comme une plaque photographique, comme un enregistreur mécanique,
les images et les séquences étant emmagasinées sans point de vue ni réflexivité.
Le schème découvrirait, au lieu où l’on s’y attend le moins, l’idéal du témoin
judiciaire, la mémoire d’une factualité pure.
25Le chemin partant d’une corporéité radicale du témoin ne serait pas complet s’il
n’aboutissait au corps du destinataire, cet autre sans lequel le témoignage
n’existe pas ou ne demeure qu’à l’état de virtualité. S’il y a engagement du corps
du témoin, comment celui qui reçoit le témoignage pourrait-il ne pas engager le
sien ? Il ne s’agit pas là de symétrie, mais de réciprocité. Carole Dornier a écrit
qu’un témoignage était différent d’un récit historique par son intersubjectivité, le
fait qu’une sensibilité humaine s’y adresse à une autre sensibilité humaine. Pour
maintenir la force de cette idée, il faut lester de sensorialité, donc de corporéité,
la sensibilité. Dans ses analyses de la rencontre d’autrui, Merleau-Ponty démontre
qu’il s’agit là d’une dimension naturelle de la présence de deux personnes. Ce
que démontre Luba Jürgenson, c’est que, dans le cas du témoignage des
rescapés, cette intercorporéité court-circuite la distance spatiotemporelle et la
médiation de l’imprimé, et qu’elle permet aux mots de véhiculer une duplication
stricte de la réalité vécue.

L’épure du corps témoignant


26Le colloque dont rend compte le présent ouvrage explore la trajectoire du corps
témoignant dans le théâtre interactif, dans la manifestation religieuse, dans l’art
chorégraphique, entre autres lieux. On s’attend donc que la place du corps y soit
déployée dans toute sa potentialité. Mais ces recherches d’expression esthétique
ou l’étude de ces formes d’affirmation religieuse ne risquent-elles pas d’aboutir à
une extension démesurée de la signification du terme « témoignage » ?
27Le mot témoin se prête à bien des glissements. J’ai proposé moi-même
l’expression de « témoin ordinaire » pour spécifier la forme qui nous est la plus
familière, et celle de « témoin historique » pour désigner la vague des écrits
d’anciens combattants de la Grande Guerre, puis celle des rescapés des camps
nazis ou staliniens. L’expression de « grand témoin » est devenue usuelle pour
qualifier les personnages, comme l’Abbé Pierre ou Geneviève Anthonioz, devenus
des phares rappelant de façon régulière le scandale de l’exclusion sociale. Mais
récemment, à la suite de l’envahissement du petit écran par un foisonnement de
documentaires, d’émissions en direct invitant tout un chacun à venir parler de soi,
tout est devenu témoignage.
28Il était donc nécessaire, lors de la mise en place du réseau de recherche, de
fixer une acception qui permette d’éviter pareilles dérives et de parler de
n’importe quoi. C’est la raison pour laquelle a été retenu le critère d’une intention
de témoigner manifestée par l’auteur de l’œuvre : n’est témoignage que ce qui
correspond à une volonté manifeste de s’adresser à des destinataires présents ou
futurs pour leur transmettre un message dépassant la simple information. Dans
un texte datant du début de cette période, j’ai proposé de qualifier cette
dimension du témoignage de « monumentaire ». Le qualificatif renvoie à
l’opposition, classique en historiographie, entre un monument – la stèle érigée
pour commémorer un personnage ou un événement glorieux – et le document –
trace, ustensile, ou écrit dont la destination est limitée à un contexte local et
contemporain. Une lettre écrite au XVIIe siècle s’adresse à un destinataire unique
et leur lecture par celui-ci remplit l’objectif intentionnel du texte. À l’inverse, si,
dans un cimetière, vous passez devant une pierre tombale portant, encore lisible,
l’inscription : « Passant, souviens-toi ! », cette interpellation vous est littéralement
adressée, même si la formule peut paraître convenue, ou si vous esquivez la
sollicitation. Bref, le témoin est celui qui a conscience de délivrer un message en
direction d’un public illimité.
 5 Voir la contribution de Joseilda De Sousa Diniz, p. 53.
29Ces précisions permettent de comprendre les extensions de nos travaux vers
l’art pur. Elles légitiment en particulier le travail herméneutique de Jennifer Kilgore
pour dégager le sens d’un poème de Geoffrey Hill à la mémoire des enfants
victimes de la Shoah. Car si la recherche d’une forme épurée de langage rend
énigmatique la compréhension du détail, nul ne peut douter, devant certaines
évidences – les dates par lesquelles débute le poème – l’intention de son auteur. Y
fait écho, dans notre colloque, le destin du poète José Alvo Sobrinho, raconté par
Joseilda de Souza Diniz. Lorsque le chanteur perd la possibilité de s’exprimer en
public par la voix, la mélodie, le rythme et le geste, commence une autre période
de création où il exprime dans l’écrit la tragédie de la perte multiple de la
communication orale. Dans une fidélité à soi qui surmonte l’infirmité, une autre
œuvre voit le jour qui traduit en vers « la quête individuelle, désespérée et
impuissante, d’un retour vers l’oralité »5.
 6 Voir la contribution de Claire Perrin, p. 123 et p. 129.
30On peut en dire autant de l’art chorégraphique. Le solo « Wasla » d’Hela
Fattoumi a été analysé par Claire Perrin et Êve Comandé, et présenté au colloque
sous forme de vidéoprojection. La performance évoque la condition de la femme
musulmane, tente d’extérioriser corporellement une réalité intime, vécue par des
millions de femmes, et vise à nous interpeller dans une autre modalité que la
parole. Le paradoxe d’un « témoignage sans écrit »6 est surmonté par le levier
puissant de la capacité du corps à traduire, par une gestuelle stylisée, ses
sentiments et à les provoquer chez le spectateur. C’est peut-être en cette
extrémité que le jeu du corps dans le témoignage se déploie dans toute sa
puissance suggestive, et que les références énoncées plus haut à Merleau-Ponty
prennent un sens radical. La performance artistique réussit à nous toucher, et « ce
qui vient du cœur y retourne ». Mais dans ce cas, au-delà de la simple beauté de
la danse, de la musique, du costume et du jeu avec le décor, nous sommes saisis
par l’épure d’un drame contemporain, non seulement parce que c’est ce drame
qui est « joué » devant nous, mais de plus parce que, dans ce que la danse
évoque, la privation de la parole joue un rôle décisif. Alors le corps n’est plus le
simple support d’un récit en première personne, il est la première personne privée
de parole, exploitant directement les ressources de l’expressivité somatique pour
communiquer la tragédie des femmes dont le corps est sous la domination
masculine.
31La danse est plus que le prolongement de la mimique et de la gestualité
accompagnant un discours, elle devient discours incarné transmettant
directement le sens intentionnel. C’est un performatif physique accomplissant
dans l’espace visuel ce qui se produit habituellement à l’aide de mots. À preuve,
la façon dont la danseuse guide les regards des spectateurs ; ils ne sont plus rivés
au visage et aux mains : libéré de son asservissement à l’énonciation, le champ
visuel accueille la totalité corporelle. Ce qui permet, entre autres choses, de
rappeler l’importance et l’enjeu de certaines parties du corps qu’habituellement
l’échange verbal rejette dans l’ombre. « Toute ma mémoire de femme arabe a
resurgi dans une gestuelle ondulante axée sur le bassin et le ventre », déclare
Héla Fattoumi. Et elle ajoute :
Que ce soit symboliquement ou physiquement, la femme arabe doit
conquérir cette partie de son corps, lieu du pouvoir exercé par les
hommes.
32Peut-on objecter que l’inclusion de cette modalité ultime dans le genre du
témoignage nécessite précisément, pour la compréhension du spectacle, un
commentaire ? Sans un minimum d’indications – sans un titre – la seule
performance parviendra difficilement à désigner ce qu’elle tente d’exprimer et à y
faire communier le spectateur. Comme en face d’un tableau figuratif, comme en
face d’une musique dépassant les repères classiques, la danse – et surtout la
danse « engagée » – nécessite, comme les images, une légende, ou un contexte
de significations qui rende univoque l’expression déployée et rende possible la
transmission des sentiments.
33Mais il en va de même pour tous les témoignages historiques, et aussi pour les
récits de vie qui ressuscitent la mémoire des catégories oubliées de l’histoire :
c’est parce qu’on sait ce qui s’est passé, et le vécu qui tend à être oublié, que l’on
s’engage, corps et âme, dans la réception du récit ou d’une autre modalité de
témoigner. Quand la danse se fait description, elle a aussi besoin d’un point
d’ancrage dans la conscience de ceux qui vont la suivre. C’est parce que les
spectateurs en savent assez sur la condition de la femme qu’ils peuvent entrer
dans cette communication muette, qu’ils peuvent livrer leurs corps capables de
contamination émotive au spectacle de ce corps témoignant, et par là apprendre
« de l’intérieur » ce que vivent une grande partie de leurs contemporaines.

Des témoignages sans récit


34Ainsi la danse donne l’exemple de témoins qui ne racontent rien, et qui
cependant transmettent un message portant sur une réalité factuelle. D’autres
situations nous mettent en présence de témoignages sans récit, où l’attitude du
témoin signifie dans le contexte. Ainsi un rescapé d’Auschwitz, filmé par la
télévision à la sortie du camp où il était retourné pour la première fois, n’a pu dire
dans le microphone que : « oui, j’y étais, mais ne me demandez rien. Je ne peux
pas parler ».
35Dans un autre domaine évoqué lors de notre colloque, les corps portent aussi
témoignage sans que celui-ci soit mis en mots. La procession des Romeiros de
São Miguel, dont nous a parlé Carmen Goujon, exprime, du fait de la ritualisation
de la marche, le motif religieux qui engage chaque pèlerin. Dans ce cas, c’est
d’ailleurs autant la forme collective donnée par le défilé que l’attitude adoptée par
les participants qui contribuent à imposer aux spectateurs l’expression de la foi.
36Témoins muets, postures performatives d’un message sans équivoque, attitude
expressive réveillant intentionnellement chez les autres une sensibilité à des
réalités connues mais parfois oubliée, corps capables de dire sans mot l’essentiel
de ce que le témoin vit par son mouvement…
BIBLIOGRAPHIE
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Références bibliographiques
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NOTES
1 Jürgenson 2003.
2 Jürgenson 2003, 25.
3 Ibid., 26.
4 Ibid., 147.
5 Voir la contribution de Joseilda De Sousa Diniz, p. 53.
6 Voir la contribution de Claire Perrin, p. 123 et p. 129.
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