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Revue des Deux Mondes

LE MONDE DE JEAN GIONO


Author(s): Pierre de Boisdeffre
Source: Revue des Deux Mondes, (OCTOBRE 1995), pp. 143-147
Published by: Revue des Deux Mondes
Stable URL: https://www.jstor.org/stable/44434750
Accessed: 17-04-2020 13:47 UTC

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Pier

LE MONDE
DE
JEAN GIONO

Qui aurait pu croire qu'il ne serait plus de ce monde ce


jour-là ?
Q1i I I ui jour-là Qui aurait aurait ? pu pu croire croire que qu'il Giono ne serait aurait plus un jour de ce cent monde ans (1) ce ?
il me paraissait d'une espèce indestructible. Il avait sur
pauvreté de ses années d'enfance (une pauvreté qui n'ét
misère). A l'engrenage du métier, appris dans une petite
province, dès seize ans. A cinq années de guerre dans la
tranchées, aux obus de Verdun, à l'offensive du Chemin
Aux gaz du mont Kemmel, où il avait failli perdre l
tentations, plus insidieuses, du Paris littéraire et german
cette maladie que Marcel Pagnol, son intime ami/ennem
la gionnisse, qu'il avait contractée au Contadour lorsqu'
le retour à la terre, la non-violence et ce qu'on n'appelait
l'écologie. Aux prisons de la « drôle de guerre » et à
Libération, lorsqu'on lui reprochait d'avoir été munichois, v
et même un peu plus. A la solitude des années cinquant

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REVUE DES DEUX MONDES OCTOBRE 1995

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Le monde
de
Jean Giono

à l'écart de la mode, il avait écrit les grands récits de sa maturité.


Et même à la gloire, qui avait auréolé sa verte vieillesse.
Aujourd'hui, dans ce désert qu'est devenu la production roma-
nesque en France, nous mesurons mieux tout ce qu'il nous a apporté.
J'avais salué naguère, dans mon Histoire de la littérature, ceux que
j'appelais « les Vieux de la montagne », ces massifs clés qui dominent
encore nos plaines : Proust, Claudel, Gide... J'aurais pu nommer
Giono, qui venait de publier le Hussard sur le toit (2). Peut-être a-t-il
été notre dernier classique. En tout cas, si d'autres, parmi les plus
grands, ont connu un purgatoire - ce fut le cas de Gide, de
Montherlant, de Romain Rolland -, Giono, lui, y a échappé. Tous ses
inédits, ou presque, ont été publiés. Tous ses livres, ou presque, ont
été réédités, la plupart en format de poche (3). Romans et essais ont
été réunis en « Pochothèque« . Enfin, consécration suprême, ils ont
paru à « la Pléiade », où, dès 1980, paraissait un Album Giono.

Il derniers a longtemps
derniers commentateurs
commentateurs été admis,
(4), qu'il existait deux (4), comme
Giono, tout qu'il existait le rappelle deux Giono, un de tout ses
à fait dissemblables, séparés par la césure de la guerre et de l'Occupa-
tion : le Giono naturiste, lyrique et panthéiste des premiers récits
{Colline, Regain, Jean le Bleu, Un de Baumugnes ) - et le romancier
stendhalien des Chroniques. Aujourd'hui, nous voyons mieux la
filiation de l'un à l'autre et la profonde unité de l'œuvre. Giono, c'est
comme l'a dit un jour Malraux, <-<- l'eau de source du roman ».
Giono est d'abord, de tous les écrivains français de ce siècle
- et peut-être depuis Jean-Jacques Rousseau -, celui qui a su le
mieux parler de la nature. Enfant, dans les sentiers de Provence, il
écoutait le vent passer sur les collines de verveine et comprenait
que # tout le bonheur des hommes était ramassé dans les petites
vallées ». Ces joies de la terre allaient devenir sa principale nourriture.
Il se ferait des amis des arbres et du vent, de l'herbe et de l'eau,
des bêtes les plus humbles, des oiseaux et même des serpents. « Je
n'ai jamais eu peur des serpents. Je les aime comme j'aime les
belettes, les fouines, les perdreaux, les hases, les petits lapins, tout
ce qui n'a pas la hantise de la mort et l'hypocrisie de l'amour (5). »
Encore endormi, il sent venir à lui les odeurs de la campagne,
il boit à la fraîche fontaine de l'air nouveau. <-<• Les bruits et les

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parfums me racontent des histoires que ma pensée toute libre


enregistre. Par l'odeur d'anis, j'ai vu, les yeux fermés, les racines
noires du cyprès; par le chant du rossignol, j'ai vu la dame
rossignol, ivre d'amour et de chanson nocturne, s'abandonner à
la danse aurorale des fleurs; par le froussement de la prairie, j'ai
suivi la course de la belette fauve depuis le tronc du saule jusqu'à
sa petite bauge chaude, fe m 'éveille. Le soleil est posé sur mon visage.
Le monde est là. J'en fais partie (6). »
Cette «• joie panique » née du contact avec les éléments, fait de
lui un homme nouveau. « Les orages, le vent, la pluie, je n'en jouis
plus comme un homme mais je suis l'orage, le vent, la pluie (7). »
Puisant dans le contact avec la nature une sorte d'allégresse cosmique,
il a voulu la faire partager dans ces récits d'avant-guerre dont Que
ma joie demeure reste le modèle inspiré. En pèlerinage, sur le plateau
du Contadour montait des villes une jeunesse enthousiaste, qui
refusait les servitudes de la machine, la domination du capital,
l'engrenage des idéologies. A une société construite sur l'argent, qui
<r détruit les récoltes, détruit les bêtes, détruit les hommes, détruit la
joie », Giono opposait les «- vraies richesses » du monde naturel, où
* toutes les bêtes libres mangent à leur faim ».
Giono crut un moment - c'était l'été 36, la grande illusion du
Front populaire - que le refus de la « civilisation des machines »
et l'horreur de la guerre suffiraient à provoquer un soulèvement de
la jeunesse qui libérerait la planète de ses vieilles obsessions. On
sait qu'il n'en fut rien. Le triomphe de la peur - « la peur la plus
saine, la plus raisonnable, la peur de l'homme devant l'inhumain.
La peur la plus noble, le refus de mourir pour vos mots d'ordre
d'abattoir » - qu'il avait célébré au moment de Munich ne suffisait
pas à mettre l'Europe à l'abri des conquêtes fascistes.

La Giono,Giono,
suite qui refusait
est refusait tropleconnue
à la fois à la lefois
fascisme, pour le fascisme,
capitalisme et être à nouveau le capitalisme évoquée. et
le communisme, s'était retrouvé tout seul, irrécupérable par les partis
et les idéologies. Le retour à la terre prêché par Vichy ne lui donnait
raison qu'en apparence, car sa religion de la nature n'avait rien à
voir avec le mélange de maurrassisme, de christianisme et de
régionalisme que véhiculait le régime du Maréchal. Giono se

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Jean Giono

retrouva pourtant en prison à la libération et sur la liste noire du


Comité national des écrivains. Cette traversée du désert allait durer
trois ans. Un grand écrivain naquit de cet exil, un romancier lucide
et désenchanté, qui venait d'apprendre à ses dépens, « non que les
hommes étaient des niais et des jobards, on le savait depuis
longtemps, mais qu'ils étaient des salauds (8) ».
« Ce qui sauva Giono, ce fut Giono » : la formule de mon
petit livre (9) de 1965 me paraît toujours la bonne. C'est de son
propre fonds qu'il a tiré l'inépuisable univers des Chroniques et
l'itinéraire qui conduit d'Un roi sans divertissement au Hussard sur
le toit, en passant par des récits comme Noé, les Ames fortes et Mort
d'un personnage. La nature cessa d'être pour lui le milieu magique
qui faisait délirer Panturle ou Jean le Bleu pour redevenir la scène
où les hommes s'agitent, aiment, combattent et meurent. Le monde
était toujours là. Le romancier en faisait toujours partie. Mais son
regard était devenu plus froid, son goût pour les âmes fortes plus
lucide, ce qui ne l'empêcherait pas de se passionner pour des
hommes comme Monluc, François Ier, ou le vieux Dominici.
C'est en prison qu'il avait relu Moby Dick et compris la leçon de
Melville. Et qu'il avait conçu l'inoubliable héroïne d e Mort d'un person-
nage, Pauline survivant à la mort d'Angelo, cette jeune Pauline de
Théus dont il allait faire l'héroïne du Hussard sur le toit. Deux Cava-
liers de l'orage, puis l'Iris de Suse, avant le posthume surprenant qu'il
avait eu l'audace d'intituler, en pleine vogue du Nouveau Roman,
Cœurs, Passions, Caractères, suffiraient à prouver que le romancier
n'avait pas perdu la main et qu'il avait bouclé, lui aussi, plus axée sur
le XIXe siècle que sur le XXe, sa propre comédie humaine.

su, d'une
Finalement, même
su, d'une coulée,
même associer
et c'est coulée,despeut-être
contraires qui nele plus des important, contraires Giono qui aura ne
associer
paraissaient plus pouvoir coexister dans une même histoire : la
nature magnifiée, traitée comme une personne lourde de sens et
d'éloquence retenue - et des personnages en chair et en os, plus
vrais que ceux que nous croisons tous les jours dans la rue ; l'histoire,
avec son éclat dramatique, ses passions et ses ruses - et la vie
quotidienne, saisie au ras de la terre, entre la ferme et l'étable, le
cheval et la diligence, l'auberge de campagne et l'établi. Le réalisme

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Jean Giono

des descriptions n'exclut pas l'élévation de la réalité au niveau du


mythe. A partir de petits faits vrais, soigneusement observés, le
romancier prend son élan et devient un visionnaire.
Pour juger un homme et une œuvre, la mort donne souvent
des lumières que la vive lumière de la vie nous cachait. A la
Libération, Louis-Ferdinand Céline était honni. S'il avait commis la
folie de revenir en France l'été 1945, il serait passé tout près du
peloton d'exécution. Quatre ans plus tard, Nimier et moi devions
user d'un subterfuge pour prononcer son nom à la Radio. Giono
était à peine mieux vu : chantre du retour à la terre, apôtre de la
non-violence et de la désobéissance civile en un temps où
l'engagement faisait prime. Aujourd'hui, l'écroulement du commu-
nisme nous permet de mesurer la fragilité des idéologies.
Et la fin sans gloire du Nouveau Roman - dont j'avais dénoncé,
bien avant Robbe-Grillet, l'imposture (10) - nous a permis de mieux
mesurer l'apport immense de Giono à la fiction, lorsqu'il réhabilitait,
sans le moindre trouble, le personnage honni, la psychologie
décriée, la nature absente des fictions à la mode.
Jule Renard aimait dire et redire : Les grands écrivains
encombrent les bibliothèques. Contentons-nous d'être les bons. »
Sans le dire, c'est ce que pensait Giono, qui avait rédigé lui-même
sa première « Prière d'insérer » : Né à Manosque en 1895. Sait
lire et écrire, ne sait pas nager. » C'était en 1929, pour la sortie de
Colline. Tout était dit.

Pierre de Boisdeffre

1. Né à Manosque le 30 mars 1895.


2. Ecrit entre 1946 et 1951 ; publié en 1951 par Gallimard.
3. Le plus souvent dans la collection « rolio » de Gallimard, aux « camers Kouges »
de Grasset, a la « ťocnotneque » tiacnette. - Romans et lissais a ia tsiDiiotneque
de la Pléiade.
4. Henri Godard, D'un Giono Vautre, Hachette, 1995, 202 p.
5. Jean le Bleu, Grasset, « Les Cahiers Rouges ».
6. Rondeur des jours (dans l'Eau vive, Gallimard).
7. Les Vraies Richesses, Hachette, Romans et Essais.
8. Confidence faite à Claudine Chonez.
9. Giono, Gallimard, « La Bibliothèque idéale ».
10. La cajettere est sur la table, la lable Ronde, 19Ö7.

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