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Anna Wendell
APPRENDS-MOI
LE DÉSIR
Prologue

Liz

Un pas après l’autre, je m’enfonce dans l’enfer que je pensais être mon
paradis.

Je pourrais me perdre à nouveau dans la tempête de mes souvenirs, et dans


ces yeux translucides emplis de folie destructrice qui me toisent avec
arrogance. LUI, cet homme effroyable, le Diable personnifié, celui qui a fait
de moi ce que je suis. Celui que je suis en train de suivre dans ce qui pourrait
être mes derniers instants.

Mais aujourd’hui je sais qu’il n’est qu’un humain, un simple humain qui
s’est pris pour un Dieu tout-puissant ; complètement fou et mégalomane. Et
je dois l’arrêter.

Oui, je ne suis ni un être angélique ni immortelle, oui, la Faucheuse


m’emportera un jour ou l’autre mais je suis forte. Toutes les épreuves passées
me l’ont prouvé.

Je me rends compte encore une fois que la moitié de ma vie n’a été fondée
que sur de la manipulation, une absence totale d’amour et que ma raison ne
tient qu’à un fil. Mais je comprends également que ce fil ne cassera jamais
car il est le lien qui me relie à mon sauveur, celui qui m’a ramenée dans une
réalité difficile, celui qui m’a rattrapée avant que je ne chute dans un abîme
sans retour possible.

L’enfer, c’est l’absence d’amour, et chaque jour qui passe m’éloigne un


peu plus de ce cauchemar, et me prouve combien aimer et être aimé est
nécessaire, vital… indispensable.
Je vais le faire pour toi, mon amour, mon bûcheron, mon ours bourru,
pour toi, pour moi… pour nous.
ÉTAPE 1
LE CHOC
1

Annaelizy’AH

Un mois plus tôt

Cette fois-ci, j’ai vraiment merdé.

J’ai fait une bêtise. Énorme bêtise… Encore.

Je me ratatine sous les douze paires d’yeux furieux braqués sur moi. Mon
essence frémit et, si j’étais capable de la ressentir, la peur me ferait regretter
d’avoir une nouvelle fois cédé à ma curiosité.

Dans mon dos, je sens mes compatriotes s’entasser, de plus en plus


nombreux, poussés par le désir de savoir ce qui va m’arriver. Leur
compassion bienveillante m’enivre et commence à m’étouffer. Mes sens
surdéveloppés frémissent de toutes ces ondes de soutien. Nous sommes liés et
je leur suis infiniment reconnaissante mais une sorte de lassitude m’étreint ;
comme si je n’étais pas à la bonne place et que cette évidence n’en était une
que pour moi.

Je ne suis pas à ma place et ne le serai jamais.

La voix puissante de Micha’EL s’élève, ferme et douce.

– Annaelizy’AH, pour la troisième fois consécutive, nous t’avons surprise


à transgresser un de nos commandements. Célestaos est un lieu de paix,
d’amour et de tolérance mais, pour cela, chacun d’entre nous doit respecter la
place qui est la sienne.

Dans ma tête s’entrechoquent les divers messages que mes amis


m’envoient, mêlés à mes pensées tortueuses. C’est une véritable cacophonie
que je ne réussis pas très bien à gérer aujourd’hui. En m’efforçant de me
concentrer, je relève les yeux pour affronter ceux d’un bleu presque
translucide de notre Guide principal. Sa couleur est le signe de son admirable
pureté, de son dévouement et de son élévation dans la Lumière. Mes iris sont
noirs comme la nuit et le resteront probablement pour un très long moment.

Très, très long moment.

Les onze autres qui se tiennent à ses côtés le couvent d’un regard empli
d’adoration. Micha’EL est le plus ancien encore parmi nous et je suis
consciente qu’il est un être bon et ne cherche que le bien de tous ; le
problème vient clairement de moi.

Il continue gravement :

– Annaelizy’AH, après concertation, nous avons pris une décision très


difficile. Notre cœur se déchire mais tu as besoin d’une leçon qui ne pourra
que te permettre de te rapprocher de la Lumière.

Qu’est-ce que… ils ne vont quand même pas oser ?

– Annaelizy’AH. Au nom des douze Archanges, je parle et t’annonce


notre verdict : pour une période d’une année Gaïenne, soit trois cent soixante-
cinq jours, tu seras rétrogradée et retrouveras ton état de simple humaine.

Quoi ? Non !

– Considère ceci comme une piqûre de rappel et ton unique espoir de


rédemption. Si tu réussis à survivre à cette épreuve, alors tu pourras revenir
parmi nous. Cette peine est applicable immédiatement. Bonne chance.

Tandis qu’il tend les mains dans ma direction pour mettre à exécution sa
sentence, je perçois les murmures choqués et les encouragements des autres
Anges. Nous savons que mes chances de retour son minces, voire
inexistantes. Ceux qui ont connu l’exil terrestre n’en sont jamais revenus…

Pour me donner de la force, je serre entre mes doigts le petit médaillon


argenté que nous portons tous autour du cou, signe de notre appartenance au
monde angélique, à Célestaos.

Quelque chose pique mon essence puis une lumière aveuglante m’entoure
brusquement, chaude et moelleuse, presque agréable. Et très vite, c’est la
chute ; inexorable et vertigineuse. Je ne cherche pas à lutter et me contente
d’accepter ma punition.

Après tout, je suis forte, je m’en sortirai ! Qu’est-ce qu’une année dans la
vie d’un être éternel ?
2

Jeremy

Quelques jours plus tard

6 h 59

Je soulève les paupières puis essuie une goutte de sueur qui perle sur mes
cils. Mon cœur bat fort mais pas plus vite qu’à chacun de mes levers.

Tout va bien ! Respire !

J’attrape mon téléphone placé à gauche de ma lampe de chevet puis annule


rapidement le réveil avant que sa sonnerie stridente réglée à 7 h 00 ne
retentisse et me vrille les tympans. Chose qui n’arrive absolument jamais
grâce à mon horloge interne parfaitement fonctionnelle et précise.

7 h 00

Je repose le mobile au même emplacement après avoir réinitialisé le réveil


pour la journée suivante puis me rallonge en grognant.

J’étire mes bras et mes jambes au maximum jusqu’à toucher le cadre en


bois de mon lit. Avec soulagement, j’entends mes articulations craquer, mes
muscles douloureux s’étendent et se dénouent. La terne lumière de cette mi-
novembre éclaire sommairement ma petite chambre. Le soleil n’est pas
encore tout à fait levé mais le paysage se dessine tout de même sous mes
yeux, immuable. J’observe chaque détail familier dans l’ordre habituel : Les
rideaux beiges qui encadrent la fenêtre entrouverte et ondulent
paresseusement sous le courant d’air frais automnal, les montagnes
Rocheuses qui se dressent fièrement à travers la vitre, la photo de mon
ancienne vie, seuls décors de la chambre, la vieille commode en bois sombre
et ses trois tiroirs verrouillés, l’ampoule jaunie par le temps. Mon pouls
retrouve un rythme plus lent. Tout est à sa place, parfaitement agencé,
organisé et dépourvu de quelconques fantaisies inutiles.

Comme chaque chose de mon existence…

7 h 10

Je m’assois sur mes draps tiédis par la chaleur de mon corps, encore
humides de mon sommeil agité, puis fais craquer ma nuque trois fois ; pas
une de plus. Je ramène mes pieds, ferme les yeux et respire profondément en
comptant les secondes ; quatre secondes d’inspiration, sept de retenue et
enfin huit d’expiration. Je visualise simultanément le chemin de l’air depuis
mes narines jusqu’à chacune de mes alvéoles, en gonflant ma cage thoracique
à fond. Petit exercice journalier que je nomme 4/7/8. Je le réitère à dix
reprises et, à chacune d’elles, les tentacules nocifs de mes cauchemars se
rétractent doucement. Ils reviendront ce soir, comme toujours, mais au moins
ils me foutront un minimum la paix dans les heures à venir. À présent, mon
cœur a retrouvé une allure normale et je peux passer à l’étape suivante de
mon rituel matinal. Tout doit être exécuté dans l’ordre, sans imprévu, sans
réflexion.

Comme chaque chose de mon existence…

7 h 15

Je pousse mes couvertures et les pose soigneusement au bout du matelas


en les lissant de la paume. Je bascule ensuite mes jambes et glisse mes pieds
dans les chaussons qui se trouvent à la place précise qui leur est dévolue.

J’effectue quatre pas jusqu’à la fenêtre que j’ouvre en grand puis prends
une minute pour analyser la météo et déterminer ma tenue. Les nuages se
bousculent dans le ciel mais ils sont hauts ; il ne pleuvra pas. La température
est fraîche, le vent faible. Les dernières feuilles orangées qui s’accrochent
encore aux branches frémissent à peine. Un maillot à manches longues
suffira.
Je pivote, les sourcils froncés. Mon cœur accélère.

Quelque chose cloche !

Je hume un peu plus fort et ne peux que constater l’absence d’effluves de


café.

Non, ça ne va pas !

S’il manque un seul détail, je ne serai pas capable d’affronter la réalité.


J’ai besoin de cette foutue odeur. Figé dos à la fenêtre, les yeux écarquillés, le
souffle coupé et les poings tellement crispés que mes ongles entament ma
paume, je suis totalement conscient du ridicule de la situation.

Et s’il lui était arrivé quelque chose ? Si on me l’avait enlevée durant la


nuit ?

Moi, Jeremy Lancaster, force de la nature de bientôt trente-trois ans, suis


incapable de bouger à cause d’un stupide café ; ou plutôt à cause de son
absence.

– T’inquièèèèète ! Ça arrive, claironne la voix cristalline que je chéris la


plus au monde.

Ma respiration reprend soudainement et redonne à mon corps l’oxygène


dont il commençait sérieusement à manquer. On a frôlé la catastrophe ! À
quelques secondes près, je perdais pied. Chose que je ne peux pas me
permettre, plus depuis qu’elle est revenue auprès de moi.

Meline…

Je relâche avec précaution chaque muscle de mon corps tendu puis jette un
œil à la montre que je porte à mon poignet.

Je suis dans les temps, tout va bien.

7 h 20
Un, deux, trois… vingt pas jusqu’à la salle de bains. Encore deux pour
rejoindre les toilettes et me soulager. En grognant, je constate encore une fois
que je ne maîtrise pas tout et que ça ne sera jamais le cas. Cette fichue
érection matinale, je m’en passerais bien. Il paraît que c’est naturel et que
tous les hommes de cette planète subissent ça. Mon cœur et mon cerveau ont
bien enregistré que j’ai renoncé à tout échange physique mais apparemment
pas ma queue. Je pisse tant bien que mal, retire mon caleçon et le jette dans le
panier de linge sale. Deux pas jusqu’à la baignoire. Je remets en place un
coin du tapis de sol qui a eu la mauvaise idée de se replier. Je connais la
fautive ! Meline sait pourtant très bien que je ne supporte pas ce genre de
choses.

T’es complètement cinglé et ça ne s’améliore pas…

J’en suis conscient mais je dois vivre avec et l’ai accepté depuis
longtemps.

L’odeur de café vient enfin chatouiller mes narines. Je renifle avec délice
et me détends encore un peu plus. Je vérifie l’alignement des gels douche et
shampoings puis ouvre le robinet. L’eau brûlante finit de nettoyer les restes
de mes terreurs nocturnes et, tandis que le jet glisse sur mon corps, je frotte
avec minutie chaque parcelle de peau qui me compose. Geste nécessaire pour
éliminer les dernières images qui hantent mes nuits.

7 h 35

Une serviette immaculée enroulée autour des hanches, je m’autorise enfin


à m’installer face au petit miroir. Je ne supporte pas de me voir. C’est simple,
quand j’aperçois ma tronche, j’ai juste envie de gerber. Mais je m’oblige
quand même à m’assurer pendant quelques secondes que tout est en ordre ;
cheveux, barbe, sourcils.

Avec une grimace, je mets rapidement en place mes mèches brunes,


vérifie qu’aucun poil ne dépasse puis me décale pour ne plus me voir. Je
range ensuite soigneusement ma serviette sur la patère de la porte, à côté de
celle de Meline, puis vérifie que tout est bien à sa place. Je termine en
essuyant méticuleusement chaque goutte d’eau et souffle avec satisfaction.
Tout va bien, ce sera une bonne journée.

Enfin… aussi bonne que possible ; acceptable… supportable… seraient


des termes plus appropriés.

7 h 45

Je finis de boutonner mon jean du vendredi puis lisse mon maillot. Après
avoir fait mon lit avec soin, méticuleusement inspecté le rangement de mes
vêtements et vérifié que ma commode soit verrouillée, je me dirige vers le
couloir, ferme chacune des portes puis descends les dix-huit marches du vieil
escalier en chêne. Ma paume glisse sur la rampe impeccablement lustrée et ce
petit geste finit de me rassurer.

7 h 58

J’observe avec attention la grande pièce de vie pour m’assurer que tout est
normal puis vérifie que le feu brûle dans la cheminée de la verrière. Quand je
reviens, mes pieds se posent un instant sur le tapis duveteux de la table
basse ; parfaitement propre et à plat, sans aucune trace de poussière.

Meline m’attend, assise à sa place habituelle, un grand sourire gravé sur


son visage enfantin.

Parfait…

8 h 00

Je m’assois sur le haut tabouret face à mon trésor aux nattes orangées et
savoure quelques instants la douceur de son regard vert pétillant, ses joues
encore rondes d’enfant, ses petits doigts qui jouent avec sa cuillère.

Elle lui ressemble tant… Et de plus en plus à chaque jour qui passe.

C’est à la fois insupportable et vital. Ce mélange d’émotions


contradictoires me traverse dès que je me retrouve face à elle et menace
souvent de me faire basculer. Mais curieusement, il me permet aussi de
puiser les dernières forces nécessaires pour affronter l’extérieur. Meline est
mon indispensable, le fil fragile qui maintient l’once d’humanité qui habite
encore mon cœur meurtri et desséché.

– Je peux ? s’enquiert-elle avec impatience.

Je hoche la tête tout en attrapant la tasse de café qu’elle a soigneusement


disposée à ma place avec une cuillère. Tandis qu’elle avale ses céréales et son
jus de fruits, je sirote ma boisson amère ; pile comme je l’aime, forte avec
une pointe de miel d’acacias. Elle me connaît et s’accommode parfaitement
de mes travers. Si j’en étais capable, je lui offrirais un sourire chaleureux en
la prenant dans mes bras. Mais ce n’est pas le cas et, bien qu’elle le cache, je
sais qu’elle souffre de cette distance physique et de ma froideur. J’ai
énormément de mal à donner des signes d’affection depuis le drame. Peut-
être que ça s’améliorera. En tout cas, je l’espère de tout mon cœur.

Un jour…

8 h 20

Nous sommes sur le pas de la porte de la maison, pile dans les temps. Je
replace sa frange, ferme le dernier bouton de sa doudoune d’hiver puis
resserre une sangle de son cartable pour mieux l’équilibrer. Je hais l’école de
forcer mon bébé à porter sur son dos des kilos de savoir. Mais bon… si je
veux conserver sa garde, je dois l’accepter.

Après mon inspection, nous nous redressons face à face pour notre rituel
d’avant départ. Elle est le feu, je suis la glace ; opposés mais
complémentaires. Elle appuie son index et son majeur sur sa petite bouche
rosée puis me souffle un baiser. Je fais de même et elle fait mine de l’attraper
et de le poser sur sa joue.

– Je t’aime, papa.
– Je t’aime, Meline.
– Moi, encore plus fort.
– Et moi, plus que l’infini.
Sans attendre, elle me fait un dernier sourire ravi puis s’élance à
l’extérieur. L’air froid mêlé à l’humidité des montagnes me frappe de plein
fouet. Sans que je ne puisse rien y faire, mes tripes se serrent
douloureusement. En m’efforçant de réguler mon rythme cardiaque, je
l’observe sautiller jusqu’au bout de notre allée, perdue au milieu des arbres.
Le moteur du car scolaire ronronne déjà au loin. Je ne referme pas le battant
tant que je ne suis pas sûr qu’elle soit bien installée sur son habituel siège
juste derrière le conducteur et que le véhicule jaune soit reparti.

J’ai peur, j’aurai toujours peur.


3

Annaelizy’AH

Je n’ai pas connu l’obscurité depuis… eh bien… jamais. Du moins, pas de


ce que je me rappelle. Je sais qu’il y a bien longtemps j’ai été incarnée mais
les souvenirs deviennent presque inexistants quand on passe d’un monde à
l’autre.

Cette obscurité m’est insupportable…

Et là, tout de suite, je ne suis entourée que de noir. Je ne discerne plus rien.
Je comprends que mon effroyable chute a enfin cessé et que mes vertiges ont
disparu. Mais j’ignore où je suis et je crois que bientôt je ne saurai même plus
qui je suis. Mon esprit vacille et j’use de toute ma volonté pour conserver ma
mémoire.

Annaelizy’AH. Tu es Annaelizy’AH.

Je me répète en boucle mon nom, en espérant ainsi ne pas tout perdre dans
le nuage qui m’entoure peu à peu. Tout est ma faute. J’aime les humains et je
n’arrive pas à contenir cette force qui me pousse à les étudier, les observer et
même… à tenter de les aider.

Oui, tu n’as pas été maline, cette fois encore, cette curiosité te perdra…

Certains d’entre eux me touchent profondément. Si fragiles et égarés,


obligés d’affronter ces existences difficiles imposées pour durcir les âmes.

Parfois quand je regarde vivre les humains à la dérobée sur la télévision de


la salle interdite, je me surprends à avoir envie de ressentir ces particularités
qui nous manquent ; le toucher, le goût et l’odorat. Ces sens nous font défaut
car ils nous sont inutiles à Célestaos. La nourriture n’est pas indispensable
pour assurer notre survie ; immortels, nous ne possédons aucun véritable
corps matériel. Nous sommes des formes d’énergie pure et ne nous
reproduisons pas comme les vivants. Ces trois capacités sont considérées
comme rudimentaires par mes compatriotes et sans intérêt mais, moi, j’ai
parfois le désir de les connaître ; ou de les reconnaître.

Ton vœu va être exaucé…

Mon essence se comprime, prisonnière involontaire d’un phénomène


inconnu. Mon univers semble diminuer, un peu comme si des murs
m’enserraient petit à petit. Je tente vainement de remuer mais des tentacules
m’étouffent en s’enroulant autour de moi. Je ne vois toujours rien, j’ai
l’impression qu’on fait pression sur chaque parcelle de mon être.

Soudain, des images en flashs apparaissent dans mon esprit. Je discerne


des yeux aux iris noirs en face de moi puis des barreaux. On me tire, me
pousse et une voix me hurle des choses mais je ne comprends rien.

Fuis, fuis, je t’en prie !

Un battement irrégulier se met à frapper à l’intérieur de moi et m’extirpe


de ces visions sans queue ni tête. D’abord faible puis de plus en plus fort, il
provoque des étincelles étranges, comme si une vague d’énergie se déversait
jusqu’à chacune de mes extrémités.

Et soudain, je me souviens : la douleur.

Je pousse un cri silencieux qui se perd dans l’obscurité tandis que je


redécouvre ce trait humain oublié ; cette chose qui accompagne chaque
vivant dans son quotidien, le menaçant et refrénant ses envies et ses actions.

J’ai mal.

Ça y est, mon voyage se termine, je suis de retour sur cette planète faite de
matière et d’apesanteur. Des flashs éclatent de partout et je sens une surface
dure sous moi.
Sentir ?

Je me rappelle ! Le froid, le chaud, le mouillé, le rugueux, le doux et


toutes ces autres choses que l’on peut ressentir sur l’ensemble de ce corps
recouvert de nerfs ultrasensibles. Tout cela, je l’ai lu dans les livres de la
bibliothèque, interdite, elle aussi…

Ce que je touche sous mes doigts hésitants à l’instant précis n’est pas
agréable. C’est glacial. Un froid mordant m’envahit et contracte violemment
mes muscles.

Mes poumons jusqu’ici inactifs me rappellent à l’ordre et se mettent


automatiquement à fonctionner, apportant à mon sang sa quantité vitale
d’oxygène. Un long râle sort de ma gorge crispée tandis que mes organes se
réveillent.

Je souffre et des billes d’eau se forment aux coins de mes yeux et coulent
en ruisseaux brûlants sur mes joues.

Et cette lourdeur insupportable !

J’avais oublié la notion de poids due à la forme de cette planète. C’est


pour ça que je suis comme figée. L’apesanteur naturelle m’est étrangère
depuis longtemps mais être enfermée dans une enveloppe charnelle
également. Je soulève mes paupières avec difficulté et les referme
précipitamment. Une grosse goutte de pluie vient de s’écraser sur ma rétine et
m’arrache un grognement.

Où suis-je ?

Je palpe ce corps qui est dorénavant le mien : de chair et de sang, fragile et


éphémère. Ma peau est douce et fraîche. Mes doigts glissent sur mon ventre
creux, mon bassin aux os saillants puis remontent sur une poitrine aux formes
généreuses. Je suis une femme à n’en point douter. Micha’EL m’a au moins
épargné la masculinité. À Célestaos, même si le sexe n’existe pas, nous nous
définissons tout de même par un genre indiqué à la fin de notre nom ; AH
pour les femmes, EL pour les hommes. Selon nos différentes réincarnations
sur terre, nous avons expérimenté les deux formes mais préférons forcément
l’une des deux.

Des hanches étroites, des cuisses fines et lisses et une chevelure très
longue. Bien. À présent, je vais devoir m’habituer à tous ces changements
brutaux.

Je prends entre mes doigts mon médaillon puis formule une prière
silencieuse, un pardon, un espoir ultime de rédemption, de retour en arrière.

Mon épiderme se couvre de chair de poule et mes poils se hérissent. Le


froid maltraite mon corps fragile. Je ne peux pas rester là. Mais je ne sais
même pas ce qu’est ce là… Je me raccroche à mes souvenirs qui risquent de
fuir un par un et me laissent un goût amer dans la bouche. Le goût ! Je
retrouve peu à peu toutes ces sensations et c’est violent.

Je fais un second essai et ouvre les yeux avec précaution. Je discerne des
formes sombres autour de moi, j’entends le vent et de multiples gouttes de
pluie s’écrasent un peu partout maintenant. Le jour se lève à peine, je suis
faible et perdue. Ma gorge se serre davantage et mon ventre se tord. Je ne sais
pas ce qu’il m’arrive mais, ajouté à ma douleur, c’est très désagréable.

Et là, je me souviens : la peur !

Cette sensation qui pousse les vivants dans leurs retranchements et les
force à utiliser leurs plus bas instincts pour survivre. La peur de mourir, de
souffrir, de vieillir…

Dans un effort désespéré, je réussis à ramener mes jambes et à me soulever


sur mes coudes. En plissant les paupières, j’arrive à déterminer où j’ai atterri
et ça ne manque pas d’un certain sens de l’humour. Quoi de mieux qu’un lieu
de morts pour faire revenir à la vie un Ange en exil ? Ils m’ont envoyée dans
un cimetière ; plus précisément sur une tombe. Paupières plissées, je lis alors
avec difficulté :

Anna Mary Wendell, épouse Monjure, née en 1948, décédée en 2010.


La matière froide et lisse sous moi n’est autre que le marbre de sa dernière
demeure. J’ai écrasé avec mon derrière quelques vieilles roses artificielles.

Désolée, Anna…

Ma vue s’améliore nettement et me permet de discerner une lumière un


peu plus loin derrière les murs du cimetière. L’air glacial glisse sur ma peau
nue et me rappelle à nouveau à l’ordre. Je dois couvrir cet organisme fragile
ou sinon ça finira mal. J’ai besoin de ce corps de chair pendant une année
entière, je vais éviter de l’abîmer dès le premier jour.

Doucement, je remue mes orteils, mes doigts, puis étire


précautionneusement ma nuque, mes bras et mes jambes. Tout semble
fonctionnel. Au début, le sang qui circule timidement dans mes veines me
donne envie de hurler puis peu à peu la douleur se transforme en désagréables
fourmillements qui finissent par disparaître.

Avance ! Tu dois fuir !

Encore une fois, cette voix me crie des ordres incompréhensibles. Encore
une fois, l’image d’une paire d’iris noirs terrorisés s’impose avec une telle
violence que je frappe ma tête à deux mains pour la faire cesser.

Quand les flashs s’arrêtent enfin, je pose avec précaution mes pieds au sol
et me relève en battant des bras. Des piques de souffrance s’éveillent un peu
partout dans mon corps mais je suppose que c’est normal.

Je fais un pas puis deux en direction de ce que je suppose être la sortie. Je


me sens si attirée par le sol… Lutter pour se maintenir ainsi en équilibre est
une véritable épreuve ! Le haut portail métallique se rapproche beaucoup trop
lentement à mon goût. Mes jambes flageolent, mon souffle se saccade, mes
orteils se crispent sous l’assaut des cailloux qui les blessent, mes articulations
craquent, mon corps entier est tendu pour lutter contre le froid qui
l’engourdit.

Mon nom est… mon nom est… merde. Annaelizy’AH ! Annaelizy’AH !


Deux gros containers jouxtent l’entrée du cimetière. Un peu moins
maladroite dans mes gestes, je les ouvre et inspecte l’intérieur. Une odeur
indéfinissable agresse mon nez et contracte mon abdomen.

Immonde !

Je finis par dénicher une paire de bottes en plastique et une vieille cotte de
jardinier doublée de polaire à peu près sèche. Elles sentent mauvais mais ça
sera toujours mieux que de mourir d’hypothermie. J’enfile le tout et constate
avec dépit que la fermeture du vêtement ne remonte qu’à moitié. Tant pis, de
toute manière, je trouverai bientôt une bonne âme qui volera à mon secours.
J’en suis persuadée.

Un peu moins frigorifiée, c’est d’un pas plus sûr que je m’engage dans
l’allée totalement vide. Ignorant ma peur et ma souffrance, je me concentre
sur mon objectif ; rejoindre la lumière que je vois au loin.

Tout est toujours une question de Lumière… Tout ira bien, j’en suis
persuadée.
4

Jeremy

Le jour s’installe doucement et la lumière pâle illumine peu à peu la forêt


environnante. Les poings sur les hanches, j’inspire profondément en
détaillant ce domaine que j’aime tant, que NOUS aimions tant ; vaste
propriété perdue dans les montagnes du Wyoming au Montana, composée
surtout de centaines d’hectares de bois, à laquelle je tiens presque autant qu’à
Meline.

Ma vie se résume à ces deux points essentiels : ma fille et mon affaire.

Je me suis définitivement détourné du gros business lorsque le drame m’a


fauché au sommet de ma gloire. Je l’ai perdue ELLE, Louise… la maman de
Meline et, par la même occasion, mon goût pour l’argent, mon ambition et
mon envie de briller face au monde. À présent, je me contente d’affronter
chaque nouvelle journée de cette réalité que je hais autant que ma personne.
Je me suis lancé à corps perdu dans cette exploitation forestière quand on m’a
retiré ma fille après une période d’égarement. J’ai dû prouver que j’étais
capable de l’élever correctement et faire bonne figure.

À présent, je dois subir les visites régulières d’une femme des services de
l’enfance qui vient juger mes aptitudes à être père et supporter les divers
compromis auxquels j’ai dû dire oui pour la récupérer. Ils ne me foutront
jamais la paix… j’ai trop déconné…

À mort ! T’as dépassé les limites…

Fort heureusement, j’ai une petite fille en or, tellement plus intelligente et
mature que son papa. Elle gère bien mieux la situation que moi et se révèle
un peu plus extraordinaire chaque jour. Forte, joyeuse, réfléchie mais aussi
têtue comme une bourrique, elle est ma bulle, mon oxygène, la seule raison
qui me pousse à demeurer en vie. Elle est mon pilier, je crains de lui nuire et
qu’elle passe à côté de ses années d’innocence. Je vais devoir m’améliorer
encore mais, pour le moment, un pas après l’autre.

Elle n’a que neuf ans… mon trésor…

Suite à mon rituel matinal, je suis capable de mener ma journée à peu près
correctement et, si aucun emmerdeur ne se met en travers de mon chemin,
tout se déroulera bien, à la limite du normal. Mes troubles du comportement
se sont développés après le décès de Louise et me pourrissent la vie mais,
quand j’essaye de lutter contre eux, ma raison se fait la malle. Alors, je me
suis résigné, et bien que j’aie honte d’être soumis à ces rituels, ils me sont
nécessaires ; surtout ceux du matin.

Les sourcils froncés, je remonte la fermeture de mon gros blouson de cuir,


lisse mon cache-cou puis enfile mon casque. D’un geste, je lance le moteur
de ma Ducati puis savoure quelques instants le ronronnement grave et unique
de l’Italienne. Après avoir passé mes gants, je l’enfourche avec assurance
puis m’élance sur le chemin de gravier en prenant garde à ne pas déraper.

Le froid m’enveloppe immédiatement mais je ne délaisserais pour rien au


monde cette belle mécanique, peu importe la météo. C’est totalement en
contradiction avec mes troubles mentaux qui m’obligent à une maniaquerie
maladive ainsi qu’à une existence sans imprévu mais j’ai besoin de sensations
fortes pour me sentir vivant et ne pas perdre pied. C’est vital.

Et c’est ce qui t’a paumé à une période… Et tu déconnes encore.

Dès que mes pneus touchent le bitume, je lâche les chevaux de ma bécane
et m’enivre de la sensation grisante de vitesse. Les routes montagneuses sont
tortueuses et dangereuses mais je les connais par cœur, elles sont toujours
désertes à cette heure matinale.

J’enchaîne les virages serrés en savourant la liberté qui s’empare de moi.


Quand je suis lancé à fond, que le moteur vrombit et vibre entre mes cuisses,
c’est le seul moment où je ne suis pas bloqué par mes peurs, mes besoins
bizarres de tout compter, analyser, étudier, et mes habitudes oppressantes. Je
redeviens l’homme que j’étais avant : un fonceur qui croque la vie à pleines
dents.

Que c’est jouissif, putain !

Je dois rencontrer un éventuel futur gros client qui me permettra d’entrer


une belle somme d’argent et de stabiliser la comptabilité de mon exploitation.
Je m’interdis d’utiliser notre fortune, à Louise et moi, amassée avant le
drame… C’est inconcevable de toucher à cet argent ; trop douloureux. C’était
pour notre rêve commun et non en profiter sans elle.

Sortir pour croiser des humains ne m’enchante guère mais je m’oblige à


tout faire pour ne plus qu’on m’enlève Meline. C’est juste un mauvais
moment à passer et j’ai réappris à porter un masque qui dissimule mes
travers. Du moins… un minimum.

La blague ! Personne n’est dupe !

En dépit de mes efforts pour me fondre dans la masse, les gens des
alentours me trouvent étrange et me fuient comme la peste. Ils n’ont aucune
envie de côtoyer l’espèce de bûcheron cinglé qui vit au fond des bois. Du
haut de mon un mètre quatre-vingt-douze et de mes plus de cent kilos de
muscle, j’impressionne tout le monde et ça me va tout à fait. Je ne cherche
pas tant que ça à améliorer ma réputation et n’ai aucune envie de me faire des
amis. J’ai même laissé pousser ma barbe, et bien que je la taille
soigneusement, elle me donne un air patibulaire et éloigne davantage les
gens. Ils sont tous au courant du cauchemar que nous avons vécu, l’affaire a
fait les gros titres, mais, comme pour tout événement, même les plus
tragiques, le temps file et l’humain oublie. L’indulgence et la pitié passées, il
ne reste plus que les regards noirs emplis de jugement ou, au mieux,
d’indifférence.

Tu me manques, Louise… Si tu savais à quel point !

Je grogne et tourne davantage la commande d’accélération. Le puissant


moteur réagit immédiatement et, tandis que je fends l’air à une vitesse bien
trop élevée, des picotements traversent mes tripes puis envahissent mon corps
entier. La voilà ma montée d’adrénaline, et même si je sais pertinemment que
je me mets en danger, un grand sourire s’étend sur mon visage. Peu importent
les risques, dans ces moments, je me sens revivre et laisse mes démons loin
derrière moi quelques instants. Le vent siffle sur mon casque, la chaleur de la
mécanique me réchauffe, je suis bientôt arrivé au lieu de mon rendez-vous, je
me sens mieux ; apaisé.

Alors que je me penche pour amorcer un énième virage serré, je retiens un


hoquet de surprise. Une silhouette apparaît un peu plus loin sur la route et me
force à me redresser en urgence.

Il n’y a jamais personne sur cette putain de route, encore moins de piéton
isolé !

Ma bécane se met à trembler sous mon brusque changement de direction.


Je lâche un juron en sentant le guidon commencer à vibrer et me vois déjà en
vrac au fond du fossé.

Connard de merde ! Si je me relève, je t’explose !

Mes entrailles se serrent, tandis que je m’évertue à contrôler mon freinage,


je mords le bas-côté et comprends que je vais me casser la gueule. Ma roue
arrière se couche et je glisse alors dans l’herbe humide. Fort heureusement,
j’ai réussi à bien réduire mon allure, mon effroyable course s’arrête avant que
je ne finisse contre un arbre.

Ma jambe droite est coincée sous l’engin et une douleur lancinante tape
dans mon mollet. Je coupe le moteur puis, en concentrant toutes mes forces,
réussis à soulever assez la Ducati pour me sortir de là. Apparemment, je n’ai
pas trop de bobos ; une chance incroyable !

Et s’il t’arrivait quelque chose, qu’adviendrait-il de Meline ?

J’ignore cette pensée insupportable et jette un œil à ma blessure après


avoir enlevé mon casque. Mon pantalon est un peu déchiré mais rien de
cassé. Ma moto ne semble pas trop amochée non plus, cependant, une fureur
incontrôlable me crispe la gorge.

– Bordel de nom de Dieu ! hurlé-je en pivotant pour faire face à la


personne responsable de ma chute. C’est quoi votre problème pour marcher
au milieu de la route ? Je vous jure que vous allez me le payer…

Les poings serrés, je m’interromps brusquement, incapable de continuer


sur ma lancée. Celle qui se tient devant moi vient de me retirer la capacité à
m’exprimer. De longs cheveux bruns, de grands yeux noirs aux cils
recourbés, une bouche rosée et délicatement ourlée, un teint diaphane comme
je n’en ai jamais vu, des jambes interminables, un corps menu dissimulé dans
une vieille cotte de jardinier, des bottes de pluie immenses et un… putain de
décolleté !

C’est quoi, cette tenue ?

Je déglutis péniblement et me force à regarder l’apparition dans les yeux.

Cette nana est une extraterrestre, je ne vois que ça !

Nous nous observons de longues secondes dans un silence religieux. Il


émane d’elle aucune peur, aucun stress. Un petit sourire se dessine même sur
son visage et une mignonne fossette apparaît au creux de sa joue ; la même
que Louise… La flamme de ma colère diminue jusqu’à s’éteindre
complètement. Ce détail me ramène immédiatement à la réalité et soudain le
ridicule de la situation me saute aux yeux.

Jeremy Lancaster, se laisser perturber par une femme ? Jamais !

Je détache mon regard de ses incroyables iris puis désigne ma bécane de


l’index en grondant avec rage :

– Vous allez avoir de gros soucis, ma jolie !


5

Annaelizy’AH

– Vous allez avoir de gros soucis, ma jolie !

Ma marche depuis le cimetière m’a revigorée et réchauffée, je décide de


ne pas prendre en compte sa menace à peine voilée. Si je veux de l’aide, un
peu de politesse serait un bon départ.

– Bonjour, je suis Annaelizy’AH. Je suis très heureuse de vous rencontrer.

Il me toise un instant les sourcils levés puis bougonne :

– Pas vraiment mon cas… Vous êtes qui ?


– Annaelizy’AH.
– C’est quoi ce nom ! Vous venez d’où ?
– Du cimetière.

Il braque son regard noisette dans le mien puis lance en pointant un index
furieux :

– Vous vous foutez de moi ! Je n’ai pas le temps pour ces conneries ! Vous
fichiez quoi au milieu de la route ?

Je décide d’ignorer la colère de l’homme en face de moi, et bien que son


visage furibond et son allure de géant m’impressionnent, je ne ressens aucune
peur. Il n’a pas l’air si méchant et, il faut bien l’avouer, son agacement est
légitime ; s’il est tombé, c’est un peu à cause de moi.

Lorsque je l’ai vu se relever, je me suis sentie soulagée et, quand il a


commencé à râler, j’ai compris qu’il allait bien. Cela aurait été malheureux
que ma première rencontre se solde par un accident grave !
– Vous n’avez pas l’air blessé, vous n’avez pas trop mal ?
– Évidemment que j’ai mal !
– Je peux regarder si vous me laissez faire.

Il recule d’un pas en répondant vivement :

– Non, pas touche ! Vous en avez assez fait !


– Ah oui, les hommes sont bien plus sensibles à la douleur, c’est vrai…
– Vous me traitez de fiotte là ?
– Pardonnez-moi, je n’ai pas compris. « Fiote » ?
– Avez-vous décidé de me rendre dingue ?

D’un ton léger, je m’enquiers alors :

– Oh non pas du tout ! Voudriez-vous bien m’aider ? J’ai très froid et je


crois avoir faim aussi.

Il se fige puis passe une main dans sa barbe en maugréant :

– Je rêve… Elle veut que, MOI, je l’aide.


– Oui, je suis perdue et…
– Stop, je m’en balance, arrêtons cet échange. Donnez-moi votre numéro
de téléphone, mon assureur vous contactera pour les réparations.
– Je n’en ai pas.
– Bordel mais d’où sortez-vous, sans déconner ?
– De très loin…

Cette fois, je me ratatine sous son regard assassin. Je crois que, s’il le
pouvait, il me foudroierait sur place !

Finalement, il se détourne sans ajouter un mot et repart d’un pas rageur


vers sa moto. Je me mords la lèvre inférieure sans trop savoir quoi faire. De
toute évidence, ce n’est pas lui qui m’apportera du soutien. Il me semble bien
trop énervé et bien trop fermé. Lui raconter mon histoire n’est pas
imaginable, je dois trouver une personne sympathique et plus encline à
m’écouter.
Il souffle et lâche des jurons tout en s’échinant à relever son engin. Je me
précipite pour l’aider mais il m’arrête en tendant une paume devant moi.

– Non ! Laissez tomber !

La moto chute de nouveau au sol sans qu’il puisse la retenir. Je pouffe en


mettant une main devant ma bouche.

– Laissez tomber mais pas la moto ! m’esclaffé-je avec maladresse.

Je regrette instantanément mon ridicule jeu de mots quand son regard


furieux me transperce. Je m’empresse de lui apporter mon aide tandis qu’il
refait une tentative pour la relever. À nous deux, nous réussissons enfin à la
mettre sur ses roues et, après avoir enclenché la béquille, il en fait le tour
pour vérifier s’il y a de la casse. Elle est belle, cette moto ! Je n’en avais
jamais vu en vrai, sinon dans les livres que je consultais en cachette à
Célestaos !

Il bougonne dans sa barbe tout en glissant ses doigts sur sa précieuse


mécanique.

Un ours. Voilà à quoi il me fait penser !

Après quelques secondes d’un examen attentif, il remet son casque et me


déclare froidement :

– J’ignore qui vous êtes et je ne veux pas le savoir mais j’espère bien que
jamais vous ne recroiserez mon chemin !

Il enfourche sa moto et relance le moteur qui, par miracle, répond au quart


de tour.

– Dégagez de ma route.
– Vous allez me laisser là ? m’exclamé-je avec dépit. Emmenez-moi au
moins au prochain village.
– Non, j’ai pas envie de m’emmerder la vie avec une greluche.
Il attrape mon bras d’une poigne de fer et me pousse dans l’herbe du talus
sans précaution. Avec une moue boudeuse, je lui lance avec autant
d’assurance que je le peux :

– Vous n’êtes pas gentil !


– Je sais !
– Et vous êtes égoïste aussi !

Je l’entends s’esclaffer derrière sa visière baissée.

– Certes, vous avez tout juste, ma jolie !

Il porte une main gantée à son casque et me lance un salut provocateur en


ajoutant :

– À jamais, Annaelyz’machin ! Et un conseil, suivez la même direction


que moi.

Après un dernier coup d’œil pour s’assurer que la route soit vide, il
s’élance sur le bitume en faisant ronfler son moteur.

Non seulement c’est un ours mais, en plus, un ours mal élevé ! Et puis…
c’est quoi, une greluche ?

Je ferme les paupières quelques instants jusqu’à ne plus entendre le bruit


de son infernale machine et décide de me reprendre en main. Je ne me
laisserai pas détourner du droit chemin par un goujat des bois ! Cet homme
n’est qu’un imbécile indigne de mon intérêt et je vais tout simplement
l’effacer de ma mémoire. Je sais que je trouverai d’autres humains et des
humains sympas qui m’apporteront de l’aide !

Pleine d’un nouvel espoir, je repars sur la route qui slalome entre les hauts
pins de la forêt. Mes pieds me font mal dans ces bottes bien trop grandes et
j’ai vraiment froid avec cet habit de jardinier. Ce premier jour n’est
franchement pas encourageant…

Pense positif !
Oui, je ne dois pas me laisser entraîner dans des idées noires au risque de
perdre toute motivation. C’est un des points faibles des humains et je n’y
céderai jamais ! Je me fais la promesse de toujours voir les choses du bon
côté.

Les souvenirs de ma vie d’avant ma chute sont perdus dans une brume
opaque et, plus le temps passe, moins les images sont claires. Ça m’effraye
un peu d’ainsi tout oublier, parfois l’espace de quelques secondes, je ne sais
plus d’où je viens, et ces flashs horribles refont surface. Mais je suppose que
c’est le jeu, que le passage d’un monde à l’autre m’a pas mal ébranlée et que
bientôt tout ira mieux.

Quelques gouttes de pluie commencent à tomber et je marmonne en


retenant un frisson. Si je ne trouve pas rapidement un refuge, je ne tiendrai
pas longtemps. Mon estomac totalement vide le confirme en grognant avec
désespoir.

J’ai faim ! Quelle sensation frustrante !

À Célestaos, nous ne mangeons que par plaisir, et non par nécessité,


d’ailleurs, la plupart du temps, nous nous contentons des décoctions offertes
par les Archanges.

L’humidité glisse sur mes cheveux et s’immisce par le col de ma cotte trop
large. Ma peau se couvre de chair de poule et je me mets à grelotter, les dents
serrées. Je continue d’avancer en priant pour qu’un véhicule passe ou que des
maisons apparaissent et, fort heureusement, mon vœu se réalise rapidement.
Je n’ai pas eu besoin de marcher bien longtemps et ce bougre d’ours le savait.
Il aurait pu au moins me le dire pour me rassurer…

J’aperçois un peu plus loin une habitation en pierre et la vitrine d’un


commerce qui semble faire également office de bar. Plusieurs voitures sont
garées devant. Je vais sûrement trouver quelqu’un qui acceptera de m’aider
là-bas !

Allez, Annaelizy’AH, ils ne peuvent pas tous être comme ce rustre !


6

Jeremy

Gonflée, la nana !

Non seulement, elle manque de peu de provoquer un drame, à savoir


abîmer ma précieuse Ducati, mais, en plus, elle me demande sans gêne de la
conduire je ne sais où. Incroyable ! Et cette tenue… suggestive !

De dépravée, ouais !

Comment ose-t-elle se balader ainsi, avec ce temps dégueulasse ? Une


évadée de l’asile, probablement.

Sacrément mignonne, l’évadée…

Je rejette cette idée malvenue avec force, peu enclin à m’attarder plus
longtemps sur le cas de cette inconnue aux yeux noirs. Jamais je n’ai croisé
d’iris aussi étonnants. Ils vont bien avec le personnage : complètement
incongrus et originaux.

Irréels ?

Je ricane. Ça va de mieux en mieux, moi… Cette greluche aura eu droit au


pire Lancaster et tant pis pour elle. Fallait pas se trouver sur mon chemin.

Le charme de la gent féminine n’a plus d’impact sur moi depuis la mort de
Louise ; au mieux, elle m’indiffère, au pire, elle m’insupporte. Et avant… je
ne voyais qu’ELLE ; mon épouse, l’unique femme de ma vie. Il faut donc
remonter à mes années ados, époque où une paire de nichons pouvait encore
me perturber.
Bref, je dois arrêter de penser à elle et me centrer sur mon rendez-vous.
J’ai créé JLM Wood il y a trois ans et je suis à une période clé où j’oscille
entre déposer le bilan ou stabiliser mes finances. Je pourrais si facilement
résoudre ces problèmes avec mes millions bien planqués au chaud sur un
compte à l’étranger… mais l’idée d’utiliser l’argent gagné avec Louise m’est
insupportable. Nous avions œuvré jour et nuit, main dans la main, depuis la
fin de nos études, afin de mener à bien nos projets professionnels, à savoir
briller dans le trading. J’avais même réussi l’exploit d’entrer à Wall Street.
Avant la descente aux Enfers, on nous surnommait les Golden Lovers… Les
amants d’or… ou, en réalité, les amants maudits.

– Monsieur Lancaster ?

Je relève brusquement la tête de ma tasse de café maintenant froid et me


rends compte que mes sombres pensées m’ont fait perdre la notion du temps.
Une paire d’yeux perçants m’observent avec attention dans l’attente de ma
réponse. Je revêts précipitamment mon costume de normalité et attrape les
doigts tendus que je serre avec fermeté.

– Oui, Jeremy Lancaster, et vous êtes John Godrich, je présume ?


Enchanté.

Je n’en pense pas un mot… Rien à foutre de ce type, seul son contrat
m’intéresse.

L’homme, trapu et bedonnant, hoche le front puis s’installe sur la chaise


en face de moi sans me quitter du regard. Son attitude quelque peu hautaine
me met mal à l’aise et m’agace. J’ai du mal avec les échanges humains, ce
n’était pas le cas avant…

Mais avant, c’était avant. C’était la légèreté, l’espoir, les projets,


l’amour… tout ce bordel qui m’est dorénavant interdit.

– Vous prenez quelque chose ? proposé-je de ma voix la plus faussement


avenante. Mary, tu peux venir ?

D’un geste, je hèle la serveuse blonde qui m’offre un sourire lumineux


puis rapplique immédiatement de son pas sautillant. Elle m’aime bien, je
crois… Pourtant, je ne fais aucun effort pour être sympathique.

– Non, merci, déclare alors mon interlocuteur en scrutant la jeune femme


de haut en bas sans aucune gêne. Je suis assez pressé, allons droit au but.

Elle lève un sourcil réprobateur puis repart les lèvres pincées. La nervosité
compresse un peu plus ma poitrine mais je régule mon humeur en
m’efforçant de garder ce fichu masque de sérénité en place. Il le faut.

J’enchaîne sans plus attendre :

– Très bien, laissez-moi vous parler des services que nous proposons.
– Inutile, j’ai eu toutes les infos que je désirais sur votre site Internet.
– Je… OK, c’est parfait alors.

Il me prend au dépourvu en m’empêchant de faire ma présentation et


m’énerve de plus en plus. S’il n’était pas le représentant d’une des plus
grosses franchises de magasins de bricolage du Montana, je pense que je le
planterais là sans plus attendre. Je lui collerais peut-être même mon poing
dans la gueule rien que pour m’avoir déstabilisé.

Mais si j’obtiens ce contrat, je pourrais vendre à ces magasins des


quantités énormes de planches, ce qui assurerait la pérennité de mon
entreprise.

Donc, tu la fermes et tu fais risette, Lancaster !

Ce site Internet, c’est l’idée de Meline. Du haut de ses neuf ans, ma fille
est bien plus connectée que moi au monde moderne et a rapidement compris
l’importance d’une présence sur la toile. Et bien que j’aie été réticent au
départ, je suis aujourd’hui convaincu du bien-fondé de cette opération. Ça
m’évite de voir trop de monde, de démarcher en face-à-face et, rien que pour
ça, j’en suis ravi.

Pour me donner contenance, j’avale mon café et retiens un hoquet de


dégoût quand le liquide froid glisse dans ma gorge. Je hais le café froid.
Reprends-toi, mec !

Je toussote puis braque mes yeux dans ceux du commercial en rassemblant


ma détermination.

– Très bien, alors je suis à votre écoute, monsieur Godrich. Avez-vous


besoin de renseignements supplémentaires ?
– En réalité, nous avons décidé de travailler avec vous et je voulais vous
présenter notre offre.

Mon cœur fait un bond périlleux dans sa cage et un poids s’enlève de mes
épaules. J’ai un peu moins envie de lui coller mon poing dans la tronche.

– Oh, eh bien, c’est excellent ! Je…


– Ne vous emballez pas, lisez d’abord les clauses et faites-nous part de
votre décision rapidement. Vous avez de nombreux concurrents.
– Oui ! Enfin… pour moi, ça sera OK. Je serai heureux de bosser avec
vous.

L’homme se penche avec un air satisfait gravé sur le visage et fouille dans
sa valisette de cuir noir. Il en sort une liasse de papiers qu’il dépose devant
moi ainsi qu’un stylo.

Ses doigts boudinés m’indiquent les divers endroits où je dois signer et je


commence alors ma lecture avec empressement. Ma mâchoire se crispe
quand je constate qu’il casse les prix…

Enfoiré… Mais ai-je le choix ?

Tandis qu’il se commande finalement un café, des murmures intrigués me


font relever la tête. Tous les clients du bar ont le regard tourné vers
l’extérieur. Quelques rires et exclamations retentissent. Je jette à mon tour un
œil vers la vitrine et sursaute en voyant la jeune femme croisée sur la route.
Ses longs cheveux noirs ondulent au vent. Elle a collé son front contre le
verre et tente de discerner l’intérieur avec une grimace bizarre sur le visage.

Oh, putain…
Elle est toujours vêtue de cette cotte à moitié ouverte et son décolleté
vertigineux provoque quelques exclamations. Mon interlocuteur émet un rire
aux intonations perverses.

– Dites-moi, monsieur Lancaster, votre patelin est très animé. Je ne


pensais pas qu’il y avait de si jolies créatures dans ces montagnes perdues.

Je ne réponds rien et me contente de froncer les sourcils en constatant les


regards gourmands des hommes.

Elle ne va quand même pas oser entrer ici ?

Elle se décolle de la vitrine puis cogne trois fois dessus comme pour tester
la solidité. Les lèvres serrées par la concentration, elle observe alors les
voitures du parking, caresse l’une d’elles avec un air admiratif puis fait un
tour complet sur elle-même, la tête levée vers le ciel.

Mais bordel… qu’est-ce qu’elle fout ?

Dans le bar, les conversations vont bon train, tout comme les vannes
cochonnes et autres moqueries. Je soupire de dépit. Qu’est-ce que cette nana
fait au pays des ploucs ? Mais surtout que diable fait-elle dans cette tenue !

Un des habitués, Jo, alcoolique notoire bien connu du village, se lève d’un
pas incertain et se dirige vers la porte. Une fois sur le trottoir, il offre une
courbette désordonnée à l’inconnue qui avance sans hésiter vers lui. Il l’invite
à entrer puis referme derrière eux. Son regard glisse le long de son dos
cambré et s’attarde sur son cul rebondi. Une envie soudaine de casser la
gueule de Jo m’envahit et je pose brutalement mon stylo sur la table de bois.

C’est peut-être une greluche mais mérite-t-elle de tomber entre les mains
de Jo ?

Le silence est retombé et tout le monde observe la femme avec attention.

– Bonjour, je suis Annaelizy’AH. Je suis très heureuse de vous rencontrer.


Elle accompagne sa phrase d’un petit coucou de la main et d’un large
sourire.

Je passe ma paume sur ma joue rugueuse, totalement décontenancé par


l’attitude de cette nana bizarre. J’ignore d’où elle vient ou ce qu’elle cherche
mais, ce que je sais, c’est qu’elle risque d’avoir rapidement des ennuis si elle
continue à déambuler ainsi, en totale confiance, à moitié nue.

Elle finit par s’asseoir au bar et commence à siroter un chocolat chaud,


entourée d’hommes alcoolisés et… bien trop entreprenants.

J’ai juste envie de ne pas intervenir et de la laisser se démerder, hélas, à


mon grand dépit, ma foutue conscience en décide autrement.
7

Annaelizy’AH

Après quelques minutes de marche, je m’arrête face à cette fascinante


plaque de verre dont sont munis presque tous les commerces. À travers, on
peut observer les gens interagir entre eux.

Une invention géniale !

Intriguée, j’ose même cogner doucement contre sa surface lisse et froide.


Protégée toute ma vie dans le cocon confortable de Célestaos, je n’ai que
rarement eu l’occasion de croiser les technologies et autres bizarreries
humaines. Et toutes ces voitures aux carrosseries rutilantes alignées sont,
elles aussi, incroyables ! J’en avais déjà vu en image dans les livres mais, en
vrai, c’est encore plus intéressant. Je passe ma main sur la surface brillante de
l’une d’elles. Ce rouge est tout simplement superbe ! J’adore !

Un instant, mon regard se perd vers le ciel nuageux, mon enthousiasme


s’atténue et la nostalgie m’envahit. La sécurité de ma patrie et l’amour des
miens me manquent énormément mais surtout j’ai diablement froid.

Pourquoi ai-je fait tant de bêtises ?

Je me reprends quand un des hommes sort du bar et s’approche avec un


grand sourire pour me saluer gentiment. Son haleine me fait plisser le nez
mais, dès qu’il me propose d’entrer au chaud, je le suis sans hésiter.

– Bonjour, je suis Annaelizy’AH, lancé-je à l’assemblée avec un signe de


la main. Je suis très heureuse de vous rencontrer.

Les visages se tournent vers moi et des murmures résonnent.


Heureusement, quelques sourires me rassérènent. Enfin des personnes
amicales ! L’ours barbu n’était qu’une petite erreur de parcours.

Je détaille brièvement le lieu assez sombre et dépourvu de fantaisies. Les


relents me piquent les narines et me rappellent les décoctions que l’on buvait
à Célestaos après nos prières ; immondes mais obligatoires pour nous
protéger du Mal.

L’espace d’un instant, les regards insistants des convives me déstabilisent


et je resserre les pans de ma tenue pour dissimuler un peu plus mes formes. Il
est vrai que les humains sont très sensibles à ce genre de détails, je ne dois
pas l’oublier.

À Célestaos, nous en sommes libérés et aucune tension sexuelle ne vient


compliquer les relations. Nous sommes tous au même niveau avec une
interdiction absolue de rapprochement. Ceci est réservé aux créatures de
chairs, faibles face à leurs instincts. Nous sommes bien au-dessus de ces
élans grâce à notre statut privilégié. Je n’ai jamais ressenti aucune attirance ni
aucun trouble vis-à-vis d’un de mes compatriotes.

– Tu veux boire quelque chose, miss ? C’est moi qui offre, lance alors
l’homme qui m’a accueillie à l’instant.

Un frisson me parcourt, mes poils se dressent sur mon corps. Je suis


frigorifiée.

– C’est très gentil à vous.


– T’as l’air gelée ! Quelque chose de chaud, Pat, s’il te plaît.
– Merci, vraiment, merci beaucoup pour votre générosité.

De sa main large et carrée, il tire un des tabourets installés près du


comptoir puis m’invite à l’y rejoindre. Les regards sont toujours fixés sur ma
personne tandis que je prends place. La barmaid aux boucles rousses, Pat,
dépose une tasse fumante devant moi. L’odeur qui s’en échappe est
délicieuse et, avec précaution, j’avale une gorgée qui me réchauffe
instantanément.

– Qu’est-ce ? murmuré-je en fermant les yeux pour mieux apprécier la


sensation du liquide brûlant le long de mon œsophage.

Mon nouvel ami lève un sourcil broussailleux étonné :

– Ben, du chocolat, d’où tu sors, miss, pour pas connaître ça ?

Tout le monde semble suspendu à mes lèvres dans l’attente de ma réponse.

Être le centre de l’attention commence à me mettre très mal à l’aise et je


balbutie fébrilement :

– Je viens de… loin.


– Dis-nous, on verra bien.

Pat pose soudain bruyamment un verre plein de liquide ambré sur le bar et
s’exclame :

– Fous-lui donc la paix, Jo ! Tu comprends pas qu’elle est perturbée, cette


gamine ! Avale ta dose plutôt.

Ce dernier grommelle, attrape la boisson et l’engloutit d’un coup sans


même un tressaillement. Son crâne dépourvu de cheveux se met à luire un
peu plus fortement et quelques gouttes de sueur dégoulinent le long de ses
tempes. La barmaid me scrute elle aussi avec insistance de ses petits yeux
bleus. Alors qu’elle entreprend d’essuyer le plan de travail avec énergie, un
effleurement dans mon dos me fait sursauter. Je me retourne et découvre un
grand gaillard aux épaules larges et aux cheveux blonds coupés au ras du
crâne, vêtu d’une tenue de travail pleine de traînées noires. Son sourire laisse
voir une dentition quelque peu douteuse.

– Salut, moi c’est Tom.

Il s’assoit à côté de moi et approche son visage rougeaud du mien. Son


haleine m’arrache un hoquet de dégoût.

Quand ses doigts se posent sur mes reins sans aucune gêne, je me crispe et
me redresse pour tenter de mettre fin à ce contact qui me révulse.
– T’es bien mimi, toi, si je peux t’aider en quoi que ce soit… n’hésite pas.

Sa paume remonte le long de mon dos et gâche tout le plaisir que me


procure mon chocolat chaud. Je clos les paupières en déglutissant avec peine.

Dieu que c’est désagréable, un contact physique !

Je me contiens pour ne pas me faire mal voir dès mon premier jour. Peut-
être est-ce une coutume humaine toute cette proximité.

Mon voisin de droite pivote et son visage s’assombrit.

– Tu fous quoi là, Tom ?


– Ta gueule, Jo.
– Laisse-la tranquille. Barre-toi !

Je me recroqueville sur mon tabouret tandis qu’ils s’envoient des insultes


sans aucun égard pour mes oreilles délicates.

Je crois que cette année va être interminable…

Coincée entre les deux hommes et leur odeur désagréable, je ne sais pas du
tout quoi faire pour me sortir de cette situation. Pat, au lieu d’intervenir,
s’esclaffe d’un rire gras et idiot et les autres clients ne semblent plus guère
intéressés par mon cas.

Cet échantillon d’humains ne me semble plus du tout attractif !

Mon cœur s’affole et je me sens perdre peu à peu de ma belle assurance.


Le grand blond finit par se lever et m’attrape brusquement le poignet avec
force.

– Viens, on va ailleurs. Ça craint trop ici.

Sans me laisser le choix, il m’entraîne jusqu’à l’extérieur en ignorant mes


protestations polies.

– C’est généreux de votre part mais je pense que je vais décliner votre…
invitation !
– Bof, joue pas les mijaurées.

Je remue mon bras pour qu’il relâche son étreinte puis décide d’être plus
claire :

– Non, ce n’est pas le cas et il serait très gentil de votre part de me lâcher !
Et de suite, s’il vous plaît !
– Eh, n’aie pas peur, je veux juste te filer un coup de main. Je vais te
donner des vêtements secs et te concocter un repas. Puis après, on fera un bon
dodo ensemble.

J’écarquille les yeux de surprise :

– Dodo ? Non voyons, je ne vais pas dormir avec vous, nous ne sommes
pas intimes ! Cela serait inconvenant.
– Oh allez, ne fais pas la difficile et arrête de parler comme une bourge.
J’ai compris ce que t’es. J’paye bien.

Cette fois, je suis bouché bée. Me prendrait-il pour une fille de joie ?
Celles qui se font rémunérer pour… pour faire des choses sexuelles !

– Lâchez-moi, s’il vous plaît ! Vous vous trompez et, je n’y connais rien,
vous seriez très déçu de mes performances dans ce domaine.

Il me ramène contre son torse et plante ses yeux noirs dans les miens.

– Tu aimes jouer, poupée ? Moi aussi. T’inquiète, tes lèvres s’emboîteront


parfaitement sur ma bite.

Sa bouche ouverte descend avidement sur la mienne et je pousse un petit


cri offusqué en tentant de reculer. Mais il est fort et, moi, bien trop faible.
Son immonde haleine m’envahit tandis que ses dents se cognent aux
miennes.

Proprement dégoûtant ! À vomir !


Alors que je me sens défaillir, le gaillard est soudain projeté plus loin.
Libérée de son emprise, je perds l’équilibre et bascule en arrière. Un bras me
rattrape avant que je m’étale au sol et m’aide à me rétablir. Soulagée, je lève
mon visage vers celui qui vient de me sortir d’une situation compliquée et
reconnais le motard de tout à l’heure.

L’ours mal léché !

Son air n’est toujours pas avenant et il me repousse sans attendre pour
aller s’occuper de Tom qui le charge en grondant de fureur. Bien que très
grand, le blond ne fait pas le poids face au ronchon à la stature de géant. Son
attaque est stoppée immédiatement. Le motard coince le poing vengeur de
Tom dans sa paume puis le fait reculer jusqu’à un mur de briques où il le
retient par la gorge. D’une seule main, il l’empêche de bouger et Tom,
impuissant, commence à suffoquer.

Cet homme a une force stupéfiante !

D’un ton menaçant, il siffle alors :

– On ne traite pas les femmes comme ça. Dégage.


– Ta… gueule… le bûcheron ! éructe l’autre en agitant ridiculement ses
jambes.

Le géant mord nerveusement sa lèvre du bas puis ferme les yeux, la


mâchoire crispée de rage. Je l’observe intensément. Il émane de lui une
noirceur qu’il s’efforce de contenir. Aucun tremblement ne vient secouer son
corps alors qu’il bloque toujours sa victime. Ses muscles puissants affleurent
sous sa chemise blanche et des veines battantes se dessinent sur ses avant-
bras à la peau mate.

S’il continue ainsi, il va vraiment le blesser.

– Lâchez-le. Je pense qu’il a compris, murmuré-je en posant mes doigts


sur son épaule crispée.

Il sursaute à mon contact et un coup d’électricité me pique brièvement. La


chaleur de son corps à travers le tissu provoque en moi une sensation
étrange ; mélange de curiosité et de crainte. Mais aussi quelque chose de plus
nouveau et perturbant. Un peu comme si mes entrailles se tordaient sur elles-
mêmes.

Quelle étrange réaction de mes cellules !

Je recule d’un pas puis, décidant d’ignorer ce trouble, ajoute avec


douceur :

– S’il vous plaît. Je crois qu’il a trop bu et a compris qu’il a mal agi.

Les yeux écarquillés, Tom cherche son souffle avec difficulté, ses lèvres
bleuissent sous l’effet du manque d’oxygène. Le motard décide alors de
relâcher son emprise et le blond s’écroule au sol en toussant.

Une assemblée s’est formée sur le trottoir et une dizaine de badauds nous
observent en silence avec des mines intéressées.

Jour 1, échec total !

Je baisse le front avec dépit et pousse un long soupir. Un bras réconfortant


se pose sur mes épaules. La bouille ronde et joviale de Jo me dévisage :

– Ça va aller ?

Son ton est doux et son sourire gentil.

– Oui, je ne sais pas trop, je suis perdue, je crois…

Avec surprise, je constate que le motard n’est plus là. Je n’ai pas eu le
temps de le remercier… Je ne connais même pas son prénom.

– Je vais te filer un coup de main, miss. Viens donc.

L’épuisement m’inonde et je me laisse guider par mon nouvel ami qui


m’aide à m’installer dans un pick-up beige. Avant de refermer la portière, il
me tend une couverture chaude dans laquelle je m’enroule. Son attitude me
rassure et, de toute façon, il n’y a que lui qui veut bien m’apporter un peu de
soutien. Je constate que de gros flocons de neige tombent du ciel et
s’amoncellent sur le sol rapidement. La météo se dégrade très vite,
heureusement que quelqu’un a décidé de m’aider.

Je fouille des yeux les alentours encore une fois dans l’espoir d’apercevoir
mon sauveur mais je dois me rendre à l’évidence : il a disparu.
8

Jeremy

Furieux ! Je suis FURIEUX !

Cette fille est une véritable plaie. Après mon petit acte héroïque, je suis
rapidement retourné auprès de mon client, planté sans aucune explication
pour voler au secours de la greluche en détresse. Et là… bam… le ciel m’est
tombé sur le coin de la tronche. Il s’est tout simplement barré sans un mot.

Mon cri de rage, suivi d’un coup de pied dans la chaise en bois où était
assis Godrich moins de cinq minutes avant, me vaut les regards hostiles de
Pat, la proprio, et des clients encore à l’intérieur du bar. Mary accourt avec
son habituelle sollicitude, inquiète pour moi à cause de la bagarre et de mon
attitude. Je la remercie fermement, ou plutôt l’envoie chier d’un grognement
sec.

Reprends-toi, Lancaster.

Je soulève doucement mes paupières pour affronter mon reflet dans le


miroir des toilettes dans lesquelles je me suis réfugié pour reprendre
contenance. Mes iris noisette sont emplis de mépris pour moi-même. Mes
lèvres sont si serrées qu’elles en sont blanches. Encore une fois, j’ai été
lamentable, encore une fois, je ne suis pas capable d’assurer une mission qui
paraissait pourtant simple, encore une fois… l’avenir de Meline m’échappe
doucement.

Sans nouveau client, je ne pourrais pas passer à côté du dépôt de bilan,


sans boîte, je n’aurais plus de revenus, sans revenus… je perdrais la garde de
ma fille. Et la cerise sur le gâteau serait que cet enculé de Tom aille chez les
flics porter plainte contre moi !
Putain ! Lancaster, t’es qu’une merde !

Sans réfléchir, je balance mon poing dans le miroir qui éclate en plusieurs
morceaux puis recule de trois pas. Je regrette immédiatement mon geste à la
vue des dégâts et de mes doigts en sang.

Quand je pars en vrille, je suis ingérable et mon impulsion prend le dessus


et me rend imprévisible, voire dangereux. Avec le type de tout à l’heure, j’ai
dû faire un effort incroyable pour ne pas lui briser le cou. Cette violence qui
me taraude régulièrement est apparue en même temps que mes troubles
mentaux. Quand ma vie a basculé, quand Louise est partie pour toujours…

T’es juste cinglé, mec… Stop les excuses.

Des coups frappés à la porte des toilettes me crispent un peu plus et je


gronde tout bas :

– Fais chier…
– Jeremy ! Tu vas bien ?

La serveuse s’inquiète encore… Elle est gentille mais a surtout très envie
que je la saute. Mais ça n’arrivera pas. C’est une très jolie nana mais je ne
ressens aucun besoin de ce genre ; ni amour, ni sexe, ni même le moindre
sentiment. Je me suis transformé en machine, sauf bien sûr avec Meline.

Une fichue machine pleine de bugs…

J’ouvre le robinet pour rincer le sang qui s’écoule de ma main puis


réponds en modulant tant bien que mal mon énervement :

– Oui, Mary. J’ai trébuché, ce n’est rien.


– OK… Ton portable a sonné.
– J’arrive.

Je grimace en voyant les filets rouges disparaître dans les égouts. J’ai
énormément de mal à supporter l’hémoglobine… J’en ai beaucoup trop vu
lors du drame. Mon pouls s’emballe, ma vision se trouble et mes jambes me
donnent soudainement la sensation de ne plus pouvoir me porter.

RESPIRE !

J’enroule avec fébrilité ma main blessée dans plusieurs épaisseurs de


papier W.-C. puis, les paumes appuyées sur le rebord du lavabo, je compte en
réprimant mon envie de gerber : quatre secondes d’inspiration, sept de
retenue et enfin huit d’expiration. Cette méthode du 4/7/8, je l’ai trouvée sur
Internet et curieusement elle fonctionne très bien. Chaque matin, elle me
permet de démarrer du bon pied et m’est aussi indispensable que mon café ou
ma fille.

Là, dans l’immédiat, j’ai besoin de rentrer chez moi et vite.

Je réajuste ma chemise et constate la présence d’éclaboussures écarlates à


plusieurs endroits.

Journée de merde !

J’enfile ma veste pour dissimuler les taches puis jette un dernier coup
d’œil à mon reflet.

Tête de con !

D’un pas énergique, je retourne dans la salle principale, récupère mon


mobile puis fais un geste d’au revoir à Mary, après avoir rapidement expliqué
ma connerie à Pat. Je lui donne également plusieurs billets pour les
dommages et file aussi vite que je le peux pour ne pas laisser l’occasion à la
serveuse de venir me gaver avec ses blablas condescendants.

La fille aux yeux noirs n’est plus là. Bon débarras, je n’avais pas envie de
la recroiser sur ma route. Assez de soucis comme ça ! On n’est clairement pas
compatibles, nos deux rencontres se sont très mal passées. J’espère tout de
même au fond de moi qu’elle n’est pas tombée entre de sales pattes. Ce ne
sont pas celles de Tom, je l’ai aperçu au fond du bar en train de picoler, elle a
donc échappé au pire…
Oh et puis, de toute façon, je me suis assez mêlé de ce qui ne me regarde
pas, elle est grande et n’a qu’à se démerder !

J’enfourche ma bécane, démarre le moteur et m’élance sur la route


sinueuse en espérant ne plus rencontrer d’imprévus.

J’arrive sans encombre au domaine et, à peine ai-je posé pied à terre,
j’aperçois au loin mon collègue approcher en courant. Je jette un œil à mon
mobile et constate que c’est lui qui a tenté de me joindre.

Ça pue !

Bien qu’il soit un excellent professionnel, Harry Felton est plutôt


quelqu’un de flegmatique et posé. Du haut de ses soixante-huit ans, il est l’un
des seuls humains en qui j’ai confiance. Nous bossons ensemble, et même si
je suis officiellement son patron, je ne me considère pas comme tel. Il m’a
tout appris sur la gestion des bois, comment les rentabiliser tout en respectant
le cycle naturel, quel matériel est le meilleur pour la scierie, qui démarcher et
d’innombrables astuces qui m’ont permis de tenir jusqu’ici.

À bout de souffle, il s’arrête vers moi et m’explique la raison de sa


fébrilité :

– Salut gamin, j’ai une mauvaise nouvelle, la bête est morte.

Un poids supplémentaire s’ajoute sur mes épaules déjà bien chargées.

– C’est vraiment si grave ?


– Faut qu’on jette un œil de plus près mais j’ai bien peur que ce soit la fin.

Maugréant des jurons, je plante Harry et pars en direction de ma maison au


pas de charge. J’ai besoin de me retrouver seul, c’est trop d’un coup… Pour
couronner le tout, de gros flocons se mettent à tomber, annonciateur de la
dégradation prévue pour cette nuit.

Génial, tout va formidablement bien !


Dans cette région, quand la neige est là, on sait qu’on en a pour des mois à
se les geler et à galérer. La tempête qui arrive promet de longs moments de
solitude et de maniement de la pelle… D’autant plus que j’habite dans les
hauteurs et qu’une seule route passe près de chez moi. Le point positif, c’est
que le car scolaire ne pourra bientôt plus y accéder et Meline devra travailler
ses cours à la maison, en sécurité, à mes côtés.

– Attends ! Jeremy ! me hèle mon collègue en me rattrapant. On fait quoi ?


On a une commande à honorer et…

Je m’arrête la tête basse puis le coupe d’un ton ferme :

– Rentre chez toi avant que ça ne soit plus praticable.


– Si on fait ça, on terminera jamais à temps… C’est un gros client.
– Je m’en tape, là.
– Jeremy, j’sais pas pourquoi t’es si énervé mais le répercute pas sur la
scierie. C’est assez difficile comme ça…
– C’est fini.

Ses sourcils s’arc-boutent de surprise puis son visage se ferme quand il


comprend que mon rendez-vous s’est mal passé. Il glisse une main dans ses
cheveux gris clairsemés puis braque son regard bleu dans le mien :

– Tu dois pas abandonner, gamin.


– Mais à quoi bon ? Tout est foutu ! Et on n’aura jamais les moyens de
remplacer la bête ! C’est FINI !
– On ne s’est pas battus toutes ces années pour que tu baisses les bras.
Écoute… tu devrais vraiment prendre une petite partie de l’argent que t’as
placé…

Je lève une paume pour le faire taire et ferme les paupières. Il me connaît
parfaitement et n’insiste pas.

– OK, je te fiche la paix aujourd’hui mais ne crois pas que je vais te laisser
t’enterrer. Pense à Meline. Je reviens rapidement et on trouvera une solution.
Allume un bon feu de cheminée, réfléchis au calme mais surtout repose-toi.
Allez, gamin, ça ira.
Avec un grognement bourru, il me met une tape amicale sur l’épaule puis
enfile un bonnet noir tiré de sa poche. L’année dernière, il était tombé par
hasard sur un des relevés de mon second compte bien garni et je lui avais
brièvement expliqué les raisons de mon choix. Il avait été d’une grande
gentillesse. Je culpabilise de lui faire subir mon caractère merdique.

De toute façon, il a compris l’essentiel. Mes mésaventures avec l’étrange


greluche ne le concernent en rien. L’espace d’un instant, je revois
l’incroyable couleur de ses iris. Quelque chose dans cette nana m’interpelle.
Est-ce son innocence presque enfantine, sa légèreté crédule, ou bien la
gentillesse qui émane d’elle ? Je l’ignore, et bien que j’aie du mal à
l’admettre, elle m’agace autant qu’elle m’intrigue.

Un bruit lointain de moteur me tire de mes pensées perturbantes et un


léger sourire étend mes lèvres. Ma fille chérie arrive enfin.

Mon bijou, mon trésor, la seule qui sache réchauffer mon cœur.
9

Annaelizy’AH

La chaleur réconfortante de la couverture me détend doucement tandis que


nous prenons la route des bois ; celle-là même par où je suis arrivée.

Jo ne dit rien et cela me convient parfaitement. Ma mésaventure dans ce


bar me laisse un goût amer mais ma bonne humeur n’est pas pour autant
éteinte. Je sais que tout s’arrangera. À présent, je suis presque détendue, plus
aucune peur ou inquiétude ne serre ma gorge. Et point positif : mes flashs
bizarres ont cessé. Pour le moment.

Peu à peu, je sombre dans un demi-sommeil réparateur, bercée par le


ronronnement du moteur et le cahot du véhicule.

Un trou plus gros que les autres me réveille en sursaut. Je soulève avec
difficulté mes paupières qui semblent peser une tonne et constate que nous
venons de nous garer dans la cour d’une vieille ferme. Les sourcils levés de
surprise, j’observe les antiques pierres beiges empilées dans un équilibre
hasardeux. Elles soutiennent par je ne sais quel miracle un toit brinquebalant
aux tuiles orangées recouvertes de mousse.

Le conducteur descend et, sans m’attendre, s’empresse de sa démarche


vacillante vers la vieille porte d’entrée en bois brun du bâtiment. Je le rejoins
tandis qu’il s’échine à déverrouiller une serrure rouillée et je m’enquiers d’un
ton hésitant :

– Vous vivez réellement là-dedans ?

Je ne souhaite pas vexer mon nouvel ami mais la question a fusé sans que
je ne puisse la retenir. Fort heureusement, il ne semble pas se formaliser de
ma demande et m’envoie un grand sourire satisfait en désignant la bâtisse
avec fierté :

– C’est une maison de famille ! Dix générations de Williams ont vécu ici !

Voyant qu’il tremble énormément, je tends la main en proposant :

– Puis-je vous aider ?

Encore une fois, il ne prend pas mal mon intervention et me donne même
la clé. Lorsque je réussis finalement à ouvrir le battant, une odeur infecte me
saute au visage ; mélange de renfermé, moisi et… de choses indéfinissables
dont je préfère ignorer la provenance. Le nez plissé de dégoût, j’avance de
quelques pas dans ce qui semble être la pièce de vie. Un canapé troué trône
au centre face à ce que je sais être une antique télévision.

Je suis surprise, je ne pensais pas que les humains possédaient également


ce genre d’appareils ! Ils doivent probablement aimer s’observer vivre, eux
aussi…

Une table ronde et quatre chaises dépareillées sont installées à proximité


d’une vieille gazinière recouverte de graisse brûlée. Plusieurs sacs-poubelles
béants sont empilés contre le mur au papier peint défraîchi. J’entends le
bourdonnement d’innombrables mouches occupées à explorer les déchets
malodorants. Lorsque la porte se referme dans mon dos avec un claquement
sinistre, je comprends que je n’aurais peut-être pas dû suivre cet homme dans
son antre.

J’en viens presque à regretter le motard ronchon de tout à l’heure.

Presque…

Contrairement à lui, Jo est plutôt petit et râblé. Il est cependant plus grand
que moi et bien plus large. Titubant encore sous l’effet de l’alcool ingéré un
peu plus tôt, il époussette maladroitement un des coussins miteux du canapé.

– Assieds-toi, miss… ? S’cuse, j’ai pas retenu ton prénom.


– Anna…

Je m’interromps bouche bée, consciente que ma mémoire flanche


gravement. L’ivrogne ne prend pas garde à mon égarement et continue dans
son rôle d’hôte accueillant qui me rassure quelque peu.

– Retire ces bottes trempées ! Tu vas choper la mort !

J’obtempère et soupire de soulagement quand le plastique quitte mes pieds


humides. J’écarte mes orteils qui peuvent enfin respirer puis les agite, amusée
de leur allure rigolote.

De mignonnes saucisses rosées !

– Tu veux boire quelque chose ? Manger un truc ? Ou… non j’suis bête,
viens à la douche, j’suis sûr que ça te fera du bien. Je vais t’aider.

Il attrape mon coude d’une poigne étonnamment ferme et m’entraîne dans


son sillage. Je n’ai aucune envie de me laver dans cette maison sale et
malodorante et encore moins à proximité de cet homme qui me paraît
maintenant plus aussi gentil. J’essaye de me libérer de son étreinte mais c’est
peine perdue.

Qu’est-ce qu’ils ont tous à me traîner comme une poupée de chiffon !

Nous montons un escalier puis traversons un corridor sombre qui


débouche sur une pièce entièrement carrelée de blanc. Du moins… ce qui
devait être blanc il y a très longtemps est maintenant jaune avec les joints
noircis de crasse. Il me pousse dedans puis entreprend de baisser ma
fermeture.

– Stop ! Arrêtez ça, Jo !

Mon cri indigné le fige dans son action et ses yeux brillants se plissent
quelques secondes avec suspicion. Celui que je pensais amical perd soudain
de sa bonhomie.
– J’vais pas te faire de mal, miss.
– Euh… oui, très bien. Cependant…

Je recule de quelques pas pour prendre une distance de sécurité et me


cogne dans un lavabo avant d’enchaîner d’une voix nerveuse :

– Je vais me débrouiller seule, merci.

Une moue agacée se dessine sur son visage et, avec un grognement, il
referme la porte dans son dos sans quitter la pièce. La peur s’abat sur moi et
revient planter ses griffes dans mon ventre.

Tu n’aurais pas dû le suivre et encore moins entrer dans cette maison…


Idiote écervelée !

– T’inquiète, miss. Je vais prendre soin de toi.

Je resserre instinctivement mon vêtement sur mon décolleté puis, d’un ton
léger, tente un détournement :

– J’aimerais finalement quelque chose à manger.

Le sourire revient sur sa face criblée de petits cratères et il hoche la tête


avec satisfaction :

– Tu vois, tu te détends.
– Vous êtes très gentil de me proposer votre aide.
– Je déteste abandonner des dames en détresse, surtout quand elles sont si
jolies.
– Et… j’ai soif aussi. Vous auriez peut-être un verre d’eau dans la
cuisine ?
– Oui, oui, sois pas si pressée. D’abord, la douche.

D’un pas titubant, il se rapproche à nouveau de moi. Son haleine fétide


m’inonde et une nausée me vrille l’estomac. Cette proximité me dégoûte tout
autant que celle de Tom et me fait perdre l’esprit. Sans plus réfléchir, je le
repousse de toutes mes forces puis tente de le contourner. Il bouge à peine
sous mon assaut et attrape mon poignet pour me ramener à lui. De son autre
main, il caresse ma joue et sa paume rugueuse descend dans mon cou puis
glisse dans l’entrebâillement de ma cotte.

– T’vas pas me refuser ce que tu voulais offrir à mon pote Tom ! Oh,
allez…

Pour la première fois de ma vie, une panique incontrôlable m’envahit et,


poussée par mon instinct de survie, je me débats soudain furieusement en
hurlant. Surpris par ma réaction, il relâche sa prise. Ni une ni deux, j’ouvre la
porte et me jette dans le couloir sombre. Pieds nus, je cours comme une folle
en direction des escaliers.

Des larmes brouillent ma vue. Célestaos me manque terriblement ! Les


Archanges avaient raison : le Mal habite cette terre ! Dans ma précipitation,
je me tords la cheville et, sans pouvoir me retenir, chute lourdement dans les
marches. Je roule jusqu’au rez-de-chaussée avec la sensation que chacun de
mes os se brise. Étalée de tout mon long sur le ventre, je tente de me
redresser tant bien que mal en gémissant de douleur. Jamais je n’ai ressenti
cela, jamais je n’aurais pu imaginer un jour connaître ce genre de situations.

Les pas lourds de Jo retentissent à l’étage et me donnent un regain


d’énergie. Je réussis à me mettre à quatre pattes puis lentement me relève en
m’aidant de la rampe. Quelques gouttes de sang s’écrasent sur les lattes du
plancher. Je porte les doigts à mon crâne et constate que je suis sérieusement
blessée.

Mince… Je ne vais quand même pas mourir ici ?

Ma vision se trouble et la pièce se met à tourner tandis qu’il descend


l’escalier en titubant. C’est finalement une chance qu’il soit saoul…

– Eh ! Miss ! Suffisait de dire non ! Reviens !

Je ferme les paupières quelques secondes, inspire profondément puis, dans


un cri, m’élance à nouveau au pas de course, droit devant moi dans un
équilibre précaire. Je dois sortir d’ici ! Absolument ! Je me cogne dans
plusieurs meubles puis m’effondre contre la porte d’entrée. Mon corps n’est
plus que souffrance et mon cœur tambourine si fort qu’on doit l’entendre à
dix mètres à la ronde.

– Tu comptes aller où comme ça ? C’est la tempête ! J’vais pas te faire de


mal ! J’avais mal capté tes signaux, j’croyais tu voulais un câlin ! Reviens !
T’vas crever de froid dehors !

L’électrochoc que me procure le son de sa voix nasillarde me donne le


courage de rassembler mes dernières forces tout en enfouissant la douleur au
fond de moi. Alors que ses gros doigts s’approchent pour me retenir, j’ouvre
la porte d’entrée et file dans la nuit sans demander mon reste ; loin de cet
homme horrible et de cet endroit cauchemardesque.

Ses vociférations furieuses retentissent un moment tandis que je détale et


pousse mes muscles dans leurs derniers retranchements. Tout ce qui compte
est de mettre autant de distance possible entre lui et moi. Je ne vois rien et ne
prends pas garde à la direction que j’emprunte.

Ses cris finissent par s’éteindre mais je continue ma course folle au milieu
des bois, totalement aveuglée par ma panique.

Ce sont finalement mes jambes qui me trahissent et cèdent sous mon


poids. Je termine allongée de tout mon long, le nez enfoui dans les quelques
centimètres de neige qui recouvrent déjà le sol. Seul mon souffle saccadé
résonne dans les bois et, pendant quelques instants, j’apprécie la fraîcheur sur
mon visage en feu. L’air glacial est salvateur et m’aide à oublier l’immonde
odeur de la ferme et de son occupant.

Cependant, très vite, la température me rappelle à l’ordre et ce qui était


agréable se transforme alors en un nouveau cauchemar. Ma situation déjà
compliquée est à présent dramatique : je suis seule, vêtue d’une simple cotte,
pieds nus, perdue au milieu d’immenses montagnes en pleine tempête
hivernale.

Le point positif est que le froid anesthésie entièrement mes blessures.


Dans un ultime espoir, j’attrape mon médaillon argenté puis décide de
faire l’unique chose que je maîtrise parfaitement : prier.

– Micha’EL… ramène-moi. Je t’en prie, écoute mes suppliques, abrège ma


peine. Je crois que ma punition a été assez difficile, j’ai compris. Archanges !
Entendez-moi, je vous en prie… Mes Dieux, pardonnez mes erreurs…

Ma phrase s’éteint sur une note si aiguë que je peine à reconnaître ma


voix. La neige tombe en tourbillon et m’empêche de discerner les alentours.
La faible lueur du ciel nocturne me permet juste d’apercevoir la cime de
nombreux arbres et un sol blanc immaculé.

En m’aidant d’un tronc à l’écorce rugueuse, je me remets lentement


debout. Je tremble et peine à me maintenir à la verticale. Si je ne trouve pas
un abri, si je reste immobile dans ce froid, alors le pire adviendra : la
Faucheuse.

La réponse est simple : une journée sur Terre m’a déjà presque détruite et,
à présent, je vais mourir au milieu de cette forêt hostile, seule et désespérée.
10

Jeremy

– Ouiiiii ! Tu vas en prison !

L’exclamation satisfaite de Meline me fait froncer les sourcils mais je ne


rétorque rien et me contente de placer mon pion en forme de chaussure sur la
case adéquate. Je suis très mauvais joueur et déteste perdre à ces fichus jeux
de société qu’elle adore. Et force est de constater que ce soir, ma vie au
Monopoly est tout aussi merdique que la vraie.

Avec un gloussement ravi, ma fille lance les dés à son tour.

– Et… J’achète avenue Foch ! J’ai les trois vertes, je vais te coller une
raclée !
– Oh, doucement votre langage, jeune fille !

Elle lève deux yeux coupables et une moue boudeuse se dessine sur son
visage enfantin. Je n’ai jamais su lui résister, quand elle prend son air de
cocker, ma façade de père autoritaire s’effrite rapidement. Comment faire
autrement ? Elle est si adorable…

– Désolée, papa.
– Mouais…

J’attrape les dés et les agite dans mon poing fermé en faisant mine de me
concentrer.

– Tu payes ou tu tentes le double ?


– Hum… Non. Je vais plutôt choper le gardien à travers les barreaux,
l’assommer et me sauver après avoir piqué les clés.
Sur ces mots, je jette les dés puis avance mon pion en ignorant sa mine
outrée.

– Mais ça ne marche pas comme ça ! Eh !

Elle se redresse et tente de voler ma chaussure pour la replacer en prison.


J’attrape son poignet et la repousse sur l’assise moelleuse du canapé où elle
bascule sur le dos. Je lui envoie un des poufs qu’elle évite en explosant de
rire. S’ensuit une bataille de coussins comme nous avons souvent l’habitude.
C’est notre façon de nous libérer et je peux ainsi lui montrer combien je
l’aime. À défaut de longs câlins, nous partageons tout de même quelques
moments de complicité. Le plateau de jeu vole à travers la pièce, victime
d’un malencontreux coup de pied de Meline. Cela met fin à notre partie et
m’arrange grandement !

Ce soir, je ne suis pas d’humeur à perdre, je suis déjà bien trop sur les
nerfs.

Maturité niveau zéro, le bûcheron !

Sans que je lui demande, Meline se calme très vite puis s’empresse de tout
ranger. Elle me connaît et sait que ces instants de relâche ne durent pas à
cause de mon besoin maladif d’ordre.

T’as fait un petit trésor… LA réussite de ta vie !

J’observe ce bout de femme sans qui je serais incapable de garder le cap.

Est-ce que je ne lui mets pas trop de pression ? Passe-t-elle à côté de son
enfance ? Ne serait-elle pas mieux loin de moi, son cinglé de paternel ?

– Papa ? Ça va ?

Ses iris verts me fixent avec insistance et une lueur d’inquiétude y brille.

– Bien sûr que oui ! Je n’ai pas eu à assumer ma lamentable défaite !


– Papa…
– Meline…
– Tu sais que je sais quand t’as quelque chose qui ne va pas !
– Et tu sais que je sais que tu sais que tu me gaves à insister lourdement.
– PAPA !

Je grogne et me dirige vers le frigo avec la ferme intention d’échapper à


ses questions. Je n’ai pas envie de la stresser davantage avec mes problèmes
d’adulte. Le souci est qu’elle lit en moi comme dans un livre ouvert.

Et Dieu sait qu’elle aime lire.

Je pousse un soupir tandis qu’elle me suit pas à pas, les bras croisés. Elle
ne lâche jamais rien… Têtue comme sa mère !

– Raconte-moi ! Y a un truc qui cloche.


– C’est toi, la cloche…
– PAPA !
– Papa, papa, papa ! Merde, Meline ! m’exclamé-je en me retournant
brusquement pour lui faire face. Arrête ça !
– Doucement votre langage… jeune homme.

Sa réflexion inattendue m’arrache un sourire. Elle ne manque pas


d’aplomb mais c’est mérité. Je suis bien trop souvent grossier quand je
m’énerve. Et bien que j’y prenne garde, quelques mots fleuris m’échappent
de temps à autre en sa présence. Fort heureusement, elle ne peut pas entendre
ce qui traverse mon esprit.

Une main sur son épaule, je la conduis fermement jusqu’à la table en


chêne et lui désigne sa chaise.

– Écoute, je n’ai pas envie de t’embêter avec mes soucis. Je veux juste
qu’on mange tranquilles comme d’hab, qu’on se mate notre série, comme
d’hab et qu’on aille au lit…
– … comme d’hab, me coupe-t-elle avec un ton empli de reproches. J’ai
plus cinq ans, papa. Tu peux me raconter tes problèmes, j’suis grande
maintenant.
Je passe mes doigts dans mes cheveux, décontenancé et attendri par
l’attention dont elle fait preuve à mon égard. Elle a le cœur sur la main et je
l’aime d’autant plus pour ça.

– OK. Je te propose de te préparer un bon plat et on discutera un peu mais,


en échange, tu ne fais pas la chieuse pour aller te coucher. Deal ?

Je tends la paume devant moi et, avec un petit rire, elle tape avec entrain.

– DEAL !

Je glisse un index furtif sur sa joue ronde puis murmure :

– Je t’aime tellement, mon trésor, mais ce n’est pas ton rôle de te faire tant
de soucis pour ton pauvre père. Profite de ta jeunesse au maximum. Je vais
tout faire pour améliorer ça.

Elle clôt les paupières sous ma brève caresse, heureuse de ce contact que
je ne lui offre que rarement.

– Je t’aime, moi aussi, papa.

Mal à l’aise comme toujours dans les moments de tendresse, je décide de


me lancer dans la préparation de spaghettis bolognaise ; simple et efficace !

Une fois les assiettes fumantes déposées sur la table, je m’assois à ma


place puis entame avec entrain mon plat. Je suis plutôt bon cuisinier en
général. J’ai dû m’y mettre sérieusement quand je me suis retrouvé seul à
élever un enfant mais j’avais acquis des bases solides grâce à mon épouse.
Nous adorions mijoter des petits plats et tester plein de combinaisons
improbables. Le rire de Louise résonne dans ma tête et son doux visage se
dessine, ranimant la flamme du manque. Si seulement j’avais été plus présent
et moins con… Si seulement…

– Tu penses à elle, papa.

Je sursaute puis me secoue, conscient de m’être égaré dans ma nostalgie,


comme souvent. Nos regards se croisent, emplis de la même tristesse. Seuls
les gens qui ont perdu un être cher peuvent comprendre cette sensation de
vide immense qui ne sera jamais vraiment comblé.

– C’est délicieux, reprend Meline la bouche pleine, peu désireuse de


s’attarder sur nos sombres pensées.
– Parle pas la bouche pleine.
– Oui, pardon !
– Bon… pour mes soucis, t’as vu juste, on a une machine en panne.
– Mais ce n’est pas grave ça, Harry va la réparer !
– Voilà, rien de bien important.

Elle redresse le front de son assiette puis ses sourcils se froncent.

– Il y a autre chose.
– Je… non, tout va bien.
– T’es bizarre.
– Quoi ? Mais non !
– Mais si !
– Mais non…
– SI !

Je souffle un grand coup avec agacement puis, en pointant ma fourchette


sur elle, ordonne :

– Mange et arrête de faire la fouine !


– T’as promis qu’on discuterait… Oh, je sais ! Tu as une amoureuse ?

Je manque de m’étouffer avec un morceau de bœuf haché et tousse


plusieurs fois.

– Gagné ! s’exclame ma fille avec un large sourire. Dis-moi tout !

Depuis quelque temps, j’ignore pourquoi mais elle s’obstine à vouloir me


caser avec une femme. Dans son esprit d’enfant, je suppose qu’elle se dit que
ça pourrait m’aider. Nous n’avons jamais vraiment eu une discussion à ce
sujet mais je crois qu’il faudra rapidement le faire… Elle doit comprendre
que je n’ai besoin de personne d’autre qu’elle et encore moins d’une
greluche, chieuse, qui me dise quoi faire de ma vie !

Greluche…

Je repense un bref instant à la fille aux yeux noirs et mon ventre se serre
légèrement.

Où peut-elle bien être à présent ? Sûrement dans les ennuis… Cette nana
pue les emmerdes à un kilomètre. De toute façon, ça ne me concerne pas, j’ai
bien d’autres choses à me soucier.

Le regard de Meline est pétillant de malice dans l’attente de mes


explications.

– Tu me gonfles ce soir ! Termine ton assiette.


– Oh s’te plaît, dis-moi !
– Très bien, capitulé-je en remplissant nos verres d’eau. J’ai croisé une
étrange personne qui a perturbé mon rendez-vous de cet après-midi et je suis
même sûr que tu vas en entendre parler.

Le village est minuscule et les ragots vont très vite. L’histoire de


l’inconnue bizarre qui a provoqué une bagarre entre Tom et le bûcheron a
certainement déjà fait le tour des chaumières… Et les gosses en discuteront
entre eux.

Je lui résume rapidement les événements de la journée en m’efforçant


d’avoir l’air totalement indifférent. Mais pourtant je dois avouer que ce n’est
pas le cas. Je suis tiraillé entre la fureur d’avoir perdu un client et l’inquiétude
quant au sort de la jeune femme. Elle a beau m’avoir terriblement agacé, je
crains qu’elle ne soit tombée entre de mauvaises mains. Et puis ça faisait
longtemps que j’avais envie d’écraser mon poing dans la gueule de Tom…
Elle m’en aura donné l’occasion !

Meline réfléchit un moment en silence puis déclare avec sérieux :

– J’aimerais beaucoup la rencontrer.


J’étouffe un petit rire puis me lève pour débarrasser la vaisselle sale.

– Ma fille. Il faut que tu comprennes deux choses : d’une, jamais je n’aurai


d’autre femme dans ma vie que ta mère et, de deux, tu ne rencontreras pas
cette fille à moitié cinglée. Je refuse que notre existence soit perturbée d’une
façon ou d’une autre. Alors, imprime bien ça dans ta mignonne petite tête :
c’est toi et moi pour la vie. Seulement, TOI et MOI.
11

Annaelizy’AH

J’ai froid et peur.

Le claquement de mes dents résonne dans la nuit noire. Roulée en boule au


pied d’un des nombreux pins de cette forêt sans fin, je continue de prier en
silence. Mais ma ferveur diminue de minute en minute et, d’ici peu, je ne
serai même plus capable de me relever. Le froid envahit chacun de mes
muscles qui se figent peu à peu. J’ai longuement avancé à l’aveuglette en me
disant que je finirais bien par tomber sur une route ou une maison.
L’adrénaline, alimentée par la peur de voir débarquer Jo, m’a beaucoup aidée.
Mais après un interminable moment d’errance, j’ai finalement baissé les bras.

Mes articulations me donnent la sensation d’être bloquée, la seule douleur


que je ressens est celle de ma mâchoire crispée. Et je n’ose même pas
imaginer l’état de mes pieds nus. Je suis si épuisée.

Tu dois bouger ! Tu le DOIS ! FUIS !

Le retour de cette voix emplie de terreur me hante de nouveau et me serre


le ventre. Il faut que ça cesse !

Je lève les yeux vers le ciel à présent étoilé et murmure avec désespoir :

– Vous m’avez abandonnée, totalement !

Après avoir recouvert le paysage d’un épais manteau immaculé, les


flocons ont disparu, remplacés par un vent glacial.

À Célestaos, j’adorais cette période de l’année ainsi que l’ambiance


joyeuse qui l’accompagnait, et même si c’est un monde différent des
humains, la neige tombe aussi chez nous. Je trouve cela tellement beau. J’ai
soudain très envie de me laisser aller à mes souvenirs pour m’assoupir.

Ces derniers sont flous mais j’ai l’impression qu’ils ne disparaissent plus.
Et c’est plutôt une bonne nouvelle, au moins je sais qui je suis. Enfin… à peu
près.

Ce qui n’a plus aucune importance si tu meurs, non ?

Si je dormais juste un peu, je retrouverais peut-être des forces ? Ça me


ferait un grand bien…

Oui et tu ne te réveillerais jamais et tu ne t’élèverais pas vers la


Lumière…

La Lumière ! Une lumière ?

Les yeux entrouverts, il me semble apercevoir une lueur au lointain. Est-ce


que mon cerveau engourdi commence à me lâcher ? Fort probable mais dans
le doute…

Un à un, je remue mes doigts puis étends mes jambes ankylosées. Dans un
gémissement, je me tourne puis reste un long moment à quatre pattes,
étourdie par un vertige. Je me remets ensuite avec difficulté sur mes pieds en
évitant de les regarder, bien trop inquiète à l’idée de les voir violacés. Je ne
sens toujours aucune douleur, juste une grande faiblesse et c’est préférable
ainsi.

Pas à pas, en m’appuyant sur les arbres, j’avance vers ce que je pense être
mon miracle : qui dit lumière, dit présence humaine, dit secours. Du moins…
je l’espère. Il manquerait plus que je tombe sur un second Jo, ou un autre
Tom !

Je puise au plus profond de mes ressources et de mon courage, ignorant les


picotements de souffrance qui se déclenchent un peu partout dans mon corps,
signe que mon sang circule à nouveau.
Mon souffle saccadé forme de petits nuages de vapeur à chacune de mes
expirations et indique à quel point la température est glaciale. Le ciel offre à
présent un superbe spectacle constitué d’une multitude d’étoiles scintillantes.
La neige renvoie la lumière et brille de mille éclats, tels des diamants
parsemés un peu partout.

Si je n’étais pas si faible et désespérée, j’apprécierais cette magnifique


vision de la nature. Hélas, mes muscles se réveillent et, avec eux, mes
blessures. Je ne m’en étais pas rendu compte dans la panique mais je crains
que mon état soit encore plus préoccupant que je ne le pensais. Ma cheville
droite m’élance fortement et menace de céder sous mon poids. Mon crâne me
donne l’impression d’être dans un étau et régulièrement des éclairs le
traversent en même temps que des nausées vrillent mon estomac. Des gouttes
de sang perlent sur mes cils et glissent sur mon visage. En tombant dans
l’escalier, j’ai dû me taper la tête… Et pour clore ce lamentable tableau, mes
pieds à vif, que je n’ose toujours pas regarder, me font maintenant si mal que
chaque pas devient une torture.

La lueur approche et me donne la force morale pour continuer mon chemin


de croix, gémissante et les dents serrées. Mais quand enfin j’atteins mon but,
la désillusion est au rendez-vous. Il y a bien un énorme bâtiment mais qui
ressemble davantage à un entrepôt qu’à une habitation. Tout est noir et
silencieux, presque lugubre. La lumière que j’apercevais n’était autre qu’un
rayon de lune se reflétant sur une des nombreuses vitres incrustées dans les
murs en bois.

– Zut, flûte et… putain de MERDE !

Ce n’est pas dans mes habitudes de lâcher des jurons mais on peut dire que
j’ai des circonstances atténuantes. Je ne reconnais pas ma voix devenue
rauque à cause du froid et de ma gorge serrée. Si je ne meurs pas ici cette
nuit, je mourrai d’une pneumonie plus tard…

Je toise l’édifice qui me fait face d’un œil morne.

Après avoir fait le tour d’un pas chancelant, il s’avère qu’il n’y a aucun
signe de vie. Je ne discerne pas grand-chose dans l’obscurité d’autant plus
que ma vue est trouble. Dépourvue de tout espoir, je finis par dégoter une
lucarne entrouverte par laquelle je me faufile tant bien que mal. Je n’ai plus
qu’un désir : m’endormir afin de ne plus avoir à supporter les douleurs de
mon corps meurtri.

Je ne vois pas grand-chose du lieu dans lequel je viens de pénétrer. Les


silhouettes de grosses machines se découpent à la lueur blafarde de la lune et
une odeur de bois coupé flotte dans l’air. Après avoir titubé sans but quelques
minutes en butant contre plein d’objets hétéroclites, je me roule en boule dans
un recoin puis, les mains serrées sur mon médaillon, ferme les paupières dans
l’attente de la délivrance.

J’ai si mal…

Finalement, le froid est plutôt salvateur et j’ai hâte qu’il engourdisse à


nouveau mes muscles douloureux.

Comment en suis-je arrivée là ?

Les souvenirs flous de mes erreurs passées se dessinent dans mon esprit.
Je me revois pénétrer dans les lieux interdits afin de lire des ouvrages
auxquels je n’avais pas accès et me nourrir de savoir et d’informations
diverses sur à peu près tous les sujets concernant la Terre. Hormis quelques
leçons de morale, on ne m’en avait jamais trop rien dit, jusqu’à ce jour
terrible où j’ai fureté un peu trop loin…

Micha’El en personne m’a surprise avec une boîte pleine d’étranges


coupons de papier de différentes couleurs, annotés de chiffres et arborant des
visages. Ce que les humains appellent l’argent. Sa fureur a été telle que j’en
ai tremblé de tout mon corps.

Il a ensuite rapidement réuni tout le monde et prononcé la sanction.

Tu as mérité tout ça… Tu dois traverser ces épreuves pour ta rédemption.

Dans un murmure, je me mets à chantonner l’air le plus connu de


Célestaos. Celui que nous partageons tous ensemble dans nos moments de
prières communes lorsque nous buvons les décoctions d’herbe du diable.
Nous devons les avaler afin de lutter contre l’appel des forces du Mal,
présentes partout, cherchant à s’approprier notre pureté pour la pervertir.

Ces quelques notes m’apaisent immédiatement et ma respiration ralentit


peu à peu. Mes douleurs s’estompent et un brouillard bienfaisant
m’enveloppe. Je n’ai presque plus peur ; ni de Jo, ni de mourir. Mes
paupières papillonnent et un sourire se dessine sur mes lèvres gercées. Le
petit nuage de vapeur formé par mon souffle diminue peu à peu.

Finalement, mon existence ne s’est pas si mal déroulée dans sa globalité,


même si je n’ai pas accédé à la Lumière. En dépit de quelques erreurs, j’ai été
quelqu’un de bien et j’ose espérer que mon cycle n’est pas terminé, que les
Dieux me laisseront une nouvelle chance. Peut-être serai-je réincarnée en un
être de chair ou bien, par miracle, obtiendrai-je la rédemption et retournerai
directement au stade d’Ange…

Je sens mon âme quitter mon corps à présent totalement insensible.


Comme dans une bulle duveteuse, je m’élève lentement. Une lumière
puissante s’allume au-dessus de moi et, dans un ultime souffle, je murmure :

– Oh, merci, la Lumière…


– Mais bordel ! Qu’est-ce que…

La voix que j’entends n’a rien de doux et bienveillant. Serais-je partie sur
le chemin de l’enfer ? Ou bien, peut-être les Limbes ?

– Mais qu’est-ce que vous foutez là, vous ?

Devant ma vision obscurcie apparaissent une silhouette puis un visage


dont je ne discerne pas les traits. La lumière forme une auréole étincelante
autour de la chevelure aux mèches éparses. Une paume chaude glisse sur ma
joue et relève mon menton. Une chaleur agréable se diffuse immédiatement.

– Putain mais dans quel état vous êtes !


– Micha’El, c’est vous, murmuré-je alors. Accordez-moi votre pardon,
ramenez-moi à Célestaos.
Je me sens décoller du sol et le voile de l’inconscience me recouvre
doucement.

Tout est terminé, je rentre chez moi.


ÉTAPE 2
LE DÉNI
12

Jeremy

Bouche bée de surprise, je soulève le corps menu de la fille aux yeux


noirs.

Suis-je dans un de ces rêves bizarres où tout semble si réel ?

Je ne comprends pas tout à ce qu’elle marmonne, ça n’a ni queue ni tête.


Je sens sous mes doigts ses os affleurer à travers le tissu de la cotte et sa
pâleur fait peine à voir. Du sang encore frais marbre son visage et une plaie
ouverte déforme la peau lisse de son front.

La confusion règne dans mon esprit. Cette nana a besoin de soins mais je
n’ai aucun moyen de l’emmener à l’hôpital situé à cinquante kilomètres d’ici.
Les routes enneigées sont à présent impraticables et aucune ambulance ne
pourra accéder au domaine. De toute façon, il n’y a probablement plus de
réseau et je n’ai donc plus ni Internet ni téléphone pour prévenir les secours.

L’étonnement cède peu à peu la place à l’agacement. Elle a vraiment


décidé de me pourrir l’existence ! Que vais-je bien pouvoir faire d’elle ?

Pour le moment, je n’ai pas d’autre solution que de l’amener à la maison


pour qu’elle se réchauffe et lui procurer les premiers soins. Ses lèvres
violacées n’augurent rien de bon et son souffle est faible.

Manquerait plus qu’elle crève ici ! Merde !

Mon organisation millimétrée risque d’en prendre un coup…

Ma soirée ne se déroulait pas si mal avant ce rebondissement.


L’épuisement ayant eu raison de sa curiosité, Meline s’est couchée
rapidement, sans plus poser de questions. À peine ma puce bordée, bien en
sécurité entre ses couvertures, j’ai décidé de faire une encoche à mon emploi
du temps pour aller jeter un œil à la bête, histoire de vérifier les dires
d’Harry. J’ai d’abord pris les gémissements provenant du dessous de la
machine pour ceux d’un animal blessé, ou mourant, mais, quand je me suis
baissé, j’ai vite compris que ce n’était pas le cas.

Ou plutôt, si… sauf que l’animal en question était une greluche qui allait
t’apporter bien plus d’ennuis qu’un chaton abandonné !

– Eh ! Vous m’entendez ?

Dans son malheur, elle a malgré tout beaucoup de chance que je la


découvre ce soir. Si elle avait passé la nuit dehors, je l’aurais retrouvée
complètement raide demain matin.

Tout en marchant rapidement en direction de la maison, j’essaye de faire


réagir mon endormie. Mais rien n’y fait, je n’obtiens aucun résultat. Je ne
suis même plus certain qu’elle respire encore ! À cette constatation, je me
mets à courir tant bien que mal en m’enfonçant à chaque pas dans l’épaisse
couche de poudreuse qui recouvre le sol.

– Oh vous n’allez pas réussir à me faire chier davantage, mademoiselle la


greluche ! Je vous jure que vous allez vous réveiller ! Hors de question de
crever ici !

J’atteins finalement mon but, le cœur affolé et les joues brûlantes. D’un
coup de pied, j’ouvre la porte puis me précipite dans la verrière à l’arrière de
la maison, là où un grand feu crépite dans la cheminée. J’allonge la jeune
femme sur le tapis gris aux poils soyeux installé près du foyer puis la secoue
à plusieurs reprises.

– Oh, eh ! Ne me forcez pas à vous faire du bouche-à-bouche !

J’approche mon visage du sien pour vérifier sa respiration et sens avec


soulagement un filet de souffle tiède filtrer entre ses lèvres.
– Allez, allez, on se bouge ! murmuré-je en tapotant ses joues pâles
comme la mort.

Elle en a d’ailleurs l’odeur, de la mort ! Ses vieilles fringues puent comme


un cadavre en décomposition ! J’attrape fébrilement un des plaids pliés avec
soin sur le canapé puis la recouvre. Je me hâte aussi discrètement que
possible à l’étage pour aller chercher un oreiller dans la chambre d’amis.
Meline ne doit pas se réveiller, c’est déjà un miracle que ça ne soit pas le
cas !

En redescendant, je prends un moment pour réfléchir plus posément. Je


n’agis pas dans l’ordre. En vérité… je suis proche de la panique. Tenir une
personne inconsciente contre moi me ramène à un épisode de mon passé
auquel je ne veux plus penser. J’observe un instant le corps inerte étendu à
mes pieds puis me colle une gifle mentale.

Mec, cette fille ne va pas bien, alors, reprends-toi, merde !

Je m’agenouille puis enlève la couverture. D’abord, retirer ce vêtement


puant et mouillé. En maîtrisant le tremblement de mes mains, je descends la
fermeture. Sous mes yeux, sa peau claire apparaît et, à ma grande horreur, je
constate qu’elle est marbrée d’hématomes plus ou moins anciens. Ces traces
ne sont pas toutes d’aujourd’hui !

D’où peut-elle bien sortir dans cet état ? Elle est si maigre que je pourrais
compter ses côtes et que mes deux mains suffiraient à faire le tour de sa taille.

Je hâte mes gestes en m’efforçant de ne pas la regarder. J’imagine qu’elle


n’aimerait pas qu’un inconnu mate ses formes mises à nu.

Sa peau est aussi douce que du satin mais également glaciale.

Là encore… un souvenir insoutenable traverse mon esprit sans que je ne


puisse l’empêcher.

Louise…
Ce n’est pas le moment !

D’un grondement, je rejette les images cauchemardesques puis soulève le


petit corps que j’enroule dans le plaid. Un bandage récent à son avant-bras
m’interpelle. Je le soulève légèrement et vois une incision, longue mais peu
profonde, courir à l’intérieur de son poignet.

Suicidaire en plus…

Dans l’action, j’oublie momentanément mon dégoût des contacts


physiques et entreprends alors de la frictionner avec vigueur pour que son
sang circule. Ses longs cheveux noirs glissent sur mes bras, telle une caresse
et sa tête retombe sur le côté. Mon cœur se serre et un frisson me traverse.
Elle est si fragile…

– Allez, mademoiselle, on revient avec moi !

La proximité des flammes, additionnée à ma chaleur corporelle et au plaid,


a rapidement de l’effet. Je pousse un soupir de soulagement quand ses lèvres
perdent leur couleur violacée. Son souffle devient alors plus franc, ses joues
rosissent.

– C’est bien… Voilà, respirez profondément.

Je la rallonge délicatement sur le tapis en posant sa tête sur l’oreiller puis


m’attarde sur son visage aux traits fins en repensant à notre rencontre.

T’as été un sale con…

C’est vrai que je n’ai pas été très sympa mais elle l’a mérité quand même.
Elle aurait pu provoquer un accident. Ses paupières aux longs cils
papillonnent et, l’espace d’une demi-seconde, j’aperçois ses iris noirs.

– Eh ! Ouvrez les yeux ! Vous êtes en sécurité.

Sa bouche remue mais aucun son ne sort. Je pars chercher un sucre que
j’enduis de miel et m’agenouille à nouveau. J’ignore si ça peut aider mais,
dans tous les cas, ça ne fera pas de mal. Après avoir posé sa tête sur mes
cuisses pour la surélever, je le glisse entre ses lèvres puis effleure brièvement
sa joue du bout du pouce.

Elle est douce…

Ce geste irréfléchi m’étonne de moi-même ; j’évite volontairement les


contacts de quelques sortes qu’ils soient.

Ses yeux s’ouvrent soudain et se fixent sur moi avec intensité.

– Mi… Micha’EL ?
– Vous avez dit quoi ? demandé-je en approchant mon oreille, soulagé de
l’entendre.
– Micha’EL, répète-t-elle d’une voix plus ferme.
– Non, je… non, je suis Jeremy, vous vous souvenez, le motard que vous
avez failli tuer.

Son regard se trouble et s’emplit d’incompréhension. La proximité de nos


visages me perturbe plus que ça ne devrait, son souffle chaud sur ma peau
déclenche une émotion enfouie depuis bien longtemps. Des années que je ne
me suis pas approché aussi près du sexe opposé…

Je plonge dans ses iris incroyables et sursaute à peine quand ses doigts fins
se posent sur ma barbe. Mon bas-ventre se serre, ma gorge se crispe, ma
queue commence à faire coucou et tout cela m’énerve prodigieusement.

L’abstinence me ferait-elle devenir nécrophile ? Cette meuf est à moitié


morte, tu délires, Lancaster !

Hélas, je ne suis qu’un homme faible face au péché de luxure et je dois


avouer qu’elle est plutôt mimi, la greluche. Le manque se fait sentir mais je
vaincrai !

– Jeremy ? murmure-t-elle alors dans un filet de voix à peine perceptible.


– Oui, Jeremy Lancaster, précisé-je en retirant sa main avec fermeté puis
en reprenant une distance de sécurité.
– Alors… merci, Jeremy Lancaster.

Mal à l’aise, je grogne puis m’éloigne vers le feu pour ajouter une bûche.
Ce prétexte me permet de reprendre contenance, de calmer la bête fauve en
moi et de réactiver mon masque de froide indifférence.

Qui est ce Michael ? Probablement son petit ami ou fiancé ! Elle a une
telle lueur dans les yeux quand elle prononce son prénom. Mais ça n’explique
pas pourquoi elle erre dans les montagnes à moitié vêtue et encore moins son
état.

Avec difficulté, elle se roule en boule et ramène le plaid sur elle.


J’aperçois ses pieds nus et me rends compte qu’ils sont en piteux états, eux
aussi.

Faut que je m’y colle… Pas le choix !

J’approche puis la prends dans mes bras avec précaution pour la déposer
sur le canapé.

– Je vais devoir vous soigner.

Ses paupières sont mi-closes. Elle est épuisée et, son teint, toujours trop
pâle. Il va falloir que je lui trouve de quoi se couvrir. J’ai des vêtements de
femme mais hors de question de les sortir du placard. Ils appartiennent à
Louise et je ne veux pas les voir porter par une autre.

Après être allé chercher ma boîte à pharmacie, je m’attelle à la tâche. Son


corps est couvert d’hématomes et présente de nombreuses cicatrices
anciennes. Je ne sais pas ce qu’elle a vécu par le passé mais ça ne semble pas
être une vie parfaite !

Une femme battue par son enculé de mec peut-être ?

Si c’est ça, il a intérêt à ne pas croiser ma route car je déteste ce genre de


sous-merde.
Je ne m’attarde pas davantage dans l’observation et tamponne avec un
désinfectant les endroits à vif, tout en la secouant régulièrement pour ne pas
qu’elle s’endorme. Elle doit rester avec moi, c’est essentiel pour éviter des
complications.

Peu à peu, sa peau se réchauffe et ses tremblements s’apaisent légèrement.


Je continue mes soins en changeant le bandage de son poignet puis par la
plaie ouverte de son crâne. Celle-ci est récente et plus importante que les
autres. Je pose plusieurs strips pour la refermer en espérant qu’il ne faille pas
des points de suture. Je ne suis pas un spécialiste mais a priori cela devrait
suffire. Je nettoie ensuite son visage à l’eau tiède et la débarrasse des croûtes
de sang à présent sèches.

– Que vous est-il arrivé ? demandé-je la gorge serrée à la vue de son corps
meurtri et chétif.

Elle plonge son regard dans le mien mais ne répond pas. Je peux y lire une
grande détresse mais aussi de la reconnaissance.

– Je vais m’occuper de vos pieds. C’est une très mauvaise idée de se


promener sans chaussures dans la neige, ajouté-je sur un ton plus léger en
secouant la tête.

Ses orteils sont bleus et de multiples coupures saignent sous sa plante.


Pour éviter que ça ne s’aggrave, je prépare un baquet d’eau tiède auquel je
mélange quelques gouttes de bétadine pour désinfecter et prévenir les gelures.
Après avoir assis la jeune femme en la calant avec des coussins, j’immerge
ses pieds dedans en espérant qu’il n’y ait pas de complications.

– OK. Maintenant, je vais aller vous chercher des vêtements et une boisson
chaude.

Avant de la laisser, je remonte le plaid et en ajoute un second sur ses


jambes.

– Interdit de dormir !
Elle hoche la tête sans conviction.

– Bon, je vais vous allumer la télé, ça vous aidera. Mais je ne peux pas
mettre trop fort.
– Oh, vous aussi vous observez les humains !
– De quoi ? Je ne comprends pas.
– Pourquoi pas de son ? s’enquiert-elle alors avec curiosité.
– Ça ne vous regarde pas mais, si vous posez des questions, c’est que ça va
mieux.

Sur ces mots lancés froidement, je l’abandonne pour monter à l’étage.

Mais qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu pour qu’un tel fardeau me tombe
sur les bras ? J’ai vraiment dû déconner dans mes vies antérieures… Moi qui
refuse de toucher qui que ce soit, j’ai eu ma dose pour au moins deux ans, là !

Je ne demande qu’une seule chose dans ma vie : qu’on me foute la paix !


13

Liz

J’observe mon sauveur monter l’escalier en s’efforçant de ne pas faire de


bruit.

Il est vraiment grand et costaud, je me sens minuscule à ses côtés et… en


sécurité. Curieusement, je n’ai pas peur et ses mains sur moi ne me dégoûtent
pas, contrairement aux autres humains que j’ai croisés. Il émane de lui une
force calme et quelque chose de doux. Il a beau dissimuler tout ça sous une
façade froide et cynique, je suis presque sûre que c’est un homme bien, doté
d’un grand cœur.

Un ours peut-être pas si mal léché que ça, finalement le motard !

Depuis mon réveil, je suis dans une bulle de brouillard et fonctionne au


ralenti. Je suppose que c’est normal après une balade et une sieste dans un
froid glacial. Grâce à ses soins, je me sens tout de même mieux. J’observe un
instant mes pieds plongés dans l’eau orangée et soupire avec dépit. J’espère
que je ne perdrais pas un ou deux orteils avec tout ça… C’est utile, ces trucs-
là !

J’ai la sensation d’avoir quitté Célestaos depuis si longtemps… Mon


cocon me manque.

La nostalgie m’envahit et ma gorge se serre en repensant à toutes les


épreuves que j’enchaîne depuis que je suis ici.

– Tenez !

Jeremy me sort de mes tourments en me tendant une tasse fumante. Je


l’attrape avec un remerciement timide. J’ai bien besoin de me remplir le
ventre avec quelque chose de chaud. Ma température est remontée mais j’ai
encore la sensation étrange d’être glacée à l’intérieur.

– Qu’est-ce que c’est ? demandé-je en humant l’arôme sucré.


– Un lait de poule.

Je hausse les sourcils de surprise puis m’exclame :

– J’ignorais que ces volatiles produisaient du lait !

Mon hôte se met alors à rigoler de bon cœur. Je l’observe, un peu


interloquée par sa réaction. Je ne l’avais encore pas vu sourire.

– Mais d’où sortez-vous, Anna… ? Désolée, je n’ai pas retenu votre


prénom.
– Annaelizy’AH.
– Trop compliqué ! Vous serez… Liz ! Beaucoup plus facile. Et donc cette
boisson n’a aucun rapport avec la bestiole. C’est un mélange de lait, œuf,
sucre et crème, avec une pointe de muscade. Normalement, on y met un peu
de rhum mais, vu votre état, on va éviter. C’est blindé de calories, ça va vous
retaper !

J’avale une gorgée en fermant les paupières. C’est chaud, velouté et


délicieux.

– Je n’ai jamais rien bu d’aussi bon !

Il s’esclaffe à nouveau puis me dévisage longuement en silence. C’est


presque aussi agréable que cet étrange lait mais également déstabilisant.

– Pourquoi me regardez-vous comme ça, Jeremy ?


– Eh bien… Je n’ai jamais rencontré quelqu’un comme vous.
– Ça, je le sais bien.

Un éclat amusé s’allume dans ses pupilles.

– Comment ça ?
– Les Anges ne vont jamais sur Terre.
– Les Anges, rien que ça ? Vous sous-entendez que VOUS êtes un Ange ?

Je secoue la tête puis ajoute :

– Je ne le sous-entends pas, je l’affirme. Mais je ne devrais pas parler de


cela. Vous, les humains, n’êtes pas prêts à l’accepter.
– OK, sacré ego. C’est trop tard pour ce genre de conneries. Je crois que
vous êtes très fatiguée et… moi aussi.
– Oui, terriblement.

Il se mord la lèvre inférieure avec un air songeur avant de demander :

– Il vous est arrivé quoi pour que vous vous retrouviez dans mon entrepôt
à moitié morte ?

Peu désireuse de revivre ma mésaventure, je préfère résumer sans donner


de détails :

– Je n’avais pas très envie de rester là où j’étais.


– Chez Jo ?

J’acquiesce en baissant les yeux.

– Il vous a fait du mal ? Si c’est le cas, faut me dire. On ira à la police.

Ou j’irai lui défoncer sa tronche d’alcoolo… Même si je les évite, j’estime


que les femmes doivent être traitées avec respect !

– Non, pas la peine, cela serait inutile. J’ai juste eu peur et, dans ma
panique, je suis tombée dans les escaliers. Il est effrayant et dégoûtant mais il
n’a pas eu le temps de me toucher.
– Et toutes vos cicatrices, elles viennent d’où ?
– Ce sont les marques de mes péchés passés.
– Ouais ! Vous planez complet !
– Bon… je suis vraiment très fatiguée, murmuré-je, souhaitant mettre un
terme à cette conversation.
Il grogne en récupérant la tasse à présent vide puis pousse ensuite vers moi
des habits soigneusement pliés qui dégagent une odeur fraîche de lessive.

– Enfilez ça. Ce sont des fringues à moi, ça sera un peu grand mais c’est
plus correct que votre truc de jardinier qui pue le rat crevé. Demain, on y
verra plus clair et, avec un peu de bol, vous aurez retrouvé votre lucidité. Je
vais vous conduire à la chambre d’amis.
– Oh ! Vous me considérez donc comme une amie ?
– Une amie ? M’enfin… qu’est-ce que vous racontez ?
– Vous êtes vraiment très gentil.
– Non. Pas du tout, je ne suis pas un gentil. En fait, vous ne m’avez pas
trop laissé le choix. Et vous n’êtes pas une amie mais plutôt un problème dont
je dois rapidement me débarrasser.

Son ton n’est plus le même et ce revirement d’attitude me déstabilise. J’ai


vraiment du mal à le cerner. Je prends les vêtements et me lève pour les
enfiler. Le plaid glisse alors qu’un vertige me saisit, tout se met à tourner
autour de moi. Jeremy me rattrape avant que je ne m’étale lamentablement au
sol. Je lui jette un petit sourire contrit tandis que, visiblement très agacé, il
lance :

– Mais qu’est-ce que vous faites ? C’est pas vrai !

Maladroitement, il tente alors de me couvrir au mieux. Je suis surprise de


le sentir aussi mal à l’aise.

– Habillez-vous, bordel !
– Ne soyez pas gêné, vous venez de me soigner et m’avez vue découverte.
La nudité n’est pas un problème.
– Ce n’est pas ça mais… sérieux ! Mettez ces putains de fringues !
– Je suis désolée. À Célestaos, ça ne pose pas de soucis. J’ai oublié que les
humains ont un rapport au sexe compliqué.
– Mais de quoi vous parlez, là ? Célestaos ? Et… quel problème ?
– Eh bien, les envies entre homme et femme. Je sais que vous ne gérez pas
du tout ça, ce sont les hormones et la chimie. Et j’avoue que vos mains me
procurent des sensations étranges mais plutôt agréables !
Cette fois, ses yeux s’écarquillent et je crois même deviner ses joues se
teinter de rouge sous sa barbe.

– Bon… Ça suffit pour ce soir !

Il me prend par les bras, me rassoit d’autorité sur le canapé puis me jette
les vêtements.

– La chambre est à l’étage, la première à droite. La salle de bains, juste à


côté. Débrouillez-vous seule, je vais me coucher. Et tâchez de ne pas vous
rétamer dans les escaliers et de ne plus vous balader à poil !

Je ne comprends pas pourquoi il s’énerve ainsi contre moi. Quel caractère


compliqué…

M’abandonnant dans son salon, il se retourne une dernière fois en tendant


un index menaçant :

– Une chose : demain matin, ne vous avisez pas de mettre un pied hors de
votre chambre tant que je ne suis pas venu vous chercher. Compris ?
– Pourquoi ?
– COMPRIS ?
– Oui, d’accord… Mais ne me criez pas dessus.
– Oui, je crie ! Vous allez me rendre fou !
– Papa… C’est qui la dame ?

La voix cristalline le coupe net dans ses vociférations.

Debout dans les marches, j’aperçois une fillette aux longs cheveux roux.
Elle se frotte les paupières puis étouffe un bâillement. Ravie de cette
mignonne apparition, je m’exclame en battant des mains :

– Oh ! Une petite humaine !

À Célestaos, nous ne croisons jamais d’enfants puisque nous ne pouvons


pas nous reproduire. J’ai souvent envié cette particularité propre aux vivants.
J’aime ces êtres miniatures emplis d’innocence.
Jeremy pivote précipitamment vers elle puis me jette un œil noir en
marmonnant :

– Vous, je vous retiens !

En quelques pas, il rejoint l’escalier puis somme :

– Retourne te coucher !
– Mais, papa…
– File !

Ignorant l’ordre de son père, la fillette se penche pour mieux me voir. Je


lui envoie un sourire lumineux auquel elle répond avec bonheur puis
demande :

– Pourquoi elle est toute nue ?

Mon hôte soupire puis ferme les yeux.

– Oh ! s’exclame-t-elle alors. C’est ton amoureuse ! Ouiiiii !

Je resserre un peu plus le plaid sur moi tandis que le rouge me monte au
visage. Je déteste causer des ennuis et là c’est le cas. Je suis quasiment sûre
qu’il va me jeter dehors avec un coup de pied aux fesses.

– Évidemment que non, grommelle-t-il avec une fureur contenue en


passant une main dans ses mèches brunes. Meline… On verra ça demain !
S’te plaît ! N’en rajoute pas. Obéis-moi.

Elle dévisage un instant son père de ses iris verts et n’insiste pas puis,
après m’avoir fait un signe amical, remonte se coucher. Je lui rends son geste
avec un petit rictus nerveux puis m’empresse d’enfiler les vêtements ; un
jogging et un sweat noir beaucoup trop larges mais chauds et douillets.

Jeremy m’observe en silence avec un air impénétrable. Je ne sais pas du


tout ce qui se passe dans sa tête mais je suis très mal à l’aise.

Pourvu qu’il ne me mette pas à la porte…


Nos regards s’accrochent et, pendant quelques secondes, je me perds dans
ses iris noisette. Mon pouls accélère sans que je comprenne vraiment
pourquoi. En tout cas, ce n’est pas de la peur.

– Ne vous avisez pas de foutre le bordel dans ma vie, gronde-t-il alors en


fronçant les sourcils.

Je tressaille puis réponds avec autant de gentillesse que je le peux :

– Non, ce n’est pas mon intention. Je vous suis très reconnaissante pour
tout. Meline a l’air délicieuse et…
– Elle l’est ! m’interrompt-il. Et elle est aussi une grande romantique qui
pense que j’ai besoin d’amour. Ce qui n’est absolument pas le cas. Alors, je
vais être clair : évitez-la, je ne veux pas qu’elle se monte un film !
– Votre femme n’est plus auprès de vous ?
– Sujet tabou. Plus un mot à ce propos, encore moins à la petite.

J’acquiesce en baissant le regard tandis qu’il enchaîne sur un ton glacial :

– Demain, je trouverai une solution pour que vous disparaissiez de ma


maison et de mon existence par la même occasion. Faites en sorte que nos
chemins ne se croisent plus mais surtout, surtout, n’approchez pas de ma fille.
Sur ce… Bonne nuit.
14

Jeremy

6 h 59

Je soulève mes paupières puis m’étire avec bonheur. C’est la première nuit
depuis bien longtemps que je n’ai pas fait de cauchemars. Et ça, c’est très
agréable ; pas de sueurs, pas de muscles endoloris, pas de mâchoire bloquée
par le stress et mes draps ne sont pas humides.

Je crois que ça va être une excellente journée.

Ou pas. T’as zappé ton petit… souci.

– Fais chier.

Ma bonne humeur retombe immédiatement tandis que l’image de la fluette


jeune femme traverse mon esprit.

Mais qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire d’elle ?

7 h 00

Le réveil de mon smartphone hurle brusquement sans aucune


considération pour mes fragiles tympans. Avec un grondement énervé, je
balance l’importun loin au sol. Je hais ce son et je ne lui laisse jamais le
temps de se mettre en marche ! JAMAIS. Mais là, perdu dans mes pensées, je
n’ai pas démarré mon rituel.

Il faut remédier à cela !

Je me concentre, ferme les paupières : quatre secondes d’inspiration, sept


de retenue et enfin huit d’expiration. Je réitère mon manège à plusieurs
reprises et me sens déjà plus apaisé. Je zappe le passage étirements et
craquages d’articulations et m’assois pour observer ces montagnes que j’aime
tant. La vue est imprenable et pour rien au monde je ne retournerais à la vie
citadine. Ce matin, le paysage est recouvert de blanc et offre un spectacle
époustouflant. Le givre enduit les arbres dépourvus de leurs feuilles et de
nombreuses stalactites s’amoncellent sur les branches. Les pins sont
maintenant la seule verdure présente et ploient sous les kilos de neige qui
pèsent sur eux.

Très beau mais surtout signe que les routes ne seront pas praticables avant
un moment.

Le ciel, sans nuages, laisse penser que la météo sera meilleure que la
veille. Mais je ne suis pas dupe, le temps ici est très variable et peu changer
rapidement.

Mes rideaux beiges ondulent doucement sous le léger courant d’air. Je suis
incapable de fermer ma fenêtre, même quand les températures sont glaciales.
Ça me donne l’impression d’étouffer et d’être pris au piège. Ce qui est encore
une fois un gros paradoxe par rapport à mon obsession maladive pour les
portes closes.

Tu es l’incarnation même du mot paradoxe, Lancaster !

Je passe mes chaussons puis approche de l’unique photo de famille


accrochée au mur : le portrait de mon ancienne vie, tout ce que j’ai perdu.
Louise nous enlace, Meline et moi, et tous trois affichons un sourire
lumineux. Mon épouse était mon rayon de soleil, celle qui me donnait la
force et la fureur de vivre chaque jour. Aujourd’hui, grâce à Dieu, j’ai encore
Meline mais, par moments, j’ai la sensation que ça ne suffit pas.

Quel ramassis de conneries ! Si elle t’entendait la petite !

Je pose mon front sur le verre du cadre puis ferme les yeux en inspirant
profondément. Un tremblement me traverse et ma gorge se serre. Je DOIS
reprendre mon rituel, il le faut !
L’effluve de café frais me redonne un coup de fouet et, d’un pas rapide, je
me dirige dans la salle de bains pour vaquer à mes habituelles occupations.

Après une douche et un dernier ajustement de mes mèches brunes, je me


décide à descendre et affronter les questions de ma fille. C’est inévitable, je
dois en passer par là. En comptant machinalement les marches, je glisse ma
main sur le bois lisse de la rampe puis inspire profondément l’odeur
rassurante de mon foyer, les yeux clos.

Quand je rouvre les paupières, Meline est face à moi, les bras croisés sur
son torse et me scrute les sourcils froncés.

– Tu ne vas même pas me laisser le temps de boire mon café tranquille ?


marmonné-je en la dépassant pour aller m’asseoir à ma place habituelle.

Elle me rattrape de son petit pas rapide pour me bloquer la route. Ses
pupilles pétillent de curiosité et son air buté m’indique qu’elle ne me fichera
pas la paix tant qu’elle n’aura pas satisfaction. Je me décide alors à résumer
la situation :

– Nan, ce n’est pas mon amoureuse ! Nan, elle ne restera pas et, nan, tu ne
feras pas amie-amie avec elle.

Elle ouvre la bouche puis s’exclame, outrée :

– Je ne suis plus une enfant, papa ! Dis-moi la vérité ! Elle était toute nue,
je l’ai vue !
– Meline… Alors déjà, SI, tu es une enfant et une enfant qui va arrêter
d’emmerder son père à une heure si matinale. Ensuite, cette nana est une
inconnue qui va repartir aussi vite qu’elle est venue. Elle s’est juste égarée à
cause de la tempête et si elle était… enfin… n’avait plus de vêtements, c’est
parce qu’ils étaient trempés et qu’elle avait très froid.
– T’as dit un gros mot.

Je lui jette un regard noir puis passe une main lasse dans mes cheveux.

– Pardon…
– Elle s’appelle comment ?
– Liz.
– Elle a quel âge ?
– J’en sais rien !
– Elle vient d’où ?
– Aucune idée !
– Elle a des enfants ?

Je hausse les épaules en secouant la tête pour signifier mon ignorance


tandis qu’elle enchaîne fébrilement :

– Elle est mariée ?

Je lève un index pour la faire taire, l’attrape par les bras puis la décale
fermement en grondant :

– J’en sais foutrement rien et je m’en tape ! Maintenant, laisse-moi avaler


ce café ou tu vas finir en chair à pâté !

Ses traits se crispent et une moue boudeuse se dessine.

– T’es pas gentil.


– Et, toi, bien trop bavarde et curieuse. Assieds-toi et déjeune. Tu le sais :
pas de blablas avant mes trois cafés !

En silence, elle obtempère et je peux enfin déguster ma boisson favorite.


Tout ce bordel commence sérieusement à me gonfler, vivement que tout
revienne à la normale.

Le souvenir d’Harry m’annonçant la mort de la bête et le contrat loupé de


la veille me ramènent à la triste réalité. Je risque de tout perdre, et bien que ce
soit impossible à concevoir, je dois me faire une raison : le retour à la
normale ne risque pas d’arriver. Je préfère cependant taire ces informations à
ma fille pour le moment.

Elle ne boude jamais longtemps mais j’ai du mal à supporter de la voir


contrariée.
– Eh, trésor… Je suis désolé.

Faisant mine de m’ignorer, elle se concentre sur sa tartine. Je continue


d’une voix adoucie tout en buvant mon café :

– Tu sais comment je suis le matin… un grognon relou.

Elle me jette un coup d’œil par-dessous, la bouche pincée. Je porte mon


index et mon majeur à mes lèvres et envoie un baiser dans sa direction.

– Je t’aime, Meline.

Dans un soupir, elle m’offre un petit sourire, vaincue par notre rituel, et
marmonne :

– Je t’aime, papa.
– Moi, encore plus fort.
– Et moi, plus que l’infini.

Prenant sur moi, je pose ma main sur la sienne et nos doigts s’entrelacent
brièvement. Ravie de ce contact beaucoup trop rare à son goût, elle m’envoie
alors un sourire lumineux. Nous nous regardons avec tendresse quelques
secondes puis je me résigne à détailler un peu mes aventures nocturnes :

– OK… Hier soir, après que tu t'es couchée, je suis allé faire un tour dans
l’entrepôt et j’ai trouvé Liz endormie sous la bête.
– Elle devait avoir très froid.
– Ouais et c’est pour ça que je lui ai proposé d’entrer et de se réchauffer.

Je préfère ne pas parler des diverses blessures de la jeune femme, qui ne


concernent en rien un enfant et n’aideront pas à faire avancer la situation.

– Papa… Elle a des cheveux de princesse.


– Oh vraiment, de princesse ?
– Oui. Peut-être que c’en est une !
– Non, je t’arrête tout de suite. Elle est tout ce qu’il y a de plus banal. Je
l’ai déjà croisée au village et, crois-moi, le plus vite elle sortira de notre vie le
mieux ce sera pour nous.
– C’était elle ? La dame bizarre !
– Oui…

Elle se perd un instant dans ce qui semble être une intense réflexion puis
déclare avec sérieux :

– Je l’aime beaucoup.

Elle est si innocente et adorable.

– Allez, il est temps de te mettre à ton travail d’école !


– Papa, je peux lui préparer un petit-déjeuner ? Elle doit avoir faim.

Cette idée ne me convient pas, j’aimerais éviter que ces deux-là se côtoient
de trop. Cependant, Liz va devoir se nourrir avant de repartir et je suis
d’ailleurs presque étonné de ne pas entendre de bruit à l’étage.

– Écoute, je vais déjà aller voir si elle est réveillée et on décidera ensuite.
En attendant, au boulot, jeune fille !

Elle acquiesce et se lève pour débarrasser notre vaisselle.

D’un pas lourd et sans entrain, je gravis les marches puis tape à la porte de
la chambre d’amis. Ce changement dans mes habitudes m’angoisse
profondément et, plus le temps passe, plus ma gorge se serre.

Personne ne répond, je réitère mon geste un peu plus fort.

Toujours rien.

– Liz… vous êtes réveillée ? Il va falloir vous préparer et voir comment on


peut vous ramener au village !

J’ai bien d’autres choses à faire de ma journée et ça commence à m’agacer


grandement !

– Oh ! S’il vous plaît ! Je vais entrer, ça suffit, ma patience a des limites et


vous les avez déjà trop dépassées…

Bien décidé à la bousculer un peu, je pousse le battant et me fige. Liz est


allongée à même le sol et baigne dans une flaque de vomi. Son corps frêle est
secoué de spasmes et, sa peau, si pâle qu’on la croirait translucide.

Mon cœur rate un battement et je me précipite vers elle en m’exclamant :

– Oh non, non, ça suffit les conneries, interdiction de mourir !


15

Liz

– … interdiction de mourir !

La voix de Jeremy flotte jusqu’à mes oreilles et se mélange à celle qui me


hurle encore et toujours de fuir. Les deux seules choses que je perçois
clairement sont l’image de mes iris noirs emplis de terreur qui me font face
dans l’obscurité et la souffrance qui tend chacun de mes muscles.

Après un réveil difficile, j’ai voulu me lever afin de me rendre aux toilettes
discrètement mais une nausée m’a tordu les entrailles et ensuite… trou noir.

Des mains fortes se glissent sous moi puis me soulèvent avec délicatesse.
Je n’ai plus le contrôle de mon corps et, telle une poupée de chiffon, je me
laisse porter jusqu’au lit. Ma tête tombe en arrière et la tension me quitte peu
à peu.

– Liz ? Vous m’entendez ?

Je réponds avec un gémissement plaintif, en soulevant avec difficulté mes


paupières. Je reviens petit à petit à moi et reprends le contrôle de mon
cerveau. Jeremy me dévisage avec intensité et dans ses iris noisette brille une
grande inquiétude. Après s’être redressé, il commence à faire les cent pas
dans la chambre en balbutiant :

– Bon, euh… Je dois réfléchir… Là… je ne sais pas quoi faire. Toutes les
routes sont bloquées, le réseau ne fonctionne toujours pas et… merde.

Il s’arrête à mon niveau puis continue :

– Il faut d’abord que je nettoie tout ça. Bordel, Liz, vous êtes pâle comme
la mort.

Avec douceur, il glisse ses doigts sur ma joue puis les pose sur mon front.

– Vous êtes glacée…

Il me soutient puis retire mon sweat qui dégage une odeur peu ragoûtante
de vomi. Des tremblements s’emparent de moi. J’ai terriblement froid. Il
rabat les couvertures du lit et réajuste les coussins sous ma tête.

– Voilà… ça sera mieux. Bon Dieu mais qu’est-ce qui se passe ? Je vais
chercher de quoi nettoyer le sol et votre visage. Je reviens… Bougez pas.

Il hausse les épaules puis ajoute :

– Ouais, ça ne risque pas.

Alors qu’il sort de la chambre, mes muscles se crispent à nouveau et la


souffrance réapparaît. Mes dents se mettent à claquer et à grincer. C’est
intenable et ingérable ! Un sentiment d’impuissance m’envahit et des larmes
perlent à mes yeux. Je suis prisonnière de cette enveloppe charnelle déréglée
que je déteste de plus en plus.

Mon ventre se tord, plusieurs nausées douloureuses me font rejeter un


liquide jaunâtre et malodorant. J’en avale sans rien pouvoir faire et
commence à tousser puis m’étouffer.

J’entends Jeremy ordonner à sa fille de rester en bas puis il déboule dans la


chambre avec des serviettes et une bassine en plastique. Il jette les linges au
sol sur la flaque de vomi puis se précipite pour me redresser. Le liquide
s’évacue de ma gorge et je peux à nouveau respirer librement.

– Sueurs froides, odeur âcre, tremblements, yeux vitreux, maigreur, dents


qui grincent mais pas de fièvre. Je connais ces symptômes et ça n’a rien
d’une maladie ! s’exclame-t-il en essuyant le coin de mes lèvres.

Il soulève mon bras et examine l’intérieur avec attention, un air sévère sur
le visage.

– Pas de trace ici… Juste de la poudre à sniffer alors ou des cachetons ! À


moins que vous ne soyez maline et planquiez ça ailleurs.
– Je… je ne comprends rien.
– Liz… Vous êtes une droguée en manque ! Et ça explique toutes les
conneries que vous racontez !

Je ne sais pas de quoi il parle et je m’en fiche.

Je suis mal. Terriblement mal.

Perdue dans ma souffrance, j’aperçois tout de même la bouille de Meline


dans l’entrebâillement de la porte. À pas de loup, elle approche, les traits
tendus par l’inquiétude.

– Papa, qu’est-ce qui passe ?


– Je t’ai demandé de rester où t’étais ! la fustige-t-il en se relevant
précipitamment.

Elle se fige et adopte un air coupable tandis qu’il la prend par les épaules
pour la reconduire à la sortie :

– Vas-tu m’écouter un jour ?


– Mais je veux juste aider !
– J’ai besoin de personne ! OK ? T’as capté ?

Je vois immédiatement que Jeremy regrette ses paroles blessantes. Il


soupire en frottant ses joues avec nervosité puis reprend d’une voix plus
douce :

– Je n’aurais pas dû te parler comme ça. Si tu veux vraiment m’aider,


retourne à ton travail d’école.
– Mais Liz est malade et j’ai bientôt dix ans ! Je suis grande.
– Oui, bientôt mais pas encore. Pour le moment tu fais partie des humains
à un chiffre. Et donc tu dois faire ce que te dit ton vieux paternel.
Elle croise les bras et reprend un air buté.

D’une petite voix, j’ose alors intervenir :

– J’ai terriblement soif, peut-être que Meline pourrait juste aller chercher
un verre d’eau.

Sans attendre, la fillette fait demi-tour en lançant fébrilement :

– J’y vais !

Jeremy ne dit rien mais dans ses pupilles brille une lueur glaciale.

– Ne faites pas ça !

Chacun de ses mots est prononcé avec une fureur contenue qui me fait
frémir. Toute la bienveillance qui émanait de lui quelques secondes avant a
complètement disparu. Il est redevenu le motard froid de la veille au matin.
J’entrouvre la bouche afin de me défendre et expliquer que je pensais bien
faire mais il lève un index en sifflant à voix basse :

– Ne vous immiscez pas entre elle et moi. J’ai la bienséance de vous offrir
mon toit. Ne me faites pas regretter cette décision, d’autant plus
qu’apparemment vous n’êtes qu’une camée planquée dans un déguisement
d’innocente. Vous vous êtes bien foutu de ma gueule avec vos prétendues
naïveté et gentillesse.
– Je vous promets…
– Non ! me coupe-t-il en approchant son visage du mien. Ne promettez
rien, c’est ridicule dans la bouche d’une droguée.

Je me tais, vaincue par l’épuisement. Je n’ai pas la force de me confronter


à cet homme dans son état. Ma tête retombe sur les coussins. Mon cœur
cogne vite dans ma poitrine et mes tremblements ne se calment pas, au
contraire, ils semblent s’accentuer. À ce rythme-là, je ne tiendrai pas
longtemps.

Je voulais juste désamorcer leur dispute, non pas m’attirer davantage les
foudres de mon hôte. Je ne suis vraiment pas douée en version humaine… Et
puis c’est quoi une droguée ? Même si j’ignore ce que ça signifie, je
comprends tout de même que c’est très négatif.

Je suis perdue et seule.

Cette punition est une réussite.


16

Jeremy

Assis à la table de ma salle à manger, je m’acharne depuis bientôt trente


minutes sur le clavier de mon ordinateur, à la recherche d’une connexion
Internet. Mais rien n’y fait ! Je suis totalement isolé du monde !

Chaque hiver, c’est la même chose et, j’ai beau aller gueuler auprès des
autorités locales, rien n’est entrepris pour améliorer tout ça. Il existe pourtant
un paquet de solutions : enterrer les câbles téléphoniques par exemple ! Rien
que sabler les routes plus tôt ne serait pas du luxe ! Mais les seules réponses
qu’on m’offre sont de vagues promesses et que le budget ne permet pas
d’envisager tout de suite ce genre de travaux.

Et toi ? Ton foutu budget t’autorise-t-il à perdre ainsi ton temps !

– Bordel ! Je vais te passer par la fenêtre, saleté d’ordi !

J’attrape nerveusement mon téléphone et tente pour la énième fois de la


journée de lancer un appel pour les urgences. Après plusieurs essais
infructueux, je le balance contre le mur d’un geste rageur.

Le regard de Meline empli de reproches me stoppe net dans mon pétage de


plombs. Mes épaules s’affaissent et je décide d’abandonner la technologie
pour un moment.

Je me plante devant une fenêtre puis, les mains dans les poches, observe
de gros flocons former des tourbillons. À mon grand dépit, la neige a
recommencé de tomber et, bien qu’elle me permette de garder ma fille auprès
de moi, elle m’empêche aussi de me débarrasser de cette greluche.

Je l’ai abandonnée après avoir nettoyé le sol et m’être assuré qu’elle ne


mourrait pas tout de suite. J’ai ressenti une telle déception en réalisant qu’elle
n’était qu’une paumée en manque que je n’ai aucune envie de la soutenir
davantage… Cette info a immédiatement calmé mes hormones qui
s’affolaient un peu trop à mon goût. Ce qui n’est pas plus mal finalement.

Je comprends mieux maintenant son attitude bizarre. Ce genre de personne


ne sait que mentir et manipuler à cause de leur dépendance et de leur cerveau
à moitié cramé. Je suis parfaitement au courant puisque mon propre frère
nous a fait vivre l’enfer pendant ses jeunes années. Son addiction a d’ailleurs
brisé notre famille et l’a transformé petit à petit. Il s’est mis à mentir, à nous
voler pour se payer ses doses et même à être violent… Mes parents
préféraient fermer les yeux, se soumettant au règne de la terreur qu’instaurait
Jimmy. Après avoir tenté de les faire réagir, j’ai préféré fuir cette famille
pour me construire loin d’eux.

Mais ta fille n’est pour rien dans tout ça…

Je jette un œil à Meline concentrée sur un livre de mathématiques puis


propose :

– Petite pause ?

Avec un cri de joie, elle ferme son bouquin puis s’écrie :

– On va faire un bonhomme de neige ?


– J’ai franchement la flemme, là.
– S’il te plaît !
– On verra plus tard. Meline… je suis désolé d’être aussi nul comme père.

Ses sourcils se lèvent de surprise et, sans que j’y sois préparé, elle bondit
et me serre de toutes ses forces dans ses petits bras. Je me fige, incapable de
lui rendre son étreinte, bloqué par l’un de mes nombreux
dysfonctionnements.

Parfois, je me déteste.

Parfois ?
Non, tout le temps en réalité. Depuis cinq ans, j’ai perdu toute estime de
moi-même, d’autant plus quand mon quotidien, réglé comme du papier à
musique, est chamboulé par une inconnue.

– T’es le meilleur papa du monde ! murmure-t-elle, toujours pressée contre


moi.

Une avalanche d’émotions contradictoires me tombe dessus et je recule


d’un pas pour reprendre contenance. Je ne peux pas être sentimental !
Impossible ! Je dois être fort, capable de la protéger contre tous les dangers
de ce monde. Je ne peux pas me ramollir.

Mais… qu’est-ce que je l’aime… Mon trésor, ultime lueur de ma vie.

– Désolée, je ne voulais pas t’embêter avec mon câlin.

Ses yeux brillent de détresse et je m’empresse de changer de sujet afin de


ne pas aller plus loin sur cette pente sensible.

– T’as bien avancé sur ta leçon ?


– J’ai presque fini.
– OK, parfait, tu arrêteras là pour aujourd’hui. Je vais aller jeter un œil à
l’entrepôt et ensuite on mangera. Mets le couvert.
– Et Liz ?

Je tressaille, ignorant quelle réponse je peux donner à mon innocent bébé.

– Elle va venir à table avec nous ?


– Je ne crois pas, non.
– Elle a quoi ?
– Je ne sais pas mais elle ira bien et pourra partir dès que le temps le
permettra.
– Elle a vraiment l’air très gentille, papa. Elle pourrait pas rester un peu ?

Incapable de lui offrir une réponse calme et adaptée, je tourne les talons et
sors de la maison. Meline a l’habitude de mon caractère maussade et
changeant. Elle ne cherche jamais à me retenir quand elle sent que j’ai besoin
d’air et de solitude.

Dans le fond, je pense aussi que mon invitée indésirable n’est pas si
mauvaise. J’ai vu dans son regard une grande bienveillance, et même si les
drogués sont des menteurs, je suis quasiment persuadé qu’elle ne simulait
pas. Cependant, je refuse de m’attarder sur son cas. Elle perturbe ma fille.

Toi, également, reconnais-le !

Je rejette ma conscience qui ose mettre en avant des choses que je préfère
refouler.

Cette nana n’est qu’une victime de notre société malade ; trop fragile pour
affronter une existence rude où seuls les plus endurcis s’en sortent.

Je me croyais fort avant le drame.

Et je me plantais.

Intérieurement, je suis brisé, j’en suis conscient. Chaque jour que Dieu
fait, je revis les ultimes instants de Louise. Je revois la lumière dans ses yeux
verts vaciller puis s’éteindre sans que je ne puisse rien y faire. Ça tourne en
boucle, sans arrêt, cette impuissance effroyable, cette culpabilité qui me
ronge… Un cauchemar éveillé qui ne prendra probablement jamais fin !

Ses derniers mots ont été pour moi : « Protège notre bébé. »

Pas de « je t’aime » ou « sois fort », non, une unique pensée, noyée dans la
douleur, pour son enfant. Et je me dois de faire en sorte que notre trésor ne
revive plus jamais une expérience aussi traumatisante.

La traversée de la cour s’avère être une épreuve assez sportive. La neige


s’est amoncelée sur plus de cinquante centimètres et je m’enfonce
profondément à chaque pas. J’aurais dû penser à déblayer un chemin mais
Liz m’a complètement détourné de ma routine et de mes occupations.

En râlant, je dégage les congères qui se sont formées devant la porte


d’entrée métallique puis m’échine sur le mécanisme de la serrure, bloquée par
le gel.

Quel bordel ! Pourquoi j’ai choisi cette région isolée dans les hauteurs ?

– Parce que j’adore…

Je grogne puis force davantage sur le battant.

– … ces foutues montagnes ! Fait chier !

Mon cri se perd dans l’immensité du paysage qui m’entoure et finalement


la porte cède dans un grincement. L’odeur de bois sec mêlée à la sève
m’inonde et j’inspire en fermant les paupières. J’aime cette ambiance
forestière. Mon agacement retombe et j’entre dans l’entrepôt plongé dans le
noir. Par miracle, l’électricité fonctionne encore et, de toute façon, en cas de
panne, j’ai mon groupe électrogène capable de nous alimenter sans soucis un
long moment.

Les néons s’allument en clignotant puis se stabilisent. Je ne perds pas de


temps et fonce jusqu’à la bête. Cette machine m’a coûté un bras et je n’aurais
pas les fonds suffisants pour engager des professionnels pour la réparer. Si je
ne peux pas le faire moi-même, ou avec l’aide d’Harry, la suite risque de
s’avérer compliquée. C’est un des principaux organes de l’exploitation. Elle
permet l’écorçage des troncs bruts, les grumes, qui arrivent sur le site après
avoir été coupés dans la forêt. Une fois l’écorce retirée, les bois sont ensuite
emportés au sciage où ils sont débités en sections de plusieurs longueurs puis
en planches plus ou moins épaisses, selon la demande des clients. La bête est
également équipée d’un scanner qui détecte les morceaux de métal qui
pourrait se trouver dans les arbres et casser les pièces parfois délicates de
certaines machines. Depuis qu’on l’a, elle nous a évité bien des déboires et
fonctionne sans heurts.

Du moins… jusqu’à hier !

Et il fallait qu’elle se décide à m’emmerder un jour de tempête mais


surtout quand cette Liz me tombe dessus.
Je glisse mes paumes sur la machine comme pour la flatter puis tourne le
levier de mise en tension. Les voyants s’allument et le bip de fonctionnement
sonne, comme d’habitude ; rien ne semble déconner à première vue. Mais
lorsque je tente de le lancer, le moteur tousse mais ne démarre pas.

– Allez, ma belle… Vas-y ! Tu peux pas me faire ça !

Après un second essai infructueux, je me décide à prendre un outil pour


ouvrir les différents capots et espérer comprendre ce qui cloche. Ce n’est
peut-être rien.

Ne rêve pas mec, t’es en mode poissard, là !

En me penchant pour retirer une vis, un éclair argenté attire mon regard. À
la place exacte où se cachait Liz la veille se trouve un petit collier. Je le
ramasse puis l’observe, sourcils froncés. C’est une chaîne à laquelle est
accroché un médaillon de forme arrondie. Une paire d’ailes angéliques
surmontée d’une auréole y est finement gravée.

Ce bijou doit probablement être à la jeune femme, je n’imagine pas Harry


porter ce genre de fantaisies. Quelque chose me dérange dans cette trouvaille
et me perturbe énormément ; comme une sensation de déjà-vu.

Je fouille dans mes souvenirs mais rien ne me revient.

Sans le lâcher des yeux, je m’assois avec un soupir, désarçonné par une
vague d’émotions.

Peut-être devrais-tu être un peu moins con…

La vue de cet objet si minuscule entre mes doigts me rappelle la fragilité


de sa propriétaire. Cette nana étrange est peut-être ma rédemption, un moyen
de m’améliorer et de revenir parmi les vivants. Il y a longtemps, quand je
pensais encore que tout était possible et que la vie valait le coup, je croyais
aux signes du destin ; et elle en est indéniablement un. Pour le pragmatique
que je suis devenu, cette idée frôle le ridicule mais quelque chose en moi
vient de se fissurer à la vue de ce bijou égaré ; égaré… comme elle.
L’image de ses magnifiques iris noirs traverse mon esprit et je prends alors
une décision qui risque de totalement bouleverser mon existence.

Je vais l’aider et faire en sorte qu’elle retrouve son véritable chemin.


17

Liz

Recroquevillée sous les couvertures, je m’efforce de maîtriser les


tremblements incessants de mon corps. Ma mâchoire est si crispée que j’ai
l’impression que je ne pourrais plus jamais desserrer les dents. Jamais de
toutes mes existences je n’ai connu pareille souffrance. Tout du moins, pas de
ce dont je me souviens. J’ai la sensation d’être vidée de toute mon énergie
vitale, incapable de sortir de ce lit aux draps humides. Un voile de
transpiration âcre recouvre mon épiderme et des nausées me plient
régulièrement en deux.

Ma mémoire n’est pas beaucoup plus reluisante, noyée dans une brume
persistante. Au moins, je n’ai plus ces horribles flashs mais jusqu’à
quand… ?

Pour couronner le tout, Jeremy me déteste et va me mettre à la porte dès


qu’il le pourra. Que vais-je pouvoir bien faire, seule et abandonnée, dans ces
montagnes enneigées ?

Un sanglot comprime ma gorge et des larmes brûlantes glissent sur mes


joues. Cette fois, toute ma positivité a disparu et je ne suis plus rien qu’une
humaine au bout du rouleau.

– Liz ?

Avec difficulté, je me retourne et vois Meline debout dans l’embrasure de


la porte, un bol fumant entre les mains. Mal à l’aise, elle se dandine d’un pied
sur l’autre et n’ose apparemment pas avancer davantage.

J’inspire profondément et me redresse un peu sur les coussins en


m’efforçant de sourire. Elle a attaché ses longs cheveux roux en deux nattes
qui retombent sur ses épaules et porte une salopette en jean beaucoup trop
large pour elle. Elle est vraiment adorable et sa bouille ronde me réchauffe le
cœur instantanément.

– Viens, entre.

Ravie, elle approche, dépose la boisson puis m’observe, les sourcils


froncés, un long moment.

– Je trouve que tu es jolie, déclare-t-elle alors avec sérieux.


– Merci, c’est très gentil. Mais je ne pense pas que ton papa soit d’accord
pour que tu viennes me voir.
– Il est dehors avec ses machines. Je voulais juste t’apporter un chocolat
chaud. Quand je suis malade, papa m’en fait toujours et ça m’aide à guérir.

Bien que la boisson dégage une odeur délicieuse, je suis presque sûre de
ne pas pouvoir en avaler une seule gorgée sans la régurgiter aussitôt. Je suis
très touchée par son geste mais dissimuler mes tremblements me demande un
effort considérable. Je ferme les paupières puis respire à nouveau
profondément plusieurs fois. Sa petite main chaude se pose sur mon front
avec douceur.

– Tu es très froide. Moi, quand je suis malade, je suis bouillante à cause de


la fièvre. C’est bizarre. T’as quoi, Liz ?

Je rouvre les yeux puis avoue :

– Je l’ignore mais j’espère que ça passera très vite. C’est sûrement à cause
de mon séjour dans le froid. Sais-tu ce qu’est… une droguée ? Ton papa m’a
appelée ainsi tout à l’heure.

Elle soulève ses sourcils, étonnée, puis réfléchit un instant.

– Ce n’est pas très bien.


– Parce que ?
– Eh bien, la drogue, ça fait du mal à ceux qui en prennent. C’est interdit !
Papa me l’a dit.
– Mais je ne comprends pas le rapport avec moi.

Elle hausse les épaules pour m’indiquer son ignorance et dit avec
conviction :

– Moi, je suis sûre que tu es une princesse qui s’est perdue. Je le vois dans
tes yeux.
– Une princesse comme dans les livres ? Celles qui portent de très belles
robes ?

Elle hoche la tête avec ferveur, contenant difficilement son excitation. Je


me retiens de lui avouer mon appartenance au monde angélique. Je ne
souhaite pas lui causer un choc. Je réprime un nouveau tremblement et
remonte la couverture sur moi. Mes dents grincent si fort que j’ai peur
qu’elles se déchaussent.

– Tu veux que j’aille chercher papa ? T’as pas l’air bien du tout.
– Non ! Je ne préfère pas, il serait en colère de savoir que tu es venue me
voir.

Elle s’assoit à mes côtés, les traits tendus par l’inquiétude, puis murmure :

– Maman aurait su quoi faire. Elle s’occupait toujours bien de moi quand
j’étais malade.

Une tristesse intense teinte sa voix et j’oublie mes déboires pour me


concentrer sur la petite fille. Je prends sa main puis la presse en silence tandis
qu’elle m’explique :

– Elle est morte la veille de Noël quand j’avais quatre ans.

Son aveu me serre le ventre. J’avais compris que sa mère ne se trouvait


plus auprès d’eux mais pas que c’était aussi dramatique. Elle baisse les yeux
puis continue d’une voix à peine perceptible :

– Des fois, je ne me souviens plus comment c’était quand elle était là.
Une larme perle puis trace un sillon brillant sur sa peau. Certaines
douleurs sont incommensurables et rien ne pourra jamais totalement les
effacer. J’essuie sa joue du bout de l’index puis relève son menton :

– Tu ne dois pas culpabiliser pour ça, tu étais toute petite. L’important est
de ne pas oublier l’amour qu’elle te donnait. L’amour est tout ce qui compte
en ce monde.
– Je voudrais que tu restes avec nous !

Sa déclaration pleine de sincérité et de spontanéité m’émeut


profondément, hélas, je me rends compte que cette enfant espère beaucoup
trop de ma présence ici. Comme me l’a dit Jeremy, elle souhaite qu’il trouve
une compagne et je comprends mieux pourquoi maintenant.

M’imaginer dans ce rôle est tout bonnement impossible. Je ne suis pas


faite pour les histoires d’humains, encore moins les choses romantiques.
J’ignore presque tout dans ce domaine. De plus, je repars d’ici quelques mois,
voire plus tôt si les Archanges décident d’alléger ma peine.

Et son père ne te supporte pas… N’oublie pas !

C’est effectivement un détail qui fait que je ne peux pas laisser cet espoir
insensé à Meline. Elle me dévisage de ses yeux verts dans l’attente de ma
réaction. Je m’efforce de moduler ma respiration laborieuse tout en affichant
une expression sereine.

– Je ne resterai pas. Vous ne me connaissez pas tous les deux, tu ne dois


pas imaginer des choses aussi rapidement.
– Peut-être mais je sais que papa serait très heureux si tu ne partais pas.
– Tu te trompes, il ne m’apprécie guère et c’est normal. J’ai bouleversé
vos habitudes.
– Si, il t’aime bien, je l’ai vu dans ses yeux !

Je soupire, attristée de devoir détruire ses illusions enfantines.

– Je comprends ton désir d’avoir une présence féminine à la maison mais


il faut laisser du temps à ton papa. Et un jour prochain, je suis persuadée qu’il
trouvera une personne qui saura prendre soin de vous deux.

Contre toute attente, elle se fend d’un sourire mutin puis déclare avec
assurance :

– C’est clair ! Et elle est déjà là !

Je m’apprête à protester quand la large silhouette de Jeremy apparaît à la


porte, entièrement vêtu de noir. Je me ratatine, tête baissée, et me prépare à
affronter la tempête qui ne manquera pas de me tomber dessus. Son visage
s’assombrit quand il voit Meline assise sur le lit. Je peux presque discerner
des éclairs traverser ses yeux. La fillette se met brusquement sur ses pieds en
balbutiant des excuses. D’un geste de la tête, il lui indique qu’elle doit partir.
Elle obéit sans attendre et, après m’avoir jeté un dernier regard désolé,
s’enfuit dans le couloir.

Jeremy me toise alors d’un air impénétrable. Je me sens si vulnérable face


à cet homme à la musculature impressionnante. Il pourrait m’écraser d’un
seul de ses poings s’il le voulait. Ses mèches brunes sont ébouriffées et ses
mains présentent quelques traces noires de graisse. Il suit mon regard et
sursaute en voyant les saletés.

– Ne bougez pas, je reviens ! m’ordonne-t-il en fronçant les sourcils.

Il tourne les talons puis disparaît à son tour. J’entends de l’eau couler puis
ses pas résonnent à nouveau dans ma direction. Cette fois, il ne reste pas dans
l’embrasure et approche. Il s’est soigneusement recoiffé et ses doigts sont
propres. À ma grande surprise, il s’assoit sur le bord du lit à une distance
respectable.

Des tremblements me secouent toujours et ma peau est luisante de


transpiration. Je ne suis vraiment pas présentable. Mal à l’aise, je lutte pour
garder les paupières ouvertes. Je suis complètement épuisée et, s’il m’envoie
encore des méchancetés, je ne saurais pas me défendre.

Il dégage une odeur de savon et de menthe ; c’est plutôt agréable. Je


discerne aussi une légère fragrance de cuir que j’avais déjà sentie lors de
notre rencontre.

Il remet en place une dernière mèche rebelle avant de prendre la parole


d’un ton hésitant :

– Je… En fait, j’ai peut-être été un peu… comment dire ? Un peu trop…

Il se mord la lèvre inférieure en évitant mon regard. Cette attitude gênée ne


colle pas avec le personnage froid et plein d’assurance que je connais.
Quelque peu décontenancée, je me redresse tant bien que mal dans l’attente
de la suite.

– Bon voilà, j’ai balancé des trucs pas forcément… cool et je n’ai pas à
vous juger, je ne connais pas votre passé ! En fait, je voudrais… Bordel… Je
suis une brute.

Je souris légèrement puis demande d’une voix douce :

– Vous essayez de me présenter des excuses ?


– Ouais.
– Vous êtes tout pardonné.

Nos regards se croisent enfin et s’accrochent. Ses iris se déclinent en


différentes nuances de brun et quelques éclats dorés y sont disséminés.
L’espace d’un instant, je me perds dedans.

Et… l’espace d’un instant… je me sens mieux.

Il toussote et se relève en frottant ses paumes sur son jean, toujours mal à
l’aise. Je pense qu’il n’est pas un habitué de ce genre d’exercices et ça lui
coûte énormément.

D’une voix rauque, il m’annonce alors :

– Écoutez, Liz, je… je vais vous aider. Ne me demandez pas pourquoi


mais je vais le faire.

Mon cœur rate un battement. J’ose à peine croire ce que j’entends. Il ne va


pas m’abandonner à mon sort ? Réellement ?

Il attrape la couverture, la jette plus loin sur le lit et me tend la main :

– On va vérifier toutes ces blessures et discuter mais d’abord je pense


qu’une douche s’impose.
18

Jeremy

Quand elle glisse sa petite main dans la mienne, une onde de chaleur me
traverse. J’abhorre les contacts humains mais, avec elle, c’est étrangement
supportable. J’ai même l’impression que je les provoque, plus ou moins
inconsciemment.

Perdue dans mes vêtements bien trop larges pour sa morphologie de


souris, Liz paraît encore plus chétive et fragile. Son teint cadavérique et les
cernes qui creusent son visage n’arrangent rien. Tête baissée, regard éteint,
elle est vraiment dans un état pitoyable. Et je ne parle pas de cette odeur âcre
qui émane d’elle… La même que celle de mon frère lors de ses tentatives de
sevrage ; quand son corps évacuait les toxines de son organisme.

Je l’aide à se mettre sur ses pieds puis pas à pas la guide jusqu’à la salle de
bains. J’ouvre le robinet d’eau chaude de la baignoire, ajoute un trait de gel
douche parfumé à la noix de coco puis lui tends un ensemble de serviettes
propres.

Appuyé contre le rebord du lavabo, son corps crispé est secoué de


tremblements. Elle semble sur le point de défaillir. Je ne vais pas pouvoir la
laisser seule, ou je risque de la retrouver noyée.

Gêné de la situation, je grogne puis demande :

– Vous êtes capable de vous déshabiller ?

Elle hoche la tête puis entreprend de retirer le sweat noir. Je me retourne


brusquement, le souffle court. La pièce n’est pas très grande et je me plante
donc face à la porte, les bras croisés sur le torse.
– Quand vous aurez fini d’enlever vos vêtements, entrez dans la baignoire.
Et dépêchez-vous, je n’ai pas envie d’y passer la matinée.

Mon ton bourru cache en réalité un trouble que je m’efforce de dissimuler.

– C’est bon ?
– Je suis dans l’eau, oui.

Je pivote lentement et constate avec soulagement qu’elle est de dos, assise,


tête basse dans le bain fumant. Malgré la température élevée, elle tremble
toujours. Ses longs cheveux flottent à la surface et, quand elle bouge un peu
pour attraper le gant de toilette posé sur le rebord, son dos se dévoile. Ma
gorge se serre à la vue de ses omoplates saillantes. Je peux compter ses
vertèbres sans difficulté et sa peau blanche est striée de plusieurs cicatrices
plus ou moins anciennes.

– Bordel, Liz…

Je m’agenouille près d’elle puis demande :

– Que vous est-il arrivé ?

Elle me lance un regard en coin puis marmonne une réponse inintelligible.


Son souffle est saccadé et ses paupières papillonnent. J’entends ses dents
grincer, symptôme typique des camés en manque.

Je prends le gant pour lui passer dans le dos avec précaution. J’ai la
sensation qu’au moindre effleurement elle pourrait se casser. Elle soupire
puis, les yeux clos, pose son front sur ses genoux repliés.

Une chose est sûre : cette nana a connu des moments difficiles.

Je mouille ensuite ses cheveux puis les shampouine rapidement. Grâce à


Meline, je suis rodé à ce genre d’exercice. Bien qu’elle soit assez grande pour
se débrouiller seule maintenant, j’ai fait ces gestes à de multiples reprises,
même quand Louise était encore à nos côtés. J’ai toujours adoré prendre soin
de ma fille.
J’attrape le pommeau de douche, ouvre l’eau puis vérifie la température :

– Vous pouvez mettre votre tête en arrière ?

Liz acquiesce en silence puis se penche. Tout en rinçant le savon, je


m’attarde sur ses lèvres pleines et rosées aux coins relevés, sa peau lisse et
pâle à l’aspect satiné, ses longs cils noirs recourbés qui encadrent ses yeux
légèrement tombants en forme d’amande, son front haut, ses pommettes
saillantes et ses oreilles si petites qu’on dirait celles d’un enfant. Je dois
quand même avouer qu’en dépit de sa maigreur et de son étrangeté, elle est
très belle et possède un charme particulier qui ne me laisse pas indifférent.
Elle dégage une aura d’innocence et de naïveté que je n’ai jamais vue chez un
adulte et qui me touche énormément.

Joue-t-elle un rôle afin de m’amadouer ? Peut-être… Ma méfiance reste en


alerte.

– Allons-y, faut pas trop s’attarder.

En évitant de la regarder, j’attrape la grande serviette puis la tends entre


nous tandis qu’elle se redresse avec difficulté. Je l’aide à s’enrouler dedans
puis à sortir de la baignoire. Quand ma paume l’effleure, elle a d’abord un
mouvement de recul puis se laisse finalement aller. Nos visages sont à
quelques centimètres l’un de l’autre et je peux lire dans ses iris de la
reconnaissance. Mon pouls s’emballe sans que je puisse l’en empêcher.

Ah non, couchez les hormones ! N’importe quoi !

Je déglutis puis grommelle :

– Faut sécher tout ça, sinon vous allez aggraver votre état !

Je l’assois sur le rebord de la baignoire et entreprends de frotter sa longue


chevelure à l’aide d’une seconde serviette. Je continue ensuite en démêlant
ses mèches une à une tant bien que mal puis sors le sèche-cheveux du
placard. Elle a un mouvement de recul en voyant la machine et je lève un
sourcil, amusé :
– Vous êtes phobique des appareils électriques ?
– Qu’est-ce que c’est ?
– Vous plaisantez ?

Je comprends à son visage inquiet que, non, elle ne plaisante pas.

Qui de nos jours ignore ce qu’est un sèche-cheveux ? La réponse est


simple : personne, en tout cas, pas aux US !

Je suis à deux doigts d’imaginer que Liz est une extraterrestre fraîchement
débarquée de sa soucoupe volante. Ou… qu’elle a voyagé dans le temps et
vient d’une époque lointaine, très lointaine !

Ou peut-être bien d’un univers parallèle ?

Mon côté pragmatique me rappelle à l’ordre brusquement. C’est tout


simplement une paumée qui plane toujours à quinze mille.

– OK. Alors… faut pas avoir peur, ça fait du bruit et ça souffle du chaud.
Ne bougez pas.

J’ai presque l’impression de parler à un enfant. Pendant le quart d’heure


qui suit, je m’échine à chasser toute l’humidité de sa tête. J’aime quand tout
est nickel. Liz ne dit rien et se contente de patienter, toujours secouée de
tremblements.

Je sais qu’il va lui falloir au moins une semaine pour que ses symptômes
de manque s’apaisent et qu’elle retrouve figure humaine. Quant à son
manque mental, j’ignore combien de temps ça durera. Elle aura probablement
besoin d’un traitement et d’un suivi.

Ses cheveux sont très doux, je prends presque du plaisir à les coiffer en
une longue natte. Si la situation n’était pas si compliquée et que je n’étais pas
un cas désespéré, je trouverais ce moment agréable.

Tu ne te complais pas un peu dans ton malheur ?


Je repousse cette pensée. La vie m’a détruit et il n’y a pas de retour en
arrière possible. Réussir à affronter chaque journée, me lever, maintenir notre
quotidien et prendre soin de Meline est déjà un exploit en soi.

Mais le temps file, mec, tu comptes rester un bloc de glace sans émotion
toute ta vie ?

Ce n’est pas ainsi que j’imaginais vieillir mais… probablement.

Après que Liz a passé des vêtements propres, je jette un œil à ses pieds
maltraités par le gel. Fort heureusement, ils ont retrouvé une couleur normale
et, avec une crème adaptée, tout rentrera dans l’ordre. Je vérifie sa blessure au
front qui me semble plutôt en bonne voie de guérison, tout comme celle de
son poignet. Celle-là me met particulièrement mal à l’aise me ramenant au
jour du drame. Tout comme ma femme, Liz a judicieusement découpé sa
peau. Dans le bon sens, celui qui entraîne une mort certaine en quelques
minutes. Si elle avait creusé davantage, elle n’aurait tout simplement pas
débarqué dans ma vie… Quelqu’un l’a empêchée d’atteindre son but à temps.
Louise n’a pas eu cette chance. J’éloigne les images de mon épouse
agonisante puis m’exhorte au calme.

J’inspire, souffle et déclare :

– Ça a l’air d’aller. Vous prendrez un bain à chaque fois que vous en aurez
envie ou besoin, ça vous soulagera.

Je sais que plonger dans l’eau chaude calme temporairement les effets du
sevrage. Et effectivement ses muscles semblent un peu moins crispés et ses
tremblements ont diminué.

– Venez, on descend, annoncé-je alors.

Elle me jette un regard surpris puis s’enquiert :

– Vous avez changé d’avis ! Ça ne vous dérange pas ?


– Si je propose, c’est que c’est OK. Faites-vous toute petite et ça le fera.
Je passe un bras autour de ses épaules pour la soutenir tandis que nous
descendons marche après marche, doucement. Aucune envie de la ramasser
en vrac en bas des escaliers…

Une bonne odeur de nourriture flotte dans l’air et mon estomac grogne de
contentement. Meline a dressé la table et nous attend avec un sourire ravi sur
son visage.

Liz se fige puis avoue :

– Je ne pense pas pouvoir avaler quoi que ce soit.


– Oh, eh bien, vous allez vous forcer.
– Non, je ne préfère pas…
– En fait, je ne vous laisse pas le choix, manger vous fera du bien.

Je la conduis fermement jusqu’à la table et l’assois d’office face à une


assiette. Je prends place à mon tour en remerciant ma fille puis déclare :

– Bien. Puisque j’ai décidé de jouer les bons Samaritains, nous allons avoir
une discussion. Je parle, vous écoutez. Il est temps d’établir des règles !

Je me serre avec enthousiasme une grosse dose de frites et de salade verte


puis ajoute un des trois steaks que Meline a fait griller à la perfection. La
coquine avait prévu que je finirais par céder et permettrais à Liz de descendre
manger avec nous.

Je saupoudre un peu de sel puis me fige quand je vois son regard plein de
reproches posé sur moi.

Fait chier… J’ai zappé les bonnes manières !

Je ne suis plus sociable depuis longtemps et la bienséance me passe parfois


au-dessus. Je grogne puis repose ma fourchette en proposant :

– Liz, vous voulez quoi ?

Elle observe les plats sans entrain puis désigne la viande. Un peu surpris
de son choix, je lui sers tout de même la pièce de bœuf dans son assiette.

– Autre chose ?

Elle secoue la tête puis attrape le steak avec ses doigts et croque dedans à
pleines dents. Nous l’observons, bouches bées, tandis qu’un petit filet
rougeâtre coule sur son menton. Meline s’esclaffe et je lui jette un œil noir.
Inutile d’encourager cette nana dans ses délires.

Je prends mon couteau puis le secoue devant le nez de mon invitée.

– Ceci être couteau. Ceci aider vous à manger correctement et non pas
comme un Cro-Magnon.

Cette fois, Meline éclate de rire et Liz s’immobilise en rougissant.

– Désolée, je ne suis pas habituée à vos coutumes.


– Mais… quelles coutumes ? On ne mange pas chez vous ?
– En réalité, nous nous nourrissons principalement d’énergie et d’amour
mais on trouve que c’est très agréable d’avaler quelque chose de solide de
temps en temps et si on omet le fait que c’est du cadavre et que…

Je pose bruyamment mon couvert sur la table, pour stopper l’avalanche de


conneries qu’elle est en train de débiter.

– Sérieux, je veux bien vous aider mais ne me poussez pas à bout avec vos
affabulations. En gros, vous vous taisez et vous ne faites que ce que je vous
autorise. Compris ?

Elle baisse la tête puis murmure :

– Je n’ai pas faim de toute façon.


– Oh, croyez-moi, vous allez manger. De gré ou de force.

J’avale quelques frites puis enchaîne d’un ton ferme :

– On va établir les règles et tout ira très bien ensuite. D’abord, la base dans
cette maison est que tout doit être rangé. Une place pour chaque chose et
chaque chose à sa place. OK ?

Liz hoche la tête sans oser me regarder.

Je désigne son assiette puis somme :

– Mangez, Liz ! Et avec votre fourchette, merci. Second point : draps et


serviettes sont changés et lavés une fois par semaine. Le ménage est fait tous
les jours. Si vous vivez là, vous devrez mettre la main à la pâte. Meline vous
expliquera. Je suis… assez pointilleux à ce niveau.

Ma fille lui sourit puis dit :

– T’inquiète pas, papa fait juste semblant d’être un monstre.


– Eh… Ne la déconcentre pas, s’il te plaît. Ensuite, une règle essentielle :
On ne m’aborde pas avant mon troisième café de la journée ! Vous risqueriez
votre vie. Et tant qu’on parle de moi, je vous interdis de poser des questions
personnelles ou de fouiner dans mes affaires ou celles de Meline. Vous n’êtes
que de passage dans notre existence, donc pas de rapprochement trop poussé.

En disant cela, j’espère être clair quant à mon désir de solitude. Il


manquerait plus que cette greluche imagine quoi que ce soit avec moi ;
amical ou… d’amoureux.

– Et pour finir, l’entrepôt vous est interdit, tout comme ma chambre. Je


crois que j’ai fait le tour ? Meline, tu vois des choses à ajouter ?

Cette dernière toussote puis, avec un sourire mutin, déclare :

– Oui, des tonnes. Pas d’animaux dans la maison, ça salit. Les portes
doivent être fermées et aucune trace de poussière n’est acceptée. Pas de
vêtements qui traînent ou d’objets personnels. Il faut retirer les chaussures et
les ranger dans le placard de l’entrée et interdiction de crier ou parler trop
fort. Tout est verrouillé dès que la nuit tombe, volets compris. Il faut donc
être rentrée avant. Et… plein de petits trucs que tu apprendras vite.

Quand Meline énumère tout cela de sa voix enfantine, je comprends


qu’elle a énormément de mérite à me supporter. Je suis devenu parano et
maniaque, limite intolérant.

Limite ? Nan, totalement ! C’est d’un psy dont t’as besoin ou… de tirer un
coup peut-être ?

Je ne peux pas nier que mon corps le réclame… mais mentalement je n’en
suis pas capable. Et je survis très bien ainsi. Et survivre est le bon terme. Ça
fait bien longtemps que je ne vis plus.

Toujours aussi pâle, Liz nous observe en silence, probablement dépassée


par tout ce que je viens de lui balancer. Je la comprends, je le serais pour
moins que ça.

– Mangez ! ordonné-je à nouveau. Merci, Meline, pour ces… précisions.


Pour conclure, vous devrez vous faire toute petite, voire invisible, et tout ira
bien. Oh, une dernière chose : plus de mensonges ou d’affabulations. Je veux
savoir d’où vous venez et qui vous êtes. Et ça, c’est non négociable. OK ?
19

Liz

Que je raconte tout ?

Cette dernière règle m’interpelle. Je ne dois rien demander de personnel à


Meline ou Jeremy mais, à l’inverse, il faudrait que je me dévoile entièrement.
Non, ça me semble très injuste et je déteste l’injustice.

Grâce au bain chaud, je me sens mieux et trouve donc suffisamment de


courage pour protester.

– Il y a un point avec lequel je ne suis pas… OK.

Jeremy relève la tête de son assiette, sourcils froncés, puis rétorque :

– Oh, vraiment ? Je suis curieux d’entendre ça.


– Si je dois parler de moi, alors je crois que ça serait normal que ça aille
dans les deux sens.

Un petit sourire sarcastique apparaît sur son visage.

– Non, lâche-t-il simplement avant de retourner à son repas.


– Juste non ? m’exclamé-je, un peu offusquée de sa réaction. Comment ça,
non ?
– Ça me semble très clair, ma jolie. Vous n’êtes pas en position d’exiger
quoi que ce soit.

Meline souffle bruyamment puis marmonne :

– Papa…
– Toi, n’interviens pas !
– Arrête d’être méchant ! lance-t-elle alors fébrilement en ignorant sa
remarque. Tu n’es pas comme ça ! Avant, tu étais gentil et…

Il tape des deux mains sur la table puis se lève en envoyant sa chaise buter
dans le mur. Tout comme moi, la fillette sursaute puis se recroqueville tandis
qu’il rugit :

– AVANT ! Tu as tout dit, ma fille ! Avant, c’était avant et ça ne sera plus


jamais comme ça ! Accepte-le et ne me tiens pas ainsi tête devant les gens !

Ses larges épaules se soulèvent au rythme de sa respiration bien trop


rapide. Je ne comprends pas pourquoi il se met dans un tel état pour une
simple remarque. Je ne crois pas avoir dit quelque chose de mal… Cet
homme d’apparence froide cache en réalité un tempérament hypersensible,
changeant, et probablement de terribles blessures. Je peux le voir dans ses
yeux. Sa douleur est presque palpable.

Mon empathie s’allume et ma nature profonde d’Ange réapparaît, j’ai


soudain très envie de découvrir ses secrets et de les soutenir tous les deux.
Après tout, c’est mon rôle et ma raison d’être : aider les humains à affronter
les épreuves. De Célestaos, nous le faisions grâce à nos prières mais, là, je
peux le faire en direct.

Ma punition ne recouvrerait-elle pas en réalité ce à quoi je suis destinée,


tout simplement ?

Meline, ne semblant pas se formaliser davantage de la réaction violente de


son père, termine ses frites puis lèche le sel de ses doigts avec application.
Décontenancée par leurs attitudes, j’abandonne ma viande et en grignote une
à mon tour du bout des lèvres. C’est plutôt bon et curieusement je n’ai pas
envie de régurgiter !

Jeremy reste un instant figé puis relève la chaise tombée pour la remettre
en place avec soin en grommelant :

– Vous m’avez coupé l’appétit. Meline ?


– Oui, je débarrasse et range tout, t’inquiète pas.
Il disparaît par la porte d’entrée après avoir enfilé ses bottes et son gros
manteau, sans un regard en arrière. La petite attend qu’il ait refermé puis
vient s’asseoir près de moi.

– Tu sais, il n’est pas comme ça en vrai, papa.


– Oui, j’en suis sûre et je ne lui en tiens pas rigueur. C’est déjà très
généreux à lui d’accepter que je reste un peu dans votre maison.
– Je suis contente que tu sois avec nous. La fin d’année est toujours dure
pour lui.

Ses iris brillent de tristesse. Émue, je glisse doucement une main sur ses
cheveux en demandant :

– Et pour toi ?

Elle hausse les épaules en ravalant ses larmes :

– Moi… je ne me souviens plus trop de tout ça.


– Je sais qu’il m’a interdit de te poser des questions mais pas de t’écouter.
Alors, si tu veux me parler, je suis là.

Ses traits se tendent, en proie à de multiples émotions.

– Je crois qu’il n’aimerait pas.

Je n’insiste pas, me contentant de l’observer débarrasser et faire la


vaisselle en silence.

Je me sens assez en forme pour la rejoindre vers l’évier puis attrape un


second torchon afin de l’aider à terminer. Elle m’offre un sourire
reconnaissant et s’esclaffe alors que je suis à deux doigts de tout faire tomber
en essayant de ranger les verres. L’ambiance pesante s’allège un peu et
finalement nous nous affalons toutes les deux dans le sofa en cuir du salon.

– Tu veux regarder un film ? propose-t-elle alors avec gentillesse. Non,


attends, en fait, j’ai une meilleure idée.
Elle court fouiller dans un placard mural que je n’avais encore pas
remarqué puis revient chargée d’une paire de bottes rouges doublées de
moumoute et d’une doudoune d’hiver de la même couleur flashy.

Elle me les tend en expliquant :

– C’était à ma maman, je pense que ça t’ira.


– Tu veux qu’on sorte ?
– Si t’as envie, on pourrait aller faire un bonhomme de neige ?

Cette idée me paraît tout à fait amusante mais j’ai peur de ne pas tenir le
coup très longtemps. Je suis faible et par moments mes tremblements me
crispent de nouveau.

– Je ne sais pas si je peux…


– Juste quelques minutes alors ! Oh, s’te plaît !

J’entends tellement d’espoir dans sa voix que je ne peux tout bonnement


pas lui refuser. J’acquiesce et prends les équipements pour les enfiler. Meline
saute de joie et s’empresse d’aller elle aussi se couvrir chaudement.

Le premier pas que je fais dehors est plutôt désagréable. La lumière


attaque ma rétine et le froid s’immisce par le col de mon manteau. Mais très
vite, l’air pur et vivifiant des montagnes me donne la sensation de me
réveiller d’un long sommeil. J’observe un moment les vallons recouverts de
pins enneigés qui s’étendent à perte de vue. L’entrepôt dans lequel je me suis
abritée de la tempête la veille se dresse plus loin en contrebas. Entièrement
construit en bois et métal, il est entouré d’une multitude de troncs d’arbres
empilés. Plusieurs engins sont garés côte à côte à l’arrière du bâtiment ;
inactifs probablement à cause de la météo.

C’est beau et, pour la première fois de mon existence, j’ai la curieuse
impression de voir le monde tel qu’il est. Les souvenirs de Célestaos sont
flous mais je n’ai jamais ressenti ces sensations de majestuosité et de liberté.
Malgré mes débuts difficiles, je me demande si je ne pourrais pas prendre
goût à cet endroit.
Une boule glacée atterrit dans mes cheveux, suivie de près par le rire
cristallin de Meline.

– Touchée ! Arrête de rêver ! Viens !

Je suis la fillette sur le côté de la maison, où la neige est un peu moins


épaisse. Arriver jusque-là se révèle laborieux et épuisant, et c’est
complètement essoufflée que je l’écoute me donner des instructions
désordonnées.

Son babillage finit de happer le peu de force qu’il me reste et un vertige


s’empare de moi. Je ne comprends pas ce qu’il m’arrive et ça commence à
m’inquiéter. Après qu’il s’est atténué, je rouvre les yeux puis tente de prêter
main-forte à ma nouvelle amie. Cette dernière, totalement concentrée sur sa
tâche, ne s’est pas aperçue de mon malaise passager. Elle est si mignonne
avec ses pommettes rougies par le froid et ses nattes qui dépassent de son
bonnet mauve.

Alors qu’elle s’active en discutant joyeusement, je vois Jeremy au loin


refermer la porte coulissante de l’entrepôt. Ma gorge se serre. Sa silhouette
suffit à me troubler et je ne crois pas que ce soit uniquement de la crainte. Je
me relève et l’observe avancer vers la maison à pas mesurés, luttant contre
l’épaisse couche de neige. Plus je côtoie cet homme plein de complexité et
plus je perçois en lui une lumière chaude et rassurante, emplie de bonté.

Et moi, je me sens comme un papillon : irrémédiablement attirée.

Hélas, ces pauvres créatures finissent très souvent avec les ailes brûlées et
accessoirement… mortes. Et c’est d’autant plus troublant que je n’ai jamais
eu d’émotions de ce type. Il m’intrigue et me touche. Cette idée pourrait
m’effrayer mais ce n’est pas le cas. Et même si je ne réussis pas vraiment à
mettre de mots sur mon ressenti, je n’ai pas envie que ça s’arrête.

– Tu rêvasses encore, Liz ! s’écrie soudain Meline en sautillant. Regarde,


j’ai presque fini !

J’abandonne à regret l’objet de mes pensées pour observer l’œuvre de la


fillette qui attend mon avis avec fébrilité. Une grosse boule, surmontée d’une
seconde plus petite, des bras en branche de bois sec et des cailloux en guise
d’yeux constituent ce qui ressemble davantage à un étrange monstre issu d’un
cauchemar plutôt qu’à un avenant bonhomme de neige.

– Quel talent, mon trésor.

La voix masculine qui retentit dans mon dos me serre le ventre et je pivote
précipitamment pour me retrouver face à mon hôte. Bras croisés sur le torse,
il contemple avec un air admiratif la sculpture de neige. Son manteau d’hiver
le fait paraître encore plus large et grand. Il est fier de sa fille et ça fait plaisir
à voir.

– Vous ne devriez pas être dehors, continue-t-il en s’adressant alors à moi


sur un ton protecteur.

Il se tait soudain puis son regard me balaye de haut en bas. En un quart de


seconde, ses traits se tendent puis durcissent. Ses sourcils se froncent et ses
lèvres se crispent.

Qu’est-ce que j’ai encore fait… ?

Meline comprend sans qu’il ait à dire quoi que ce soit. Elle se place entre
nous et explique :

– Elle n’avait pas d’habits chauds ! Et les tiens sont beaucoup trop grands
pour elle ! J’ai pensé qu’on pouvait lui prêter les affaires de maman… juste…
prêter. Papa, s’il te plaît…

Il blêmit tout en continuant de me scruter, mâchoires serrées et souffle


court.

– Il ne fallait pas ? balbutié-je en me sentant à nouveau comme une souris


face à un chat.

Ses yeux plongent dans les miens et je peux y lire un intense désespoir ; si
intense que je le reçois comme un uppercut dans l’estomac.
Tu n’aurais pas dû, si tu avais une once de cervelle, tu aurais anticipé
cette erreur !

Me voir dans la tenue de sa défunte épouse est probablement


insupportable. J’ai mal pour lui et le pire c’est que je me sens totalement
impuissante à réparer ma faute.

Son regard se perd à l’horizon puis, d’une voix éteinte, il murmure alors :

– Non, Liz. Il ne fallait pas.


20

Jeremy

Voir cette magnifique jeune femme dans les bottes et le manteau de Louise
me bouleverse tellement que je ne réussis pas à reprendre contenance. Mon
esprit s’élève et se perd dans une avalanche de douloureux souvenirs pleins
de projets, de rires et de joie. C’est d’autant plus intense que décembre
approche et que ce mois de l’année était le plus sacré pour ma famille. Nous
adorions décorer notre appartement et nous promener en ville pour admirer
les vitrines.

Hélas, il y a cinq ans, c’est devenu le pire. Louise nous a quittés la veille
de Noël et depuis nous ne le célébrons plus.

Je me pétrifie lentement comme si Méduse m’avait touché de sa main


maudite. L’inquiétude brille dans les yeux de Liz, et Meline me parle,
probablement pour se justifier, sans que je l’entende vraiment.

Tandis que je m’égare dans le déluge qu’est devenu mon cerveau, deux
paumes tièdes se posent sur mes joues avec une telle douceur que je les sens à
peine ; comme si une plume m’effleurait.

Mes paupières papillonnent et je plonge alors dans l’océan d’ébène qui me


dévisage avec intensité. En temps normal, j’aurais déjà sauté en arrière,
réprimé un frisson de dégoût, voire balancé un juron, mais pas là. Pour la
première fois depuis longtemps, j’ai la sensation que quelqu’un comprend ma
douleur. C’est complètement insensé mais, en même temps, si évident.
Depuis toutes ces années, seule ma fille a partagé ma peine et j’ai érigé,
autour de moi, une protection si épaisse que personne n’est capable de
m’approcher assez près pour me cerner.
Mais elle, cette nana que je connais à peine, elle a plongé dans mon âme.
C’est presque flippant. Aurait-elle des pouvoirs magiques ? Ou bien m’a-t-
elle ensorcelé avec un rituel vaudou ?

Tu perds la boule, là, mec ! Réveille-toi !

Je recule d’un pas pour échapper à ses mains. Mon cœur bat comme un
cinglé et j’ai envie de lui hurler de se détendre, que c’est inutile de s’affoler !

Cependant, bien qu’elle soit à l’origine de ma brève crise, Liz m’a au


moins aidé à revenir sur terre. Je suis encore une fois passé à deux doigts de
perdre les pédales. Je ne peux plus me le permettre ! Je refuse de risquer à
nouveau la garde de Meline.

Cette dernière m’observe les yeux emplis de larmes. Avec un petit sourire
forcé à son intention, je hoche la tête pour lui signifier que ça va et demande :

– Est-ce qu’une carotte pour finaliser ton œuvre t’intéresserait ?


– Oh oui !

Il y a un tel soulagement dans son cri… Parfois, je suis vraiment un sale


con qui ne mérite même pas l’honneur d’être père !

– Il y en a dans le bac à légumes du frigo. Tu peux aller en prendre une.

Tandis qu’elle court en direction de la maison sans attendre son reste, je


reporte mon attention sur Liz qui m’observe toujours avec un air craintif.

– Je pense qu’il est temps qu’on parle en toute franchise.


– Je le pense également.
– Je mets un film à Meline et vous rejoins dans la verrière près de la
cheminée.

Liz acquiesce et j’ajoute à voix basse :

– Et rangez tout ça dans le placard. Ces affaires ne doivent plus jamais


sortir de là.
Je ne peux empêcher mon ton de durcir et inspire un coup pour ne pas
laisser revenir cette colère sourde qui bouillonne encore en moi.

Colère contre elle, ou contre cette vie qui te fait vivre l’enfer… ?

En réalité, je n’ai pas besoin d’un psy pour comprendre que la haine qui
me brûle le bide est dirigée contre moi et que je me contente de la retourner
contre tous ceux qui m’approchent d’un peu trop près.

– Et voilà ! Alors, t’en penses quoi, papa ? s’exclame soudain Meline,


revenue de la cuisine sans que j’y prenne garde.

Le bonhomme est à présent orné d’un gigantesque nez orange en forme de


pointe. Je prends mon écharpe et mon bonnet puis les installe avec précaution
sur l’étrange créature de neige.

– Maintenant, il est parfait !

Meline saute de joie puis me lance un sourire ravi. Elle pose ses doigts sur
ses lèvres et me souffle un baiser. Je lui rends la pareille, le cœur serré
d’amour, puis lui propose :

– Harry Potter ?
– Génial ! Tu regardes avec moi ?
– Je voudrais parler avec Liz un petit moment mais je te rejoindrai après.
– OK, cool !

Côte à côte, nous nous dirigeons vers la maison en galérant à chaque pas.
J’aime ce temps mais il faut avouer que ça n’a pas que de bons côtés.
Heureusement, le ciel est dégagé et la météo a annoncé une amélioration pour
les jours à venir. La vie va reprendre son cours, du moins, jusqu’à la
prochaine tempête de neige.

– Papa…
– Oui ?
– Essaye d’être gentil avec Liz.
– J’vais pas la bouffer, hein…
– Essaye juste, s’il te plaît.

Je referme la porte dans notre dos puis m’agenouille vers ma fille pour
planter mon regard dans le sien.

– Je sais que je ne suis pas facile. Mais je vais m’améliorer. Je te l’ai


souvent dit mais je te promets que ça arrivera. Aussi sûr que le soleil se lève
chaque matin ! OK ?
– OK, répond-elle d’une petite voix émue.

Elle s’apprête à me prendre dans ses bras mais réprime son élan, peu
désireuse de me mettre à nouveau mal à l’aise. Je lui suis tellement
reconnaissant de prendre autant soin de moi. Elle est déjà si mature…

Trop peut-être ?

Après avoir pendu mon manteau et soigneusement nettoyé mes bottes, je


vérifie que tout est rangé puis lance le film du plus célèbre des sorciers. Je
décide ensuite de faire couler deux cafés pour nous réchauffer, Liz et moi. En
croisant mon reflet dans le chrome du frigo, j’aperçois mes mèches hirsutes et
ma barbe bien trop longue. Il faudrait vraiment que je fasse quelque chose si
je ne veux pas finir par ressembler à un ours.

Un jour… peut-être, quand j’aurai le courage de m’attaquer à cette


broussaille !

Les villageois ont bien raison de m’appeler le bûcheron. Il ne me manque


plus que la chemise à carreaux pour compléter le tableau du parfait homme
des bois ! Elle est loin l’image du jeune trader en pleine expansion, du citadin
moderne toujours habillé à la mode… C’était dans une autre vie et finalement
je ne la regrette pas tant que ça. Et puis ça ne m’empêche pas d’exercer ma
maniaquerie maladive.

Chargé des tasses fumantes, je traverse le salon puis emprunte le couloir


qui mène à l’arrière de la maison. Ce dernier débouche sur la grande pièce
construite à moitié sur l’intérieur et à moitié sur l’extérieur. La façade
donnant sur les montagnes est entourée de larges baies vitrées, d’où le nom
de verrière. Une multitude de plantes en pot donne à l’endroit une ambiance
zen et nature. Ma fille les chérit comme s’il s’agissait de petits animaux et ça
fonctionne… Elles sont luxuriantes !

Liz est assise sur le sofa installé au centre, les genoux repliés contre elle.
Elle est perdue dans l’observation du paysage et ne m’entend pas entrer. Je
m’autorise un court instant pour la détailler. Son profil fin se découpe dans la
lumière du jour qui décline, ses longs cheveux tombent sur ses épaules en
vagues douces. Elle est terriblement pâle et semble si minuscule… si fragile.

Avoue que t’as envie de la protéger cette… greluche paumée.

Je fronce les sourcils en voyant son corps se crisper dans un tremblement.


Ses symptômes sont revenus en force. Dès que les routes seront praticables,
je l’emmènerai chez le médecin afin de savoir si quelque chose peut la
soulager et s’il est possible de faire des analyses.

Je toussote pour la prévenir de ma présence puis pose les boissons chaudes


sur la table basse. Je prends le soin de mettre des sous-verre en bois brut afin
de ne pas laisser de traces.

Maniaque jusqu’au bout des ongles, Lancaster !

– Café ? lancé-je en désignant les tasses.

Elle jette un œil curieux puis attrape l’une d’elles pour en humer l’effluve.

– Vous ne connaissez pas non plus ?


– Non mais quel arôme étonnant !

Dubitatif, je grogne puis la délaisse un instant pour raviver les flammes de


l’antre. La cheminée est notre principal système de chauffage et suffit à
maintenir une agréable température dans toutes les pièces de la maison,
même pendant les périodes les plus froides. Bien que ça demande un
entretien régulier, c’est le moyen le plus économique qu’il existe, d’autant
plus avec le métier que j’exerce. J’ai le bois gratuitement et à volonté.
Avec l’aide du soufflet, les flammes se ravivent dans un grésillement.
J’ajoute ensuite trois bûches supplémentaires puis retourne auprès de ma
mystérieuse invitée.

Elle me sourit et ses petites fossettes creusent ses joues blanches. Avec un
geste du menton, je désigne le café puis demande :

– Vous aimez ?

Elle plisse le nez en avouant :

– C’est plutôt immonde en vérité. Mais quelque chose me pousse à le


boire ! C’est inexplicable.

Sur ces mots, elle porte la tasse à ses lèvres et avale une petite gorgée avec
une grimace.

– Bien d’accord ! m’esclaffé-je en attrapant la mienne. C’est l’effet café


ça… dégueulasse mais addictif.
– Oh, tout à fait ça ! Nous avons un point en commun ! s’exclame-t-elle.
– Vous et le café ? J’en doute pas…

Je ne peux empêcher ma remarque sarcastique de sortir tandis qu’elle


ouvre de grands yeux.

– Et que voulez-vous dire par là ?

Que tu m’attires autant que tu me révulses, Liz aux iris d’ébène…

Je fais taire ma petite voix intérieure et grommelle :

– Rien.

Elle n’insiste pas et continue de siroter sa boisson les paupières mi-closes.


Je m’étale sur les coussins puis pose mes pieds sur la table en lançant :

– Venons-en aux faits, j’ai d’autres choses à faire. Commencez.


Elle relève le visage de sa tasse, les sourcils levés.

– Pourquoi moi ? Allez-y, vous.


– Très bien… Alors faisons comme dans les jeux de société. Le plus jeune
démarre.

Je suis à peu près sûr de mon coup. Elle doit avoir au moins cinq ans de
moins que moi. Avec un sourire mutin qui lance une samba enflammée dans
mes entrailles, elle me rétorque alors :

– Je gagne, je suis bien plus vieille que vous en réalité. Je vous écoute,
Jeremy.

Je soupire puis baisse les armes face à son charme innocent. Je n’ai même
pas envie de demander ce qu’elle sous-entend.

C’est parti pour la séance psy gratos !


21

Liz

– Je me suis marié à Louise. On a eu Meline. Louise est morte. Je suis


devenu un vieux con solitaire au doux surnom de Bûcheron.

Je repose mon café puis observe Jeremy qui évite soigneusement mon
regard. Sa mâchoire carrée est crispée, ses doigts serrent sa tasse avec force,
une veine bat sur sa tempe ; signes incontestables d’une grande nervosité. Je
me doute que ça doit être difficile pour lui mais ça ne peut que lui faire du
bien de s’ouvrir un peu.

Son sous-pull noir à col roulé laisse deviner ses muscles puissants. Je ne
m’étais jamais attardée sur ce genre de détails auparavant mais je dois avouer
que c’est plutôt plaisant.

J’approche la main de son torse, curieuse de savoir si c’est aussi ferme que
ça paraît.

– Vous faites quoi, là ?

Son ton froid me stoppe immédiatement dans mon geste irréfléchi. Je


range précipitamment mes doigts aventureux puis balbutie :

– Rien.
– Hum… Ne faites pas des trucs louches comme ça.
– Pardon… c’était involontaire. Et sinon c’est tout ?
– De quoi, « c’est tout » ?
– Votre histoire. On a dit qu’on se parlerait franchement.
– Je viens de le faire.
– Non, vous venez de résumer votre vie en quatre phrases. Et la dernière
me semble un peu… dure.

Il pose sa tête sur les coussins, ferme les yeux puis, sans prendre en
compte ma remarque, annonce :

– À vous, je suis tout ouïe.


– Non !

Il se redresse, les sourcils froncés.

– Mais vous avez fini de me contrarier sans arrêt ! Je viens à peine de vous
rencontrer et vous… vous…
– Je, quoi ?
– Vous… Eh bien… vous me rendez dingue !
– C’est vous qui ne jouez pas le jeu.

Il se rembrunit brusquement puis soupire.

– Ça n’a rien d’un jeu pour moi. Étaler mon passé n’est pas quelque chose
que je fais régulièrement. Jamais en fait.
– Vous l’avez proposé.
– Oui, pour que vous parliez de vous ! Je vous accueille chez moi tout de
même !

Il se tait et réfléchit en me dévisageant longuement.

– On va se tutoyer. Trop de vous, on se croirait chez les bourges.

Un frisson me secoue et je me recroqueville davantage sur moi-même.


Bien que les flammes soient hautes et la température douce, j’ai toujours cette
sensation de froid intérieur que je ne réussis pas à calmer. Une sensation de
vide, comme s’il manquait quelque chose à mon organisme.

– T’es gelée encore… Attends.

Il s’éloigne puis fouille dans un tiroir de commode et revient les bras


chargés d’un plaid.
– On n’en manque pas ici. En plein hiver, les températures peuvent
descendre très bas.

Quand il le pose sur moi, ses doigts frôlent les miens et son expression se
trouble. Contre toute attente, il s’agenouille en me dévisageant avec une
intensité nouvelle puis m’ordonne :

– Fais ce que tu voulais faire tout à l’heure !


– Je… pardon, je ne suis pas sûre d’avoir compris.
– Si, t’as compris. C’est juste… une sorte d’expérience. Fais-le.

Je déglutis péniblement puis approche ma paume de son torse. Je


tremblote pitoyablement sans oser le toucher. Il prend alors ma main pour la
coller contre lui, probablement agacé de ma timidité. Sa chaleur m’imprègne
et un nouveau vertige s’empare de moi. Et cette fois, ce n’est pas à cause
d’une quelconque maladie !

Oh, zut ! Aussi ferme que ça en a l’air… ! On dirait du faux !

Je sens les battements de son cœur s’affoler à travers le fin tissu. Le mien
suit le même chemin et je comprends alors que mes cellules subissent un
bouleversement chimique. Je l’ai lu tellement de fois dans les livres sur les
humains ! Mais le vivre est très différent.

C’est donc cela, ressentir du désir !

Je comprends que ça fasse perdre la tête à pas mal de monde. Ça me donne


presque la sensation de m’envoler.

Jeremy met fin à notre contact puis se rassoit plus loin dans le sofa, une
expression indéfinissable gravée sur le visage. Dommage, j’aurais bien aimé
prolonger cette découverte.

Il croise ses doigts, baisse les yeux puis commence alors à parler d’une
voix éteinte.

– J’ai rencontré Louise à l’université de Stanford quand je n’étais qu’un


jeune coq qui enchaînait les conquêtes d’un soir. Elle venait de France et son
petit accent m’a immédiatement fait fondre. Elle a été ma première et unique
relation sérieuse. Nous nous sommes mariés dès nos diplômes de finance
obtenus. Peu de temps après, j’ai accompli l’exploit d’entrer à Wall Street où
je suis devenu rapidement ce qu’on appelle un golden-boy. Je bossais comme
un acharné et l’argent coulait à flots. Mon ambition n’en finissait pas, ce
n’était jamais assez, mes dents rayaient le parquet, je m’en rends compte
aujourd’hui. Mais Louise aimait ça, on était pareils. Je suis originaire du
Montana et nous nous étions promis d’y revenir dès que nous aurions mis
assez d’argent de côté. Histoire de se poser au calme. Meline a été…
disons… qu’elle n’était pas prévue dans nos plans et Louise a dû faire une
pause dans sa carrière pendant sa grossesse. Elle l’a mal vécu… mais je
n’étais pas présent pour la soutenir et j’ai préféré faire l’autruche en me
planquant au bureau.

Il se prend la tête à deux mains puis souffle longuement. Je ressens sa


douleur comme si elle était mienne.

– Le temps a passé, la petite est arrivée et a mis du soleil dans notre


existence. Tout était parfait… On a fini par emménager dans le Montana où
on a acheté ce domaine loin de tout. Notre rêve… Espace et paix. On a placé
le reste de notre argent pour assurer nos vieux jours et ceux de Meline. Hélas,
je n’ai pas su m’arrêter et j’ai continué de bosser pour une succursale de la
côte ouest, pris dans la course aux millions. Je n’étais pas souvent présent
mais ça ne semblait pas déranger ma famille. Et… il y a cinq ans, un matin
d’octobre, Louise a disparu en laissant notre fille seule à la maison. C’est
notre aide ménagère qui l’a récupérée en larmes… Ce jour-là, j’étais encore
au bureau à amasser une fortune déjà bien assez grosse. Il y a eu des enquêtes
et tout le bordel… mais les flics n’ont pas retrouvé sa trace. C’était l’enfer.
La veille de Noël… Louise est… elle est revenue à la maison.

Il étouffe un juron puis balance un coup de pied dans la table basse qui
glisse plus loin. Je reste silencieuse, comprenant sa peine et préférant me faire
toute petite.

– Quand j’ai vu sa silhouette derrière la porte, j’ai respiré de nouveau. Elle


était là, vivante. Mais lorsqu’elle est entrée en titubant, j’ai compris que ça
n’allait pas. En vérité, elle s’était vidée de son sang et le fait qu’elle réussisse
à tenir debout relevait du miracle. Elle avait les poignets tranchés sur vingt
centimètres, personne n’aurait pu la sauver. C’est… c’est ce qu’ont dit les
médecins légistes. Ce matin-là, elle est morte dans mes bras, comme si elle
avait attendu d’être auprès de moi pour se laisser partir. J’ai vu la vie quitter
ses yeux, j’ai… je n’ai rien pu faire ! Sa peau était déjà glaciale…

Une larme roule sur sa joue et je me glisse vers lui, ignorant l’épuisement
qui ralentit chacun de mes mouvements. Avec douceur, j’essuie du pouce le
sillon humide. Il tressaille et s’écarte en fuyant mon regard puis continue :

– Les flics ont dit… qu’elle avait été torturée et… et d’autres choses que je
ne souhaite pas évoquer. Des salopards ont fait du mal à ma femme parce que
j’ai préféré amasser des tunes et elle a fini par mettre fin à ses jours ! Mais
pourquoi ? POURQUOI ? J’en avais pas besoin, j’avais déjà tout… Mon
bonheur était là, sous mes yeux.

Il se lève et marche jusqu’aux baies vitrées. Sa large silhouette se découpe


sur le paysage quasiment plongé dans l’obscurité. Les bras croisés, il ne dit
plus un mot mais je vois à ses épaules qui se soulèvent au rythme saccadé de
sa respiration qu’il est bouleversé et peine à reprendre contenance.

C’est ta faute… Tu as voulu qu’il te raconte.

J’ai très envie d’aller vers lui, de poser mes mains dans son dos pour tenter
de lui donner du réconfort grâce à mon énergie angélique mais il risque de
me rejeter, je préfère me tenir à l’écart. Et puis, vu mon état lamentable, je ne
crois pas être en mesure de lui offrir quoi que ce soit.

Comme pour confirmer mes pensées, un tremblement me secoue


violemment et mes dents se serrent sans que je ne puisse les en empêcher.

Je n’en peux plus…

Je m’affaisse sur le canapé, sans force. Jeremy se retourne et se précipite


vers moi. Il me dévisage un instant, les yeux encore brillants de souffrance
puis marmonne :

– Ce n’est pas ce soir que tu vas me raconter ton joli conte pour enfants.

Il pose rapidement le dos de sa main sur mon front puis fronce les sourcils.

– T’es toujours glacée… Toutes ces saloperies que t’as prises t’ont bien
bousillée… Mais crois-moi, tu n’échapperas pas à mes questions. Tu voulais
connaître mon passé, c’est chose faite, j’espère que t’es satisfaite.

Je ne trouve la force que de murmurer ces trois mots :

– Je suis désolée.

En silence, il me soulève pour m’emmener jusque dans ma chambre.


Contre son torse puissant, je m’abandonne, protégée, à l’abri de tout. Je
ferme les yeux et respire avec délice son effluve cuir mentholé, profitant de
chaque seconde blottie au creux de ses bras.

Je pourrais réellement me faire à cette existence.

Il me dépose doucement sur mon lit puis me recouvre de plusieurs couches


de couvertures.

– Je vais prendre soin de toi, Liz. C’est ma rédemption pour mes conneries
passées et, cette fois, je serai à la hauteur.
22

Jeremy

6 h 59

J’attrape mon mobile pour arrêter le réveil puis m’étire de tout mon long
avec un sourire satisfait. Je dors mieux. Beaucoup mieux ! Mes cauchemars
me foutent la paix et ça me fait un bien fou.

Je pensais que balancer mon passé à une inconnue allait amplifier le


phénomène mais il semblerait que la présence de Liz ne soit pas si néfaste
que je l’avais prévu au départ. Aider cette nana me remet les pieds dans la
réalité et me sort la tête de mes sombres pensées.

7 h 00

L’écran de mon téléphone m’indique que le réseau est revenu !

Yes ! Retour à la vie moderne, Lancaster !

J’envoie un SMS à Harry afin de savoir s’il revient au travail aujourd’hui.


Les machines ont eu assez de repos, il est temps de reprendre du service,
surtout avec l’arrivée de l’hiver. Nous produisons du bois de chauffage en
parallèle des planches et les ventes vont doubler, voire tripler, grâce aux
retardataires qui n’ont pas prévu leurs stocks.

Je lisse soigneusement les draps de mon lit puis entame mon 4/7/8 avec
application.

Rien ne doit perturber mon rituel.

7 h 15
Debout à ma fenêtre, comme chaque matin, je me perds dans l’immensité
des montagnes. Cela fait cinq jours que je me suis livré à Liz, et bien que ça a
été une rude épreuve, je me sens allégé d’un poids. Je ne dis pas que tout est
merveilleux mais que peut-être la vie m’est moins insupportable. Elle ne s’est
que très peu levée depuis notre tête-à-tête et semble avoir des nuits agitées. Je
l’entends parfois crier et sangloter dans son sommeil. Je prends soin d’elle
comme je le peux en la nourrissant et l’hydratant au mieux, épongeant son
corps courbaturé et en l’aidant à se plonger régulièrement dans des bains
chauds. Tout cela, je l’ai vécu avec mon frère et je suis, hélas, habitué à gérer
ce genre de tristes situations. Nous n’avons pas poursuivi notre conversation
mais je compte le faire dès qu’elle sera à même de me répondre avec lucidité.

Les cars scolaires n’ont encore pas repris le service mais je suis presque
sûr que les routes seront praticables ce matin. J’ai donc décidé de conduire
moi-même Meline à l’école et d’en profiter pour passer voir le médecin du
village avec Liz ; médecin qui s’avère être mon oncle et père de substitution.
Ça ne m’enchante pas de remettre ma fille en classe, cependant je dois me
rendre à l’évidence : elle tourne en rond et sortir un peu lui fera le plus grand
bien. Elle n’est pas comme son vieux bûcheron solitaire de paternel : elle
aime les gens, elle.

L’odeur rassurante de café flotte jusqu’à mon nez et je clos les paupières
pour inspirer profondément.

Tout est en ordre, tout va bien.

7 h 20

Je sors de ma chambre, ferme la porte dans mon dos puis me dirige vers la
salle de bains en comptant machinalement mes pas. Alors que j’étouffe un
bâillement, je rentre dans Liz qui arrive à contresens dans le couloir.

– Putain ! Vous pouvez pas faire attention !

Le matin, il ne faut pas se trouver sur mon chemin et, sans aucune
délicatesse, je la réprimande comme s’il s’agissait d’une enfant :
– Les règles, Liz ! Les règles ! J’veux parler à personne avant mon
troisième café et rien ne doit déranger mes habitudes. Il faut vous ancrer ça
dans le crâne !

Elle m’observe comme une souris apeurée, perdue dans un de mes


peignoirs trop grands pour elle. Elle est si mignonne avec ses yeux emplis de
cette innocence enfantine et, je dois bien l’avouer, ça me soulage de la voir
sur pieds.

Je soupire puis marmonne :

– Vous allez mieux ?


– J’ai cru qu’on se tutoyait.
– Ouais, bah j’suis pas encore réveillé… TU vas mieux ?
– J’ai pris un bain et, oui, je me sens beaucoup mieux ce matin. Merci.
– OK. Cool.

Je la pousse puis reprends mon chemin. Elle m’a déjà trop retardé et une
angoisse sourde pointe son nez. Quand j’ouvre la porte de la salle de bains, je
me fige en voyant le sol humide, le miroir embué et une serviette posée sur le
rebord de la baignoire.

Je fais brusquement demi-tour et rugis les dents serrées :

– Liz !

Elle accourt de son pas encore hésitant puis tente de se justifier avec
fébrilité.

– Je suis désolée, j’allais ranger. Je ne suis pas habituée à faire des


corvées. Désolée… vraiment… je…
– Oh, chut. Silence. Ramasse tout ça !

Tandis qu’elle s’empresse de remettre de l’ordre, je compte les secondes


qui passent inexorablement.

Tic-tac tic-tac, ça y est, c’est le bordel dans ta tête !


Je trépigne sur place en réprimant mon envie de l’attraper par le col pour
la jeter dans le couloir. Quand enfin ma salle de bains retrouve son ordre, elle
se plante devant moi et me dit avec une assurance étonnante :

– Jeremy, je ne veux pas gêner et je vais faire de mon mieux. Il me faut


juste un peu de temps pour comprendre les habitudes humaines. C’est
nouveau pour moi, alors sois un peu indulgent.

Je secoue la tête, peu enclin à écouter ses délires à cette heure matinale
mais surtout, SURTOUT, sans avoir plusieurs cafés dans l’estomac.

– OK. Donc, on discutera de tout ça mais pas tout de suite. Et pour info, je
fais preuve d’une immense, non, incroyablement gigantesque indulgence à
ton égard. Maintenant, dehors.

À chaque mot qui sort de ma bouche, je me dis que j’agis encore et


toujours comme un con, hélas je ne réussis pas à les empêcher de sortir ! Elle
ouvre la bouche mais je désigne la porte en fronçant les sourcils.

– SORS ! S’il te plaît. Oh, et je vais t’emmener voir le médecin, alors faut
qu’on te trouve une tenue correcte.
– Le guérisseur d’humain ? D’accord, c’est gentil.
– Non, pas gentil. Je… un guérisseur ?

Je ne peux m’empêcher de sourire face à cette nouvelle étrangeté et mon


angoisse recule de quelques pas.

– Mais d’où sors-tu, toi… ? murmuré-je en la contemplant, troublé par sa


beauté et sa personnalité que je ne parviens pas à cerner.

Personne n’a réussi à me faire cet effet depuis bien longtemps. C’est à la
fois agréable et agaçant. J’ai quand même peur que toutes ces saloperies lui
aient un peu grillé le cerveau…

Elle hausse les épaules puis m’offre son adorable sourire à fossettes avant
de tourner les talons.
7 h 35

Harry m’a renvoyé un message pour m’annoncer qu’il arrivera à la scierie


d’ici trente minutes. On a du boulot pour tout déblayer et remettre en route
les machines. Les livraisons vont probablement reprendre dans l’après-midi
et nous devons résoudre la panne de la bête.

Beaucoup trop pour une seule journée ! Besoin d’un miracle ! Non,
plusieurs !

Je repose mon mobile avec nervosité. J’ai du retard dans mon rituel et ça
me stresse.

Après une douche plus rapide que d’habitude, j’essuie méticuleusement les
gouttes d’eau et range chaque chose à sa place. Je saute l’étape du miroir.
Tant pis, je survivrai à ne pas avoir vu ma tronche.

8 h 02

Après avoir revêtu ma tenue de travail, fait mon lit et vérifié que tout est
en ordre, je dévale les escaliers en bougonnant.

– Tu as quatre minutes de retard ! claironne Meline en désignant l’horloge


numérique du four.

Elle se fige à ma vue, bouche bée.

– Est-ce que ça va, papa ? Tes cheveux…


– Ouais, Ouais !

Je tente d’aplatir mes mèches encore humides et désordonnées.


Habituellement, ma coiffure est comme mon existence : parfaitement
maîtrisée.

Voilà ! Cette nana entre dans nos vies et tout part en vrille ! Je le savais
qu’elle allait foutre le binz !

J’avale mon café bouillant en quelques gorgées puis pose ma tasse en


marmonnant :

– Il va m’en falloir une sacrée dose.

Meline la remplit à nouveau à ras bord puis retourne à son cartable pour
vérifier que tout y est dedans. Je croque rapidement dans une tranche de
brioche et reprends un troisième café.

– Finis de te préparer, on part bientôt ! annoncé-je en me levant pour laver


ma vaisselle.

Après mes corvées accomplies, je monte à l’étage afin de voir où en est


Liz. Je tape à sa porte en demandant :

– T’es visible ?

Sans réponse de sa part, je suppose que c’est le cas et entre dans la


chambre.

Rustre et mal élevé en plus d’être un connard ! La totale, Lancaster !

Vêtue simplement d’un de mes pulls blancs et d’une épaisse paire de


chaussettes en laine, elle est assise en tailleur à côté du lit. Les yeux fermés,
elle se balance légèrement d’avant en arrière. Ses longs cheveux effleurent le
sol et j’ai soudain très envie d’y glisser mes doigts. Illuminée de la lumière
pâle du matin, elle a presque l’air de ce qu’elle soutient être : un Ange.

J’approche le cœur battant, incapable de la lâcher du regard.

Quand je pose ma paume sur son épaule, elle sursaute puis me dévisage de
ses grands yeux en amande. Je me rends compte qu’elle écoute de la musique
sur un de mes anciens MP3, probablement déniché dans un des tiroirs de la
vieille commode.

Je me noie quelques instants dans le velours noir de ses iris puis


m’accroupis à ses côtés.

– Désolée, j’ai trouvé cet objet et… je sais qu’on est pressés mais c’est très
beau cette musique, s’excuse-t-elle. Je me suis permis de l’utiliser.

Je prends l’un des écouteurs puis dis dans un souffle :

– Pas de soucis mais, oui, on doit y aller bientôt…


« Nothing compares 2U » de Sinead O’Connor résonne alors à mon
oreille. J’adore ce morceau… Je ferme les paupières et respire le parfum
sucré de la jeune femme si proche de moi à présent. Mon pouls s’emballe et
je me sens soudain plus léger, débarrassé de mes chaînes. Je les sais pas loin
et j’inspire longuement pour profiter de cette liberté éphémère. Les notes
mélodieuses et la voix de Sinead m’emportent loin de mes tourments.

Je n’ai pas pris le temps d’écouter de la musique depuis un bail ; les


moments simples sont parfois les meilleurs, les plus salvateurs. J’ai tendance
à l’oublier.

Les doigts fins de Liz viennent frôler ma main et je me laisse faire quand
elle les entrelace aux miens.

Nos yeux s’accrochent un instant et le temps se suspend dans une


délicieuse tension. Je suis à deux doigts de me pencher pour m’emparer de
ses lèvres rosées entrouvertes… mais les dernières notes de la chanson
s’égrènent, la magie disparaît et je reviens à la réalité.

Il est largement l’heure de se bouger.

8 h 20

Jeremy Lancaster a de nouveau un cœur qui bat.


23

Liz

Une fois installée dans le pick-up boueux de Jeremy, je ne peux empêcher


un sourire un peu idiot d’apparaître sur mon visage. La douce sensation de
ses doigts entre les miens fait encore battre mon cœur à une allure folle. Je
presse mes paumes l’une contre l’autre en revivant une énième fois ce
moment aussi inattendu que merveilleux.

Bien que je sois épuisée à cause de plusieurs nuits agitées, ponctuées de


ces flashs toujours incompréhensibles, je me sens mieux. Le point positif est
qu’ils ne viennent plus me hanter de façon aléatoire mais seulement lorsque
je dors. Je me dis qu’avec le temps ils disparaîtront totalement mais surtout
définitivement.

J’observe discrètement son profil viril se découper à contre-jour et imagine


ce que ça me ferait si ses lèvres et ses mains puissantes se posaient sur moi.
Un frisson me secoue mais, cette fois, c’est très agréable. J’ai l’impression
étrange que mon corps s’éveille d’un long engourdissement et redécouvre des
fonctions oubliées depuis une éternité… depuis mes autres vies.

Cette impatience, ces palpitations, cette impression de vertige et de


chaleur… Tout cela n’est que l’effet d’une réaction chimique tout à fait
explicable. Les humains sont programmés pour ressentir ce genre de choses
afin de se reproduire et assurer la durabilité de leur espèce ; tout comme
chacun des organismes vivants de cette planète.

Mais finalement je trouve tout de même cela assez réducteur. Ce


phénomène me semble un peu plus puissant et profond.

Ce sont tes hormones qui parlent, là, et tu le sais !


En réalité, non, je ne suis plus sûre de rien. Tout ce que j’ai pu lire en
cachette dans les ouvrages de Célestaos me semble bien éloigné de ce que je
suis en train de vivre et ressentir.

Cependant, une chose est claire : j’ai très envie d’en découvrir plus.

Juste ses doigts sur moi…

Une bouffée de chaleur me crispe le bas-ventre et je mords ma lèvre


inférieure en tentant de me concentrer sur le paysage alentour.

– Je demande par principe mais je connais déjà la réponse. T’as des


papiers ?

Jeremy me sort de mes rêveries et je rougis en me sentant prise sur le fait


en train de fantasmer sur lui. Il y a encore quelques jours, j’étais totalement
froide à ce genre d’émotions mais là, je dois l’avouer, mon corps me trahit !

Encore une fois, je ne comprends pas de quoi il me parle et sais d’avance


que je vais me ridiculiser en demandant une précision.

– Des papiers de… ?


– D’identité, d’assurance, un passeport ou même une carte fidélité Ikea !
Un truc quelconque qui prouverait que tu n’es pas une échappée d’asile ou
une tueuse en cavale.
– Oh mais je n’ai tué personne.
– Je plaisantais, Liz. Tu n’es vraiment pas très douée en humour. Je me
souviens encore de ta blague quand ma Ducati s’est cassé la gueule…
– Hum… en revanche, toi, tu es très doué pour râler constamment.

Il me jette un bref coup d’œil et, au lieu de me lancer une de ses fameuses
remarques piquantes à laquelle je me prépare, il se contente de sourire.

– Mais c’est qu’elle prend de la repartie, mon apprentie Jedi.


– Jedi ?

Ses sourcils s’arc-boutent de surprise.


– Sacrilège, tu ne connais pas Star Wars ! Meline, t’entends ça un peu ?
– Oui ! Papa ! s’exclame cette dernière en éclatant de rire depuis le siège
arrière.
– Alors, on doit faire quoi ?
– L’initier à notre Bible !
– Vendu pour ce week-end !

Meline pousse un cri de joie tandis que mon regard passe de l’un à l’autre.
Je n’ai pas de références mais leur évidente complicité est tellement
attendrissante. J’aimerais redonner des couleurs à leur existence, qu’ils soient
toujours aussi apaisés et heureux…

Après un court voyage sur les routes sinueuses, nous nous garons vers une
petite maison en pierre au cœur du village aperçu lors de mon premier jour
sur Terre. Avant de descendre de voiture, Jeremy m’explique :

– Le docteur est une personne de confiance, il nous attend pour 9 h 00.


Entre ici.

Il me désigne de l’index une porte en bois surmontée d’une plaque dorée


indiquant la fonction, le téléphone du médecin ainsi que son nom : Lancaster.
Je lève un sourcil intrigué mais Jeremy ne me laisse pas le temps de le
questionner.

– Tu t’installes dans la salle d’attente. J’accompagne Meline jusqu’à son


école dans la rue à côté et je te rejoins. OK ?

Je hoche la tête puis fais un signe d’au revoir à la fillette qui me sourit en
retour. Après avoir remonté le jean qu’il m’a prêté puis resserré la ceinture
qui le maintient en place, j’entre dans la maison. Un miroir est fixé contre un
des murs blancs et je sursaute en voyant mon reflet. J’ai quand même un
drôle d’air, perdue dans ces habits trois fois trop grands pour moi. Le sweat à
capuche me donne l’allure d’une adolescente et mon teint est aussi blafard
que celui d’une morte.

– Mademoiselle, bonjour, je peux vous aider ?


Je remarque une femme d’âge mûr, rondelette, assise derrière un petit
bureau un peu plus loin. La cinquantaine, les cheveux blond cendré coupés au
carré, elle porte une blouse blanche et des lunettes aux branches dorées. Elle
m’observe avec un air avenant, dans l’attente de ma réponse. J’approche
d’elle puis explique :

– Bonjour. Je suis Annaelizy’AH. Enfin… Liz. Jeremy m’a dit d’aller


m’asseoir et d’attendre.
– Oui ! Ravie de vous rencontrer. Il nous a prévenus qu’une amie viendrait
pour 9 h 00.

Elle se lève puis fait le tour de son bureau en me tendant la main.

– Je suis Anny, la tante de Jeremy.

Je regarde ses doigts pointés dans ma direction sans trop savoir quoi faire
puis avoue :

– J’ignorais que vous étiez de sa famille.


– Ça ne m’étonne pas tellement ! s’esclaffe-t-elle en prenant ma main pour
la serrer chaleureusement.
– Désolée, je ne suis pas encore au point pour… les civilités d’ici.
– Ne vous inquiétez pas, il m’a un peu expliqué !

Elle retourne s’asseoir puis demande en tapotant sur son clavier


d’ordinateur :

– Alors, comme ça, vous êtes une amie de Jeremy ?


– En réalité, je ne le connais que depuis quelques jours.
– Et vous avez un nom de famille, une adresse, un numéro de Sécurité
sociale ?
– Euh… J’ai des soucis de mémoire et… bref, ma situation est
compliquée.

Je me tais sans savoir quoi ajouter, peu encline à trop en dire à cette
inconnue. Mes expériences précédentes m’ont rendue un peu plus méfiante.
– Bon, pour le moment, je vais mettre l’adresse de Jeremy et on verra plus
tard pour le reste. Vous pouvez me donner votre âge, s’il vous plaît ?
– Je dois avoir entre vingt et vingt-cinq années humaines.

Elle quitte son écran lumineux du regard pour m’observer un instant avec
curiosité puis sourit :

– Vous êtes très mignonne, je comprends qu’il soit sous le charme.

Mon visage s’enflamme et je balbutie alors :

– Oh non, ce n’est pas. Enfin… il ne l’est pas. C’est même plutôt le


contraire, je pense que je l’agace énormément.
– Mon neveu est un ours qui sort rarement de chez lui et ne côtoie pas
grand monde en dehors de son travail, alors, croyez-moi, si vous êtes ici,
c’est qu’il vous apprécie. Mon mari Tobey et moi l’avons en partie élevé,
surtout durant son adolescence, nous sommes les derniers Lancaster qu’il
accepte de voir. Je suis une pièce rapportée dans cette famille et ils ont
toujours eu des soucis pour s’entendre. Ce sont de gros caractères…
– Je l’ai rencontré il y a seulement quelques jours et il m’a très peu parlé
de tout ça. En fait, il ne parle pas beaucoup.
– Ne vous formalisez pas, Jeremy est un bon gars sous ses manières
bourrues. Il a un cœur d’or.

La porte d’entrée s’ouvre et l’ours en question apparaît dans un courant


d’air froid.

– Te voilà ! s’écrie Anny, visiblement heureuse de le voir. Comment vas-


tu, et Meline ?
– Tout le monde va bien.
– On serait ravis de vous avoir un peu plus souvent à la maison.
– Je sais, Anny.
– Vous viendrez pour Noël ?
– Non.

Il dévisage sa tante qui semble déçue puis se radoucit :


– J’y réfléchirai.

Elle soupire et secoue la tête.

– Toujours aussi loquace, toi.


– Toujours.

Son ton n’est pas très chaleureux mais une lueur dans ses yeux indique
qu’il aime beaucoup cette femme. Cela ne fait aucun doute.

– Liz, t’as déjà fait ta visite ? s’enquiert-il en se tournant vers moi.


– Non… Tu aurais pu me prévenir qu’ils sont de ta famille ! m’exclamé-je
alors.
– Ça n’a pas d’importance. Allons nous asseoir.

Je le suis dans une petite pièce attenante où plusieurs chaises sont


installées. À peine me suis-je posée qu’un homme lui aussi en blouse blanche
apparaît dans l’embrasure de la porte. Il présente un ventre impressionnant et
ses cheveux gris clairsemés indiquent qu’il doit avoir la soixantaine bien
tassée. Ses iris ont la même couleur que ceux de Jeremy. La forme carrée de
sa mâchoire ainsi que sa très grande taille ne me laissent aucun doute
possible : c’est bien un Lancaster.
24

Jeremy

Après que Liz a disparu dans le cabinet avec mon oncle, Anny
m’interpelle en me faisant signe de la rejoindre.

– Jeremy, je vais avoir besoin de plus d’infos à son sujet. Je sais que tu
m’as dit qu’elle était particulière mais je dois quand même entrer des
données, sinon son assurance ne prendra rien en charge.
– Mets tout à mon nom, s’il te plaît. La situation de Liz est… compliquée.
– Oui, elle a eu exactement les mêmes mots.

Elle me jauge un moment les sourcils froncés puis continue avec sérieux :

– Écoute, je vois bien qu’il y a quelque chose de pas normal. Je ne t’ai pas
croisé en compagnie d’une femme depuis… enfin depuis longtemps. Elle sort
d’où cette petite ?
– Si je le savais…
– Tu as l’air de beaucoup l’aimer.
– Ce n’est pas ça mais elle a besoin d’aide et, moi, j’ai pas mal d’erreurs à
rattraper. Histoire que mon karma ne soit pas trop dégueulasse quand je
passerai dans l’autre monde.
– Ne parle pas aussi mal ! s’exclame-t-elle. Tu ne changeras donc
jamais…
– Nan, j’suis trop vieux pour changer, tatie.
– Trop vieux à trente-trois ans ! Ce qu’il ne faut pas entendre… Tu as
toute la vie devant toi ! Et je crois que cette jolie demoiselle est un bon début.

Elle me fait un clin d’œil et, en guise de réponse, je croise les bras en me
rembrunissant.
– Oh, ne commence pas à faire ta mauvaise tête, Jeremy Lancaster. Je
n’insisterai pas mais tu connais mon avis !
– Et tu connais le mien.
– Et moi, je crois qu’enfin tu es en train de voir les choses différemment.
Mais… ce n’est que MON avis.

Préférant mettre un terme à cette conversation, je retourne à la salle


d’attente, armé d’un magazine afin de passer le temps plus vite mais surtout
pour avoir la bonne excuse d’éviter le regard amusé de ma tante.

Vingt minutes plus tard, Tobey et Liz reviennent enfin de la consultation.


Un patient qui attendait à mes côtés se lève mais mon oncle l’ignore et se
dirige vers moi avec un air contrarié sur le visage.

– Jeremy, est-ce que je peux te parler cinq minutes ?

Je jette un regard interrogateur à Liz qui affiche des traits dénués


d’expression. Elle semble surtout très fatiguée et encore plus pâle qu’avant la
visite.

– Tu me suis ? reprend Tobey d’un signe de la main.

J’acquiesce puis lui emboîte le pas jusqu’à son bureau où nous prenons
place l’un en face de l’autre.

– Je ne vais pas y aller par quatre chemins. Est-ce que c’est toi qui es
responsable de l’état de cette fille ?

Un coup de poignard dans le bide. Voilà ce je ressens quand il me pose sa


putain de question ! Ma gorge se serre et un goût amer me remonte dans la
bouche.

C’est ça de jouer aux cons… les gens n’oublient jamais !

Après la mort de Louise, j’avais un peu pété un câble et mené une sorte de
vendetta désordonnée. Pour moi, les flics ne faisaient pas leur taf et j’avais
préféré enquêter en solo. Cela n’avait été que de désillusion en désillusion et
en chemin j’avais fait beaucoup de conneries : violations de propriétés
privées, agressions, coups et violences.

Beaucoup de coups et violences… Un type avait failli crever sous mes


poings.

Bref, après quelques mois de ce grand n’importe quoi, j’avais fini par
choper du sursis et perdre temporairement la garde de ma fille. Et encore…
objectivement, le juge avait été très clément, probablement à cause de notre
situation dramatique.

J’avais dû suivre une thérapie qui avait davantage détérioré mon état
mental qu’autre chose. Mes troubles du comportement étaient apparus lors de
cette période et, quand j’avais récupéré Meline, j’avais aussi hérité des visites
surprises de madame Lonewell ; la fameuse frigide envoyée par les services
de l’enfance, persuadée que je suis un mauvais père, et qui n’attend qu’une
chose : que je déconne encore.

– Jeremy. Réponds-moi.
– Non ! Bien sûr que non ! hurlé-je en tapant sur la table.
– Comprends-moi ! Avec tes dérapages passés et tes… soucis
psychologiques, c’est légitime que…

Je l’interromps brusquement en contenant ma rage grandissante et balance


avec toute la mauvaise foi dont je suis capable :

– J’ai pas de putains de soucis psy, Tobey ! Je suis juste malheureux à


crever ! ÇA, c’est légitime !
– Eh, doucement, c’est une simple question, pas une accusation. Tu es
fragile, on se fait du souci pour vous deux et…

Je me lève en envoyant valser mon fauteuil plus loin.

– C’est pas pour ça que je m’amuse à frapper la première nana venue !


Puis quoi encore ? Tu vas bientôt sous-entendre que je bats ma fille ? Que tu
penses ça… c’est…
Je cherche mes mots mais n’en trouve aucun assez puissant pour exprimer
ce que je ressens. Ce genre d’exercice n’est pas mon point fort. Je tremble de
tous mes membres mais mon oncle ne se laisse pas impressionner et, d’un ton
posé, me dit :

– Maintenant, ça suffit, il faut te calmer. Assieds-toi, on est là pour


discuter. Je ne suis pas ton ennemi. D’accord ?

Sa placidité fait doucement redescendre ma pression et j’obtempère en


m’efforçant d’apaiser ma respiration bien trop rapide. Je dois arrêter de me
mettre dans des états pareils…

– Désolé, marmonné-je en reprenant ma place. Je n’ai pas à m’énerver


comme ça, encore moins après toi.
– Non, ne t’excuse pas, je n’ai pas été très pédagogue sur ce coup-là.
Jamais nous ne penserions que tu maltraites Meline. Au contraire, tu es un
père formidable. Mais ton amie présente des blessures très préoccupantes.
– J’en suis conscient. Et non, ce n’est pas moi qui ai fait ça… Je l’ai
trouvée une nuit dans l’entrepôt. Elle était en état d’hypothermie et j’ai dû la
soigner comme j’ai pu à domicile à cause de la météo. Je n’ai pas eu le choix,
tout était bloqué, plus de réseau.
– Tu as fait un bon boulot. La plaie de son front est propre et celle de son
poignet également. Mais toutes ses ecchymoses, ses anciennes blessures et
son état mental… c’est inquiétant.

Je hoche la tête en soupirant puis demande :

– Elle t’a raconté quoi ? Tu peux m’en dire un peu plus ?


– En tant que médecin, je ne devrais pas te le répéter, secret professionnel
oblige. Alors, je vais outrepasser cela, faire une exception et te parler en tant
que membre de la famille parce que je vois que cette jeune femme compte
pour toi.
– Je te remercie pour tout ça. Vraiment.
– Pas de quoi… Donc, en résumé, physiquement, rien de grave à première
vue, elle doit surtout reprendre du poids et se reposer. Ce qui me préoccupe
davantage, c’est son état mental, elle tient un discours très incohérent et
présente de gros problèmes de mémoire.
– Oui mais je pense qu’elle se came, ça expliquerait ses délires. J’ai
reconnu les symptômes du manque… Pareil que ceux de Jimmy. Tu
confirmes ?

Il hoche la tête puis ajoute :

– À la différence que ton frère se shootait à l’héroïne. Je n’ai pas trouvé de


traces de piqûres sur elle et son nez ne semble pas abîmé par l’inhalation de
poudre. Ça peut-être des produits à fumer ou à ingérer, peut-être même des
médicaments. Elle a évoqué des décoctions d’herbe du diable pour faire fuir
le Mal, ça ne me dit rien mais c’est une piste à creuser. J’ai envie de lui
prescrire une analyse poussée mais, sans son identité, ça va être compliqué.
Je lui ai quand même fait une prise de sang et je demanderai à une amie qui
bosse au labo si elle peut m’arranger ça. Tu ne sais vraiment rien à son
propos ?
– Que dalle. Elle n’avait rien sur elle et m’a juste donné son prénom quasi
imprononçable, et le reste… c’est n’importe quoi. Elle m’a parlé d’Anges et
d’un endroit appelé Célestaos. J’ai regardé sur le Net mais n’ai rien trouvé
avec ce nom-là. Peut-être une communauté genre hippie ou une connerie de
ce genre.
– Oui, je pense un peu la même chose. Cependant, ça n’explique pas toutes
ces traces de mauvais traitements.
– Je crois qu’un des mecs du village l’a bousculée il y a quelques jours,
elle m’a dit avoir chuté dans un escalier. Elle ne s’est pas étendue sur le sujet
mais, à mon avis, il n’y est pas pour rien dans tout ça ! J’ai bien envie d’aller
le choper !
– Arrête ça… Tu n’iras nulle part. Certaines blessures sont assez récentes,
surtout des hématomes, mais les plus impressionnantes lui ont été infligées il
y a bien plus longtemps. Jeremy… elle présente des traces de lacérations sur
les cuisses et le dos comme si on l’avait flagellée, des brûlures et plusieurs
cicatrices mal soignées, dont une à l’intérieur du poignet gauche qui signifie
qu’elle a probablement dû vouloir mettre fin à ses jours. Cette jeune femme a
dû traverser l’enfer et je pense que son esprit s’est adapté inconsciemment
pour lui faire oublier toutes ces horreurs.
Je marque un temps d’arrêt tandis que mon cœur rate un battement. J’ai
remarqué tout cela en prenant soin d’elle mais l’entendre dire à haute voix me
ramène au discours froid du médecin légiste qui avait examiné Louise. Le
revivre est extrêmement dur. Une image s’impose alors en moi et mon sang
se glace dans mes veines. J’avais omis ce détail mais, SI, elle avait quelque
chose sur elle.

Le médaillon ! Le foutu médaillon !

Je relève lentement la tête puis braque mon regard dans celui de Tobey qui
prend la parole avant que je ne dise quoi que ce soit :

– Je sais ce que tu penses et… j’ai pensé pareil en voyant ses blessures.
Mais ne t’emballe pas, tu ne dois pas la brusquer ! La meilleure chose à faire
est de la confier entre les mains de la police, ne recommence pas à prendre
des initiatives personnelles. Rien ne prouve que ce soit relié à l’affaire de
Louise.
– Si, Tobey… articulé-je avec difficulté. Je crois que j’en ai la preuve.
Tout cela n’est pas dû au hasard. Tout est clair à présent. Le destin m’a
envoyé Liz afin que je répare mes erreurs et, cette fois, je vais faire les choses
correctement.
25

Liz

Assise sur une des chaises de la salle d’attente, je sirote un thé à la forte
odeur de menthe que m’a gentiment offert Anny. Je lis dans son regard la
même pitié que dans celui de son mari et, plus les minutes s’écoulent, plus je
me sens mal à l’aise. J’ai juste envie de retourner à la maison dans les bois,
avec pour unique compagnie, Meline et son père.

Tobey a été gentil et on a bien discuté. Mais comme Jeremy, je suis


persuadée qu’il n’a pas cru une seule seconde à mon histoire. Cette histoire
qui se trouble davantage de jour en jour. Le manque de sommeil et ces flashs
bizarres qui me traversent l’esprit lors de mes insomnies me perturbent
énormément.

L’examen du docteur m’a également remuée. Je ne m’étais pas rendu


compte que mon corps était si meurtri. Les traces des péchés de mes vies
antérieures m’ont terriblement marquée. Nous, les Anges, les portons afin de
ne pas oublier les épreuves passées.

Un doute insidieux s’installe en moi sans que je n’en comprenne vraiment


l’origine. Et je crois que je n’ai pas du tout envie d’en savoir plus. Quelque
chose m’effraye terriblement et une ombre plane au-dessus de ma tête, telle
l’épée de Damoclès.

L’ombre de la vérité…

Je ne veux pas entendre cette petite voix qui s’impose de plus en plus et
qui est en partie responsable de mes nuits agitées.

Un tremblement crispe mes muscles et je ferme les yeux pour endormir


mon angoisse.

Quand je les rouvre, j’observe la cicatrice blanche parfaitement droite qui


s’étend de ma paume jusqu’au milieu de mon avant-bras. Un sanglot
m’étreint et l’image d’un couteau qui s’enfonce dans ma peau apparaît dans
mon esprit. Une larme glisse sur ma joue tandis que j’essaye de comprendre
ce qu’il se passe.

T’es totalement paumée.

Deux mains fortes se posent sur mes épaules. Quand je relève la tête, je
vois Jeremy m’observer intensément de ses iris noisette. Le docteur demande
à l’homme assis sur une autre chaise d’entrer dans son cabinet pour
l’attendre.

À peine la porte est-elle refermée que Jeremy s’enquiert avec inquiétude :

– Que se passe-t-il ? T’as une tête encore pire que tout à l’heure.
– Je l’ignore, murmuré-je bouleversée.

Il s’accroupit puis m’annonce avec un calme étudié :

– J’ai discuté avec Tobey et… le mieux est que je te confie à des
personnes aptes à te soutenir. Mais avant cela, on doit parler d’une chose :
d’un objet que j’ai trouvé.

Un horrible pressentiment m’assaille, je jette un œil au médecin qui attend


un peu plus loin. Ce dernier évite soigneusement mon regard et je balbutie
alors :

– Je t’en prie, ne m’abandonne pas.

Jeremy se décompose et blêmit. Tobey approche puis prend la parole à son


tour.

– Liz, vous devez comprendre que vous avez besoin d’aide et que le mieux
pour vous…
– Mais Meline et Jeremy m’aident ! le coupé-je d’une voix aiguë.
– Je n’en doute pas mais c’est aussi mieux pour eux que vous soyez
accompagnée d’une façon plus… disons plus adéquate. C’est pour le bien de
tous.

Je secoue la tête, refusant de l’écouter davantage, mais il continue de son


ton monocorde qui me hérisse les poils :

– Mon neveu va vous mener au poste de police, vous parlerez avec eux, ils
sauront quoi faire. Vous avez besoin d’assistance et il y a sûrement des gens
qui vous cherchent, Liz, c’est la seule chose à faire.

De grosses larmes roulent sur mes joues sans que je ne puisse les retenir.
L’idée de me retrouver entourée d’inconnus me terrorise et celle d’être
éloignée de Jeremy me donne envie de vomir. Il y a quelques jours, lors de
mon arrivée, tout dans ce monde me paraissait accueillant et beau mais
aujourd’hui ma vision a bien changé et je perçois cette noirceur profonde qui
menace de m’emporter à chaque instant. Je ne désire pas quitter ce cocon
sécurisant !

– Ne pleurez pas, tout ira bien, voyons, continue Tobey en se voulant


rassurant.

Ma gorge est tellement crispée que je ne réussis même plus à prononcer un


son. Je me contente de me balancer d’avant en arrière, les bras serrés contre
moi, tandis que les griffes de la panique s’accrochent pernicieusement dans
mes entrailles.

– Stop, Tobey, ça suffit.

Jeremy s’interpose entre nous et attrape mon poignet pour me relever.

– Tu m’as dit de ne pas la brusquer. Je vais la ramener à la maison et


discuter au calme avec elle.
– Ce n’est pas raisonnable, le coupe d’un ton sec le vieil homme.
– Je ne suis PAS raisonnable mais je crois que c’est la meilleure chose à
faire pour le moment. Tu ne vois pas qu’elle flippe complet ? J’peux pas lui
faire ça.
– Ne repars pas dans tes conneries, Jeremy, cette fois nous ne serons pas là
pour te sortir de la merde. Elle n’a pas de papiers, tu ne sais pas d’où elle
vient, ce qu’elle a subi.
– Juste quelques jours… le temps d’éclaircir les choses et qu’elle se
remette. Ensuite, nous irons à la police.
– Tu me fatigues, Jeremy ! Après tout, débrouille-toi, ce sont tes affaires !

Tobey lui lance un dernier regard furieux puis disparaît dans son cabinet
après avoir claqué la porte. Jeremy se fige un instant la tête basse et le souffle
court, culpabilisant probablement d’avoir contrarié son oncle.

Anny s’approche de nous puis passe son bras autour de mes épaules :

– Ne vous en faites pas. Ces deux-là aboient fort mais ne mordent pas.
Tout ira bien pour tout le monde. Et Jeremy… S’il te plaît, fais attention à toi
et Meline. D’accord ? Je te fais confiance.
– Merci, tatie, marmonne-t-il avec une pointe de reconnaissance dans la
voix.
– Je parlerai à ton oncle, ça passera. Et si tu as besoin d’aide, alors n’hésite
pas. Vraiment !

Il acquiesce et, après un dernier au revoir, nous prenons congé. C’est dans
un silence religieux que nous faisons le chemin du retour ; Jeremy perdu dans
ses pensées et moi réfléchissant intensément à ce qu’il vient de se passer.

Une chose est sûre : bien qu’il ne me croie pas, Jeremy est un allié, je peux
avoir confiance en lui. L’idée de me retrouver entre les mains de la police me
fait très peur. Pour moi, ces humains sont dressés et armés afin de préserver
la paix. Et bien que je sois une bonne personne, j’ai déclenché quelques
agitations depuis mon arrivée sur Terre, ils risquent de ne pas m’avoir à la
bonne.

Une fois le pick-up garé à l’abri d’un auvent, Jeremy coupe le moteur puis
me regarde longuement. Je m’apprête à descendre mais il me retient d’une
main douce.
– Attends. On doit parler sérieusement. Quand je suis retourné là où tu te
planquais dans l’entrepôt, j’ai trouvé quelque chose qui doit probablement
t’appartenir. Un médaillon avec des ailes gravées dessus.
– Oh, tu l’as ! m’exclamé-je, ravie. Je pensais l’avoir perdu après ma
mésaventure chez Jo !
– Oui… Désolé, j’avais zappé.
– Ce n’est rien ! J’y tiens beaucoup, merci.
– Liz… Il vient d’où ce bijou ?
– De Célestaos, c’est le signe de notre appartenance au monde angélique.

Il se passe les mains sur le visage en soupirant puis marmonne :

– OK… Et toutes les personnes présentes portent ce truc donc ?


– Seulement les Anges.
– Et… ces fameux… Anges sont combien ?
– C’est difficile à dire, tout est énergie là-bas mais nous sommes très
nombreux.

Il lève les yeux au ciel puis me questionne encore :

– Énergie… OK… Et c’est où, Célestaos ?


– Dans un univers parallèle dont les humains n’ont pas accès. Seuls les
Archanges peuvent venir sur Terre quand ils le désirent mais l’inverse est
impossible. Si je suis là, c’est que j’ai été punie.
– Punie ?
– Oui, j’ai mal agi, j’ai fait des choses interdites et j’en subis les
conséquences mais je rentrerai bientôt ! Dès que notre Archange principal
m’accordera son pardon.

Il secoue la tête puis ferme les yeux en grognant :

– Tu ne me facilites pas la tâche…


– Comment ça ?
– Putain, Liz, s’écrie-t-il en frappant violemment son volant. Tu ne vois
pas que tu délires complet avec tes conneries dignes d’un film de science-
fiction ? Pas te brusquer, OK, mais va bien falloir que t’atterrisses à un
moment ! T’es totalement perchée !
Je me renfrogne puis croise les bras. J’ai tendance à oublier que ce n’est
qu’un homme à l’esprit bien trop étriqué. Presque vexée par son manque
d’empathie, je ne peux empêcher ses mots de se répéter en boucle dans mon
crâne.

Et puis c’est quoi, un film ?

Jeremy sort de la voiture et en fait le tour rapidement. Il ouvre ma portière


puis me tire fermement par le bras en m’annonçant d’un ton sinistre :

– Je vais t’aider à capter. Suis-moi.

Sans me demander mon avis, il m’entraîne dans son sillage en ruminant. Je


le suis tant bien que mal en galérant dans la neige toujours pas déblayée de la
cour. J’ai le temps d’apercevoir au loin un homme avec un bonnet noir,
occupé avec les engins vers l’entrepôt ; probablement son employé, Harry.
Ce dernier nous observe un moment avant de replonger sous un capot.

Une fois dans la maison, Jeremy prend la peine de ranger son manteau et
de frotter ses bottes pour les aligner soigneusement avec ses autres
chaussures dans le placard. Je fais de même sous son œil inquisiteur puis le
suis à l’étage, jusque dans sa chambre. Je n’y suis jamais entrée et remarque
qu’il n’y a presque aucune décoration. La fenêtre est entrouverte et un léger
courant d’air froid s’infiltre dans la pièce. Le lit est fait au carré et chaque
chose est minutieusement disposée.

D’un pas énergique, il se dirige vers une vieille commode de bois sombre
et sort une petite clé de dessous sa lampe de chevet en étain. Il déverrouille le
tiroir du bas puis le tire d’un geste sec. Il en extrait alors une pochette pleine
de papiers qu’il me tend d’une main tremblante.

– Ouvre-le et matte les photos. Je… j’peux pas, moi.

Les sourcils arqués de surprise, j’attrape le dossier puis le pose sur le lit
pour regarder à l’intérieur.
– Ce sont… les comptes rendus de l’autopsie de mon épouse et tout ce qui
concerne l’enquête, m’explique-t-il d’une voix éteinte.

Je relève la tête, choquée de ce qu’il vient de m’annoncer, et m’exclame :

– Pourquoi tu fais ça ?

Il pointe l’index sur moi puis ordonne :

– Regarde la première photo !


– Mais que je regarde quoi ?
– REGARDE ce putain de cliché !

La gorge serrée, j’obtempère et me fige à la vue d’une très belle femme


étendue sur un lit en métal. Elle a les yeux fermés, sa peau diaphane est
parsemée de taches de rousseur. Son visage, encadré de longs cheveux
auburn, présente de nombreux hématomes. Contempler la mort en face aussi
brutalement me met dans un état second et, dans un souffle, je murmure :

– Pourquoi ?
– Détaille mieux.

Mon regard glisse à nouveau sur Louise et je découvre alors la raison pour
laquelle il m’a forcée à faire ça.

Elle porte le même médaillon que moi autour du cou.


ÉTAPE 3
LA COLÈRE
26

Jeremy

– Mon Dieu… souffle Liz en se décomposant. Mais… il n’y a que les


Anges de Célestaos qui portent ce bijou.
– Et donc, t’en conclus quoi ?
– Qu’elle était une des nôtres ! Incroyable ! Que faisait-elle là-bas ? Elle a
peut-être été punie, elle aussi…

Je me mords la lèvre inférieure pour retenir les insanités qui menacent de


fuser sous peu. Soit elle a subi un grave lavage de cerveau, soit elle l’a paumé
quelque part…

Je pose mon index sur la photo que je refuse de regarder puis m’écrie :

– Liz. Elle est morte, c’est définitif, il n’y a rien d’angélique là-dedans !

Elle se relève puis marche jusqu’à ma fenêtre avec fébrilité.

– Non… non, ça ne se peut pas. C’est que l’enveloppe qui s’est éteinte,
elle s’est réincarnée ou est retournée à Célestaos sous une autre forme. Non,
non, tu ne comprends rien, ce n’est pas possible autrement ! Je refuse de le
croire.

Je la rejoins puis la force à me regarder.

– Toutes ces histoires sont qu’inventions, rien n’est réel, bordel !

Ses paupières tremblent et ses yeux se remplissent de larmes. C’est


maintenant que je dois taper fort, une bonne fois pour toutes, quitte à être dur.

– Louise et moi avons fait connaissance très jeunes. Un jour, elle a


simplement disparu puis est morte. Il n’y a rien de magique, c’est juste
sombre, glauque, traumatisant et moche ! Elle a subi beaucoup de violence
pendant son enlèvement et présentait des blessures identiques aux tiennes…
Elle a souffert au point de mettre fin à ses jours ! Liz, ouvre les yeux, putain,
ici, c’est la vraie vie ! Nous ne sommes que des humains, des enveloppes de
chairs, mais c’est réel ! Tu présentes les mêmes blessures qu’elle ! Ces trucs
d’Anges, de Lumière, d’énergie… c’est n’importe quoi. On t’a manipulée,
droguée, maltraitée et je vais t’aider à découvrir la vérité !
– Non, je… je refuse d’entendre ça.

J’attrape ses épaules mais elle s’écarte brusquement, les paumes en l’air, et
continue d’une voix tremblante :

– Ne me touche pas ! Ne dis plus rien !


– Mais tu dois m’écouter si tu veux que je t’aide.
– Je ne veux plus de ton aide, glapit-elle soudain en reculant en direction
de la porte. Je croyais que t’étais capable de comprendre, que tu étais
différent des autres humains, mais en réalité… je me suis trompée.

Elle jette un nouveau coup d’œil à la photo de l’autopsie puis la désigne du


doigt et articule avec difficulté :

– Ça, ce sont des mensonges. C’est toi qui tentes de me manipuler avec ces
horribles photos ! Je te déteste !

Sur ces paroles, elle tourne les talons et disparaît dans le couloir. Je
l’entends ensuite farfouiller dans sa chambre un moment puis ses pas légers
résonnent finalement dans l’escalier.

Elle va te rendre complètement dingue, cette nana !

Mon sang ne fait qu’un tour, je bondis et la rejoins alors qu’elle s’apprête
à passer la porte d’entrée. Je la pousse, referme le battant violemment puis la
bloque en posant mes paumes de chaque côté d’elle contre le mur. Mon pouls
tape si fort que j’ai la sensation que mon crâne va exploser. Tout est flou,
plus rien n’a d’importance, hormis ces iris noirs qui me dévisagent avec rage.
Elle doit comprendre ! Il le faut !

Je me perds dans un déluge d’émotions contradictoires ; culpabilité, désir,


fureur, tristesse. Je la hais de m’avoir obligé à ressortir ce vieux dossier, de
me replonger dans ce passé que je tente d’oublier et de déclencher des
sentiments que je refuse de ressentir mais je ne peux pas me résigner à la
laisser partir.

Je n’en suis tout simplement pas capable.

Nos souffles saccadés se mêlent tandis que j’approche mon visage du sien,
puis gronde :

– Je suis réel, Liz, pas de ce monde imaginaire.


– Tu me fais peur, Jeremy, dit-elle d’une voix à peine perceptible.
– Laisse-moi te montrer qui je suis.

J’ignore ce qu’il se passe à cet instant dans ma tête mais, quand je pose
mes lèvres un peu trop fort sur les siennes, je regrette immédiatement ce
geste. Sa bouche est douce comme un pétale de rose et son odeur sucrée
m’envahit délicieusement. C’est bon et amer à la fois, mon désir impatient se
mêle à un brusque sentiment de remords. Je n’aurais jamais dû faire ça ! Mon
attitude de mâle dominateur n’est absolument pas adaptée aux circonstances
plus que délicates et Liz se fige sans me rendre mon baiser.

Je viens de commettre une terrible erreur et il est trop tard pour faire
marche arrière.

Je la lâche puis recule de trois pas sans comprendre pourquoi j’ai agi
comme un connard de bas étage et gâché ce qui aurait pu être… dû être… un
moment merveilleux.

Tout cela pour prouver quoi ? Que je suis à la hauteur ? Que j’assure en
tant que gros bourrin sans aucune classe ni délicatesse ?

Eh bien bravo, c’est réussi !


Son regard furieux confirme mon impression et je baisse la tête, incapable
d’assumer mes actes.

– Redonne-moi mon médaillon, je m’en vais, m’annonce-t-elle alors


faiblement.

Je n’ai pas fait attention mais elle a revêtu sa tenue d’arrivée ; la vieille
cotte de jardinier et les bottes de pluie bien trop grandes.

– Mais où comptes-tu aller dans ces fringues ?


– Je ne sais pas, j’improviserai. Ça ne te concerne plus.
– Reste.
– Non.
– Je t’en prie, reste. Je ne suis qu’un con qui ne réfléchit pas. Reste…

Elle secoue la tête avec obstination et, la mort dans l’âme, je monte
chercher le bijou. J’ai l’impression de peser des tonnes, d’avoir encore une
fois tout raté. J’avais l’occasion de me rattraper et… peut-être d’avoir droit à
nouveau au bonheur mais je l’ai seulement effleuré du doigt et me suis
cramé.

Après tout, c’est sûrement mieux comme ça… Meline et moi contre le reste
du monde.

Je lui tends son médaillon puis la regarde partir sans plus essayer de l’en
empêcher.

Si on m’avait dit, il y a une semaine, que je serais au trente-sixième


dessous non pas à cause de ma déprime récurrente mais pour une nana
débarquée dans mon existence quelques jours avant, je me serais bien marré
et aurais probablement balancé un de mes fameux sarcasmes dont j’ai le
secret.

Je n’étais pas préparé à Liz, tout simplement, et je n’ai pas su agir


correctement avec elle.

Je la regarde s’éloigner en me demandant ce que je vais bien pouvoir dire


à Meline pour lui expliquer ce départ précipité. Elle sera très triste de ne pas
avoir pu lui dire au revoir… Ses espoirs d’une histoire entre Liz et moi auront
été vains. Je dois bien avouer que j’ai failli me laisser convaincre.

Quel con…

J’aperçois Harry remonter lentement de l’entrepôt, sûrement pour venir me


parler du boulot. Tout comme Liz, il galère dans l’épaisse couche de neige et
lance des jurons. Je n’ai pas encore pris le temps d’aller le saluer et, vu le taf
qu’on a, je vais devoir me bouger le cul.

Il s’arrête vers la jeune femme puis se penche vers elle. Je ne sais pas ce
qu’ils se disent mais c’est plutôt étonnant qu’Harry discute avec une
inconnue. Je la vois reculer de plusieurs pas en resserrant les bras autour
d’elle.

Qu’est-ce qu’il se passe encore… ?

Il approche d’elle et lui parle à nouveau avec davantage de véhémence.


Cette dernière finit par faire demi-tour puis s’éloigne tant bien que mal en
direction de l’allée.

Quand je me décide à le rejoindre, je lis sur ses traits burinés de la


stupéfaction et un grand trouble fait briller ses iris bleus ; chose rare chez cet
homme presque toujours inexpressif.

Il m’accueille d’un grognement puis la désigne du menton en demandant :

– Elle sort d’où ?


– C’est une longue histoire.

J’observe mon vieil ami et comprends que quelque chose le perturbe


vraiment.

– C’est quoi le problème, Harry ? Y a un souci avec les machines ?


– Non… Faut juste que tu viennes pour qu’on se mette sur la bête mais…
– Quoi ?
– Cette gamine… marmonne-t-il en retirant son bonnet pour le triturer
entre ses gros doigts noircis de graisse. Elle me rappelle quelqu’un. Ça fait si
longtemps…
– Dis-en plus.
– J’suis pas sûr, je divague peut-être mais, sa couleur d’yeux et des
cheveux aussi noirs, j’ai croisé les mêmes y a longtemps. Ça s’oublie pas…

Mon cœur accélère légèrement et je m’enquiers alors :

– Qui ?
– Anna… Anna Monjure, si mes souvenirs sont bons.
– Elle était du coin ?
– Aux dernières nouvelles, ouais. Mais c’était il y a… pfff… trente-cinq
ans ou quarante ans ! J’étais un étalon fringuant en ce temps-là.
– Tu peux m’en dire plus à son sujet ?
– Là, t’en demandes un peu trop à mon pauvre cerveau vieillissant ! Je
peux juste te dire que tous les mecs du coin lui tournaient autour, moi
compris. Des yeux pareils, ça peut rendre fou un homme !
– Si jamais quelque chose te revient, préviens-moi. C’est peut-être
important.
– Si tu veux ouais, en tout cas, elle est étrange, ta copine.
– À qui le dis-tu…

Harry m’offre un demi-sourire accompagné d’une tape sur l’épaule puis


bougonne :

– Un conseil : la laisse pas filer.

Il a raison. Je me suis fait la promesse de ramener Liz sur le bon chemin et


il faut absolument mettre tout ça au clair pour parvenir à cet objectif.

Et avoue que la folie te guette aussi… Une douce folie oubliée depuis bien
longtemps…

Je planque dans un coin cette pensée perturbante mais surtout inutile pour
le moment. Dans un premier temps, je dois ramener à la maison cette femme
qui me fait tourner la tête !
27

Liz

Dans mon crâne, c’est la tempête du siècle ! Bien que je sois à l’air libre
en plein milieu des montagnes, je me sens étouffer et ne parviens pas à
calmer ma respiration saccadée. J’ai du mal à réfléchir de façon cohérente et
le seul objectif que j’ai dans l’immédiat est de mettre de la distance entre moi
et ces deux hommes.

Anna Monjure…

Ce nom tourne en boucle dans ma tête sans que je réussisse à me souvenir


où je l’ai déjà croisé. Il provoque en moi un étrange sentiment de familiarité,
presque rassurant, mais il ne fait pas le poids face à cette sensation de me
tenir sur une corde raide au-dessus d’un précipice. Depuis que Jeremy m’a
balancé toutes ces choses horribles, je perçois presque les ténèbres me
pousser en dedans. Je suis tellement en colère après lui !

Comment ose-t-il agir ainsi ? Moi, en colère ? Je n’ai jamais ressenti ce


genre de sentiment !

Après avoir galéré sur le chemin forestier, j’arrive enfin à la route presque
entièrement dégagée de sa couche de neige. Je suis déjà épuisée alors que je
n’ai marché qu’une centaine de mètres.

Tu comptes aller où dans cet état… ?

L’humidité est passée par-dessus mes bottes et mes pieds sont trempés. Ma
cotte s’imprègne doucement d’eau et je grelotte si fort que mes dents
s’entrechoquent.

Je jette un œil à gauche puis à droite mais aucune de ces deux options ne
me paraît être judicieuse. D’un côté se trouve le village où je n’ai pas de bons
souvenirs et, de l’autre, le cimetière où je me suis réveillée après mon
éviction de Célestaos.

Célestaos… Rêve ou réalité ?

Ma gorge se serre d’un cran supplémentaire, je suis à deux doigts de


basculer. Je regarde encore une fois la cicatrice à l’intérieur de mon poignet
et tressaille quand mes horribles flashs font leur retour ; sang, douleur et mes
propres yeux qui me dévisagent, emplis de terreur. Et puis ce couteau… cette
horrible sensation de le voir s’enfoncer dans ma peau. Une image s’impose
soudain et efface toutes les autres : celle du matin où je me suis éveillée sur
une tombe.

Le cimetière ! C’est une évidence !

Je me secoue puis prends la direction de droite : retour aux origines ! Je


dois vérifier absolument si mon souvenir est exact. Et si ce n’est pas le cas,
tant pis, c’est là où je suis arrivée et il y a donc de fortes chances pour que ce
soit mon portail de sortie. Peut-être que, si je prie assez fort et longtemps, les
Archanges mettront un terme à cette punition et je pourrais enfin rentrer chez
moi auprès des miens. Mais surtout être sûre que je n’ai pas rêvé mon
existence d’Ange.

– Liz ! Attends-moi !

La voix de Jeremy dans mon dos me fait accélérer le pas. Je sais que c’est
peine perdue et que, du haut de ses presque deux mètres, il me rattrapera en
quelques enjambées mais je ne compte pas lui faciliter la tâche. Il doit
comprendre que je ne veux plus de son soutien et que je désire m’éloigner de
lui et de ses divagations.

À chaque instant, je m’attends à sentir sa paume se refermer sur mon


épaule pour m’arrêter mais il se contente de marcher derrière moi en calquant
son allure sur la mienne. Son comportement me trouble et je finis par
m’immobiliser, la tête basse.
Il me contourne puis se plante face à moi, les poings sur les hanches.
Après quelques secondes interminables, je romps le silence en évitant son
regard si perturbant.

– Je ne rentrerai pas. Ma place n’est pas là-bas.

Il passe son pouce sous mon menton pour me relever la tête puis braque
ses yeux dans les miens :

– Je ne t’obligerai pas à venir avec moi.


– Ne me touche pas ! hurlé-je en reculant. Que me veux-tu ?
– Juste t’accompagner et être sûr que tu sois en sécurité où que tu ailles.

Je le dévisage à la recherche d’une pointe de sarcasme mais il a l’air


sincère et sérieux.

– Mais tu ne sais même pas où je vais, rétorqué-je avec froideur.


– Vu ton état, pas bien loin.

Je soupire avec dépit. Il a raison.

– Jeremy… Je suis paumée, tu n’imagines pas à quel point tout se mélange


dans ma tête.
– Ça l’est aussi dans la mienne, Liz. Je crois qu’on s’est trouvés pour que
nos bordels s’additionnent et se transforment en quelque chose de mieux. De
beaucoup mieux.

Mon cœur rate un battement.

– Tu le penses sincèrement ?
– Oui. Et… je suis vraiment désolé pour tout à l’heure. Le baiser. Je
n’aurais jamais dû faire ça. C’était n’importe quoi.

Dans un murmure, je lui confirme :

– Tu n’aurais pas dû, effectivement.


– Désolé.
– C’était le pire moment et la pire des façons pour un premier baiser.
– Premier ? Est-ce que ça veut dire qu’il pourrait y en avoir un second ?

Il penche la tête et m’offre un sourire qui me réchauffe instantanément.


C’est si rare de voir sa façade de marbre s’effriter un peu. Mais je n’en oublie
pas pour autant mon objectif ; ni lui ni moi n’avons davantage de temps à
perdre en palabres inutiles.

Et je n’oublie pas non plus que je suis en colère !

Non mais pour qui se prend-il, cet ours des bois ?

– Je n’ai pas dit ça, rétorqué-je en le contournant pour reprendre ma route.


Il faut que j’y aille, j’ai quelque chose d’important à faire.

À ma grande surprise, il me rejoint et marche à côté de moi sans essayer


de me retenir. Décidément, cet homme est un mystère…

Quand les grilles du cimetière apparaissent un peu plus loin, je


m’immobilise puis lui demande alors d’un ton amer :

– Mais qu’est-ce que tu me veux à la fin ?


– Rattraper mes conneries.
– En me suivant comme un petit chien ? Je ne pense pas avoir besoin de
toi, tu ne comprends pas ma situation.
– Si, plus que tu ne le crois justement.
– Non ! Tu ne cherches qu’à contredire tout ce que je te raconte ! Tu me
méprises et me considères comme une idiote sans cervelle. Tu es doux et
prévenant et, la seconde d’après, cynique et glacial. Même si je comprends
que tu aies vécu des choses très difficiles, je n’arrive pas à te suivre ! À cause
de toi, je suis encore plus perdue qu’avant, j’en viens à tout remettre en
question et c’est effrayant ! Imagine-toi à ma place deux secondes si tu en es
capable et tu verras combien tout cela est difficile pour moi.
– Je veux le faire et c’est pour ça que je suis là. Accepte mon aide.

Ses mots sonnent juste et semblent emplis de sincérité mais, depuis


l’épisode du pick-up et des photos morbides, je ne suis plus sûre d’avoir
envie d’être en sa présence.

– Liz, reprend-il d’une voix douce. Tu… t’as bousculé ma vie et… je crois
que j’aime ça. Laisse-moi une chance.
– Jeremy…
– Toute petite ?
– Je ne sais pas.
– Minuscule ?

Voir cet homme bourru et froid a la limite de me supplier me touche et ma


nature ne me permet pas d’être rancunière bien longtemps. Je hoche la tête
puis explique alors :

– Bon. Je veux retourner là où je me suis réveillée après mon éviction de


Célestaos.
– OK… C’est où ? On peut prendre ma voiture, ça ira plus vite.
– Inutile. C’est juste ici.

Je désigne le cimetière de l’index puis ajoute :

– Je dois vérifier quelque chose et peut-être qu’ils prendront pitié de moi


et me permettront d’écourter ce séjour sur Terre.
– Liz… Qu’est-ce que tu foutais dans un lieu aussi sinistre ?! C’est… c’est
difficile d’avaler ces conn…

Il s’interrompt et se mord la lèvre inférieure en fronçant les sourcils.

– OK ! Je t’accompagne, lance-t-il finalement. Donc ça veut dire que tu


souhaites t’éloigner de moi de façon définitive ?

Je me raidis en comprenant que, non, je n’en ai peut-être pas si envie mais


je dois le faire. Je préfère ne pas répondre et repars alors d’une démarche
hésitante en direction de l’allée bordée de pins qui mène à l’entrée du
cimetière. À chacun de mes pas, j’ai la sensation de m’approcher d’un point
de non-retour. Quelque chose me hurle que je ne devrais pas avancer
davantage, que je devrais me contenter de faire demi-tour et d’accepter ma
punition.
Mais j’en suis incapable.

Je passe le haut portail de fer puis revois avec émotion la grande poubelle
où j’ai déniché la tenue que je porte encore. Une semaine s’est écoulée depuis
mon atroce réveil et j’ai l’impression que le temps a passé au ralenti, que je
suis arrivée depuis des mois.

Sans aucune hésitation, je refais le chemin en sens inverse puis


m’approche alors de la tombe sur laquelle je me suis réveillée. Il s’agit en
réalité d’un caveau familial contenant deux cercueils et quand je lis les
inscriptions gravées sur le marbre, mon cœur s’arrête de battre un instant.

Jake Monjure, né en 1942, mort en 2007.


Anna Mary Wendell, épouse Monjure, née en 1948, morte en 2010.

Mon souvenir ne m’a pas trompée. Voilà pourquoi ce nom ne m’est pas
inconnu. Mon cerveau perturbé l’avait tout simplement mis de côté. Je me
suis réveillée sur la tombe de cette femme.

Le poids du monde s’abat sur mes épaules et je m’affaisse à genoux sur les
graviers. Cette fois, ça y est, je me sens chuter dans ce précipice sans fond,
entraînée par ces tentacules nocifs qui me menaçaient depuis un moment.

Mais qu’est-ce que ça signifie ?

Mes flashs s’éveillent et se mêlent à des souvenirs de plus en plus nets.

Je ne veux pas, je refuse. Mon souffle se coupe, je rejette les images qui
fusent soudain en masse. Je ne peux tout simplement pas les supporter.

Ferme ton esprit à cette folie, Liz…

Des doigts s’entrelacent aux miens et m’empêchent de perdre


définitivement la raison. Je m’accroche à eux avec la force du désespoir et
commence à murmurer des prières en serrant mon médaillon de toutes mes
forces.
Provenant de très loin, je perçois alors la voix de Jeremy me souffler :

– Je suis là, je ne t’abandonnerai pas.

De toutes mes forces, je lutte pour m’accrocher à ses mots, à ce mince fil
qui m’empêche de chuter dans un puits sans fond.

IL est là et IL ne m’abandonnera pas !


28

Jeremy

Je dépose le corps grelottant de Liz sur le siège arrière de mon vieux pick-
up puis monte près d’elle. Quand je l’ai vue s’effondrer devant la tombe, je
me suis agenouillé à ses côtés pour la soutenir mais elle était déjà loin et
marmonnait des mots incompréhensibles, comme des sortes de mélopées de
cureton. J’ignore ce qu’il se passe dans sa tête en ce moment même mais ça a
l’air d’être sacrément le bordel.

Après avoir patienté une dizaine de minutes, j’ai finalement appelé Harry
pour qu’il vienne nous chercher. Liz est visiblement en état de choc et je me
demande s’il ne va pas falloir l’emmener aux urgences. Il est peut-être temps
que j’arrête de vouloir arranger les choses, je ne suis clairement pas doué à ce
jeu.

Cette balade improvisée m’a fortement perturbé. En effet, ce cimetière est


le seul du village et donc celui où a été inhumée Louise. Je suis soudain pris
par un besoin aussi irrépressible qu’inexplicable.

Je dois le faire.

Je demande à Harry de patienter quelques minutes puis retourne d’un pas


décidé au cimetière. Je n’ai jamais voulu voir l’endroit où elle a été mise en
terre. Même la simple idée m’a toujours été insupportable mais, à cet instant
précis, j’éprouve la nécessité d’y aller.

Poussé par mon instinct, je ne cherche pas à réfléchir davantage et


retrouve sans hésiter l’emplacement. À la vue du nom de ma défunte épouse,
mon cœur rate un battement. Après être resté figé un moment, tremblant et le
souffle court, j’approche doucement mes doigts crispés du marbre orangé
puis tombe à genoux, paupières closes.

C’est juste insupportable… Quelle idée de venir ici et maintenant,


Lancaster ! C’est vraiment pas le bon timing !

Mes larmes coulent et atterrissent sur la pierre glaciale.

– Tu nous manques… J’ignore si tu m’entends mais… bordel, ce que tu


nous manques.

Un sanglot m’étreint et, l’espace d’un instant, j’ai presque l’impression de


sentir la petite main chaude de Louise se poser sur mon épaule pour me
réconforter.

– Je sais que j’aurais dû venir avant, pardonne-moi… Meline me le


réclame souvent. Elle est devenue si forte, belle et intelligente ! Tu serais
fière d’elle.

J’esquisse un sourire en pensant à notre trésor.

– Tant d’années se sont écoulées… Je t’aimerai toujours. Tu le sais ça ?


Mais… j’ai rencontré quelqu’un et… merde, c’est dur.

J’inspire profondément puis avoue d’une voix tremblante :

– Elle est spéciale mais… ai-je le droit, Louise ? Est-ce que je peux
continuer de te porter dans mon cœur et penser à une autre.

Je frémis en sentant une caresse sur ma main et rouvre les paupières pour
découvrir une coccinelle se balader tranquillement entre mes doigts.

Une coccinelle ? En plein hiver, par ces températures glaciales ?

Cela n’a aucun sens, elle ne devrait même pas être là. L’insecte s’arrête un
instant et écarte élégamment ses ailes. Louise adorait ces bestioles… Mon
pouls s’emballe tandis qu’elle prend son envol puis vient danser autour de
moi avant de filer droit vers les nuages gris.
Le souffle court, je me relève, le regard perdu vers le ciel. La minuscule
créature a disparu et, avec elle, un poids qui encombrait mon âme. Le
pragmatique que je suis refuse de croire à un quelconque événement
surnaturel mais je ne peux m’empêcher de sourire et de murmurer :

– Merci…

C’est complètement dingue ce qu’il vient de m’arriver et je décide de


ranger cet événement dans un recoin de mon cerveau. Je pose une dernière
fois la paume sur le marbre.

– Je reviendrai avec Meline. Bientôt. Je te le promets.

Sur le chemin du retour, Harry se contente de conduire prudemment, sans


poser de questions. J’apprécie sa discrétion et c’est sans doute cette qualité
qui fait qu’on s’entend si bien tous les deux.

L’après-midi est pas mal entamé et, la scierie, toujours pas remise en
route. Je n’ai pas la tête au taf et tout ce que j’ai envie de faire, c’est de foncer
chez les flics pour leur expliquer ce qu’il vient de se passer. Avec ces
nouveaux éléments, peut-être qu’ils rouvriraient l’enquête et peut-être que je
pourrais enfin avoir de vraies réponses… La seule chose qui m’en empêche
est l’idée de voir Liz emmenée loin de moi. Elle n’a pas de papiers, tient des
propos délirants. La jeune femme risque de se retrouver enfermée chez les
fous et, moi, accusé de l’avoir maltraitée.

Manquerait plus que ça…

Je ne sais pas comment agir pour résoudre tout ce merdier dans lequel
j’évolue depuis qu’elle est apparue dans ma vie mais je refuse de déconner
comme je l’ai fait il y a quelques années. Je refuse aussi de finir derrière les
barreaux en garde à vue ; ça signerait la fin de mes droits parentaux.

Quand nous entrons dans la cour, je vois qu’une luxueuse voiture


bordeaux est garée devant la maison. Chose plutôt rarissime au vu du peu de
personnes que je fréquente. Les seuls véhicules qui viennent régulièrement ici
sont les grumiers chargés de troncs de mon exploitation.
Un homme patiente à la porte d’entrée et je fronce les sourcils
d’agacement. C’est probablement un démarcheur ou un porteur de bonnes
paroles et je n’ai pas du tout l’envie ni le temps de l’écouter débiter ses
boniments.

– Harry, va à l’entrepôt. J’emmène Liz au chaud, je me débarrasse de cet


indésirable et te rejoins.

Il acquiesce d’un grognement puis s’éloigne sans un mot. Je reporte mon


attention sur la jeune femme toujours prostrée, le front posé contre la vitre, le
regard perdu dans le vague. Sa froideur m’inquiète davantage que de la voir
paniquer, pleurer ou crier.

– Eh, ça va aller, OK ?

Je ne trouve rien d’autre que ces mots bidon pour tenter de la rassurer et
qu’elle se reprenne. Je mordille nerveusement un de mes ongles, totalement
désarmé face à sa détresse et à sa colère. On va devoir parler, qu’elle
m’explique ce qu’il se passe dans sa tête.

D’abord, dégager ce mec !

– Ne bouge pas. Je reviens te chercher, lui dis-je sans être sûr qu’elle
m’entende.

La neige commence à se tasser, et progresser est un peu moins galère.


Harry a déblayé une partie du chemin qui descend à l’entrepôt avec la
pelleteuse et des congères se dressent à plusieurs endroits.

Bien décidé à faire fuir ce visiteur aussi rapidement que possible, je revêts
mon masque le plus désagréable puis me plante face à lui, bras croisés sur le
torse. Il est âgé et porte une paire de lunettes noires qui dissimulent son
regard. Sa couronne de cheveux blancs ondule au gré du vent et son luxueux
costard beige est totalement incongru en ce lieu.

Je me redresse de toute ma hauteur puis, avant qu’il prononce un mot,


lance avec froideur :
– Je ne sais pas qui vous êtes mais ce n’est pas le jour, alors merci mais,
non, j’suis pas intéressé. Sortez de ma propriété.

Faisant fi de ma sommation, il avance d’un pas et me tend une main


osseuse :

– Je me nomme Mike Grant et je ne suis pas un vendeur.


– Je vous ai demandé de partir, le coupé-je en sentant mon impatience
grimper d’un échelon.

Il continue sur le même ton doucereux :

– En réalité, je cherche quelqu’un, une jeune femme, reprend-il en me


donnant une photo. Une aimable dame m’a dit que peut-être vous sauriez
m’aider.

C’est Liz sur le cliché, aucun doute là-dessus. Quelqu’un l’a probablement
remarquée à mes côtés lorsque nous nous sommes rendus chez Tobey et,
comme tout le monde me connaît dans le coin, il n’a pas eu de mal à obtenir
l’info… Et puis, son passage tumultueux au bar a certainement fait le tour du
village.

Je n’aime pas du tout l’attitude de cet homme et, s’il a quelque chose à
voir avec le passé de Liz, il a probablement à voir aussi avec les mauvais
traitements qu’elle a subis.

Et a peut-être également un lien avec Louise et son meurtre.

Je scrute un instant le visage ridé de mon interlocuteur. Ses manières


mielleuses ne m’inspirent pas confiance, tout sonne faux chez ce Mike.

– Qui êtes-vous par rapport à elle ? demandé-je alors d’un ton suspicieux.
– Sa famille, son grand-père précisément. Elle a disparu depuis presque
dix jours et nous sommes très inquiets à son sujet. C’est une personne très
complexe et perturbée. Son état mental nécessite des soins constants.

Ceci expliquerait cela…


Déstabilisé, par la situation, je m’enquiers alors :

– Et qu’entendez-vous par « des soins constants » et « perturbée » ?

Mike affiche une mine attristée à laquelle je ne crois qu’à moitié puis
reprend :

– Annael a de gros soucis d’ordre psychiatrique. Elle est tombée dans la


drogue très jeune et depuis a développé une sorte de schizophrénie avec des
épisodes hallucinatoires réguliers. Elle se fait du mal aussi et a tenté de mettre
fin à ses jours il y a peu. Nous sommes très inquiets.

Je revois ses nombreuses cicatrices, notamment celle à l’intérieur de son


poignet, et comprends que, peut-être, je me suis emballé dans mon jugement.

– Qu’est-ce qui me prouve que vous êtes vraiment de sa famille ?


– Je comprends que vous soyez méfiant, elle a la faculté de manipuler les
gens très facilement.

Il fouille dans sa poche intérieure et me tend un document que j’attrape et


feuillette. C’est un passeport plutôt ancien au nom d’Annael Grant. Mes
sourcils s’arc-boutent de surprise quand je découvre la photo d’identité qu’il
contient ; c’est elle, beaucoup plus jeune, mais il n’y a aucun doute possible.

Si tout se révèle être aussi simple que le dit cet homme, alors Liz, ou…
Annael, s’est bien foutue de ma gueule ! Et ce qui est intolérable est que ma
fille a été impliquée dans son petit jeu malsain.

Cependant, certains détails m’empêchent de gober aussi facilement son


histoire : le médaillon. Liz n’a pas pu l’inventer ! Et qu’il soit identique à
celui porté par Louise après son enlèvement serait une sacrée coïncidence.

Et il y a cette histoire de tombe et d’Anna Monjure… Quelque chose me


dit qu’il y a matière à creuser davantage sur cette piste.

Et puis toutes ces blessures… Elle ne peut pas se les être toutes infligées
elle-même ! Ou alors elle est complètement démente !
Possibilité à ne pas totalement écarter…

Mike incline la tête et esquisse un sourire. Je me retourne pour suivre son


regard et vois Liz avancer d’une démarche hésitante. Plus elle approche et
plus ses traits se décomposent. Elle se fige à quelques mètres de nous, le
souffle court.

– Ma chérie, s’exclame Mike en ouvrant les bras. Je savais que je te


retrouverais ! Viens donc…

Au lieu de se précipiter vers celui qui se dit son grand-père, elle recule de
quelques pas en secouant la tête avec nervosité.

– J’ai entendu ce que vous avez dit !


– Voyons, tu dois te calmer et me suivre.

Il continue à mon intention :

– Elle est probablement en crise et ses réactions peuvent être dangereuses.


Je suis habitué ne vous inquiétez pas.

Il me tend à nouveau la main avec un sourire qui pue l’hypocrisie et


ajoute :

– Merci pour tout, je vais prendre soin d’elle. Si vous souhaitez être
dédommagé pour les frais qu’elle aurait pu occasionner, je vous laisse ma
carte, n’hésitez pas.

Je prends le petit carton à l’écriture dorée et, d’un geste machinal, le fourre
dans ma poche arrière. Extérieurement, je ressemble à un bloc de glace mais,
intérieurement, je suis un volcan prêt à péter.

Quand il approche d’elle et attrape son poignet, elle se fige et blêmit :

– Non… ne me touchez pas !


– Avance.
– Non ! Je ne veux pas ! Je refuse de croire que je suis juste une cinglée !
hurle-t-elle en essayant d’échapper à son emprise. Je veux que vous me
fichiez tous la paix ! TOUS !

Il retire ses lunettes et braque son regard dans celui de Liz en murmurant
des paroles apaisantes. Elle le toise d’abord avec fureur puis, au fur et à
mesure qu’il déblatère ses paroles incompréhensibles, elle cesse de se
débattre puis ses épaules s’affaissent.

– Micha’EL. Tu… tu as écouté mes prières ? Es-tu vraiment venu pour me


ramener ? Est-ce réel ? Pourquoi as-tu dit que je suis folle ?

Je fronce les sourcils en voyant ce brusque changement de comportement.


Et ce n’est pas la première fois que j’entends ce prénom.

Mike, mon cul ! Ce mec se fout de ta gueule !

Il continue de déblatérer je ne sais quelle connerie à l’oreille de la jeune


femme qui semble presque hypnotisée. J’approche sans trop savoir comment
réagir face à ce cirque. Les iris du vieil homme emplis d’une rage froide se
braquent moi, presque dénués d’humanité. Ils sont d’un bleu incroyable,
presque blancs tellement ils sont translucides.

– Liz, tu connais ce type, c’est vraiment ton grand-père ? marmonné-je


alors en tentant de maîtriser le démon qui me pousse à le foutre hors de ma
propriété à grands coups de pieds.

Elle détache enfin son regard de celui du vieux et j’y vois une telle
détresse, un tel trouble, que je ne peux tout simplement pas continuer de
m’effacer. Ma décision est prise, elle n’ira pas avec lui, pas ainsi. Encore une
fois, je m’implique dans une histoire qui me dépasse probablement et ça
risque de me coûter cher s’il est effectivement de sa famille mais je suis
incapable de la laisser partir ainsi.

C’est plus fort que moi. Quelque chose me hurle que je dois la protéger.
ÉTAPE 4
LA TRISTESSE
29

Liz

Jeremy s’interpose et repousse brutalement le visiteur qui lâche prise. Voir


Micha’EL en face de moi, alors que tout ce en quoi je crois devient incertain,
est un choc.

Mon grand-père ? Moi, cinglée ? Sérieusement ?

Où est la vérité ? Pourquoi suis-je incapable de faire la différence ? Mon


cerveau est-il aussi dysfonctionnant que ça ? Suis-je réellement une folle
comme je l’ai entendu l’expliquer ?

Mais alors… si c’est le cas, Célestaos et tout ce qui va avec sont


effectivement une invention de mon imagination, ou bien…

Disparaître, je veux juste disparaître !

J’attrape mon crâne à deux mains puis m’accroupis dans la neige, les yeux
fermés. J’ai la sensation de perdre l’esprit, de ne plus savoir qui je suis. Si je
n’étais pas encore folle, je risque de le devenir très rapidement.

Jeremy me prend par la taille pour me relever tout en lançant avec une
fureur contenue :

– Vous ne la forcerez à rien ! C’est compris ?


– Monsieur…
– Lancaster. Monsieur Jeremy Lancaster. Retenez bien ce nom car, si vous
insistez, vous aurez des soucis.
– Vous n’avez aucun droit sur elle.
– Peut-être mais elle est libre de décider et, si vous êtes réellement de sa
famille et avez une once de considération pour elle, alors vous ne ferez rien
contre son gré. Rien ne montre que toutes les conneries que vous avez
balancées soient vraies. Vous avez une preuve qu’elle reçoit des soins et de
son soi-disant état mental ?

Un silence de mort s’installe et Jeremy attrape alors mon visage puis me


force à le regarder.

– Liz, tu n’as qu’un mot à dire et je le mets dehors.

Je plonge au cœur de ses iris noisette piquetés d’éclats dorés, totalement


perdue dans une déferlante d’émotions insupportables. À sa manière abrupte,
cet homme me soutient et m’aide à tenir la tête hors de l’eau depuis que je
suis entrée dans son existence. Il est mon phare au milieu de la tempête, la
seule chose dont je sois certaine. Il est là, fort et sûr de lui, avec ses défauts et
ses failles, certes, mais surtout avec cette aura magnétique et rassurante.

Grâce à son contact à la fois ferme et doux, je reprends pied dans une
réalité dont j’ignore tout. Soudain, tout devient beaucoup plus simple et
évident. Il est le pilier dont j’ai besoin pour me relever et découvrir mon vrai
Moi.

Dans un souffle, je déclare alors :

– Fais-le partir.

Il hoche la tête puis détourne son regard à présent glacial vers celui que je
pensais être mon supérieur… mon Guide.

– Vous l’avez entendue ? Et je vais garder son passeport, après tout, c’est à
elle.

Je n’ai pas le courage d’affronter les traits probablement déçus de


Micha’EL et me blottis contre le torse tiède de Jeremy, paupières closes. Il ne
me repousse pas et, là, tout de suite, je me fiche que ça le mette mal à l’aise,
j’ai juste besoin de le sentir proche de moi.

Je déglutis péniblement et agrippe de toutes mes forces son épais manteau.


Délire ou pas, je suis mal comme jamais ! Jeremy pose une main ferme sur
mes cheveux en murmurant des paroles apaisantes et mon cœur se calme un
peu.

Dans mon dos, la voix emplie de colère de Micha’EL retentit :

– Monsieur Lancaster, quand vous en aurez assez d’elle et que vous vous
rendrez compte qu’elle est ingérable, appelez-moi. Nous n’en resterons pas
là, vous avez une semaine. Sept jours ! Compris ? Je vous dis donc à très
bientôt.
– Vos menaces ne me font pas peur ! rugit Jeremy en resserrant son
étreinte.

Un frisson me traverse et je rouvre les yeux pour observer le véhicule


s’éloigner au ralenti sur le chemin. Il s’écarte alors de moi puis me regarde
avec un air contrarié. J’ignore ce qu’il pense à présent mais ça ne doit pas être
reluisant.

Il prend ma main et m’entraîne en direction de la maison. Une fois à


l’intérieur, nous retirons nos vestes et nos chaussures puis je m’assois en
silence à la table de cuisine. Pendant qu’il prépare deux cafés, je ne peux
m’empêcher de détailler son corps souple et musclé qui se dessine sous ses
vêtements de travail noirs. Il en impose, ça, c’est une certitude et je crois que,
auprès de lui, je ne risque pas grand-chose.

Hormis perdre la tête…

Malade… dangereuse… manipulatrice… ingérable… Les mots de


Micha’EL résonnent dans mon esprit et tournent en boucle dans une danse
infernale. Comment celui que je pensais être mon Guide, que j’admirais au-
delà de tout, a pu tenir de tels propos à mon encontre ?

Parce qu’il n’a jamais été ce qu’il prétend, idiote…

La tempête dans mon crâne s’affole à nouveau et un vertige me traverse


face à l’ampleur de ce que je suis en train de comprendre… Mais comment
concevoir tout cela ?
La voix de Jeremy me sauve encore une fois tandis qu’il s’assoit en face
de moi.

– Voilà ce que je te propose. On laisse retomber la pression, tranquilles, ou


sinon je crois bien qu’on va péter un câble. Meline rentre d’ici une heure et je
ne veux pas qu’elle s’inquiète de nous voir contrariés. On se fait notre petit
week-end Star Wars comme prévu et lundi… on va chez les flics.

Je sursaute en entendant sa dernière phrase. Ma gorge se serre, une


immense déception m’envahit. Je me suis trompée, il m’abandonne…

– Je n’ai pas le choix, Liz. Tout cela est beaucoup trop compliqué et ce
mec tout à l’heure, ton soi-disant grand-père… j’le sens pas. La police nous
aidera et, maintenant qu’on a récupéré un papier officiel, ils ne risquent pas
de s’en prendre à toi.
– J’ai peur.
– Je sais mais ça ira. J’suis là et tu ne te débarrasseras pas de moi comme
ça. Je veux juste que tu me promettes une chose.
– Laquelle ?

Il prend mon bras puis dévoile la longue cicatrice à peine refermée de mon
poignet.

– Promets-moi que tu ne recommenceras jamais à te faire du mal, quoi


qu’il arrive dans ta vie.
– Je ne me souviens pas m’être fait ça ! Vraiment…
– Peu importe. Promets.
– D’accord, je n’en ai aucune intention mais je te promets de ne pas me
faire de mal.
– Jamais, quoi qu’il arrive ! Dis-le.

Il est très sérieux et j’acquiesce en répétant :

– Je te promets de ne jamais me faire de mal, jamais et quoi qu’il arrive.


Mais… si je suis vraiment la foldingue que prétend Micha’EL ?
– Cet homme ment comme il respire, je suis peut-être un connard mais pas
totalement idiot. T’es beaucoup de choses mais pas dangereuse.
– Oh… Et je suis quoi, alors ?

Il esquisse un sourire puis avale une gorgée de café. Ses yeux pétillent un
instant tandis qu’il me contemple par-dessus la tasse. Il la pose puis d’une
voix tendre murmure :

– T’es originale, naïve, agaçante. Oh mais aussi sacrément têtue et


quelquefois t’agis comme une gamine !
– Ce ne sont pas des particularités très positives tout ça… marmonné-je en
croisant les bras.
– Hum… Je n’ai pas terminé. T’es également douce, adorable,
généreuse… unique et… vraiment très belle. Trop. Tu me fais beaucoup
d’effet, mademoiselle la greluche.

Je m’esclaffe pour dissimuler mon plaisir mais le rouge qui doit


présentement envahir mes joues brûlantes risque de me trahir. Ces hormones
humaines sont très… intéressantes. Comment peuvent-elles se mettre en
route alors que nous vivons un moment si compliqué, alors que je me sens si
dévastée ?

Peut-être pour adoucir la complexité de la vie, la rendre plus belle, même


si les tourments semblent insurmontables…

Mon ventre se noue et une étrange sensation s’éveille entre mes cuisses,
comme si de petites étincelles s’allumaient un peu partout. Je n’ai jamais
ressenti cela et c’est vraiment très incongru au milieu de tous mes soucis.

Mais aussi… plutôt agréable.

– Comme le corps humain est fascinant ! murmuré-je alors.

Jeremy soulève un sourcil intrigué puis se mord la lèvre inférieure avec un


air songeur. J’ai soudain très envie de réitérer l’essai raté de tout à l’heure et
de sentir ses lèvres sur les miennes.

Peut-être pourra-t-il absorber un peu de cette tristesse qui m’étouffe…


Sans plus réfléchir, je me lève puis me plante à ses côtés.

– Je crois que c’est le bon moment, déclaré-je avec sérieux. Retente


l’expérience avec un second baiser.
– Ah oui ? Tu me dis ça comme ça, toi ?
– J’en ai envie. Mon organisme envoie des signaux assez clairs.

Une lueur amusée traverse ses iris noisette et il me demande :

– Et quels genres de signaux ?


– Eh bien… J’ai mal et peur de tout ce qui arrive mais mon corps réagit de
façon assez paradoxale. Ma température est montée, je n’ai plus du tout froid.
Mon cœur bat un peu trop vite. Je ne peux pas m’empêcher de penser à ta
bouche et à ton corps et… mes cuisses se crispent. C’est vraiment très…
– OK ! Stop ! Je crois que je vois à peu près ce qu’il t’arrive, me coupe-t-il
avec un large sourire. Liz, je n’ai jamais croisé quelqu’un comme toi…
– Et ce n’est pas bien ?
– Oh que si, c’est bien, c’est… inattendu, mais j’adore ça.

Il repousse sa chaise puis se met debout lentement sans me lâcher du


regard. D’une main, il prend ma taille pour me rapprocher puis, de l’autre,
caresse mon visage avec douceur et glisse mes cheveux derrière mon oreille.

– Ce ne sera pas le second baiser mais le premier, l’autre n’aurait jamais


dû exister et je te propose de l’effacer de nos mémoires.

J’acquiesce en silence tandis qu’une impatience fiévreuse s’empare de


moi.

– Arrête de parler, Jeremy Lancaster. Aide-moi à me sentir humaine, aide-


moi à chasser ces nuages qui m’oppressent.

Son souffle balaye mon visage et ses doigts tirent légèrement sur mes
cheveux pour que j’incline ma tête en arrière. Je me laisse faire et ferme les
yeux en totale confiance. Sa main se raffermit sur ma taille puis glisse dans
mon dos en une caresse autoritaire qui déclenche une ribambelle de nouvelles
étincelles dans mon bas-ventre.
J’aime sentir sa force. Son odeur menthol-cuir m’envahit délicieusement.
Je réprime un frisson et quand ses lèvres se posent dans mon cou, mon cœur
accélère davantage. Si ça continue, je vais mourir d’une crise cardiaque.

– Cette expérience est… murmuré-je tandis que sa bouche remonte en


traçant un sillon brûlant. Vraiment… en fait… terriblement…
– Terriblement quoi ? reprend-il dans un souffle.
– Terriblement… Oh… terriblement… incroyable et…

Il étouffe la fin de ma phrase en posant enfin ses lèvres sur les miennes
avec une grande douceur. Et lorsque sa langue s’aventure, j’ai un mouvement
de surprise. Il m’empêche de reculer et me resserre davantage contre son
corps ferme. Nos regards se croisent un instant et j’avoue faiblement :

– Je crois que je ne sais pas faire, Jeremy…


– Laisse-moi te montrer.

Je m’abandonne et referme mes paupières. Sa bouche s’empare de


nouveau de la mienne et, quand il se fait de nouveau plus audacieux,
j’entrouvre mes lèvres dans un gémissement. Sa langue trouve la mienne.
C’est bouillant et humide et mon corps frémit, s’enflamme. Il m’embrasse
profondément avec tendresse et autorité, menant une danse dans laquelle je
me perds mais, cette fois, cet égarement est juste parfait. J’éprouve une
sensation identique à celle que j’avais lorsque je déployais ou… pensais
déployer mes ailes d’Ange.

Ma tristesse est toujours là, tapie au creux de mes entrailles mais, à cet
instant, son étreinte parvient à la contenir, à la rendre supportable.

Une larme roule sur ma joue et une évidence s’impose alors à mon esprit :
entre ses bras, je suis à ma place.
30

Jeremy

Meline me lance un sourire radieux puis détourne son regard sur Liz,
assise de l’autre côté du sofa. Cette dernière est fort affairée à râler après
Jabba le Hutt qui s’éclate à martyriser la princesse Leia. Nous sommes en
plein marathon Star Wars et arrivons au bout du sixième film, Le retour du
Jedi. Je ne pensais pas qu’elle aurait la tête à rester aussi longtemps
concentrée sur cette saga mais elle m’a agréablement surpris en se prenant au
jeu.

– Cette énorme grenouille est vraiment dégoûtante ! s’écrie-t-elle, les yeux


brillants de détresse. La pauvre Leia… c’est horrible ce qu’il lui arrive.

Meline éclate de rire.

– T’inquiète, elle va se venger !

Ces deux-là s’entendent comme cul et chemise et finalement cette idée ne


me dérange plus tant que ça. Depuis notre baiser échangé il y a quelques
jours, des transformations s’opèrent en moi. En réalité, ça a commencé dès le
moment où elle est entrée dans ma vie…

Et je flippe grave.

Tout ça me flanque une frousse digne d’une blonde poursuivie par un


tueur en série.

Au contraire d’elle, je n’arrive pas à me concentrer sur les films et


l’apaisement espéré n’est guère au rendez-vous. Plus j’apprends à la
connaître et moins je maîtrise mes sentiments. Je m’étais pourtant juré de ne
pas réitérer cette connerie. Avoir une relation, c’est beau, c’est chouette,
ouais… mais ça peut faire mal. Et je ne suis pas apte à supporter encore une
fois une telle douleur. Ou alors j’en deviendrais définitivement cinglé.

Espèce de froussarde, Lancaster !

Totalement… Et malgré mes réticences, je dois avouer que je me sens


quand même mieux. Je respire plus librement et me surprends à croire de
nouveau à un avenir moins terne. Mes épaules ne me donnent plus
l’impression de peser des tonnes et je supporte même d’avoir quelques
minutes de retard sur mon emploi du temps. Ce qui, en soi, est un petit
miracle.

Et ce baiser… Je me suis empêché de laisser libre cours à mon envie,


sinon Liz aurait très vite perdu cette fichue cotte de jardinier. Je jette un œil à
son délicat profil et mon ventre se noue. Je boufferai bien à nouveau ces
jolies lèvres et ce ne serait que le début d’un délicieux moment. Le désir
d’explorer son corps et de lui faire découvrir des sensations inconnues ou…
oubliées me taraude de plus en plus. La caresser, la goûter, glisser mes doigts
en elle…

Ah bordel, Lancaster, tu as réveillé le fauve !

Un cri de joie de mon invitée me sort de mes pensées érotiques. La


princesse a réussi à tuer le vilain Jabba. Je reviens à la réalité et mon érection
douloureuse se calme directement. Ce n’est ni le moment ni l’endroit pour
réveiller mes hormones.

Gêné par la présence de ma fille, je me lève, prétextant un besoin d’aller


aux toilettes, et monte me réfugier à l’étage.

Un, deux, trois, quatre, cinq… dix-huit marches d’escalier. Encore quatre
pas jusqu’à ma chambre et je referme la porte dans mon dos, aussi
discrètement que possible. Le souffle toujours court de m’être excité pour
rien, j’approche de la photo de famille, noyé dans un sentiment de culpabilité.

Ai-je le droit de désirer une autre qu’elle ? Même si le temps a passé, j’ai
une grosse part de responsabilité dans sa mort et demeurer seul pour le restant
de mes jours est la punition que je me suis infligée plus ou moins
consciemment. Je le réalise maintenant que Liz perce lentement mon bouclier
de marbre.

Une présence dans mon dos me fait sursauter et la douce voix de la jeune
femme flotte jusqu’à moi :

– Tu as le droit, Jeremy. Elle le comprendrait, j’en suis sûre.


– Ouais, tu ne vas pas dire le contraire…
– Je le pense vraiment.
– T’en sais rien ! Tu ne la connaissais pas ! Et… je t’ai demandé de ne pas
entrer dans cette chambre sans mon autorisation, c’est mieux que tu sortes
d’ici.

Faisant fi de ma mauvaise humeur, elle approche de moi puis pose ses


paumes dans mon dos. Je tressaille puis me retourne en attrapant ses
poignets.

– Je n’apprécie pas les contacts de ce genre.


– De quel genre ?
– Physique, affectif et tout ce qui va avec.
– Tu m’as embrassée l’autre jour et c’était incroyable ! Je suis sûre que tu
as aimé autant que moi.

Ses iris sont braqués dans les miens, brillants d’espoir et de tristesse mêlés.
Un espoir que je ne suis pas certain de pouvoir lui laisser.

– Je sais que tu souffres de la mort de ton épouse mais tu as le droit de


reconstruire une nouvelle vie, ne te flagelle plus. Tu es quelqu’un de bien, de
généreux, et tu t’occupes parfaitement de Meline. Tu es à la hauteur de tout
ça.
– Non.
– Non, quoi ?
– Je ne suis pas si bien que tu le penses.
– Ferme les yeux.
– Pourquoi ?
– Fais-le.
J’obtempère et me laisse faire quand elle prend mon bras et me conduit sur
mon lit où je m’assois. Je la sens s’installer derrière moi et mon corps se tend
de cette proximité. Son odeur sucrée m’entoure et j’inspire profondément.
Elle pose doucement ses paumes sur le haut de mon crâne puis murmure :

– Ne pense plus à rien.

Une vague de chaleur glisse sur mes cheveux et réchauffe ma nuque. Un


frisson me secoue, ma respiration s’apaise. Ses mains descendent sur mes
tempes en m’effleurant à peine et restent un moment en place, diffusant une
tiédeur bienfaisante. J’ignore ce qu’elle fait mais l’effet est incroyable. Elle
passe un instant sur mes lobes d’oreilles puis entoure mon cou de ses doigts
fins toujours en gardant une petite distance.

– Inspire profondément, me souffle-t-elle à l’oreille.

Des picotements se forment le long de ma colonne et descendent jusqu’au


creux de mes reins. Mes tensions s’amenuisent peu à peu tandis qu’elle passe
sur mes trapèzes. Je sens chacun de mes muscles se dénouer au fur et à
mesure qu’elle progresse.

– Tu es dur comme du béton, je le sens à travers mes paumes, marmonne-


t-elle en appuyant avec douceur à un endroit sensible de mon dos.

Je m’esclaffe puis repense à mon érection devant le film.

– T’imagines pas à quel point…

Ma respiration est maintenant longue et calme, et je profite de ce moment


hors du temps qu’elle me procure grâce à ses doigts de fée.

Elle m’aide à m’étendre et je me laisse faire, empreint d’un sentiment de


sérénité. À genoux à mes côtés, elle place ses paumes juste au-dessus de ma
poitrine et sa chaleur m’inonde. C’est incroyable ce qu’elle est brûlante. Elle
longe mes abdominaux, effleure mes bras jusqu’au bout de chacun de mes
ongles puis descend sur mes cuisses, en murmurant :
– Ce que tu ressens, c’est mon magnétisme, je m’en sers pour aider à
soulager les maux. Nous nous exerçons entre nous et l’offrons aux humains à
distance. Même si c’est un peu fou, que tout est irréel, je sais que ça fait
beaucoup de bien.

Je ne peux que constater les effets de ses gestes et ne cherche pas à


comprendre. Étrangement, c’est un des moments les plus érotiques de ma vie
alors qu’elle me touche à peine. Elle explore chaque muscle de mon corps
avec une sorte de fascination dans le regard, sans aucune autre intention que
de me détendre.

J’aime sa douceur et son empathie, j’aime qu’elle me fasse autant de bien,


j’aime sa présence rassurante et son innocence.

Ses mains remontent jusqu’à mon visage puis caressent ma barbe. Je ne


bouge pas, ne la repousse pas. Qu’on me touche ainsi sans que j’éprouve de
révulsion n’est pas arrivé depuis Louise.

Cinq ans, mec ! Cinq foutues années de solitude à faire ceinture ! T’as le
droit… ouvre les yeux, accepte, laisse le passé où il doit être… TU as le
DROIT !

Ses iris plongent dans les miens et ses doigts s’immobilisent. Elle esquisse
un sourire attendri puis dit :

– Voilà, j’espère que j’ai pu t’aider un peu à aller mieux.

Alors qu’elle se relève du lit, je la retiens par le poignet et la ramène à


moi.

– Ne serais-tu pas magicienne en réalité ?

Un voile de tristesse traverse furtivement son visage.

– J’ignore ce que je suis… Qui sait ? Peut-être que oui.


– Pour moi, tu l’es et… merci.
– C’est moi qui te dois beaucoup et non l’inverse.
J’attrape sa taille et l’attire à moi pour qu’elle se mette à cheval sur mes
jambes.

– Même si c’est dur pour moi de l’avouer, je me rends compte que tu es en


train de transformer mon existence sombre en quelque chose de plus
lumineux.

Je glisse mes doigts dans ses cheveux si doux puis effleure son visage.

– Je ne sais pas ce que nous réserve la suite des événements, ça risque


d’être le bordel mais… je crois que toi et moi… eh bien…

Je pose mes paumes sur ses genoux puis remonte lentement vers ses
hanches.

– … toi et moi, ce n’est pas le hasard, tout est écrit quelque part.

Je n’en reviens pas de ce que je dis ! Moi, Jeremy Lancaster, pragmatique


de première catégorie, touche une femme et balance des trucs que j’aurais
trouvés ridicules il y a moins de quinze jours ! Et le pire… c’est que je le
pense vraiment. J’ignore où l’on va tous les deux mais je sais que je ne peux
plus faire marche arrière.

Mes pouces tracent des cercles à l’intérieur de ses jambes et mes doigts
pressent la délicate courbe de ses cuisses avec plus de force. Je la sens
onduler contre mon bas-ventre qui s’éveille à nouveau avec entrain.

Liz clôt ses paupières sous mes caresses, la bouche entrouverte puis
souffle :

– J’adore quand tu me touches, Jeremy. Toutes les cellules de mon corps


s’allument et frémissent. Notre chimie semble pleinement compatible. Tu
sais… je crois que tu l’es aussi.
– Quoi donc ? demandé-je amusé de son franc parlé.
– Magicien.

J’interromps mes caresses et me redresse.


– J’ai peur que tu m’idéalises un peu trop, Liz.
– Non, je ne pense pas.

Je dois éclaircir une chose avant que nous ne nous précipitions têtes
baissées dans cette étrange relation. Je la décale puis me lève pour aller ouvrir
ce tiroir que je déteste tant. Celui qui contient les restes de mon ancienne vie.
J’attrape un petit livre planqué au fond puis le tends à Liz d’un geste
tremblant :

– Personne d’autre que moi ne l’a jamais lu mais je veux que tu le lises et
ensuite tu me diras vraiment ce que je suis.
31

Liz

J’attrape l’épais livret sans comprendre. L’instant d’avant, nous étions l’un
contre l’autre, apaisés et en harmonie et, là, le voilà à nouveau distant et
nerveux. Cet homme sait souffler le chaud et le froid à la perfection. Notre
connexion est rompue et, d’un mouvement du menton, il m’indique la porte.
Pas besoin de plus d’explications pour comprendre que je ne suis plus la
bienvenue.

Je n’insiste pas et sors de sa chambre pour rejoindre la mienne. Poussée


par la curiosité, je décide de ne pas retourner regarder la fin du film auprès de
Meline afin de voir ce que contient l’ouvrage qu’il m’a donné.

Quand je tourne la couverture, il me faut moins d’une seconde pour


comprendre qu’il s’agit d’un journal intime. La première feuille est
recouverte de trois mots manuscrits :

Louise par Louise

L’impression d’être une intruse dans un jardin secret me taraude tandis


que je me demande ce que Jeremy essaye de prouver avec cet acte
incompréhensible. Pourquoi voudrait-il que j’entre dans l’intimité de son
épouse décédée ?

Je suis mal à l’aise mais ma curiosité prend le dessus, comme à chaque


fois que je faisais une bêtise à Célestaos…

Je tourne alors le premier feuillet d’une main hésitante :

Hello journal,
Après des mois à t’avoir gardé planqué sous mon matelas, je me décide
enfin à entamer une conversation avec toi. Quand Lindsay t’a offert pour
mon anniv’, je me suis demandé ce que j’allais bien pouvoir faire de toi.

Allume-feu ? Déco ?

En vérité, je t’ai trouvé… inutile.

Mais voilà. Aujourd’hui, ma vie vient de changer et j’ai décidé d’innover.

Je crois que j’ai été victime d’un malencontreux coup de foudre à


retardement !

Jeremy Lancaster…

Pourtant, je le connais, du moins de nom, mais je n’avais jamais prêté


attention à ce bellâtre, coureur de jupons. Mes amies et moi, on est plutôt du
genre à snober ce style de mecs ; imbus d’eux-mêmes, dragueurs, fêtards…
Mais là, j’ignore pourquoi, quand son regard a croisé le mien dans ce
couloir, il s’est passé un truc. Nous étions seuls, sans nos bandes de potes.
Ça a peut-être joué… En vérité, je ne comprends pas ce qu’il m’arrive.

Et si je t’écris à toi, journal, c’est parce que je ne peux en parler à


personne. Lindsay et compagnie se moqueraient de moi et peut-être même
qu’elles iraient le répéter à Julian.

Ah oui, j’ai oublié de te préciser ! J’ai un petit ami depuis presque six
mois… Julian. Beau, intello et plein aux as. Le parti idéal ! Mais je ne suis
pas amoureuse.

Enfin bref des trucs de nana… Pourquoi je te raconte ça ? Aucune idée.


Ça sera peut-être la seule et unique fois. Tu auras au moins été baptisé.

Un sourire étend mes lèvres. Je trouve ce texte plutôt mignon. Louise


semblait être une jeune fille pleine d’humour et de romantisme. Et avoir un
coup de foudre pour Jeremy ? Je peux tout à fait le concevoir. Cela dit,
j’apprends aussi qu’il était fêtard et dragueur ; rien à voir avec celui qu’il est
aujourd’hui !

Je tourne la page pour continuer ma lecture.

Coucou ami silencieux,

Bon, je te dérange de nouveau !

Mais j’ai une super excuse !

On s’est embrassés. Oui, je sais, c’est mal mais… ce que c’était excitant !
Je culpabilise à peine pour Julian qui est aux abonnés absents depuis un
moment et me délaisse totalement. Tant pis pour lui. No pitié !

Oh my god, je suis une salope…

Mais je m’en fiche.

Jeremy Lancaster… Un corps de fou, des yeux magnifiques et un


sourire… oh mon Dieu… ce sourire. Ma culotte en frétille !

Je ne me fais pas de films. Moi, petite Française issue de la campagne


bourguignonne, je ne peux prétendre à un mec comme lui.

Mais chut, journal, laisse-moi rêver…

Je m’esclaffe à nouveau, tout de même un peu gênée de parcourir les mots


intimes d’une femme que je ne connais pas. Cependant, la curiosité me titille
et j’avance ma lecture sans pouvoir m’en empêcher. Les textes suivants sont
courts et, à chaque fois, elle parle de l’évolution de leur relation. Elle a largué
son copain assez rapidement mais également ses amies qui me paraissent très
superficielles. Dès lors, leur couple est devenu plus solide et ils ont enfin osé
s’afficher au grand jour. La suite défile sous mes yeux et a tout d’une histoire
d’amour classique : diplôme, installation dans un appartement minuscule à
New York, premier boulot, fiançailles, succès professionnels, achat d’un loft
puis, en apothéose, le mariage en grande pompe.

Je lis en diagonale, peu désireuse de m’immiscer de trop. Et puis… il faut


bien avouer que ça me perturbe de les imaginer ensemble, heureux et
amoureux. Leur vie semblait réellement parfaite. Un véritable rêve
américain ! Je suis à deux doigts de complexer en me comparant à Louise.

Je comprends enfin où veut en venir Jeremy en me confiant cet ouvrage


lorsque j’arrive au moment où Louise apprend qu’elle est enceinte.
Effectivement, cette dernière l’a très mal vécu. Au fil du texte, son écriture
devient moins ronde, irrégulière et, ses pensées, plus sombres.

Dix kilos de plus, cinq mois de cette grossesse imprévue et un taf de perdu.

Eh ouais, on m’a renvoyée ! Enceinte et donc pestiférée je suis !

Jeremy est absent, comme toujours. Et je ne veux pas l’embêter avec mes
soucis, sa carrière à Wall Street explose et c’est parfait pour lui.

Moi, je me sens comme une merde.

Je n’ai pas envie d’en dire davantage aujourd’hui…

Ce petit paragraphe marque le début d’une vraie descente aux enfers


psychologique pour Louise. Et ça s’aggrave après la naissance de Meline.

Je l’aime ma puce mais je ne sais pas si je vais y arriver.

Tout est trop dur, elle serait peut-être mieux si je m’éloigne.

Mais en suis-je capable ? Journal, parle-moi ! Mon mari ne le fait pas.


Plus. Il me fuit, je crois.

Je l’aime aussi de tout mon cœur mais j’ai peur de l’avenir.

Ma gorge se serre. J’ai lu des ouvrages sur la psychologie humaine et je


reconnais les symptômes d’une déprime post-partum. Je ne suis pas médecin
mais le diagnostic me semble assez évident et a probablement été accentué
par ses soucis antérieurs à l’accouchement ; perte d’emploi et éloignement de
Jeremy. Je passe à vitesse rapide les témoignages emplis de détresse et plutôt
répétitifs de la jeune femme puis m’arrête au dernier :
Journal, je suis à bout. Voilà, tout est dit.

Un ami à moi m’a expliqué que je ne suis probablement pas à ma place et


que c’est pour ça que je me sens si mal.

Je comprends que Jeremy m’ait complètement abandonnée, je ne suis pas


assez bien pour lui, pour eux. Il mérite tellement mieux.

Ce matin j’ai encore pensé à avaler mon flacon d’antidépresseurs en


entier. Ce n’est pas la première fois mais, là, j’ai été à deux doigts de le
faire.

Avec Meline dans la pièce à côté ! Quel genre de mère peut l’imaginer une
seconde ?

Aucune. La réponse est simple et claire.

Je dois les quitter.

Trouver ma place. Ailleurs, au plus près de la Lumière.

Adieu journal.

Elle évoque la Lumière… Ce terme qui m’a tant fait rêver à Célestaos.
Serait-ce possible qu’elle ait rencontré l’un d’entre nous ? Je frémis… J’ai
peur. Tout cela me dépasse.

La suite, je la connais. Elle a terminé sur cette plaque de métal où un


ultime cliché d’elle a été réalisé ; à jamais figée dans la mort. Après avoir lu
les pensées intimes de la jeune femme, je me sens d’autant plus empathique
par rapport à ses souffrances.

Quelle horreur…

Ce dernier texte me brise le cœur et je comprends pourquoi Jeremy se


morfond tant. Je comprends aussi, hélas, que, même s’il avait été présent,
cela aurait été difficile. Elle était assurément malade et lui a réagi en se jetant
à corps perdu dans son travail. Son comportement est humain et culpabiliser
est normal mais ce drame ne fait pas de lui ce qu’il pense être : un monstre. Il
se hait et ça m’est insupportable. Mais une chose est sûre, j’ai en moi assez
d’amour afin de l’aimer pour deux.
32

Jeremy

Liz n’a pas réapparu au repas et je n’ai pas cherché à en savoir plus. En
réalité, j’ai peur de sa réaction, peur de perdre brutalement le positif qu’elle
apporte à mon existence.

Lire le journal intime de Louise a probablement dû lui faire ouvrir les yeux
à mon sujet mais je n’ai pas le choix ; elle doit connaître la vérité et ce qui me
ronge depuis toutes ces années.

La réalité est simple et encore plus moche qu’elle en a l’air…

Si mon épouse est morte dans ces terribles conditions, c’est d’abord et
avant tout ma faute, parce que j’étais absent, parce que je n’ai pas senti
qu’elle allait mal, qu’elle était rongée par une terrible dépression, parce que
j’ai préféré fermer les yeux et croire qu’elle se satisfaisait de notre existence.

D’une certaine façon, c’est moi qui l’ai précipitée dans sa tombe…

Elle n’était pas heureuse dans son rôle de mère au foyer. L’arrêt de sa
carrière en pleine ascension a été le début d’une longue descente aux enfers
pour elle. Et moi… dans mon grand égoïsme, je me suis jeté à corps perdu
dans mon boulot de trader et cette chasse aux dollars, prétextant le fait
d'œuvrer pour notre futur.

Mais ce que j’ignorais, c’est que ce futur était illusoire et qu’elle ne le


connaîtrait jamais… Je sais qu’elle est partie volontairement, elle nous a
quittés de son plein gré mais, ce qu’elle a subi ensuite, ce n’était pas son
choix.

Par TA faute !
Je grogne puis me tourne à nouveau sur le dos en lissant nerveusement les
plis de mes draps. Parfois, je hais ce lit. Chaque soir, je ressasse mes sombres
pensées et je sais que, lorsque je m’endormirai, mes cauchemars
m’assailliront presque à coup sûr. Ces images des derniers instants de ma
femme me hantent, et bien que depuis l’arrivée de Liz dans ma vie, elles se
soient beaucoup atténuées, je sais qu’elles reviendront en force à un moment
ou à un autre.

C’est mon enfer, ma punition… Mon purgatoire.

J’ai cru que cette nana aux yeux noirs serait le point d’entrée d’une
nouvelle route, une route plus douce, emplie d’espoir. Hélas, mon acte
délibéré et masochiste de lui confier ce journal a probablement signé la fin de
cette histoire à peine démarrée.

Un long cri déchire la nuit et me glace le sang. Je me redresse, les sens en


alerte, le cœur battant. Quelques gémissements plaintifs parviennent à mes
oreilles puis le silence se réinstalle, presque oppressant.

Liz. Elle aussi a un sommeil agité…

Je jette un œil à mon portable et constate qu’il est presque 2 h 00 du matin.

Ta semaine de boulot risque de mal démarrer… Oh joie…

Quand je ne dors pas, je suis d’une humeur encore plus exécrable


qu’habituellement, en un mot : insupportable.

Quitte à gâcher ma nuit, autant que ce soit utilement. Je me lève puis,


après avoir enfilé un simple pantalon de jogging, décide d’aller jeter un œil
dans la chambre d’amis. Je n’ai pas pris la peine d’aller voir Liz et mon
instinct me dit que j’aurais dû, quitte à recevoir en pleine gueule le mépris
que je dois à présent lui inspirer.

Tout ce qu’elle vit ces temps-ci est énorme pour ses épaules frêles et je
n’oublie pas la promesse que j’ai faite de l’aider. Même si je n’avais pas
prévu que notre relation deviendrait si ambiguë, je tiens à l’honorer.
Je me fige dans l’obscurité, soudain conscient de la puissance de mes
sentiments. Je ne voulais pas de ça, à aucun moment, je n’avais envisagé
cette possibilité pour mon avenir ! Et comprendre que je suis à nouveau
enlisé dans l’engrenage dangereux et ingérable des jeux de l’amour
m’effraye.

Mais c’est aussi salvateur et grisant…

Et puis… les hormones sont tout à fait capables de me faire gober


n’importe quoi ! Faible humain que je suis. Je souris en pensant que c’est le
genre de réflexion que Liz pourrait faire.

J’entrouvre doucement sa porte puis jette un œil dans la pièce à peine


éclairée d’un rayon de lune. Perdue dans les couvertures, j’aperçois la
minuscule silhouette de mon invitée, recroquevillée à l’extrémité du matelas.
Je reste un instant debout dans l’embrasure et l’observe remuer et marmonner
des paroles inintelligibles. Ma gorge se serre face au mal-être de cette nana
qui me trouble tellement. Cette nana fragile et forte à la fois, naïve mais
intelligente, douce et caractérielle. Cette nana qui réussit le miracle de se
faufiler dans une faille de mon bouclier de marbre.

Cette nana dont tu es clairement en train de tomber fou amoureux !

Lancaster, amoureux… qui l’eût cru ? Pas moi en tout cas !

Un sanglot la secoue et, poussé par une force invisible, j’avance comme un
automate. Je déglutis péniblement, le souffle court. Entrer au milieu de la nuit
dans la chambre d’une femme sans son autorisation n’est pas forcément la
meilleure chose à faire mais, peu importe, le besoin de la soulager de ses
tourments m’ôte toute volonté de résister à cet appel.

Et de la sentir contre toi peut-être ? Non ?

Je grogne d’agacement. J’agis limite comme un pervers, là… Et je ne dois


pas oublier ce fichu journal. Elle doit probablement me haïr à présent. Je
m’arrête, à deux doigts de faire demi-tour, quand la petite voix de Liz
résonne :
– Ne repars pas. Je t’en prie.

Elle m’a entendu… La mâchoire serrée par une nervosité grandissante


mêlée à un désir lancinant, je m’agenouille sur le matelas, sans trop oser
approcher du petit corps toujours roulé en boule.

– Jeremy, ce n’était pas ta faute si elle est morte.

Je tressaille puis ferme les yeux pour contenir le flot d’émotions qui
malmène alors mon crâne. Je me retiens pour ne pas m’enflammer et hurler
des choses que je regretterais ensuite. A-t-elle seulement lu ce fichu journal ?
A-t-elle capté la détresse de Louise et combien j’ai été absent ? Pourquoi
refuser l’évidence ? L’évidence que je suis un connard, égocentrique,
responsable du malheur de trois vies ! La mienne, celle de Louise mais aussi
et surtout celle de Meline qui devra grandir sans mère à ses côtés !

Liz rejette soudain ses couvertures puis approche en murmurant :

– Pardonne-toi, Jeremy ! Tu dois sortir de cet engrenage de flagellation qui


te détruit. Tu as le droit au bonheur à présent, ça fait cinq ans que tu répares
ce que tu penses être tes fautes. Mais un couple, c’est être deux et Louise
avait aussi ses responsabilités, elle était adulte et malade. Tu es quelqu’un de
bien, je le sens au plus profond de mon âme, arrête de t’autodétruire.

Je me mets à trembler de plus en plus fort et un brasier douloureux


s’allume dans mes tripes. Comment peut-elle penser ça ? C’est proprement
impossible.

– Tais-toi ! articulé-je avec difficulté.


– Non…

Son effluve sucré m’envahit et ses bras menus viennent s’enrouler autour
de ma taille. Je me crispe à deux doigts de l’envoyer chier violemment.

– Ouvre les yeux ! J’suis qu’une merde !


– Non, Jeremy…
Le souffle de son chuchotement glisse à présent sur mes lèvres à quelques
centimètres des siennes. Elle pose sa tête contre mon torse et sa chaleur
m’enveloppe. Ses cheveux frôlent mon avant-bras dans une caresse lascive.

– Arrête, Liz… arrête.

Elle relève le visage vers moi et un rayon de lune s’y reflète brièvement.

– Tu es mon pilier, l’unique point de repère que j’ai dans ma vie. Je n’ai
plus rien, je ne suis plus rien mais tu es là pour moi, tu ne m’as pas
abandonnée. Alors, toi, ouvre les yeux, tu es un homme bien. Jeremy
Lancaster, tu m’es essentiel et je ne pense pas que je pourrais supporter toute
cette folie sans toi. Donc, non, je ne te rejetterai pas, je n’entrerai pas dans
ton jeu destructeur. Je ne te déteste pas, au contraire… Et au milieu de toute
ma peine, je crois deviner la signification de ce que les humains appellent
l’amour.

Dans sa voix, je n’entends que sincérité et tendresse et quelque chose se


brise en moi. Mes tensions me quittent soudain et je m’affaisse sur moi-
même le souffle court. Elle resserre son étreinte et je passe mes bras autour
d’elle à mon tour.

– Touche-moi.

Je m’écarte puis attrape son visage en coupe.

– Que je quoi ?
– Je veux que tu me fasses ressentir les choses comme une humaine ;
oublier tous mes démons pendant un moment. Rends-moi cette existence plus
supportable, je t’en prie… Rendons-nous-la plus belle, toi et moi.

Elle recule légèrement puis, d’un geste hésitant, retire le tee-shirt noir trois
fois trop large que je lui ai prêté pour les nuits. Son corps apparaît dans la
faible luminosité de la chambre, fin et gracieux. J’ai la sensation qu’elle a
repris un peu de poids et, ça, c’est une bonne nouvelle. Sa poitrine se dresse,
blanche et ronde, et une envie impérieuse de la goûter s’impose en moi.
– Laisse-moi te voir, murmure-t-elle en faisant tomber mon jogging au sol.
– Oh, Liz… bordel, ça va déraper.
– Toi et moi, juste… toi et moi, Jeremy, reprend-elle en prenant ma main
pour la poser sur sa taille. J’ai envie de savoir ce que ça fait d’être touchée
par toi. Je l’imagine depuis des jours, alors rends-le réel.

Elle s’allonge, une jambe légèrement repliée, puis clôt ses paupières, la
bouche entrouverte. Son souffle se saccade de plus en plus, tout comme le
mien. Entièrement nue et offerte à moi, elle est tout simplement splendide.
Mes doigts glissent sur son ventre puis dessinent un cercle autour de son
nombril. Sa peau est douce et tiède.

Juste elle et moi… sans nos tourments.

J’effleure ses cuisses du bout des doigts puis descends le long de son
mollet. Elle gémit faiblement, frémit, ondule et mon bas-ventre déjà éveillé
depuis un moment se noue davantage. J’ai la sensation d’imploser, consumé
par un désir enfoui depuis bien longtemps. En réalité, je ne suis pas sûr
d’avoir ressenti ce genre d’émotion aussi intensément un jour.

Je m’approche de ses petits pieds puis les place de chaque côté de mes
hanches en massant doucement leur plante. Mes paumes remontent sur ses
jambes, explorant ses courbes avec délicatesse. Je me penche ensuite sur son
ventre où je dépose quelques baisers épars, presque hésitants.

Cinq ans ! Je ne suis même plus sûr de savoir faire !

– J’adore… souffle Liz en soulevant son bassin. J’ai chaud mais je


frissonne quand même. Donne-moi plus, Jeremy.
– T’es sûre ? Vraiment ?

Elle plonge son magnifique regard de velours dans le mien et acquiesce :

– Vraiment, oui. J’ai besoin de comprendre cette réalité, de me sentir


vivante et importante pour quelqu’un.
– Tu es importante pour moi…
L’avouer à haute voix est une épreuve pour l’ours, le rustre, le solitaire
avare en tendresse, le bûcheron incapable de donner un simple câlin à sa
propre fille… Sa peau est chaude et veloutée et je n’ai qu’une envie : la
goûter encore et encore.

– Je vais te le prouver, ajouté-je alors en prenant ses doigts pour les poser
sur mon torse

Un courant électrique me traverse et je comprends à ce moment-là que


c’est foutu. Je viens de chuter irrémédiablement dans la zone de non-retour.

Cette nana, je la veux, entièrement, rien qu’à moi, et ce, pour une durée
illimitée.
33

Liz

Quand ses doigts se mettent à danser sur moi, la sensation de voler


m’envahit à nouveau. Je suis prête à le supplier afin qu’il continue et me
sauve de ces images terribles qui s’entrechoquent dans ma tête et de cette
réalité insupportable. Cette nuit encore, les cauchemars m’ont assaillie mais,
cette fois, tout était bien plus clair, réel, presque palpable. Je me suis vue
ramper dans une humidité aux relents de moisissures et d’urine, les cris
suraigus de rongeurs résonnaient dans les recoins sombres d’une prison et
mes doigts s’agrippaient ensuite à des barreaux si poisseux que je glissais
encore et encore, incapable de me relever. Et puis, mes iris noirs
réapparaissaient, flous et emplis d’épouvante.

Et puis la fuite… Une course sans fin dans les ténèbres, terrorisée, seule,
perdue…

Je touche du doigt une vérité que je suis juste incapable d’accepter. Je ne


me sens pas encore la force de tout mettre en ordre et d’insérer les dernières
pièces de ce puzzle infernal.

Jeremy, accroche-toi à lui !

Mon bassin ondule naturellement et lorsqu’il dépose de légers baisers sur


mon ventre, mes entrailles s’éveillent dans de petites explosions.

– J’adore. Donne-moi plus, Jeremy.


– T’es sûre ? Vraiment ?

Mes yeux s’accrochent aux siens avec intensité. Je veux qu’il ressente
combien je le désire. Il hésite, n’ose pas, retenu par je ne sais quelle
inquiétude. Je le sens comme si ses sentiments étaient miens et ça me rend si
fébrile !

– Vraiment, oui, appuyé-je avec fièvre. J’ai besoin de comprendre cette


réalité, de me sentir vivante et importante pour quelqu’un.
– Tu es importante pour moi…

Son aveu finit d’affoler mes hormones et je réalise alors pourquoi le sexe
mène ce monde de chair et de sang. Ce désir impérieux surpasse tout.

– Je vais te le prouver, dit-il en amenant ma main sur son torse aux


muscles fermes.

Sa peau est chaude et douce, sa voix, ferme et grave. Mon bas-ventre


explose. J’ai besoin qu’il me touche, besoin de son corps sur le mien, de son
souffle chaud glissant sur mon épiderme ultrasensible.

Dans un grondement, il s’empare de mes lèvres, son odeur mentholée


m’entoure et sa chaleur m’inonde. Nos langues se retrouvent enfin,
bouillantes, humides, impatientes et, cette fois, tout est beaucoup plus
puissant. L’hésitation semble l’avoir quitté et ses mains fermes attrapent ma
taille pour me soulever et me presser contre lui. Tout ce que j’ai pu lire dans
les livres prend alors une nouvelle dimension… une dimension charnelle et
diablement excitante : son érection contre ma cuisse qui durcit à chaque
seconde, la puissance de ses muscles roulant sous mes paumes, sa tiédeur
enivrante qui envahit chaque parcelle de mon corps, nos souffles brûlants qui
se mêlent, la force de son étreinte… Je ne veux plus jamais revenir en arrière,
juste que le temps s’arrête ici et maintenant, que demain n’existe pas et
qu’hier s’efface dans cette délicieuse brume où je me perds.

L’instant présent, juste toi et moi, Jeremy Lancaster.

Quand il se redresse, la lune éclaire la ligne de sa mâchoire virile à peine


dissimulée par sa barbe. Ses mains me relâchent pour venir englober mes
seins dans une délicieuse étreinte, ferme et douce à la fois.

– Tu es magnifique, Liz…
Sa voix rauque me fait frémir et, quand sa langue se pose fiévreusement au
creux de mon cou, je ne peux retenir un gémissement de plaisir. Il dessine un
sillon brûlant jusqu’à la naissance de ma poitrine puis lèche un de mes tétons
qu’il aspire ensuite doucement. Un courant électrique me traverse, suivi d’un
vertige jamais ressenti auparavant. C’est déroutant, galvanisant…

Ses mains descendent sur ma taille en déclenchant des frissons


incontrôlables puis empoignent mes fesses avec autorité. Son sexe gonflé
frôle mon bas-ventre tandis que nos bassins ondulent de concert en une danse
lascive, trouvant naturellement leur place. J’ai la sensation qu’une nuée de
papillons prennent leur envol en moi.

Sa large silhouette se découpe dans la nuit tandis qu’il m’observe le


souffle court. Je dessine timidement du bout de l’index des volutes sur son
torse. Cette force de la nature, ce géant solitaire, pourrait me briser avec une
seule de ses mains. J’adore l’effet que cette idée me procure, chacun de ses
mouvements est empreint d’une puissance contenue qui me rend folle.

Mon index longe la ligne de ses abdominaux parfaits puis file vers son
sexe frémissant. Je le presse doucement puis caresse cette zone érogène du
corps humain que je n’avais croisée qu’en image. C’est soyeux, chaud… Son
membre frémit sous mes doigts encore hésitants. Ses mains se posent alors
sur les miennes et me guident autour de son gland humide. Ensemble, nous
descendons avec lenteur jusqu’à sa base où je presse avec précaution les
précieux testicules porteurs de son fluide. Je remonte en intensifiant ma
caresse et il bascule le front en arrière dans un râle.

– Dis-moi ce que tu sens, murmuré-je en jouant du pouce sur la peau si


douce de son extrémité. Explique-moi ce qu’il se passe en toi.

Il pose brusquement ses mains de chaque côté de ma tête puis souffle :

– Mais qu’est-ce que tu dis ?


– Tu as compris.
– T’es complètement folle.
– Il paraît. Essaye… Décris-moi. Apprends-moi…
Il grogne puis mordille ma lèvre inférieure en pressant son sexe bouillant
entre mes cuisses. J’étouffe un petit cri de plaisir, tandis qu’il articule
doucement :

– Quand tu me touches, c’est comme si je m’embrasais, comme une vague


de lave, sauf que c’est foutrement bon. Mon cœur bat comme un dingue, mes
tripes dansent la samba et, dans ma tête, je ne vois plus que toi, ton odeur, ton
goût. J’ai envie de te dévorer tout entière.

Sa bouche plonge alors sur mon nombril qu’il embrasse avec ferveur et sa
paume descend entre mes cuisses puis il continue :

– Ton humidité me rend dingue, j’veux juste te posséder jusqu’à en crever.

Personne ne m’a jamais touchée ainsi et la déferlante d’émotions qui


m’assaille me bouleverse. Son autre main relève ma jambe et deux de ses
doigts glissent avec une lenteur étudiée sur mon clitoris tandis qu’il gronde
avec ferveur :

– Je crame de l’intérieur, Liz.

Je me mords la lèvre pour réprimer un cri, incapable de gérer les


sensations qui me mitraillent la tête. Mon entrejambe me donne l’impression
de s’embraser sous sa caresse experte mais ce feu-là n’a rien de douloureux,
il est tout bonnement jouissif. Il se positionne entre mes cuisses puis les
écarte largement.

– À ton tour de décrire, ma jolie…

Il se penche et soudain sa langue est sur moi, pleine, bouillante. Je me


cambre sous l’extase qui explose alors dans chaque cellule de mon corps. Il
me lèche fiévreusement, profondément, tandis que je soulève mon bassin
pour aller davantage à sa rencontre. Un de ses doigts s’ajoute à son assaut,
cherche mon entrée, la titille un moment puis s’enfonce en moi avec
précaution en effectuant de légers cercles. Quand il entame une série de va-
et-vient, mon ventre se crispe presque douloureusement, ma gorge se serre
dans un plaisir incroyable et de petites étincelles explosent dans mon crâne.
– Putain de merde ! m’exclamé-je, incapable de retenir ces jurons
intempestifs.

Il cesse ses caresses et d’un ton malicieux déclare :

– Tant de vilains mots dans cette jolie bouche. Je la remplirais bien pour la
faire taire mais on verra ça un peu plus tard. Allons-y étape par étape, ma
jolie. Hum… en tout cas, très excitant cette vulgarité.
– Ne t’arrête pas ! le coupé-je, presque offusquée qu’il me tienne ainsi au
supplice.
– Tout doux… J’ai dit : à ton tour de décrire. Fais-le ou je t’abandonne
comme ça.
– Oh, non, tu ne peux pas… Continue, c’est… c’est…
– C’est ?

Quel jeu débile j’ai lancé, là !

J’attrape ses mèches pour qu’il retourne entre mes cuisses et reprenne son
jeu infernal puis lance d’une voix balbutiante :

– OK ! Ça picote, c’est… mouillé et ça brûle. Mes muscles tremblent, mon


corps hurle. J’ai l’impression de décoller, qu’on ne fait qu’un, que… pfff,
putain, Jeremy, c’est indescriptible…

Il remonte contre moi et son sexe frôle mon vagin.

– C’est pas mal mais j’ai été nettement meilleur…

Il se presse encore et j’ai qu’une envie : qu’il entre en moi.

– On peut s’arrêter là si tu préfères, souffle-t-il en ondulant des hanches.


Mais tu dois me le dire avant que je ne perde totalement la tête.
– Quoi ? Non ! Je veux aller au bout ! Viens en moi…

Il m’observe une seconde en silence puis dépose un long baiser sur mes
lèvres.
– OK, souffle-t-il. Je vais mettre une capote. C’est pas que j’en utilise
souvent mais, grâce à ce foutu besoin de contrôle, j’en garde toujours une non
périmée en stock. Juste… au cas où. Et tu es un juste au cas où absolument
bandant, ma jolie…
– Capote ?

Il esquisse un demi-sourire.

– Ouais, j’oublie à qui je parle ! Le truc en plastique qu’on doit mettre…


Tu sais, un peu comme un chapeau… sauf que c’est pas sur la tête mais un
peu plus bas.
– Oh ! Oui, j’ai lu ça dans un ouvrage. Pour éviter d’attraper des maladies
et de faire un bébé. T’as raison, je ne saurais pas quoi faire d’un si petit être.

Cette fois, il éclate de rire puis ajoute :

– T’es vraiment unique, toi.


– Ne bouge pas.

Son ordre est inutile. Même si je le voulais, je serais incapable de me lever


de ce lieu de luxure ! Mon corps ne m’appartient plus, je ne suis plus
maîtresse de moi-même et lui seul peut me redonner le contrôle en calmant le
brasier qui dévore mon ventre.

Ce moment me paraît durer une éternité. Quand il revient vers moi,


l’impatience me fait tourner la tête, je défaille totalement. Jamais je n’aurais
pu imaginer que faire l’amour pourrait être aussi intense.

Je veux faire ça toute ma vie, non-stop !

– Viens, grogne-t-il en m’attrapant par la taille.

Sans que j’aie le temps de réfléchir, je me retrouve à cheval sur lui, prise
dans l’étau de ses mains puissantes.

– Tu décides du rythme…
Je sens sa verge brûlante tressaillir sous moi. Je suis très excitée, c’est
clair, mais… je dois avouer que je suis également très inquiète à l’idée que
quelque chose d’aussi large me pénètre.

– Si tu changes d’avis, tu n’as qu’à le dire, déclare-t-il en pressant mes


seins. Tu es si douce et belle. Bordel… Liz… tu me rends dingue.
– Je ne changerai pas d’avis, je veux juste… y aller modérément. Tu es
doté d’un membre impressionnant.

Il s’esclaffe puis me soulève légèrement.

– Oh Liz… Tu es tellement unique…

Son gland se positionne et mon cœur rate un battement. Les mains


appuyées sur ses abdominaux proéminents, je descends lentement sur lui.
Mes doigts se crispent sur sa peau et je me mords violemment la lèvre quand
il entre en moi. Son pouce caresse mon clitoris en même temps que j’ondule
sur sa verge tendue à l’extrême. C’est douloureux et délicieux à la fois. Je
remonte légèrement dans un gémissement lascif tandis qu’il attrape mes
hanches pour accompagner mes mouvements.

– Viens… gronde-t-il en soulevant son bassin.

Son sexe s’enfonce à nouveau en moi et je bascule la tête en arrière dans


un cri silencieux. Je me perds dans une déferlante de sensations incroyables
et descends encore davantage sur lui en me penchant contre son torse. J’ai
mal mais, cette souffrance, je ne veux pas y mettre fin. Au contraire, je veux
l’apprivoiser, la gérer, la dompter ! Nos bouches se rejoignent avec fièvre,
nos langues se mêlent et doucement ce qui était douloureux se transforme peu
à peu en plaisir. Son pouce joue encore et toujours avec mon point le plus
sensible et, là, c’est de la jouissance que je perçois arriver. Je me relève puis
m’empale davantage sur son membre gonflé et vibrant. Je bascule la tête en
arrière en poussant davantage mon bassin en avant.

Oh, par tous les Dieux, si, ça, ce n’est pas une vision du paradis !

Ses bras me serrent et soudain il me soulève et m’allonge sous lui.


– Ça va ? souffle-t-il en attrapant une de mes cuisses pour l’écarter.
– Oui… Non. J’ai un peu mal mais c’est si bon. Je ne sais plus ! En tout
cas, n’arrête pas, je t’en prie… J’en veux plus !
– OK, alors laisse-moi continuer.

Il grogne puis, d’un geste ferme et lent, me pénètre alors entièrement. Ses
mains se referment sur mes fesses et nos corps s’unissent en une danse lente
et lascive. Dans le silence de la nuit, seuls nos soupirs et nos gémissements
emplissent la pièce. Le rythme accélère et nos deux corps brillants de sueur se
soudent. Il replace sa main sur mon clitoris et reprend son délicieux massage
tout en s’enfonçant en moi de plus en plus puissamment. Bientôt, la
souffrance s’efface pour laisser place à une vague de plaisir qui s’intensifie
jusqu’à l’explosion. Je me perds en un spasme qui me coupe la respiration et
retombe sur le lit, les yeux grands ouverts, vidée de toute mon énergie.

C’est donc cela, un orgasme ?

Dans un ultime râle, Jeremy se tend puis s’effondre à son tour le souffle
court. Il enlace ses doigts aux miens avec force puis grommelle au bord de
l’épuisement :

– Liz… Ne me quitte jamais…

Mes larmes se mettent à couler sans que je ne puisse les retenir, évacuant
les dernières onces de tristesse qui oppressaient mon cœur.

En vérité, il est mon Guide, le seul, l’unique, le réel. La voilà, MA vérité.

Je presse sa main puis murmure :

– Jamais.
ÉTAPE 5
RÉSIGNATION
34

Jeremy

Le grondement d’un troisième camion résonne au loin. Les livraisons ont


repris et les troncs s’empilent un peu plus à chaque grumier qui passe
décharger. Harry s’occupe de les réceptionner tandis que je compare sur le
Net les tarifs pour la pièce cassée de la bête. Nous avons trouvé la panne tôt
ce matin mais j’ai l’impression que les fournisseurs se foutent de la gueule du
monde. Les prix pour quelques grammes d’acier sont aberrants !

Je soupire puis passe une main nerveuse dans mes cheveux. Les finances
sont au plus bas et j’ignore comment je vais pouvoir relever la barre cette
fois. La scierie est désespérément silencieuse. La bête étant en tête de la
chaîne, nous ne pouvons en aucun cas relancer la production et l’argent ne
rentre plus dans ces conditions. Je risque même de perdre des clients si nous
n’honorons pas leurs demandes en temps et en heure.

T’es mal barré, Lancaster !

Je vais devoir taper encore une fois dans le découvert bancaire… pas le
choix. Je me résous à passer la commande et, en quelques clics, m’enfonce
davantage dans le merdier gluant qui m’étouffe un peu plus chaque jour.
J’ajoute quelques dollars supplémentaires afin d’être sûr d’être livré dans les
quarante-huit heures puis entreprends de mettre le nez dans les paperasses qui
s’amoncellent à côté de l’ordinateur.

Facture d’eau, d’électricité, rappel de paiement d’une taxe foncière avec


dix pour cent d’amende pour cause de retard… Oh et le rappel d’annualité de
l’assurance de l’entrepôt que je suis incapable d’honorer pour le moment. Ils
ont donc mis en pause mon contrat dans l’attente de la tune.
Juste une fois… une seule… utilise un peu de ta fortune qui dort au chaud
inutilement !

Je me secoue et dégage cette idée de mon crâne. Hors de question d’y


toucher !

Je remplis quelques chèques que je glisse dans des enveloppes pour un


futur envoi puis trie plusieurs relevés de compte avec nervosité.

En quelques jours d’imprévus, mon organisation millimétrée est mise à


mal et ça me rend malade ! Jamais je n’ai bossé dans un tel bordel.

Liz, ce délicieux imprévu…

Je clos les paupières un instant pour me remémorer cette nuit juste parfaite
auprès d’elle. J’ai eu l’impression de faire l’amour pour la première fois de
mon existence. Non pas que, avec Louise, c’était moins agréable mais
plutôt… différent.

Liz m’apporte une fraîcheur innocente emplie d’espoir qui manquait à ma


vie et bordel que ça fait du bien. J’ignore où tout cela va nous mener mais, ce
qui est sûr, je ne regrette rien. En plus, ce sentiment de culpabilité qui
m’empêchait de me laisser aller me fout enfin la paix. Ses paroles ont eu un
impact finalement… Je prends ça comme un miracle… mon adorable petit
miracle.

Au sens figuré du terme, elle n’est pas si éloignée d’un ange. Elle me fait
tellement de bien.

Mon ange tombé du ciel…

Quelque peu rasséréné, je termine mon classement puis range


minutieusement les nombreux courriers. Je passe ensuite quelques coups de
fil pour prévenir des retards de livraison et rejoins Harry en pleine discussion
avec un chauffeur de camion. Ce dernier m’accueille d’une froide poignée de
main puis déclare :
– J’bosse pas gratos, il va falloir me régler les arriérés.

Son regard noir ne plaisante pas, et bien que je mesure presque trente
centimètres de plus que lui, il me toise sans ciller. Je hoche la tête en
modulant l’agacement qui menace de me faire dire des mots que je
regretterais puis affiche un sourire aussi cordial que je le peux.

– Pas de soucis, je m’en occupe cet après-midi sans faute.


– Tout de suite.

Je jette un œil à Harry, qui hausse les épaules avec impuissance, puis
réponds :

– Je t’envoie le chèque dès que possible.


– Non, je veux l’argent immédiatement ou sinon je repars avec les troncs.
– Oh ? Et tu vas en faire quoi de tes troncs ? rétorqué-je sans pouvoir
retenir le cynisme d’envahir ma voix.

Le livreur croise les bras sur son impressionnante bedaine puis fronce ses
sourcils broussailleux.

– Ne me prends pas de haut. Je travaille avec toi depuis des années et j’ai
toujours été réglo.

Il a raison et n’a pas à subir mes problèmes.

– Harry, file-lui sa tune, s’il te plaît. Il reste quelques billets dans la caisse.
Et… désolé pour ce retard, Jordan, ça se reproduira plus. Bonne journée.
– Mouais. Sans rancune, allez, à bientôt, Jeremy…

Il me donne une tape amicale sur l’épaule puis s’éloigne avec mon
employé.

Ce dernier n’a pas chômé et la cour est à présent entièrement déneigée,


tout comme le tour de la maison. Les grumes s’empilent sur des hauteurs
impressionnantes parfaitement maîtrisées, prêtes à être emportées à la
découpe. Harry est un élément indispensable de mon entreprise. Pourvu que
tout s’arrange.

Ça va le faire… ça DOIT le faire ! Haut les cœurs, Lancaster !

Et voilà que cette fichue voix intérieure se met à faire des rimes, elle va
peut-être bientôt déclamer des poèmes ! C’est ça de céder à l’appel des jeux
amoureux ! J’esquisse un sourire puis jette un œil à ma montre. Il est l’heure
de manger et ensuite… l’épreuve de la journée : aller au bureau du shérif du
comté afin de lui rapporter les derniers événements.

Je n’ai pas changé d’avis. Maintenant que Liz a récupéré son passeport,
elle ne risque plus rien et j’ai grand espoir que le dossier de Louise soit
rouvert. Je sais que tant que ce drame ne sera pas résolu, je n’arriverai pas à
vivre pleinement. À l’époque, faute de preuves et en dépit des blessures que
présentait Louise, les flics avaient fini par conclure à un suicide. Conclusion
qui avait déclenché ma vendetta solitaire. Du grand n’importe quoi ! Depuis
je ne les ai plus à la bonne, ces cow-boys. Et c’est réciproque…

Quand je pousse la porte de la maison, une odeur de cramé flotte jusqu’à


mon nez. Liz est dans la cuisine, simplement vêtue d’un de mes sweats qui
lui descend jusqu’aux genoux et d’une énorme paire de chaussettes en laine
beige. Elle a relevé ses cheveux en deux chignons brouillons et s’affaire
autour de la gazinière. La table est mise et son petit cul remue au rythme
d’une musique qu’elle écoute via mon MP3.

Il faut vraiment que l’on passe dans un magasin pour lui acheter des
vêtements… mais en attendant elle est à croquer et j’ai juste envie de virer ce
pull informe.

Je retire mes bottes et mon manteau de travail puis les range


soigneusement à leur place dans le placard.

– Liz… marmonné-je en plissant le nez. Tu fabriques quoi ?

Elle se retourne avec un air contrit, armée d’une cuillère en bois, et me


désigne une casserole fumante.
– Je te fais à manger !
– Et tu comptes faire brûler ma baraque par la même occasion ?

Elle se mord une lèvre puis s’empresse de remuer sa préparation.


J’approche d’elle et observe par-dessus son épaule l’étrange mixture,
mélange de pommes de terre, de morceaux de jambon et d’un liquide jaunâtre
non identifié.

– Hum… tu as jugé que retirer la peau des patates n’était pas une bonne
idée ?
– J’ai entendu que toutes les vitamines étaient contenues dans la peau !
Alors, je me suis dit que c’était bien ainsi.
– Très chouette initiative, miss greluche, mais… j’ai un doute quand
même.

Je prends sa taille puis me presse contre ses fesses rebondies en déposant


de petits baisers au creux de son cou.

– T’es trop mimi… ronronné-je en reniflant son odeur sucrée avec délice.
– Jeremy, je dois rester concentrée ! Si tu continues à te frotter comme ça,
tu vas réveiller mes hormones et je risque de rater ma recette !
– Trop tard…
– Comment ça ? C’est ma première tentative en cuisine, tu pourrais être
sympa !

Son petit ton offusqué finit de me faire fondre, je retire ses écouteurs puis
la retourne.

– Je disais : trop tard pour le réveil des hormones.

Je m’empare de ses lèvres avec autorité. La jeune femme n’oppose aucune


résistance et nos langues se mêlent avec une impatience fiévreuse. Je la sens
trembler entre mes bras, presque défaillir.

Si réceptive… si adorable…

Je croque son lobe malicieusement puis m’écarte en la contemplant avec


gourmandise. Ses joues sont déjà rosies par le désir et ses iris noirs brillent
intensément. J’ai juste envie de la prendre ici et maintenant sur le plan de
travail. Mon érection approuve en gonflant davantage dans mon boxer.

La fumée noire qui s’échappe soudain de la casserole met un terme à notre


étreinte et indique le décès définitif de son plat. J’attrape rapidement le
récipient pour le poser dans l’évier, presque soulagé de ne pas devoir goûter à
ce mélange improbable.

Sa mine désolée m’attendrit et je la prends de nouveau dans mes bras en


chuchotant à son oreille :

– Je suis presque sûr que j’aurais pu manger ça sans mourir d’une


intoxication.
– Je ne suis vraiment pas douée…
– Mais si et tu vas apprendre. Je vais t’aider à découvrir plein de choses.
– J’espère bien, monsieur Lancaster. Et j’ai… très…

Elle attrape mon polo et m’attire contre elle puis termine dans un souffle :

–… hâte…
– J’ai envie de toi, Liz.

Elle se colle plus fort contre mon torse, pose sa paume sur mon sexe durci
puis articule :

– Effectivement, ça me semble très clair.


– Hélas, tu vas devoir arrêter de m’allumer parce que nous avons rendez-
vous dans moins d’une heure. Tu te souviens ?

Elle esquisse un sourire qui se transforme en une grimace tendue puis


s’écarte de moi la tête basse. Je relève son menton du bout de l’index et vois
alors des larmes déborder de ses yeux puis glisser sur ses joues. Pris de
remords et décontenancé par le brusque changement d’ambiance, je
m’exclame :

– Si tu n’es pas prête, on peut reporter à demain ou même plus tard dans la
semaine !

Elle secoue la tête nerveusement puis inspire profondément et déclare


alors d’une voix tremblante :

– Jeremy… je ne te l’ai pas dit car je ne voulais pas gâcher notre


moment… Mais des souvenirs plus clairs me sont revenus juste avant que tu
me rejoignes cette nuit. Je crois que voir Micha’EL m’a causé un électrochoc.
– Pourquoi tu m’as caché ça ?
– Parce que prononcer tout cela à voix haute rend tout beaucoup plus réel
et que… que… je suis terrifiée !

Elle s’effondre soudain au sol, secouée par de longs sanglots. Je la soulève


par les bras puis l’accompagne jusqu’au sofa en silence.

Waouh, ce brusque retournement vaut toutes les douches froides du


monde !

Une fois assis, je prends son visage en coupe puis dit :

– Écoute-moi. Nous allons voir le shérif et tu lui diras tout ce dont tu te


souviens. C’est important, Liz ! Tu comprends ? Tu ne dois pas avoir peur, je
suis là, pour toi.
– En fait, ce qui me terrifie, c’est l’idée d’avoir vécu dans un monde
imaginaire, comment me résigner à cela sans perdre l’esprit ? Comment… ?
– Tu vas le faire et réussir.
– Je ne suis pas sûre d’en être capable…
– En réalité, je ne te laisse pas le choix.

Mon ton est beaucoup trop froid et agressif mais l’idée de rester inactif et
de perdre du temps alors qu’elle est probablement la clé qui permettrait de
tout tirer au clair me rend dingue.

Elle doit le faire ! Pour moi, pour Louise… pour qu’enfin je puisse
reprendre mon existence en main.
35

Liz

La parenthèse enchantée de notre nuit s’est brutalement refermée. J’aurais


dû lui parler avant, je le sais, mais j’ai vraiment très peur de rebasculer dans
ce précipice sans fond, où les tentacules de la folie me guettent. Seul Jeremy
m’empêche d’y sombrer et l’idée de le perdre m’est devenue insupportable.

De toute façon, si je veux redémarrer mon existence sur des bases saines,
je n’ai d’autres choix que de me résigner et admettre que mon passé n’a été
que mensonges et horreurs. Je vais devoir l’affronter et puiser dans chacune
de mes forces pour en ressortir entière.

Le mobile de Jeremy se met à sonner et me tire de mes tourments. Il jette


un œil agacé sur l’écran puis décroche en lançant :

– Tobey, ça va ?

Il s’appuie contre le plan de travail et continue :

– Ouais, il y a pas mal de bordel ces temps-ci. On fait aller. Et… je suis
vraiment désolé pour l’autre jour, je ne voulais pas m’énerver comme ça…

Il me tend une pomme et me fait signe de la manger avec un air sérieux.

– OK. Oui, elle est toujours là, elle va bien et, non, pas de police encore.
On y va cet après-midi. Et donc, t’as trouvé quoi ?

Ses traits se crispent puis ses sourcils se froncent. Quand il raccroche,


j’ignore s’il est en colère mais, dans tous les cas, il vient d’apprendre quelque
chose qui le trouble. Il allume la machine à café puis se pose lourdement sur
la chaise en face de moi en m’ordonnant :
– Mange un peu avant qu’on parte !
– Et toi ?
– Je n’ai pas faim… Tu te souviens avoir parlé d’herbe du diable à Tobey
lors de ton examen ?

Je hoche la tête en croquant dans le fruit sans entrain puis explique :

– Nous buvions des décoctions une fois par jour après notre prière et le
chant collectif à Célestaos… Enfin… je veux dire… là où je pensais être…
– Tobey m’a dit qu’il a effectué quelques recherches sur le Net et contacté
des confrères à lui spécialisés dans les drogues et opiacés. L’herbe du diable
est une appellation pour une plante nommée Datura. Elle est très nocive et
provoque de fortes hallucinations. Tu perds toute conscience de la réalité, les
effets durent jusqu’à quarante-huit heures et ça cause aussi des amnésies
partielles, voire totales, et c’est difficilement détectable dans le sang.
D’ailleurs, tes analyses qu’il a réussi à faire réaliser n’ont rien donné de
probant mais ça ne veut rien dire, beaucoup de substances disparaissent
rapidement de l’organisme. Apparemment, ils s’en servaient pour te
maintenir dans un état second au quotidien. Ça expliquerait beaucoup de
choses ! Et… tu as eu de la chance dans ton malheur car ce truc est très
toxique. Un mauvais dosage et c’est la mort. Il va falloir raconter tout ça au
shérif et tout ce dont tu te souviens.

Cette réalité est terrible et entendre Jeremy me la rapporter d’une façon


aussi formelle la rend encore plus difficile à supporter. Je touche
machinalement le médaillon que j’ai remis autour de mon cou il y a quelques
jours. Habituellement, ce geste me rassure mais, là, il me donne la sensation
de brûler ma paume. Un sanglot m’étreint la gorge, des larmes troublent à
nouveau ma vue et je balbutie :

– Tout est très flou, j’ignore si je vais réussir à expliquer tout ça à la


police.
– Liz… Tu dois faire un effort.
– Tu es si injuste ! l’interromps-je, emportée par une colère sourde. Je ne
sais même plus comment je m’appelle vraiment ! Je suis qui ? Personne ? Un
Ange, une cinglée, Annael ? Tu te rends un peu compte de ce qu’il m’arrive ?
Et tous ces souvenirs horribles qui affluent !

Il se lève et s’agenouille alors à mes côtés en prenant mes mains entre les
siennes.

– Bien sûr que oui, je comprends.


– Non… je ne crois pas. Je suis totalement paumée. Je ne sais pas d’où je
viens ! Je n’ai plus de repères, de passé. Rien !
– Pour moi, tu es Liz, une adorable jeune femme pleine de qualités qui a
besoin d’aide et dont je suis en train de…

Il se mord pensivement les lèvres un instant puis braque son regard dans le
mien en reprenant :

– Dont je suis en train de tomber amoureux.

Mon cœur a un raté et je plonge plus intensément dans ses iris noisette. Je
n’y vois que de la sincérité encore une fois et ma fureur s’éteint doucement.

Tomber amoureux d’une fille comme moi ? Est-ce possible ?

J’inspire profondément en observant nos doigts liés et réalise ce que ses


mots signifient. Il ne m’abandonnera pas. Jamais. Ma peur recule d’un cran et
je me sens respirer un peu plus librement. Témoigner face à un inconnu sera
une dure épreuve mais, à présent, je crois que je trouverai le courage de le
faire. Grâce à LUI, à sa présence à mes côtés, à la force qu’il m’offre dans
cette simple étreinte de nos mains.

Nos yeux s’accrochent un long moment et, après m’avoir caressé la joue
avec tendresse, Jeremy se lève pour avaler son café.

J’en profite pour aller passer une tenue plus couverte, ce qui, en
l’occurrence, se résume à un pull nounours trop large pour Meline et le même
jogging noir de Jeremy. Par chance, je suis assez fine pour pouvoir rentrer
dans les sous-vêtements de la fillette. Enfin… « chance » est un grand mot. Il
me manque encore pas mal de kilos pour que mon corps se rapproche de la
norme acceptable. Je pose mes mains sur mes côtes saillantes puis détaille les
cicatrices qui marbrent mes cuisses et l’intérieur de mon poignet. Elle est là,
la réalité, simple et évidente. La vie ne m’a pas épargnée et je dois juste
l’accepter. Si les Dieux existent malgré tout, alors ils auront été bien cruels
avec moi.

Mais aurais-je vraiment droit au bonheur à présent ? Rien n’est moins


sûr…

Je passe rapidement à la salle de bains afin de détacher mes cheveux et les


brosser puis m’arrête un instant face au minuscule miroir accroché au mur.
Le médaillon scintille brièvement et, d’un geste nerveux, je le retire. Je hais
tout ce qu’il représente à présent…

Allez, courage, miss greluche ! Affronte ton destin !

Ce sobriquet dont m’affuble Jeremy m’amuse et un petit sourire se dessine


sur mes lèvres. Une lueur déterminée s’allume dans mes pupilles et c’est d’un
pas décidé que je rejoins le rez-de-chaussée.

Jeremy m’attend déjà sur le seuil de la porte d’entrée et, tandis que
j’approche de lui, je ne peux m’empêcher d’admirer encore ses larges
épaules, ses mains puissantes, sa mâchoire volontaire et carrée mais aussi ses
magnifiques yeux où brille cette flamme qui s’allume à chaque fois qu’il me
regarde, preuve irrémédiable de son désir latent pour moi.

D’un geste sûr, je lui tends le bijou auquel j’accordais tant d’importance.

– Je ne veux plus le voir, on doit le donner à la police.


– Merci, Liz, murmure-t-il en l’attrapant pour le mettre dans une de ses
poches. Je suis vraiment impressionné de ta façon de réagir. Tu es très forte.
– J’espère l’être assez longtemps pour aller jusqu’au bout de tout ça.
– Tu le seras, je le sais.

Il croit plus en moi que moi-même… Je le fais parce que je n’ai pas
d’autre choix mais je suis loin d’être sereine. Je me perds un instant entre ses
bras, relâchant un peu la tension de mon corps, puis relève la tête vers lui.
– Embrasse-moi.
– Liz, mon petit miracle…

Il se penche puis dépose un baiser aussi doux qu’une plume sur mes
lèvres. Je frissonne en sentant son souffle chaud sur ma peau et sa bouche
explorer ensuite chaque parcelle de mon visage. À chaque petit centimètre
qu’il parcourt, c’est un gramme de pression en moins sur mes épaules. Si je
suis son miracle, alors il est le magicien de mon cœur.

C’est donc un peu plus apaisés que nous grimpons dans le pick-up puis
prenons la route, direction le bourg.

Quelques minutes plus tard, nous nous garons devant un bâtiment


d’apparence plus moderne que le reste du village, qui arbore une enseigne
défraîchie : Police du Comté.

Main dans la main, nous pénétrons dans les locaux étroits qui font donc
office de bureau du shérif. Plusieurs tables sont installées de façon aléatoire
et un désordre monstre règne un peu partout. Une femme au visage dissimulé
derrière d’énormes lunettes à branches roses nous invite à approcher. Elle est
si large que sa chaise disparaît entièrement sous ses imposantes hanches
recouvertes d’une robe à motif floral.

– Benny, Lancaster est là, braille-t-elle après nous avoir salués brièvement.
Allez-y.

Cet accueil ne me rassure pas du tout et je me serre un peu plus fort contre
Jeremy qui passe un bras autour de mes épaules. Nous entrons dans une petite
pièce où nous attend un homme vêtu de la tenue réglementaire ; chemise
beige, pantalon noir et couvre-chef à larges bords. Son arme est posée à
portée de main près d’un cahier à spirales sur lequel il est occupé à écrire
diverses annotations. La fameuse étoile dorée brille sur son torse, symbole de
son statut d’homme de loi. Une odeur âcre de tabac intensifie davantage le
mal de ventre qui m’accompagne depuis que nous avons pris la route.

Le shérif nous observe un long moment derrière ses verres en demi-lune


puis gratte son bouc grisonnant d’un air songeur.
– Que me vaut le plaisir de ta visite ? Et qui est cette demoiselle ?
grommelle-t-il en désignant deux chaises en plastique. Asseyez-vous.

Nous prenons place puis Jeremy commence d’une voix mal assurée que je
ne lui connais pas :

– Je vais aller droit au but : j’ai de nouvelles informations concernant


l’affaire de Louise.

Son interlocuteur lève une paume puis déclare fermement :

– Non, non, non… Je t’arrête tout de suite, on ne repartira pas dans…


– Cette fois, c’est sérieux, le coupe alors Jeremy en se redressant avec
nervosité. Tu dois nous écouter ! Je sais que j’ai déconné dans le passé mais
là… c’est du solide.
– Tu disais la même chose quelques années en arrière. Et regarde où cette
quête obsessionnelle t’a mené ! Avec du sursis et à deux doigts de devenir un
meurtrier ! Je me suis mouillé pour te couvrir sur pas mal de tes délires parce
que ton oncle Tobey est un bon ami mais je ne le ferai plus ! Je me doutais
bien que cette entrevue serait inutile.
– Je me suis trompé. À l’époque, j’étais paumé mais, là, c’est différent !
Crois-moi, bordel !
– Et pourquoi ça le serait ? De longues années ont passé, tu devrais
vraiment avancer et laisser cette histoire derrière toi. Définitivement !

Jeremy se prend la tête à deux mains, le souffle court, puis frappe soudain
le bureau en grondant :

– Putain, je te demande juste de m’écouter !

Je le sens complètement perdre les pédales et m’empresse de serrer sa


main pour le calmer. Il me jette un regard empli de détresse qui m’oppresse le
cœur. Je puise alors le peu de courage qu’il me reste au fond de moi puis,
d’une voix aussi assurée que je le peux, déclare :

– Monsieur, je m’appelle Annaelizy’AH, je suis un Ange de Célestaos, ou


du moins je le pensais, et ce que j’ai à vous raconter va très fortement vous
intéresser.
36

Jeremy

L’intervention de Liz a désamorcé la bombe en moi qui menaçait


d’exploser. Benny la contemple avec un air indéchiffrable sur le visage.

Qu’il doute de moi est tout à fait légitime, je l’ai tellement fait chier à une
époque… Me retrouver face à lui dans cet office me ramène à de douloureux
moments.

Quand Louise est décédée, il a été le premier sur les lieux, et bien que
l’affaire ait rapidement été récupérée par la police d’État du Montana, Benny
a toujours été mon interlocuteur privilégié ; notamment parce qu’il prenait le
temps de m’écouter et tentait de me raisonner.

Sans grand succès, hélas…

Il est aussi celui qui m’a mis les menottes quand j’avais presque tabassé à
mort un type que je croyais responsable de l’assassinat de ma femme. À
tort… Et Dieu sait que j’en ai passé à tabac des raclures de ce genre, aveuglé
par la haine et ma soif de vengeance. J’ai foutu un gros bordel et Benny m’a
évité le pire en me couvrant à plusieurs reprises.

– OK, Jeremy, je vais vous écouter et uniquement parce que cette


demoiselle semble plus raisonnable que toi.

La blague… !

Je ravale ma réflexion puis fouille dans ma poche intérieure pour en retirer


le médaillon gravé d’ailes d’Ange. Je le dépose sur le bureau puis
marmonne :
– Ça te rappelle rien ?

Les sourcils froncés, il observe un instant le bijou puis s’écrie soudain :

– Neil, apporte le dossier Louise Lancaster ! Ça remonte à l’année…


– Je sais de quand ça date, Benny ! l’interrompt la voix nasillarde de la
secrétaire.

Moins d’une minute plus tard, la femme apparaît avec une large pochette
cartonnée dans les bras. Je suis étonnée qu’elle s’y retrouve dans le merdier
qui règne un peu partout… Comme si elle lisait dans mes pensées, elle me
jette un regard en coin puis explique :

– On n’a pas énormément d’affaires dans ce genre. C’est plutôt calme par
ici. Et pour info, c’est un bordel organisé !
– Ouais, faudra quand même faire quelque chose, Neil, bougonne Benny
en lui faisant signe de se retirer. Laisse-moi me remémorer quelques détails,
Jeremy.

Il feuillette le dossier pendant de longues minutes puis prend le médaillon


au creux de sa paume. J’aperçois les photos de l’autopsie que je connais si
bien et détourne le regard pour ne pas avoir à les affronter.

– C’est à vous, mademoiselle, donc ? déduit-il finalement en scrutant Liz


par-dessus ses lunettes.

Elle acquiesce puis explique :

– Je ne me souviens pas précisément de tout mais je peux vous affirmer


que seuls les Ange de Célestaos portent ce bijou.
– Attends, éclairez-moi un peu. Vous parlez d’Ange au sens figuré, c’est
bien ça ? Et Célestaos, c’est où ça ? Jamais entendu.
– Oui et non. Et… je l’ignore.
– Écoutez… Je veux bien faire un effort et prendre sur mon précieux
temps mais va falloir m’expliquer clairement ce qu’il se passe. Vous
connaissiez Louise Lancaster ?
– Je ne suis pas sûre, mes souvenirs sont très flous. En tout cas, je pense
qu’elle était au même endroit que moi avant sa mort.
– OK. On va recommencer depuis le début. Qui êtes-vous et d’où sortez-
vous ?

Liz pâlit, probablement incapable d’aligner les choses dans l’ordre. Je


serre ses doigts puis prends la parole à mon tour.

Après tout, le Dieu de l’organisation ici, c’est moi !

– Ça fait bientôt dix jours que Liz a débarqué au village. Elle a fait un
passage remarqué au bar et…
– Ah, c’est elle la fille qui se baladait à moitié à poil et qui est partie avec
Jo ? intervient-il avec une moue intriguée. Paraît qu’il y a eu de la bagarre.
– Ouais… Je n’y suis pas pour rien. J’ai dû calmer Tom.

Avec un regard réprobateur, Benny approche son clavier puis commence à


tapoter dessus.

– Je vais prendre des notes, on sait jamais s’il y a quelque chose à faire
avec tout ça. Continue.
– Le soir de son arrivée, je l’ai trouvée à l’entrepôt à moitié morte de froid
et je l’ai ramenée chez moi pour la soigner. Elle tenait des propos assez
délirants et avait visiblement de gros problèmes de mémoire. Je me suis aussi
rendu compte qu’elle avait subi de mauvais traitements et qu’elle était en état
de manque.
– Quel genre de mauvais traitement ? Et… de manque ? Précise.
– Le manque de celui des drogués.
– Vous vous droguez, mademoiselle ?

Liz ouvre de grands yeux puis secoue la tête avec nervosité.

– Attends, Benny, laisse-moi parler. Elle avait des traces de coups, des
cicatrices plus ou moins anciennes et, à son arrivée, elle était déshydratée et
amaigrie, en plus d’être en hypothermie. Elle n’avait aucun papier sur elle et
je l’ai crue folle pendant un moment. Et puis j’ai trouvé ce médaillon qui m’a
rappelé Louise…
– Oh là ! Je t’arrête. Une question, Jeremy : pourquoi ne l’as-tu pas
conduite directement ici ?
– La tempête me bloquait chez moi.
– Elle n’a pas duré dix jours. Donc ?

Je me mords les lèvres puis avoue :

– Parce que j’ai flippé. Je ne voulais pas qu’on pense que j’étais
responsable de ses blessures et… ensuite je me suis attaché à elle et je
craignais qu’elle ait des soucis comme elle n’avait aucune preuve de son
identité.

Benny croise les bras sur son torse puis demande froidement :

– Ou tu as, une nouvelle fois, voulu prendre en main des choses qui te
dépassent peut-être ?

Dans le fond, je sais qu’il a raison et que j’ai déconné… encore… mais de
là à reconnaître ma faute, non.

– Tu m’écoutes ou tu me juges ? rétorqué-je alors sur un ton acide.

Les petits doigts de Liz s’entrelacent aux miens et je ferme les yeux pour
mieux m’imprégner de sa douceur.

– OK, pardon, je ne voulais pas m’énerver. Bref, de toute façon, c’est fait,
je ne peux pas revenir en arrière… Dès que j’ai pu prendre la route, je l’ai
emmenée chez Tobey pour un examen. Il pense qu’elle a été droguée
quotidiennement pendant une longue période avec de la Datura entre autres.
Cela serait à l’origine de ses troubles de mémoire et de ses hallucinations.
Mais contacte-le, il t’expliquera mieux que moi.
– Je connais cette merde qui pousse un peu partout… Je l’appellerai après
notre entretien.

Il tapote sur son clavier un moment puis reporte son attention sur Liz et,
d’une voix adoucie, demande :

– Et vous, mademoiselle ? Où en êtes-vous aujourd’hui ?


– Mes souvenirs reviennent petit à petit et j’ai très peur.
– Pouvez-vous me donner votre nom et des infos à votre sujet ?
– Rien de sûr, hélas. Un homme qui se dit mon grand-père, mais que je
connais comme étant… l’archange Micha’EL, mon Guide à Célestaos, est
venu au domaine et il m’a donné ça. Attendez.

Elle fouille dans la poche de son manteau tandis que Benny me lance un
regard ahuri puis en sort son passeport qu’elle lui tend.

– Il a dit que je suis folle, que j’ai besoin de traitement et au final… je ne


sais même pas ce que je suis vraiment. En tout cas, pas un Ange… Je suis
peut-être juste une cinglée.

Un sanglot l’étreint et des larmes roulent sur ses joues tandis que Benny lit
le document avec un air concentré. Je passe ma main dans son dos puis la
serre un instant contre moi en lui chuchotant quelques mots de réconfort.

– Annael Grant, née le 14 juin 1993 à Missoula, Montana. Donc, vous êtes
du coin apparemment. D’après la photo, c’est bien vous, ça ne semble pas
être une contrefaçon. Je vais lancer une recherche immédiatement dans notre
base de données. On ne sait jamais. Et de quoi vous rappelez-vous d’autre ?
De l’endroit d’où vous venez ? De ce qu’il s’est passé ? Qui vous a fait du
mal ?
– C’est très flou et les images des mauvais traitements me reviennent
surtout la nuit, dans mes cauchemars ou sous forme de flashs. Je crois que
j’ai été enfermée dans un endroit sombre et humide. Et ensuite, je revis cette
fuite dans le noir. Beaucoup de souffrance et de terreur. Et a contrario je me
souviens également de Célestaos, un endroit agréable, plein d’amour où je me
sentais en sécurité, entourée et… j’étais un Ange. Mais où est la vérité là-
dedans ? Je l’ignore.

Elle se met à trembler contre moi et, la gorge serrée par sa détresse, je
presse son petit corps recroquevillé, si fragile.

– Benny, je pense que ça ira pour aujourd’hui, non ? proposé-je, inquiet du


moral de Liz. Tu vas contacter la police d’État ? Il y a assez d’éléments
nouveaux pour rouvrir le dossier ? Que va-t-il advenir d’elle ? Elle peut rester
près de moi en attendant ?

Il retire son chapeau puis passe une main dans ses cheveux grisonnants en
proie à une intense réflexion.

– Tout ça, c’est un immense bordel, Jeremy. T’aurais dû venir tout de suite
m’avertir ! T’as déconné !
– Je sais ! Mais je suis là maintenant ! Alors… fais ce que tu as à faire.
– Ouais, dans un premier temps, on va vérifier s’il y a quelque chose dans
nos fichiers. Ensuite, je pense que Liz devra être examinée par un psychiatre,
elle sera probablement interrogée. Et…

Il s’interrompt la bouche entrouverte puis ses sourcils se froncent. Liz et


moi échangeons un regard inquiet et je dépose un baiser sur son front.

– Le nom de Grant me disait bien quelque chose, reprend le shérif. Mais je


sais pourquoi maintenant.

Il tourne son écran vers nous puis explique alors :

– L’affaire Monjure remonte à dix ans et, crois-moi, c’est une certitude, le
dossier va être rouvert.

Quand je comprends ce que me montre Benny, mon sang se glace dans


mes veines.

Avis de recherche
Abby Monjure (compagne de Eric Grant) et ses deux enfants : Andrew
(11 ans) et Annael (16 ans).
37

Liz

Épreuve passée.

Et je ne m’en suis pas si mal sortie : ma raison ne s’est pas encore fait la
malle, Jeremy n’a pas fui et je ne suis pas derrière des barreaux ou menottée à
un lit d’hôpital. L’ensemble est plutôt positif. Le shérif nous a expliqué qu’il
allait contacter la police d’État puis tenter de retrouver des traces de ma
famille, il nous préviendrait ensuite des événements à venir.

Assise en tailleur sur mon matelas, je regarde le petit ordinateur portable


que m’a prêté Jeremy. Je viens de l’allumer et en fond d’écran s’affiche une
photo de Meline tout sourire. Grâce à cette dernière, j’apprends doucement à
me servir de la technologie qui m’entoure.

Je suis enfin habillée avec des vêtements à ma taille. Jeremy m’a


accompagnée dans une petite boutique gérée par une dame adorable qui m’a
aidée à choisir quelques tenues confortables et plus féminines que les
joggings de mon hôte. Il a tout payé pour moi et ça me gêne un peu, d’autant
plus que je connais ses soucis financiers…

Plus les jours passent, plus ta dette augmente !

Ce que nous a annoncé le shérif devrait me bouleverser, me choquer ou au


moins me provoquer quelques palpitations mais je me sens vidée. Je crois que
l’intensité émotionnelle de ces derniers jours m’a poussée dans un état
résigné où plus rien ne m’atteint. Je suis calme. Trop calme. Et
objectivement, je trouve cela plutôt inquiétant. Je ne suis pas sûre que ce soit
bon signe mais je suis si épuisée que c’est tout de même bienvenu.
Physiquement, j’ai repris du poil de la bête et, hormis cette sensation de froid
intérieur, mes autres symptômes ont presque disparu.

La vie est ainsi, certains morflent plus que d’autres.

Et Jeremy et moi, on gagne cette compétition haut la main.

J’ouvre le moteur de recherche puis tape le nom d’Abby Monjure, ma


probable mère, d’un doigt tremblant. Je clique sur « Entrée » puis parcours
divers articles relatant plus ou moins en détail l’histoire d’un passé dont je
n’ai aucun souvenir. Certains points diffèrent mais le principal est identique :
une femme et ses deux enfants disparaissent après une grosse dispute
familiale. La mère d’Abby, Anna Monjure, a apparemment fait énormément
d’émules pour que la police se bouge en parlant aux médias mais, sans corps
ou preuve de violence, l’affaire s’était rapidement éteinte. Le compagnon
d’Abby et père des enfants, Eric Grant, n’avait pas souhaité s’engager plus
sur la voie de l’enlèvement, prétextant un départ volontaire de sa conjointe,
mal dans sa peau.

Et donc cet homme qui n’a même pas eu le désir de savoir où était sa
famille serait mon père ?

Je lis divers textes d’un œil éteint, comme si je tournais les pages d’un
roman. J’ignore pourquoi cela me laisse autant de marbre. J’accepte le fait
que ça soit mon passé mais je ne me sens pas concernée. Je crois que je suis
bien trop épuisée et secouée par tout ça.

Une photo d’Anna Monjure s’affiche et une pointe douloureuse me pique


soudain le cœur. Elle est entourée de journalistes et semble très en colère, ses
iris, identiques aux miens, luisent de détermination. Le texte explique que
cette grand-mère se bat comme une forcenée afin que la vérité éclate au grand
jour. Elle soutient que ses petits-enfants sont les victimes innocentes de
parents inconscients et qu’elle ne cessera jamais la bataille.

Je ferme les yeux et derrière mes paupières closes se dessine le film d’un
Noël passé. Les décorations et les paquets cadeaux disposés au pied d’un
grand sapin, mon frère et moi qui dévorons des sablés, planqués sous la table,
Mamya qui plaisante avec notre grand-père, un petit chien blanc qui aboie
joyeusement en sautant après un chat roux, une chanson au refrain festif et
réconfortant… Nous sommes si jeunes, Andy et moi. Jeunes et heureux.

Mamya… le surnom de ma grand-mère… Andy… mon frère !

Toutes ces images s’évaporent aussi rapidement qu’elles sont apparues et


me laissent seulement le goût amer d’une triste résignation dans la gorge. Je
continue un peu mes recherches dans l’espoir de retrouver des traces de cette
famille inconnue, hélas, je ne trouve rien de probant.

Oui, j’ai un passé, oui, je suis quelqu’un. Mais est-ce que ça a de la valeur
quand tout cela se résume à quelques flashs poussiéreux ?

Je clique sur les croix rouges pour fermer les pages puis entre une nouvelle
recherche : Datura. Encore une fois, le nombre de résultats est
impressionnant. Je farfouille sans entrain dans la tonne d’informations plus
ou moins pertinentes que m’offre le Net. Entre les définitions des
dictionnaires, les explications des pseudo-spécialistes et les témoignages de
consommateurs, je me perds dans cette vague de savoir virtuel.

Plusieurs extraits de livres attirent mon attention :

« Datura (du sanscrit « Dhatura ») : plante depuis longtemps connue dans


l’Ancien Monde (en Inde et en Chine) pour ses propriétés médicinales et
hallucinogènes ; contient le même principe actif que la belladone, la
jusquiame ou la mandragore.

Chez les Aztèques la datura est une plante du Dieu de la Pluie. Elle donne
la capacité de sortir du corps et de voler.

Litt. : On peut parcourir dans les airs des centaines de kilomètres pour
aller voir ce qui se passe en un endroit quelconque, ou pour porter un coup
fatal à des ennemis éloignés. » (Extrait de Castaneda : L’herbe du diable et la
petite fumée.)

Ces mots sont le reflet de ce que j’ai vécu. La sensation de voler en


compagnie des autres Anges me semble encore si réelle ! Palpable ! Ma
mémoire n’a retenu que le positif de cette expérience, occultant les parties les
plus sombres aux confins de mon inconscient qui ne cesse de se débattre pour
faire remonter tout ça.

L’insupportable vérité !

Je passe mes mains dans mes cheveux en soupirant puis masse longuement
ma nuque, douloureuse d’être restée inclinée sur l’ordinateur depuis presque
deux heures. J’ignore encore comment assimiler tout cela.

De légers coups retentissent et me font relever le front. La porte


s’entrouvre et Meline apparaît ; bouffée de fraîcheur bienvenue. Il est 17 h
30, elle a terminé sa journée de classe.

– J’ai cru que t’étais partie, murmure-t-elle d’une toute petite voix.

Je lui offre un sourire étonné en fermant l’ordinateur puis demande :

– Mais pourquoi pensais-tu cela ?


– Je ne sais pas… J’ai eu peur que papa ait été trop méchant.
– Oh non, voyons… Et puis je ne m’en irais pas sans te dire au revoir.

La culpabilité me pince le cœur au souvenir de mon départ précipité pour


le cimetière mais passe rapidement. J’ai agi sous le coup de la colère et
puis… je suis revenue en fin de compte. La petite approche de moi d’un pas
timide et s’agenouille sur mon lit en me dévisageant.

– Je voudrais que tu ne partes jamais de toute la vie.

Sa déclaration pleine d’une sincérité naïve me serre le cœur et je caresse


doucement sa joue ronde. Si seulement tout était aussi simple que la vision
d’un enfant…

– J’ai le droit de te faire un câlin ?


– Mais bien sûr, princesse…

Sans attendre, elle se glisse contre moi et je la prends dans mes bras avec
tendresse.

– C’est toi la princesse, Liz. Je le sais depuis longtemps.

Sa phrase se perd dans un sanglot et je dépose un baiser sur son crâne.


Tout en caressant ses cheveux, je chantonne à voix basse la comptine de Noël
qui m’est restée en tête de mon bref souvenir. Je n’ai jamais côtoyé d’enfants
avant elle mais les gestes me viennent naturellement et cette chaleur humaine
me fait tellement de bien. Je me sens un peu plus connectée, moins figée dans
cette froideur qui me rend spectatrice de ma vie actuelle.

Cette petite a besoin de tendresse, chose que son père a encore du mal à lui
offrir. Mais je sais qu’il l’aime de tout son cœur et que bientôt il en sera de
nouveau capable.

Meline s’écarte un peu puis plante ses yeux dans les miens.

– Elle est belle ta chanson de Noël.

Je lui souris et hoche la tête tandis qu’elle s’enquiert avec sérieux :

– Je peux te dire un secret ?


– Bien sûr.
– Jure que tu ne répéteras pas !
– Je jure.
– Mon rêve serait de pouvoir fêter Noël avec papa et qu’il soit heureux de
le faire. Enfin… mon deuxième rêve.
– Et le premier ?
– Que ma maman revienne.

Idiote que je suis de poser cette question si évidente !

– Papa déteste cette période de l’année mais, moi, je l’adore… Ce n’est


pas bien, tu penses ?
– Pourquoi ça ne serait pas bien ?
– Parce que c’est à ce moment que maman est morte et je ne devrais peut-
être pas.
– Oh, princesse, tu ne dois pas croire cela, ce drame n’a rien à voir avec
Noël, c’est juste un terrible hasard et tu as tout à fait le droit d’aimer cette
fête. D’accord ? Je suis presque sûre que ça s’arrangera.
– Tu me promets ?
– Non, je ne peux pas mais je vais tout faire pour. Ça, je te le promets.

Elle se blottit à nouveau contre moi et, l’espace d’un instant, je m’imagine
rester auprès d’eux pour toute la vie comme elle le dit. Bien qu’improbable,
cette idée me réchauffe le cœur et donne du relief à mon futur. J’ai très envie
de me laisser aller à cet espoir fragile mais la peur que mon destin ne soit que
sombre et solitaire me taraude encore trop.

Ai-je assez souffert ? Ai-je droit au bonheur ?

– Liz ?
– Oui ?
– Je crois que papa a besoin de câlins lui aussi, même s’il ne s’en rend pas
compte.

Une vague de chaleur me traverse quand je repense à la nuit passée dans


les bras de Jeremy et je baisse les yeux pour dissimuler mon trouble.

Oh que oui, il en a besoin… et je crois bien que, si, il s’en est rendu
compte !
38

Jeremy

Je serre la main d’un voisin agriculteur venu me débarrasser des copeaux


que la scierie produit à chaque découpe. Il les utilise comme litière pour ses
vaches et nous avons un accord qui me convient. Je lui laisse les emmener
gratos et lui, en échange, me file des steaks régulièrement. Chacun y trouve
son compte, j’aime le système de troc, pas besoin de sortir de la tune. La pire
invention de tous les temps… Ce fichu argent pourrit tout dans ce monde en
perdition.

Ouais… sauf que t’en as bien profité de ce fichu argent ! Mauvaise foi,
coucou !

On va dire que j’ai mis du temps à parvenir à maturité et que j’étais jeune
et con. Aujourd’hui, je suis seulement con. Et lucide.

Et aussi grognon, asocial, intolérant, maniaque à mort. Bref, insupportable.


Finalement, je fais un cadeau à l’humanité en n’imposant pas ma présence
aux autres.

Depuis quelques jours, tout est calme et j’apprécie ce semblant de retour à


la normale. Le son rassurant des machines a repris, Liz se fait très discrète et
je peux enfin retrouver mes habitudes plus ou moins sereinement. Je n’oublie
pas que cet équilibre est précaire et attends avec une certaine nervosité le
retour du shérif. Je trouve d’ailleurs que cela est long mais je suppose que
c’est normal. Le temps de faire remonter les éléments à la police d’État et que
celle-ci étudie à son tour les nouvelles infos. Je ne suis pas pressé que la
famille de Liz refasse surface, d’autant plus s’il s’agit du vieux aux yeux de
glace.
Il est bientôt 16 h 00 et le ciel est déjà en train de s’obscurcir. Je retourne à
l’entrepôt où Harry est occupé à surveiller les dernières découpes de la
journée. Tout se déroule bien, nous avons pu réparer la bête hier en galérant
seulement deux heures et nous n’avons pas perdu de clients malgré cette
panne. Ce qui en soi est une très bonne nouvelle et me décharge les épaules
d’un poids.

Mais voilà que tu positives, Lancaster ! Miracle !

J’avance, j’évolue, je change… Le pansement Liz fait doucement son


œuvre et je lui en suis très reconnaissant. D’autant plus qu’elle n’est pas
envahissante et ne cherche pas à me bousculer en faisant sa gonzesse reloue.
Elle est parfaite.

– Et voilà qu’il sourit comme un idiot amoureux ! s’exclame Harry, en


m’observant les poings sur les hanches.
– Oh, ça va… bougonné-je, pris sur le fait.
– Tu racontes rien mais j’vois tout, gamin. T’as bien fait d’écouter le
conseil du vieux sage qui t’a dit de pas la laisser s’enfuir !

Peut-être qu’il avait raison, effectivement… Il me connaît plutôt pas mal,


je l’avoue, et il a cette capacité rare de réussir à cerner les gens d’une façon
juste.

– Je me suis pas étalé mais, Anna et moi, on a fricoté à l’époque. Et je


peux te dire que c’était un sacré coup ! Et d’une intelligence… J’aurais pu
l’épouser, j’crois bien. Mais la vie en a décidé autrement et on s’est perdus de
vue. Mais ça m’étonne pas que cette petite soit faite du même bois. Alors,
fais pas comme moi.
– C’est-à-dire ?
– La connerie de la laisser partir.
– Ouais… Je vais faire au max.
– Non, de ton mieux.

Je lui jette un œil intrigué, surpris qu’il s’implique autant dans ma relation
avec elle. Harry ne m’a jamais tenu un discours aussi long depuis que je le
connais !
J’avais pris la peine de lui raconter brièvement toute l’histoire de Liz et il
n’avait guère été étonné qu’elle soit de la famille Monjure. En même temps…
de tels yeux, ça ne court pas les rues. Son visage fin aux lèvres rosées
traverse mon esprit et mes tripes exécutent un salto digne d’un trapéziste de
renommée internationale.

– Mais v’là qu’il a encore l’air du débile du village ! s’esclaffe mon


employé en coupant l’alimentation de la chaîne. Allez, ça ira pour
aujourd’hui. Va la voir, ta p’tiote, t’as une petite heure avant que Meline
rentre. Je m’occupe de fermer la boutique et je file à la maison.

J’hésite un instant. Depuis notre nuit de passion, Liz et moi n’avons pas eu
de moments à deux. J’ai besoin d’y aller tranquille et je me demande si je ne
l’évite pas inconsciemment.

Arrête ça, mec… « De ton mieux », il a dit le monsieur ! Stop les prises de
tête inutiles !

Je le remercie puis file retrouver celle qui hante dorénavant mes


fantasmes. L’envie de la toucher, de sentir le velouté de sa peau et de
m’enivrer de son effluve sucré s’impose à moi avec force. Je dois arrêter
d’hésiter, arrêter de me poser des questions, arrêter de jouer les ours sauvages
et assumer enfin ce que je ressens et désire.

Je ne prends même pas le temps de ranger mes affaires et fonce à l’étage


où je pense la trouver. Je laisse des traces humides de chaussures derrière moi
et, le pire, c’est que je m’en tape complet !

Mais bordel, qu’as-tu fait du Lancaster rigide et chiant ?

Je lâche un rire con puis tourne les talons en voyant que sa chambre est
vide. Je vérifie la salle de bains puis redescends aussi vite que je suis monté
pour débouler dans la verrière où je la trouve enfin. Elle est assise sur le
rebord en bois d’une des larges baies, un calepin sur ses cuisses repliées, en
train de mordiller un crayon de papier. Elle porte un petit pull noir et un
simple jean bleu nuit, sa chevelure est relevée et laisse apparaître une nuque
gracile et fine. Je la trouve juste magnifique, naturelle et… diablement
excitante. Absorbée par son occupation, elle ne redresse même pas la tête
quand j’approche.

Je lui vole son calepin et le balance un peu plus loin. Sa bouche s’ouvre
sur une exclamation offusquée mais je ne lui laisse pas le temps de protester
et m’empare de ses lèvres en prenant son visage en coupe. Je veux la
posséder, l’entraîner dans une luxure dont je pensais ne plus jamais avoir
envie. Mon érection s’éveille et mon cœur se tape un sprint de dingue tandis
que ma langue se mêle à la sienne avec ferveur. À mon grand bonheur, elle
répond sans hésitation à mon baiser fiévreux.

Parfaite. Juste parfaite.

Je passe une main dans ses cheveux pour retirer l’élastique qui les retient
en chignon. Ils s’étalent dans son dos et sa délicieuse odeur m’envahit, d’une
voix rauque, je grommelle :

– Laisse-toi faire, mon ange, j’ai envie de toi, besoin… besoin de toi.
Bordel.
– Tu as mis le temps, j’ai presque failli attendre, répond-elle sur un ton
malicieux.

Je plonge dans ses iris noirs étincelants de désir et mon sexe réagit
instantanément en se redressant davantage.

– Petite pique bien placée, grondé-je en attrapant ses hanches pour la


soulever.

Elle enroule ses jambes autour de ma taille et je dépose une myriade de


baisers au creux de son cou puis ajoute dans un souffle :

– Tu apprends vite, mon Padawan…

Je m’agenouille sur le tapis moelleux près de la cheminée où de hautes


flammes crépitent puis l’allonge avec précaution. Sa poitrine tendue se
soulève au rythme de sa respiration saccadée et ses pommettes sont rosies
d’excitation.

– Il y a presque trois semaines, tu étais là, étendue au même endroit…

Je déboutonne son pantalon puis descends doucement la fermeture.

– Je pensais juste que t’étais un grain de sable dans mon engrenage


parfaitement huilé.

Ses hanches se soulèvent et son regard fiévreux ne quitte pas le mien. Je


retire entièrement son vêtement puis retrouve enfin la volupté de ses jambes.

– Je flippe à mort mais pour rien au monde je ne voudrais que ça change.


Pour rien au monde… non. Ce jour-là, sur cette route de montagne, tu m’as
rendu dingue et… chamboulé puis, les jours qui ont suivi, j’ai perdu mes
repères, mes certitudes, et ça a été violent, puissant, difficile… Mais
aujourd’hui, mon ange, tu es la base de mon avenir. Pardonne-moi de cette
distance que je mets…

Je glisse mes pouces sous le coton de sa culotte et caresse sa chaleur


humide en petits cercles. Ses mains se posent sur les miennes tandis qu’elle
murmure :

– Je n’ai rien à te pardonner, je ne t’en veux pas, tout est si compliqué.


– Compliqué et si simple à la fois.

Ses paumes se pressent, ses doigts se crispent et elle gémit en basculant la


tête en arrière.

– On n’a pas beaucoup de temps, laisse-moi t’en faire découvrir un peu


plus, dis-je en m’inclinant entre ses cuisses.

Mon sexe palpite comme un fou dans sa prison mais, il aura beau me
supplier, il ne sortira pas de sa cage.

Couché, le fauve !

Je veux qu’elle jouisse d’une façon différente de la première fois, lui


prouver que je lui suis entièrement dévoué, la sentir vibrer sous mes mains.

J’écarte le tissu qui fait barrage puis plonge ma langue entre ses chairs
rosées pour jouer avec son clitoris. Mes doigts s’enhardissent, se baladent
d’avant en arrière jusqu’entre ses fesses satinées, s’égarant légèrement dans
ses entrées bouillantes. Tout en continuant de la goûter, je glisse mon pouce
dans son vagin puis mon index humide dans son second Éden. Tout
doucement, avec précaution, je l’explore, la titille, cherche ses points les plus
sensibles. Sous mon assaut intrépide, elle se crispe d’abord puis finit par se
laisser aller peu à peu, m’accompagnant même de son bassin. Ses
gémissements enflent, ses doigts attrapent les franges du tapis, ses hanches
dansent avec frénésie, ses parois frémissent. Je m’insère plus en profondeur
puis augmente le rythme de mes allers-retours. Ma langue suit cette infernale
montée, explorant inlassablement le velours de sa fleur.

– C’est trop bon, Jeremy !

Son cri se perd dans un glapissement et son cul se soulève en plusieurs


spasmes incontrôlés. La tête renversée en arrière, les paupières closes, la
bouche ouverte, elle se cambre sous la jouissance que je perçois sur mes
doigts. J’accompagne ses mouvements puis, quand elle se laisse finalement
aller au sol avec un soupir, je m’allonge à ses côtés, la tête posée sur ma
paume.

J’observe son expression presque ahurie et souris avec satisfaction. Cinq


minutes chrono, pour la mener au septième ciel… Trop fort.

Te la pète pas trop, Lancaster !

C’est un véritable bonheur de lui faire découvrir ces sensations et je dois


avouer que je m’en tire pas mal pour un abstinent du sexe. Mon pénis hurle
son mécontentement et m’envoie de douloureux signaux de détresse.

On se rattrapera, mon vieux… Faut savoir varier les plaisirs !


39

Liz

La nuit tombe et je reprends peu à peu mes esprits. Jeremy m’a encore
emmenée très haut dans les étoiles et ça a été délicieusement bon. Je m’étire
comme un chat tandis qu’il se redresse pour ajuster ses vêtements. Il réprime
un sourire en me détaillant puis me balance mon jean.

– Si Meline te trouve à poil, je te laisse le soin de lui expliquer le pourquoi


du comment.
– Et je devrais lui dire quoi du coup ? rétorqué-je sur un petit ton
provocateur en remettant de l’ordre dans mes cheveux.

Il attrape mes poignets et me relève avec une force déconcertante.

– Eh bien… Que son papa baise comme un Dieu et que tu adores ça.
– Très classe. Tant d’humilité fait plaisir à voir.
– Mais je suis totalement objectif, non ?

Il me colle contre lui en pressant mes fesses et je sens son sexe encore dur
contre moi.

– Totalement insatisfait plutôt ?


– Oh ça… s’il n’était pas aussi tard, je te promets que je te prendrais sans
attendre sur ce sofa.

Je pose ma paume sur le renflement bouillant en murmurant d’une voix


suave :

– J’espère que tu tiendras cette promesse, oh Dieu du sexe…


– Cesse de m’allumer, miss greluche.
La flamme de son désir luit dans ses pupilles et me sentir ainsi convoitée
est plutôt agréable. Je trouve ces petits jeux forts passionnants et très
addictifs.

– Tu faisais quoi avant que je te fasse jouir comme une dingue ?

Je lui lance un sourire ironique en inclinant la tête.

– Avant que je te fasse l’honneur de toucher mon corps divin, tu veux


dire ?
– Voilà, c’est ça.
– Rien de bien précis. Je note un peu tous les flashs et les souvenirs qui me
traversent l’esprit. Je crois qu’à terme ça me permettra d’y voir plus clair. Tu
trouves ça nul ?

Il dépose un baiser sur le bout de mon nez puis murmure :

– Non, bien sûr que non, tout ce qui peut t’aider est très bien. C’est une
bonne idée.

Une lueur orangée à l’extérieur attire mon regard, suivie presque aussitôt
du hurlement d’une alarme. Tout comme moi, Jeremy l’a remarquée et
s’approche des baies vitrées, sourcils froncés.

– Oh putain ! gronde-t-il soudain en sortant son mobile de sa poche.

Sans une explication, il tourne les talons et file en direction de la porte


d’entrée. Il me bouscule au passage et je ne peux retenir une exclamation de
surprise. Quand je regarde à mon tour à l’extérieur, je comprends alors ce qui
a déclenché sa panique. Une épaisse fumée sort du toit de l’entrepôt et s’élève
en un nuage sombre dans le ciel étoilé. De petites langues de feu apparaissent
entre les planches et les plaques métalliques et lèchent une partie de la
structure en une danse lugubre.

Épouvantée par le spectacle, je m’élance dehors à la suite de mon amant


que je vois passer la porte coulissante du bâtiment d’où s’échappe un
brouillard opaque.
– Jeremy ! hurlé-je en accélérant ma course. N’entre pas là-dedans !

À peine ai-je mis un pied à l’intérieur qu’une odeur âcre envahit mon nez.
L’incendie semble n’avoir atteint que le fond mais la fumée s’étend et
brouille ma vision. L’alarme me vrille les tympans. Je n’arrive pas à savoir
où il est passé et, prise de panique, le cherche un peu partout en criant son
prénom. Je l’aperçois finalement en train de s’acharner sur un extincteur
récalcitrant. Mais quand je vois la hauteur des flammes qui lui font face, je
comprends que c’est dérisoire. Je le rejoins en maintenant d’une main mon
col sur ma bouche et mon nez puis l’agrippe de toutes mes forces de l’autre.

– Jeremy ! Tu dois sortir !


– Tu ne comprends pas ! J’ai plus d’assurance ! Si ça crame, je perds tout !
– J’ignore ce qu’est une assurance mais tu ne peux pas lutter !
– Dégage de là, c’est trop dangereux ! glapit-il en me repoussant, le regard
fou.

Les dents serrées, il continue de rager après l’appareil qui finit par se
déverrouiller et envoie son ridicule jet de mousse blanc. L’atmosphère
devient irrespirable et une toux incontrôlable me plie soudain en deux. Je ne
réussis plus à reprendre mon souffle et, les poumons en feu, m’accroche
désespérément à son bras pour le tirer, refusant qu’il prenne davantage de
risques.

Effort ridicule au vu de ma taille et de la sienne.

Je finis par m’effondrer au sol, les yeux exorbités par le manque d’air. La
chaleur est insupportable et, à chaque seconde, la température grimpe encore.
Un voile noir recouvre ma vision tandis que je lutte pour ne pas perdre
conscience.

C’est donc cela mourir : douloureux et terrifiant.

Ses mains s’enroulent sur ma taille et je me sens décoller. J’aperçois


l’extincteur rouler plus loin, les flammes grandir encore et un terrible
craquement au-dessus de nos têtes.
L’enfer doit ressembler à cela…

Il me jette sur son épaule puis court en direction de la sortie pour fuir ce
cauchemar. L’air extérieur m’entoure brusquement et je peux enfin retrouver
l’oxygène dont mon corps manque. La différence de température est brutale
mais salvatrice. Jeremy me lâche sans précaution et je vacille quand mes
pieds se posent sur la terre ferme. Il se tient la tête à deux mains et balbutie
des paroles incompréhensibles. Je ne sais pas quoi faire pour le soulager un
peu de son malheur. Pour le moment, je crois que, peu importe ce que je
dirais, il ne sera pas réceptif et risque plutôt de m’envoyer bouler.

Une quinte me plie de nouveau en deux. Ma gorge est aussi rugueuse


qu’un vieux bout de parchemin et ma peau me donne l’impression de se
craqueler de partout.

– Papa ! retentit soudain la voix de Meline.

Je n’ai pas prêté attention à l’heure, le bus vient de la déposer au bout de


l’allée forestière. Elle accourt avec un air horrifié sur le visage et je tente de
maîtriser ma toux afin d’aller l’empêcher d’approcher. Mais Jeremy me
précède et la réceptionne dans ses bras pour l’emmener en direction de la
maison.

Je me sens totalement impuissante face à ce nouveau drame et ne peux


qu’observer les flammes s’étendre doucement dans un crépitement sinistre.
Une partie du toit se creuse puis s’effondre dans un fracas assourdissant qui
me fait frémir.

Une main ferme se pose sur mon épaule et je me retourne pensant voir
Jeremy mais c’est le visage buriné d’Harry qui apparaît dans la lumière
orangée.

– Rentre donc à la maison, marmonne-t-il en fixant l’incendie.


– Jeremy est dévasté.
– Je m’en doute bien, les pompiers arrivent, ils feront de leur mieux pour
limiter les dégâts.
– C’est terrible. Ça vient de quoi ?
– Aucune idée. J’étais sur le chemin du retour quand il m’a téléphoné.

Je baisse la tête puis avoue :

– Je ne sais pas quoi dire à Jeremy.


– Rien.
– OK…

Le ton bourru et le peu d’éloquence du vieil homme me mettent mal à


l’aise, d’autant plus qu’il dégage un calme olympien comme si tout cela ne le
perturbait pas. Je décide alors de suivre son conseil et de rentrer au chaud.

– Eh, petite… me hèle-t-il. Ne lui tiens pas rigueur de son comportement


parfois agressif, il est comme ça, il gère pas ses réactions et a un fichu
caractère mais c’est un mec bien.

Je hoche la tête en silence, tandis qu’il continue :

– Tout ce qui part en fumée, c’est ce qui le maintenait sur les rails, alors il
va avoir besoin de toi.

Moi ? Mais qui suis-je pour prétendre l’aider ? Une fille perdue et triste,
perturbée par son passé, traumatisée…

– Je sais que t’as des emmerdes mais… ta grand-mère, Anna, était une
femme courageuse et j’suis sûr que t’es la même. Je le vois dans tes yeux.
– Vous l’avez bien connue alors ? m’exclamé-je en sursautant.
– Plutôt brièvement mais je ne l’oublierai jamais. Et j’aurais aimé avoir un
Harry qui me conseille de ne pas la laisser partir, qu’on était fait l’un pour
l’autre. Alors… petite, écoute le vieux : lâche rien.

Une sonnerie stridente s’ajoute à celle de l’entrepôt et bientôt plusieurs


camions illuminés de gyrophares rougeoyants s’alignent dans la cour. Une
multitude d’hommes casqués, vêtus de jaune, en sort et s’agite alors avec
efficacité. De longs tuyaux sont déroulés, une échelle s’élève et très vite
plusieurs puissants jets d’eau s’attaquent aux flammes.
L’un des pompiers se dirige vers nous à grandes enjambées, Harry me
lance un regard et me fait un geste du menton.

– Va chercher Jeremy.

Impressionnée, je ne demande pas mon reste et m’élance vers la maison.


Une fois dans l’entrée, je marque un temps d’arrêt en apercevant Meline et
son père blottis l’un contre l’autre dans le sofa. Elle sanglote et serre le cou
de son papa de toutes ses forces. Lui, les paupières baissées, caresse ses
cheveux en murmurant des paroles douces à son oreille.

Je pensais le trouver occupé à tourner en rond comme un fauve en cage, ou


à déprimer dans un coin en ressassant son malheur ou bien en train de tout
casser… je m’attendais à tout sauf à ça.

Vraiment pas du tout à ça !

Je n’ai aucune envie de mettre un terme à cet instant de félicité entre eux,
hélas, il n’a pas choisi le bon moment pour passer outre ses blocages
affectifs… Il ouvre les yeux et nos regards s’accrochent. Une grande détresse
luit dans ses pupilles mais aussi quelque chose de plus ténu, de plus nouveau,
presque comme une étincelle de soulagement.

– Tu peux prendre soin d’elle, me demande-t-il avec une voix grave. Je


dois… je dois y aller.
– Bien sûr.

Je m’assois à ses côtés et caresse avec tendresse sa joue barbue. Il pose


brièvement sa main sur la mienne puis se lève pour sortir. Il aura fallu un
choc énorme pour briser le marbre de son armure et qu’il offre enfin à son
enfant l’affection dont elle a besoin.

J’observe sa grande silhouette disparaître dans l’enfer qu’est devenu son


domaine puis enlace Meline. Cette dernière soupire, les paupières closes.

Une évidence s’impose soudain à moi : je suis forte, tout comme ma


grand-mère l’était et, si Jeremy retrouve l’espoir et le courage de lutter, alors
je le peux aussi. Je le lui dois.
ÉTAPE 6
ACCEPTATION
40

Jeremy

J’observe d’un œil morne les soldats du feu lutter contre l’incendie qui
dévore mon entrepôt aussi sûrement qu’il grignote mon moral déjà bien
fragile. Un bon tiers est parti en fumée et je n’ose pas imaginer l’état des
deux restants. Je suis quasi certain que mon contrat d’assurance n’est plus
valable et que ces enculés de bureaucrates me feront un gros fuck quand je
demanderai de l’aide pour payer les dégâts.

Ta responsabilité, ta faute… T’avais qu’à régler tes factures, proposer un


échelonnement ! Et pas jouer les foutues autruches !

Si j’avais envoyé le chèque la semaine dernière, je n’en serais pas là ! Ils


auraient réactivé ma couverture et…

Une semaine ?

– Oh putain ! grondé-je en me prenant la tête à deux mains.

Harry pivote vers moi et me lance un regard soucieux.

– Jeremy ?
– Mais c’est ça ! Pourquoi je n’ai pas capté direct !
– Eh, tu dois garder le contrôle, on va trouver une solution.

Je l’ignore et me mets à tourner en rond comme un taureau furieux.


L’évidence me saute aux yeux maintenant ! Pourquoi je n’ai pas compris
avant ? Je marche vraiment au ralenti !

– Oh, gamin, calme-toi !


Harry tente de s’interposer mais je le repousse avec fermeté.

– Non, là, c’est trop.


– Explique-toi plutôt que de rager comme un fou !
– Tu te souviens du mec qui est venu taper à ma porte y a une semaine ?
– Ouais et…
– Il m’a menacé et m’a donné sept jours pour…

Je m’interromps et il lève les sourcils en attendant la suite.

– Pour ?
– C’est quelle heure, là ?
– T’es chiant, j’comprends rien ! 18 h 40 !
– J’ai un truc à faire, gère le merdier ici, s’il te plaît !

Sans lui laisser le temps de protester, je fonce en direction de la maison où


j’entre dans un courant d’air. J’enfile mon blouson de cuir et mes bottes avec
fébrilité, concentré sur mon objectif : arriver au bureau du shérif avant qu’il
ne ferme. C’est-à-dire aux alentours de 19 h 00. Et connaissant Benny, il
risque de se barrer plus tôt.

– Jeremy, où vas-tu ?

Les iris brillants d’inquiétude de Liz apparaissent devant moi et je marque


un temps d’arrêt. L’espace d’une seconde, de la rancœur me serre le bide,
l’espace d’une seconde, je me dis que cette nana est responsable de tous mes
malheurs…

L’espace d’une seconde, je pense comme le pire des connards !

Cependant, je ne suis pas dans un état d’esprit qui me permettrait d’agir


convenablement et avec douceur, et je préfère donc éviter toute confrontation
inutile. Je la contourne après avoir chopé mon casque puis repars d’où je suis
venu.

– Jeremy !
Son cri aigu retentit dans la nuit et je me fige au milieu du tumulte
ambiant. Elle ne va pas me lâcher la grappe… Je l’entends courir dans mon
dos et pousse un soupir de dépit.

– Réponds-moi ! Tu ne peux pas nous abandonner comme ça au milieu de


toute cette agitation !
– Harry gère et, toi, occupe-toi de Meline. Je te demande ça juste une fois !
Possible ou non ?
– Dis-moi où tu vas.
– Trouver le shérif pour lui secouer les puces.
– Quoi ? Mais pourquoi ?
– Parce que ce bordel n’est pas un simple accident, Liz ! Parce que ton
enculé de soi-disant grand-père est venu mettre sa menace à exécution, parce
que…

Je m’interromps en la voyant blêmir et m’en veux immédiatement de lui


avoir balancé mes soupçons aussi brutalement. Voilà… Je savais bien qu’on
ne devait pas parler maintenant ! Mais je n’ai pas le temps pour m’attarder
sur ses états d’âme. Je la prends par les épaules puis braque mon regard dans
le sien.

– Je peux compter sur toi ?

Elle ne pipe plus mot, bouche bée et tremblante.

– Liz ! Bordel ! Je peux compter sur toi, oui ou merde ? Je dois aller
bouger le cul à ces flics ! Là, c’est trop ! Je refuse d’attendre davantage.

Elle hoche la tête et, sans plus d’explications, je cours démarrer ma Ducati
pour me rendre au village. Après l’avoir enfourchée et sortie de son abri, je
pose un pied à terre pour observer la scène qui se déroule en contrebas.

Les pompiers ont éteint leurs jets d’eau et sont à présent occupés à ranger
leur matériel, d’autres sont à l’intérieur de la scierie, probablement en train de
déterminer l’origine de l’incendie. Seule une légère fumée s’élève encore du
toit et une odeur de cendre humide flotte dans l’air. Je vois le responsable
discuter avec Harry au loin. C’est bien, il s’occupe de ça. Je n’ai de toute
façon pas le courage d’affronter les dégâts pour le moment. Je dois passer
mes nerfs ailleurs.

Je fais ronfler un coup le moteur puis m’élance dans l’allée forestière. Dès
que je rejoins le bitume, je lâche les chevaux et ma meilleure amie répond
immédiatement. Telle une flèche, je fends l’air, couché sur le guidon, avec
pour seul but d’arriver au village le plus rapidement possible. La colère me
rend inconscient et, à plusieurs reprises, je manque de peu de me rétamer
dans le décor.

Il fait nuit noire à présent et la lueur de mes phares éclaire le paysage


neigeux de son halo blanchâtre. Quand les premiers lampadaires du bourg
apparaissent, je ralentis et m’enfonce entre les maisons en pierre, le cœur
battant d’une fureur contenue.

Je me gare sur le parking du poste puis me détends un peu lorsque


j’aperçois la lumière à la fenêtre et la bagnole du shérif. À peine ai-je mis un
pied dans l’office qu’il sort de son bureau d’un pas énergique, une expression
préoccupée sur le visage.

– Je partais justement chez toi ! Qu’est-ce que tu fiches ici ?


– Je suis là parce que j’en ai marre de ce bordel ! Vous foutez quoi ? Si
vous aviez bougé immédiatement, mon entrepôt ne serait pas à moitié cramé !
Vous aviez tout pour aller trouver ce type louche et résoudre l’affaire de
Louise mais, nan, vous vous sortez pas les doigts du cul, bande de p’tits
bureaucrates de merde !

Les sourcils de Benny se froncent et il approche en pointant son index sur


moi.

– Deux choses : d’une, je me suis bougé et j’allais justement t’en parler,


ces démarches-là prennent un minimum de temps ! Deuxièmement : tu la
fermes ou je te boucle pour outrage à agent ! Et j’déconne pas, Jeremy !

Sa menace me calme immédiatement et je m’affale sur la chaise à roulettes


de Neil, la secrétaire absente. Je clos les paupières puis pose la tête en arrière,
vaincu par l’avalanche de perturbations que subit ma vie actuellement. C’est
trop en moins de trois semaines, même pour un géant des montagnes comme
moi. Je masse mes tempes douloureuses en soupirant longuement. Quand
j’ouvre les yeux, je vois que Benny est posé sur un bord de table, bras
croisés, une clope éteinte au coin de la bouche. Il me scrute de son regard
perçant et je me résous alors à m’excuser :

– Ouais, OK ! Je suis désolé ! J’ai encore agi sous le coup de l’impulsion !


– Hum. Encore, effectivement.
– Tu me connais un peu.
– Trop.
– C’est le bordel en ce moment !
– T’as toujours une bonne excuse pour te justifier, hein ?

Il a raison et je le sais mais ma mauvaise foi l’emporte, comme la majorité


du temps.

– J’voudrais t’y voir, toi, à ma place ! Tu ne ferais pas mieux !


– Ah ? Eh bien, laisse-moi en douter. À ta place, je serais chez moi en
train de suivre les événements et gérer les problèmes. Et je serais aussi auprès
de ma gosse pour la rassurer et lui dire que tout ira bien !

Et BAM, une belle baffe virtuelle dans ta gueule, Lancaster. Merci, Benny.

Le shérif se relève, attrape son blouson puis se dirige vers la sortie.

– Viens en griller une. Ensuite, on retourne là où tu devrais être !


– Je fume plus depuis plusieurs années.
– Ta gueule !

Je hausse les épaules sans rétorquer. Simple et efficace. Il sait me calmer


lui.

Je le rejoins dehors et accepte la clope qu’il me tend. La première bouffée


que j’aspire me fait tousser comme un ado prépubère qui découvre les joies
de la nicotine. La seconde m’offre un semblant d’apaisement. La troisième et
ultime me rappelle pourquoi j’ai arrêté et me conforte dans l’idée de ne plus
jamais y toucher. Je jette le petit bâton avec dégoût, l’écrase puis me dirige
vers mon Italienne sagement garée.

– Et tu me feras le plaisir de rouler moins vite avec ton engin de la mort !


On t’entend arriver à des kilomètres à la ronde ! Je ne me gênerai pas pour te
coller une amende. J’ai pas envie de ramasser ton cadavre !

Je me retiens de lui répondre « oui papa » sur un ton cynique puis


enfourche mon adorée. Benny ne mérite pas que je l’affuble d’un tel
sobriquet. Mon père et moi ne sommes pas du tout sur la même longueur
d’onde, en réalité, j’ai préféré mettre un terme à tout échange avec lui depuis
bien longtemps. Nous ne fonctionnons pas de la même manière, point barre.
Et ma pauvre mère, son ombre soumise, en paye également les frais. Nos
dernières altercations à propos de mon frère le drogué ont été la goutte de
trop. Mes parents ont toujours refusé l’évidence et le laissaient pourrir notre
vie sans réagir, j’ai préféré fuir loin de tout ça avant de blesser quelqu’un. Et
je suis quelqu’un de radical, je ne fais pas les choses à moitié…

Connard jusqu’au bout des ongles !


41

Liz

Allongée sur le petit lit d’enfant, je chantonne à voix basse en caressant les
cheveux roux de Meline blottie contre moi. Son souffle redevenu régulier
m’indique qu’elle s’est endormie. Cette puce porte beaucoup trop de poids
sur ses épaules et ça me rend si triste.

Avec précaution, je m’écarte d’elle en prenant garde de ne pas la réveiller


puis sors à pas de loup de la pièce. Dans le couloir, je marque un temps
d’arrêt devant la porte close de la chambre de Jeremy puis, poussée par la
curiosité, abaisse la poignée et entre. Son odeur cuir-menthol me saute au nez
et je réprime un frisson au souvenir de la dernière expérience charnelle qu’il
m’a offerte.

Lui et moi, nous sommes faits pour être ensemble ; notre osmose est
évidente. La chimie de nos corps s’allie parfaitement et j’espère qu’un jour
enfin nous trouverons la paix que l’on mérite.

Cependant, je crois que l’épreuve sera difficile à surmonter. Il doit me


tenir responsable de l’incendie et c’est légitime.

Mais comment pouvais-je prévoir tout cela ? Prévoir que ça irait aussi
loin ! Comment ?

Je m’allonge sur son lit et prends son coussin entre mes bras, reniflant son
effluve que je ne voudrais plus jamais quitter. J’ai un tel besoin de lui, de
l’entendre me rassurer, sentir sa chaleur et son souffle au creux de mon cou.

Mes cuisses se resserrent et mon ventre se crispe tandis que je me revois


entre ses bras puissants, possédée jusqu’au plus profond de mon être. Ses
doigts sur moi, en moi…

Je comprends mieux ce que sont une droguée et le manque dont il parlait


lors de mon arrivée ; c’est lui ma drogue à présent et non plus cette… Datura
immonde. Cette sensation de vide dès qu’il est loin de moi est démente,
jamais je n’aurais pu imaginer une seconde ce qu’est vraiment l’amour avant
lui.

Car c’est indéniable : cet homme, je l’aime.

Au sens littéral du terme. Simple, clair et puissant. Je l’AIME.

Les yeux fermés, je me laisse emporter dans les images sensuelles de nos
étreintes brûlantes et glisse mes paumes sur mon corps comme s’il s’agissait
des siennes.

Oh, non, je ne supporterais plus d’être loin de lui… On arrangera tout ça…

Je prends mes seins et les presse fermement en pinçant légèrement mes


tétons durcis d’excitation. Mes cuisses s’écartent et je l’imagine me regarder
avec gourmandise avant de se perdre dans la chaleur de mon entrejambe. Mes
mains descendent au sud et timidement se posent sur mon pubis.

Tu crois que c’est le moment d’explorer les plaisirs solitaires ?

Effectivement, cette situation me paraît très incongrue mais, après tout, il


est parti et je n’ai rien d’autre à faire. Autant en profiter…

Et de toute façon, c’est plus fort que moi. Je n’ai aucune envie d’être
raisonnable.

Je déboutonne mon pantalon et ouvre ma fermeture. Un frisson m’étreint


tandis que mes mains s’aventurent sur ma culotte. C’est bouillant, humide…
Mes doigts passent sous le tissu et découvrent la douceur de mes lèvres, le
velouté de mon clitoris. Je tapote, longe, caresse et Dieu que c’est agréable.
Rien à voir avec l’effet que me fait Jeremy mais tout de même très
intéressant.
Je prends mon bouton entre l’index et le majeur puis entame des va-et-
vient plus fermes en allant jusqu’à l’entrée de mon vagin. Cette fois, je ne
peux retenir un gémissement de plaisir. Mon autre main agrippe son coussin
que je pose sur mon nez pour sentir davantage l’odeur de mon amant et
étouffer par la même occasion les bruits que je fais.

– Oh… Jeremy…

Je continue mon petit jeu en accélérant le rythme, imaginant qu’il est là,
près de moi. Mes hanches suivent la danse en ondulant lascivement, mon
souffle se raccourcit en même temps que de multiples étincelles s’allument
sous mes paupières. Je touche au but.

Jusqu’au bout…

Sans plus me retenir, j’enfonce deux doigts en moi et réprime un petit cri.
Je halète, me cambre, perds le contrôle tandis que je m’explore sans répit, de
plus en plus vite et profondément. Le corps humain est vraiment une machine
incroyable !

– Putain !

Mon juron résonne dans l’obscurité de la chambre alors que plusieurs


spasmes contractent chacun de mes muscles. J’explose, je prends feu, je
jouis ! C’est moins long et fort qu’avec lui mais ça ne m’empêche pas de
retomber épuisée sur les draps maintenant défaits.

Quand je reprends mes esprits, j’ai presque honte d’avoir fait ça sur son lit.
C’est très indécent mais extrêmement excitant… Je suis certaine que, en
d’autres circonstances, il aurait aimé y assister. Mais aussi… Je dois arrêter
d’être vulgaire lorsque je prends du plaisir.

Ridicule et très mal élevé !

La lumière des gyrophares éclaire par intermittence la pièce. J’ignore


encore combien de temps les pompiers vont rester mais j’ai compris que
l’incendie a été maîtrisé. Ils doivent probablement relever des indices afin de
déterminer les origines du drame. Le bâtiment n’est pas entièrement détruit
mais une partie est effondrée et l’eau a dû causer des dégâts irrémédiables.
J’imagine que les machines ne vont pas apprécier le traitement…

Un flash éclaire brièvement la photo de famille que j’avais aperçue lors de


ma petite séance de magnétisme. Curieuse, j’allume la lampe de chevet et
m’approche du cliché.

Ils respirent le bonheur et ça me serre le cœur. Louise cachait bien sa


détresse et Jeremy ne devrait pas s’en vouloir de n’avoir pas vu le mal-être
qui la grignotait de l’intérieur. Je n’y connais pas grand-chose en psychologie
humaine mais j’ai déjà lu quelques trucs à propos des dépressions. C’est
vicieux et invisible. Les vrais déprimés réussissent à cacher leur maladie à
leur plus proche entourage.

Je me force à détailler Louise de plus près. Après l’avoir vue morte sur son
lit en métal, ce n’est pas évident de la retrouver vivante, auprès de siens.

La vie est si éphémère, fragile…

Un vertige me traverse et une migraine me vrille le cerveau. Je plisse les


paupières sans quitter l’ancienne épouse de Jeremy des yeux. Elle était
vraiment très belle avec ses longs cheveux auburn, ses taches de rousseur et
les mêmes iris verts que Meline.

Un flash s’impose soudain à moi avec force : je la vois assise à même le


sol aux côtés d’autres femmes en train de chanter. Elle porte un foulard mais,
aucun doute possible, c’est bien elle. Elle m’offre un signe et un sourire
empreint d’une tristesse si profonde que je tressaille. Une silhouette sombre
s’approche d’elle et la frappe au visage. Elle s’effondre. Épouvantée, je me
rends compte que je suis moi aussi à même le sol et que des mains fortes me
maintiennent avec brutalité. Je hurle mais personne ne vient m’aider, toutes
les femmes autour de moi ont le regard vide, dénué d’émotion. On m’ouvre la
bouche, je me débats faiblement tandis que quelqu’un fait couler un liquide
chaud dans ma gorge. Je tousse, je crache, m’étouffe puis c’est le vide. Je
tombe, crie, mais la chute est interminable. Soudain, un nuage de velours
m’enveloppe et tout devient plus moelleux, doux, je souris puis commence à
chanter à mon tour cet air que je connais sur le bout des doigts. Je suis chez
moi ; heureuse et entourée des miens. Le noir m’engloutit.

– Liz !

Des doigts tapotent ma joue et je grogne en les repoussant. Je veux juste


qu’on me laisse en paix. J’étais bien dans mon cocon.

– Oh ! Ne me force pas à appeler les pompiers !

J’ouvre un œil et vois le visage inquiet de Jeremy au-dessus de moi. Je


suis allongée à même le sol.

– Il t’arrive quoi ?
– Je l’ignore… Quelle heure est-il ?
– 19 h 15 environ. Je viens de revenir du village, Benny est avec moi, il a
des choses à nous dire. Mais… depuis combien de temps es-tu là ? Tu te sens
bien ?
– J’ai eu une sorte d’absence, je crois. Je… désolée d’être entrée dans ta
chambre.

Les images de mon souvenir affluent en tornade et je me redresse


brutalement sur mes coudes.

– Je me rappelle ! Oh, Jeremy…

Des larmes roulent sur mes joues tandis que je comprends l’ampleur de ce
que je viens de vivre. Non seulement, Louise a bien fait un passage à
Célestaos mais, en plus, il est très clair que c’est là-bas que nous avons été
maltraitées. Les pièces du puzzle s’étaient déjà formées dans mon esprit mais,
à présent, elles s’imbriquent les unes dans les autres et c’est atrocement
difficile à vivre.

Il m’aide à me relever, le visage tendu d’anxiété. Je suis fébrile,


tremblante et j’ai du mal à mettre mes idées dans le bon sens.

Le shérif ? Voilà la bonne direction.


– Liz, calme-toi et explique-moi.
– Je dois parler à Benny, je dois…
– Attends, tu tiens à peine debout !

Je m’accroche alors à ses épaules puis d’une voix suraiguë lance :

– Mais elle était là-bas, Jeremy ! Louise, elle y était, je l’ai vue ! Ils l’ont
frappée ! On était plusieurs femmes, y avait des silhouettes sombres et… ils
nous faisaient boire… et je suis tombée…

Il se fige et, l’espace d’un instant, ses traits se décomposent. Mais il se


reprend très vite et, quand finalement j’éclate en sanglots, il me serre contre
lui avec vigueur pour contenir mes gestes désordonnés. Mes doigts se
crispent sur son pull, mes épaules se soulèvent à un rythme infernal. Cette
fois, sa chaleur ne me réconforte pas. J’ai besoin de parler à Benny avant que
ma mémoire flanche à nouveau. Il faut sortir ces pauvres gens de cet endroit
monstrueux ! Il doit faire quelque chose !

– OK, déclare-t-il en m’écartant. Tu vas tout lui dire, tout. Je suis sûr que
les choses vont s’améliorer, d’accord ? Mais tu dois respirer d’abord. Écoute-
moi !

Je l’entends mais ne réussis pas à m’apaiser.

– Oh, écoute-moi !

Il me pousse d’autorité sur le matelas où je m’assois à contrecœur puis


reprend :

– Inspire quatre secondes, retiens sept puis souffle pendant huit secondes.
Et tu le refais jusqu’à ce que tu te sois calmée. Je ne te laisse pas parler au
shérif dans l’état où t’es. Je ne suis pas capable de gérer pour deux, là. Alors,
on le fait en même temps.

Il se pose près de moi, attrape ma main droite puis, du menton, me fait


signe de faire comme lui. Je me force à me concentrer et nos regards
s’accrochent enfin.
– Quatre ! ordonne-t-il.

Il prend sa respiration sans me lâcher des yeux et décompte avec ses autres
doigts. Je l’imite en puisant toute la force qu’il me reste au fond de moi. Nous
faisons l’exercice ensemble à plusieurs reprises et, peu à peu, je sens mon
angoisse reculer.

Sa paume se pose sur ma joue et le sourire plein d’amour qu’il m’offre


réussit finalement à réchauffer le froid qui glaçait mes veines. Il m’attire
contre lui et je me laisse aller sur son torse, paupières closes.

– Ne jamais sous-estimer les techniques d’un maniaque stressé du bulbe.


Je suis là, mon ange. On va le faire, tous les deux. On va affronter ça
ensemble.
42

Jeremy

Benny, Liz et moi sommes assis face à des tasses de café à la table de la
cuisine. Il n’est pas loin de 21 h 00, l’épuisement me guette. Depuis plus
d’une heure, j’écoute Liz parler des souvenirs qui lui sont revenus et plus elle
les étale plus d’autres apparaissent. C’est le bordel, certaines choses n’ont ni
queue ni tête. Elle est perdue entre ce qu’elle a réellement vécu et ce que la
drogue lui faisait imaginer.

C’est du délire tout ça !

Le shérif note consciencieusement chaque information qu’elle lui donne,


marquant parfois des temps d’arrêt, affichant un air dubitatif ou surpris, voire
dégoûté. Il a aussi enclenché un dictaphone afin d’enregistrer la conversation.

Il lui a demandé de répéter toutes ses aventures, ou mésaventures, qu’elle a


vécues depuis son réveil sur la tombe d’Anna Monjure. Je n’avais pas saisi la
dimension du cauchemar traversé avec Jo puis dans la forêt. Quelle sensation
étrange de l’entendre raconter notre rencontre de son point de vue. Son
discours est empreint de naïveté, d’innocence et j’ai juste envie de la prendre
dans mes bras pour absorber un peu de ses tourments.

Je m’empêche d’intervenir car cela ne ferait pas avancer les choses. Après
tout, je n’y étais pas là-bas et je ne veux pas interférer dans son témoignage,
aussi flou soit-il.

Mais c’est qu’il devient intelligent et sage, le Lancaster !

Il le faut bien à un moment…

Chaque mot qu’elle dit peut permettre à l’enquête d’aboutir. Et donc


d’enfin tourner la page de cette histoire que je ne veux plus vivre. Non pas
que je souhaite oublier, impossible, j’espère tout simplement ouvrir un
nouveau livre et profiter sereinement de cette existence qui se profile, de cet
éventuel avenir plus lumineux, prometteur. J’y crois, je m’accroche à cet
espoir, aussi fragile soit-il.

– OK, Liz, à présent, on va devoir aborder un sujet un peu plus délicat à


propos de ce que ces personnes vous faisaient subir.

Je fronce les sourcils, sentant venir le malaise. Je remue sur ma chaise puis
me lève en déclarant :

– C’est mieux que j’aille ailleurs, non ?


– Comme tu veux, répond Benny en plissant ses yeux.
– Reste, je t’en prie.

La voix suppliante de Liz me fait rasseoir immédiatement. Je suis


incapable de l’abandonner si elle exprime le besoin que je sois auprès d’elle.
Mais je ne sens pas trop la suite de l’interrogatoire.

– OK, reprend le shérif. On va pas y aller par quatre chemins. As-tu subi
contre ta volonté des attouchements, ou plus ?
– Sexuels, vous voulez dire ? s’enquiert Liz en déglutissant avec difficulté.

Et voilà, nous y sommes…

– Oui, confirme-t-il. Je sais que c’est pas facile mais c’est important pour
apporter des éléments supplémentaires et lier votre histoire à celle de Louise.

Liz me jette un œil soucieux puis s’enquiert :

– Comment ça ?

Je grogne, peu enclin à entendre Benny évoquer ce point sordide, et lance


alors :

– Louise a été violée et probablement à de multiples reprises.


J’envoie l’info d’un ton volontairement froid et sec afin de dissimuler le
mal que ça me fait de revivre ça. Liz pose ses mains sur sa bouche,
épouvantée, puis secoue la tête.

– Non, non ! Je ne m’en souviens pas en tout cas. Je… je ne crois pas. Oh,
mon Dieu, je suis désolée de t’obliger à raconter ça, Jeremy.
– Il faut en passer par là.
– Liz, l’interpelle Benny. Fouille dans ta mémoire, certains gestes ou
certaines attitudes peuvent aider. D’après ce que tu m’as dit, vos oppresseurs
étaient uniquement des hommes et au nombre de douze. C’est bien cela ?

Elle enroule ses bras autour d’elle puis marmonne :

– Oui… douze Archanges. Douze…


– On a parlé de coups, d’humiliations, de flagellations, de punitions au
nom de plusieurs Dieux. Je sais que c’est dur et flou mais essaye de revoir
leurs visages et leurs actes. Chaque détail compte.
– Je crois… que parfois ils nous faisaient déshabiller pour nous baigner
dans les larmes de la pureté. C’était pour nous débarrasser du Mal que l’on
prenait à nos humains pour qu’ils se sentent mieux.
– Vos humains ?
– Oui, ceux sur lesquels on veillait.
– Hum, d’accord, et vos Guides vous rejoignaient-ils ?
– Non, ils observaient seulement, je… je les revois du haut de leur tour.

Sales pervers ! Je les buterais un par un, si je pouvais !

Je savais qu’il ne fallait pas que je reste. Je n’ai pas envie d’écouter ça !
Pas envie d’imaginer ce que ces pervers peuvent bien faire subir à leurs
victimes ! À Louise…

Je vais finir par péter un câble !

Je tape du plat de la main sur la table puis balance sans prendre de gants :

– Bon, on ne va pas tourner deux ans autour du pot. Liz était vierge quand
elle est arrivée chez moi.
Un grand blanc succède à mon aveu. La principale concernée me fait un
petit sourire forcé tandis que Benny me toise de derrière ses verres en demi-
lune. Après quelques secondes de silence, il demande :

– Était ?
– Oh, t’as bien compris. Certaines traces dans mes draps étaient assez
claires. Donc OUI, elle était vierge, elle l’est plus. On ne va pas s’étaler là-
dessus. Tu ne veux pas non plus un dessin ?

Liz pose sa main sur la mienne puis d’une voix douce dit :

– Il essaye juste de nous aider. C’est bon, ça va, ne t’inquiète pas.


– Mouais. Eh bien, j’vois pas en quoi savoir qu’on a couché ensemble peut
faire avancer le bordel.
– Jeremy, t’es bien conscient que rouvrir un tel dossier entraîne forcément
des moments désagréables et contraignants. Et maintenant que la machine est
lancée, on ne peut plus la stopper. Ça va être dur, épuisant. T’as juste à
l’accepter et à arrêter de me faire chier avec tes réflexions inutiles.

Le franc-parler de Benny a encore une fois raison de mon énervement.


Ouais, je suis une tête de con…

– Je suis au courant. Mais c’est que…


– … que t’es de nouveau en train de réagir à chaud et non de réfléchir plus
posément. Grandis un peu.

Cette fois, il me coupe la chique et Dieu sait que ça arrive rarement. Vexé,
je croise les bras puis me renfrogne contre le dossier de la chaise.

– Bon, on va arrêter les questions pour ce soir. Je vais vous expliquer ce


que m’a proposé l’inspecteur de la police d’État chargé de l’affaire.

Pourquoi n’en a-t-il pas parlé avant ?

Je m’apprête à râler mais il lève une paume pour me faire taire.

– Je voulais entendre d’abord ce dont Liz se souvenait. Voilà… ça va vous


paraître dangereux mais sachez que tout sera maîtrisé et qu’elle ne risquera
rien.
– Comment ça, « elle ne risquera rien » ? demandé-je d’un ton suspicieux.
– Il propose que vous contactiez le fameux Mike Grant et qu’elle le suive,
équipée d’un micro.

Je pars dans un éclat de rire qui frôle l’hystérie puis contemple longuement
le visage de Benny. Mais c’est qu’il est sérieux, le bougre !

– C’est une plaisanterie ? Dis-moi que c’est pour blaguer.

Liz s’est affaissée sur elle-même, encore plus pâle qu’auparavant. La


terreur fait luire ses pupilles et une larme glisse sur sa joue. Je refuse de
supporter davantage ces conneries.

– Il est préférable que tu te barres de chez moi, Benny. Ce que tu proposes,


c’est tout simplement hors de question.

La jeune femme hoche la tête pour appuyer mes dires puis se lève
précipitamment pour quitter la pièce. Je ne cherche même pas à la retenir. Je
la comprends. Il vient juste de lui annoncer qu’il veut la replonger en enfer.
Et tout ça sur un ton léger, comme si c’était normal.

– Je me doutais que ça se passerait comme ça, c’est pour cette raison que
j’ai repoussé le moment de l’annonce. Cela dit, ça m’arrange qu’on ne soit
plus que nous deux.

Je reporte mon attention sur le shérif en cherchant à analyser son


expression. Il semble serein et sûr de lui. Que prépare-t-il ? Je n’aime pas du
tout son attitude et le lui fais comprendre en offrant mon visage le plus
glacial. Il porte sa tasse à ses lèvres et sirote tranquillement une gorgée de
café en me scrutant avec sérieux. Il glisse ensuite sa main dans sa poche
intérieure et me balance une photo d’un geste précis. Je l’intercepte avant
qu’elle ne tombe à terre et mes doigts se crispent dessus. C’est Louise sur sa
table mortuaire. Mon sang ne fait qu’un tour et je froisse le cliché avec
fureur.
– Écoute-moi avant de me sauter à la tronche. Regarde-la, regarde ton
épouse et dis-moi que tu ne veux pas qu’on retrouve les enfoirés qui lui ont
fait ça, qui vous ont définitivement séparés. Louise était une femme
d’exception, TA femme, la femme d’une vie, tu te dois de lui rendre honneur
et d’aller jusqu’au bout. T’as joué au con quand elle est morte, t’as fait
n’importe quoi, maintenant il est temps de rattraper toutes ces bêtises et
d’enfin faire ce qui doit être fait.

Je manque d’air, j’étouffe, la façon qu’il a de me manipuler ouvertement


m’écœure. Je suis déchiré entre l’envie de lui casser la gueule et celle de me
frapper moi-même. Mon cœur hurle de se sentir ainsi tiraillé entre celle que
j’ai aimée longuement et celle que j’aime aujourd’hui comme un fou.

Différemment mais tout aussi fort.

Bien que je la connaisse depuis peu, je sais que ce que je ressens pour Liz
est unique et rare, et la pousser à faire cette mission périlleuse est une ineptie.
Mais je dois également comprendre qui est responsable du drame qui a brisé
ma famille il y a cinq ans, a fait de moi un veuf et, de ma fille, une enfant
sans figure maternelle.

Je reprends la boule de papier brillant et la défroisse d’une paume


tremblante. Je glisse mon index sur le visage éteint de Louise, ce visage dont
je connais chaque courbe et chaque relief sur le bout des doigts. Immobile
pour l’éternité.

Benny continue alors d’un ton posé :

– Ta vie est compliquée, d’autant plus avec cet incendie à gérer. Je te


laisse donc réfléchir. Enfin je vous laisse réfléchir. Ton amie a son mot à dire.
Mais sache que s’il y avait d’autres solutions, on ferait différemment, hélas, il
n’y en a pas. On ignore où ils se planquent et personne d’autre que Liz ne
peut aller avec ce Mike. C’est la seule et unique chance de résoudre cette
affaire mais aussi, pour toi, de clore définitivement ce cauchemar. Appelle-
moi dans quatre jours sans faute. Nous aviserons à ce moment-là.
43

Liz

Assise en tailleur devant la cheminée, j’écris avec fébrilité sur mon cahier
à spirales. Depuis quelques jours, je couche sur papier chacun des souvenirs
qui me reviennent mais aussi tous les instants que je traverse depuis que je
suis de retour parmi les vivants. C’est un désordre sans nom mais ça me fait
un tel bien. J’ai l’impression d’extraire le Mal qui me ronge et d’alléger ma
peine.

Nous sommes lundi, le shérif est venu jeudi après l’incendie. Je sais que
c’est aujourd’hui qu’il attend notre réponse définitive pour la mission
délirante qu’il m’a proposée. Jeremy a été très pris à la suite du feu et avec
Harry ils s’occupent de nettoyer les dégâts causés par les flammes. Je n’ai pas
eu le courage d’aller voir l’état des lieux et encore moins de discuter avec lui.
Je crois même que je l’évite. En fait, non, j’en suis sûre.

Quelle lâche tu fais !

Ce qu’a annoncé Benny, je ne peux tout simplement pas l’envisager. Aider


à résoudre cette affaire en témoignant, en faisant des portraits-robots, voire en
me rendant à leur fameux tribunal pour affronter mes bourreaux, OK, mais
retourner dans cet enfer que je prenais pour mon paradis… Cet endroit où je
pensais que seul l’amour régnait, où j’étais entourée des miens, des Anges et
des Archanges, cette vie que j’ai crue vraie et que j’ai encore du mal à
dissocier de la réalité. Dans ma tête, c’est un bazar pas possible. Ce mélange
d’émotions contradictoires forme un tourbillon infernal au centre duquel je
me perds.

Mes souvenirs sont à la fois horribles et doux ; je me rappelle certaines


violences, des privations et a contrario de l’amitié des autres, du cocon
sécurisé dans lequel j’évoluais, du bonheur d’aimer sans barrière, et bien que
je sache que les bons souvenirs sont dus à la drogue qu’on me faisait avaler
de force, j’ai encore du mal à y voir clair.

Alors, j’écris. De plus en plus. Dès que je le peux. Je me libère, aligne mes
émotions, mes peurs, les images qui traversent mon esprit. Mon ancienne vie
mais aussi et surtout la nouvelle, par peur d’oublier.

La mine de mon crayon court sur le papier à une vitesse folle, je la laisse
faire sans la retenir ni réfléchir de trop. J’expulse tout ça avec violence et
rage.

Deux paumes se posent sur mes épaules puis commencent à les masser
doucement. Pile ce dont j’ai besoin. Je ferme les yeux et bascule la tête en
arrière. L’odeur que je chéris le plus au monde m’envahit, mêlée à celle des
cendres froides. Les lèvres de Jeremy se posent sur mon front.

– Tu me manques, souffle-t-il à mon oreille tout en continuant de presser


mes trapèzes douloureux.

À peine a-t-il prononcé ces trois mots que je comprends que, lui aussi, il
me manque affreusement. Je me suis isolée dans une bulle opaque pendant
trop longtemps. Je me mets à genoux et entoure sa nuque de mes mains pour
qu’il se presse davantage contre mon dos. Sa chaleur m’enveloppe, ses
paumes passent sur ma taille et sa bouche dérive sur mon lobe d’oreille puis
dans mon cou.

– On doit parler, Liz.


– Je sais. Je suis désolée pour l’incendie… C’est ma faute et…
– Non. Tais-toi. Tu n’as pas à l’être et je ne veux pas en discuter.
– De quoi, alors ?

Ses doigts courent sous mon débardeur, suivent la ligne de mes


abdominaux, tandis que son bas-ventre pousse contre mes fesses. Je réponds
en ondulant des hanches avec un gémissement lascif.

– C’est mal barré pour la discussion, là, gronde-t-il avec un petit rire.
– On n’est plus à une heure près, non ?
– Carrément, ouais !
– Et tu as une promesse à tenir.

Il cesse ses caresses puis demande :

– Ah oui ? Laquelle ?

Je pivote vers lui pour lui faire face. Nos regards s’accrochent, nos
souffles déjà saccadés se mêlent, j’attrape sa ceinture pour le rapprocher de
moi.

– Eh bien… tu sais. Celle de me prendre sur ce sofa.

Une lueur traverse ses iris noisette et il se mord une lèvre en haussant un
sourcil.

– Vous ne manquez pas d’assurance, miss greluche…


– Eh non, monsieur l’ours ronchon. Jamais.
– Vous m’étonnerez toujours.

Mes paumes volent vers son torse puis attrapent son pull pour le faire
passer par-dessus sa tête. Il m’aide et envoie ensuite le vêtement plus loin. Il
prend mon visage en coupe puis sa bouche fond sur la mienne avec avidité.
Tout en me dévorant, il répète, encore et encore :

– Tu me manques, tu me manques… tu me manques.

Je profite de ce moment hors du temps et absorbe chacune de ses paroles.


C’est bon, rassérénant, je pourrais mourir ici et maintenant, entre ses bras,
sous ses baisers fiévreux et sa voix qui murmure des mots tendres. Mourir
d’une overdose d’amour.

Je vibre, je fonds comme une guimauve au-dessus d’un feu de joie… Il a


le don de me faire oublier mes soucis temporairement, mon magicien, et c’est
merveilleux.
Il me soulève puis, sans cesser ses assauts, m’emmène jusqu’au canapé qui
risque de se transformer en un paradis de luxure, d’ici quelques secondes.
Debout l’un contre l’autre, nos corps s’animent dans un ensemble parfait. Il
fait glisser mon pantalon qui rejoint son pull rapidement. Le reste de mes
vêtements suit le même chemin et je me retrouve entièrement offerte à son
regard gourmand. Torse nu, il respire la virilité et la force brute, mes
entrailles se tordent d’impatience tandis que j’admire chaque parcelle de sa
peau mate et lisse, chaque courbe de ses muscles. L’iris brillant de désir, il
recule d’un pas puis détaille lui aussi chacune de mes formes. Je frissonne,
sentant presque le poids de ses yeux sur mon épiderme.

– T’as encore repris du poids.

Je passe mes mains sur mes côtes moins saillantes puis mon ventre et
murmure :

– Et ça te plaît ?
– Tu es superbe, tu l’étais déjà et tu le seras toujours à mes yeux.

Il m’offre un sourire malicieux puis ajoute :

– Je peux même dire : t’es bonne, ma jolie.


– Bonne ? Comme un morceau de chocolat ?
– Ou comme une pêche à la peau de velours, ronde, parfaite et délicieuse.
Bonne à en crever et je vais te dévorer toute crue.

Je glousse comme une idiote, totalement sous le charme de cet homme


incroyable. Il attrape un de mes poignets et me fait pivoter. Je me retrouve de
dos, blottie contre son torse bouillant, minuscule entre ses bras aux biceps
impressionnants. À chaque fois qu’il me touche, je sens cette puissance
contenue en lui et ça m’excite terriblement.

Ses paumes passent sur ma taille puis remontent sous mes seins avec
lenteur. Il les englobe puis les masse tout en mordillant ma nuque. Un frisson
me secoue, un soupir d’extase s’échappe de mes lèvres entrouvertes. Une de
ses mains s’enroule autour de mon cou pour basculer ma tête en arrière,
tandis que l’autre descend entre mes cuisses qui s’écartent presque d’elles-
mêmes pour mieux l’accueillir.

Mais monsieur prend son temps, monsieur s’amuse à faire des cercles sur
mon ventre, approche un doigt puis le retire pour le poser sur ma hanche
avant de revenir le frôler sans me toucher, monsieur tente de me rendre folle !

– Jeremy, soufflé-je, tremblante et alanguie. Jeremy !


– Oui, c’est moi, y a un souci ?
– Plus… j’en veux plus, oh allez !

Je remue, ondule, n’en pouvant plus d’attendre mais il s’esclaffe et


continue sa délicieuse torture en effectuant des petits cercles autour de mon
nombril.

Je me retourne soudain puis décide de prendre un peu les choses en main.


Certes je débute dans ce domaine mais j’apprends très vite et me laisser
mener ainsi par le bout du nez me donne des ailes… ailes virtuelles, bien
entendu…

Tu veux jouer ? On va jouer.

Je plonge mes iris dans les siens en battant des cils, totalement consciente
de leur pouvoir d’attraction, puis me mords la lèvre inférieure en adoptant
une posture provocante. Il fronce les sourcils, un peu surpris apparemment de
mon changement d’attitude.

Allez, n’hésite pas, Liz ! Fonce.

Je défais ceinture et bouton, laisse tomber son jean sur ses chevilles puis le
pousse en arrière avec fermeté. Il s’effondre sur le sofa avec un petit rire. Je
m’agenouille alors entre ses jambes en observant la bosse de son boxer. Je
n’ai jamais fait ce que je m’apprête à tester et espère ne pas me ridiculiser.
J’abaisse le tissu et libère sa verge impressionnante de sa prison.

– T’es pas obligée de faire ça, tu le sais…

J’ignore sa remarque puis glisse mes paumes à l’intérieur de ses cuisses.


Ma bouche suit un chemin identique et dépose de petits baisers. Je découvre
son corps, l’explore, le sens, le touche. Et c’est un pur bonheur.

Apparemment, pour lui aussi. Tête renversée, mâchoire serrée, paupières


closes, doigts crispés sur les coussins de l’assise, respiration affolée, mon
apollon semble en transe. Et ça me donne un regain d’assurance.

Mes doigts s’enroulent sur son sexe et le pressent de haut en bas. Ça, je
commence à maîtriser. Je longe sa veine, caresse ses bourses et ose poser mes
lèvres sur son gland rosé. Son grognement d’extase m’offre le petit coup de
pouce qu’il me manquait et ma langue s’aventure alors, d’abord en le frôlant,
puis en le goûtant plus franchement.

– Oh mon ange… C’est… bordel…

J’ouvre la bouche et prends finalement sa verge plus en profondeur, avec


précaution, application, tout en continuant mes va-et-vient sur le même
rythme. Ses doigts se referment sur mes cheveux, son bassin se soulève
légèrement, s’accordant à la perfection avec ma mâchoire. Ma langue s’ajoute
et virevolte sur son bout satiné, je raffermis mes lèvres et accélère.

– Oh, tout doux. Stop.

Je relève la tête, soudain saisie d’un doute.

Ai-je été mauvaise ?

Il doit comprendre mon inquiétude car il s’empresse d’expliquer :

– Non, pas de panique, c’est juste que… si tu continues comme ça… je ne


pourrais pas tenir ma promesse.

Sans que j’aie le temps de réagir, il se relève puis me fait de nouveau


pivoter contre son torse. Son murmure parvient à mes oreilles dans un
souffle :

– Laisse-moi passer une capote.


Sa verge brûlante se faufile entre mes fesses et je réprime un gémissement.
Mes reins se tendent d’instinct vers lui, il pose une petite tape sur mon
derrière et me bascule en avant sur le canapé.

– Ne bouge pas ! m’ordonne-t-il.

J’obtempère, frémissante de désir.

Quand il revient, ses mains autoritaires me soulèvent et me placent à


quatre pattes afin qu’il se retrouve derrière moi au niveau de mon cul cambré.
Son index suit la ligne de mes fesses puis trouve mon clito trempé
d’excitation qu’il masse alors avec fébrilité. Très vite, deux de ses doigts
s’enfoncent en moi. Il est ferme, presque brutal et j’adore.

– Montre-moi plus encore ! articulé-je, éperdue de désir. Je t’en prie…

Sa main abandonne mon paradis pour venir se placer sur ma hanche dans
un claquement. Je pousse un petit cri tandis qu’il enroule mes cheveux dans
son autre main et me relève la tête.

Il s’incline sur moi puis déclare d’un ton rauque :

– OK, ma jolie. Je vais t’emmener au septième ciel.


44

Jeremy

– OK, ma jolie. Je vais t’emmener au septième ciel.

Ma phrase est digne d’un mauvais film porno et je m’en tape ! Cette nana
me rend dingue et fait ressortir mes instincts les plus primaires.

Je kiffe, je surkiffe ! Jamais je n’aurais pu imaginer vivre de tels moments


auprès d’une femme. Avec elle, c’est unique, différent, je me lâche comme
jamais je ne me suis lâché auparavant ; autant sentimentalement qu’en
paroles ou… actes.

J’assène une nouvelle claque sur son cul rebondi et obtiens un second cri
diablement excitant. Mes doigts toujours accrochés à sa chevelure, je titille
un peu sa seconde entrée que j’ai déjà explorée quelques jours auparavant. Je
fais glisser son humidité entre ses fesses puis enfonce légèrement mon index
en faisant de petits cercles.

Ce que j’aime, c’est qu’elle est ouverte, n’a ni peur ni gêne. Aucun tabou
ne vient ralentir nos élans et j’ai bien l’intention d’en profiter à fond. Je n’ai
jamais eu l’ambition de devenir prof mais lui enseigner l’art et la subtilité du
sexe me plaît à mort.

D’ailleurs pour le moment, je n’ai aucune envie d’être subtile.

Son cul tendu me rend fou !

J’attrape ma queue battante puis la glisse entre ses cuisses. Elle est
trempée, bouillante, et je grogne en me positionnant, la soulève puis
m’enfonce entre ses chairs que je sens frémir et s’écarter sur mon passage.
Elle est si étroite…
Bordel ! Je vais tout lâcher trop vite !

Je tire un peu plus sur ses mèches en la pénétrant au maximum puis


m’immobilise pour me reconcentrer. Je souffle, inspire tandis qu’elle gigote
contre moi en gémissant de frustration.

– Patience, mon ange, sommé-je en empoignant son cul pour la contenir.


– J’ai envie, allez… chuchote-t-elle en ondulant davantage.

Nouvelle fessée, nouveau glapissement de satisfaction.

– Cette fois, je dirige.


– Tout ce que tu veux…
– As-tu encore mal ? Je ne veux pas te brusquer.
– Un peu mais j’ai surtout une putain d’envie de toi, là !
– Chut… Ne sois pas vulgaire, grondé-je en claquant encore son délicieux
cul.

J’abandonne ses cheveux pour attraper ses hanches puis me retire d’elle
lentement, profitant avec délectation de chaque centimètre de ses parois. La
voir ainsi soumise et gémissante m’offre un plaisir inédit, je maîtrise ses
sensations, décide de quand elle prendra son pied. C’est assez grisant.

Et il est temps de la faire grimper aux rideaux, mec.

Je la pénètre à nouveau d’un mouvement de hanches puis, en la


maintenant fermement, lâche les chevaux. Je pars dans une série de va-et-
vient d’abord doux puis de plus en plus fébriles, je me sens décoller, perdre la
tête. Plus profond, plus vite. Je la possède sans concession, sans détour et les
cris qu’elle pousse sans plus de retenue me prouvent que nous sommes en
totale osmose.

Mon Paradis, ma beauté, ma rédemption !

Notre course à l’orgasme atteint son paroxysme et je donne tout dans


d’ultimes coups de bassin. Je ne veux plus penser, zapper brièvement nos
emmerdes. Mes doigts se perdent dans ses cheveux, se crispent sur la peau de
son dos tandis qu’elle renverse la tête. Pour l’aider, je reprends son clitoris en
main et joue avec sans ralentir mon rythme. Ses muscles se crispent et
plusieurs spasmes la font décoller.

La jouissance me saisit sans prévenir et je m’enfonce une dernière fois en


elle, profondément, pour ne plus en bouger. Mon corps entier se tend, mon
bide explose et enfin je lâche tout. Mon énergie me quitte en même temps
que mon fluide et je m’effondre sur ma dulcinée dans un grognement. Elle
n’en mène pas beaucoup plus large, le souffle court, les joues rosies, encore
tremblante.

Elle n’a jamais été si belle qu’à cet instant ; épuisée, satisfaite, heureuse.

Je me gave de cette vision idyllique car je sais que ça ne durera pas. Et ça


sera ma faute. Je n’ai pas le choix.

Je me décale pour la laisser respirer plus librement puis appuie ma tête sur
ma paume.

Je l’aime mais je vais devoir la pousser à faire une chose terrible.

Et en sale manipulateur que je suis, je vais user de sa faiblesse post-coïtale


pour la convaincre.

Enculé.

Elle se tourne sur le dos, les yeux emplis d’extase, perdus dans le vague.
Un grand sourire béat fend son visage et elle dit d’une petite voix :

– Encore, encore, encore…

Je rigole.

– Je sais que je baise comme un Dieu, hélas, mon ange, je vais te décevoir,
je ne suis qu’un humain et tu vas devoir attendre un peu.

Elle pivote vers moi et dépose un bisou tout doux sur mes lèvres.
– Je pense que je suis en train de tomber amoureuse de vous, monsieur le
bûcheron.

Son aveu me serre la gorge davantage. L’entendre est merveilleux mais


pas maintenant, pas quand je m’apprête à agir comme un connard. Je ravale
mon angoisse puis réponds d’un ton faussement léger :

– Tu crois, seulement ?
– Hum… Il va me falloir plusieurs initiations de ce genre pour en être
sûre.

Je m’esclaffe en puisant dans le peu de courage que j’ai encore en moi de


lui dire ce que j’ai prévu mais elle s’exclame avant que je ne me lance :

– C’était quoi, ces fessées ?


– T’as pas aimé ?
– Eh bien… si, justement. Et c’est très étrange. J’ai du mal à saisir
pourquoi la brutalité m’a excitée à ce point. C’était génial ! Il faudra
revérifier aussi. Je pourrais te le faire ?

Je lève les sourcils, totalement pris au dépourvu, puis m’exclame :

– Nan, ça, hors de question !


– Pourquoi ?

Cette conversation est surréaliste, comme beaucoup de choses avec Liz.


Mon ego de mâle prend cher en imaginant cette mini-greluche me coller une
claque sur le cul. Mais je dois vraiment le lui expliquer ? Non.

Je me contente donc de répéter.

– Nan. C’est tout.


– Alors tu as déjà essayé et tu n’as pas apprécié. D’accord.
– Je n’ai jamais fait ça… Non !
– Peut-être que tu aimerais ?

Je suis pris d’un rire nerveux, cette nana est incroyable, elle va réussir à
retourner la situation et je me vois déjà à quatre pattes en train de me prendre
une fessée. J’efface cette vision traumatisante de mon esprit dominateur puis
me recentre sur mon objectif.

– Mon ange, murmuré-je en m’asseyant. Tu sais, j’ai beaucoup réfléchi à


ce qu’a dit le shérif.

Elle se redresse à son tour puis m’observe avec sérieux. Ses iris se
troublent et le bonheur qui illuminait ses traits s’efface. Je détourne mon
regard, incapable de soutenir le sien, et continue :

– Je crois qu’il faut le faire.


– Qu’est-ce que ça signifie ? Non ! Je… Non, je ne suis pas d’accord !
– Attends, écoute-moi. Tu ne seras pas en danger, ça ira. La police veillera
sur toi et ça sera rapide. À peine une petite heure dans ton existence et ensuite
on pourra enfin ouvrir le livre de notre histoire. Notre histoire rien qu’à nous,
sans les fantômes du passé. Tu ne le veux pas ?
– Bien sûr que si ! Mais…
– On ne sera jamais libres si on abandonne maintenant.
– Mais ce que tu me demandes, c’est…

Elle se tait, en proie à une déferlante d’émotions contradictoires. Je le sais,


je l’ai vécu quand Benny m’a balancé son discours…

Je ne lui laisse pas l’occasion de trop réfléchir et continue d’enfoncer le


clou :

– Dis-moi que tu pourras guérir avec tes bourreaux en liberté en train de


maltraiter d’autres femmes ? Dis-le-moi !

Elle secoue la tête, les larmes aux yeux, puis se recroqueville, les genoux
entre les bras. J’envoie alors mon ultime argument :

– T’as vu de quoi ils sont capables ? L’incendie est criminel, ça ne fait


aucun doute. Et s’ils allaient plus loin ? S’ils nous faisaient du mal
physiquement, à nous ou… à Meline !
Oh bordel, t’es un enfoiré, Lancaster.

Je me hais d’agir ainsi mais, en toute objectivité, Benny m’a ouvert les
yeux et il n’y a aucune autre solution. J’étais aveuglé par la peur, comme je
l’étais par la rage lors de ma vendetta il y a cinq ans.

Je la serre contre moi puis dépose une ribambelle de baisers sur ses
cheveux.

– Je ne permettrais pas qu’il t’arrive quoi que ce soit et c’est l’histoire


d’une heure, juste le temps de localiser cet endroit. D’ici peu, on oubliera tout
ça et on pourra être heureux tous les trois.

Ou pas… c’est tellement petit ce que tu fais là.

J’appréhende à mort sa réaction.

Les secondes passent et mon malaise augmente. J’ai plus les tripes d’en
ajouter, elle a besoin de digérer ce que je viens de lui dire. Je le comprends
très bien. Alors, je ferme les yeux et enfouis mon nez au creux de son cou
pour respirer son effluve.

Mais bordel que ce silence est insupportable !

Quand enfin elle relève la tête et plonge ses merveilleux iris dans les
miens, je tressaille en comprenant qu’elle a pris sa décision mais aussi qu’une
immense désillusion y brille. J’ai peur d’avoir tout gâcher entre nous…
Non… Je refuse de croire ça.

Stop le négativisme, Lancaster.

– D’accord, Jeremy. Je vais le faire.

Pour la première fois depuis que je l’ai rencontrée, le ton de sa voix est
glacial, détaché, teinté d’une déception qui me retourne les tripes. À cet
instant, deux émotions me submergent : le soulagement de la voir accepter la
mission mais aussi et surtout la terreur de perdre cette nana qui a volé mon
cœur.
45

Liz

L’acceptation.

Voici le maître mot de ces derniers jours.

Accepter que je sois une humaine, que mon passé angélique ne soit
qu’illusion, accepter la souffrance physique et morale de ma nouvelle
condition, de cette réalité, mais aussi les horreurs que j’ai subies, accepter
d’aimer, accepter l’intensité du sexe et des sentiments vrais, accepter de
retourner à Célestaos parce qu’il n’y a aucun autre choix possible pour moi
et… accepter que Jeremy m’ait sciemment manipulée pour me convaincre de
ce que je refusais de faire.

Accepter la déception, la trahison.

Accepter que je ne puisse pas être auprès de quelqu’un comme lui.

Pourquoi ? Parce qu’il a profité de ma faiblesse, de mon amour pour lui et


sa fille, afin de me faire changer d’avis. Il m’a prise pour une idiote,
clairement, et, ça, c’est un gros choc. Il m’a fait grimper au « septième ciel »,
comme il dit, puis a profité de mon flottement pour m’envoyer tout son
argumentaire auquel j’étais incapable de faire front sur le moment.

Ce n’est pas tant son changement d’avis qui m’a déçue mais la façon qu’il
a eue d’amener tout cela. Ce manque de franchise presque vicieux. Je viens
tout juste de comprendre qu’on m’a manipulée pendant des années, je vis un
cauchemar à cause de ça ! Il n’aurait pas dû user de ce stratagème.

Tu es dure, il a morflé lui aussi dans son existence… C’est de la


maladresse !
Je fais taire ma conscience puis reporte mon attention sur Jeremy assis en
face de moi à la table du bar. Ce même bar dans lequel j’ai vécu mes
premières mésaventures lors de mon arrivée il y a bientôt un mois. Il est
perdu dans la lecture passionnante de la carte des boissons et évite de croiser
mon regard.

C’est ainsi depuis que nous avons eu notre superbe partie de sexe sur le
sofa. Probablement la dernière d’ailleurs. J’ai décidé de ne pas revenir au
domaine à la suite de cette mission. Je continuerai ma route sans eux et
tenterai de retrouver la famille qu’il doit me rester quelque part.

– Tu veux boire quelque chose ?

Toujours plongé dans le menu, il marmonne sa demande avec froideur. Je


sais que ça cache sa gêne et qu’il vit très mal la distance qui s’est installée
entre nous mais je n’ai aucun désir de la réduire. Je réponds donc sur le
même ton :

– Non, merci.

Minimum de mots, maximum de politesse.

– Mary ! Un Whisky sec, s’il te plaît, somme-t-il soudain en posant la


carte.

En moins de trente secondes, la blondinette arrive en trottinant, armée


d’un verre et d’un sourire pétillant.

– Ça faisait longtemps qu’on t’avait pas vu par ici, toi, dit-elle en passant
un coup d’éponge avant de poser la boisson.
– J’ai été occupé.
– J’ai appris pour l’incendie, annonce-t-elle alors avec sollicitude.
– Hum.

Elle glisse une main sur son épaule puis ajoute :

– Si tu as besoin de quoi que ce soit, je suis là.


Elle m’ignore grandement et adopte une attitude subtilement aguicheuse.
Parfait. Voilà celle qui prendra ma place ! Cette idée s’impose à moi et me
tord le ventre. Je l’imagine entre ses bras, en train de gémir sous ses caresses,
ses baisers et ses mots d’amour. Je ne la connais pas mais je la déteste déjà !

C’est du grand n’importe quoi, Liz ! Elle ne t’a rien fait cette fille !

Je comprends alors que ça doit être ce qu’on appelle la jalousie. Ce truc


qui gangrène les relations de couple. Pour le coup, ce sentiment est très
déplacé puisque j’ai justement décidé de ne plus envisager une quelconque
idylle avec lui à l’avenir. Je devrais plutôt me réjouir que cette jolie jeune
femme apprécie Jeremy, qu’elle puisse éventuellement les rendre heureux, lui
et Meline.

Elle finit par me lancer un regard et demander :

– Vous êtes la fille qui a déclenché la bagarre le mois dernier, non ?

Oh mais quelle mémoire tu as ! Bravo !

Et avec quelle subtilité elle ramène ce désagréable épisode…

– Oui, c’est bien moi.


– Je suis Mary, ravie de vous revoir, j’espère que tout va bien pour vous.
Vous buvez quelque chose ?

Mais bien sûr, gentille en plus ! Hypocrite !

– Non, merci, rétorqué-je en adoptant le même ton mielleux qu’elle. Et


oui, tout va bien, Jeremy m’héberge depuis un mois.

Et paf, dans les dents, miss parfaite !

Ses traits se tendent en une grimace mi-surprise mi-agacée mais elle


retrouve très vite son sourire, forcé cette fois.

– Jeremy est adorable.


Elle presse un peu plus son épaule puis caresse son bras en le dévisageant
avec une lueur d’envie.

Mais elle n’a pas bientôt fini de le peloter ainsi !

Je remarque soudain qu’il me scrute avec un air indéchiffrable. Je ravale


donc les mots acides que j’allais prononcer puis croise les bras sans le lâcher
du regard. J’agis n’importe comment en marquant mon territoire alors que je
compte l’abandonner.

Fichues hormones !

Je suis bien une humaine, aucun doute possible là-dessus ; avec ses
faiblesses et ses contradictions.

– C’est très sympa, Mary. Je prends note de ta proposition d’aide. Remets-


en moi un second, merci.

Son visage s’illumine et j’ai très envie de la gifler. Voilà que j’ai des idées
violentes maintenant ! Je baisse la tête et décide de me détacher de la
situation. Jeremy jette un œil à sa montre et grommelle :

– Ils sont en retard.

Je reste silencieuse.

Nous sommes ici afin de rencontrer l’inspecteur chargé de l’affaire et


mettre au point les détails de l’opération. Je ne suis pas persuadée qu’un
endroit public comme celui-ci soit idéal mais Benny nous a certifié que ça
irait bien. Que cela serait même moins visible qu’en allant au poste de police.
Apparemment, je ne passe pas inaperçue et me voir entrer encore une fois
dans l’office du shérif pourrait très vite faire le tour du village. Le bouche-à-
oreille est redoutable.

Les minutes s’égrènent dans un silence pesant et je me perds dans la


contemplation du ciel gris de décembre que j’aperçois par la vitrine sale.
Les deux hommes finissent par arriver et nous proposent de nous installer
au fond de la salle, loin des autres. De toute façon, le peu de clients présents
est si alcoolisé qu’ils n’entendent plus rien…

Benny prend la parole d’un ton neutre :

– Voici l’inspecteur John Rendall de la police d’État du Montana. C’est lui


le responsable. John, je te présente Annael Grant et Jeremy Lancaster.

L’inspecteur hoche la tête avec un demi-sourire. Son visage et sa mimique


me rappellent Han Solo dans Star Wars. Il n’est plus tout jeune mais dégage
un charme plein d’assurance qui m’inspire confiance immédiatement. Je me
sens un peu soulagée et respire plus librement. Tandis que Benny commande
plusieurs cafés serrés, Rendall se lance dans l’explication de ma prochaine
aventure… ou mésaventure.

– Annael, vous êtes inquiète, nous allons donc faire vite et simple…
– Liz, le coupé-je alors. Je préfère… Liz.
– Bien. Liz, je ne vais pas entrer dans les détails techniques et
l’organisation. Je vais me contenter de vous dire ce que vous aurez à faire.
Sachez juste qu’il y a une équipe derrière vous et qu’à aucun moment vous ne
serez en danger. Je m’y engage.

Je soupire puis acquiesce en silence.

– Dans un premier temps, nous vous équiperons d’un micro GPS très
discret qui permettra d’enregistrer tout ce qui se passe autour de vous et de
vous suivre à distance. Cela nous aidera à accumuler les preuves à l’encontre
de cette organisation. Vous lui obéirez et poserez toutes les questions qui
vous traverseront l’esprit. Faites semblant de gober son histoire de famille qui
s’occupe de vous, faites-lui croire que vous avez confiance. Il se trahira
probablement de lui-même.
– Cet homme n’est pas mon grand-père, mes souvenirs sont assez clairs.
Mon grand-père était quelqu’un de bien, qui prenait soin de mon frère et de
moi. Plein de gentillesse et de générosité. Micha’EL n’est qu’un affabulateur,
manipulateur. J’ignore si je saurais lui mentir.
– Vous n’aurez pas grand-chose à faire. Laissez-vous conduire, discutez
tranquillement et dès que possible nous interviendrons.
– Je ne suis pas sûre d’être à la hauteur, et s’il comprend le stratagème ?
– Ça n’arrivera pas et on ne sera pas loin.

Je commence à paniquer. Jeremy s’agite sur sa chaise mais garde le


silence, le regard fixé sur son verre d’alcool vide.

– Et… et si je me fais tuer avant que vous soyez là ?


– Non, il ne faut pas penser comme ça. Tout ira bien.
– Liz, nous serons prêts à agir très rapidement, faites-nous confiance,
intervient alors Benny avec un sourire qui se veut rassurant. S’ils voulaient
vous tuer, ils auraient pu le faire avant. Vous ne craignez rien.

Il est drôle lui… C’est moi qui me jette dans la gueule du loup !

– Monsieur Lancaster ? continue Rendall en tendant un petit carton.


Tenez. Voici la carte du bonhomme. Appelez-le et dites-lui qu’il peut
récupérer sa petite-fille, que vous avez compris le message et que, de toute
façon, elle est ingérable.
– Maintenant ?
– Oui. Demandez-lui de venir demain à 15 h 00.

Jeremy grogne en me jetant un regard anxieux puis prend son téléphone. Il


compose d’un doigt nerveux le numéro et porte l’appareil à son oreille.

– Monsieur Grant ? C’est Lancaster. J’ai capté votre message. Demain,


15 h 00 chez moi.

Il écoute un instant la réponse sans rien ajouter puis pose le mobile,


sourcils froncés.

– Il va venir, lance-t-il à l’intention des policiers qui hochent la tête avec


satisfaction.

Mon cœur bat à toute vitesse et j’ai la sensation de flotter, de ne rien


maîtriser. Les événements s’enchaînent à une vitesse folle et je suis
impuissante face à tout cela.
Jeremy se lève soudain en marmonnant des excuses puis part en direction
des toilettes. Dans le fond, j’aurais aimé qu’il me prenne dans ses bras pour
me rassurer… Je crois qu’il a très peur pour moi.

Mais après tout, c’est pour lui aussi que je dois risquer ma vie ! Il l’a
voulu ? Il l’a eu, à lui, d’assumer ses décisions !
46

Jeremy

Appuyé contre un mur à l’écart, j’observe Rendall équiper Liz de son


micro tout en la rassurant. Je déteste la façon qu’il a de laisser traîner ses
mains sur son corps…

Oh, je peux jouer les jaloux possessifs maintenant qu’un gouffre s’est
creusé entre elle et moi. J’aimerais pouvoir tendre un fil et traverser cet abîme
de froideur, hélas, j’ignore comment m’y prendre. J’ai peur de la perdre
définitivement. Depuis avant-hier, les mots que nous avons échangés se
comptent sur les doigts d’une main et je le vis très mal. Elle ne semble pas en
colère, juste distante, résignée… indifférente. Gérer sa fureur, OK, mais là…
aucune idée de ce que je peux faire pour qu’elle me redonne sa confiance.

Tandis que l’inspecteur l’aide à ajuster ses vêtements, j’observe l’élue de


mon cœur. Ses longs cheveux sont réunis en une natte qui retombe sur son
épaule. Elle est pâle et ses traits sont tirés, signes d’une nuit d’insomnie. Je
l’ai entendue gémir dans son sommeil mais n’ai pas osé la rejoindre cette
fois. Cela aurait été déplacé.

Ses doigts fins ferment les boutons d’un chemisier ajusté aussi noir que ses
iris puis lissent nerveusement le tissu de son jean. Sa frayeur est palpable et
émane par tous les pores de sa peau. J’aimerais tellement lui apporter du
réconfort. Ça devrait être moi auprès d’elle et non ce mec aux allures d’acteur
américain super classe !

Sauf qu’elle ne veut plus de toi !

Le flic l’aide à passer un pull puis un épais manteau noir en prenant garde
à ne pas faire bouger le micro fixé avec de l’adhésif. Elle noue ensuite une
écharpe autour de son cou puis enfile une paire de gants assortie.

La voilà habillée d’une façon classe mais ordinaire ; passe-partout. Mais


cette nana n’a rien de banal, elle est si unique…

Je soupire puis approche d’eux en maîtrisant mon envie d’envoyer chier le


flic. Liz me jette un bref regard mais ne s’attarde pas sur mon cas.

Nouveau pincement au cœur, nouvelle envie de coller une baffe à John-le-


beauf qui a l’air de bien profiter de la situation. Je ne suis décidément pas fait
pour côtoyer le genre humain, pas de ce style-là en tout cas. Ça fait ressortir
mes côtés les plus sombres.

Je suis mal à l’aise et me sens un peu de trop.

Dis quelque chose… T’as l’air d’un débile, là !

– Il est 14 h 00, grommelé-je alors d’un ton acide.

Bravo, intervention super utile, Lancaster !

Rendall hoche la tête puis répond :

– Je sais. Je vais vous laisser bientôt. Liz, pas de question ? Tout est clair ?
Allons nous asseoir, je vous sens faible.

Il la prend par les épaules avec une prévenance qui crispe encore un peu
plus mes nerfs. Je dois me casser avant de devenir vraiment désagréable !

– Je vais souffler cinq minutes, je reviens, lancé-je en m’éloignant en


direction de l’entrée.

J’enfile une veste puis sors dans le froid hivernal. Le vent frappe mon
visage et je respire un grand coup avec soulagement. L’ambiance pesante à
l’intérieur me donne la sensation d’étouffer. Je dois faire redescendre la
pression absolument ou je ne serai pas capable de la laisser partir avec l’autre
vieux ! J’évite au maximum de trop ressasser mais je ne peux empêcher les
images funèbres de Louise hanter mon esprit. La mort rôde constamment
autour de nous, j’en suis conscient, mais je ne supporterais pas un second
deuil aussi violent. Cependant, au milieu de cette tempête, je me rends
compte d’une chose : je pense beaucoup moins à ma défunte épouse depuis
quelque temps. Je ne l’oublie pas, non, mais je ne me flagelle plus autant et
mes cauchemars ont presque disparu.

Bonne nouvelle, merci Liz. Sauf que t’as tout gâché !

***

J’aperçois Harry occupé à arracher les planches de bois encore brûlées


fixées à l’ossature métallique. Ossature qui a miraculeusement résisté au
brasier et devrait a priori pouvoir rester en place. Benny m’a dit que des
traces d’essence avaient été détectées et une enquête est en cours mais je ne
me fais aucune illusion… Même s’ils parviennent à inculper le vieux, à
prouver que c’est lui ou ses complices qui sont responsables, cela ne me
permettra pas de payer les dégâts. Tout n’est pas détruit mais je sais d’avance
que je n’aurai pas les fonds nécessaires pour reconstruire et changer les
machines touchées.

Mais tout ça, c’est matériel, et bien que ça risque d’avoir des conséquences
directes sur ma vie et celle de Meline, c’est pour le moment moins dur à gérer
que d’envoyer Liz dans son enfer.

Je m’empresse de rejoindre Harry qui se retourne en m’entendant arriver.


Il n’est pas au courant de l’opération mais j’ai besoin d’une présence amicale
et solide.

– Eh gamin. Qu’est-ce donc que tu fous aujourd’hui ? On a du taf ici !


– Je sais mais j’ai des choses importantes à régler.
– Ah, la paperasse. C’est le bordel, ça.

Je passe une main gênée sur ma barbe de plus en plus longue puis avoue :

– Non, ce n’est pas ça. C’est plus compliqué.

Il fronce les sourcils puis retire son bonnet. Ce geste habituel réussit à
m’arracher un demi-sourire. J’adore ce mec, sa présence me calme aussi bien
qu’un verre de sky.

– T’veux en parler ?

Je suis très tenté de tout lui balancer mais les flics ont été formels,
personne ne doit être au courant, l’opération est confidentielle.

Mais c’est Harry, juste Harry !

Tandis que je le dévisage d’un air pensif, une idée germe dans mon esprit.
Harry est une personne qui a le don de se rendre invisible. Personne ne le
remarque, il est la discrétion même et sait se fondre dans le décor à la
perfection.

– Dis-moi… T’as toujours ta vieille caisse rouillée chez toi ?


– Ouais.
– Tu me filerais un service sans que je t’explique le pourquoi du
comment ?
– Ça dépend lequel.

Je me lance ou pas ?

Si mon oncle était présent, il me hurlerait que je fais n’importe quoi, que je
suis un impulsif inconscient. Benny, lui, me jetterait immédiatement derrière
les barreaux. Mais ils ne sont pas là, ni l’un ni l’autre. Et comme on dit :
« Pas vu, pas pris. » Et puis ça ne serait pas grand-chose, juste une petite
assurance supplémentaire.

– Tu te souviens le visiteur de l’autre jour ? Celui à la voiture bordeaux.


– Ouais.
– Il va venir pour emmener Liz d’ici trois quarts d’heure environ.

Ses yeux se plissent mais il ne pose pas de questions, j’enchaîne donc :

– T’irais rapidos chercher ta caisse pour les suivre sans te faire voir et
m’informer où ils sont ?
– Oh, gamin, tu me prends pour James Bond ?
– Non… non, laisse tomber, c’est une mauvaise idée.

Il retient mon bras alors que je me détourne puis marmonne :

– J’ai pas dit non.

Nos regards se croisent et il me sonde un moment avant de se décider :

– OK, mais tu me devras une explication.

Mon cœur s’allège d’un coup et je hoche la tête avec fébrilité.

– Oui, bien sûr ! Je te remercie, Harry ! Vraiment, c’est…


– De rien, gamin.
– Par contre, faut y aller maintenant.

Il remet son bonnet, me file une tape dans le dos puis s’éloigne de sa
démarche flegmatique. Il est dorénavant l’ange gardien attitré de mon adorée
et, ça, je lui en serai reconnaissant à vie !

J’aperçois Rendall quitter la maison après un dernier salut à Liz qui se


tient sur le pas de la porte. Je me hâte de retourner vers elle. Ma seule et
véritable place à cet instant. Même si j’ai peur qu’elle ne veuille plus de moi
dans sa vie, je me dois de la soutenir au max. Elle m’a permis de rouvrir mon
cœur, de retrouver goût à cette existence que je haïssais mais surtout de
retrouver le plaisir et la possibilité d’offrir de l’affection à Meline. Rien que
pour ça, je vais tout faire pour l’aider.

Elle m’observe approcher mais je suis toujours incapable de déchiffrer ce


qui se passe en elle. Son visage est figé, froid, dénué d’émotions. Même la
peur qui émanait d’elle quand elle était auprès de Rendall ne transparaît plus.

Elle me déstabilise et c’est une première pour moi. Je ne suis pas


programmé pour réagir à ce sentiment. J’ai toujours eu une énorme confiance
en moi ou, au moins, la capacité de la simuler en toutes circonstances. Face à
cette minuscule nana, je n’en suis pas capable.
Comme un gosse pris la main dans le sac ! Bonnet d’âne et au coin !

Je ne sais pas où est planqué le bûcheron mais, pour le moment, il est aux
abonnés absents.

Je m’immobilise face à elle puis déglutis avec difficulté.

– Tout va bien se passer.

Encore une fois, je suis d’une inutilité affligeante…

– J’espère, Jeremy, répond-elle en reculant dans la maison.

Je la suis, referme la porte et puise le courage en moi pour enfin oser la


prendre dans mes bras. Elle ne me repousse pas mais reste figée comme une
statue.

Je lui ai refilé ma maladie, elle est devenue le bloc de marbre que j’étais
quand on s’est rencontrés…

J’inspire son odeur, m’en enivre une dernière fois. Car, oui, j’ai bien
compris et j’en suis sûr à présent, elle n’a pas l’intention de rester après la
mission. Elle a décidé de me quitter, c’est très clair.

Je dépose un baiser sur ses cheveux si doux et chuchote :

– Je suis tellement désolé pour tout ça, mon ange.


– Moi aussi.
47

Liz

– Moi aussi.

Mon murmure s’éteint sur une note lugubre, je retiens furieusement


l’émotion qui menace de me submerger.

Non, larmes, vous ne coulerez pas !

Je dois garder le cap et uniquement me concentrer sur les heures à venir


qui vont être décisives mais surtout terribles à supporter. Je me suis constitué
une armure virtuelle composée d’amertume et de froide indifférence. À
l’intérieur, c’est un véritable volcan qui gronde et tente d’exploser pour
envoyer ses cendres brûlantes au visage de tous ceux qui m’entourent. Colère
et frayeur se mêlent en un tourbillon incandescent.

Moi qui ai toujours été quelqu’un de calme, léger et joyeux… Du moins…


de ce dont je me souviens !

Je m’empêche de penser à la suite : où vais-je aller, que vais-je devenir,


qui me soutiendra… ? Tout cela, je le range dans un petit tiroir de mon
cerveau, fermé à double tour.

Cependant, plus Jeremy est doux et attentionné, plus je sens mon bouclier
s’effriter et je ne peux pas laisser faire ça. Je m’écarte de ses bras protecteurs
et m’éloigne pour respirer à fond. Je tente sa fameuse technique du
4/7/8 mais je suis bien trop fébrile pour me concentrer dessus. Alors,
j’abandonne, pars chercher le petit sac à dos qu’il m’a donné pour emporter
mes affaires puis m’assois, droite comme un « i », sur le sofa face à l’écran
noir de télévision.
Une vision de nous devant Star Wars me traverse et je réprime un sanglot
en repensant à ces brefs moments de bonheur. Meline va me manquer, tout
comme son père, et j’ignore si je parviendrais à affronter mon futur avec
dignité.

Jeremy ne tente pas de s’imposer davantage et va dans la cuisine nettoyer


la vaisselle. Même dans les pires circonstances, il trouve le moyen d’exercer
sa maniaquerie maladive. Je crois que c’est aussi une bonne manière de
s’occuper et de ne pas tourner en rond face à mon silence.

Je suis dure, j’en suis consciente.

Le bruit d’un moteur résonne et il se fige, l’éponge à la main. En moins


d’une seconde, je vois ses traits passer de la mélancolie à la haine. Je me lève
précipitamment en tordant mes doigts les uns dans les autres. Je suis terrifiée,
je ne sais même pas comment je vais réussir à tenir sur mes jambes. Mon
pouls bat si vite qu’il me martèle le crâne et les tympans. Une bouffée de
chaleur m’enivre et un vertige me saisit. Je me retiens d’une main à
l’accoudoir du canapé, paupières fermées.

Allez, Liz, ce n’est que l’histoire d’une petite heure dans ta vie. Tu es
forte !

– Je t’accompagne, annonce Jeremy en me prenant par le bras.

Je m’écarte et balbutie :

– Ça ira, tu n’es pas obligé.


– Si, il trouvera curieux que je ne sois pas présent.

Il a raison. Évidemment. Ce n’est pas par simple sollicitude qu’il veut être
à mes côtés. Nos regards se croisent, s’accrochent et, perdue dans la brume
de ma peur, je plonge encore une fois au creux de ses iris noisette piquetés de
doré. Ma bouche se tord, un sanglot m’étreint.

– Liz… murmure-t-il en caressant ma joue.


Je secoue la tête puis le contourne en ravalant les sentiments qui
oppressent mon cœur.

Droit devant !

Sans plus insister, il me dépasse d’un pas large et nerveux pour ouvrir la
porte.

Micha’EL apparaît.

Mon sang se glace dans mes veines, des tremblements me crispent. Je le


déteste de tout mon être, de toute mon âme. Dans mon champ de vision, je ne
vois plus que lui, ses iris bleu clair presque translucides, irréels, sa couronne
de cheveux blancs, son visage ridé plein d’assurance et de fausse bonté.

Comme je l’ai aimé  ! Autant que je le hais aujourd’hui.

Il tend son bras, paume ouverte vers le ciel et, tel un automate, pas après
pas, j’avance vers mon enfer. Je frôle Jeremy et inspire son odeur cuir-
menthol une fois encore. Un bref instant, ses doigts touchent discrètement les
miens, un frisson me secoue, une chaleur m’irradie de bas en haut.

Droit devant, Liz !

J’ai la sensation de flotter, de ne plus être maîtresse de mon corps et,


quand la poigne ferme de Micha’EL se referme sur ma peau, une nausée
m’envahit.

– Mon enfant… Je suis heureux de te retrouver.

Sa voix intensifie mon malaise. La terreur m’inonde.

Bouclier, reste solide, ou sinon je m’effondrerais !

– Lancaster, très bon choix. Je vois que vous avez eu quelques dégâts,
c’est triste. Je vous enverrai un chèque pour vous montrer ma reconnaissance.
Ça vous aidera à reconstruire et à relancer votre petite affaire. Je sais
remercier mes amis.
– Et moi, mes ennemis, gronde alors Jeremy.

Je déglutis. S’il craque maintenant, tout tombera à l’eau. Il doit tenir, il le


faut !

Micha’EL s’esclaffe, attrape mon sac puis m’entraîne en direction de la


luxueuse voiture bordeaux. Je n’oppose aucune résistance mais me retourne
une dernière fois vers celui qui m’a sauvée pour mieux me décevoir.

Son regard est empli de rage et je comprends alors qu’il ne veut pas de
tout ça, qu’il est à deux doigts de bondir pour m’empêcher de suivre mon
bourreau. Je fronce les sourcils et secoue la tête, lèvres serrées.

Tu ne dois pas intervenir, Jeremy. Tu ne le peux pas. Plus. Ceci est notre
route, notre destin.

Il tressaille et s’affaisse sur lui-même. Sa bouche forme trois mots


silencieux que j’interprète sans peine :

– Je t’aime.

Je ne les entends pas mais les reçois avec une intensité si forte que je
vacille. Il m’aime… Et moi ? Est-ce que je le déteste ou bien suis-je
complètement et définitivement folle amoureuse de lui ? Non… oui, je ne
sais plus ! La frontière est si mince entre ces deux sentiments
contradictoires ! Toute cette déferlante d’émotions menace de me faire perdre
l’esprit, un vertige m’assaille. Je suis partagée entre l’envie de lui renvoyer
cet amour qui m’enflamme et celle de l’ignorer mais Micha’EL tranche pour
moi en me poussant sur le siège arrière du véhicule avec un ordre simple :

– Monte et ne fais pas d’émules, Annael !

Une seule émotion prend alors le dessus : la terreur.

Je ne réponds pas et obtempère sans rechigner. La machine est lancée et il


ne servirait à rien de tout compliquer. L’ultime petite chose qui me rassure un
peu est l’idée que Rendall n’est pas loin et qu’il écoute tout ce qui se passe.
J’apprécie beaucoup cet homme intelligent et plein d’empathie. Il a su trouver
les mots afin de me soutenir au mieux et je lui en suis infiniment
reconnaissante.

La portière claque, annonçant le début de ce sordide cauchemar. Les


doigts crispés sur les coussins du siège, j’observe alors mon ancien Guide
s’installer puis lancer le moteur. Il me jette un coup d’œil dans le rétroviseur
intérieur puis de sa voix douce déclare :

– Nous allons très bien nous occuper de toi. Détends-toi, nous rentrons à la
maison et je te promets que, très bientôt, tu n’auras plus aucune peur. Fais-
moi confiance.

Jeremy se tient bras croisés sur le pas-de-porte. Son regard assassin est
fixé sur nous, empli de sombres tourments. Je serais Micha’EL, je ne me
sentirais pas rassurée à la vue de ce géant en fureur mais ce dernier ne semble
aucunement inquiété et se permet même un signe de la main à son encontre
avant de faire demi-tour pour s’enfoncer dans le chemin. Arrivé au bout de
l’allée, il tourne à droite en direction du cimetière puis lâche les chevaux du
moteur avec un petit rictus satisfait.

Je me perds dans l’observation du paysage forestier qui défile à toute


vitesse. Même la montagne que j’aime tant à présent me semble sordide,
presque menaçante. Le temps passe, les minutes s’étirent. Ce voyage n’en
finit pas et, plus je m’éloigne de la sécurité du domaine, plus ma peur
s’intensifie en plantant ses griffes dans mes entrailles.

Mais qu’est-ce que je fais là ?

L’espace d’un bref instant, je suis presque tentée d’ouvrir la portière pour
sauter hors de cette voiture que je considère comme un cercueil roulant. Mais
vu la vitesse, je me tuerais à coup sûr.

Et si la police ne te retrouvait pas, si leur matériel était défectueux ?


Qu’adviendrait-il de toi ?

Ne vaut-il pas mieux une mort rapide à une éternité de souffrance, de


manipulation et d’humiliation, même sous couvert d’une drogue
hallucinogène ?

Une larme roule sur ma joue, je l’essuie puis renifle discrètement. Ce n’est
pas le moment de faiblir, je dois puiser dans mes forces, rassembler mon
courage.

Micha’EL ralentit enfin puis tourne dans une allée de graviers. Nous
passons entre deux piliers monstrueux qui soutiennent un portail de fer forgé
noir. Sur chaque colonne trône un impressionnant dragon juché sur ses pattes
arrière, ailes ouvertes. Nous traversons un bois à la végétation différente de
celle que je connais. Les pins ont laissé la place aux arbres feuillus dépourvus
de leur verdure. L’ambiance est plutôt sinistre. Cette sensation est amplifiée
par des sculptures représentant diverses créatures dont j’ignore la
signification. Cet endroit me donne la chair de poule avant même que j’aie
mis un pied hors du véhicule. Je clos les paupières puis inspire profondément.

Micha’EL se gare et coupe le moteur. Je l’entends faire le tour et ouvrir


ma portière. Il m’attrape fermement par le bras puis me tire hors de
l’habitacle. Je ne résiste pas. L’air froid s’abat sur moi et je rouvre alors les
yeux afin d’affronter la réalité. L’imposante bâtisse en brique rouge qui me
fait face s’élève sur trois étages, sa façade est recouverte d’un manteau de
fines branches entrelacées. Elle semble très ancienne et, en temps normal,
j’aurais presque pu la trouver belle avec ses innombrables fenêtres entourées
de volets de bois, son élégant escalier menant à une porte gravée de volutes et
son toit composé d’ardoises anthracite.

Mais là, je ne ressens que de la terreur. Elle représente pour moi la bouche
des enfers. Je la déteste.

Micha’EL raffermit sa prise sur mon bras et somme :

– Allons-y.
– Mon sac ?

Voici les deux seuls mots que je réussis à prononcer alors que nous
avançons dans le vent glacial.
– Tu n’en auras pas besoin.

Je me fige, puise les ultimes onces de courage que je trouve en moi et


demande avec autant d’assurance que je le peux :

– Où sommes-nous ?
– À la maison.
– Je sais que vous mentez, alors maintenant que nous sommes seuls, dites-
moi la vérité, Micha’EL.
– Je m’appelle Mike et suis ton grand-père. Avance !
– Non !
– Annael…
– Je veux savoir !
– Ne m’oblige pas à sévir.

La porte d’entrée pivote et une silhouette masculine apparaît. Un garçon


d’à peine vingt ans sort sur le perron. Il est grand, fin, trop fin… Ses épaules
sont étroites et tombantes, ses hanches si effilées qu’elles donnent
l’impression de pouvoir se briser au moindre coup de vent. Ses cheveux
bruns sont coupés si court que l’on aperçoit la peau de son crâne. Il est vêtu
avec beaucoup de classe ; pull pourpre à col rond et pantalon à pinces noir.
Une sensation de déjà-vu m’envahit. Ses iris croisent les miens. Mon cœur
rate un battement. Noirs. Ils sont noirs ! Identiques aux miens.

Serait-ce possible qu’ils soient vraiment de ma famille ? Ma mémoire me


trahirait-elle quant aux souvenirs de mon grand-père ?

– Tu tombes à pic, grommelle alors le vieil homme. Viens m’aider.

Le jeune homme hoche la tête et descend les marches en pierre avec


empressement. Quand il approche, son regard est traversé par une lueur
emplie de détresse ; brève mais évidente.

– Annael ne semble pas avoir très envie de coopérer, Andrew.


Accompagne-la au salon, nous allons devoir lui prouver qu’elle peut nous
faire confiance.
Mon Dieu, Andrew ! Andy... mon frère ! Incroyable !

Celui que je vois dans mes flashs et mes cauchemars, celui qui me hurle de
fuir.
48

Meline

– Salut, à demain !
– À demain, Meline !

J’envoie un dernier coucou de la main à ma meilleure amie Kelly et saute


du bus. J’atterris dans une flaque de neige boueuse. Mes collants beiges se
couvrent alors de petites taches brunes.

Zut ! Papa va me disputer !

Je les frotte vite fait mais, trop tard, ils sont sales. Pas grave, je lui ferai ma
moue triste. Il ne résistera pas, râlera et se contentera de mettre mes
vêtements à laver. Mon papa, je le connais ! Il bougonne mais a un cœur tout
mou d’amour qu’il cache très fort depuis quelques années.

J’attends que le bus redémarre puis, après avoir vérifié qu’il n’y a pas de
voiture, traverse la route en courant. Je m’élance en accélérant encore dans
l’allée qui mène à la maison. Il fait presque nuit, ce chemin me fait peur en
hiver avec tous ces recoins où je crois voir des yeux jaunes m’observer.

Je sais que je suis trop grande pour croire ça mais c’est plus fort que moi !

Pour me rassurer, je chante. Ce soir, c’est la mélodie de Noël que Liz m’a
apprise que j’entame à tue-tête. J’ai un peu peur de rentrer car l’incendie m’a
effrayée et papa n’est pas bien. Je ne sais pas trop comment l’aider.
Heureusement que Liz est avec nous. Depuis qu’elle est là, il va beaucoup
mieux !

Et le plus génial est qu’il m’a enfin offert un vrai câlin.


C’est de ça dont j’ai peur aussi : qu’il ne le refasse plus. Quand il m’a
prise dans ses bras l’autre jour, j’étais si bien. Il m’a tellement manqué. Mais
c’était en même temps que le feu et je crois que c’est pour ça qu’il a su me
faire un vrai câlin.

Je préfère me dire ça plutôt que d’être déçue. Au moins, je suis préparée.

Lorsque maman était là, il était le plus tendre d’entre les deux. Elle était
douce mais très triste. Lui, je ne le voyais pas souvent, il travaillait beaucoup,
mais nos moments à trois étaient géniaux. Je ne me souviens pas de tout,
hélas.

Quand maman est montée au ciel, papa a changé. Il est devenu plus
présent à la maison mais plus éloigné en même temps. Il a presque arrêté de
rire. Nos batailles de coussins sont les seuls moments où il sourit et, rien que
pour ça, je les adore.

Les spots de l’entrepôt sont allumés et éclairent un peu la cour de la


maison. Je fais signe de loin à Harry, toujours occupé à réparer les murs. Il ne
me voit pas et je l’appelle donc avec joie. Il me rend mon salut. Je l’aime
beaucoup. Il est le seul ami de papa. Au début, il me faisait peur avec son
visage ridé et sérieux mais, en grandissant, j’ai compris qu’il était très gentil.

Je sautille jusqu’à la porte et m’arrête un instant la main sur la poignée.


Quelque chose me dit que la soirée ne va pas bien se passer.

Non, ça ira, Liz est là, elle prend soin de nous maintenant.

Je souffle un grand coup puis entre en m’écriant :

– Je suis rentrée !

Papa aime être prévenu de mon retour. Il est toujours inquiet quand je suis
hors de notre cocon. Il ne le dit pas mais je sais que, comme moi, il a peur des
méchants cachés dans l’ombre. Du genre de ceux qui ont fait mal à maman. Il
ne m’a jamais menti à ce propos, et bien que je sois très triste quand j’y
pense, je préfère savoir la vérité.
Je range soigneusement mon manteau, mon bonnet et mon écharpe, place
mes bottines dans le placard puis, armée de mon cartable, file dans la cuisine
et me fige. Quelque chose n’est pas normal. De la vaisselle traîne dans l’évier
mais surtout mon goûter n’est pas prêt. Chaque jour, quand je rentre de
l’école, je le trouve posé sur la table. Il s’arrange toujours pour finir son
boulot avant mon retour.

– Papa ! Je suis là !

Je cours dans la verrière et, ne le voyant pas, monte à l’étage à fond de


train.

– Papa ! Liz !

Personne dans la salle de bains ni dans sa chambre. Je fais demi-tour et


hésite un instant devant la porte de Liz. Je tape timidement sur le battant. Les
grands aiment bien faire des câlins parfois quand ils sont amoureux. Et
j’espère bien que ça arrivera à papa et Liz. Elle est tellement belle et drôle
mais aussi… géniale. Je ne veux pas les déranger, juste savoir s’ils sont là.

– Eh, vous êtes ici ?

J’ose finalement pousser la porte et jette un œil timide dans la pièce. Dos à
moi, Papa est allongé sur le lit, un oreiller entre les bras et semble dormir à
poings fermés. Il est seul et grogne dans son sommeil. Sourcils froncés,
j’approche de lui à pas de loup. Ce n’est pas normal.

– Papa ? chuchoté-je en touchant son épaule pour le secouer un peu.

Il sursaute et se tourne brusquement vers moi. Ses yeux rougis me filent la


frousse. Il a le visage brillant de sueur et bredouille des mots que je ne
comprends pas. Je fais quelques pas en arrière et attends qu’il se calme.
Depuis la mort de maman, la nuit, il fait beaucoup de cauchemars. Quand je
ne dors pas, je l’entends souvent gémir, parfois même crier dans son
sommeil. Depuis que Liz est là, ça n’arrive presque plus. Et ça me fait
tellement plaisir.
Je dois juste lui laisser le temps de se calmer.

Tout ira bien !

Il finit par s’asseoir sur le bord du matelas, les doigts serrant toujours
l’oreiller de Liz. Ses cheveux sont ébouriffés, ses paupières gonflées et ses
joues pâles. Après avoir jeté un œil à son téléphone, il me fait signe de venir.

– Désolé, trésor.
– Où est Liz ?
– Pas là pour le moment.
– Elle est partie ?

Il me sourit sans répondre mais je vois bien qu’il se force, qu’il est mal.
Très mal. D’habitude, sa première question est de demander si ça a été à
l’école et si j’ai des devoirs. Toujours !

Liz ne serait pas partie sans me dire au revoir ? Elle ne peut pas
m’abandonner comme ça !

Mon visage se tend et je lutte pour retenir mes larmes.

– Papa, réponds-moi ! Qu’est-ce qu’il y a ? Pourquoi t’es couché à cette


heure ? Elle est où ?

Ma voix se brise. Je serre les lèvres pour me contenir.

– Trésor… Je… On va parler.

Son téléphone sonne, il l’attrape immédiatement pour décrocher. Sans plus


s’occuper de moi, il sort de la chambre et descend les marches.

Je baisse la tête et m’empêche de pleurer. Je refuse qu’il me voie ainsi car


il est déjà beaucoup trop triste, je dois prendre soin de lui. Maman n’est plus
là pour le faire.

Je me dirige d’un pas traînant vers ma propre chambre. Mon énergie a


disparu.
J’entends papa s’exclamer depuis le rez-de-chaussée. Il a l’air très en
colère.

– C’est hors de question ! Vous ne pouvez pas faire ça !

Je tends l’oreille.

– Bande d’enfoirés, c’est pas ce qui était prévu ! Sortez-la de ce bordel !

Cette fois, il hurle.

– Allez vous faire foutre !

Un bruit de verre brisé fait suite à son gros mot. Je cours alors pour le
rejoindre.

Paumes appuyées sur la table, il souffle très fort et son visage a pris une
couleur pourpre. Quand il me voit, il inspire puis lance :

– Monte dans ta chambre pour le moment.

Je n’ai aucune envie d’obéir et tente de contourner l’ordre.

– Je n’ai pas eu mon goûter.


– Oh, euh… attends.

Il s’empresse vers les placards puis m’envoie une viennoiserie sous


plastique. Je comprends alors ce qui est cassé. Son portable est passé à travers
une des vitrines du vaisselier. Il a dû le jeter dedans.

– Papa… qu’est-ce qu’il y a ? Tu es en colère ? Vous vous êtes disputés


avec Liz ?
– Monte.
– Non !
– Meline !

Je secoue la tête puis articule de nouveau au bord des larmes :


– Pourquoi tu ne me parles jamais  ? Je suis grande, je peux t’aider !
– Pas pour ça !
– Où est Liz ? crié-je alors.
– Je t’expliquerai mais pas maintenant !
– Mais pourquoi ?
– Bon, ça suffit.

Il attrape son téléphone qui, par miracle, fonctionne toujours puis passe un
appel. Des sanglots me serrent la gorge. Je refuse qu’il s’éloigne à nouveau
de moi. Pas après le câlin de l’autre jour ! C’est trop dur.

– Salut, c’est Jeremy… Tu pourrais prendre la petite jusqu’à demain ?

Non ! Non, non, non !

Sans réfléchir, je m’approche puis le serre dans mes bras, les yeux fermés.
Je ne sais pas quoi faire d’autre.

– Ouais, merci, tout de suite ça serait top. OK. À tout à l’heure.

Il raccroche et s’agenouille en me repoussant par les épaules. À ma


hauteur, je peux enfin voir son regard de près. Il brille et est toujours un peu
rouge.

– Trésor, Anny va venir te chercher. Tu vas dormir là-bas ce soir.

J’adore aller chez mon oncle et ma tante mais, là, je n’en ai aucune envie.
Je ne réponds pas et prends ma moue boudeuse. J’espère qu’il cédera.

– Arrête ça.

J’augmente ma mimique triste. Pas dur, je ne simule pas.

– Trésor…

Dans un sanglot, je marmonne alors :

– Je t’aime, papa.
Il sourit, sincèrement cette fois, puis m’attire entre ses bras en répondant :

– Je t’aime, Meline.
– Moi, encore plus fort.
– Et moi, plus que l’infini.

Notre petit rituel et ce câlin tant espéré me font du bien. Je passe mes
mains autour de son cou puis l’observe en reniflant. Il est beau mon papa
avec ses yeux pleins de doré et sa barbe piquante.

– Écoute, j’ai quelque chose à faire. Je dois réparer mes bêtises. Alors, tu
vas aller dormir chez tatie et, promis, je viens te chercher très vite. Toi et
moi, c’est pour toujours, OK ? Nous deux pour la vie… À l’infini, mon
trésor.

Il me resserre contre lui et embrasse mes cheveux à plusieurs reprises. Je


pose mon visage contre son épaule rassurante en profitant de chaque seconde
de tendresse qu’il m’offre. Ses mains me tiennent fort, je me sens en sécurité.

Oh que je t’aime, mon papa au cœur tout mou d’amour…


49

Liz

Assise sur les coussins moelleux d’un gigantesque sofa depuis un temps
indéfinissable, j’observe la pièce dans laquelle Andrew m’a conduite sans me
laisser le choix, tentant de me remémorer mon passé. Ici, tout est opulence et
renifle le luxe. Le propriétaire des lieux souhaite visiblement montrer à ses
visiteurs qu’il est riche et puissant. Plusieurs toiles trônent aux côtés de
diverses sculptures. Quatre vases colorés recouverts de volutes et de
représentations de dragons sont alignés au-dessus d’une large cheminée. Les
meubles sont anciens et sans aucun doute authentiques. Je n’y connais pas
grand-chose en art mais j’imagine bien que tout cela a énormément de valeur.

Celui que je pense être mon frère a pris place dans un fauteuil en face de
moi et ne me lâche pas des yeux. Jambes croisées, mains crispées sur les
accoudoirs, expression indéchiffrable, il me met très mal à l’aise. Je l’ai suivi
en silence, sans opposer aucune résistance. J’ose croire qu’il est de mon côté.
Je suis sûre, à présent, que c’est lui que je vois dans mes flashs.

Andy…

Lassée d’éviter son regard, je plonge dans ses iris noirs comme la nuit,
identiques aux miens, et me laisse emporter dans mes souvenirs qui affluent
par vague, abaissant les barrières de mon esprit, permettant à mon passé de
prendre sa place. Mon souffle se raccourcit. Ses articulations blanchissent
tellement il presse son fauteuil. Il n’est pas indifférent, je le sais. Notre face-
à-face silencieux le chamboule autant que moi.

Pourquoi ne réagit-il pas ?

Je me noie dans cette déferlante d’images qui m’entraîne de plus en plus


loin. Il n’existe plus que lui, moi et cet océan déchaîné.

Je plonge alors dans mon passé sans plus d’hésitations.


Nous sommes tous les deux petits et nous nous tenons les mains
avec force. Couchés sous un lit, tremblants, effrayés, nous écoutons
papa hurler sur maman. C’est habituel mais toujours aussi difficile à
supporter. Heureusement, nous sommes là, l’un pour l’autre. Je
murmure des mots doux à mon frère de cinq ans mon cadet, tandis que
nos parents se battent au rez-de-chaussée. Papa a encore bu et maman
a trop fait de remarques méchantes. Elle était énervée à cause de mes
jouets mal rangés. Est-ce ma faute ?

Les petites mains d’Andy pressent les miennes plus fort et nous
voici à présent en train de faire une ronde en chantant. Nous sommes
un peu plus grands et jouons dans le jardin de Mamya. J’adore venir
ici, loin des colères de papa. Maman a une paupière toute bleue et
gonflée et pleure auprès de notre grand-mère qui la dispute comme
souvent. Elle la traite de lâche et d’inconsciente. Je ne comprends
pas bien pourquoi mais, peu importe, Andy et moi, nous nous amusons
bien et nous nous envolons loin de notre quotidien un peu trop
violent, un peu trop difficile.

C’est Noël, nous sommes chez Mamya. Papa et maman ne sont pas là,
encore une fois. Je suis presque adolescente et sais que le père Noël
n’existe pas. Mais peu importe, Andy y croit et j’adore décorer la
maison et ramasser les cadeaux sous le sapin avec lui. Grand-père
nous observe avec amour depuis son fauteuil tandis que Mamya cuisine.
Ça sent bon le chocolat, ça sent bon la sécurité et la tendresse. Je
suis bien. Je comprends maintenant que maman nous écarte
volontairement. Elle nous éloigne de notre papa qui a des soucis
d’alcool. Il veut guérir et elle l’y aide. Bientôt, tout rentrera
dans l’ordre. Andy et moi entamons notre chanson de Noël préférée.
Mamya nous rejoint et nous accompagne de sa voix mélodieuse en nous
prenant par les épaules. Ses iris noirs sont identiques aux nôtres.
Elle est très jolie et si tendre. Je suis heureuse et ne pense plus
aux moments difficiles.

Je m’envole à nouveau dans le temps et me voici presque femme.


J’ai quinze ans, Andy, dix. Aujourd’hui, cela fait plusieurs mois que
nous n’avons pas revu nos parents. Grand-père nous a quittés et Mamya
pleure souvent. Elle est très malheureuse depuis qu’il est mort mais
nous aussi. Il me manque terriblement. Les garçons me tournent autour
de plus en plus. Mais ça ne m’intéresse pas du tout. Je n’ai pas
d’amis et refuse toute sortie. La seule chose qui compte, c’est mon
frère. Je veille sur lui sans répit. Il est mon tout, mon essentiel.
Aujourd’hui, nous soufflons les onze bougies d’Andy. J’applaudis
en chantant « Joyeux anniversaire ». Mamya apporte un superbe gâteau
maison que nous dévorons avec bonheur. Nous allons mieux, l’ambiance
est moins triste, le deuil de grand-père s’achève. Des coups à la
porte… Maman débarque. Je lui en veux et refuse de lui adresser la
parole. Elle n’a pas à revenir après tout ce temps. Mais elle est
bouleversée et ne nous laisse pas le choix. Elle hurle que papa va
tous nous tuer. Que nous devons partir pour un endroit meilleur.
Qu’il ne guérira jamais. Ce papa que je n’ai pas vu depuis une
éternité…

Est-elle folle ?

Mamya s’y oppose mais ne peut finalement pas l’empêcher de nous


emmener dans sa voiture. Impuissante, je me contente de me serrer
contre Andy, de le rassurer. Mamya court après nous, les bras en
l’air, le visage mouillé de larmes.

C’est la dernière fois que je la verrai mais je ne le sais pas


encore.

Maman a peur. Moi aussi.

Elle conduit avec fébrilité en tentant de s’exprimer avec calme,


décrivant l’endroit dans lequel nous allons vivre ; un lieu superbe,
empli de bonnes ondes. Et il y a cet homme. Cet homme qui l’a sauvée
et prise sous son aile. Il est généreux et riche, veut prendre soin
de nous tous. Elle parle d’énergie, d’amour et de sauveur. Son
discours incohérent me fait frémir. Andy pleure et tremble.

Comment ose-t-elle faire du mal à mon petit frère ? Ma colère


gronde.

Nous passons un portail impressionnant. Je remarque les monstrueux


dragons qui l’entourent et intensifient ma panique. Quand elle se
gare, je me dis que je pourrais fuir, là, tout de suite, avec Andy.
Fuir à toutes jambes, sans me retourner. Mais je n’en fais rien.
C’est ma mère… Dans le fond, je l’aime.

Nous descendons, serrés l’un contre l’autre. La maison est immense


et vieille. Je la déteste au premier regard. La porte s’ouvre et je
le vois pour la première fois.

LUI, Micha’EL, le sauveur de ma mère.

J’approche de lui, poussée par la paume autoritaire de maman. Je


remarque ses yeux bleus presque blancs. Il dégage quelque chose
d’hypnotique, de puissant. Son visage se tord en un sourire qui se
veut accueillant mais que je trouve juste effrayant.
– Bienvenue, mes enfants, allons boire une délicieuse tasse de
tisane et nous parlerons de la suite des événements. Ne vous
inquiétez plus de rien, je m’occupe de tout à présent.

Il serre maman dans ses bras en lui chuchotant des paroles que je
ne comprends pas puis me tend la main.

– Je suis heureux de t’avoir ici, Andrew, et, toi aussi, Annael.

Annael…

Annael…

– Annael ?

Je reviens brutalement au temps présent et déglutis avec difficulté face aux


iris translucides qui m’observent. J’étais partie loin, loin dans mon passé, et
tout est plus clair à présent. J’ai envie de tout noter dans mon cahier à spirales
mais je ne l’ai pas à mes côtés…

– Tu m’entends, mon enfant ?

Je hoche la tête puis grimace, soudain saisie d’une migraine. Ces souvenirs
qui me visitent sont d’une violence inouïe et, à chaque fois, je m’en sors avec
un terrible mal de crâne. Je reprends doucement pied et la peur replante ses
griffes dans mes entrailles.

Allez, Liz, ça ne sera plus long, la police va bientôt arriver.

– Je te proposais donc de boire une délicieuse tasse de tisane.

La même phrase que dans mon souvenir ! Glaçant…

– Merci mais, non, ça ira.


– Tu en as besoin, insiste-t-il en me tendant le récipient fumant.

Ne dit-on pas que l’enfer est pavé de bonnes intentions ?

Je finis par le prendre mais il est hors de question que j’avale une goutte
de son contenu.
Andy m’observe toujours, depuis son fauteuil, immobile, presque absent.
Où est passé l’enfant plein de vie que j’ai vu dans mes souvenirs ? Celui qui
se tient face à moi est froid et, si dans ses pupilles j’ai deviné de la détresse
en arrivant, à présent, il n’y brille plus aucune émotion.

L’odeur de la tisane flotte jusqu’à mon nez et je retiens un hoquet. Je


connais cette boisson. C’est la décoction d’herbe du diable qu’on nous faisait
prendre lors de nos prières ! La fameuse Datura. La chose qui serait à
l’origine de mes hallucinations si réelles de ces dernières années. Cette chose
mortelle et dangereusement addictive avec laquelle on m’a gardée sous
emprise… Entre autres saloperies du genre !

Ce salaud n’aura pas attendu longtemps avant de tenter de me remettre


sous son joug. Qu’espère-t-il ? Que mon cerveau ait tout oublié de ce qu’il se
passe ici ? Probablement… Et cela devrait être le cas. Je crois que j’ai une
chance immense d’avoir encore quelques neurones valides après toutes ces
années sous drogue.

– Annael, bois, somme-t-il en s’asseyant à son tour dans le canapé.

Ma panique s’intensifie davantage. Je ne peux pas boire mais je ne peux


pas non plus le laisser soupçonner que nous sommes en plein enregistrement
et que la police va débarquer d’ici peu. S’il le comprend, sa réaction sera
peut-être violente. Il n’aurait alors plus grand-chose à perdre et qui sait ce
qu’il pourrait me faire.

Fais-le parler comme Rendall te l’a conseillé… Allez, Liz, tu peux le faire.

– Et donc, ici, c’est la maison familiale ? commencé-je d’une toute petite


voix.

Le regard perçant de Micha’EL se plisse un instant. Colère ou doute, je


l’ignore mais je dois continuer de jouer la comédie de la gamine perdue et
innocente.

– Je ne me souviens pas de cet endroit, avoué-je en m’efforçant de


contenir mes tremblements. Vous allez m’aider à me sentir mieux ?
Il se détend imperceptiblement et répond :

– Bien sûr. Maintenant que tu es de retour dans ta famille, tout ira bien. Tu
sais que tu nous as fait très peur quand tu t’es enfuie lors de ta dernière crise ?
– Je… je ne me souviens plus.
– Ton frère a été vraiment très attristé par ton attitude et ton absence.
N’est-ce pas Andrew ?

Le concerné tressaille puis sa mâchoire imberbe se crispe. Enfin une


réaction…

– D’autres personnes vivent ici ? questionné-je dans l’espoir qu’il se


dévoile davantage.
– Non.
– Et le reste de la famille ?
– Le reste ?

Son ton m’indique qu’il hésite sur la réponse à fournir. Ça m’offre un


regain de confiance et je précise :

– Oui, je suppose qu’il y a d’autres membres. Grand-mère ? Nos parents ?


Vous savez, j’ai tout oublié.

Il toussote puis se met sur ses pieds.

– Non, il n’y a plus que nous. Je n’ai pas envie de m’étaler là-dessus pour
le moment. Ce que je veux, c’est que tu boives ta tisane. Ensuite, je te
montrerai ta chambre et tu pourras te mettre à l’aise. Andrew
t’accompagnera.
– Et si je refuse d’avaler ce truc immonde, que se passera-t-il ?

Ma contre-attaque agressive me surprend et je regrette presque cette


question impulsive. Mon cœur bat comme un fou mais ma voix est ferme et
claire. Je donne presque l’impression d’être calme. Micha’EL m’offre un
petit rictus contrarié puis approche de moi avec une lenteur étudiée. Ses iris
translucides me transpercent. Je perçois une force sombre émaner de lui. Cet
homme est dangereux.
Je me ratatine tandis qu’il chuchote d’un ton menaçant au creux de mon
oreille :

– Oh mais tu vas le faire, je ne te laisse pas le choix, Annaelizy’AH.


50

Jeremy

Je dépose un dernier baiser sur le front de Meline puis me relève avec un


sourire reconnaissant. Anny est venue rapidement suite à mon appel et ça
tombe bien, je suis dans un état second ; mélange de colère, impatience et
trouille. Mais dans tout ce merdier, une chose est claire : j’ai décidé de passer
à l’action et rien ne m’arrêtera.

Pendant les deux heures qui ont suivi le départ de Liz, je me suis efforcé
de contenir cette impulsion qui me hurlait d’intervenir, de ne pas laisser faire
cette folie. Je la ressentais déjà quand le vieux est arrivé dans sa bagnole de
luxe. J’ai d’ailleurs failli lui sauter à la gueule…

Mais finalement je n’ai rien fait hormis tourner en rond comme un cinglé
dans mon salon après leur départ. J’ai fini par m’effondrer sur le lit de Liz,
mon MP3 réglé en boucle sur Sinead O’Connor, « Nothing Compares 2U »,
en souvenir d’un de nos premiers rapprochements. La simple vision de cette
nana fragile et sensuelle, vêtue d’un simple pull, en train d’onduler
lascivement sur la musique, yeux fermés, hante régulièrement mes pensées
érotiques et suffit à réveiller mes ardeurs.

C’est dire combien je suis accro !

Cette fois, les paroles ont résonné encore plus fort en moi.

« Nothing compares, nothing compares to you. (Rien, rien ne t’égale)


It’s been so lonely without you here. (Tout n’est que solitude ici sans toi) » 1

Liz m’a retiré son amour et c’est juste insupportable, douloureux. Jamais
je n’aurais pu imaginer croiser une femme telle qu’elle, si unique, généreuse,
douce… magnifique.

Un Ange. Je n’en doute plus à présent.

Après que Meline m’a trouvé dans ce lamentable état, le coussin imprégné
de l’odeur de Liz entre les bras, je me suis senti comme un débile doublé
d’un traître.

Le coup de fil de Rendall a été le petit truc de trop ; la goutte d’eau dans ce
putain d’océan de conneries ! Quand il m’a annoncé d’un ton léger que
l’opération allait se prolonger un peu faute de preuves solides, j’ai vu rouge !
Soi-disant que Liz ne craint rien, qu’il maîtrise la situation, que pour le
moment rien ne justifie l’intervention, qu’il faut patienter.

Et blablabla ! La blague !

Hors de question de la laisser plonger dans cet enfer plus longtemps ! Je


n’aurais même jamais dû être celui qui l’y a entraînée. Car oui, j’aurais pu
tout aussi bien ne pas la pousser à aller chez les flics et me contenter d’être
heureux avec elle.

Ou pas… N’oublie pas Louise…

Cette petite voix, je l’emmerde et bien profond ! Louise, c’est mon passé,
un passé que je chérirai toujours mais, à présent, le livre est terminé et je dois
le ranger au chaud dans un coin de mon esprit, avec ma culpabilité et mon
sale caractère !

Ce côté sombre en moi qui me pousse dans ce besoin de connaître la


vérité, je le hais ! C’est à cause de ça que j’ai failli perdre Meline et que je
suis en train de tout gâcher avec celle que j’aime. En réalité, je ne me déteste
pas entièrement, non. Je viens enfin de le comprendre. J’aime celui que je
deviens auprès de ma lumineuse Liz qui m’ouvre les yeux un peu plus chaque
jour.

Oui, Lancaster kiffe le nouveau Lancaster et, ça, c’est un petit miracle !
Alors je vais aller la sortir de là, et immédiatement, flics ou pas flics.
Qu’ils aillent au diable avec leur enquête !

– Jeremy, tu ne comptes pas faire de bêtises ? s’enquiert alors Anny d’un


ton soucieux.

Moi ? Noooon ! Je n’oserais jamais…

– T’inquiète pas.
– Si ! Tobey et moi, nous nous inquiétons pour toi ! Et tu n’as pas ton mot
à dire pour ça ! Que se passe-t-il ?
– Anny… on se voit demain, d’accord ?
– Oh, Jeremy… Quand Louise nous a quittés, tu as fait des choses…

Elle jette un œil à Meline occupée à lacer ses chaussures puis reprend :

– Des choses… peu adaptées.


– Tu peux le dire : j’ai déconné.
– Oui. Et…
– Je ne referai pas les mêmes erreurs.
– Tu ne veux pas m’en dire davantage ? On pourrait peut-être te soutenir !
– Faites gaffe sur la route et bonne nuit.

Je préfère couper court à cette conversation que je sais sans fin, mais
Meline intervient à son tour :

– Papa, t’es sûr que ça va ?


– Mais oui, mon trésor. Profite de ta soirée chez tatie. Et n’oublie pas que
je t’aime.
– Plus que l’infini ?
– Évidemment… murmuré-je en pressant ses doigts. Allez-y maintenant !

Mon ton est ferme. Je les adore mais, là, je n’ai pas le temps ! Je vérifie le
manteau de ma fille puis les pousse dehors sans plus attendre. Anny me lance
un dernier regard plein de reproches puis finit par s’éloigner en tenant Meline
par la main.
À peine la voiture a-t-elle disparu dans la nuit que je me précipite pour
enfiler ma veste de cuir et mes bottes. Avant de partir, je fouille dans ma
commode pour attraper un couteau papillon que je glisse dans une de mes
poches ; souvenir de ma période vendetta. Je préfère sortir couvert.

Alors que j’enclenche la boucle de mon casque, assis à cheval sur ma


Ducati, Harry approche à grandes enjambées. Il m’a envoyé par SMS les
coordonnées du lieu où a été conduite Liz. C’est à moins d’une heure en
voiture d’ici et, en poussant ma bécane, j’y serai en moitié moins de temps.

– T’veux toujours pas me dire ce qui se passe ? lance-t-il, le souffle court.


– Pas le temps.
– T’as besoin que je t’accompagne ?

Mon fidèle Harry. Je sais que je peux compter sur toi… Mais non. Hors de
question de te mêler davantage à ce cirque.

– J’y vais seul ! déclaré-je simplement en lançant le moteur.


– Joue pas trop au con, gamin.
– Promis. Eh Harry ?
– Ouais ?
– James Bond tremblerait face à ton efficacité ! Merci pour tout.

Il s’esclaffe mais dans ses pupilles brille une lueur inquiète. Il n’est pas
idiot et sait que la situation n’a rien de normal. Je me jure de tout lui
expliquer dès le retour au calme. Déterminé, je claque la béquille puis
m’élance dans la nuit noire.

Le bitume défile à une vitesse folle et j’enchaîne les virages en les


comptant avec fièvre. Chacun que je dépasse m’approche un peu plus de Liz
et cela m’encourage à encore hâter mon allure jusqu’à la limite de
l’inconscience. Je suis pressé mais je garde mon objectif principal en tête.
Arriver entier là-bas afin de sortir mon ange de son enfer.

Le moteur gronde et vibre entre mes cuisses, mon souffle forme de la buée
à intervalles de plus en plus resserrés sur ma visière baissée. L’adrénaline
monte et explose en moi.
Oh bordel, ça m’avait manqué cette sensation !

Cependant, je ne dois pas me laisser emporter par cette grisante impression


d’invulnérabilité et garder les idées claires. J’ignore où je vais atterrir. Tout
ce que je sais, c’est que ça va chier.

Rendall va péter un plomb lorsqu’il va comprendre que je ruine son


opération. L’imaginer perdre son calme me réjouit presque. J’aimerais voir sa
tronche quand il m’entendra casser la gueule à ce vieux con et qu’il sera trop
loin pour intervenir sur-le-champ.

Une petite pointe de culpabilité pique mon cœur de ne pas avoir davantage
rassuré ma tante. Tobey et elle ont pris soin de moi depuis ma plus tendre
enfance. C’est chez eux que je me réfugiais à chaque fois que ça pétait à la
maison. Et ça arrivait régulièrement. Histoire classique mais qui fait des
ravages sur un gosse trop sensible. Les disputes démarraient toujours à cause
de mon frère et de ses soucis de drogue que mes parents refusaient de
considérer comme sérieux. Il nous volait sans hésitation et devenait de plus
en plus violent sans qu’ils ne fassent quoi que ce soit, hormis une petite tape
sur les doigts et des mises en garde sans retombées. À mes seize ans, j’ai
définitivement déménagé chez mon oncle et ma tante, et mes parents, trop
préoccupés par les soucis de mon cher frère, ne s’y sont pas opposés une
seconde. Je crois que cela les a même soulagés… Depuis ce jour, je ne les ai
plus jamais revus et c’est très bien ainsi.

Extrême dans mes décisions, moi ? Non !

J’ai juste très vite compris que, dans la vie, il faut compter sur soi-même et
ne pas s’emmerder avec les obstacles que l’on peut éviter. Alors, j’élimine ou
évite tout ce qui m’embarrasse.

Et aujourd’hui celui que j’ai en ligne de mire a une couronne de cheveux


blancs ridicule et des yeux de serpent mort !

Après avoir traversé plusieurs patelins, j’arrive enfin à destination. Les


dragons sur les piliers ne peuvent me tromper. C’est ici que tout va se jouer.
Je vais un peu relâcher le démon qui vit dans un coin de mon âme. Et ça va
être jouissif.

Je coupe le moteur puis abandonne mon Italienne pour terminer à pied.


Discrétion et analyse dans un premier temps, baston ensuite.

Mais c’est qu’il devient sage, le Lancaster nouveau !

1 « Nothing Compares 2U », chanson interprétée par Sinead O’Connor,


(paroles : Prince Rogers Nelson).
51

Liz

Il vient de m’appeler par mon nom d’Ange ! Mais à voix si basse que je ne
suis même pas persuadée que la police a pu l’entendre ! Tous mes muscles se
crispent. La situation dérape et m’échappe totalement, je le sens du plus
profond de mes entrailles.

– Que… qu’avez-vous dit ? bredouillé-je en priant pour qu’il répète ses


propos plus fort.

Mais Micha’EL se détourne, claque des doigts à l’intention d’Andrew puis


somme :

– Viens l’aider à boire la tisane. Ma patience a des limites.


– M’aider à quoi ? Mais non !

Je me redresse, à nouveau au bord de la panique, mais il me rassoit avec


fermeté.

– Toi, tu ne bouges pas. Ne complique pas les choses.


– Qu’avez-vous dit ! explosé-je en perdant toute contenance. Répétez vos
paroles ! Comment m’avez-vous appelée ?

Son regard se fixe sur moi, empli d’une lueur inquiétante. Il est si…
transparent. Inhumain. Hypnotique. Irréel… Il est le Diable incarné, j’en suis
sûre à présent. Le Mal émane de lui par chacun de ses pores ! Je perds tout
contrôle et le repousse de toutes mes forces pour me lever. Je contourne le
sofa, le cœur au bord des lèvres, puis hurle :

– Où sont les autres ? Qu’avez-vous fait des Anges ? Arrêtez cette


comédie ! Nous ne sommes que vous et moi, cessez ce jeu stupide ! Je ne me
souviens peut-être pas de tous les détails mais, l’essentiel, oui !

Il incline la tête avec un petit rictus mais reste silencieux.

– Vous êtes Micha’EL ! Vous, et vos amis soi-disant Archanges, m’avez


enfermée ici avec ma famille ! Vous nous avez drogués et maintenus sous
emprise pendant des années !

Des mains se referment sur mes épaules et m’entraînent en arrière avec


fermeté. J’ai juste le temps de tourner la tête pour apercevoir mon frère et ses
iris noirs dénués de vie.

– Andrew, supplié-je en résistant. Je t’en prie, aide-moi, sortons d’ici !

Hélas, ce dernier ne semble guère réceptif à mes suppliques.

– Qu’est-ce qu’il a ? Pourquoi il ne réagit pas ? Vous lui avez fait quoi ?

Mes cris de détresse ne perturbent pas le vieil homme qui approche de moi
avec sa tasse remplie de sa boisson infernale.

– Cesse de bouger, mon enfant, et avale ça ! ordonne-t-il d’une voix douce


qui me donne la nausée. Tu délires.
– Jamais !

La main d’Andrew se referme sur mon nez pour me forcer à ouvrir la


bouche et je commence à me débattre comme une forcenée. Hélas, il me
contient avec une puissance stupéfiante au vu de sa stature frêle et je ne
parviens pas à me sortir de ses bras.

Mon pouls galope, ma tête tourne, mon ventre se crispe douloureusement.


J’ai chaud, froid, et hurle sans discontinuer. Dans un réflexe, je balance mon
crâne en arrière et frappe son visage avec violence. Je sens son nez craquer et
enfin son étreinte se relâche. Je ne perds pas une seconde et en profite pour
me laisser glisser au sol. Immédiatement, mes nerfs prennent les commandes
et je bondis sur mes pieds en bousculant à nouveau mon ancien Guide. Ma
force est décuplée par la peur et il recule de plusieurs pas, déséquilibré.
Libérée, je m’élance en direction de la porte d’entrée aussi vite que je le
peux. Je dérape sur le parquet ciré et, quand j’arrive enfin au but espéré, je
me rattrape de justesse à la poignée, à deux doigts de m’étaler au sol.

C’est verrouillé et il n’y a pas de clé.

– Merde de chiottes ! juré-je en m’acharnant dessus sans succès.

Les pas de mes oppresseurs résonnent dans mon dos et j’abandonne donc
le lieu à regret pour reprendre ma course effrénée. Je me précipite dans la
direction opposée ; un couloir bordé de diverses portes fermées. Je débouche
finalement au haut d’un escalier recouvert de velours rouge à peine éclairé.
Le souffle court, je me fige, peu désireuse de m’enfoncer dans les sous-sols
de la bâtisse.

– Allons, n’aie pas peur…

La voix doucereuse de Micha’EL me donne l’impulsion qui me manquait.


Je réprime un frisson d’horreur et descends à toutes jambes les marches en
priant pour que ça mène à une sortie secondaire. Hélas, ma fuite se termine
brutalement quand j’atterris tête la première contre un rideau noir qui
dissimule une paroi solide. Très solide.

Des étoiles se mettent à danser devant mon champ de vision tandis que je
pousse un cri de douleur en me prenant le crâne à deux mains. Mes jambes
tremblent et menacent de me trahir. Je cherche alors avec frénésie une issue
en tirant sur le lourd tissu mais Micha’EL ne me laisse pas le temps
d’explorer davantage et me plaque contre ce qui s’avère être une porte
métallique. Appuyé de tout son poids contre moi, il me bloque sans beaucoup
d’effort.

– Chut… mon Ange, mon joli Ange, siffle-t-il à mon oreille tout en
glissant ses mains sur mes hanches.

Son souffle réchauffe mon cou et son haleine douceâtre envahit mes
narines. Je réprime un hoquet de dégoût puis hurle :
– Lâchez-moi, laissez-moi partir !

Il ne doit pas trouver le micro ou je serais vraiment dans la merde !

J’adopte mon ton le plus suppliant puis murmure :

– Micha’EL, vous êtes mon Guide, celui que j’admire le plus. Je vous en
prie… Je veux que tout redevienne comme avant, je suis fatiguée de tout ça !
La police et tous ces humains ont tenté de me mettre des idées dans la tête
mais je suis plus forte qu’eux ! Je sais où est la vérité !

Je laisse alors mes larmes inonder mes joues et cesse de me débattre.

– S’il vous plaît… Ramenez-moi à Célestaos. Ma punition a été assez


difficile, j’ai compris mes erreurs.

Son corps s’éloigne un peu, ses paumes me quittent et je respire de


nouveau librement.

– Je préfère ce discours. Enfin tu reviens à la raison. Andrew ?

Tandis que ce dernier me prend par les épaules fermement, Micha’EL tape
un code sur un petit tableau numérique dissimulé derrière le rideau. Une
sonnerie retentit et un verrou claque. Le battant pivote et nous entrons alors
dans une vaste pièce de forme arrondie. Quatre larges piliers soutiennent le
plafond voûté en brique rouge et plusieurs passages mènent à des corridors
sombres. J’aperçois de nombreuses portes closes. Il fait froid et humide,
comme dans mes cauchemars… Je suis bien de retour à Célestaos, mon enfer
personnel.

– Te voici revenue à la maison ! clame alors Micha’EL en levant les


paumes. Accompagne-moi à la salle de prière, tu vas avoir besoin de te
purifier un long moment.

Andrew me pousse dans le dos et je me retourne un instant vers lui. Nos


regards s’accrochent mais, dans le sien, je n’y vois toujours que le vide.
Pourtant dans mes souvenirs, c’était bien lui qui me sortait d’ici et me criait
de fuir… J’en suis persuadée. Je me résous à emboîter le pas de Micha’EL,
terrorisée et tremblante. La seule chose que j’espère à présent est que la
police arrive rapidement. Rendall me l’a promis : je ne cours aucun risque…

Sauf qu’il aurait déjà dû intervenir…

Un pas après l’autre, je m’enfonce dans l’enfer que je pensais être mon
paradis.

Je pourrais me perdre à nouveau dans la tempête de mes souvenirs et dans


ces yeux translucides emplis de folie destructrice qui me toisent avec
arrogance. LUI, cet homme effroyable, le Diable personnifié, celui qui a fait
de moi ce que je suis. Celui que je suis en train de suivre dans ce qui pourrait
être mes derniers instants.

Mais aujourd’hui je sais qu’il n’est qu’un humain, un simple humain qui
s’est pris pour un Dieu tout-puissant ; complètement fou et mégalomane. Et
je dois l’arrêter.

Oui, je ne suis ni un être angélique ni immortelle, oui, la Faucheuse


m’emportera un jour ou l’autre mais je suis forte. Toutes les épreuves passées
me l’ont prouvé.

Je me rends compte encore une fois que la moitié de ma vie n’a été fondée
que sur de la manipulation, une absence totale d’amour et que ma raison ne
tient qu’à un fil. Mais je comprends également que ce fil ne cassera jamais
car il est le lien qui me relie à mon sauveur, celui qui m’a ramenée dans une
réalité difficile, celui qui m’a rattrapée avant que je ne chute dans un abîme
sans retour possible.

L’enfer, c’est l’absence d’amour, et chaque jour qui passe m’éloigne un


peu plus de ce cauchemar, et me prouve combien aimer et être aimé est
nécessaire, vital… indispensable.

Je vais le faire pour toi, mon amour, mon bûcheron, mon ours bourru, pour
toi, pour moi… pour nous.
Nous empruntons un couloir humide aux relents de moisi et passons
devant deux cellules fermées par des barreaux en métal, meublées d’un
simple matelas à même le sol. Mon cœur rate un battement. Je me fige, les
yeux écarquillés. Les images affluent soudain.
Je suis allongée grelottante, misérable, et flotte entre mon état
angélique et la réalité. Je m’accroche avec force à mes
hallucinations et enroule mes ailes fictives autour de moi pour me
réconforter. Je chantonne et balbutie les mélopées qu’on nous a
enseignées refusant d’affronter la souffrance. Mes compatriotes sont
là, pas loin, et me réchauffent de leurs énergies bienfaitrices. Je
sais que j’ai été exclue pour une année Gaïenne mais je sais aussi
que c’est mérité. Hélas, en vérité, personne n’est présent et je suis
seule, nue et en train de mourir de froid.

Micha’EL est soudain à mes côtés et susurre à mon oreille de sa


voix doucereuse :

– Il est l’heure de ton départ Annaelizy’AH… Tu sais ce que tu as


à faire.

Il glisse un couteau affûté entre mes doigts puis continue :

– Bientôt, tu seras pardonnée et tu rejoindras la Lumière. Ne


pense qu’à ça. Il te faut te sacrifier par le sang pour payer tes
erreurs.

Il se relève puis j’entends ses pas s’éloigner.

– Tu sais ce que tu as à faire. Aide-la si besoin, je ne veux pas


qu’on commette la même erreur qu’avec la rouquine il y a cinq ans.
Louise. Celle que nous avons laissée échapper !
– Mais Micha’EL… Annael est ma sœur…
– Je suis triste, moi aussi, mais elle n’est pas à la hauteur de
nos espérances, contrairement à toi. Les femmes sont les créatures du
Diable et ne vivent que parce qu’on les tolère, et seulement les plus
pures d’entre elles. Ta mère comptait pour moi, c’est pour ça que
j’ai pris soin de vous. J’ai donné tout mon amour. Hélas, l’une comme
l’autre, elles nous ont trahis. Annael n’a sa place qu’aux Enfers !
Elle y retrouvera Abby ! C’est trop tard pour elle également. Il le
faut. Répète.
– Il le faut.
– Pourquoi ?
– Pour son bien et celui de l’humanité.
– Pourquoi ?
– Parce que le Mal l’a contaminée et qu’elle doit partir.
– Très bien. Mais Andrew…
Une claque retentit et un corps mou s’effondre au sol.

– … ne remets jamais plus en question mon autorité ! Si les autres


Archanges avaient été là, j’aurais dû te sacrifier pour cet outrage.
Compris ?

Un sanglot résonne et Micha’EL rugit :

– COMPRIS ? Tu nous dois une allégeance inconditionnelle, n’oublie


JAMAIS l’honneur que nous te faisons en t’acceptant à nos côtés !

Terrorisée, je m’efforce de bouger et de ramper pour m’éloigner de


cet être que je pensais pur et supérieur. Mes mains touchent des
barreaux, je m’y accroche pour me redresser. Ils sont froids et
humides, mes doigts glissent dessus. Ma vision est floue, mes
mouvements sont imprécis. Je n’ai pas tout compris mais l’essentiel
est qu’on veut mettre fin à mon existence pour m’envoyer aux Enfers.

Des mains fermes m’attrapent par la taille et me soulèvent. Je


pousse un cri et me débats avec autant de vigueur que je le peux.

– Annael… Je suis désolé.

Celui qui me tient n’est pas Micha’EL mais un jeune homme aux
cheveux noirs et courts. Je m’efforce de stabiliser ma vue et nos
regards se croisent. Ses iris sont noirs, de la même couleur que les
miens. Mon cœur rate un battement, le temps semble se suspendre. Les
lèvres serrées, il me prend le couteau des mains puis me lâche :

– Détends-toi.

Je ne comprends rien à ce qu’il se passe et décide de lâcher-


prise, tout bonnement incapable de lutter davantage. Nous nous
asseyons et il attrape fermement mon bras. Dans un état second,
j’observe la lame approcher de l’intérieur de mon poignet puis
s’enfoncer en moi. Une douleur insupportable m’assaille mais je ne
réagis pas, comme si elle appartenait à quelqu’un d’autre. Un Ange ne
ressent pas de souffrance ! Mes ailes protectrices s’ouvrent dans mon
dos puis s’enroulent autour de moi.

Du sang apparaît ! Un Ange ne saigne pas non plus ! C’est


insensé !

Mon esprit vrille, mon univers s’effondre.

Le jeune homme interrompt son geste et nos yeux se croisent encore


une fois. Ses pupilles sont emplis d’une telle détresse que j’en
frémis. Soudain, il me relève de force puis m’entraîne derrière lui à
toute vitesse. Je ne lutte pas et le suis. Je flotte dans son
sillage, totalement paumée.
Ses iris apparaissent dans mon champ de vision :

– Cours droit devant, suis la route et retrouve Mamya ! Elle seule


saura t’aider. Mais surtout ne reviens jamais ! Dis-lui que je vais
bien, que je suis à ma place et que bientôt je rejoindrai la Lumière.
Adieu Annael.

Il me pousse et je vacille.

– Fuis, je t’en prie ! Tu dois fuir !

Une claque brutale me ramène à la réalité et je m’effondre au sol tandis


que les cris de mon frère retentissent encore à mes oreilles. Micha’EL me
toise de son regard translucide et hautain, brillant d’une folie à peine
dissimulée. Il m’offre son rictus de démon puis déclare :

– Bienvenue à Célestaos, Annaelizy’AH, mon Ange…


52

Jeremy

Planqué sous une des hautes fenêtres, j’écoute les conneries que balance le
vieux à Liz. Je comprends vite que a priori l’inconnu que j’ai aperçu assis
dans un des fauteuils serait son frère disparu, Andrew.

En arrivant, j’ai tenté une attaque directe en pénétrant dans la baraque par
l’énorme porte d’entrée mais elle était fermée à double tour, et même si je
suis une force de la nature, je ne peux pas lutter contre tout ce bois brut et cet
acier.

La conversation devient tendue, elle perd les pédales. Mon cœur accélère.

Ne vrille pas encore mon ange… J’arrive.

Je me mords les lèvres, réfléchissant à la meilleure option qui s’offre à


moi. Trouver une entrée secondaire, par-derrière peut-être ? Je dois être prêt à
intervenir et proche d’elle si ça dérape.

Un cri de terreur de Liz me fait relever. J’observe, impuissant, la scène qui


se déroule sous mes yeux. Ces deux enculés tentent de la forcer à avaler leur
boisson de merde, probablement de la Datura. Ma fureur éclate, mes démons
s’éveillent et leur noirceur envahit alors doucement mes veines.

Ils ont fait l’erreur fatale de toucher à une personne que j’aime.

Ma respiration ralentit, mes poings se serrent tandis que je la vois


s’élancer vers l’entrée, poursuivie de près par les deux hommes. À présent, je
suis calme et réfléchis. Je vais agir pour la sortir de là et dégommer tous ceux
qui se dressent sur mon chemin. Je retire mon manteau et m’en sers pour
péter un carreau de la fenêtre. Une fois les battants ouverts, je saute et atterris
souplement dans le salon.

Tout pue le fric ici… Ça me débecte.

Je m’élance sur les traces de ma dulcinée puis me fige dans le hall d’entrée
pour écouter les bruits.

– Lâchez-moi, laissez-moi partir !

La voix affolée de Liz provient d’un couloir sombre. Je ne réfléchis pas et


bondis aussi rapidement que je le peux. Ce n’est pas la première fois que
j’entre par effraction chez quelqu’un et encore moins que je m’apprête à
démonter des mecs.

Pour le moment, hormis la femme que j’aime, plus rien n’a d’importance.
Je suis prêt à tuer si nécessaire.

J’arrive en haut d’un escalier recouvert de velours et m’arrête à nouveau


pour tendre l’oreille. Liz est en train de supplier cet enculé en entrant dans
son jeu.

– S’il vous plaît… Ramenez-moi à Célestaos. Ma punition a été assez


difficile, j’ai compris mes erreurs.
– Je préfère ce discours. Enfin tu reviens à la raison. Andrew ?

La voix du vieux me hérisse le poil et j’avance, marche après marche,


aussi silencieusement que possible. Je suis méfiant car j’ignore totalement où
je mets les pieds et s’ils sont nombreux. Pris dans leur trip, ils ne me voient
pas et pénètrent dans une sorte de cave voûtée en poussant Liz. Je me
précipite avant que la porte métallique ne se referme et passe ma botte dans
l’entrebâillement.

Avant d’entrer, j’y coince le rideau de velours afin que ça ne se


reverrouille pas puis glisse la main dans ma poche pour attraper mon couteau.
Je n’hésiterais pas une seconde à planter quelqu’un s’il le faut.

Je suis prêt et déterminé.


Je m’introduis dans la pièce aux relents de moisissures et inspecte
rapidement le lieu du regard. C’est un sous-sol tout ce qu’il y a de plus
classique. Un sol en terre battue, des briques rouges, une humidité glaçante et
très peu de lumière. Hormis quelques fûts, aucun objet ne traîne et je ne vois
personne d’autre dans les environs. Le trio a disparu dans l’obscurité d’un
corridor que je n’avais pas remarqué et je m’empresse de les suivre
silencieusement.

Quand je passe devant ce qui ressemble à des cellules de prison


moyenâgeuses, je me fige un instant, comprenant que, cette fois, il n’y a rien
de classique. Les matelas dégueulasses mais modernes indiquent qu’ils ont
récemment servi et ça n’augure rien de bon. Les fameux flashs de Liz parlent
de barreaux et d’obscurité. C’est là qu’ils ont dû la retenir contre son gré.

Je ne m’attarde pas davantage et avance dans le corridor qui débouche lui


aussi sur un large et haut rideau de velours noir. J’écarte les pans et me fige
face au spectacle que me dévoile le lourd tissu. Ici, l’ambiance est toute autre,
presque irréelle. La salle est immense et une douce chaleur y règne. Les murs
en brique sont recouverts soit de longs drapés bleutés, soit de branchages
verdoyants. Une multitude de plantes et fleurs offrent une touche naturelle, et
bien que je me doute que tout est en plastique, je ne peux qu’admirer le soin
apporté aux détails. On se croirait perdu au cœur d’une forêt enchantée issue
d’un de ces contes pour enfants. Les notes d’une musique classique entêtante
résonnent et confèrent davantage à l’endroit une impression de zen. Il y a
même un point d’eau surmonté d’une petite cascade ; deux jeunes femmes
s’y baignent nues en babillant joyeusement.

C’est quoi ce bordel ?

L’illusion utopique disparaît rapidement quand je vois plusieurs hommes


habillés aussi chiquement que le vieux venu cherché Liz. Certains sont assis
en hauteur, un verre à la main, et sirotent tout en matant sans aucune gêne les
nageuses. D’autres sont étendus sur le ventre et reçoivent des massages de
femmes dévêtues également. J’aperçois dans des pièces annexes des
personnes occupées à baiser aux yeux de tous. Dans un coin, d’autres
victimes sont allongées et fixent le plafond les yeux grands ouverts,
immobiles, presque sans vie.

Figé face à ce qui se déroule devant moi, j’ai du mal à interpréter tout cela.
Suis-je tombé dans un putain d’univers parallèle ?

Le bruit d’une claque m’extirpe brutalement de ma paralysie et je vois Liz


s’effondrer, les mains sur le visage, les joues brillantes de larmes.

– Bienvenue à Célestaos, Annaelizy’AH, mon Ange… déclare alors le


vieux.

Peu à peu, les hommes, au nombre de onze, cessent leurs occupations et se


réunissent sur un promontoire où mets et boissons sont proposés. Micha’EL
les accueille en levant les paumes puis clame :

– Messieurs, quelle belle journée, la voici enfin de retour à la maison ! Sa


fugue n’aura été qu’un petit contretemps à notre élévation future vers la
Lumière. Moi, Micha’EL, je vous promets que notre gloire sera bientôt à la
hauteur de nos attentes !

Les onze enfoirés se mettent à applaudir avec satisfaction et mon sang ne


fait qu’un tour. Cette fois, j’abandonne toute discrétion et bondis avec un
grondement de rage sur ma cible. Si je le chope rapidement, alors je prendrai
l’avantage. C’est ma seule chance. Les autres abrutis n’oseront pas
s’interposer et risquer la vie de leur meneur. Armé de mon couteau, j’allonge
mes enjambées, évite lestement Andrew qui a le réflexe de se mettre sur mon
chemin puis saute sur le vieux. J’ai juste le temps d’apercevoir son regard
bleu surpris avant de lui retomber dessus de tout mon poids. Pris dans l’élan,
nous roulons ensemble au sol. Le choc me coupe un instant le souffle mais ça
ne me ralentit pas. Mes nerfs commandent et, quand c’est le cas, je suis
inarrêtable.

Je me relève et le soulève par sa couronne de cheveux blancs pour


l’empêcher de ramper plus loin.

– Reste là, toi ! grogné-je en enroulant mes doigts autour de sa gorge puis
en enfonçant légèrement ma lame dans son pif. Tu fais un mouvement et je te
dégomme le cerveau.

Je toise alors l’assemblée qui m’observe, immobile, figée par mon


intervention, et hurle :

– Si un seul de vous ne bouge, ne serait-ce que le petit doigt, je le crève !

Contre toute attente, ce n’est pas un cri de peur, de douleur ou de rage que
j’entends sortir de la gorge de Micha’EL mais un ricanement. Et pourtant…
je n’épargne pas sa carcasse ! Ce type est complètement cinglé !

– Ça te fait marrer, vieux con ?


– Je trouve cette situation extrêmement divertissante effectivement,
articule-t-il dans un souffle. Et quelle drôle de coïncidence que vous soyez
l’époux d’un de mes Anges déchus ! La vie est formidable ! À moins que ce
ne soit notre destin de nous croiser, vous et moi. Il y a quelques années, vous
avez quelque peu dérangé notre petite organisation, heureusement cela n’a
pas duré. Mais je ne vous crains pas, vous n’êtes pas un tueur, monsieur
Lancaster.

Comment ose-t-il prononcer ces paroles ? L’unique réponse est qu’il est
véritablement cinglé.

Sa réaction intensifie ma haine à un point de non-retour. Nous ne sommes


plus que lui et moi au centre d’une bulle opaque où seule règne ma rage. Mon
désir de vendetta renaît, celui de venger Louise mais aussi la femme que
j’aime à présent, ainsi que toutes les pauvres victimes de ce type.

J’appuie un peu plus fort mon couteau dans sa narine. Un filet de sang en
sort puis goutte sur le dos de mon autre main. C’est chaud, j’adore ça. Ses
traits se crispent de douleur et enfin je savoure la satisfaction de le voir
souffrir.

– Alors… Archange de mes deux ! Ils sont où tes pouvoirs ? HEIN ! Tu


saignes comme le pauvre humain de merde que tu es !

Mes doigts pressent un peu plus sa trachée et il commence à suffoquer. Je


tiens sa vie entre mes mains et c’est jouissif. Mais je ne souhaite pas qu’il
meure trop vite, je veux d’abord qu’il souffre ! Ma lame sort de son nez pour
glisser sur sa joue pâle. Sa peau s’ouvre en une ligne ensanglantée.

– Et là ? Tu prends ton pied, enfoiré ?

Celui qui est maintenant une victime ne répond pas. Il ne le peut plus. Ses
lèvres sont bleues, ses yeux presque blancs semblent sortir de leurs orbites.
J’ai soudain très envie de les lui crever.

– Jeremy ! Stop !

La voix de mon adorée fait éclater ma bulle et je relève la tête. Elle est là,
paume tendue dans ma direction, une expression suppliante sur son doux
visage.

– Il le mérite mais, toi, non, continue-t-elle avec fébrilité. Je t’en prie ! Ne


deviens pas ce qu’il est, ne te laisse pas emporter par le Mal ! C’est une
impasse sans retour possible.

J’entends chacun de ses mots mais mes doigts refusent de lâcher le


responsable de tout ce bordel. J’ai peur de ne plus être maître de moi-même,
peur d’être déjà trop loin. Elle tombe à genoux et ses magnifiques iris
s’accrochent aux miens avec désespoir.

– Choisis-moi, je t’en prie. Choisis le chemin de l’amour, celui où tu es


père et heureux à mes côtés. Si tu le tues, tu nous perdras à tout jamais.

Meline, Liz… mon avenir.

Tandis que le combat fait rage dans mon crâne, une troupe d’hommes en
uniforme déboule au pas de course, armes pointées en avant. À leur tête,
Rendall, l’œil noir, vêtu d’un gilet pare-balles.

– Plus personne ne bouge, la fête est finie ! ordonne-t-il en faisant signe à


ses hommes de se déployer. Lancaster, stop. Vous posez votre couteau.
Arrêtez vos conneries maintenant avant que ça aille trop loin !
Liz, ignorant la sommation du flic, se relève puis passe dans mon dos. Ses
bras m’entourent et sa chaleur bienfaisante m’envahit.

– Jeremy, je t’en supplie, obéis-lui… Je t’aime. Ne prends pas plus de


risques.

Mes nerfs se relâchent soudain et le vieux tombe au sol, inanimé.

La suite se perd alors dans un tourbillon de cris et d’actions brumeuses. La


seule chose que je perçois à présent est le visage de Liz qui me fait
maintenant face. Tout le reste est flou et sans importance. Dans un
gémissement, je relâche la tension et libère enfin tous les démons qui
pourrissent mon âme. Ma noirceur, presque palpable, s’élève et s’envole. Nos
corps se pressent, nos lèvres se trouvent, nos larmes salées et nos respirations
brûlantes se mêlent.

– Ne m’abandonne pas, murmuré-je pris dans un tourbillon d’émotions si


fort que j’en tremble.
– Jamais… Je t’aime tellement.
– Et moi… plus que ma propre vie.

Dans un souffle, elle balbutie alors :

– Une seule chose : ne m’appelle plus jamais mon ange.


ÉTAPE 7
RECONSTRUCTION
53

Jeremy

Dix jours plus tard

– Oh la vache, les greluches ! Rien que pour vos têtes, ça vaut le coup !

J’éclate de rire face aux visages ahuris des deux femmes de ma nouvelle
vie. Leurs yeux sont grands ouverts de surprise et il y a de quoi : j’arbore
fièrement un énorme sapin fraîchement coupé. Nous sommes le 20 décembre
et une idée lumineuse m’est venue deux jours auparavant. Dans le but de
sauver mon entreprise, j’ai décidé avec Harry de tenter un changement
extrême : l’exploitation d’arbres de Noël. J’ai la matière première sur mes
centaines d’hectares et je pourrai proposer mes produits dans un esprit de
durabilité. J’ai bien assez de terres pour respecter le cycle naturel : un sapin
coupé, deux replantés. Et je sais qu’il y a de la demande et un énorme
marché. En vérité, je n’ai jamais souhaité partir dans cette direction avec JLM
Wood car la période de Noël m’est pénible mais, puisque j’ai enfin démarré
le second livre de mon existence, je me suis dit qu’il était largement temps de
me mettre un coup de pied au cul.

Et pour cela, j’ai même tapé dans mes comptes à l’étranger ; juste une
petite somme afin de tenir le coup une année. Je comprends à présent que
Louise ne m’en voudrait pas d’utiliser cet argent. Elle nous aimait de tout son
cœur et aurait adoré contribuer à notre bonheur.

Il m’aura fallu du temps mais je vois enfin les choses différemment, avec
plus d’objectivité.

– Papa, ça veut dire qu’on va pouvoir décorer la maison et fêter Noël ?


s’enquiert Meline d’une toute petite voix hésitante.
– Non. C’est juste pour ajouter une plante verte à ta collection.

Elle fronce les sourcils puis se jette sur moi avec un cri de joie.

– Merci, papa ! Merci, merci, merci !

Tandis qu’elle me serre de toutes ses forces, j’offre à Liz un large sourire,
qu’elle me renvoie aussitôt, puis ajoute :

– Harry t’attend dans le pick-up pour aller chercher les décos au magasin.
Je te laisse le choix des couleurs, t’es grande maintenant, j’ai confiance. Je
peux compter sur toi ?

Elle se redresse, hoche la tête avec assurance puis disparaît par la porte
d’entrée après avoir revêtu manteau et baskets en quatrième vitesse.

– Même pas un bisou… râlé-je avec une mine faussement désolée en


déposant le sapin contre un mur.

Liz s’esclaffe puis approche de moi en mordillant sa lèvre inférieure.

– Je suis très heureuse de cette décision. Et bravo… très jolie manœuvre,


monsieur Lancaster.
– Quoi ? Comment ça ?
– Tu veux un tête-à-tête, je ne suis pas dupe.
– Me soupçonnerais-tu de me débarrasser de ma fille pour une partie de
jambes en l’air ?
– Tout à fait, murmure-t-elle en retirant son pull de laine.
– Votre tentative pour me charmer est absolument indécente !

Sa bouche s’arrondit en une expression offusquée en même temps qu’elle


déboutonne son pantalon :

– Oh ! Mais quel toupet, vil bûcheron !


– Attends deux secondes et je m’occupe de ton cas…

Je tends l’oreille un instant pour m’assurer que le pick-up s’éloigne bien


dans le chemin puis reporte mon attention sur l’objet de mes fantasmes.

Petite maline… Adorable.

Sa chevelure est réunie en une longue natte qui retombe sur son épaule, ses
joues sont teintées de rose et ses iris ébène brillent déjà de désir. Quand elle
laisse glisser son jean au sol, l’impatience m’enflamme et je lui saute dessus
avec un grognement. Je la soulève puis la pose sur mon épaule, sourd à ses
protestations, et l’emporte jusqu’à la table de la cuisine où je l’allonge avec
empressement.

– C’est très mal élevé tout ça ! s’exclame-t-elle avec une moue


aguicheuse.
– Et tu n’as pas tout vu…

J’attrape le satin de sa culotte à deux mains et l’écartèle jusqu’à ce qu’il se


déchire.

– Alors ? lancé-je en la brandissant du bout de l’index avec fierté.


– Que de mauvaises manières, c’est désolant ! RIP à elle. Et maintenant…
arrête de jouer ! Sale gosse ! On n’a pas toute la journée !

Je hausse les épaules puis balance le morceau de tissu d’un geste


désinvolte.

– À vos ordres, ma déesse…

J’attrape ses cuisses et les relève en les écartant largement. Sa fleur s’offre
à moi, rose et brillante, et je plonge à sa rencontre. Ma langue s’immisce
entre ses chairs et trouve son précieux bouton. Elle étouffe un cri tandis que
ses jambes se crispent autour de moi.

Depuis notre retour de cette mission merdique et sa décision de rester


auprès de moi, nous nous envoyons en l’air dès que l’occasion se présente.
Notre relation est un océan de luxure et d’indécence. Elle est avide
d’apprendre et, moi, je suis un prof engagé et motivé !
Je la sens vibrer de plus en plus fort sous mes assauts et, dans un sourire,
décide d’arrêter.

Non, tu ne jouiras pas tout de suite…

Comme je m’y attendais, elle se dresse sur ses coudes avec une expression
offusquée. Je recule de deux pas en sortant un papier de ma poche.

– C’est OK, annoncé-je alors avec malice.


– Quoi donc ? Là, je veux juste que tu continues ce que tu as commencé !
La paperasse, on verra plus tard !
– Je veux dire, c’est OK pour oublier la capote.
– Mais tu ne pouvais pas préciser ! Ce sont nos analyses ?
– Ouais et tout est clean.
– Mais t’attends quoi, putain ?
– Attention à ces vilains mots… La punition risque de tomber. Vire-moi le
reste de tes fringues ou je déchire tout ! sommé-je en retirant mes propres
vêtements.

Je m’assois sur une chaise en l’observant obtempérer à mon ordre. Elle est
magnifique et je bande comme un dingue. Je lui fais signe d’approcher puis
attrape son cul pour l’attirer à moi :

– À cheval, ma jolie.

Elle s’esclaffe puis m’enjambe sans plus attendre. Ses petites mains se
posent sur mes épaules et j’accompagne ses hanches tandis qu’elle descend
avec adresse sur mon sexe tendu, enfin libre de tout plastique. Dès que mon
gland touche sa chaleur, mon bas-ventre explose et ma tête bascule en arrière
d’extase.

Oh bordel… que c’est bon !

D’un seul mouvement ample, elle s’empale sur moi puis ondule
lascivement. Nos bouches se trouvent presque violemment et mes doigts
claquent sur ses fesses satinées pour mieux s’y accrocher. Nos corps se
rejoignent et s’imbriquent à la perfection tandis que mon élève se lance dans
une danse enfiévrée. Je sens chaque centimètre de ses chairs autour de ma
queue et c’est jouissif !

Encore une fois, nous nous envolons dans notre monde de plaisirs, celui où
seuls nous deux avons accès, celui où ni barrières ni tabous n’existent. Cet
univers que nous façonnons ensemble, main dans la main, jour après jour.
J’explose en elle incapable de me retenir davantage et elle me suit presque
immédiatement en poussant un cri. Nos corps luisants tremblent à l’unisson
dans un long orgasme puis nous nous affaissons l’un contre l’autre, le souffle
court.

Liz s’esclaffe puis prend mon visage en coupe pour déposer un léger
baiser sur mes lèvres.

– Maintenant, jeune homme, tu vas m’expliquer le pourquoi de ce sapin.


J’ai cru que tu ne fêtais jamais Noël. Cela dit, ça tombe bien. Je comptais
justement te soumettre cette idée. Meline n’attendait que ça…
– C’est probablement que je dois lire dans tes pensées.
– Sérieusement…
– J’ai décidé d’évoluer et d’avancer. Liz… La route pour nous reconstruire
va être longue mais je sais que c’est la bonne. Et sur cette route, je veux bâtir
des souvenirs heureux et des traditions familiales. Noël en fait partie. Es-tu
raccord avec ça ? Te sens-tu capable de le faire à mes côtés ?

Ses bras entourent ma nuque pour me serrer.

– Évidemment. Avec toi, je suis capable de tout.


– OK. Rhabille-toi, fais-toi belle et rejoins-moi dans la verrière dans
exactement… trente minutes.

Son visage affiche de l’étonnement mais elle n’insiste pas, ramasse ses
vêtements épars puis disparaît à l’étage. Sans attendre, je prends aussi mes
fringues puis file à la salle de bains du rez-de-chaussée. J’ai peu de temps
pour faire ce que j’ai décidé. Heureusement que j’ai demandé à Harry de faire
traîner un max les achats de déco. Aujourd’hui, je veux d’un moment rien
qu’à Liz et moi. Après ce bordel sans nom de ces derniers temps, j’ai besoin
d’un changement radical.
J’attrape un rasoir et de la mousse à raser puis humidifie mon visage avec
un grand sourire.

Adieu barbe et hipster des bois attitude.


54

Liz

Toujours alanguie de notre étreinte passionnée, je prends une douche


rapide puis enfile une petite robe noire toute simple et des collants fantaisie.
Après avoir tout rangé, nettoyé et séché, je m’arrête un moment face au
miroir. Mon visage porte encore les traces des épreuves passées : de légers
cernes et la cicatrice maintenant blanche et fine de mon front.

Mes iris me ramènent un instant auprès de mon frère… La drogue et le


lavage de cerveau opéré par Micha’EL pendant ces dix années de détention
ont eu de bien plus graves répercussions que chez moi. Il était si jeune quand
il s’est retrouvé dans cet horrible endroit… Il oscille entre la réalité et un
monde où il se ferme totalement. Il voue à Micha’EL une dévotion aveugle et
sans bornes, et son seul moment d’égarement dans ses convictions a été
lorsqu’il m’a permis de fuir. S’il ne l’avait pas fait, je serais morte dans cette
cellule et cette sordide organisation aurait continué. Je lui dois énormément.
À présent, il est entre les mains expertes de docteurs et psychologues qui
prennent soin de lui. Je n’ai pas encore eu le courage d’aller le voir dans sa
maison de repos mais je le ferai un jour prochain. Je me le suis promis.

Nous nous aimions tellement… Il n’est qu’une victime.

Les jours suivant la mission ont été éprouvants pour Jeremy et moi mais
nous n’avons rien lâché et traversé la tempête ensemble. La police d’État
s’est installée plusieurs jours au bureau du shérif afin de recueillir nos
témoignages et nous préparer au futur procès. Grâce à moi, le village va avoir
de quoi s’occuper en ragots pour un long moment ! Les journalistes ont
envahi le coin et, pendant plusieurs jours, nous avons été harcelés sans
relâche.
Il s’est avéré que l’affaire se résumait juste à un cinglé plein aux as qui
avait embrigadé plusieurs autres friqués dans un délire à moitié mystique. À
moitié, parce qu’en réalité seul Micha’EL croyait vraiment à ses histoires
d’Archanges et de Lumière.

Soit il est totalement fou, soit il joue superbement bien la comédie…

Dans tous les cas, grâce à mon témoignage et aux enregistrements, il finira
ses jours enfermé. Prison ou hôpital psy, peu importe, le principal est qu’il ne
pourra plus nuire à personne !

La police veut également prouver qu’il a poussé au suicide Louise avant


qu’elle s’échappe pour mettre fin à ses jours chez elle. Geste désespéré d’une
femme au bout du rouleau… La drogue cumulée à son état dépressif et à la
manipulation mentale lui aura été fatale.

Comme lui, ses onze complices sont poursuivis pour enlèvements et


séquestrations, coups et violences, trafic sexuel et complicité de trafic sexuel.
Ils risquent de passer de longues années derrière les barreaux, voire toute leur
vie.

Et c’est parfait ainsi !

À l’instar des sectes, ils embrigadaient de pauvres filles paumées en leur


promettant un toit chaleureux puis les maintenaient sous emprise avec
diverses drogues. Fort heureusement, le seul décès reconnu à ce jour est celui
de Louise, les autres s’en sont sorties abîmées mais vivantes.

Dans mon malheur, j’ai eu la chance d’arriver là-bas très jeune, tout
comme Andrew. Micha’EL nous a pris sous son aile et a même fini par nous
aimer, à sa façon malsaine et déviante. Cela ne m’a pas évité les violences
mais j’ai échappé à toutes ces horreurs sexuelles. Il tenait à me garder vierge
et pure, pour ne pas devenir comme toutes les autres femmes qu’il qualifiait
de créatures du Diable.

Sa misogynie est sans borne…


Nous n’avons trouvé aucune trace de notre mère Abby… A-t-elle réussi à
fuir ? Est-elle morte elle aussi ? Pour le moment, nous n’en savons rien et je
garde bon espoir que la police m’apporte rapidement des réponses. Quant à
mon père… j’ignore où il est et n’ai aucune envie de renouer avec lui. En
réfléchissant bien, il est à la base de tout ce drame.

En dépit de tout, la tempête s’apaise peu à peu et mon esprit s’éclaircit.


J’ai bien sûr encore un long chemin à faire pour que mes cicatrices guérissent
mais je peux officiellement entamer la phase de reconstruction, aux côtés de
ceux que j’aime de tout mon cœur. Meline et Jeremy sont ma famille et toute
ma vie à présent.

Mon présent et mon futur.

Je souris à mon reflet puis jette un œil à l’horloge murale. Trente minutes !

Je ne perds plus une seconde, file dans le couloir, dévale les escaliers puis
cours jusque dans la verrière. Mon cœur rate un battement à la vue de Jeremy
debout près de la cheminée. Il a rasé sa barbe et ça me cause un choc. J’ai
presque du mal à le reconnaître ainsi. Il appuie sur un bouton de sa chaîne hi-
fi et une musique douce démarre. Il tend le bras dans ma direction puis
propose :

– Pile à l’heure. M’accorderais-tu cette danse en compagnie de cette


superbe chanson de M. Ed Sheeran ?

J’approche, presque intimidée face à sa nouvelle apparence. Il a passé une


chemise blanche et un pantalon noir fluide très classe. Ses cheveux sont
soigneusement coiffés et il sent bon la menthe. Sa mâchoire mise à nue
semble davantage carrée et virile. Je pose ma main sur la sienne et ses doigts
se referment pour m’attirer contre lui.

– Je n’ai jamais… je… je n’ai jamais dansé comme ça, balbutié-je en osant
glisser ma paume sur son visage. Mais pourquoi as-tu tout enlevé ? Que se
passe-t-il ?

Sa peau est si douce. Je plonge dans ses iris aux pigments dorés tandis
qu’il me prend par la taille avec fermeté.

– T’aimes pas ?
– Oh… En réalité, je crois que si. Tu es toujours toi mais différent.
– Quelle logique, mon amour.
– C’est étrange mais, oui, j’aime. Et ça te va superbement bien.

La mélodie est magnifique et nous faisons quelques tours serrés l’un


contre l’autre. Mes gestes sont maladroits mais, au fur et à mesure qu’il me
guide avec assurance et douceur, nos pas s’accordent et se fluidifient.
J’ignorais qu’il savait s’adonner à ce genre de choses. Et il le fait
merveilleusement bien…

Il s’incline à mon oreille puis chantonne dans un souffle en même temps


que la musique :

– « I will not give up this time. But darling. Just kiss me slow, your heart
is all I own… » 2

Il pose ses lèvres sur les miennes puis m’embrasse longuement,


profondément. Jamais, cela n’a été aussi intense et je perds pied. Emportés
par les notes, nous flottons dans notre bulle.

– « Darling, just hold my hand. Be my girl, I’ll be your man. I see my


future in your eyes… » 3

Les paroles murmurées de sa voix rauque entrent en moi et m’emportent


loin dans un tourbillon d’émotions. Il prend ma main, me fait tourner puis me
resserre à nouveau contre lui en plongeant son regard lumineux dans le mien.
Nous nous arrêtons de bouger et il s’agenouille lentement. Mon cœur a un
raté, mon souffle accélère.

– « I have faith in what I see. Now, I know I have met an Angel in


person… » 4

Il sort une petite boîte de sa poche puis me la tend d’une main tremblante
et ajoute :
– Annael Grant, Liz, mon amour, ma déesse, princesse de ma vie… et
accessoirement miss greluche…

Je pouffe tout en rougissant. Il soulève le couvercle et un bijou argenté


apparaît.

– J’ose enfin te faire une proposition de non-mariage et te demander


officiellement, sans anneaux ni contrainte, de rester auprès de moi. Acceptes-
tu de me supporter, de faire avec mon caractère de merde, mes manies et mon
addiction à la caféine ? Acceptes-tu de nous aimer, ma fille et moi ?
Acceptes-tu de devenir la compagne d’un ours ronchon, bûcheron à ses
heures perdues, qui te promet de t’aimer pour toujours et jusqu’à l’infini ?

Bouche bée, je sors délicatement le bijou de son écrin. Il s’agit d’une


chaîne à laquelle est suspendue une petite flèche entrelacée de deux lettres : L
et J pour Liz et Jeremy.

– La flèche, c’est au cas où tu t’égares à nouveau. Elle indique la direction


de ton cœur, le seul chemin à emprunter en toute confiance, parce qu’il t’a
menée à moi.
– Oh Jeremy… C’est…
– … trop ? Je savais…

Je lui saute au cou puis m’exclame :

– Bien sûr que non ! Mon Dieu… tu es juste… perfect.

Il me fait tournoyer puis m’embrasse à nouveau avec ferveur. Nous nous


effondrons dans le canapé sans cesser notre étreinte. Je ne veux plus
m’arrêter ni jamais le lâcher.

Mon amour, mon essentiel, mon sauveur…

– Papa ! Liz !

Mais si… je vais devoir le lâcher !


Nous nous relevons précipitamment en ajustant nos vêtements. Meline et
Harry se tiennent à l’entrée de la verrière. La première affiche une mine
amusée tandis que le second se dandine, mal à l’aise, un énorme carton dans
les bras.

– Trésor ! s’exclame Jeremy en lissant ses mèches. Vous êtes déjà là ! On


ne vous avait pas entendus.
– Je vais vous laisser entre vous… grogne Harry en déposant sa charge.
– Merci beaucoup.
– De rien, gamin.

Il se plante un instant face à nous et un demi-sourire étend ses lèvres. Je


crois bien que c’est la première fois que je le vois sourire !

– Heureux pour vous deux, déclare-t-il alors en enfonçant son bonnet sur
son crâne dégarni. Et toi, gamin, traite-la bien ! Je veille au grain !

Après un signe de la main, il disparaît dans le couloir. Nous échangeons


un regard complice tandis que Meline sautille d’excitation autour du carton.

– J’ai choisi bleu, blanc mais aussi un peu de rouge, de vert et du doré.
Parce que le doré, ça fait trop Noël !
– OK, trésor ! Je sens que ça va être très… coloré tout ça ! Laisse-moi
regarder.

Au grand bonheur de la petite, Jeremy s’agenouille puis entreprend de


sortir boules et guirlandes pour les étaler au sol. Je suis attendrie par le
tableau qu’ils forment. Un père et sa fille enfin apaisés. C’est tout ce que j’ai
toujours souhaité pour eux.

Et, par bonheur, je fais maintenant moi aussi partie de ce beau tableau.

2 Traduction de la chanson d’Ed Sheeran, « Perfect » : « Je ne te laisserai


pas partir cette fois-ci. Mais chérie, embrasse-moi doucement. Ton cœur est
tout ce que je possède. »
3 « Chérie, tiens ma main. Sois mienne, je serai ton homme. »

4 « Je crois en ce que je vois. Maintenant je sais que j’ai rencontré un


Ange. » (Paroles : Ed Sheeran.)
55

Liz

Six mois plus tard

– Mademoiselle Grant, comprenez bien que nous n’avons aucune certitude


quant à l’amélioration de son état. Comme je vous l’ai expliqué au téléphone,
– Oui ! le coupé-je excédée de l’entendre répéter les mêmes phrases. Je
suis au courant, je voudrais juste mieux comprendre.

Le médecin soupire puis gratte ses rares cheveux gris avec un air fatigué.
Je suis consciente que m’acharner sur lui ne m’amènera pas davantage de
réponses et que l’équipe médicale qui suit Andrew depuis sa sortie de
Célestaos fait de son mieux. Mon frère n’a pas eu ma chance et les
répercussions sur son mental sont graves. Bien qu’il soit maintenant sevré de
toutes les drogues que lui administrait Micha’EL, il n’a toujours aucune
réaction. Il se terre dans un mutisme profond où rien ne semble l’atteindre.

Après plusieurs mois de réflexion, je me suis enfin décidée à faire la


démarche d’aller m’entretenir avec le docteur qui le suit dans sa maison de
repos. Ça n’a pas été facile pour moi mais, à présent, je comprends que j’ai
besoin de surmonter cette épreuve aussi.

Petits, Andrew et moi étions liés et nous nous soutenions l’un et l’autre.
Notre amour était fort et indéfectible. J’ai mis le temps mais je sais une chose
aujourd’hui : mon frère cadet me manque terriblement.

Je dois être là pour lui.

L’ultime événement qui m’a poussée à effectuer ce pas en avant a été la


décision de Jeremy de reprendre contact avec sa famille. Pour le moment, il
l’a fait par le biais d’une lettre où il explique tous les derniers
chamboulements de son existence et donne des nouvelles de Meline. Ça a
pris du temps mais cet effort montre à quel point il veut réparer et rebâtir une
vie meilleure. Nous avons passé de longues heures à discuter et il a compris
de lui-même combien pardonner à ses proches serait nécessaire à sa
reconstruction.

S’il a trouvé la force pour le faire, alors, moi aussi, j’en suis capable !

Andrew n’est pas responsable de ses actes récents, je l’ai enfin accepté. Et
surtout il a eu assez de lucidité pour me sauver la vie il y a quelques mois en
m’aidant à fuir cet enfer. Sans lui, nous serions toujours enfermés et sous
emprise de ce gourou cinglé.

Même s’il est abîmé et fragile, je sais que mon petit frère est encore là,
bien caché quelque part dans sa bulle protectrice, où cette réalité que j’ai moi-
même eu tant de mal à accepter ne l’atteint pas.

– Je voudrais pouvoir vous donner davantage d’espoir, mademoiselle. Je


suis navré, Andrew… est un cas très complexe mais je peux vous promettre
qu’il reçoit tous les soins adaptés à son état.

J’essuie une larme échappée puis secoue la tête.

– Évidemment, docteur Cooper, je… je suis désolée, ce n’est pas facile


pour moi.
– Je comprends mais je suis heureux de votre démarche. Les séances que
vous suivez avec mon collègue vous sont bénéfiques mais venir voir votre
frère est, je pense, primordial pour votre guérison à tous les deux.
– Le voir ? m’exclamé-je, pas préparée à cette idée. Je voulais juste
discuter avec vous et…

Je m’interromps un instant, ignorant si je suis capable de faire ça, puis


demande d’une voix tremblante :

– Est-ce vraiment possible ? Je… je pensais que non.


– Le temps a passé et nous sommes un peu impuissants. Peut-être que, s’il
vous voyait, cela le rassurerait et déclencherait un processus positif.

J’inspire profondément puis prends alors la seule décision qui s’impose à


moi.

– Je vais le faire.
– Sûre ?
– Oui.

Comme dans un rêve, la suite défile sans que je ne sois vraiment maîtresse
de mes gestes. Le médecin m’accompagne à l’accueil où une jeune infirmière
souriante m’invite à la suivre. Tel un automate, je la suis dans le parc situé à
l’arrière de l’antique bâtisse en pierre. J’entends sa voix douce chercher à me
rassurer mais je ne comprends pas ses mots. Le soleil printanier caresse ma
peau et m’offre un peu de réconfort. La légère bise fait voleter mes cheveux
en apportant des odeurs de fleurs en pleine éclosion.

J’avance, un pas après l’autre, vers ce que je sais être une étape
primordiale. Et quand de son doigt manucuré de rose, elle m’indique un banc
sur lequel est assis un jeune homme, je tressaille. Mes jambes tremblantes me
conduisent vers celui qui a été mon seul et unique ami lors de mon enfance
compliquée. Mon complice, mon protégé… Celui pour qui j’aurais pu donner
ma vie sans hésitation.

Ses cheveux ont poussé et recouvrent entièrement son crâne à présent. Il


est vêtu d’un simple jogging et d’un tee-shirt beige. Ses longues mains
blanches sont posées sur ses genoux. Il est toujours très maigre mais semble
apaisé.

Je m’arrête à un mètre derrière lui et balbutie :

– Andy… C’est… c’est moi, ta sœur, Annael.

Aucune réaction. J’insiste :

– Je suis désolée de ne pas être venue avant. Mais… ça n’a pas été facile
pour moi ces derniers mois.
Je contourne le banc et m’assois à l’opposé de lui.

– Tu te souviens quand on était petits, on était toujours fourrés ensemble.


On ne pouvait pas vivre plus de quelques heures loin l’un de l’autre. Et…
aujourd’hui je me rends compte que tu me manques terriblement.

Je me décale un peu dans sa direction en observant son profil qui se


découpe sur la lumière dorée de fin de journée. Son front haut surplombe un
nez fin, un menton volontaire et une bouche ourlée aux coins tombants.

Il ressemble tellement à grand-père…

– Andy, je sais que tu m’entends. Je t’en prie. Dis quelque chose.

Je pose ma main sur la sienne et serre ses doigts, hélas, aucune réaction ne
vient troubler son expression neutre. J’ai soudain très peur qu’il se soit perdu
dans sa bulle et qu’il ne revienne plus jamais.

– Oh, s’il te plaît… J’ai besoin de toi.

Je me resserre encore un peu contre lui, son effluve envahit mon nez et me
ramène à une époque lointaine où nous étions ensemble et en paix. Celle des
Noëls chez Mamya, des sablés colorés, des paquets bigarrés. Ces moments de
répit où nous pouvions enfin être de simples enfants.

Je clos les paupières et laisse les souvenirs des jours heureux déferler en
moi. Sans que je m’en rende compte tout de suite, je commence à chantonner
la chanson qui accompagnait chacun de nos merveilleux Noëls. Andrew
tressaille contre moi et, tandis que les notes se succèdent dans ma bouche, je
le sens revenir peu à peu à la vie. Le soulagement m’inonde et, quand sa voix
grave se joint à la mienne, je comprends alors qu’il est toujours là,
certainement aussi paumé que je l’étais il y a peu, mais bien présent.

– Je suis là et je ne t’abandonnerai pas, Andrew. Je t’aime.

Ses iris noirs accrochent les miens et une lueur furtive les traverse. J’y
décèle une minuscule pointe d’espoir mais également de la reconnaissance. Je
pose mon front contre le sien puis embrasse sa joue pâle avec émotion.

– Je suis tellement désolé, Annael.

Ses mots se perdent dans un sanglot et je ne peux plus empêcher mes


larmes de couler à flots. Je libère les dernières tensions qui m’empêchaient de
me reconstruire pleinement tandis que nous nous étreignons avec force.

Mon petit frère, mon complice de toujours… Je serai le fil qui t’empêchera
de tomber comme Jeremy a été le mien. Je t’en fais la promesse.
Épilogue

Jeremy

Six mois plus tard

7 h 29

Je soulève les paupières puis essuie une goutte de sueur qui perle sur mes
cils. Mon cœur bat fort mais pas plus vite qu’à chacun de mes levers. Parce
que, à chacun d’eux, je m’offre une superbe séance de sexe.

J’observe la nana qui vient de me combler étendue à mes côtés, nue et


magnifique.

Tout va bien.

J’attrape mon téléphone placé à gauche de ma lampe de chevet puis annule


rapidement le réveil avant que sa sonnerie stridente réglée à 7 h 30 ne
retentisse et me vrille les tympans. Chose qui n’arrive absolument jamais
grâce à mon horloge interne toujours aussi parfaitement fonctionnelle et
précise.

7 h 30

Je repose le mobile au même emplacement après avoir réinitialisé le réveil


pour la journée suivante puis me rallonge en grognant de contentement.

J’étire mes bras et mes jambes au maximum jusqu’à toucher le cadre en


bois de mon lit. Mon corps va mieux, tout comme mon mental. Les douleurs
physiques n’existent plus et mon moral est au beau fixe.

La terne lumière de cette mi-décembre éclaire sommairement notre petite


chambre. Le soleil n’est pas encore tout à fait levé mais le paysage se dessine
tout de même sous mes yeux, immuable. J’observe chaque détail familier
dans l’ordre habituel : les rideaux beiges qui encadrent la fenêtre entrouverte
et ondulent paresseusement sous le courant d’air frais, les montagnes
Rocheuses qui se dressent fièrement à travers la vitre, la vieille commode en
bois sombre et ses trois tiroirs à présent déverrouillés, vidés de tous les
dossiers et souvenirs douloureux, l’ampoule jaunie par le temps et enfin le
sourire de Liz qui me regarde avec adoration.

Mon pouls retrouve un rythme plus lent. Tout est à sa place.

Comme chaque chose de mon existence…

7 h 40

Je m’assois sur mes draps tiédis par la chaleur de nos corps, encore
humides de notre étreinte passionnée. Je ramène mes pieds, ferme les yeux et
respire profondément en comptant les secondes ; quatre secondes
d’inspiration, cinq de retenue et enfin huit d’expiration. Liz m’accompagne
dans notre exercice journalier. Je visualise simultanément le chemin de l’air
depuis mes narines jusqu’à chacune de mes alvéoles, en gonflant ma cage
thoracique à fond.

À présent, mon cœur a retrouvé une allure normale, je peux passer à


l’étape suivante de notre rituel matinal. Avec un grondement, je me jette sur
mon amante et entreprends de la chatouiller avec application. Elle se met à
hurler sous mon assaut. Meline déboule dans la chambre en courant et nous
saute dessus avec un cri de joie. Nous roulons ensemble dans un éclat de rire
général.

Nous sommes heureux. Tout est parfait.

Comme chaque chose de mon existence…

7 h 55

Tout en observant Liz s’éloigner en ondulant des hanches, je pousse mes


couvertures et les pose soigneusement au bout du matelas en les lissant de la
paume. Je bascule ensuite mes jambes et glisse mes pieds dans les chaussons
qui se trouvent à la place précise qui leur est dévolue.

J’effectue quatre pas jusqu’à la fenêtre que j’ouvre en grand puis prends
une minute pour analyser la météo et déterminer ma tenue.

Meline est partie préparer le café, je l’entends chanter à tue-tête notre


chanson de Noël préférée.

Avec un sourire, je jette un œil à la montre que je porte à mon poignet.

Je suis dans les temps, tout va bien.

8 h 00

Je descends les dix-huit marches de l’escalier sans m’inquiéter de devoir


attendre pour prendre ma douche. Liz est passée en premier et ça ne me pose
plus aucun souci.

J’observe avec attention la grande pièce de vie pour m’assurer que tout est
normal puis vérifie que le feu brûle dans la cheminée de la verrière. Quand je
reviens, mes pieds se posent un instant sur le tapis duveteux de la table
basse ; parfaitement propre et à plat, sans aucune trace de poussière.

Meline m’attend, assise à sa place habituelle, un grand sourire gravé sur


son visage enfantin.

Parfait…

8 h 01

Je m’assois sur le haut tabouret face à mon trésor aux nattes orangées et
savoure quelques instants la douceur de son regard vert pétillant, ses joues un
peu moins rondes et ses petits doigts qui jouent avec sa cuillère.

– Je peux ? s’enquiert-elle avec impatience.


Je hoche la tête tout en attrapant la tasse de café qu’elle a soigneusement
disposée à ma place avec une cuillère. Tandis qu’elle avale ses céréales et son
jus de fruits, je sirote ma boisson amère ; pile comme je l’aime, fort avec une
pointe de miel d’acacias.

Je lui offre un sourire chaleureux puis, avant de déposer ma tasse dans


l’évier, la prends dans mes bras pour notre câlin du matin.

Depuis l’entrée de Liz dans notre vie, je suis à nouveau capable de donner
des signes d’affection.

L’amélioration est énorme, au-delà de mes espoirs passés.

8 h 20

Nous sommes à la porte d’entrée, pile dans les temps. Je replace sa frange
correctement, ferme le dernier bouton de sa doudoune d’hiver puis resserre
une sangle de son cartable pour mieux l’équilibrer. Le savoir pèse lourd mais
il est indispensable. Ma fille est intelligente et fera de longues études, je n’en
doute pas.

Après mon inspection, nous nous redressons face à face pour notre rituel
d’avant départ. Elle appuie son index et son majeur sur sa petite bouche rosée
puis me souffle un baiser. Je fais de même et elle fait mine de l’attraper et de
le poser sur sa joue.

– Je t’aime, papa.
– Je t’aime, Meline.
– Moi, encore plus fort.
– Et moi, plus que l’infini.

Elle me saute dans les bras et je dépose un baiser sur ses cheveux si doux.

Sans attendre, elle me fait un dernier sourire ravi puis s’élance à


l’extérieur. L’air froid mêlé à l’humidité des montagnes me frappe de plein
fouet. Je l’observe sautiller jusqu’au bout de notre allée perdue au milieu des
arbres. Le moteur du car scolaire ronronne déjà au loin. Je referme la porte,
serein.

Je n’ai plus peur.

8 h 22

Je me rends dans la verrière où je suis sûr de trouver celle que j’aime.

Effectivement, elle se tient à sa place habituelle, un petit bureau installé au


milieu des plantes vertes de Meline, face aux montagnes. Concentrée sur son
ordinateur portable, elle grignote le bout de son crayon de papier avec
application. Liz a décidé de faire de notre histoire un roman et a d’ailleurs
bientôt terminé. Un éditeur est même intéressé pour le publier, je suis fière
d’elle. Notre reconstruction est un succès.

J’approche puis embrasse sa nuque délicate.

– T’as pas oublié que ce soir on a mes parents à manger et que l’on doit
aller chercher Andrew dans l’après-midi ?
– Évidemment que non ! s’exclame-t-elle avec une moue offusquée. Pour
qui me prends-tu ?
– Pour mon petit poisson rouge préféré.
– Pfff… Je vais aller me mettre en cuisine d’ailleurs.
– Non. Je ne peux pas te laisser empoisonner toute la famille.
– Eh !
– Je plaisante… Mais tu as des choses importantes à finir ici. Alors, tu t’es
décidée pour ton pseudo d’écrivain ?
– Oui.
– Génial, enfin ! Et donc ?
– Tu sais, la première chose que j’ai faite quand je suis sortie de cet enfer,
c’est de retourner d’instinct auprès de la tombe de grand-père. Mes grands-
parents étaient tout pour moi, ils nous ont donné tout l’amour dont nous
manquions, Andy et moi. Mamya s’est battue longtemps pour nous retrouver
après notre disparition et je veux lui rendre hommage.
– Une très belle idée, mon cœur. Et ?

Elle relève la tête puis déclare alors avec fierté :


– Je serai donc Anna Wendell. Son prénom et son nom de jeune fille.

Je lui vole son crayon pour le poser plus loin puis prends son visage fin
entre mes mains. Dans ces superbes iris qui ont réussi l’exploit de faire
chavirer mon cœur, je vois à présent briller du bonheur. Un bonheur pur,
simple, lumineux, sans plus aucune trace de peur ou de doute.

Rien que pour cela, nos épreuves passées valent le coup.

ELLE vaut le coup.

– Je t’aime, murmuré-je, la gorge serrée par l’émotion, conscient de ma


chance.

Elle m’offre un sourire radieux qui fait apparaître ses mignonnes fossettes.
À cet instant, à mes yeux, elle est la plus belle chose de l’univers.

– Moi aussi, je t’aime, mon bûcheron adoré…

Dans un soupir, je m’empare de ses lèvres délicates et nous échangeons


alors un long baiser dans lequel je pourrais me perdre à jamais.

Liz… mon petit miracle.

FIN
Disponible :

Dark Love
Anna est douce, innocente et inexpérimentée. Et elle a décidé que ça devait
changer ! Entraînée par son amie Iris, libérée et sulfureuse, elle découvre les
amants, la volupté et le désir. Et si, pour guérir de ses blessures, il fallait se
brûler les ailes ?

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Dark Love
Découvrez Intense d'Alexane Tolley
INTENSE
Premiers chapitres du roman

ZLIE_001
« Les erreurs ne se regrettent pas, elles s’assument.
La peur ne se fuit pas, elle se surmonte.
L’amour ne se crie pas, il se prouve. »

Simone Veil
Prologue

Dix ans plus tôt

Ma tête heurte l’accoudoir éculé du canapé défraîchi. La gifle me fait


tomber car je ne m’y attendais pas. Comment celui qui représente mon tout
peut-il me faire ça ? Je vois trouble et un bruit sourd tempête dans mon
oreille gauche. J’entends vaguement les hurlements de mon homme qui me
traite de salope et d’ingrate. Pourquoi ? Comment ?

Mais qu’est-ce qu’il lui prend ?

Je réussis à me hisser sur l’assise du canapé sans penser aux divers fluides
qui sont venus au fil des années souiller ce meuble. Je n’en ai que faire à
l’instant présent. La seule chose à laquelle je pense est ma survie. La seule
question qui me hante est : « Vais-je m’en sortir ? » Recroquevillée en
position fœtale, je vois le si beau visage de mon amour, déformé par la haine,
m’invectiver :

– ALORS, ESPÈCE DE PETITE TRAÎNÉE, TU VAS M’ÉCOUTER


UNE BONNE FOIS POUR TOUTES ! C’EST MOI QUI T’AI FAITE ! ET
IL EST VENU, LE TEMPS DE REMBOURSER TA DETTE !

Je ne reconnais pas la voix qui implore celui pour qui j’ai tout quitté il y a
six ans, pourtant il me semble, dans le brouillard dû au choc, que c’est la
mienne.

– S’il te plaît, ne me force pas. Je ne veux être qu’à toi.


– Mais Sasha, je me fous de ce que tu veux. Je n’en ai rien à faire de qui te
saute. Tu es à moi et si je décide que demain, tu dois aller satisfaire un de
mes plus gros clients qui t’a expressément demandée, tu le feras !
Mon cuir chevelu manque de s’arracher lorsque le monstre que je ne
reconnais pas me prend par la queue de cheval, qu’il aime que je porte haute.
Il me traîne hors du canapé, lieu éphémère et incertain de retraite, et je tombe
lourdement sur le sol poussiéreux de son bureau. Il fut un temps où cette
pièce était mon havre de paix, un refuge quand j’avais terminé de me
produire sur la scène de sa boîte de nuit.

La première fois que Tony m’a emmenée à Paris, chez lui, il a été heureux
de me montrer où j’allais désormais travailler. Il m’a sortie de ma vie
monotone d’adolescente bordelaise et m’a offert tout ce dont je rêvais : vivre
de la danse. En tant que strip-teaseuse et gogo-danseuse dans son
établissement, Tony est fier de m’exhiber lors des soirées, de me produire
dans les cages des podiums de sa boîte, de parier sur moi pour le final de ses
revues. Ma réputation a désormais fait le tour de la capitale et le Kiff Club est
une adresse incontournable des nuits chaudes parisiennes. Des mâles en quête
de sensations fortes aux hommes esseulés, du comptable à la recherche du
grand frisson à l’homme d’affaires désabusé, on vient de tous les coins de
France pour me voir.

Après le spectacle, j’ai pris l’habitude de rejoindre mon homme dans ce


bureau qui en a vu de toutes les couleurs. Je sais qu’il me regarde toujours,
soit du fond de la salle soit sur les caméras qu’il dissimule dans un grand
placard, et j’étais heureuse de le rejoindre pour qu’il me félicite. La fierté que
je lisais sur son visage valait toutes les rétributions du monde et je n’en
demandais pas plus. De quinze ans mon aîné, il m’avait façonnée comme il le
souhaitait. J’étais satisfaite d’être sa compagne, sa muse, sa chose.

Mais ce soir, tout a basculé et ce bureau maudit est juste l’endroit de mon
calvaire. Mes fesses meurtries rebondissent encore et encore sur le sol. Tony
me relève lentement et met mes yeux à la hauteur des siens. Son haleine a un
relent de whisky. Mais je sais que je ne dois pas paraître écœurée. Sa réaction
serait pire. Il détache lentement les syllabes pour que j’imprime bien son
message.

– Demain, Sasha. Tu vas aller avec Luis à l’hôtel et tu seras livrée dans la
chambre de Samir à vingt heures précises. Tu feras exactement tout ce qu’il
te demande. Tu as compris ?
– Je ne peux pas, Tony, je gémis.

Je sais qu’en prononçant ces mots, je signe mon arrêt de mort mais je n’ai
pas d’autre choix. Je vois dans mon champ de vision son bras qui se lève et se
rabaisse presque instantanément. Ce que je n’ai pas vu, en revanche, c’est
qu’il n’a pas ouvert son poing. Et ce n’est pas une gifle qui s’abat sur ma
tempe, c’est son poing. Sans retenue. Lourd. Violent. Je sais que le liquide
chaud qui coule de ma lèvre est du sang. Je ne pense qu’à me protéger, moi et
mon ventre. Je me laisse tomber sur le sol.

– Mais c’est pas possible, je ne te demande pas de faire une partouze ! Je


te demande d’aller sucer un mec pour me rendre service ! Tu n’es vraiment
qu’une salope, une ingrate, une traînée, une pouffiasse…

Chaque insulte est ponctuée par un coup de pied. Il ne regarde pas et


frappe à l’aveugle. La seule chose à laquelle je pense est que je serai trop
esquintée demain pour pouvoir me présenter devant son client. Et j’arrive à
apprécier la raclée que Tony m’administre. C’est la première fois qu’il perd
les pédales ainsi. J’aurais peut-être pu l’écouter un peu plus lorsqu’il m’a
demandé d’aller rejoindre Samir. Il en a peut-être vraiment besoin. Il m’aime
et ne m’aurait pas vendue s’il n’était pas acculé. J’aurais peut-être pu faire
cela pour mon homme. Est-ce qu’il dit vrai ? Suis-je une ingrate ? Les
dernières forces en moi luttent contre ces pensées qui vont à l’encontre de
mes valeurs.

Tu n’as rien fait de mal, Sasha. Tu es là pour danser et ce n’est pas parce
que tu fais partie du monde de la nuit que tu es une pute. Tu assumes ton
métier mais tu assumes tes valeurs également. C’est ce que tu es. C’est ce qui
fait ta force. Ne le laisse pas t’enlever ça. Refuse.

– Regarde-toi, espèce de loque… tu me fais pitié. Si au moins tu avais


accepté des snifs à chaque fois que je te les ai proposés, tu serais tellement
shootée que je pourrai avoir un retour sur mon investissement. Mais
maintenant, il va falloir que je me trouve une autre gonzesse pour assurer le
rendez-vous de demain soir. Là, de toute façon, c’est foutu. Dans l’état où tu
es, même un mec qui sortirait de vingt ans de taule ne voudrait pas de toi !

C’est plus la haine, l’aigreur et la colère que ses propos qui me choquent.
Si j’appréciais pendant toutes ces années d’être sa chose, son trophée, je
refuse d’être une marchandise. Je suis à terre, dans tous les sens du terme
alors que cette nuit aurait dû être notre nuit. Alors que cette nuit, j’aurais dû
lui annoncer que je portais son enfant.

La vision troublée par les larmes et le sang, je regarde Mac et Luis, les
deux gardes du corps de Tony. Malgré la complicité que nous avons
développée au fil des années, ils n’interviennent pas. Loyaux envers leur
boss, ils refusent de se mouiller pour moi. Ils regardent devant eux comme si
je n’étais pas là.

– Lève-toi, espèce de conne.

Trop effrayée par sa réaction si je n’obtempère pas, je me hisse lentement


en m’aidant du mur. J’ai mal. Ma tête tourne mais je n’ai pas perdu
connaissance. Il aurait peut-être mieux valu.

– Putain, tu as vu à quoi tu ressembles ? En plus, tu vas me faire perdre du


fric car tu vas au moins mettre huit jours à te retaper et tu ne pourras pas te
produire. Luis !
– Oui, Tony ?
– Tu l’emmènes ! Je ne veux plus la voir pour le moment !
– Mais… tenté-je.
– Toi, tu fermes ta gueule. Je ne veux plus t’entendre jusqu’à nouvel ordre.
Mais dis-toi bien que notre petite discussion de ce soir n’est pas terminée.

Il est vital qu’il m’entende dix secondes alors je parle à toute vitesse, au
péril de ma vie.

– Est-ce que je peux quand même récupérer quelques affaires à


l’appartement ?

Tony me toise puis s’assoit à son bureau sans un regard. Il hoche


imperceptiblement la tête et me congédie d’un signe de la main. Je prends
cela pour un oui. Je quitte le bureau avec l’aide de Luis qui n’est peut-être pas
aussi indifférent qu’il y paraît puisqu’il me soutient contre lui en passant
maladroitement un bras autour de ma taille pour que je ne m’effondre pas.

Dans l’ascenseur qui monte dans le loft que j’occupais encore ce matin, le
poids de la gêne envahit l’espace. Je regarde Luis qui semble avoir un intérêt
tout particulier pour ses chaussures. Je ne sais pas pourquoi mais cela me fait
pouffer. Luis me regarde alors.

– Ça va aller, Sasha ?
– Oui, t’inquiète. Tu me laisses prendre une douche et me changer ?
– Bien sûr, mais ne traîne pas. Tony n’appréciera pas si tu restes trop
longtemps.
– Non, je fais vite. Juste le temps de reprendre forme humaine et de faire
un sac.
– OK.

Je traverse le grand hall d’entrée de l’appartement pour rejoindre l’escalier


design qui dessert notre chambre et les quelque huit autres pièces qui ont
accueilli nos amis de nombreuses fois, aussi vite que la douleur me le permet.
Combien d’entre eux vont être là pour moi maintenant ? Je parie sur zéro. Je
dois tourner la page. Il est temps de partir. La dernière promesse de Tony me
laisse penser qu’il ne va pas laisser passer cet affront et que ce sera pire la
prochaine fois. Il n’avait jamais levé la main sur moi jusqu’à aujourd’hui.
C’est la première fois mais ce sera la seule et unique. J’en fais le serment.
Alors que je m’apprête à gravir la première marche, Luis m’interpelle.

– Sasha ?
– Mmmm ?
– Ça va lui passer. Tony est tendu en ce moment mais il t’aime.
– Oui, Luis. Je sais.

Je le regarde longuement puis je monte à l’étage en me tenant aux murs. Je


me glisse rapidement sous la douche, fuyant les miroirs. L’eau chaude
dénoue délicieusement mes muscles endoloris. Heureusement, j’ai la chance
d’être très musclée grâce à l’entraînement intensif nécessaire à la pratique de
la danse. Enfin, si je peux qualifier de chance ce qui s’est déroulé ce soir.
Mais je dois reconnaître qu’une autre que moi aurait pu être beaucoup plus
amochée. Beaucoup plus amoindrie.

Après avoir enfilé un jean et un simple T-shirt, je fourre dans un sac de


sport quelques effets personnels indispensables. J’ouvre la porte pour écouter
où est Luis. Les bruits qui proviennent du rez-de-chaussée me laissent penser
qu’il est dans la cuisine en train de siroter une bière. Il semble être au
téléphone.

– Oui, boss. Je l’ai laissée se changer et je l’emmène.

Je suppose que Tony doit le presser de se débarrasser de moi au plus vite.

– Bien sûr, compte sur moi. Je te tiens au courant.

À pas de loup, je me faufile dans le bureau de Tony, au fond du couloir. Je


vais avoir besoin de liquide et je sais où ce connard planque son fric. Après la
stupeur, c’est l’adrénaline et la colère qui sont mon moteur. Je planque, sous
le double fond du sac, dix mille euros que je ponctionne dans le coffre. J’ai
juste le temps de rejoindre la chambre et de faire mine de fouiller dans le
dressing pour trouver un blouson quand Luis entre dans la chambre.

– Sasha ! Tu es prête ?
– Timing parfait !

J’essaie de paraître naturelle et abattue afin qu’il ne se doute de rien. Luis


a l’air embêté.

– Je suis désolé mais je dois regarder ce que tu as mis dans ton sac.
– Pas de souci, Luis, je comprends.

Pleine de bonne volonté, j’ouvre la fermeture Éclair. Je dois paraître au-


dessus de tout soupçon. Je sais inconsciemment que ce sera ma seule chance.

– Tiens, regarde. Je peux sortir ce que j’ai mis dedans si tu veux. J’ai juste
pris quelques fringues et des dessous ainsi que des affaires de toilette. Ah, et
puis mon chargeur de téléphone.

Luis jette un coup d’œil dans le sac et va pour fouiller parmi mes affaires.
Puis, après un coup d’œil dans ma direction, il secoue la tête et arrête son
geste.

– Allez, on y va.

Mon bluff a fonctionné.

– Où est-ce que tu m’emmènes ? lui demandé-je en respirant à nouveau.


– Où tu veux. Tony veut juste savoir où tu crèches.
– OK. Allons-y. Je vais bien trouver un hôtel.

Nous restons silencieux dans le SUV noir. Nous roulons pendant quelque
temps jusqu’à ce qu’une impulsion me fasse changer mes plans.

– Va vers Saint-Lazare, il y a toujours des hôtels vers les gares et puis


comme ça, je ne serai pas loin de la maison.
– Pas faux.

Luis m’accompagne jusqu’à l’accueil et donne son empreinte de carte


bleue pour payer la chambre. Le veilleur de nuit me regarde bizarrement mais
ne fait pas de commentaire sur mon état. Pourtant, je sens que ma paupière
est gonflée car j’ai du mal à ouvrir l’œil. Quant à l’étirement que je ressens à
chaque fois que je parle, il n’augure rien de bon pour mes lèvres.

Une fois que je suis installée dans la chambre, Luis reste prostré devant la
porte. J’ai peur qu’il ne reste avec moi. Cela foutrait en l’air tout ce à quoi
j’aspire désormais. J’ai donné le change jusqu’alors. Je dois continuer.

– Je suis épuisée Luis. Je te remercie… pour tout.

Je le sens qui hésite. Est-ce que Tony lui a demandé de me servir de


nounou pour la nuit ? Je retiens in extremis un soupir de soulagement lorsque
Luis hoche la tête.
– Je passerai te chercher demain, Sasha. Tiens-toi prête à dix heures. Ça va
aller ?
– Oui. Je suis exténuée et je pense qu’une bonne nuit de sommeil me fera
le plus grand bien.
– Profites-en pour réfléchir un peu à ce qui s’est passé ce soir, ma belle.
Tony n’est pas un mauvais mec, tu sais. C’est peut-être le moment pour toi de
prouver que tu mérites d’être sa femme.

Connard ! Et est-ce que lui mérite d’être mon mec ? Certainement pas,
d’après sa réaction de ce soir.

– OK. Tu as raison. Je vais y réfléchir. À demain, Luis.


– À demain, Sasha.

Une fois la porte fermée, je branche mon téléphone et m’étends sur le lit.
Je n’ai que quelques heures pour dormir. Sans défaire les draps, je
m’effondre et m’endors sur l’espoir ténu que demain sera un autre jour.

À quatre heures du matin, mon réveil me sort de la torpeur de la nuit.


Seulement trois petites heures de repos n’ont pas suffi mais il faudra que cela
fasse l’affaire. Pour aujourd’hui. Après un passage express dans la salle d’eau
exiguë de la chambre, je sors dans le couloir avec pour tout bagage un sac de
cuir qui contient ma vie, ce qui reste de ma vie. Je descends les escaliers afin
que la sonnerie de l’ascenseur n’alerte pas le gardien qui a dû être rémunéré
par Luis pour me surveiller. Je ne me fais aucune illusion. Je sais comment ils
fonctionnent. Une fois près du hall, je surveille les mouvements, j’écoute les
bruits. Un ronflement sonore me parvient de l’accueil. Aussi silencieusement
que possible, je sors de cet hôtel, je sors de ma vie. J’ai une pensée furtive
pour le pauvre veilleur de nuit qui devra répondre de mes actes demain. Mais
tant pis ! Il aurait pu m’aider, lui aussi.

J’arrive à attraper un taxi à quelques mètres de l’hôtel pour qu’il me


conduise gare du Nord. Je veille à payer ma course par carte bleue afin que
Tony puisse me pister. Puis je prends un billet pour Londres par l’Eurostar.
Départ à sept heures treize. Cela me laisse le temps de mettre ma fuite au
point. Je réserve également un hôtel tout proche de Saint-Pancras. Il est déjà
quatre heures quarante-cinq lorsque je termine à la gare du Nord.

Je paie ensuite en espèces les vrais trajets que je vais faire aujourd’hui. Je
m’engouffre dans le RER D, direction gare de Lyon. Je rentre chez moi.

Une fois installée dans le premier TGV du matin, je passe l’appel que je ne
pensais jamais passer. Il est presque six heures du matin et l’angoisse vrille
mes entrailles car j’ai parié gros en partant sur un coup de tête. Je ne sais pas
si j’aurai la force de trouver un plan B. J’ai agi sans réfléchir, dans l’urgence.
Je vais maintenant savoir si j’ai bien fait. Je vais maintenant savoir si ceux
que j’ai abandonnés il y a six ans seront là pour moi.

– Allô ?

Putain.

L’émotion me noue la gorge. Je ne savais pas que cette voix rocailleuse


me manquait autant. J’ai, au début de mon escapade, continué à avoir des
relations avec mes proches. Puis, la vie aidant, Tony aidant, j’ai peu à peu
coupé les ponts avec ma famille.

– Papa ?

Je m’inquiète de son silence. Et s’il ne voulait plus me parler ? Et s’il avait


banni sa fille, à jamais ?

– Allô ?
– Coralie ?
– Oui, papa. C’est moi. Je rentre.

Je l’entends soupirer, respirer. C’est un silence bienveillant qui


m’enveloppe. Les minutes s’égrènent. Nous restons simplement en ligne,
sans parler. Il me semble que c’est dans un reniflement qu’il me répond.

– Tu arrives à quelle heure ?


– À sept heures cinquante-six à la Part-Dieu.
– J’y serai.
Il raccroche sans autre formalité « et la tonalité me tire un sourire. Je
rentre à la maison. J’ai deux heures pour dormir avant d’entamer une
nouvelle vie. Confiante, je prends enfin le temps d’écouter mon corps. Et,
une main sur mon ventre que j’ai tenté de protéger des coups, il me vient une
chanson de Lynda Lemay…

« La femme chassait le souvenir robuste,


De son court voyage aux États-Unis,
Alors que germait dans son utérus,
Un truc de passage voué à l’oubli. »1

Je n’étais pas aux États-Unis, ce ne sera pas un truc de passage et je


n’oublierai jamais mais ces paroles font écho en moi. En m’endormant, je
fredonne cet air, confiante quant à mon avenir.

1 Référence à la chanson « Un truc de passage » de Lynda Lemay.


Chapitre 1

Il est sept heures du matin quand j’enfile mon jean. Je vérifie une dernière
fois que mon short et mon débardeur sont bien pliés au fond de mon sac de
sport. Mes guêtres sont également rangées. Je suis fin prête. Je n’ai plus qu’à
mettre ma bouteille d’eau et une pomme pour le petit creux de dix heures et
je pourrai démarrer ma journée.

Je vérifie une dernière fois mon agenda. Je vais avoir près de deux heures
pour m’échauffer et mettre au point une chorégraphie que j’enseignerai à mes
troisième année. À dix heures, j’ai mon premier groupe de filles. Puis à midi
trente, j’aurai juste le temps de faire un saut à l’épicerie du coin pour
m’acheter une salade avant d’enchaîner avec deux cours particuliers, dont
une jeune femme qui a un vrai potentiel. À seize heures, j’ai un cours
collectif et je ne devrais par terminer ma journée trop tard.

Cela fait maintenant sept ans que j’officie à Miribel, au centre culturel
L’Allegro, comme prof de pole dance. Ce n’est qu’à une vingtaine de
minutes de chez moi et, sur le trajet, il y a un lieu essentiel, l’appartement de
Christian et Christine, mes deux meilleurs amis et accessoirement parrain et
marraine de Lucas, l’amour de ma vie, mon fils.

Après deux ou trois ans à galérer, vivant chez mes parents et faisant
quelques interventions en tant que danseuse dans différents spectacles pour
des associations, j’ai eu l’opportunité d’investir ce lieu de rêve en tant
qu’artiste en résidence. Ce qui devait durer six mois dure depuis sept ans.
Mes performances ont eu tellement de succès que la directrice de l’époque et
l’élue à la culture de la ville m’ont proposé de m’installer pour un loyer très
modéré. Cette opportunité m’a permis de prendre mon envol et de devenir
indépendante.

À mon retour de Paris, j’étais fracassée physiquement mais je voulais


m’en sortir à tout prix. Mes parents m’ont accueillie comme seuls savent le
faire les parents et ne m’ont jamais trop posé de questions sur ce que j’avais
vécu durant les six ans de mon escapade. De mon côté, je ne leur ai dévoilé
que le minimum. J’avais trop honte. Lorsqu’ils ont vu que j’esquivais
systématiquement leurs interrogations, ils ont respecté mon choix et le temps
a fait son œuvre. Mais il fallait que je rebondisse et je devais également créer
un foyer pour mon fils qui grandissait. Il n’a pas conservé de vrais souvenirs
de ces deux premières années dans la maison de mes parents, si ce n’est un
lien très fort avec eux.

C’est d’ailleurs mon petit homme qui me sort de la torpeur dans laquelle
m’ont plongée les souvenirs de mes débuts dans ma ville natale.

– Maman ? On part à quelle heure ?


– D’ici une bonne demi-heure, pourquoi ?
– J’avais envie d’un chocolat chaud et je voulais savoir si tu pouvais m’en
préparer un ?
– Mais demandé comme ça, comment veux-tu que je te le refuse ?
– Parce que tu m’aimes ?
– Plus que tout !
– Plus haut que le ciel ?
– Plus haut que l’univers tout entier !
– Ce n’est pas possible, il n’y a rien de plus haut que l’univers.
– Si, le cœur d’une maman.

Je jette mon sac dans l’entrée, là où je penserai à le prendre, et prends mon


fils dans mes bras tout en le chatouillant juste sous les côtes, à l’endroit précis
où je sais qu’il va se tortiller pour m’échapper.

– Non, Maman, arrête. Tu vas me décoiffer !


– Oh mais désolée, jeune Casanova. Je ne voudrais pas être responsable de
la déception de toutes les filles de l’école.
– Mamaaaaaan !
– Quoi ?
– Tu sais bien que j’aime pas quand tu parles de ça !
– Quoi, ça ? fais-je innocemment.
– Ben, quand tu parles des filles. Je veux juste être beau… pour moi !
– Ah, d’accord. Désolée, Casan… euh, Lucas.

Je pouffe devant la mine déconfite de mon fils. Je pense être un peu


partiale mais c’est le plus beau petit garçon de la terre. Ses cheveux noir
corbeau sont un peu trop longs mais il refuse que je les coupe. Il les plaque en
arrière avec beaucoup trop de gel, ce qui lui donne un air de jeune mafioso. Il
aime être bien habillé et ce matin, sa chemise bleu clair et son jean denim le
font paraître bien plus âgé que ses 9 ans. Il a des baskets noires et son petit
blouson de frimeur viendra parfaire sa panoplie de tombeur dès que nous
aurons quitté l’appartement. Sa besace jetée sur l’épaule, il fera couler des
larmes dans quelques années mais pour le moment, il demeure mon bébé,
même si je ne le lui dis pas afin de ne pas froisser son ego déjà bien affirmé.
Ses yeux d’encre se feront de plus en plus intenses au fil des années mais, à
l’instant, ils pétillent encore d’une lueur enfantine.

– Bon, ton chocolat, mug ou bol ?


– Le mug cheval, s’il te plaît.
– À vos ordres, jeune homme !
– Je dors toujours chez parrain et marraine ce soir ?
– Oui pourquoi ? Tu as un souci ?
– Non, non. J’aime bien aller chez eux. Surtout depuis que marraine attend
un bébé. C’est super car elle est souvent fatiguée et on fait des câlins.
– Lucas ! Tu es en train de me dire que tu es heureux que ta marraine soit
crevée ? m’offusqué-je.

Je regarde mon fils avec une tête horrifiée. Même s’il a compris que je
plaisantais, il n’en devient pas moins blême. Sa peau mate, résultat d’un
étrange métissage entre ses origines paternelles portugaises, et les miennes,
extrême-orientales, ne rougit que rarement. Mais lorsqu’il est gêné, il blêmit.

– Non, non… C’est embêtant qu’elle soit fatiguée… je voulais dire…


enfin, tu sais…
– Oui, je sais, mon chéri. Je plaisante. Je sais bien que tu ne te réjouirais
jamais que Christine soit fatiguée. Mais tu vois comme il est important de
bien choisir ses mots lorsque l’on parle.
– Oui, Maman, excuse-moi.
– Nous sommes entre nous et cela ne porte pas à conséquence car tu peux
tout dire à ta vieille mère mais lorsque tu seras un homme…
– Maman, je suis déjà un homme !
– Quand tu seras un homme adulte, il sera essentiel que tu fasses attention
à tes paroles. Elles peuvent blesser plus violemment qu’un coup.

Et j’en sais quelque chose !

– Je sais, Maman.
– Tu veux que je vérifie ton sac ? Tu as pris tout ce dont tu as besoin chez
le « double Chris » ?

La gêne est passée et mon fils éclate de rire. Il adore lorsque j’appelle mes
amis ainsi. C’était facile, aussi ! Quelle idée lorsqu’on s’appelle Christine de
se maquer avec un mec qui s’appelle Christian. Cela devrait être interdit et
une cause de séparation. Ce sujet récurrent de plaisanterie détend
définitivement l’atmosphère qui ne reste d’ailleurs jamais vraiment tendue
avec Lucas. Mon fils ne sait pas bouder !

– Maman, j’ai plus 5 ans. C’est bon. Je suis assez grand pour mettre mes
affaires pour demain dans mon sac. Avant que tu me demandes, j’ai pris mes
cours aussi, me dit-il avec ses yeux rieurs, en me tirant une langue toute
chocolatée.
– Et ton pyjama ? Et ta brosse à dents ?
– Tu sais bien que j’ai des affaires chez marraine !
– Et ta culotte ? Et tes…
– Arrête, Maman ! Tu as mangé un clown, ce matin ?
– Dis donc, jeune homme, on ne parle pas comme ça à sa mère !
– Et si…
– Allez, dépêche-toi de terminer ton pain au lait sinon on va être vraiment
en retard.

Pendant que Lucas va chercher son sac dans sa chambre, je pose un regard
attendri sur notre environnement. Tout, dans cet appartement, prouve qu’une
famille heureuse vit ici. Même si cette famille n’a que deux personnes !
Si Lucas n’a pas eu son mot à dire pour ma chambre qui est tout en
camaïeu de gris et violet, pour le reste, nous nous sommes partagé les
arrangements au fil des années. J’ai tenté de refréner ses délires de décorateur
en herbe dans le salon, qui reste sobre, malgré le coin jeux vidéo très très très
fourni et les coussins flashy qui sont plus souvent par terre que sur l’assise.
La cuisine est en revanche le parfait reflet de nos deux caractères.
Fonctionnelle et pratique, équipée et agencée avec rigueur afin d’optimiser
les gestes, elle explose de couleurs par ailleurs. De nombreux magnets,
résultats de plusieurs collections entamées mais jamais finies, décorent le
réfrigérateur. Les spatules, cuillères et autres ustensiles sont en silicone de
teintes improbables. La corbeille de fruits qui trône sur le plan de travail est
d’un rouge pétant alors que les sets de table représentent les animaux de la
ferme en dessins naïfs où l’orange, le jaune et le vert dominent. Oui, je peux
dire que l’appartement pétille. Ikea et Pylones sont nos magasins favoris.

Je vérifie une dernière fois avant de partir pour la journée que les fenêtres
sont correctement fermées et que je n’ai rien oublié. Tout a l’air en ordre.
Lucas arrive et nous prenons tous les deux l’ascenseur jusqu’au parking.
Même si je sais que c’est inutile, je jette un dernier coup d’œil, à son insu, sur
ce qu’il porte. Tout va bien de ce côté-là. Une fois mon Opel Corsa engagée
dans la circulation, Lucas coupe la radio et me demande :

– Tu poses mon sac chez marraine ?


– Je ne vais pas avoir le temps, mon chéri.
– Ah, merde…
– Lucas !
– Désolé, Maman. Ah, mince ! C’est galère quand je le garde avec moi
toute la journée.

Je regarde l’heure. Il est déjà sept heures quarante-cinq. En même temps,


je ne suis pas vraiment pressée puisque mon cours ne commence qu’à dix
heures. J’aurai juste un peu moins de temps pour m’entraîner.

– Allez, champion, laisse-le-moi ! Je passerai vite fait vers Chris !


– T’es la meilleure, Maman ! dit-il avec sa petite voix qui me fait fondre
– « T’es la meilleure, Maman », le singé-je. Oh, toi ! Si je t’aimais pas
tant !
– Parce que tu m’aimes ?
– Plus que tout !
– Plus haut que le ciel ?
– Plus haut que l’univers tout entier !
– Ce n’est pas possible, il n’y a rien de plus haut que l’univers.
– Si, le cœur d’une maman.

C’est en finissant notre petit rituel que nous arrivons devant l’école de
Lucas. Avec un petit salut, il rejoint ses copains derrière le portail. Pas de
bisous, juste un signe ! Il est vrai que je ne suis que sa mère et ça craint si les
copains le voient m’embrasser !

Je ris toute seule en me disant que ce n’est que le début puisque l’an
prochain, il va entrer au collège avec un an d’avance et qu’il ne sera plus tout
à fait mon petit garçon. J’en profite pour envoyer un texto à mon amie
d’enfance.

[Réveillée, la marmotte ?]

[À l’instant ! Un souci pour ce soir ?]

[Non, au contraire. Un petit garçon en détresse


m’a juste demandé de faire coursier !
Je peux passer déposer son sac ?]

[OK. Je te fais couler un kf ?]

[Sacrilège ! Thé vert, stp]

[Oki. À toute]

Je démarre en direction de chez Christine. Finalement, ce n’est pas si


grave si je prends un peu de temps. J’ai juste deux ou trois enchaînements à
vérifier pour finaliser la chorégraphie que j’ai en tête. Je ferai un
échauffement minimal et la répétition avant mon groupe fera le reste. Ce
n’est pas comme si je ne faisais pas entre six et sept heures de danse tous les
jours.

Je pouffe devant l’abandon de mes bonnes résolutions. Cela ne me


ressemble pas car j’ai un programme drastique depuis de si nombreuses
années que c’est devenu un mode de vie, tant alimentaire que physique. Mais
une fois n’est pas coutume ! Et aujourd’hui, je suis de bonne humeur car
Guillaume rentre ce soir après un déplacement d’une semaine. Guillaume,
c’est mon amoureux. Enfin, c’est l’homme que je vois depuis maintenant six
mois. Il a été assez persévérant pour fêler ma carapace et je le laisse
s’installer petit à petit dans ma vie.

Mon expérience de jeunesse est derrière moi. Et finalement, c’est bien ce


que c’était : une expérience de jeunesse. Enfin, une erreur de jeunesse !
Amère ? Non. Blasée ? Non. Méfiante ? Un tantinet ! En réalité, j’ai gagné en
sagesse et en joie de vivre puisque mon épisode parisien m’a permis d’avoir
le plus bel enfant du monde qui fait de ma vie un tourbillon de bonheur au
quotidien. Tony a abusé de ma crédulité et de mon inexpérience. J’ai cru en
ses boniments. J’ai cru en la vie facile qu’il me promettait. Mais je sais que
tous les hommes ne sont pas comme ça et, après quelques aventures sans
lendemain, il est temps pour moi de me donner une autre chance. Tony n’était
tout simplement pas le bon. Mais tout cela est très loin désormais et je
continue ma vie avec mon petit bonhomme.

Je suis encore en train de penser au retour de mon amoureux lorsque


j’arrive chez Christine. Je ne peux pas encore l’appeler mon homme. C’est
trop tôt. C’est trop définitif. Tony était mon homme et pour ce que cela a
donné… Mon amoureux, c’est doux. C’est limite mièvre mais ça fait du bien.

Je me gare dans le parking de la résidence pour aller rejoindre mon amie et


déguster le nectar de thé vert auquel je suis addict. Je monte ses trois étages
en courant. Ce sera toujours cela de gagné pour mon échauffement.
Chapitre 2

Il est plus de dix-huit heures lorsque j’arrive, enfin, à mon appartement.


J’ai mis presque trois quarts d’heure pour revenir de la salle de pole.
Hallucinant ! La circulation devient vraiment infernale et le périphérique était
complètement bouché, ce soir. Il faut dire qu’avec les ponts du mois de mai,
les gens posent leurs RTT et partent facilement en week-end. Le vendredi
soir, c’est juste épouvantable. Il faudra que je réfléchisse l’an prochain pour
terminer ma semaine le vendredi midi. Cela risque d’être compliqué car j’ai
de plus en plus de demandes et j’ajoute plus de créneaux horaires que je n’en
enlève. Mais Lucas devient grand et il pourra, peut-être, être un peu plus
autonome l’an prochain. Je pourrai ajouter un cours ou deux en soirée.

Mais je verrai cela plus tard car Guillaume doit arriver vers dix-neuf
heures et je n’ai pas une minute à perdre. Je jette mes affaires dans la
corbeille de linge sale et range mon sac dans le placard de ma chambre. Une
longue douche chaude, c’est juste ce dont j’ai besoin. Ma dernière élève est
très douée mais également très demandeuse. J’ai dû faire et refaire plusieurs
figures qui, en fin de journée et a fortiori de semaine, ont un peu meurtri mes
obliques. J’ai rarement rencontré un tel niveau d’exigence chez quelqu’un.
Enfin si, chez moi… Mais c’était de la danse classique et j’avais à l’époque
une autre perspective de carrière même si je suis très satisfaite de celle que je
mène actuellement. Mon métier et mes conditions de travail me permettent
d’avoir un salaire très confortable. N’ayant pas de gros besoins et Lucas
n’étant pas très exigeant, enfin pour le moment, j’ai un petit pécule de côté
qui me rassure.

La douche est effectivement salvatrice. Elle détend mes muscles endoloris.


Je termine mon rituel en coupant l’eau chaude et en passant le pommeau de
bas en haut sur mes jambes. L’eau glacée me donne un coup de fouet et un
regain d’énergie. C’est également très bon pour la tonicité de la peau, élément
essentiel dans mon métier.
Une fois séchée, hydratée, talquée, je m’habille d’une robe crème qui
rehausse mon teint olive. Je veux mettre le quart d’heure qui me reste à profit
pour me faire belle et désirable. Sa coupe parfaite et son tissu fluide mettent
mes hanches fines en valeur. Je tourne lentement devant la glace. De profil,
son décolleté plongeant fait ressortir mes seins qui ont une ampleur en
adéquation avec ma silhouette. Après des années de danse classique, j’avais
une poitrine minimaliste. C’est en commençant ma carrière de strip-teaseuse
que j’ai dû la faire refaire. Une décision de Tony car une gogo-danseuse plate
ne fait pas beaucoup d’effet, ce qui est dommageable pour les affaires. Mais
le travail d’orfèvre réalisé par le professeur suisse qui s’est occupé de la
chirurgie est si exceptionnel que j’arrive à oublier qu’ils ne sont pas
complètement à moi.

J’applique un maquillage léger sur mon visage en prenant tout


particulièrement soin de mes yeux en amande. Après un dernier coup d’œil,
je suis satisfaite du résultat. Je regarde ma chambre. Pleine d’espoir, j’ai
changé les draps ce matin. Tout est en ordre. J’ai juste le temps de mettre
quelques gouttes de parfum derrière mes oreilles puis la sonnette retentit.
Guillaume est arrivé.

Je me dépêche d’aller ouvrir afin de débuter une soirée lourde de


promesses après une semaine de travail bien chargée.

– Salut, toi !

Dès que j’ouvre la porte, Guillaume me prend dans ses bras et m’embrasse
légèrement. Je bénis le ciel de ne pas avoir eu le temps de mettre mes
escarpins car j’oublie toujours qu’il est à peine plus grand que moi. Comme
je suis pieds nus, il se penche un tout petit peu mais cela suffit pour que je me
love contre son torse.

La première fois que j’ai vu Guillaume, c’était à L’Allegro. Il venait


démarcher le directeur car il est commercial indépendant et travaille pour
plusieurs sociétés. Il me semble qu’il venait lui proposer des prestations
d’impression. Dans un premier temps, il m’a laissée un peu indifférente. Ce
n’était qu’un mec brun, un peu imposant avec son mètre quatre-vingt et son
costume bien coupé. Il dégageait une certaine classe et un brin de suffisance.
Nous nous sommes juste croisés.

Il est ensuite venu régulièrement et nous avons fait connaissance. Dès qu’il
a appris que j’avais un fils, il m’a apporté régulièrement des petits cadeaux
pour Lucas : un ballon de foot publicitaire, des bracelets colorés en silicone,
des jeux de cartes, des fleurs, aussi, pour moi. Guillaume est toujours très
poli, très respectueux. Il m’a ensuite invitée à boire un verre. Un soir. Puis un
autre. De fil en aiguille, je me suis mise à attendre sa venue, comme une
habitude. J’ai finalement craqué pour sa gentillesse.

Ce n’est pas toujours évident car son métier le contraint à partir


régulièrement en déplacement. Presque chaque semaine, il part un jour ou
deux, quand ce n’est pas la semaine complète. Cela permet également à notre
embryon de couple de conserver une certaine liberté tout en avançant à petits
pas.

– Je suis trop contente que tu sois là. Tu m’as manqué.


– Dure semaine ?
– Oui. Non. Enfin, pas spécialement mais c’est bientôt la fin de l’année et
ma vieille carcasse encaisse de moins en moins les entraînements intensifs.
– Tu es superbe, ma chérie. Je suis sûr que tu n’en penses pas un mot.
– C’est vrai. À 35 ans, je ne suis pas complètement foutue pour la danse,
en tant que prof.
– Quoi ? Mademoiselle, vous n’avez pas 35 ans. Je ne vous crois pas…
– Tu es bête ! Allez, viens vite t’installer. Je n’ai pas eu le temps de
préparer quoi que ce soit ! Je t’attendais pour commander. Chinois ? Pizza ?
Grec ?
– Comme tu veux. Prends ce qui convient à ton régime d’athlète.
– C’est trop gentil…

Je me décide pour des sushis, nettement moins caloriques que tout ce que
l’on trouve en livraison à domicile. En attendant, je me sers un grand verre
d’eau pétillante, avec une rondelle de citron vert afin de ne pas bouder mon
plaisir, et prépare une bière pour Guillaume.
Je suis détendue et j’apprécie que la soirée débute ainsi.

Dès l’arrivée de la livraison, nous nous installons confortablement sur le


canapé. Les coussins colorés ont rejoint leur place habituelle, le sol. Les
makis et autres sashimis sont délicieux. Un silence religieux s’installe.
Guillaume me surprend en me faisant manger. Ses longs doigts manucurés
introduisent les petites bouchées nappées de sauce soja entre mes lèvres.
C’est torride et inattendu et m’amène des tas d’images licencieuses. J’espère
que cela signifie qu’il restera, enfin, pour la nuit.

Le repas terminé, Guillaume me raconte sa semaine de travail. Nous ne


sommes pas encore assez proches pour qu’il m’appelle tous les soirs et
seulement quelques textos viennent ponctuer ses déplacements. Maintenant
que j’ai pris la décision de le laisser entrer dans ma vie, j’aimerais que nous
passions à la vitesse supérieure, mais il préfère que nous prenions notre temps
et veut me laisser souffler. Il est vrai que les retrouvailles n’en sont que plus
intéressantes et que nous avons des tas de choses à nous dire. Mais je n’ai
jamais passé le cap de lui raconter mon histoire. Enfin, pas tout. Il ne m’a rien
demandé non plus. Mon métier ne semble pas le déranger alors que, souvent,
les hommes s’imaginent avoir affaire à une fille facile simplement parce que
j’enseigne la pole dance.

Je le sens détendu. Il m’explique avoir approché quelques grosses


associations, dont une qui dispose de budgets de mécénat conséquents. Il a
bon espoir que cela débouche sur une grosse commande de dossards pour une
course humanitaire avec plus de trois mille participants. Je suis heureuse pour
lui.

En retour, je lui raconte quelques anecdotes sur mes derniers cours. Il


s’intéresse vraiment à ce que je fais et prend toujours en considération mes
ressentis. Il me pose des questions. S’inquiète quelquefois. Me conseille,
souvent.

Ces échanges adultes sont une réelle découverte pour moi et je me range à
son avis : s’il veut que nous nous découvrions encore un peu avant d’aller
plus loin, je respecte son choix. Mon téléphone sonne alors que nous sommes
en train de nous installer pour regarder une série sur Netflix.

– Désolée, c’est ma mère. Cela ne t’ennuie pas si je réponds ?


– Bien sûr que non, ma chérie, vas-y. Je cherche un truc qui pourrait te
plaire.
– Merci. Tu es un ange.

Très souvent, j’ai envie de prononcer les mots fatidiques mais je n’ose pas
encore. Les « je t’aime » attendront encore un peu.

– Allô ?
– Salut, ma puce, c’est Maman.
– Oui, Maman, je sais. Ton numéro s’affiche sur mon téléphone.
– Oh. Tu m’embêtes ! Tu sais que je ne suis pas née avec toutes ces
technologies. Arrête de te moquer, rit ma mère.
– Comment vas-tu, Maman ?
– Ça va, ma puce, ça va. Je t’appelle pour voir si tu es disponible
dimanche ? Tu pourrais venir manger à la maison. Cela fait longtemps que
nous ne vous avons pas vus, Lucas et toi.
– Mmmmm. Au moins deux semaines !
– C’est long, deux semaines !
– OK, Maman. Je m’arrange et on sera là.
– Super ! Toute la famille sera réunie.
– Ah ! Gaëlle sera de la partie ?
– Oui. Elle rentre d’un déplacement en Chine et elle nous a appelés pour
passer nous voir samedi soir. Elle va rester jusqu’à dimanche. Je me suis dit
que ce serait une bonne occasion de se voir.
– Ouais. Super !
– Oh ! Coralie ! Ne réagis pas comme cela avec ta sœur. Vous êtes
différentes mais elle t’aime, tu le sais.
– Un chasseur aussi dit aimer les animaux, et pourtant, il les flingue…
– Allez, ma puce ! Cela me ferait tellement plaisir.
– D’accord, Maman. On viendra…

Je sens que Guillaume ne me lâche pas du regard. Je n’ai pas quitté le


salon pour prendre l’appel de ma mère car je n’ai rien à lui cacher. Je ne sais
pas si c’est une impulsion amoureuse ou vengeresse mais je m’entends
annoncer à ma mère :

– Mais nous serons trois. Puisque nous réunissons la famille, autant que je
vous présente mon petit ami.
– Oh, mais avec plaisir ! Oh, ce que je suis heureuse, ma puce. On vous
attend donc tous les trois vers midi. Ou midi trente. Comme tu veux.
– Bonne soirée, Maman. Fais des bisous à Papa.
– Bonne soirée, ma puce.

Je raccroche, le sourire aux lèvres. Ma mère est une parfaite combinaison


de cultures. Née au Vietnam en mille neuf cent soixante-deux d’un moment
d’égarement malvenu entre un GI et une autochtone, elle a vécu dans une
ferme retirée, presque séquestrée par ses grands-parents qui n’acceptaient pas
la situation honteuse dans laquelle leur fille, ma grand-mère, avait mis leur
famille. C’est d’ailleurs de là qu’elle tire son prénom, Bian, qui signifie
« secrète, cachée ». Elle a tiré de ses premières années une joie de vivre
inépuisable, s’enchantant de chaque petit plaisir, s’accommodant de chaque
situation.

Son salut a été mon père. Jeune diplômé en ethnologie, il avait choisi
comme sujet de thèse les conséquences des guerres sur les ethnies locales.
Thème prémonitoire. Il a donc effectué un périple à travers le Vietnam pour
aller à la rencontre des populations locales. C’est là qu’il a rencontré ma
mère. Mon arrière-grand-père était mort quelques années auparavant et il n’a
pas été difficile de convaincre mon arrière-grand-mère d’autoriser sa petite-
fille à partir. C’était l’objet de la honte qui disparaissait. Une sacrée aubaine.
Ma mère avait tout juste 20 ans et mon père 22. Dès lors, ma mère a tout fait
pour s’intégrer à la culture française sans pour autant renier ses origines,
qu’elle affiche avec honneur et fierté. Comme le dit souvent mon père, elle a
bouffé la vie, à cette époque. Et, pour ma part, je pense qu’elle continue à la
bouffer.

Après avoir raccroché, je relève les yeux vers Guillaume qui s’est
subitement renfrogné mais qui, toujours gentil, me demande doucement :
– Coralie ? Est-ce que tu viens de dire à ta mère que tu m’invitais à votre
dîner familial de dimanche ?
– Oups ! Je me suis un peu laissée emporter. Tu veux bien ?
– Mais, Coralie, c’est une étape importante. Nous aurions dû en parler
avant. Tu ne crois pas ?
– Oui, je sais. Mais quand Maman m’a dit qu’il y aurait ma sœur, j’ai eu
comme une impulsion. Je suis désolée, Guillaume. En même temps, cela fait
six mois que nous nous voyons, il serait peut-être temps que…
– Tu sais ce que j’en pense, ma chérie ? Nous en avons déjà parlé. Les
gens vont trop vite maintenant et tu as vu où cela mène. Il n’y a jamais eu
autant de divorces. C’est important que nous nous connaissions mieux. Que
nous nous fréquentions avant de…
– Ce serait un bon moyen pour toi de mieux me connaître. Mes parents
sont essentiels dans ma vie. Dis oui, s’il te plaît…

Je regarde Guillaume qui reste muet. J’espère vraiment qu’il va accepter


car ce serait un grand pas de franchi. Je lui ai déjà tendu la perche en lui
présentant Lucas il y a quelques semaines. Et même si l’expérience n’a pas
été franchement concluante, je ne veux pas baisser les bras.

Guillaume m’a courtisée comme dans l’ancien temps. J’aime sa réserve


surannée. J’aime le respect avec lequel il me traite. Je ne suis pas un coup
d’un soir. Je sais que je suis importante pour lui. Quand il pose les yeux sur
moi, je sais qu’il apprécie ce qu’il voit. Je sais qu’il me désire. Et pourtant,
même quand il dort chez moi, ce qui est arrivé deux ou trois fois lorsqu’il
avait trop bu pour prendre le volant, il reste chaste. Quelques baisers,
quelques caresses. Juste ça. Il est de la vieille école. Ça me surprend. Ça
m’amuse. Ça me perturbe aussi, un peu.

– Bon, d’accord. Mais je ne veux pas que cela soit trop officiel, tu
comprends ? Nous devons continuer à nous découvrir, apprendre à nous
connaître, à nous apprécier.
– Ne t’inquiète pas. Mes parents sont vraiment cool. Tu n’auras ni
discussion gênante avec mon père sur ce qu’il t’infligerait si tu faisais du mal
à sa fille, ni l’obligation de me demander en mariage lundi matin.
– Pourquoi tu me dis ça ? Ton père ne se soucie pas de toi ?
Voilà le Guillaume que je connais. Inquiet et attentif. Je pouffe.

– Oh non, je n’ai jamais eu de souci avec mon père. Il m’aime infiniment


mais c’est un doux rêveur. Il est professeur d’université et sa famille proche
est un plus grand mystère pour lui que les populations les plus reculées du
globe.
– Ah, bon. Je me suis inquiété, tout d’un coup. Je serais vraiment très
heureux de t’accompagner même si c’est pour te servir de faire-valoir par
rapport à ta sœur, me dit-il avec un clin d’œil.
– Tu ne vas pas penser ça ! C’est faux… Je suis vraiment contente de te
présenter à ma famille, sache-le.
– Je te taquinais, Coralie. Et même si c’était vrai, cela ne me dérangerait
pas. Je suis là pour toi.

Après avoir finalement regardé un documentaire sur la faune sous-marine,


nous nous endormons, chastement lovés l’un contre l’autre.

Découvrez la suite,
dans l'intégrale du roman.
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Coralie jongle entre son studio de pole dance, ses obligations de mère
célibataire et les dîners-sushis chez ses meilleurs amis.
Il reste peu de temps dans sa vie pour la romance, mais ce n’est pas plus mal :
la passion lui a déjà fait tout perdre une fois. Elle apprécie désormais sa vie
posée et sans surprises ! Jusqu’au jour où un ennemi invisible commence à
perturber son quotidien : Coralie reçoit des appels angoissants, des cadeaux
glaçants, son studio est ravagé… Maël, inspecteur de police, débarque alors
dans sa vie comme une tornade. Il est intense, sexy, intelligent et semble
décidé à abattre toutes les défenses de la jeune femme.
Coralie acceptera-t-elle de lui succomber ? Ou le fuira-t-elle ? Elle a tout à
perdre, mais aussi peut-être tout à gagner.

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© Edisource, 100 rue Petit, 75019 Paris

Avril 2019

ISBN 9791025746394
ZJER_001