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UNIVERSITÉ DE YAOUNDÉ I

FACULTÉ DES ARTS, LETTRES ET SCIENCES HUMAINES

DÉPARTEMENT DE FRANÇAIS

ANNÉE ACADÉMIQUE 2019-2020

FILIÈRE : LETTRES MODERNES FRANÇAISES


Niveau 2, Second Semestre
Pr NOUMSSI Gérard Marie

UE 222 : : STYLISTIQUE DE L’ÉNONCÉ ET DE


L’ÉNONCIATION

COURS COMPLET

1
PRÉSENTATION GÉNÉRALE
Dans ce cours, on envisage ce que peuvent apporter à la compréhension des textes, les
méthodes linguistiques inspirées par les problématiques de l’énonciation et par la
pragmatique. Cette approche se distingue à la fois de la linguistique du système (la
linguistique générale) et des analyses de contenu en usage en sciences sociales (sémantique
interprétative) et des méthodes employées en explication de textes (analyse littéraire des
textes). L’étude abandonne les analyses portant uniquement sur la langue. Elle ne se propose
pas de classifier des morphèmes et des syntagmes. Par contre elle aborde les questions
d’interprétation des discours. On part donc du principe que des fonctionnements de langage
tels que l’usage récurrent d’un pronom ou d’un morphème modalisateur peuvent avoir des
effets pertinents dont les sujets parlants ne sont pas toujours conscients, mais qu’une analyse
peut faire ressortir. Dans cette perspective, la forme n’est pas une simple enveloppe des idées
d’un texte ; elle-même transmet un contenu. Trois grandes parties sont abordées : le cadre de
l’énonciation et les marques énonciatives ; l’emploi des temps et des déictiques dans
l’énonciation ; les pensées et paroles rapportées.

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PLAN DU COURS
PRÉSENTATION GÉNÉRALE ............................................................................................................. 2
PLAN DU COURS ................................................................................................................................. 3
BIBLIOGRAPHIE .................................................................................................................................. 4
00 ÉNONCIATION ET ÉNONCÉ ......................................................................................................... 5
01 GENÈSE DE LA QUESTION ........................................................................................................... 7
02 LE SUJET DE L’ÉNONCIATION .................................................................................................... 8
1. LA SITUATION D’ÉNONCIATION ............................................................................................... 10
1.1 Les déictiques personnels ........................................................................................................ 10
1.2 Les déictiques spatio-temporels .............................................................................................. 11
1.3 Le problème de l’énonciation différée .................................................................................... 16
1.4 Énonciation historique, énonciation discursive ....................................................................... 18
2. LES MODALITÉS ............................................................................................................................ 23
2.1 La modalité en logique ................................................................................................................ 23
2.2 La modalité en linguistique ......................................................................................................... 24
2.3 Différents types de modalité........................................................................................................ 24
2.4 Les modalités d’énonciation ........................................................................................................ 25
2.5 Les modalités d’énoncé ............................................................................................................... 26
3. LA SUBJECTIVITÉ DANS LE LANGAGE ................................................................................... 29
3.1 La subjectivité déictique .............................................................................................................. 30
3.2 La subjectivité modale-aspectuelle.............................................................................................. 30
3.3 La subjectivité rhétorique ............................................................................................................ 30
3.4 Les marqueurs d'embrayage ........................................................................................................ 32
4. DISCOURS RAPPORTÉS ET POLYPHONIE ................................................................................ 33
4.1 Le discours cité ............................................................................................................................ 34
4.2 Le discours indirect et le discours raconté .................................................................................. 36
4.3 Le discours indirect libre ............................................................................................................. 38
4.4 Le discours direct libre et le discours narrativé ........................................................................... 40
4.5 Le psychorécit ............................................................................................................................. 41
5. PROGRESSION DU TEXTE ET CONTINUITÉ ............................................................................ 43
5.1 La cohérence................................................................................................................................ 43
5.2 La cohésion.................................................................................................................................. 44
5.3 La connexité ................................................................................................................................ 46
5.4 La progression thématique .......................................................................................................... 48

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BIBLIOGRAPHIE
H. Bonnard : Code du Français courant Paris, Magnard, avec un vol. d’exercice : Exercices
de Langue française, Paris : Magnard.
Chevalier, Arrivé, Blanche-Benveniste et Peytard : Grammaire Larousse du Français
contemporain, Paris : Larousse.
G. Moulin : Clefs pour la linguistique, Paris : Seghers.
Baylon et Fabre : Initiation à la Linguistique, Paris : Nathan.
Dubois, Giacomo, Guespin et alii : Dictionnaire de Linguistique, Paris : Larousse.
Arrivé, Gadet, Galmiche : La Grammaire d’aujourd’hui, Guide alphabétique de Linguistique
française, Paris : Flammarion.
P. Guiraud : Essais de Stylistique, Paris : Klincksieck
M. Cressot : Le Style et ses Techniques Paris : PUF.
J. Marouzeau : Précis de Stylistique française Paris : Masson.
H. Bonnard : Procédés annexes d’expression Paris : Magnard.
P. Fontanier : Les Figures du Discours, (avec une introduction de G. Genette), Paris :
Flammarion.
G. Molinié 1989, La stylistique Paris : PUF.
Bally : Traité de stylistique française, Paris : Klincksieck.
Molinié G., La stylistique QSJ, Paris : PUF
E. Benveniste, Problème de linguistique générale,
tome 1, chapitre 5 (n°18, 20, 21). Paris: NRF Gallimard 1966.
tome 2, chapitre 2, n°4 et5
C. Kerbrat Orecchioni: L’énonciation. De la subjectivité dans le langage, Paris : Armand
Colin.
T. Todorov, Problème de l’énonciation, Langues n°17, mars 1970
Roman Jakobson, 1965, Essais de linguistique générale, Paris : Minuit.
Langue française n°26, "Techniques d’expression." Mai 1975, (Article de D. Delas : style,
énonciation, expression).
Langage N°13 Mars 1969 Paris, Larousse.
Langage N° 17 Mars 1970.
Nicole Le Querler, Typologie des modalités, Presses Universitaires de Caen, 1996.
Monneret et Rioul, Questions de syntaxe française, PUF, 1999 (ISBN 2-13-049779-9)

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00 ÉNONCIATION ET ÉNONCÉ
L’énonciation se définit, pour Benveniste (1974, p. 80) comme la mise en
fonctionnement de la langue par un acte individuel d’utilisation. Que retenir de cette
définition ? Elle montre que l’énonciation témoigne du passage entre le plan de la langue et
celui du discours, entre la langue et le monde. L’énoncé est le produit, le résultat de
l’énonciation. Il est donc unique. On parle à ce sujet d’énoncé-occurrence. Qui plus est,
l’énonciation permet d’analyser l’activité réflexive du langage, puisqu’elle laisse des traces
dans l’énoncé. Ce sont ces traces qui seront l’objet de l’analyse.
L’énonciation, définie comme un acte individuel, suppose un utilisateur de la langue,
c’est le locuteur (parfois appelé sujet parlant). Son image est visible dans l’énoncé, grâce à
une série de marques, qui témoignent de son activité et de sa subjectivité. Le locuteur
convoque nécessairement, face à lui, un allocutaire, qui est le destinataire de l’énoncé.

01 SPÉCIFICITÉS DE L’ÉNONCIATION LITTÉRAIRE


Selon Frédéric Calas, l’énonciation littéraire est le lieu d’une construction
d’échanges, de voix et d’instances qui élaborent une véritable polyphonie. L’énoncé littéraire
construit des mondes divers dans lesquels la parole est donnée à des narrateurs, à des
personnages, à des êtres imaginaires, à des animaux et à des objets, etc. Dans le cadre d’une
étude stylistique, on doit alors repérer les éléments qui réfèrent à la situation d’énonciation et
à la situation d’écriture – par exemple le récit autobiographique évoque le moment de la
rédaction du récit. L’énonciation littéraire dépend aussi des genres littéraires choisis : poésie,
roman et théâtre, etc.
L’énonciation littéraire diffère d’un échange ordinaire, d’une conversation par
exemple, car il n’y a pas de contact entre l’auteur et le lecteur. Qui plus est, l’auteur n’est pas
nécessairement l’instance qui raconte les faits. Le canal choisi est celui de l’écrit investi d’une
recherche esthétique, ce qui modifie donc considérablement les conditions de production de
l'énoncé littéraire.
Il conviendra, dans le cadre d'une étude stylistique, de repérer les éléments qui réfèrent
à la situation d'énonciation et à la situation d'écriture. Nous pensons en particulier au cas des
récits autobiographiques, où il est fait référence au moment de la rédaction du récit. La
présence dans un texte d'une isotopie de l'écriture ou de la lecture (ou de la communication)
témoigne non seulement de l'activité réflexive du langage, mais aussi de l'activité réflexive de
la littérature. Ces formes de mise en abyme (ou indices appuyés d'une fonction

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métalinguistique), permettent d'étudier le rapport que l'écrivain entretient avec sa propre
production, et avec la littérature en général. Ces indices, Gérard Genette les nomme
métalittéraires, ce sont souvent des signes de la littérarité même du texte se prenant pour objet
d'écriture et de réflexion.
Le récit. L'énonciation du récit est suffisamment complexe et riche pour que toute
une branche des études linguistiques et littéraires lui ait été consacrée sous le nom de
narratologie. Elle intéresse les genres suivants : roman, récit, conte, nouvelle, fable,
mémoires, roman épistolaire, autobiographie, auto-fiction, etc. Le chef de fil de ces
chercheurs est Gérard Genette. La mise en récit suppose, le plus souvent, la prise en charge de
la narration par un narrateur.
Le théâtre. L'énonciation du genre théâtral a la particularité d'être double. On parle
de double énonciation. En effet, on considère que deux strates forment le texte théâtral : le
discours (direct) des personnages, locuteurs de leur parole, et les didascalies, qui disparaissent
au moment de la représentation et qui sont prises en charge par l'auteur.
La poésie. L'énonciation de la poésie est en fait beaucoup complexe que les deux
autres et moins étudiée. Il faudrait opérer plusieurs distinctions selon les sous-genres qui
forment la poésie, notamment selon une tripartition entre poésie épique, poésie narrative et
poésie lyrique. L'énonciation lyrique met en scène une première personne, qui sans être
l’auteur autobiographique, n'est pas totalement absent de l’écriture.

Remarque : La parole au théâtre


De tous les genres littéraires, le théâtre est, par excellence, l'art de la parole directe et
mise en scène. Qui plus est, la parole se fait souvent action. Il suffit pour cela de rappeler
quelques scènes des grandes tragédies raciniennes, où un seul mot suffit parfois à créer la
catastrophe : qu'il s'agisse, par exemple, du mensonge (Œnone dans son aveu détourné à
Thésée, au cours duquel elle accuse Hippolyte de désirs incestueux (Phèdre, acte IV, scène I).
Thésée, furieux de cet outrage, demande à Neptune une vengeance qui lui est accordée) ; ou
qu'il s'agisse encore d'un simple verbe conjugué à l'impératif, comme le « Sortez », lancé par
Roxane à la tête de Bajazet, qui la perd dès le funeste seuil franchi (Bajazet, acte V, scène iv).
La parole réalise ce qui est dit, directement ou implicitement. Cette force particulière de la
parole, devenant « acte » à part entière, confirme les études des pragmaticiens, qui s'attachent
à identifier les vecteurs langagiers susceptibles de se convertir en actes. Il faut cependant
distinguer entre les « actes de langage », qui modifient la relation interlocutive et les actes, au
sens d'action, qui sont réalisés sur la scène, par d'autres canaux que le canal verbal. Le

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langage peut créer lui-même et par lui-même l'action, et le théâtre exploite au mieux toutes les
potentialités du langage en le rendant « dramatique», c'est-à-dire étymologiquement, «action».
Le texte de théâtre est régi par plusieurs « paradoxes », comme la tension entre l'écrit
et le dit, entre la lecture et la représentation, entre la parole de l'auteur et la parole des
personnages, entre le vrai et le faux, le réel et l'imaginaire, entre le réel et le fictif. Tous ces
points n'intéressent pas directement la gestion de la parole au théâtre, aussi concentrerons-
nous sur les paradoxes énonciatifs.
Au reste, le dramaturge est l'énonciateur principal du texte de théâtre, au même titre
que le romancier l'est de celui du roman ou le poète celui d'une ode. Cependant , au théâtre,
sa parole se dissimule derrière des masques fonctionnant comme de véritables porte-voix : les
personnages, auxquels, au moment de la représentation, les comédiens prêtent corps et voix.
De ce fait, le spectateur a l'impression d'assister à des conversations, des échanges, des
affrontements entre les personnages qui parlent directement devant lui, qui se parlent.

01 GENÈSE DE LA QUESTION
La tradition donne couramment Émile Benveniste (années 50 et 60) comme « père »
de la théorie de l’énonciation, alors que l’intérêt des linguistes pour les problèmes énonciatifs
remonte aux années 1910 et 1920 en Europe et en Russie. Cette époque voit en effet émerger
la problématique énonciative, mais son développement est arrêté par l’expansion rapide du
modèle structuraliste.
Il y eut en effet entre 1912 et 1926 une polémique sur le discours indirect libre qui est
à l’origine des problématiques de l’énonciation et de l’interaction. Charles Bally explique
alors que le français dispose du discours indirect libre, dont il analyse le fonctionnement sur
le plan énonciatif. Dans ce débat, les formes linguistiques du discours rapporté sont analysées
explicitement selon les plans d’énonciation.
Ainsi, avant Benveniste, il y a du côté russe, Mikhaïl Bakhtine Volochinov (1895-
1975), dont la conception du langage, fondamentalement interactive, implique nécessairement
la prise en compte de l’énonciation. Il ne distingue pas l’énoncé et son énonciation, il s’agit
pour lui d’une seule et même donnée : l’énoncé-énonciation, qui est forme-sens. Chaque
forme est porteuse de sens et ce sens est issu d’une production sociale. Ni système abstrait, ni
expression individuelle, le langage humain ne se comprend qu’ancré dans la dimension
sociale de son origine.

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Cependant, c’est chez Benveniste (1902-1976) que l’on trouve la définition originale
et devenue canonique de l’énonciation : L’énonciation est cette mise en fonctionnement de la
langue par un acte individuel d’utilisation (1974 : 80). Elle doit se comprendre dans le cadre
d’une opposition fondamentale entre le domaine sémiotique et le domaine sémantique.
Benveniste appelle sémiotique ce qui relève de la langue :

tout ce qui relève du sémiotique a pour critère nécessaire et suffisant qu'on puisse
l'identifier au sein et dans l'usage de la langue. Chaque signe entre dans un réseau
de relations et d'oppositions avec d'autres signes qui le définissent, qui le
délimitent à l'intérieur de la langue. Qui dit "sémiotique" dit "intra-linguistique" «
(1974 : 222-223).

Est « sémantique » ce qui relève de la parole.

02 LE SUJET DE L’ÉNONCIATION
L’approche énonciative du langage implique également une théorie du sujet, puisque
ce sont ses marques d’inscription dans l’énoncé qui constituent alors l’objet du travail du
linguiste. Alors que les approches structuraliste et générativiste ignorent la question du sujet,
le point de vue énonciatif la met au cœur de la linguistique, comme en témoigne l’ouvrage de
Benveniste : « L’homme dans la langue » (Problème de Linguistique générale, T.1, 1966).
De même, dès les années 20, avec Bakhtine, le sujet parlant est un sujet en relation
avec son environnement, ayant intériorisé des normes et des formes discursives extérieures à
lui, mais qui le constituent. L’énonciation est alors le véritable lieu de la parole, définie
comme interaction verbale. La véritable substance de la langue n’est pas constituée par un
système abstrait de formes linguistiques ni par l’énonciation-monologue isolée, ni par l’acte
psycho-physiologique de la production, mais par le phénomène social de l’interaction
verbale, réalisée à travers l’énonciation et les énonciations (1977 : 136)
Toutefois, le sujet est constitutivement hétérogène, dans la mesure où il est traversé
par sa propre division, par le social, par le discours d’autrui, par de nombreuses formes
d’extériorité. Mais il peut aussi montrer son hétérogénéité dans son discours : il se livre à une
mise en scène particulière des différentes voix qui le traversent, et l’on parle alors de
polyphonie. Les travaux de Ducrot sur la polyphonie sont eux aussi fondés sur la contestation
de l’unicité du sujet parlant.
Cette conception interactionnelle du discours remet donc en cause une représentation
de la communication qui reposerait sur les paroles d’un locuteur destinées à un interlocuteur :

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les deux protagonistes construisent ensemble la communication, et c’est pour cette raison que
l’énonciation devient, par exemple, chez Culioli une co-énonciation.

À cet égard, le concept d’interlocution est primitif, tandis que les concepts de
locuteur et d’allocutaire sont dérivés

Benveniste pense du reste que la notion de sémantique nous introduit au domaine


de la langue en emploi et en action ; nous voyons cette fois dans la langue sa
fonction de médiatrice entre l'homme et l'homme, entre l'homme et le monde,
entre l'esprit et les choses, transmettant l'information, communiquant l'expérience,
imposant l'adhésion, suscitant la réponse, implorant, contraignant; bref, organisant
toute la vie des hommes (Benveniste,1974:224).

L'énonciation est du côté de la sémantique, et ce dans le cadre de la phrase. Pour


Benveniste, c'est donc la phrase qui est l'unité du discours, car la liberté du locuteur s'y
exerce, sauf en ce qui concerne la syntaxe :

La phrase, création indéfinie, variété sans limite, est la vie même du langage en
action. Nous en concluons qu'avec la phrase on quitte le domaine de la langue
comme système de signes, et l'on entre dans un autre univers, celui de la langue
comme instrument de communication, dont l'expression est le discours »
(Benveniste, 1966: 130)

Mais il s'agit de la phrase en tant qu'elle est réalisée par un locuteur, et non pas de la
phrase-modèle des grammairiens ou des générativistes et l’auteur de préciser :

La phrase est donc chaque fois un événement différent ; elle n'existe que dans
l'instant où elle est prononcée et s'efface aussitôt; c'est un événement évanouissant
» (1974 : 227).

Avec Benveniste la définition de l’énonciation est donc limitée à la phrase et ce sont


les linguistes du texte et du discours qui élargiront le concept au-delà de la phrase. On a chez
Benveniste une approche grammairienne de l’énonciation, ce que développe davantage
Maingueneau.
Dominique Maingueneau estime que l’énonciation est le pivot de la relation entre la
langue et le monde (1996 : 36). Il propose une mise au point qui repose sur des présupposés à
écarter :

- L’énonciation ne doit pas être conçue comme l’appropriation par un individu du


système de la langue. Le sujet n’accède à l’énonciation qu’à travers les
contraintes multiples des genres de discours.
- L’énonciation ne repose pas sur le seul énonciateur : c’est l’interaction qui est
première […].

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- L’individu qui parle n’est pas nécessairement l’instance qui prend en charge
l’énonciation » (ibid).

Il existe au sein des énoncés produits par les locuteurs individuels, des marques de la
« mise en fonctionnement de la langue » : c’est ce que Benveniste appelle l’appareil formel
de l’énonciation, qui porte dans les productions verbales la subjectivité des locuteurs.

1. LA SITUATION D’ÉNONCIATION
La situation d’énonciation constituée par l’ensemble des paramètres qui permettent la
communication : le locuteur, l’interlocuteur, le lieu et le moment de leur échange. Ces
paramètres s’inscrivent dans certaines formes de la langue, à travers la deixis. (Deixis est un
mot grec qui signifie ostension, fait de montrer et qui est employé pour désigner
l’identification langagière des paramètres de la situation d’énonciation). Les formes
concernées sont appelées déictiques, recouvrant généralement à la fois les indicateurs
personnels et spatio-temporels, bien que Benveniste n’emploie le terme que pour les derniers.
R. Jakobson utilisera de son côté le terme embrayeurs, traduction de l’anglais shifter,
emprunté à Jespersen (1922). Il le définit ainsi :

Tout code linguistique contient une classe spéciale d’unités grammaticales qu’on
peut appeler les embrayeurs : la signification générale d’un embrayeur ne peut
être définie en dehors d’une référence au message (1963 : 178)

1.1 Les déictiques personnels


La présence du locuteur et de l’interlocuteur dans l’énoncé est signalée par les
pronoms personnels. On doit à Benveniste d’avoir montré que les pronoms de la 1ère et 2ème
personne ont un statut différent de ceux de 3e personne, justement parce qu’ils constituent des
marqueurs de la situation d’énonciation. En effet, je et tu ne peuvent que désigner les
protagonistes de l’énonciation (« les noms personnels », la personne qui parle et celle à qui on
parle) alors que il est la personne dont on parle, n’appartenant pas à la situation d’énonciation
(c’est selon Benveniste la « non-personne »).

Dans les deux premières personnes, il y a à la fois une personne impliquée et un


discours sur cette personne. " Je" désigne celui qui parle et implique en même
temps un énoncé sur le compte de "je": disant " je", je ne puis ne pas parler de
moi. À la 2e personne, " tu" est nécessairement désigné par "je " et ne peut être
pensé hors d’une situation posée à partir de "je"; et en même temps, "je" énonce
quelque chose comme prédicat de "tu ». Mais de la 3e personne, un prédicat est
bien énoncé, seulement hors du "je-tu"; cette forme est ainsi exceptée de la

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relation par laquelle "je" et "tu" se spécifiant. Dès lors, la légitimité de cette forme
comme "personne" se trouve mise en question (196 : 228)

En effet, les personnes 1 et 2 n’ont de réalité que dans le discours et n’ont pas de
signifié stable et universel :

Quel est donc la « réalité » à laquelle se réfère je ou tu ? uniquement une "réalité


de discours", qui est chose très singulière (1966 : 252)

Cela amène Benveniste à proposer les définitions suivantes :

Je signifie "la personne qui énonce la présente instance de discours contenant je


(1966 : 228)

[…] On obtient une définition symétrique pour tu comme "l’individu allocuté


dans la présente instance de discours contenant l’instance linguistique tu (1966 :
253)

En effet, si l’on se demande qui sont je et tu dans un énoncé comme « Je t’invite à


déjeuner mardi », on ne peut que répondre : je est la personne qui dit je et tu est la personne à
qui je dit tu, dans la mesure où tous les locuteurs utilisent ces formes. Elles n’ont pas de
contenu sémantique, mais constituent seulement des réalités de discours.

1.2 Les déictiques spatio-temporels


L’espace et le moment de l’énonciation s’inscrivent dans d’autres formes de la langue
qui ne peuvent elles aussi s’élucider qu’à partir de la situation d’énonciation.

Ce sont les indicateurs de la deixis, démonstratifs, adverbes, adjectifs, qui


organisent les relations spatiales et temporelles autour du "sujet" pris comme
repère "ceci, ici, maintenant et leurs nombreuses corrélations "cela, hier, l’an
dernier, demain", etc. Ils ont en commun ce trait de se définir seulement par
rapport à l’instance de discours où ils sont produits, c'est-à-dire sous la
dépendance du je qui s’y énonce (1966 : 262).

Les déictiques spatiaux peuvent être des démonstratifs (Fermez cette porte), des
adverbes et locutions adverbiales (Il faut tourner à gauche), des présentatifs (Voilà Paul) ; les
déictiques temporels peuvent être des adverbes et locutions adverbiales (J’étais en vacances le
mois dernier), des éléments de démonstratifs (Ce mois-ci, les choses iront mieux), des temps
verbaux (ceux qui s’ordonnent autour du moment d’énonciation ont une valeur déictique plus

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ou moins évidente, puisqu’ils se comprennent en prenant pour repère le moment où le
locuteur parle).
À partir de ce travail fondateur, Maingueneau (1993) proposera une opposition entre
plan d’énonciation embrayé et non embrayé : quand le locuteur prend la parole, il produit un
énoncé embrayé (marqué par la deixis, signalant sa présence en tant que locuteur) ou non
embrayé (sans marques déictiques où sa présence en tant que locuteur n’est pas explicite dans
l’énoncé). En effet, l’opposition histoire/discours est un peu rigide, car des événements passés
peuvent aussi être racontés en relation avec le moment de l’énonciation.

Les indices personnels


Les pronoms de 1re et 2e personnes, ainsi que les possessifs, ne se comprennent qu'au
vu de chaque situation énonciative. Je-me-moi renvoient automatiquement à celui qui dit ou
écrit je-me-moi; il en va de même pour mon-ma-mes-mien (s) -mienne (s). Parallèlement tu-te-
toi désignent, comme les possessifs y afférents, celui à qui je s'adresse. Les termes de ces
deux séries changent donc de référent chaque fois qu'un nouveau locuteur en fait usage. Les
dialogues de théâtre illustrent au mieux ce phénomène, et notamment la propriété d'inversion
qui caractérise les indices personnels. Exemple :
FRANÇOISE. — Moi...
RAYMOND. ----OUI?

FRANÇOISE. — Moi j'en ai entendu un tout à l'heure!


RAYMOND. — Tu en as entendu un?
FRANÇOISE. —J'en ai entendu un. Je peux même dire que c'était un merle.
JULES. — Je ne le pense pas. En tous les cas je peux affirmer moi que ce n'était pas un merle. Ça je peux
l'affirmer. (Pause) C'était un archéoptéryx.
MARIE. — Donc tu en as entendu un aussi.
RAYMOND : Un archéoptéryx ?
(Michel Deutsch. La Bonne Vie)

Le rôle des déictiques ne se limite pas à la simple indication des partenaires. En disant
je ou moi, Françoise et Jules se posent comme locuteurs individuels, mais aussi, de manière
réflexive, comme des locuteurs parlant de soi, chacun à son tour. En disant tu, Raymond parle
à Françoise mais il lui parle aussi d'elle: et Marie parle à Raymond de lui-même.
L'appellation de pronoms convient mal à ces embrayeurs subjectifs, car ils ne peuvent
commuter avec des noms (propres ou communs). Dans la deuxième réplique de Raymond, tu
renvoie à son interlocutrice Françoise, mais il ne représente pas du tout ce nom, qui ne

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pourrait occuper sa place: de même, Jules ne peut guère parler de lui-même en utilisant son
prénom. Il est en fait préférable de définir ces éléments comme des noms personnels,
puisqu'ils sont les seuls appropriés à la désignation des personnes du discours dans le
discours.
Ce comportement spécial explique en particulier leur fixité morphologique. À la
différence des pronoms de 3e personne (il-elle, le-la\ qui réfèrent à des entités extérieures à
l'échange linguistique, ils n'ont pas à discriminer les genres féminin et masculin, car leurs
référents sont, en situation orale du moins, immédiatement identifiables. Or, parce qu'elle ne
s'effectue pas en présence du destinataire, l’énonciation textuelle n'offre pas toujours une
pareille évidence. S'il ne livre aucune information précise sur lui-même, un narrateur peut
laisser planer un doute quant à son identité sexuelle en évitant notamment l'emploi d'adjectifs
ou de participes
Le fonctionnement des personnes de discours plurielles est plus complexe. Nous
demeure un pur embrayeur quand il englobe je + tu, et quand il a une valeur de 1ère
personne atténuée (le nous du discours scientifique) ou amplifiée (le nous dit de majesté = je
+ je + je...) : il permet alors au locuteur de parler en tant qu’individu mais aussi comme sujet
occupant une fonction ou une position sociale collectivement reconnue.
Si en revanche il associe à je une 3e personne, nous (=je + il/Pierre/mon frère)
redevient partiellement pronominal.
Analogue est le cas de vous et des possessifs qui lui sont associés. Embrayeur strict
quand il s'agit d'une forme dite de politesse ou d'un terme renvoyant à plusieurs allocutaires
(tu + tu + tu), il peut aussi représenter une 3e personnel conjointe : tu + il/elle (+ il/elle...)
L'alternance entre formes de singulier et de pluriel n'est donc pas nécessairement liée à
une variation numérique. Préférer nous à je c'est, pour un locuteur singulier, se situer par
rapport à son propre discours pour marquer son autorité ou sa modestie (qui peut être fausse
ou feinte). Employer vous au lieu de tu c'est instaurer une relation conventionnellement
reconnue comme moins familière.
Au demeurant, la familiarité n'est pas toujours l'indice d'une égalité sociale ou
culturelle. Elle marque un net rapport de domination quand, dans le théâtre classique les
maîtres tutoient les valets, qui, eux, les vouvoient :
Étrangère au champ de l'interlocution, la 3e personne permet de faire référence à
quelqu'un ou à quelque chose qui, étant l'objet du discours, n'y participe pas activement. Il/elle
- le/la fonctionnent comme représentants d'autres éléments linguistiques, et non pas comme
des embrayeurs.

13
Anaphoriques quand ils renvoient à un nom déjà employé (Paul ne viendra pas, il est
malade), ou cataphoriques quand il l'annoncent (Elle est neuve, cette voiture), ils constituent
à proprement parler des pro-noms, c'est-à-dire des substituts. Benveniste a pu les considérer
comme des éléments non-personnels, dans la mesure où leur référent peut être animé ou non,
humain ou non, concret ou abstrait, proche ou lointain. Ils ne désignent «spécifiquement rien
ni personne», puisqu'ils ne sont identifiables que dans un environnement interne au discours,
grâce aux énoncés précédents ou suivants.
II convient néanmoins de signaler un emploi, occasionnel et marginal, de il/elle
comme embrayeur. Pourvu alors d'une valeur dite hypocoristique, c'est-à-dire à la fois
atténuative, ludique et affective, ce pronom se substitue effectivement à un tu ou à un vous,
mais en ménageant par jeu une distance feinte entre le locuteur et son destinataire : Qu'est-ce
qu'il a (mon petit Médor)? Il a faim? Ce qui justifie l'usage d'une telle tournure, c'est le fait
que le Médor en question ne soit pas doté de la parole, qu'il ne soit pas un véritable
allocutaire, puisqu'il ne peut devenir locuteur à son tour et répondre à la question en disant.
Ce cas ne doit pas être confondu avec ceux où il se dote d'une référence situationnelle, pour
parler d'une personne ou d'une chose présente, mais extérieure au dialogue (Qu'est-ce qu'il
dit? Mais qu'est-ce qu'il fait? demandera à sa voisine une spectatrice trop éloignée pour suivre
le jeu d'un acteur en scène), ou physiquement absente, mais que les partenaires sont fondés à
évoquer : Tu ne les as pas achetées? Demande le mari à son épouse qui sort du magasin de
chaussures.
On range enfin dans la classe des embrayeurs personnels certains appellatifs comme
papa/maman (puisque le seul fait de les énoncer suffit à fixer un référent unique, en rapport
direct avec le locuteur) et les emplois de on qui le font interpréter comme un substitut de nous
(on est d'accord) ou de tu/vous (alors, on se promène ?) cas dans lequel il se rapproche
également du il hypocoristique.

Les embrayeurs spatiaux


Ce sont les déictiques qui permettent une localisation de l’espace. Parmi eux, il y a
lieu de distinguer tout d'abord ceux qui le sont de façon constante, c'est-à-dire dans tous leurs
emplois.
L'adverbe ici, par exemple, ne peut désigner d'autre lieu que celui dans lequel
s'effectue l'acte énonciatif. Il s'agit d'un embrayeur saturé (comme je), car chacune de ses
occurrences ne renvoie qu'à un seul référent spécifique. Notons cependant que la désignation

14
peut viser deux sortes d'espaces, l'un relatif à la situation extérieure du locuteur (Venez ici,
n'ayez pas peur), l'autre relatif à un passage de son propre discours.

Ainsi la religion chrétienne réalisait dans les forêts de l'Amérique ce que la fable
raconte d'Amphion et d'Orphée : réflexion si naturelle, qu'elle s'est présentée
même aux missionnaires: tant il est certain qu'on ne dit ici que la vérité, en ayant
l'air de raconter une fiction !
(Génie du christianisme. IV, 4)

Le ici ne vise pas, de façon restrictive comme dans les extraits cités plus haut, le| point
précis de son occurrence dans la séquence verbale; il englobe la totalité de l'œuvre. Mais lui
aussi reste pur de tout embrayage externe, car il n'implique pas que le lecteur connaisse la
situation exacte de l'énonciateur. Indépendant du contexte contingent (le pays, la ville, la
maison, le bureau, etc.) où il a été proféré, il reste identifiable à tout instant. Le texte constitue
en effet un espace de référence stable, commun aux deux expériences de l'écriture et de la
lecture.
On donne le nom de déictiques aux embrayeurs qui fonctionnent en corrélation avec
un geste indicatif de cet ordre; plus largement, on appelle deixis «l'opération qui consiste à
effectuer la saturation référentielle d'un embrayeur en sélectionnant un élément dans le champ
visuel des interlocuteurs par une mimique d'ostension : geste du doigt, de la tête, direction
du regard » (M. Perret, op. cit., p. 63)
L'embrayage temporel
Les adverbes maintenant, aujourd'hui, hier ou demain, tout comme les expressions la
semaine dernière/prochaine, il y a/dans cinq minutes/heures, jours/mois/ans, à cette heure-ci,
etc., sont toujours saturés car ils déterminent une tranche temporelle fixe en rapport avec la
sphère d'énonciation. Tout à l'heure, qui peut renvoyer à une période antérieure ou postérieure
à l'acte de parole, sous peu, avant longtemps, d'ici quelque temps, etc. seront en revanche
beaucoup plus lacunaires. Néanmoins, tous ces éléments se différencient de ceux qui
marquent la chronologie sans prendre appui sur la situation énonciative : Pierre partit dès le
lendemain (et non pas demain), il avait acheté une voiture la veille (et non pas hier), il arriva
la semaine suivante (et non pas la semaine prochaine), etc.
Ce partage entre deux paradigmes bien distincts tient parfois à la simple opposition
des particules adjointes. Ainsi, le circonstant ce mois-ci est lié à l'actualité du locuteur, tandis
que ce mois-là vise une période qui lui est étrangère. Outre ces indicateurs, les temps verbaux
de l'indicatif contribuent eux aussi à la référence situationnelle. L'événement discursif est, par
nature, ancré dans le présent. Mais tous les emplois de ce temps ne sont pas équivalents. Entre

15
cette forme verbale et l'acte même de dire, il existe une coïncidence absolue chaque fois que
le verbe a une valeur appelée performative : je te baptise, je vous nomme chef des armées, je
vous promets de venir, je jure de ne jamais tricher, je t'interdis de sortir, je déclare la séance
ouverte, etc. La simple énonciation de ces formules suffit à accomplir ce qu'elle signifient, à
réaliser l'acte qu'elles expriment.

1.3 Le problème de l’énonciation différée


Dans le cadre d'une énonciation directe, transmission et réception des messages
s'effectuent en présence des partenaires pour qui les embrayeurs réfèrent à une situation
commune. Tel est le cas de la communication orale courante. Mais ces paramètres se trouvent
modifiés dès que l'échange verbal met en relation des interlocuteurs éloignés dans l'espace
(lors d'une conversation téléphonique, par exemple) ou dans le temps (enregistrements sur un
magnétophone ou un répondeur) : l'analyse des indices de repérage spatio-temporels ne peut
plus s'appuyer sur une connaissance du contexte également partagée puisqu'une disparité s'est
instaurée entre le ici et/ou le maintenant de chaque protagoniste.
Or ce décalage est de règle lorsque la communication passe par le canal de l'écrit. Le
temps de l'émission est antérieur à celui de la réception, le lieu est généralement autre. Seuls
échappent à ce principe standard les quelques usages de l'écrit qui s'accommodent d'une
coprésence des partenaires concernés (un professeur notant une phrase au tableau, sous les
yeux de ses élèves), ou tout au moins de la simultanéité de leur participation : la transmission
télématique ou électronique de messages affichés sur des écrans de minitel ou d'ordinateur
confère ainsi une quasi immédiateté à la diffusion de l'écrit.
Hormis ces situations particulières, l’énonciation dans le texte est à la fois médiatisée
et différée. Le fait que les lecteurs ne se situent pas dans le même environnement que celui
dont ils lisent les propos justifie le recours à des indications complémentaires, dont
l’énonciation directe fait par ailleurs l'économie: inscription du nom de l'auteur (sur la
couverture d'un ouvrage ou à la fin (d'une lettre notamment), mentions de la date et/ou du lieu
originels (au début d'un article journalistique, ou dans un journal de voyage). Le texte
s'entoure alors d'un péritexte propre à expliciter les conditions de son énonciation.
En l'absence de telles précisions, la validité des assertions n'est pas assumée
ouvertement et leur interprétation risque d'être compromise. Faute de pouvoir répondre à de
légitimes interrogations comme « Qui parle ici ? Où et quand cela fut-il écrit? », le lecteur
n'est pas en mesure d'évaluer avec rigueur un discours privé d'ancrage précis.

16
On sait en effet qu'il n'y a jamais de concordance absolue entre l'auteur d'un roman et
son narrateur. Flaubert est l'auteur de Madame Bovary mais le narrateur représente là une
instance énonciative différente, dont on ne connaîtra jamais l'identité (bien que le début du
roman le mette indirectement en scène, grâce à l'incipit : « Nous étions à l'étude, quand le
proviseur entra... »). De même, ce roman autobiographique qu'est À la recherche du temps
perdu est narré a posteriori par celui qui en constitue le héros fictif (le petit Marcel), non par
Marcel Proust lui-même. Enfin un récit de science-fiction, racontant au passé des événements
censés se dérouler dans un monde futur, exploite par convention de semblables
dédoublements situationnels : l'acte narratif imaginaire y est censément postérieur à l'écriture
du livre comme à la lecture qui suit sa publication.
Les rares cas où ce type d'énonciation différée semble se rapprocher de l’énonciation
directe sont représentés par les adresses au lecteur, ou par les références que fait le locuteur à
l'espace même du texte et au temps spécifique de son déroulement. Comme nous l'avons vu ci-
dessus, ainsi que je l'ai déjà dit. demandons-nous maintenant, je présenterai ensuite, sont
autant de formules qui, dans un exposé à caractère technique ou scientifique entre autres,
circonscrivent un champ déictique auquel le lecteur accède en suivant à son tour la
progression textuelle et ses connexions. À partir du XIXe siècle beaucoup de récits, fictionnels
ou non, ont recours à cet ancrage textuel, au sein même d'énoncés au passé.
On parle alors de lecteur inscrit pour caractériser ce rôle du destinataire qui, interpellé
à la deuxième personne, ne correspond que fictivement aux futurs lecteurs réels de l'œuvre.
L’incipit poétique des Fleurs du mal en fournit un exemple célèbre (Hypocrite lecteur, - mon
semblable - mon frère !), ainsi que I'« Épigraphe pour un livre condamné »

Lecteur paisible et bucolique.


Sobre et naïf homme de bien.
Jette ce livre saturnien.
Orgiaque et mélancolique.

L’analyse de l’énonciation dans le texte ne se limite pas au repérage de ces diverses


transpositions. Au sein d'un récit, par exemple, tout narrateur peut à son tour, céder la parole
aux personnages en recourant au discours rapporté. Un nouveau décrochage survient alors qui
montre bien que le narrateur, s'il reproduit les propos d'autres énonciateurs, n'en assume
nullement la responsabilité. Les dialogues correspondent à des énonciations directes dans le
cadre conventionnel de la fiction, puisque les personnages échangent des propos en un lieu et
un temps donnés: mais ils n'entrent pas en tant que tels, dans l'actualité énonciative du
narrateur-rapporteur.

17
L’exemple du roman épistolaire constitue de ce point de vue un cas limite, où la
totalité du texte n'est constituée que dénonciations rapportées sans qu'un rapporteur fasse
explicitement fonction de relais. Après avoir été informé, par un avertissement liminaire, du
procédé employé dans les Lettres persanes de Montesquieu, le lecteur n'aura plus du tout
affaire à l'éditeur de cette correspondance, qui ne se veut qu'un intermédiaire transitoire :

J'ai détaché ces premières lettres pour essayer le goût du public: j'en ai un grand
nombre d'autres dans mon portefeuille, que je pourrai lui donner dans la suite. [...]
Je ne fais donc que l'office de traducteur : toute ma peine a été de mettre l'ouvrage
à nos mœurs.

Cette présence exclusive de discours rapportés sans discours rapportants se retrouve


dans les textes de théâtre, où le signataire de la pièce s'efface pour laisser parler des
personnages qu'il a pourtant conçus

1.4 Énonciation historique, énonciation discursive


Les plans de l’énonciation
Dans un article des PLG intitulé « Les relations de temps dans le verbe français »
(1966), Benveniste se propose de classer les temps dans une perspective énonciative, c'est-à-
dire par rapport à l’investissement du locuteur dans son texte. Il distingue deux plans, celui de
l’histoire, sans investissement du locuteur dans son texte et celui du discours, avec un fort
investissement. Il parle alors d’énonciation historique et d’énonciation de discours. Ces deux
plans se répartissent les temps de la langue et ont des propriétés distinctes, que l’on peut
résumer dans le tableau suivant :
HISTOIRE DISCOURS
Passé simple, imparfait, conditionnel, - Tous les temps sauf le passé simple
plus-que-parfait, présent de vérité générale - Principaux : présent, futur, passé composé
domaine de l’écrit Domaine de l’oral ou des productions oralisées
3e personne Toutes les formes personnelles
pas de marques déictiques Marques déictiques
Repère : le temps de l’événement énoncé Repère : temps de l’énonciation

Dans une étude décisive publiée dès 1946 (« Les relations de temps dans le verbe
français », Problèmes de linguistique générale, Gallimard, t. 1, 1966», p. 237-250),
Benveniste a souligné l'insuffisance d'une approche purement chronologique du système

18
verbal, car les rapports d'antériorité/postériorité ne permettent pas de comprendre le rôle
essentiel que joue le locuteur dans cette classification. La forte opposition entre passé simple
et passé composé est habituellement justifiée par une différenciation des usages écrits et
oraux, résultant de l'évolution du système linguistique :

Dans l'interprétation traditionnelle, ce seraient deux variantes de la même forme,


entre lesquelles on choisit selon qu'on écrit (il fit) ou qu'on parle (il a fait). Nous
aurions ici l'indice d'une phase de transition où la forme ancienne (il fit) se
maintient dans la langue écrite, plus conservatrice, alors que la langue parlée
indique par avance la forme de substitut (il a fait), concurrente installée, destinée à
s'imposer seule, (p. 238)

Or le choix en question, ni libre ni indifférent, témoigne de deux attitudes distinctes du


locuteur. Le passé simple traduit une rupture absolue entre la temporalité événementielle de
l'énoncé et l'instance énonciatrice; le passé composé rattache en revanche cette même
temporalité à l'actualité du locuteur. Ces deux systèmes « distincts et complémentaires »,
manifestant « deux plans d'énonciation différents », participent l'un de l'histoire, l'autre du
discours.

L'histoire
Dépourvu de tout investissement subjectif du locuteur, de toute trace patente de son
activité, le plan historique de l’énonciation se reconnaît à la combinatoire qu'il impose entre
les catégories verbales du temps et de la personne.
Les principaux temps employés sont le passé simple (ou passé défini, qui est le temps
de l'événement hors de la personne d'un narrateur »), l'imparfait et le plus-que-parfait. S'y
ajoutent les formes en -rait marquant le futur dans le passé, la forme périphrastique appelée
«prospectif» (imparfait de aller + infinitif) ainsi que le présent de « définition » (à valeur
intemporelle) et le présent historique. Dans tous les cas, l’énonciation demeure par excellence
non actuelle.
Comme l'histoire n'est pas ancrée dans la situation énonciative, elle ne comporte que
des formes de 3e personne verbale (ou de non-personne) à l'exclusion des indices d'embrayage
rattachés aux deux premières personnes.
Cette double série de contraintes autorise la présentation de faits passés sans aucune
intervention du locuteur dans le récit » (p. 239). Elle interdit par là même l'usage des termes
de modalisation (tels les adverbes certainement, peut-être, sans doute, ou les expressions il est
sûr, probable, douteux que) qui traduisent la plus ou moins forte adhésion du sujet de

19
l’énonciation au contenu de ses énoncés. La modalisation zéro va donc de pair avec cette sorte
de degré zéro de l’énonciation qu'induit le plan historique.

Le discours
Le dispositif formel manifeste dans l’énonciation discursive une « attitude de
locution » inverse, dans la mesure où le locuteur assume la validité de ses propos (quitte à
concéder ses doutes ou ses hésitations) et n’hésite pas à influencer le destinataire auquel il
peut s’adresser. Comme on l’a vu dans la section 1.1, le présent d’énonciation sert par
excellence de socle référentiel à l’acte discursif, dont il manifeste réflexivement l’actualité.
Les futurs simple (je chanterai), périphrastique. (je vais chanter) et composé (j'aurai chanté)
sont également propres à ce régime. Quant à l'expression du passé, elle peut s'effectuer,
comme dans le récit, au moyen de l'imparfait. Ce temps verbal est donc commun aux deux
plans, mais dans le discours il alterne avec le passé composé (l'accompli du présent) non avec
le passé simple, qui demeure exclu. Le discours autorise de plus le recours aux embrayeurs
spatio-temporels, et aux modalisateurs qui permettent au locuteur de formuler des jugements,
des appréciations sur ce qu'il dit. Il instaure enfin une relation entre les trois personnes
verbales. Du coup, la personne n'y a plus le même statut que dans le récit historique, où elle
témoignait d'une pure absence : car le locuteur oppose désormais cette non-personne au
couple je/tu, et la situe par rapport à un maintenant qui était auparavant occulté.
Les énonciations historique et discursive sont donc complémentaires puisqu’elles
traduisent, par rapport à des événements donnés, deux postures distinctes. Si la première est,
de nos jours, réservée au domaine de l'expression écrite, la seconde relève, elle, d'un usage
indifféremment écrit ou oral. Afin d'éviter de fâcheuses confusions terminologiques et
notionnelles, il importe de faire quelques brefs rappels sur les spécificités de ces deux modes
et sur les contraintes de leur utilisation.

Le malade était un pauvre garçon affligé par des impulsions destructives. Il a volé
plusieurs autogyres et pratiqué un certain nombre de hold-ups. Il battait sa femme
comme plâtre. Autrefois, on l'aurait jeté en prison, ou peut-être, enfermé dans un
asile. Aujourd'hui, on le guérit, grâce à une lobotomie judicieuse. J’ai failli avoir
une nausée lorsque, la boîte crânienne enlevée, j'ai vu paraître à nu la masse
spongieuse et blanchâtre du cerveau avec ses bourrelets et circonvolutions. (Je ne
pourrai jamais plus manger de la cervelle au beurre noir. Moi qui l'aimais tant ! )
Un bistouri électronique a découpé, dans le lobe frontal, un minuscule fragment
de matière cérébrale. Puis, on a revissé la boîte crânienne et pratiqué des points de
suture. C'était terminé.

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Comme on le constate dans cet extrait d'Un saint au néon (1956) de Jean-Louis Curtis,
le narrateur associe des imparfaits à valeur soit itérative (il battait) soit descriptive (le malade
était) à des verbes au passé composé représentant la succession des faits dont il a été le témoin
(j'ai failli, j'ai vu, a découpé, a revissé...). L'embrayage s'effectue également par le biais de
l'adverbe aujourd'hui et du futur (je ne pourrai), qui projette dans l'avenir un comportement
découlant de ces événements. Les modalisateurs contribuent eux aussi à l'expression de la
subjectivité dans le discours narratif : peut-être, et pauvre garçon qui, à la différence de
l'occurrence précédemment relevée chez Zola, est bien une appréciation imputable au je sujet
de l’énonciation.
Réciproquement, l'énonciation non actuelle propre à l’histoire n'implique pas que la
relation d'événements révolus soit omniprésente. Une description participe de ce même
régime si elle prend pour repères spatio-temporels ceux qui sont fournis au fil du récit. Tel est
le cas dans ce passage de L'Éducation sentimentale (II, I), que Flaubert prend soin d'inscrire
dans la durée narrative d'un voyage :

Il abattit le vasistas pour voir la route, [...] La lanterne, suspendue au siège du


postillon, éclairait les croupes des limoniers, il n'apercevait au-delà que les
crinières des autres chevaux qui ondulaient comme des vagues blanches: leurs
haleines formaient un brouillard de chaque côté de l'attelage : les chaînettes de fer
sonnaient, les glaces tremblaient dans leur châssis.
De même que le discours n'interdit nullement le recours à la 3e personne, quoiqu'il lui
confère un statut particulier, de même le récit ne proscrit pas l'usage de la 1ère personne. Au vu
des clivages établis entre les deux régimes, comment donc peut-on interpréter l'association de
JE narrateur + passé simple? Trahit-elle une subreptice intrusion du discours dans le récit, ou
bien une confusion ponctuelle entre les deux types d'énonciation? On considère en pareil cas
qu'une dissociation s'opère entre JE sujet de l'énoncé historique et JE sujet de l’énonciation
actuelle. Ce dernier n'est pas là représenté comme tel, dans la mesure où il ne constitue pas la
source d'un discours embrayé sur sa propre situation de narrateur. Il y a seulement coréférence
entre le sujet des énoncés narratifs et la personne du narrateur, lorsque par exemple ce dernier
raconte sa propre histoire dans un récit autobiographique :

Au Parc des Princes, mon frère Pierre et moi nous n'allâmes que rarement :
Daragon y disputa sous nos yeux une course de quatre-vingts kilomètres,
l’entraîneur Lawson casqué de cuir y abandonna devant nous (prestement et sans
dommage pour lui) sa moto qui s'était enflammée et nous y vîmes aussi quelques
matches de rugby.
(Leiris. Fourbis)

21
En somme, je/moi fonctionne à la manière d'un il, pronom qui pourrait d'ailleurs le
remplacer si le texte était une biographie.
Que, dans l'histoire, je devienne assimilable à une non-personne, cela ne l’empêche
pas de reprendre à l'occasion sa valeur personnelle. L'alternance des deux régimes historique
et discursif se rencontre, au sein d'un même texte-chaque fois que des propos sont rapportés
au discours direct. L'énonciation narrative s'interrompt alors pour laisser place à l’énonciation
immédiate d'un personnage, embrayée sur son contexte d'effectuation :

Il fut conduit à la prison. On entra dans une chambre, on lui mit les fers aux
mains, on le laissa seul : la porte se ferma sur lui à double tour: tout cela fut
exécuté très vite, et il y fut insensible.
- Ma foi, tout est fini, dit-il tout haut en revenant à lui... Oui, dans quinze jours la
guillotine... ou se tuer d'ici là.
(Stendhal. Le Rouge et le Noir)

Il s’agit là de l'insertion d'un propos cité dans la trame du récit au passé simple Mais
l'apparition de l’énonciation discursive peut dépendre du narrateur lui-même, lorsqu'il
commente les faits. Au je sujet de l'énoncé se substitue alors le je sujet de l’énonciation
actuelle. Le clivage entre les deux est souligné à la fois par le décalage temporel (je + passé
simple ≠ je + présent) et par les réflexions a posteriori que fait le sujet narrateur :

Je reçus en cadeau de Nouvel An, cet hiver, un appareil à copier. je ne sais plus le
nom de cette machine rudimentaire, qui n'était, en somme qu’un plateau de métal
couvert d'une substance gélatineuse [...]. L'idée d'un journal naquit-elle de ce
cadeau ? ou au contraire le cadeau vint-il pour répondre à un projet de journal?
Peu importe.
(Gide. Si le grain ne meurt)

Au fil d'un récit à la 3e personne, le narrateur peut aussi marquer un temps d'arrêt pour
expliciter ou justifier son propre point de vue. Après avoir signalé comment la coutume en
vint à accorder « le premier rang au clergé dans les assemblées des nations modernes »,
Chateaubriand anticipe sur les critiques que pourraient lui opposer les lecteurs :

Mais si personne ne nous conteste sur ce point l'influence de l'Église dans le corps
politique, on soutiendra peut-être que cette influence a été funeste au bonheur
public et à la liberté. Nous ne ferons qu'une réflexion sur ce vaste et profond sujet
: remontons un instant aux principes généraux d'où il faut toujours partir quand on
veut atteindre à quelque vérité.
(Chateaubriand. Génie du christianisme)

Par le biais d'une prolepse argumentative (réfutation à l'avance d'éventuelles


objections), le narrateur rend plus persuasive sa propre interprétation des faits historiques. La

22
personne amplifiée (nous), la modalisation (peut-être), l'ancrage dans le présent du texte
(remontons un instant, où sont confondues les temporalités de l'écriture et de la lecture) et la
projection dans un futur proche (nous ne ferons) ou plus lointain (on soutiendra) contribuent à
renforcer la dimension polémique du passage. La formule finale, au présent de vérité générale
(il faut toujours... veut), la consolide mieux encore en plaçant la démonstration sous l'autorité
anonyme d'un on générique.

2. LES MODALITÉS
Le terme de modalité est surchargé de signification. Les définitions que l’on propose
pour ce terme pourraient être réduites à trois types essentiels :
Pour A. Martinet 1 [1], la modalité décrit une manière d’être du procès ou de la
substance nominale, le temps, l’aspect, le mode sont des modalités verbales.
En grammaire générative le symbole Modalité est l’un des constituants immédiats de
la phrase, qui lui confère à celui-ci son statut spécifique, assertif, interrogatif, exclamatif,
impératif. Pour distinguer ce type de modalité des autres manifestations de la modalité on
utilise le terme de modalités d’énonciation (A. Meunier).
La troisième définition de la modalité se rapporte à une modification du prédicat qui
fait intervenir l’attitude du sujet parlant par rapport au contenu de l’énoncé. Ainsi, pour Bally,
la modalité désigne un ensemble d’éléments qui indiquent que le dictum est jugé, réalisé ou
non, désiré ou non, accepté avec joie ou regret par le sujet parlant ou par quelqu’un d’autre
que le sujet parlant. Pur d’autres chercheurs, la modalité est une catégorie logico-sémantique
qui représente une manière d’envisager le prédicat de la phrase comme vrai, comme
nécessaire ou contingent, comme probable ou possible.
La modalité modifie un fait énoncé par une proposition en le présentant comme
nécessaire, possible ou vrai de fait. Il est nécessaire que Paul vienne est par exemple la
proposition Paul vient modifiée par le concept de nécessité. La catégorie de modalité joue un
rôle en logique et ce tout particulièrement dans le cadre des logiques modales. Mais elle est
aussi fondamentale en linguistique moderne.
Le mot permettant la modalité se nomme un modalisateur.

2.1 La modalité en logique


La logique formelle développée par Frege et Russell ne prenait en compte que les
énoncés qui sont des propositions privées de toute indication de mode. Clarence Irving Lewis
et C. H. Langford, formalisant des concepts élaboré par Leibniz, se distinguent de leurs

23
prédécesseurs immédiats, en fondant en 1932 dans Symbolic logic une logique enrichie des
foncteurs de nécessité et de possibilité. Cette logique est donc capable de formaliser des
énoncés comme il est possible que Marie vienne ou comme Paul doit venir.
Mais ce n’est qu’avec Kripke qu’on commença à développer une sémantique formelle
pour ces nouveaux systèmes fondée sur le concept de monde possible.
Les développements de la logique modale sont à l’origine de la logique déontique de
la logique de l’action ainsi que de la logique temporelle, de la logique épistémique, de la
logique de la connaissance commune et de la logique dynamique.

2.2 La modalité en linguistique


La linguistique s’intéresse au problème de la modalité à deux niveaux. D’abord elle
analyse le concept de modalité de manière générale et cherche à préciser ce que ce terme
recouvre. Elle étudie en outre les phénomènes et les marqueurs de modalisation dans les
différents langages particuliers. Elle rejoint ainsi dans une certaine mesure la grammaire
traditionnelle qui distingue par exemple e français le mode indicatif (mode de la réalité) du
conditionnel (mode de l’irréel) ou encore qui mentionne, outre les adverbes de temps, de lieu,
de manière, etc., une catégorie d’adverbes d’opinion (comme certainement ou peut-être).
Si la notion de modalité en linguistique, définie comme l’expression de l’attitude du
locuteur par rapport au contenu propositionnel de son énoncé, semble s’opposer assez
clairement à celles de temporalité et d’aspect, ses frontières restent controversées. Outre les
modalités aléthiques, déontiques, épistémiques et appréciatives, certains suggèrent des
modalités intersubjectives (ordre, conseil, reproche…), bouliques (volonté), implicatives
(condition, conséquence…) ou même temporelles ; ou encore incluent la négation dans cette
catégorie.
Ces recherches sont inséparables de la pragmatique linguistique car la modalité est
définie par le locuteur et donc par le contexte d’énonciation.

2.3 Différents types de modalité


Valeur aléthique (de aletheia = vérité) : le sujet énonce des vérités logiques, c'est-à-
dire ce qui relève du domaine du possible/impossible, nécessaire/contingent… Souvent, les
énoncés sont d’ordre scientifique exprimant des données indiscutables (chiffres, vérités
générales, lois physiques…). Par exemple :
L’eau bout à cent degrés.
Tous les hommes à cent degrés.

24
Valeur épistémique : l’énonciateur considère les chances de réalisation de la relation
prédicative. Par exemple
Il doit être en retard.
Il peut arriver aujourd’hui.
Valeur déontique : l’énonciateur apprécie la relation prédicative, positivement ou
négativement, en fonction de règles pré-établies, d’un code déontologiques.
Vous ne pouvez pas garer votre voiture ici. (Impossibilité morale mais pas interdiction formelle)
Si vous voulez avoir votre examen vous devez le préparer.
Valeur radicale ou intersubjective : cette valeur porte sur les relations entre sujets.
L’énonciateur ordonne, autorise, etc.
Vous pouvez partir. (Permission)
Vous devez être ici avant huit heures. (Obligation)

Portée de la modalité
On distingue dans certains cas les adverbes dits de commentaire portant sur
l’énonciation de ceux portant sur l’énoncé :
Heureusement, il est bien rentré (jugement du locuteur sur le prédicat d’énoncé il est
bien rentré, qu’on peut gloser en il est bien rentré et j’en suis heureux).
Franchement, ce n’est pas une réussite (commentaire du locuteur sur l’ensemble du
prédicat d’énonciation, à gloser en : je vais vous dire franchement ce que je pense : ce n’est
pas une réussite).
Les marqueurs de modalité
L'étude des autres marqueurs de subjectivité, inaugurée par Bréal, développée par Bally,
systématisée par Benveniste a, depuis ce dernier, fait l'objet d'explorations dans diverses
directions. Son extension à l'ensemble des parties du discours peut toujours se prévaloir de
cette définition du modus, proposée par Bally (1965, 38) : « la forme linguistique d'un
jugement intellectuel, d'un jugement affectif ou d'une volonté qu'un sujet parlant énonce à
propos d'une perception ou d'une représentation de son esprit ». Partant de cette définition,
une vue rapide des phénomènes évaluatifs les plus remarquables peut être entreprise.

2.4 Les modalités d’énonciation


Le domaine des modalités d'énonciation tout d'abord. Il correspond aux moyens par
lesquels le locuteur implique ou détermine l'attitude de l'allocutaire à partir de sa propre
énonciation. Sur ce point, à la recension effectuée par Bally des tournures les plus typiques
(affirmative, négative, interrogative, impérative, exclamative), fait écho l'inventaire plus

25
restreint de Benveniste. Ce dernier souligne le caractère primordial de l'interrogation qui
appelle une réponse, de l'intimation (sous la forme d'ordres ou d'appels), de l'assertion (dont la
première caractéristique est d'engager le locuteur sur une certitude et corrélativement
d'amener l'allocutaire à y adhérer) : dans tous les cas, cette classification porte sur des formes
d'interventions verbales qui visent essentiellement à modifier ou infléchir le comportement
d'autrui. Observons que d'un point de vue théorique, cette perspective anticipe ou
accompagne, dans le domaine francophone, l'émergence de la problématique pragmatique des
actes de parole.

2.5 Les modalités d’énoncé


Le domaine des modalités d'énoncés rassemble tous les moyens linguistiques par
lesquels le locuteur manifeste une attitude par rapport à ce qu'il dit. Plus spécifiquement, nous
dirons avec O. Ducrot (1995, 95) que par ces recours « le locuteur se présente comme
éprouvant "telle ou telle" attitude ».
La propriété évaluative se loge dans certains lexèmes - substantifs, adjectifs, verbes et
adverbes notamment - qui ont été étudiés par C. Kerbrat-Orechionni (1980). Globalement,
cette recherche porte sur l'inscription de l'axiologie (c'est-à-dire du jugement de valeur) dans
la langue, en particulier dans la composante lexicale.
Les substantifs subjectifs offrent plusieurs illustrations de ce phénomène que l’on
peut considérer comme le résultat d'une interférence constante, plus ou moins resserrée, entre
la dénotation et la connotation des termes considérés. Il y a lieu de distinguer entre divers
types de substantifs subjectifs :
- les substantifs axiologisés par un procédé de suffixation, sur la base d'autres
substantifs (chauffard, fillasse, revanchard (e), vinasse) ou à partir de verbes (vantard, fuyard,
fêtard) ou bien encore à partir d'adjectifs (blondasse, fadasse, etc.).
- les substantifs initialement péjoratifs dont la valeur d'origine a également été
renforcée par suffixation : cossard (cosse), flemmard (flemme), froussard (frousse), trouillard
(trouille), etc. Il est par ailleurs acquis que cette classe de substantifs, péjoratifs en langue,
fonctionne vis-à-vis de l'usage comme une matrice d'injures virtuelles.
- les substantifs péjoratifs de formation délocutive (formés à partir de locutions):
Marie-salope, Jean-foutre, Suivez-moi-jeune-homme, etc.
- Les substantifs de même champ lexical qui marquent une gradation dans le registre
axiologique : voiture/automobile, bagnole, tacot, chignole, clou, guimbarde, tire, etc.

26
- Certains couples de mots dont le signifié emporte dès le stade de langue un trait
évaluatif (+/-) structurant l'opposition lexicale : puérilité/maturité, responsable/irresponsable,
etc. Ce même phénomène peut encore s'apprécier dans le registre non pas de l'antonymie,
mais de la quasi-synonymie, à partir de distinctions pertinentes du trait évaluatif qui relève,
dans tous les cas, de la compétence idéologique du locuteur (par exemple l'opposition
jargon/langage).

Les adjectifs subjectifs constituent une nouvelle classe de termes, mieux définis car
plus précisément étudiés. Depuis les travaux de C. Kerbrat-Orrecchioni (1980), on les
répertorie selon quatre types :
- les adjectifs subjectifs-affectifs (type : poignant, pathétique, drôle) « énoncent en
même temps que l'objet qu'ils déterminent une réaction émotionnelle du sujet parlant en face
de cet objet » (1980, 84) :
- les adjectifs subjectifs-évaluatifs non axiologiques (type : grand, petit, chaud, froid,
cher, important) « sans énoncer de jugement de valeur, même d'engagement affectif du
locuteur (...) impliquent une évaluation qualitative ou quantitative de l'objet dénoté par le
substantif qu'ils déterminent, et dont l'utilisation se fonde à ce titre sur une double norme : (a)
interne à l'objet support de qualité ; (b) spécifique du locuteur » (1980, 85-86) ;
- les adjectifs subjectifs évaluatifs axiologiques (type : bon. beau, bien, utile) «portent
sur l'objet dénoté par le substantif qu'ils déterminent un jugement de valeur, positif ou négatif:
(a) leur usage varie avec la nature particulière du sujet d'énonciation (dont ils reflètent le point
de vue idéal) ; (b) ils manifestent de la part du locuteur une prise de position en faveur ou à
l’encontre de l'objet dénoté » (1980, 90) ;
- les adjectifs axiologiques affectifs (type : admirable, méprisable, agaçant) : leurs
caractéristiques énonciatives participent respectivement des éléments adjectivaux des deux
précédentes classes (1980, 85).

Les verbes, quant à eux, en particulier ceux d'entre eux qui posent le locuteur comme
«source de l'évaluation», constituent, de ce point de vue, une classe d'éléments assez
hétérogène. Ils s'organisent en fonction de trois grandes catégories modales :
- les modalités expressives : espérer, vouloir, craindre, souhaiter, etc. ;
- les modalités épistémiques (ou apparentées) : considérer, trouver que, estimer, juger,
avoir l'impression, être sûr, penser, croire : cette catégorie se compose de la plupart des

27
verbes caractérisés par O. Ducrot (1980) comme performatifs du discours intérieur, pour
autant que leur énonciation coïncide avec l'accomplissement d'une disposition psychologique ;
-les modalités déontiques : elles recouvrent toutes les formes d'expression qui régulent
ou gouvernent la relation du locuteur à autrui (permission, obligation, interdiction).
- les modalités aléthiques : aletheia = vérité
Ces modalités posent sans modalisation la vérité d’un contenu propositionnel en
termes de possible/impossible / nécessaire, contingent.

Pierre peut courir longtemps


il est à cette heure-ci nécessairement arrivé
- les modalités déontiques : deonta = ce qu’il faut
Ces modalités posent un devoir en référence aux catégories : prescrit/interdit ;
permis/facultatif.
Ex : Tu ne tueras point / Repos les jours fériés
Honore ton père et ta mère / Travail manuel le samedi matin
- les modalités épistémiques : épistémè = connaissance
Modalité qui renvoient à l’univers de croyance du locuteur en termes de
certain/incertain ; probable/improbable (je sais, je me demande, il prétend que, etc.)
Les adverbes modalisateurs d'énoncés, enfin, précisent le degré d'adhésion du
locuteur au contenu énoncé (peut-être, sûrement, décidément, vraisemblablement etc.),
permettant, à travers cette phraséologie spécifique, l'expression du certain, du possible, du
probable, etc.
L'étude des moyens linguistiques de la modalisation recouvre, on le voit, presque
l'ensemble du domaine lexical. À proprement parler, la relation subjectivité/évaluation,
abordée en termes linguistiques, reprend à son compte une grande part des interrogations de
l'ancienne rhétorique sur les échelles de valeurs implicites au discours (vrai/faux,
certain/incertain, bien/mal, utile/inutile).
L'acte d'énonciation par lequel « tout sujet énonce sa position de locuteur » est tout à la
fois un acte de conversion et un acte d'appropriation de la langue en discours. Le fait que par
cet acte le locuteur « mobilise la langue pour son propre compte » détermine une situation
d'énonciation dans laquelle émergent les énoncés. Une distinction de pure méthode consiste à
scinder l'énoncé en deux composants : le dictum (ce qui est dit) et le modus (la manière de le
dire).
Cette distinction, qui remonte explicitement à C. Bally (1932), consiste à opposer le
sens de l'énoncé à l'attitude que le locuteur marque à l'égard de son dire. Diversement

28
interprétée, notamment dans le cadre de la philosophie du langage anglo-saxonne, le couple
dictum/modus connaît un analogue théorique dans l'opposition, admise par J. Searle, entre le
contenu prépositionnel d’un énoncé et l’attitude propositionnelle qui lui est attachée.
La problématique de la subjectivité linguistique tente, en limitant les prérogatives de
la fonction représentative du langage, de faire une part égale à tous les aspects de l'acte
d'énonciation. Benveniste, qui pose le primat de l’énonciation, indique par là même qu'avant
de renvoyer à un objet du monde par un acte de référence quelconque, l'emploi du langage
renvoie d'abord à lui-même : l'autoréférence de l’énonciation précède la désignation d'un
référent. Mais, comme le précise Benveniste : « la référence fait partie intégrante de
l'énoncé» (1974, 82). Autrement dit, en tant qu'elle fait retour sur elle-même, l’énonciation
constitue une prise en charge chaque fois spécifique de l'énoncé :
dictum (dit)
énonciation (prise en charge) énoncé
modus (dire)
Ex. Eh bien ! cher beau-père, comment gouvernez-vous ce petit désespoir ? Êtes-vous toujours furieux
contre votre panier percé de gendre ?
Prodigue, dépensier = panier percé

L’expression du texte est figurée et véhicule une image selon l’analogie du gaspillage,
de plus elle véhicule un effet comique qui relève de la subjectivité du locuteur. L’expression
trahit son état d’âme qu’on appelle ici le modus.

3. LA SUBJECTIVITÉ DANS LE LANGAGE


Tout acte de langage étant pris en charge par un sujet parlant dans des circonstances
particulières, il est inévitable que les énoncés reflètent cette subjectivité. Elle prend
néanmoins des formes différentes et plus ou moins affirmées.
La subjectivité peut en premier lieu être marquée pure et simple du fonctionnement de
l’esprit humain. Par exemple, il existe une subjectivité du découpage du réel opéré par le
lexique de chaque langue qui fait qu’il est généralement entaché d’appréciation. Le lexique
oppose ainsi maison à bicoque ou à piole, trotter à trottiner ou blanc à blanchâtre (Cf. la
caractérisation, p. 62). Le lexique offre également toute une gamme de termes évaluatifs
comme petit ou grand, peu ou beaucoup etc., qui impliquent une norme relative à une classe
d’objets : dire d’une souris qu’elle est petite n’implique pas la même norme que si l’on dit la
même chose d’un éléphant.

29
Cette subjectivité inhérente au langage est actualisée par chaque locuteur et il existe, à
côté de cette subjectivité générale, une subjectivité personnelle. Elle prend trois formes
essentielles décrites par Catherine Kerbrat-Orecchioni (Cf. L’énonciation. De la subjectivité
dans le langage, A. Colin, Paris, 1980). On les appellera ici subjectivité déictique (ce terme
lui est emprunté), subjectivité modale-aspectuelle et subjectivité rhétorique.

3.1 La subjectivité déictique


Elle représente l’inscription de la situation de parole dans l’énoncé. Cette subjectivité
est inévitable, mais plus ou moins affirmée. Elle se marque par les déictiques, pronoms
(personnes du dialogue, démonstratifs), déterminant (articles définis et démonstratifs),
adverbes comme ici et maintenant, et par l’emploi des temps. C’est à travers elle que le
locuteur se situe plus ou moins explicitement dans un cadre spatio-temporel.

3.2 La subjectivité modale-aspectuelle


Elle indique la façon dont le locuteur apprécie les éléments relatés, qu’il s’agisse de
juger de leur vraisemblance, de leur éventualité (modalités logiques), d’indiquer réactions et
sentiments à leur égard (modalités du sentiment et de la volonté) ou d’apprécier la valeur
aspectuelle des actions. Elle est marquée par les différents modalisateurs et éléments
aspectuels :
- lexicaux : termes indiquant des sentiments comme vouloir, souhaiter, des évaluations
comme long ou bref, des appréciations, comme admirable ou dégoûtant, des modalités
logiques, comme possible, vrai, etc. ; mots portant sur le déroulement des actions, commencer
à, continuer de, etc.
- morphosyntaxiques : modalités de la phrase (La Grammaire, tome 2, p. 25 et sq.),
modes et aspects du verbe (cf. p. 70 et sq.).
Les différents actes de langage, prière, plainte, insulte, félicitation, etc. participent
également à cette subjectivité.

3.3 La subjectivité rhétorique


Elle apparaît à travers le choix d’un genre, d’une attitude argumentative, d’un ton, bref
d’un style. Elle concerne donc l’ensemble du texte et dans une certaine mesure commande les
autres. Elle est aussi beaucoup plus difficile à analyser.
Dans son Essai de sémantique (1897), Bréal, promoteur de la discipline, consacre
quelques développements à « l'élément subjectif » qualifié de « fondement primordial » du

30
langage. Ce sont les Problèmes de linguistique générale qui porteront à maturité cette
problématique originale. Selon Benveniste et contrairement à une tradition de réflexion sur la
conscience (tradition philosophique qui remonte au cartésianisme ou tradition psychologique)
la subjectivité trouve son fondement, son principe dans le langage; en retour, les langues
particulières parlées par l'humanité sont construites à partir et en vue de la relation de
dialogue, dont, sans exception, toutes portent trace :

La « subjectivité » dont nous traitons ici est la capacité du locuteur à se poser


comme « sujet». Elle se définit, non par le sentiment que chacun éprouve d'être
lui-même (ce sentiment, dans la mesure où on peut en faire état, n'est qu'un reflet),
mais comme l'unité psychique qui transcende la totalité des expériences vécues
qu'elle assemble, et qui assure la permanence de la conscience. Or nous tenons
que cette « subjectivité », qu'on la pose en phénoménologie ou en psychologie,
n'est que l'émergence dans l'être d'une propriété fondamentale du langage. Est «
ego » qui dit « ego ». Nous trouvons là le fondement de la « subjectivité », qui se
détermine par le statut linguistique de la « personne » (1966. 260).

La thèse selon Benveniste consiste à suggérer que la subjectivité linguistique est la


condition sine qua non de l'individuation. Ce sont les formes linguistiques de la subjectivité
qui déterminent la possibilité de se reconnaître comme sujet, et non la subjectivité qui précède
la possibilité de son expression. En d'autres termes, l'expérience de la subjectivation se trouve
tout entière liée à celle de ses formes linguistiques :

Toutes les langues ont en commun certaines catégories d'expression qui semblent
répondre à un modèle constant. Les formes que revêtent ces catégories sont
enregistrées et inventoriées dans les descriptions, mais leurs fonctions
n'apparaissent clairement que si on les étudie dans l'exercice du langage et dans la
production du discours. Ce sont des catégories élémentaires qui sont
indépendantes de toute détermination culturelle et où nous voyons l'expérience
subjective des sujets qui se posent et se situent dans et par le langage (1974. 67).

Or, cette faculté inhérente au langage peut être appréhendée et étudiée à partir de
l'activité des locuteurs. L'acte d'énonciation parle d'abord de lui-même, avant de dire quelque
chose du monde, révélant ainsi le sujet qui le pose : « Le langage n'est possible que parce que
chaque locuteur se pose comme sujet, en renvoyant à lui-même comme je dans son discours »
(1966, 260).
Tout un matériel linguistique, principalement constitué d'éléments et de microsystèmes
lexicaux, organise l'expression de la subjectivité linguistique. On distingue deux principales
catégories d'indices : marqueurs d'embrayage et marqueurs de modalité.

31
3.4 Les marqueurs d'embrayage
Cette première catégorie comporte les indices de personnes et les indices d'ostension
(ou encore de monstration). Les marqueurs d'embrayage, identifiés par Benveniste comme
traces de la deixis (monstration) servent à quadriller l'acte d'énonciation, à le situer avec son
contenu, par rapport à la personne du locuteur. Ils configurent symboliquement la prise de
parole en la situant à chaque occasion, par rapport au Moi-Ici-Maintenant du locuteur.
Les indices de personnes (je/tu/il-on) opposent je et tu à il/on, traditionnellement
identifiés comme « formes de la troisième personne ». Benveniste distingue je et tu comme
les véritables personnes de l’énonciation dans la mesure où ils se réfèrent respectivement à
une « réalité de discours » (p. 252). À côté d'eux, « il/on » font figure d'authentiques pronoms
puisqu'ils assument une fonction de représentants. Il en résulte une démarcation nette entre le
régime de la personne et celui de la non-personne (en tant que personne absente de l'espace de
l’interlocution) ;
Les indices d'ostension (qui recouvrent des éléments ressortissant à des catégories
grammaticales différentes tels que démonstratifs, adverbes, adjectifs) assurent pour leur part
la mise en relation des données personnelles de l’énonciation avec la réalité spatiale et
temporelle. À la lettre, ces éléments « organisent les relations spatiales et temporelles autour
du « sujet » pris comme repère » (1966, 262-273).
Il est d'usage de répartir les principaux indices d'ostension selon la subdivision
suivante :
a) Indices ou déictiques spatiaux :
- démonstratifs : déterminants (ce... ci/là), pronoms (ça, ceci, cela, celui-ci/là) ;
- présentatifs (voici/voilà) ;
- adverbiaux (ici/là/là-bas ; près/loin ; en haut/bas ; à gauche/droite ; etc.).
Comme on peut l'observer, les éléments déictiques s'organisent en couples d'opposés
dont chaque élément marque respectivement la proximité ou l’éloignement de l'objet désigné,
et ceci relativement à la position que l'énonciateur occupe effectivement dans l'espace.
b) Indices ou déictiques temporels.
Ces marqueurs signalent, relativement au moment de l'énonciation qui leur sert de
repère, une situation de simultanéité, d'antériorité ou à venir :
- simultanéité : adverbes (actuellement, en ce moment, maintenant, etc.) :
- antériorité: adverbes (hier/avant (hier) ; jadis, naguère/récemment), déterminants
définis (le : le jour, le mois, la semaine, etc.) ;

32
- à venir : adverbes (demain/après-demain, bientôt), déterminant défini (le : le mois, le
jour prochain, etc.).
Concernant les marqueurs d'embrayage (qui permettent au locuteur de connecter son
énonciation à la situation de parole) un enjeu terminologique subsiste, qui n'est pas sans
conséquence sur leur classification. Certains linguistes considèrent, depuis les travaux de
Benveniste sur la deixis, que le terme de déictiques doit pouvoir s'appliquer aussi bien aux
indices de personnes qu'aux indices d'ostension. D'autres, au contraire, entendent limiter
l'application de ce terme à la désignation des seuls indices spatiotemporels. Selon cette
deuxième option terminologique, la dénomination d'embrayage (et du terme embrayeur) est
alors censée désigner à la fois les indices de personnes et les indices d'ostension (déictiques) :
- indices de personnes (première et deuxième ; absente) ;
- embrayeurs ;
- indices d'ostension (deixis spatio-temporelle).
La spécificité des indices examinés à l'instant leur a valu la dénomination générique
d'individus linguistiques (Benveniste, 1974, 83), dans la mesure où, contrairement aux termes
nominaux qui renvoient à des concepts, ces marqueurs renvoient à des individus qui sont soit
des personnes, soit des moments, soit des lieux. Par leur qualité, ils constituent des mots vides,
c'est-à-dire des mots dépourvus de sémantisme propre : leur référence varie avec la situation
d’énonciation.
Notons enfin que la problématique de l'embrayage issue des travaux de O. Jespersen,
R. Jakobson (« shifters ») et Y. Bar-Hillel (« indexical expressions ») a permis une
réorganisation des classifications en rapport avec les analyses de E. Benveniste.

4. DISCOURS RAPPORTÉS ET POLYPHONIE


Dans la mesure où il est signé du nom de son auteur, le texte se présente, du point de
vue énonciatif, comme une suite globalement homogène. L'ensemble des énoncés se rattache
à une instance clairement identifiée, qui en constitue à la fois la source et le garant : tel est
bien le cas d'un article journalistique, d'un essai philosophique ou d'un récit autobiographique,
qui expriment par excellence le point de vue de leur auteur.
Pour autant, cette « voix » auctoriale n'est pas toujours seule à se faire entendre. Elle
se distingue bien souvent, dans un roman par exemple, de celle du narrateur, lequel est un
énonciateur fictif relatant des événements imaginaires. Si l'auteur s'efface et se tait pour
laisser parler un narrateur tout différent de lui, ce dernier se trouve également amené à céder

33
la parole aux protagonistes de son propre récit. Par le biais du discours rapporté, le texte laisse
entendre la voix des personnages dont les propos sont cités, ou diversement transposés.
La production du texte dépend d'un acte de parole englobant, qui surplombe tous les
autres. Mais ces derniers, imputés de manière plus ou moins patente à des énonciateurs
multiples, confèrent au texte une relative hétérogénéité discursive et stylistique. Alors que le
discours direct établit une nette démarcation entre les instances de parole, le discours indirect
et plus encore les discours indirect libre et narrativisé font entendre, sous un énoncé donné,
plusieurs voix qui ne se laissent pas toujours dissocier aisément. Le texte devient un espace
polyphonique où s'entrecroisent, se superposent et parfois se confondent différents registres
énonciatifs.

4.1 Le discours cité


Le discours direct, prenant la forme d'une citation explicite, offre tous les dehors de
l'objectivité. Le locuteur L, cède la parole à un locuteur L2, en reproduisant fidèlement ses
propos. Plusieurs indices rendent perceptible cette démarcation : insertion du propos par un
verbe de parole suivi des deux points, ou par une proposition incise avec sujet inversé, usage
de tirets, de guillemets et/ou d'alinéas. Divers cas de figure sont alors concevables :
- le discours enchâssé peut avoir une origine aussi bien écrite qu'orale. Il peut même
reprendre des énoncés non point émis mais seulement pensés (in petto) par tel personnage;
- L1 peut être différent de L2 ou correspondre au même individu (cas de l'autocitation);
- enfin, les éléments rapportés ne sont pas nécessairement reproduits a posteriori. Rien
n'empêche L1 de citer par avance des propos non encore tenus, comme en témoigne le début
des Confessions de Rousseau :

Je viendrai ce livre à la main me présenter devant le souverain juge. Je dirai : voilà


ce que j'ai fait, ce que j'ai pensé, ce que je fus.

Quelle que soit la formule retenue, le discours direct est l'occasion d'une rupture dans
le continuum de l'énoncé englobant. Laissant place à des propos qui ne sont pas pris en charge
par L1, il les rattache à une autre situation d'énonciation. C'est non seulement l'énoncé mais
l'acte locutoire lui-même qui se trouve réitéré. Comme les embrayeurs spatio-temporels, les
indices personnels et les temps verbaux ne sont plus en rapport avec les repères du discours
rapportant, le texte doit fournir des indications concernant le cadre de parole originel : temps
et lieu, identité de L2, allocutaires, etc.

34
Le verbe introducteur, qui peut être neutre (dire, déclarer, répondre) ou purement
descriptif (chuchoter, murmurer, s'écrier, hurler), permet en particulier d'évaluer de manière
subjective l'acte énonciatif représenté (grogner, rugir, vociférer) ainsi que le degré de vérité
de l’énoncé : prétendre présuppose ainsi un manque de sincérité de la part de L2, en sorte que
le segment cité est, par le rapporteur, donné non seulement pour taux mais aussi pour
mensonger. Les mêmes fonctions peuvent être en outre dévolues à tous les adverbes et
expressions annexes qui, à la manière des didascalies théâtrales, caractérisent ou qualifient le
discours cité :

L'Anglais répondit tranquillement : « C'été ma meilleur ennemi. Il vené


d'Amérique. [...] » Sir John Rowell reprit gravement : « Elle voulé toujours s'en
aller. Cette chaîne été nécessaire ». (Maupassant. La Main)
« Plus on met de l'huile de coude, plus ça reluit ». dit sentencieusement Lantier, la
bouche pleine de pastilles. (Zola. L'Assommoir).

Selon les théoriciens du roman, le discours direct est le mode de transcription de la


parole des personnages qui serait le plus mimétique des cinq régimes que l'on identifie. En
effet, il semble se rapprocher le plus d'un dialogue « authentique » et emprunte quelques
spécificités de la scène dialoguée telle qu'on la trouve au théâtre. Comme son nom l'indique
clairement, le discours des personnages est « direct », quand le narrateur s'efface, comme au
théâtre, pour laisser la première place à la parole des personnages. Cependant, il existe divers
stades de cette relative indépendantisation du dialogue des personnages par rapport à la régie
narratoriale.
Des marques typographiques spécifiques, comme les guillemets ou les tirets
cadratins ou semi-cadratins peuvent indiquer le décrochage au sein de la texture du récit,
ménageant ainsi l'ouverture d'un espace autre dans le continuum du récit destiné à accueillir
les paroles.
Pour signaler sa part de régie dans le passage de la narration continue au dialogue, le
romancier dispose d'une astuce syntactico-énonciative : l'incise. Sorte d'îlot isolé par des
virgules parenthétiques et contenant essentiellement des verbes relevant des champs
sémantiques de la parole ou des réactions psychologiques et comportementales, l'incise est
une séquence brève, qui articule le décrochage énonciatif en assurant le passage de la
narration cadrante au discours direct du personnage. Selon les époques et les courants
littéraires, sa fréquence, ses formes et ses fonctions varient considérablement. Si elles sont
encore systématiques dans la littérature classique, les incises se font plus sporadiques dans le

35
roman contemporain, qui aime jouer du gommage des frontières pour rendre plus diffuse la
ligne de partage entre la parole des personnages et celle du narrateur.
Dans le discours direct, les pronoms utilisés par les personnages qui dialoguent
nécessitent une contextualisation préalable opérée par le narrateur, car ils fonctionnent
nettement comme des déictiques, dont l'élucidation ne peut se faire que dans le cadre d'une
situation d'énonciation clairement définie.

« Je ne sais pas non plus votre nom », répondit Meaulnes.


Ils suivaient maintenant un chemin découvert, et l'on voyait à quelque distance
les invités se presser autour d'une maison isolée dans la pleine campagne.
« Voilà "la maison de Frantz", dit la jeune fille; il faut que je vous quitte... »
Elle hésita, le regarda un instant en souriant et dit :
« Mon nom ?... Je suis mademoiselle Yvonne de Calais... »
Et elle s'échappa.
Alain-Fournier, « La Rencontre », chap. XV, Le Grand Meaulnes, 1913.

Ce passage offre l'impression d'un dialogue discontinu entre les protagonistes du


roman, qui se découvrent et ne connaissent pas leurs noms respectivement.

4.2 Le discours indirect et le discours raconté


Le discours indirect suppose une intégration complexe des propos repris dans l'énoncé
rapportant. Bien des formes linguistiques qui se maintiennent dans le discours direct
(interjections, onomatopées et interpellations, phrases exclamatives, impératives, incomplètes
ou mal construites, termes forgés ou empruntés à des langues étrangères, etc.) font l'objet
d'une reformulation de la part du rapporteur. L'effacement de l'intonation interrogative ou
injonctive, par exemple, se trouve compensé grâce à des verbes de parole spécifiques qui
traduisent lexicalement (Pierre signale/demande/ordonne que Marie chante) la nature et la
valeur de l'énoncé enchâssé.
Du point de vue syntaxique apparaît soit une subordination (dire que, demander si)
associée à l'indicatif ou au subjonctif, soit une structure prépositionnelle; avec infinitif (Pierre
lui proposa de partir. Paul demande à sortir). Ainsi, le verbe introducteur et l'identification
de L2 se placent avant l'énoncé rapporté, alors que le discours direct permet de les insérer («je
vous paierai, ajouta Marie, dès que possible ») ou de les postposer (« Bonjour ! » répondit
Pierre). Cette contrainte de construction restreint d'ailleurs la liste des verbes introducteurs ;
s'exclamer, insister, faire, poursuivre, continuer, reprendre ou encore gémir ne sont pas
compatibles avec le discours indirect car ils ne supportent pas la subordination. Bien qu'ils ne

36
se soient pas, sémantiquement, de purs verbes de parole, ils s'articulent aisément avec le
discours direct étant donné qu'ils traduisent l'attitude du locuteur lui-même.
La langue impose en outre des modifications concernant le temps grammatical, les
personnes et les repérages spatio-temporels. À la structure «j'ai manqué le cours 'd'hier, avoua
Pierre, mais je le rattraperai demain » correspondra « Pierre avoua qu'il avait manqué le
cours de la veille mais qu'il le rattraperait le lendemain » (sur ces conversions, cf. J. Gardes-
Tamine, La Grammaire, t. 2, Armand Colin, p. 53). C'est par rapport à la situation et à
l'identité du rapporteur que s'effectue la transposition. Ni les signifiants ni même le volume du
message originel n'étant conservés de façon systématique, on a affaire à une paraphrase
globale, qui varie suivant l'interprétation que fait L1 des propos de L2.

En stoppant, le petit homme avait calé son moteur et s'évertuait à lui redonner
souffle. Au feu vert, je lui demandai, avec mon habituelle politesse, de ranger sa
motocyclette pour que je puisse passer. Le petit homme s'énervait encore sur son
moteur poussif. Il me répondit donc, selon les règles de la courtoisie parisienne,
d'aller me rhabiller, j'insistai, toujours poli, mais avec une légère nuance
d'impatience dans la voix. On me fit savoir aussitôt que, de toute manière, on
m'emmenait à pied et à cheval. Pendant ce temps, quelques avertisseurs
commençaient, derrière moi, de se faire entendre. Avec plus de fermeté, je priai
mon interlocuteur d'être poli et de considérer qu'il entravait la circulation.
L'irascible personnage, m'informa que si je désirais ce qu'il appelait une
dérouillée, il me l'offrirait de grand cœur. (Camus. La Chute)

On le constate, le discours indirect offre au rapporteur toute latitude pour modifier


(synthétiser, enjoliver, dévaloriser, etc.) des propos dont il ne conserve que la substance, à
défaut du lexique et de la syntaxe. La fusion avec le récit devient plus importante encore dans
le cas du discours raconté ou narrativisé. L'événement constitué par la prise de parole se voit
alors « traité comme un événement parmi d'autres et assumé comme tel par le narrateur lui-
même » (G. Genette, Figures III. Seuil. « Poétique ». 1972, p. 190). Il ne s'agit plus de
reproduire ni même de transposer des propos, mais de les saisir comme des faits.
Dans le texte de Camus, la phrase « j'insistai, toujours poli, mais avec une légère
nuance d'impatience dans la voix » ne laisse plus rien connaître de l'énoncé originel : seul
l'acte d'insister étant retenu, c'est la visée illocutoire. L’effet pragmatique des propos que le
narrateur met en avant, sans souci de les transcrire. Ce mouvement d'abstraction, qui assure
une forte précellence du récit sur le discours, effectue en somme une condensation du contenu
en le limitant à sa seule dimension événementielle et informative :

Alors, je lui posai, avec de grandes précautions et sous la forme d'un intérêt très
vif quelques questions sur sa vie, sur ses projets. Il répondit sans embarras, me

37
raconta qu'il avait beaucoup voyagé en Afrique, dans les Indes, en Amérique. (...)
Puis il parla d'armes, et il m'offrit d'entrer chez lui pour me montrer des fusils de
divers systèmes. (Maupassant. La Main)

4.3 Le discours indirect libre


Sa présence dans le seul domaine de l'écrit lui confère une importance spéciale pour
l'analyse textuelle. Tout en conservant le vocabulaire, la syntaxe et les modalités
(exclamative, jussive, interrogative...) de l'énoncé cité, il n'est pas clairement délimité par un
verbe introducteur, ni par les deux points ou les guillemets. Au discours indirect, par ailleurs,
il emprunte ses formes grammaticales (transpositions des temps verbaux, des personnes et des
embrayeurs) mais sans entraîner de subordination. La dépendance énonciative par rapport au
discours rapportant y est donc à la fois manifestée et estompée: rien n'empêche,
superficiellement, de le tenir pour un énoncé émanant du rapporteur; il s'agit cependant d'une
énonciation dédoublée, où le rapporteur simule une prise de parole dont, en réalité, un autre
que lui-même est responsable. Cette simulation fait l'intérêt stratégique du discours indirect
libre, car rien ne permet de l'identifier avec assurance au fil d'un récit.

Puis il (Charles) se demanda ce qu’elle deviendrait, si elle se marierait et à qui ?


hélas ! le père Rouault était bien riche, et elle ! … si belle !
(Flaubert, Madame Bovary)

Qui s'exclame ici? Formellement, rien n'interdit de considérer que le narrateur emploie
une interjection (hélas !), deux intensifs (bien riche, si belle) et une intonation suspensive
pour manifester sa désolation. Mais la phrase précédente, qui traduit au discours indirect les
questions que se pose mentalement le personnage, amène à considérer ces exclamatives
comme le prolongement de ses réflexions. L'absence de subordination conserve le rythme
d'un discours direct, mais l’usage de l’imparfait empêche d’y voir une pure citation.
Chez Zola, de long paragraphes sont entièrement écrits en discours indirect libre, au point que
dans L'Assommoir cette forme en vient à occuper près de 15 % du texte entier. En témoigne
ce passage du chapitre IV qui relate la convalescence de Coupeau :

II avait passé ces deux mois dans le lit à jurer, à faire enrager le monde. Ce n'était
pas une existence, vraiment, de vivre sur le dos avec une quille ficelée et raide
comme un saucisson. Ah! il connaîtrait le plafond, par exemple: il y avait une
tente, au coin de l'alcôve, qu'il aurait dessinée les yeux fermés. Puis, quand il
s'installa dans le fauteuil, ce fut une autre histoire. Est-ce qu'il resterait longtemps
cloué là pareil à une momie? La rue n'était pas si drôle, il n'y avait personne, ça
puait l'eau de Javel toute la journée.

38
Le repérage des propos rapportés dépend de la première phrase qui, tout en faisant
partie intégrante du récit, annonce la nature discursive des suivantes. Les verbes jurer et faire
enrager décrivent le comportement du personnage durant cette période, ils le représentent
aussi comme un sujet parlant. La narration ressurgit à nouveau pour introduire l'étape
ultérieure (puis, quand il s'installa); c'est alors la formule ce fut une autre histoire qui permet
d'attribuer la responsabilité des énoncés suivants, non point au narrateur, mais à Coupeau.
Seul l'usage de l'imparfait (au lieu du présent), des formes verbales en -rait (au lieu du futur)
et du il (au lieu du je qu'emploie Coupeau pour parler de soi) les différencie formellement
d'un discours direct qui pourrait être placé entre guillemets :

... enrager le monde : «Ce n'est pas une existence, vraiment [...]. Ah! je connaîtrai
le plafond, par exemple. Il y a une fente, au coin de l'alcôve, que je dessinerais
[...]»

L'efficacité stylistique de cette fusion entre les voix du narrateur et du personnage tient
à son mimétisme implicite. Le lexique populaire (une quille pour une jambe, ça puait), les
comparaisons ou les métaphores familières (raide comme un saucisson, doué là, pareil à une
momie), les tournures de phrases et les expressions orales (vraiment, par exemple) ne sont pas
de la compétence rhétorique du narrateur, qui fait mine d'adopter le parler de Coupeau sans
vraiment lui laisser la parole.
L'extrême souplesse de l'indirect libre le rend compatible avec les formes concurrentes
du discours rapporté. Leur alternance, qui crée un effet de variété et de vivacité stylistique,
caractérise nombre de fables de La Fontaine, telle « La Grenouille et le Rat » (IV. 1),
Directement citée (« venez me voir chez moi; je vous ferai festin »), l'invitation adressée au
Rat est suivie, en discours raconté, de l'acceptation immédiate de celui-ci (Messire Rat promit
soudain). Malgré l’inutilité d'une « plus longue harangue », la Grenouille avance d'autres
arguments propres à convaincre son hôte :

Elle allégua pourtant les délices du bain,


La curiosité, le plaisir du voyage,
Cent raretés à voir le long du marécage :
Un jour il conterait à ses petits-enfants
Les beautés de ces lieux, les mœurs des habitants.
Et le gouvernement de la chose publique
Aquatique.

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Cette repartie, narrativisée dans les trois premiers vers, s'enchaîne formellement avec
celle du Rat. Mais elle se poursuit au discours indirect libre ; la superposition des voix du
narrateur et de la Grenouille confère à l'épisode sa tonalité à la fois plaisante et moqueuse.
Bien d'autres combinaisons ludiques se rencontrent sous la plume du fabuliste. Mais
sans doute les plus remarquables sont-elles celles qui interviennent au sein d'une seule
séquence discursive. Dans « Le Chat, la Belette et le petit Lapin » (VII, 16), les arguments
de Dame belette sont représentés de trois lanières différentes (en discours indirect, indirect
libre et finalement direct) :

La dame au nez pointu répondit que la terre


Était au premier occupant.
C'était un beau sujet de guerre
Qu'un logis où lui-même il n'entrait qu'en rampant.
« Et quand ce serait un royaume.
Je voudrais bien savoir, dit-elle, quelle loi
En a pour toujours fait l'octroi [...].»

4.4 Le discours direct libre et le discours narrativé


Ce mode de discours participe d'un phénomène de polyphonie énonciative évidente,
car il s'apparente à un dédoublement de l’énonciation. À la différence du discours direct, il ne
se signale pas par des marques distinctives, et son apparition au sein d'une énonciation
enchâssante est délicate à repérer. Il fonctionne souvent sur le mode de la connotation
autonymique et peut servir à faire entendre sur le mode de l'imitation (distanciée ou non) une
voix autre dans le discours premier, ce qui le rattache au discours indirect libre. Son impact
sur la lecture diffère largement de celui produit par les régimes plus traditionnels que sont le
discours direct et le discours indirect libre. Le discours direct libre est un élément de
dynamisation du discours, il introduit un relief particulier dans le rendu de la parole d'un
personnage, crée des « effets de réels » ou des effets de parodie ou de reformulation.

Cette fois, comme cela m'arrive presque toujours quand c'est allé un peu trop
loin, j'ai eu l'impression d'avoir « touché le fond » - c'est une expression dont je
me sers assez souvent, j'en ai ainsi un certain nombre, des points de repère
comme en ont probablement tous ceux qui errent comme moi, craintifs, dans la
pénombre de ce qu'on nomme poétiquement « le paysage intérieur » - « j'ai
touché le fond », cela m'apaise toujours un peu sur le moment, me force à me
redresser, il me semble toujours quand je dis cela, que maintenant je repousse des
deux pieds ce fond avec ce qui me reste de forces et remonte...
Nathalie Sarraute, Portrait d'an inconnu, 1956.

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Le passage de discours direct libre serait la deuxième mention de l'expression (j'ai
touché le fond), que nous avons soulignée dans le texte. Elle fonctionne alors comme une
autocitation de la part du locuteur principal de ce texte, qui parle de lui et de ses relations avec
les autres et commente ici dans la première mention l'un de ses tics de langage. La première
occurrence de l'expression est strictement en mention, puisqu'il se livre à un commentaire de
cette expression, alors que la deuxième est plus complexe, puisqu'elle semble fonctionner et
en usage et en mention, dans une forme d'autocitation.
Selon Gérard Genette (1972), le discours narrativisé permet de signaler au lecteur
qu'un échange conversationnel a eu lieu entre les personnages, sans qu'il soit possible de
connaître le contenu exact de ces propos; celui-ci peut être simplement suggéré (Paul
demanda son chemin). C'est davantage un signal conversationnel qu'un mode de rendu du
dialogue, dans la mesure où le récit de paroles est alors traité comme le récit d'événements.
C'est donc un cas extrême des modalités de la parole rapportée.
Quand Télémaque eut achevé ce discours, toutes les nymphes, qui avaient été
immobiles, les yeux attachés sur lui, se regardèrent les unes les autres. Elles se
disaient avec étonnement : «Quels sont donc ces deux hommes si chéris des dieux
? A-t-on jamais ouï parler d'aventures si merveilleuses ? Le fils d'Ulysse le
surpasse déjà en éloquence, en sagesse, en valeur. [...]
Fénelon, Les Aventures de Télémaque, 1699, Livre sixième.

La séquence (eut achevé ce discours) fonctionne comme du discours narrativisé.


Cependant, il convient ici de contextualiser nettement cet usage. Tout d'abord « discours » a
le sens précis au XVIIe siècle de « prise de parole organisée et orientée », ensuite, « discours »
désigne l'ensemble du récit des aventures que Télémaque vient de faire à Calypso et qui a
couvert plusieurs chapitres. Placé à l'ouverture du livre VI, ce terme fonctionne tout à la fois
comme un marqueur résomptif et comme un marqueur d'achèvement qui permet le passage à
une nouvelle séquence, ainsi qu'en témoignent les réactions des nymphes à l'audition de ce
long récit.

4.5 Le psychorécit
II n'est pas toujours aisé de distinguer entre paroles rapportées et pensées
rapportées, dans la mesure où ces deux composantes peuvent parfaitement se superposer.
Toutefois les narratologues tentent de définir les caractéristiques des passages où affleurent
les pensées intérieures des personnages, que le narrateur peut rendre de deux façons, soit en
les résumant parce qu'il y a accès, soit en plaçant une sorte de micro dans l'esprit du
personnage dont on veut montrer la vie intérieure, ce qui nous conduit à distinguer :

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Le psycho-récit, porte un nom double qui témoigne parfaitement de son caractère
hybride. Le narrateur, qui a accès aux pensées du personnage, les reproduit en accompagnant
au plus près ces pensées, parfois même au moment où elles naissent dans l'esprit du
personnage. Cet accompagnement (qui peut cependant se réaliser également de façon ironique
et distanciée) associe intimement focalisation zéro et focalisation interne, sans éviter même
une forme de contamination. L'usage fréquent du discours indirect libre fragilise davantage la
superposition de la narration et de la parole du personnage et unit étroitement narration et
relation de pensées.

Mme de Clèves entendait aisément la part qu'elle avait à ces paroles. Il lui
semblait qu'elle devait y répondre et ne les pas souffrir. Il lui semblait aussi
qu'elle ne devait pas les entendre, ni témoigner qu'elle les prît pour elle. Elle
croyait devoir parler et croyait ne devoir rien dire. Le discours de M. de Nemours
lui plaisait et l'offensait quasi également; elle y voyait la confirmation de tout ce
que lui avait fait penser Mme la Dauphine; elle y trouvait quelque chose de galant
et de respectueux, mais aussi quelque chose de hardi et de trop intelligible.
L'inclination qu'elle avait pour ce prince lui donnait un trouble dont elle n'était
pas maîtresse. Les paroles les plus obscures d'un homme qui plaît donnent plus
d'agitation que des déclarations ouvertes d'un homme qui ne plaît pas. Elle
demeurait donc sans répondre, et M. de Nemours se fût aperçu de son silence,
dont il n'aurait peut-être pas tiré de mauvais présages, si l'arrivée de M. de
Clèves n'eût fini la conversation et sa visite.
Madame de La Fayette, La Princesse de Clèves, 1678.

Ce paragraphe fait suite à une entrevue entre le duc de Nemours et la princesse de


Clèves entrevue dont le duc a tiré profit pour faire une déclaration d'amour, indirecte, mais
suffisamment explicite, de manière à ce que son interlocutrice en comprenne l'intention. Le
narrateur focalise alors l'attention sur les réactions du personnage éponyme, qui demeurent
intériorisées, ou qui se lisent sous la marque apparente de ce long silence. Le passage relève
alors du psycho-récit, grâce auquel le narrateur analyse les mouvements qui agitent l'âme du
personnage. Le lecteur découvre sous les négations et les parallélismes syntaxiques une
tempête sous le crâne de Mme de Clèves, en proie à un déchirement sans précédent.

Le monologue intérieur
Le monologue intérieur serait la version moderne et autonome du psycho-récit. Ce
qui le distingue de ce dernier est son indépendance par rapport à la narration matricielle. Le
lecteur plonge alors au cœur même de la conscience du personnage, sans être guidé par le
narrateur.

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L'analyse intérieure, qui dominait dans le psycho-récit, s'estompe au profit du rendu
brut, parfois confus, parfois contradictoire, des pensées les plus intimes des personnages. C'est
la spontanéité qui semble privilégiée par les romanciers ainsi que le refus d'une mise en ordre
qui dénaturerait le caractère chaotique de l'émergence des « sous-conversations », et autres
«tropismes », que Nathalie Sarraute s'attache à cerner dans ses œuvres.

Il sent une faiblesse délicieuse, comme au réveil, quand la grosse fièvre est
tombée, quand on sait qu'on entre en convalescence... [...]
Plus de luttes... À quoi bon ?... Il faut enfin comprendre qu'on a fait son temps,
que c'est à eux de jouer...
Nathalie Sarraute, Vous les entendez ?, 1972.

5. PROGRESSION DU TEXTE ET CONTINUITÉ


En vertu de la linéarité du signifiant linguistique, le discours manifeste ses
composantes de façon nécessairement successive. Mais cet ordre n'est pas exclusif de
phénomènes de reprise, de répétition voire de redite pure et simple, qui assurent la continuité
discursive. Il convient ainsi de repérer, dans un texte, les éléments permettant à la fois de le
faire progresser et d'éviter les ruptures qui compromettraient son intelligibilité. L'insertion
d'une nouvelle péripétie dans un récit, d'un nouveau trait dans une description, d'un nouvel
argument dans un texte polémique, doit apparaître comme une suite possible, donc acceptable,
de ce qui précède. Le texte entier apparaît comme un champ de forces où s'exerce une
permanent/tension, sémantique et formelle, entre la référence au déjà-dit et l'orientation vers
une fin.
Au reste, les théories relatives à l'analyse du discours et du texte opèrent une
importante distinction entre les notions de cohérence, de cohésion et de connexité. Toutes
permettent d'apprécier, selon des critères voisins mais bien distinct, le caractère approprié d'un
énoncé saisi dans une séquence spécifique.

5.1 La cohérence
Dépendant des conditions d'interprétation d'une suite d'énoncés selon un contexte
donné, elle n'est pas directement soumise aux propriétés linguistiques du texte : seul le
jugement du récepteur permet d'évaluer l'adéquation de ce dernier par rapport à la situation
d’énonciation. C'est l'acte de parole lui-même qui sera estimé cohérent ou non en fonction
d'une attente, d'une demande d'information plus ou moins précise. Est ainsi parfaitement
cohérente la réponse qu'apporte Charles Bovary à la question que lui fait la jeune Emma

43
Rouault : « Cherchez-vous quelque chose? demanda-t-elle. — Ma cravache, s'il vous plaît,
répondit-il. » (Madame Bovary). La cohérence va ici de pair avec un enchaînement syntaxique
sous-jacent, puisque le groupe nominal ma cravache est complément d'objet du verbe en
ellipse (je cherche ma cravache).
Mais le maintien de rapports cohérents n'exige pas des corrélations formelles aussi
fortes. C'est par le biais d'une inférence logique que la suite Pierre grossit. Il mange trop peut
être jugée cohérente : elle s'appuie en fait sur une proposition préalable (Quand on mange
trop on grossit) qui, générale, justifie ce cas particulier. Des critères rigoureusement
extralinguistiques peuvent en outre ménager une suffisante cohérence dans le cadre d'un
échange discursif nettement circonscrit la question Quelle heure est-il ? des réponses du type
Le voisin vient de partir ou Le facteur est en bas ou encore Le journal télévisé commence tout
juste apportent des informations décalées mais néanmoins pertinentes. Elles supposent chez
l'allocutaire une connaissance des phénomènes invoqués et la capacité de les situer dans le
temps quotidien (le voisin part chaque jour à 8 h, le facteur passe à 9 h, le journal télévisé
débute à 13h etc.
II est cependant des textes qui jouent de ces conventions à tel point que la
communication entre partenaires du dialogue finit par échapper au lecteur. Ainsi, le théâtre de
l'absurde enchaîne des répliques selon une logique du coq-à-1'âne, tout en préservant une
insolite continuité de l'échange entre personnages :

Mme SMITH : Dans la vie, il faut regarder par la fenêtre.


Mme MARTIN : On peut s'asseoir sur la chaise, lorsque la chaise n'en a pas.
M. SMITH : Il faut toujours penser à tout.
M. MARTIN : Le plafond est en haut, le plancher est en bas.
Mme SMITH : Quand je dis oui, c'est une façon de parler.
Mme MARTIN : À chacun son destin.
M. SMITH : Prenez un cercle, caressez-le, il deviendra vicieux.
(Ionesco. La Cantatrice chauve)

La cohérence de ces reparties demeure d'autant plus imperméable au lecteur/spectateur


qu'elle semble absolument transparente pour les interlocuteurs. C'est parce qu'il se donne pour
cohérent que le discours absurde suscite un doute, une inquiétude interprétative chez celui
qu'il tient à l'écart de la compréhension.

5.2 La cohésion
Étrangère à cette dimension strictement interprétative, la cohésion du discours repose
sur les relations sémantiques et, plus largement, linguistiques qu'il instaure entre les énoncés.

44
Les enchaînements syntaxiques, les reprises anaphoriques mais aussi les récurrences
thématiques ou référentielles et l'organisation temporelle des faits évoqués donnent au texte
une forte dimension cohésive. De même qu'une séquence peut être à la fois cohérente et
exempte d'indices de cohésion (Pourquoi es-tu si triste ?- La vie ne vaut pas d'être vécue), de
même une suite cohésive peut apparaître dépourvue de cohérence : Pierre ne s'est pas rendu à
son travail hier. Il y est arrivé avec une heure de retard. Ni la double représentation
pronominale (Pierre/Il et à son travail/y) ni la commune visée chronologique du passé
composé ne permettent d'annuler la contradiction entre les deux prédicats successifs (ne s'est
pas rendu/est arrive). Ni nécessaire ni suffisante, du point de vue de l'organisation textuelle,
la cohésion est néanmoins un paramètre utile à la bonne formation des discours. Dans la suite
Mon frère Jean est malade: elle ne viendra pas aujourd'hui, il interdira par exemple de relier
Mon frère Jean et le pronom elle, qui renvoie forcément à une personne de sexe féminin,
préalablement identifiée dans le discours.
La notion d'isotopie est à ce titre essentielle. Comprise comme la récurrence réglée
d'unités sémiques au fil d'un ou plusieurs énoncés, elle assure une intelligibilité fondamentale
du discours. Dans la phrase Cet enfant s'est endormi en lisant, les traits /animé/ et /humain/
rendent respectivement isotopes les couples de termes enfant et endormi d'une part, enfant et
lisant d'autre part. La cohésion assurée par le deuxième sème disparaîtrait avec un sujet
comme ce chien (un animé non humain ne saurait lire); la cohésion assurée par le premier
disparaîtrait également avec un sujet comme ce camion (un non animé ne saurait dormir). Au
demeurant, bien des textes à caractère surréaliste (entre autres) jouent sur des incongruités
propres à briser la continuité isotopique. Ainsi fait Desnos dans le poème intitulé « Un jour
qu'il faisait nuit » (Langage cuit) :

Il s'envola au fond de la rivière. [...]


Le compas traçait des carrés et des triangles à cinq côtés.
Après cela il descendit au grenier. (...)
Alors nous avancions dans une ailée déserte où se pressait la foule.
Quand la marche nous eut bien reposé nous eûmes le courage de nous asseoir puis
au réveil
Nos yeux se fermèrent et l'aube versa sur nous les réservoirs de la nuit.
La pluie nous sécha.

C'est la constante recherche de contradictions logico-sémantiques qui, par association


de termes a priori incompatibles, caractérise cette écriture transgressive. Elle repose sur des
inversions lexicales aisément décelables (s'envola/plongea. /monta/descendit, sécha/trempa,
etc.) et sur des caractérisations aberrantes (des carrés et des triangles à cinq côtés, désertes où

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se pressait la foule). Pour autant, l'aspect patent de ces détournements ne permet pas de
reconstituer une cohésion satisfaisant aux critères de la logique commune. Le texte constitue
un espace de signification autonome, un champ de relations sémantiques dont la pertinence
n'est plus soumise aux contraintes du discours standard.

5.3 La connexité
II s'agit de l'ensemble des relations linguistiquement marquées, au moyen de termes
appelés connecteurs, qu'entretiennent des énoncés successifs. Entre des propositions ou des
phrases, les liens sémantiques, logiques ou pragmatiques peuvent être manifestés par des
éléments idoines : conjonctions de coordination ou de subordination (car, mais, parce que,
comme, avant que...), adverbes ou prépositions (d'abord, ensuite, après, toutefois,
finalement...), présentatifs (c'est, voici/voilà) ou locutions diverses (autrement dit, c'est-à-
dire, d'une part/d'autre part). Ces éléments démarcatifs ne sont pas toujours indispensables.
Ils soulignent un rapport qui, sans eux, demeurerait implicite : Pierre joue, (mais) Paul
s'ennuie ; Marie mange peu (alors que) Jean est glouton ; Je vais me coucher, (car) je suis
fatigué; Pierre est travailleur, (donc) il réussira. Ils jouent un rôle complémentaire à celui de
la ponctuation, en évitant toute ambiguïté (cf. M. Riegel et al. Grammaire méthodique du
français, PUF, 1994, p. 616-623). Du point de vue fonctionnel, il y a lieu de distinguer les
connecteurs qui, organisant la représentation du référent discursif, rendent compte de relations
- SPATIALES (plus haut/bas, devant/derrière, à droite/gauche, au-dessus/dessous, etc.),
selon un point de vue descriptif particulier :

À gauche, dans une sorte d'alcôve, un gros divan de cuir noir fatigué serait flanqué
de deux bibliothèques en merisier pâle où des livres s'entasseraient pêle-mêle. Au-
dessus du divan, un portulan occuperait toute la longueur du panneau. Au-delà
d'une petite table, sous un tapis [...] un autre divan, perpendiculaire au premier,
conduirait à un petit meuble haut sur pieds. [...] Plus loin, après une porte
capitonnée, des rayonnages superposés, taisant le coin, contiendraient des coffrets
et des disques. (Georges Perec, Les Choses)

- ou TEMPORELLES (d'abord, et, ensuite, alors, après/avant, puis, soudain, tout à coup,
enfin, etc.) :

Alors deux colombes blanches entrèrent par la fenêtre de la cuisine. puis les
petites tourterelles, enfin tous les oiseaux du ciel arrivèrent dans un frémissement
d'ailes et voletèrent et se posèrent autour des cendres. [...] Au bout d'une heure à
peine, ils avaient déjà fini et reprenaient leur vol. Alors la jeune fille alla porter le
plat à sa marâtre.
(Grimm, Cendrillon)

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D'un autre type sont les connecteurs qui, structurant le discours lui-même, / délimitent les
étapes de :
- l’ÉNUMÉRATION, en marquant l'addition (et, ou, aussi, également), la progression (en
outre, en plus) ou le rang dans une série (en premier/second/dernier lieu, tout d’abord/puis,
etc.). Ils fonctionnent notamment comme des organisateurs de description :

À la base, d'abord, c'était un carré de carton bleu figurant un temple avec


portiques, colonnades et statuettes de stuc tout autour, dans des niches constellées
d’étoiles en papiers doré : puis se tenait au second étage un donjon en gâteau de
Savoie […] : et enfin, sur la plate-forme supérieure. […] on voyait un petit
Amour. (Flaubert, Madame Bovary)

- la REFORMULATION (bref, en d'autres termes, au total, au juste, etc.) :

Ce que la passion peut inspirer d'adresse


Sentiments délicats et remplis de tendresse
Pleurs, soupirs, tout en fut : bref, il n’oublia rien
(La Fontaine, Fables, XI. 2)

-1'ARGUMENTATION : ils ont en ce cas valeur d'opposition/concession (mais, pourtant,


cependant, toutefois, malgré tout, en revanche, au contraire, du moins, etc.),
d’explication/justification (car, parce que, puisque, en effet, de fait, au juste, au vrai, etc.),
d’adjonction (or, non seulement, mais encore, en outre, par surcroît, de plus, qui plus est,
d’ailleurs, du reste) ou de marqueurs conclusifs (enfin, en résumé, somme toute, finalement,
en définitive, etc.).
Ces classes n’ont rien d’étanche car bien des connecteurs spatio-temporels
interviennent dans le cadre, par exemple, d’une énumération (d’abord, puis, enfin), d’une
reformulation (enfin, en fin de compte) ou d’une explication (d’une part/d’autre part). Quelle
que soit leur valeur ponctuelle, ils jouent un rôle à la fois de liaison, de mise en ordre et de
hiérarchisation textuelle. En sorte que leur absence laisse au lecteur le soin de reconstituer,
par lui-même, la logique de ces relations. Dans La Disparition, Perec opte ainsi,
fréquemment, pour l’économique juxtaposition de segments narratifs dont la chronologie est
repérable grâce à leur succession :

Il tapota d’un doigt un air martial sur l’oblong châssis du vasistas.


Il ouvrit son frigo mural, il prit du lait froid, il but un grand bol. Il s’apaisait. Il
s’assit sur son cosy, il prit un journal qu’il parcourut d’un air distrait.

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5.4 La progression thématique
On a vu comment au principe de la continuité s’adjoint un second principe,
complémentaire, qui permet la progression du texte. Exceptionnels sont en effet les textes qui
jouent sur un strict retour d’énoncés toujours semblables. Sans devenir ininterprétables ou
incohérents, ils constituent des expériences limites et restent de dimension très restreinte.
Dans le théâtre absurde de Ionesco, certaines répliques se présentent comme des séries
identiques que le personnage semble pouvoir proférer à l'infini, précisément parce que son
discours, coupé de la communication se réduit à un vain psittacisme, à un soliloque répétitif et
stérile :

M. MARTIN : J'aime mieux tuer un lapin que de chanter dans le jardin.


M. SMITH : Kakatoes, kakatoes, kakatoes, kakatoes, kakatoes, kakatoes, kakatoes
kakatoes, kakatoes, kakatoes.
Mme SMITH : Quelle cacade, quelle cacade, quelle cacade, quelle cacade. Quelle
cacade, quelle cacade, quelle cacade, quelle cacade, quelle cacade.
M. MARTIN : Quelle cascade de cacades, quelle cascade de cacades, quelle cascade
de cacades, quelle cascade de cacades, quelle cascade de cacades [...].
(La Cantatrice chauve)

D'une repartie à l'autre, une certaine forme de cohésion se laisse repérer mais elle ne
concerne que les signifiants. C'est la paronymie qui justifie le passage de kakatoes à cacade
puis à cascade de cascades, sans que se fasse jour une évolution thématique rationnelle. Si la
dimension ludique n'est certes pas absente de ce genre de tirade, le jeu y a moins une vertu
comique qu'une fonction critique vis-à-vis du langage en général, de la conversation ou du
dialogue en particulier.
Cette absence de progression se rencontre également dans les expériences surréalistes,
au point de constituer un défi à la lisibilité en effaçant tout repère syntaxique ou énonciatif.
Dans Le Mouvement perpétuel, Aragon a intitulé « Persiennes » un poème qui se compose de
la répétition, vingt fois, du seul mot « persiennes ». Un tel texte, qui n'a rien d'aberrant en soi,
est au contraire passible d'interprétations variables au gré des possibles conditions de son
énonciation. Le locuteur est-il un promeneur dressant une liste des fenêtres closes qu'il
remarque au long de son parcours? S'acharne-t-il, de manière obsessionnelle, à nommer un
réfèrent unique qu'il a sous les yeux ? Ou bien encore se complaît-il dans le pur ressassement
du mot, pris pour objet absolu d'une parole étrangère à toute référence? Rien ne permet de
trancher en faveur d'une hypothèse au détriment de l'autre, chaque configuration n'étant ni
plus ni moins improbable que sa concurrente. Mais il est sûr que la non-progression du sens
devient là une caractéristique intrinsèque de la textualité. Elle fonde sur le « mouvement

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perpétuel» une cohérence spécifique et subversive, car toute différente des habituelles
conventions discursives, des « règles » ou des « lois » pragmatiques qui régissent l'écriture et
la lecture littéraires (cf. M.-L. Bardèche, La Répétition : un principe de production littéraire,
Mardaga, 1997).
Hormis ces cas particuliers et marginaux, l'organisation textuelle va de pair avec une
progression permettant de passer d'une information déjà donnée (le thème) par la situation
énonciative ou par le cotexte à une information nouvelle (appelée propos ou rhème). Pour
repérer ces deux composantes et leur importance respective, certaines opérations
discriminantes se révèlent utiles :
- On peut se demander à quel type de question répond l'énoncé. Par exemple la phrase
Clémence lit un roman peut, selon le rôle qu'elle joue dans la communication, répondre aux
trois interrogations suivantes : Qui lit un roman ? Que fait Clémence? Que lit Clémence?
Dans le premier cas, la réponse aura pour rhème Clémence (c'est l'information nouvelle que
sollicitait la question en qui ?) et pour thème lit un roman (c'est précisément ce dont on parle,
et à propos de quoi le rhème dira quelque chose de nouveau). Dans le deuxième cas,
Clémence devient le thème et lit un roman le rhème (en réponse à que fait... ?). Dans le
troisième cas, l’élément rhématique se limite au groupe nominal un roman : seul l'objet étant
jusqu'alors inconnu (que lit...!), le procès lui-même fait partie du contenu thématique. Pour
une même construction syntaxique, le statut des composantes varie donc selon la façon dont
progresse la suite discursive. L'important est moins l'ordre des mots, en l'occurrence, que leur
rôle fonctionnel et leur portée communicative;
- Cette mise en évidence peut aussi s'effectuer par recours aux tournures clivées du
type c'est... que/qui, propres à mettre le rhème en emphase : c'est Clémence qui lit un roman,
c'est un roman que lit Clémence. La tournure négative offre des possibilités analogues :
Clémence lit non pas un roman mais un conte: Clémence ne lit pas un roman, elle en écrit un.
L'opposition thème-rhème participe d'une dynamique interne à la phrase, mais aussi
dépendante des enchaînements interphrastiques et de leur cohérence. De ce point de vue, le
mode d'articulation d'un énoncé avec celui qui le précède se présente sous trois aspects
principaux.

La progression linéaire
La progression linéaire dans laquelle le rhème (ou l'un de ses constituants) sert de
point d'appui pour former le thème suivant, s'effectue selon le modèle :
Phrase 1 : th 1 → rh 1

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Phrase 2 : th 2 (= rh 1 ) → rh 2
Phrase 3: th3 (= rh2) → rh3
La transformation du rh n en th n +1 est essentiellement repérable grâce aux réseaux
anaphoriques qui assurent, au fil du texte, une liaison non ambiguë :

Autour de l'appartement [th 1 ] étaient rangés des escabeaux d'ébène [rh 1 ].


Derrière chacun d'eux [th 2]. un tigre en bronze pesant sur trois griffes supportait
un flambeau [rh 2]. Toutes ces lumières [th 3] se reflétaient dans les losanges de
nacre qui pavaient la salle [rh 3]. Elle [th 4] était si haute que...
(Flaubert. Salammbô)

En l'absence de reformulation, les répétitions lexicales soulignent de façon plus


insistante encore ce type de progression. Ainsi dans cette chanson où le passage d'un rhème
(avec déterminant indéfini) au thème (avec article défini) qui lui correspond se manifeste à
l'intérieur d'une même phrase :

Là dans la plaine il est un ruisseau,


Près du ruisseau une fontaine,
Près de la fontaine un vieux château,
Dans le château une châtelaine.
(Anne Vanderlove. La Châtelaine)

La progression à thème constant


La progression à thème constant reprend un même thème en l'associant à des rhèmes
différents :

P1: th 1→ rh 1
P 2 : th 1 → rh 2
P 3 : th 1 → rh 3

Le pronom de 3e personne constitue alors le représentant privilégié du thème, qui peut


n'être nommé qu'au début du développement :

Ton cœur n'a plus la chaleur Il vit à l'ombre des flics


que j'aimais Il ne dit plus aux copains
II bat au rythme du fric ça va ça vient.
(Boby Lapointe. Ça va... ça vient)

Au demeurant, la reprise anaphorique n'est pas nécessairement articulée avec la phrase


précédente. Aucune confusion n'est à craindre lorsque Flaubert insère deux phrases
descriptives entre l'antécédent Emma et le pronom qui la représente à distance :

EMMA mit un châle sur ses épaules, ouvrit la fenêtre et s'accouda.

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La nuit était noire. Quelques gouttes de pluie tombaient. ELLE aspira le vent
humide qui lui rafraîchissait les paupières. La musique du bal bourdonnait encore
à ses oreilles, et ELLE faisait des efforts pour se tenir éveillée [...]. Le petit jour
parut. ELLE regarda les fenêtres du château...

La variabilité des progressions et leur entrecroisement au sein du roman ne compromet


jamais la constance fondamentale de ce qui est non seulement le thème de nombreuses
phrases, mais aussi le thème suprême de l'œuvre entière. En cas de non-contiguïté ou de
connexion lâche, elle ne peut là que représenter l'héroïne éponyme.
La progression dérivée repose sur le développement d'un constituant dont les éléments
se trouvent à leur tour thématisés. Des sous-thèmes successifs peuvent alors être associés, par
inclusion :

à un hyperthème : ou à un hyperrhème
P1: TH 1 →rh 1 P1: th 1→ RH 1
P2: th1' → rh2 P2: th 2 (= rh 1") → rh 2
P3: th1" → rh3 P3 : th 3 (= rh1") → rh 3

qui ont été explicitement introduits au préalable. La première phrase du passage suivant
comporte ainsi un hyperthème (les Fées) et un hyperrhème (leurs dons) qui dans la deuxième
phrase sont respectivement développées en une série de thèmes et de rhèmes dérivés :

Cependant les Fées commencèrent à faire leurs dons à la Princesse. La plus jeune
lui donna pour don qu'elle serait la plus belle personne du monde, celle d'après
qu'elle aurait de l'esprit comme un Ange, la troisième qu'elle aurait une grâce
admirable à tout ce qu'elle ferait, la quatrième qu'elle danserait parfaitement bien,
la cinquième qu'elle chanterait comme un Rossignol, et la sixième qu'elle jouerait
de toutes sortes d'instruments dans la dernière perfection.
(Perrault, La Belle au bois dormant)

Mais il convient parfois d'inférer la thématique d'ensemble à partir des divers sous-
thèmes énumérés.

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