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Philippe Panerai – La grande echelle et les outils du projet urbain (in F

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Philippe Panerai – La grande echelle et les outils du projet urbain (in French)

Architect and urban-planner, PHILIPPE PANERAI – Grand Prix National de l’Urbanisme 1999 –practices in Paris. He has taught in several schools of architecture in France (Versailles, Paris- Belleville, Paris-Villemin, Paris-Malaquais) and at the French Institute of Urban Planning. He established and headed the research laboratory for Architectural and Urban History (LADRAHAUS). He is also Fellow of the Institute for Urban Design, New York. He carried out projects, expertises and studies and lectured in Europe, Africa, South America, Canada, United States, China, Taiwan. Philippe Panerai published numerous books such as: Formes Urbaines-de l’\lot à la barre,1977, with J. Castex si J-Ch. Depaule, Eléments d’analyse urbaine,1980, with J-Ch. Depaule si M. Demorgon, Projet urbain,1999, with D. Mangin.

La grande echelle et les outils du projet urbain

a. Trames et maillages

Introduction

La situation culturelle entraînée par la mondialisation devrait changer notre manière d’aborder le projet urbain et les références que nous utilisons. La mondialisation permet de disposer d’un ensemble d’outils intellectuels puisant d’une manière égale dans différentes expériences qui se déroulent simultanément dans les grandes villes du monde, et en même temps d’utiliser les références et les méthodes des périodes antérieures à condition de les re-lire à la lumière de nos questions actuelles.

Cette situation d’ouverture est la condition d’une relecture de l’histoire des villes longtemps dominée par les pays industrialisés à partir de la fin du XVIII° siècle. Domination qui a mis en vedette successivement les grandes villes européennes et américaines. Londres en premier puis Paris, Vienne, Berlin ou Barcelone ont été les modèles de la grande ville du XIX° siècle. New York et Chicago incarnent la ville moderne de la première moitié du XX° siècle, avant que ne leur succèdent Los Angeles, Miami, Houston ou Dallas. Tokyo et les grandes villes du Japon ont marqué le premier signe d’une ouverture vers l’Asie. Les recompositions de l’économie mondiale et des pôles géopolitiques ont fait émerger les villes du Golfe: Abu Dhabi et Dubaï et ceux de la mer de Chine:

Hong-Kong, Singapour, Guangzhou, Shanghaï. Le choix de Pékin pour les Jeux Olympiques marque ce déplacement.

Dans la compétition pour faire partie des villes-monde, le projet urbain joue un triple rôle. Technique, il permet à de grandes agglomérations qui ont dépassé 10 Mh de «fonctionner», c’est-à-dire de disposer des logements, des moyens de transport, des équipements de formation, de culture et de loisirs et des infrastructures d’eau, d’énergie et d’assainissement pour permettre et accompagner le développement économique. Social, il améliore les conditions de vie et participe à une redistribution des richesses produites par le développement économique. Symbolique enfin, il permet aux villes d’affirmer leur image, instaure un dialogue entre elles et participe à leur stratégie de communication qui est devenu indispensable au développement économique.

1. Court terme / long terme

1.1. Une connaissance imparfaite et hétérogène

Deux différences essentielles entre le projet urbain et le projet d’édifice doivent être soulignées au préalable afin d’éclairer le choix des outils proposés.

La première différence est évidente, il s’agit d’une question de taille: le projet urbain est un projet de grande dimension. Et même si des bâtiments isolés ou de grandes compositions architecturales (aéroports, usines, universités) atteignent plusieurs kilomètres carrés et organisent des territoires aussi vastes que des morceaux de ville, ce n’est qu’une petite part du travail. Les grands bâtiments ont des dimensions de petits projets urbains, l’éventail de l’architecture des édifices s’arrête là où commencent les échelles du projet urbain.

La deuxième différence est plus fondamentale, c’est une question de nature. Le projet d’édifice consiste à passer d’un programme ou d’une commande à un bâtiment construit. Cela suppose d’établir progressivement une connaissance complète et homogène du bâtiment dont on doit connaître dans le détail comment il sera fait pour pouvoir le construire. Au contraire, le projet urbain

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consiste à transformer un territoire en intégrant progressivement des données (économiques, techniques, sociales) qui se transforment elles-mêmes pendant l’avancée du projet. Nous sommes là devant une des grandes difficultés du projet urbain: il nous faut admettre que nous ne savons pas tout et que nous ne saurons jamais tout avant de décider.

Le projet urbain travaille donc sur un territoire réel dont nous avons une connaissance hétérogène et néanmoins doit proposer assez vite des choix, des décisions.

1.2. L’importance de l’état des lieux

Le projet urbain apparaît comme la rencontre d’une idée de ville et d’un territoire. L’idée de ville s’appuie sur la dynamique engagée que les premières réalisations permettent de rendre compréhensibles en même temps que sur des exemples, des références et des emprunts.

Le territoire est réel, concret. Le site possède des potentialités qui sont antérieures aux programmes et peuvent parfois même les orienter, voire les susciter.

Un exemple, à Londres, le succès de Canary Wharf, le nouveau centre d’affaires construit au cœur des Docklands rassemble plusieurs intentions: marquer la régénération du territoire portuaire; affirmer un nouveau pôle économique complémentaire et concurrent de la City; créer un quartier attractif.

Le choix d’une architecture et d’une silhouette qui rappelle les gratte-ciels de Manhattan et joue avec

la proximité de l’eau et le reflet des tours dans les bassins est la réponse à ces objectifs.

1.3. La mesure du territoire

Apprécier les dimensions d’un vaste territoire, y poser des repères, des jalons, est sans doute le premier travail du projet urbain. Travail de reconnaissance de l’arpenteur ou du géomètre que des outils simples doivent permettre de conceptualiser rapidement.

Deux exemples peuvent illustrer cette question et les outils qui s’y appliquent.

Mis au point par les Romains dans leur conquête et leur mise en valeur de l’Europe, la centuriation romaine, c’est-à-dire le découpage du sol par un quadrillage, permet à la fois de relever rapidement les éléments pré-existants (routes, rivières, forêts, montagnes, villages) et de localiser les éléments du projet.

La centuriation procède à deux échelles – grande échelle: l’ensemble du territoire appréhendé et le

projet de mise en valeur agricole; petite échelle: le projet de ville qui organise, administre et contrôle

le territoire.

La mesure commune est celle d’une trame de mille pas soit environ 720 m qui donne la mesure des distances et des superficies.

Les routes sont bornées c’est-à-dire marquées par des bornes où sont inscrites les distances. Les champs mesurent un acre (ager en latin – qui a la même origine que le verbe agir) soit environ un demi hectare.

Plus près de nous, le découpage du territoire des Etats-Unis Généralisée par Thomas Jefferson, le premier président des Etats-Unis, la land-ordinance de 1785 permet à la fois: de mesurer sur une grille unique tout le territoire des Etats-Unis en établissant un système de coordonnées où viendront s’insérer successivement territoires; de distribuer dans ce territoire les routes, les chemins, les équipements aux carrefours des grandes routes et les propriétés agricoles.

2. Chicago et la grille américaine

2.1. Découpages: du territoire à la ville

A vingt siècles de distance, la grille américaine mise en place par Jefferson semble être la reprise

des principes de la centuriation romaine étendue d’un seul coup à un territoire qui a les dimensions d’un continent – les Etats-Unis d’Amérique, 9 millions de km² – et utilisant des moyens de mesure

plus précis.

La grille procède par des découpages en sous multiples d’une trame carrée de 144 miles de côté (220 km² environ), coupée en son centre par la croisée du principal meridian (nord-sud)et de la basic line (est-ouest).

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Chaque carré qui en résulte est à son tour redécoupé en 36 cases de 6 miles de côté (10 km environ) à leur tour découpées en 6 carrés d’un mile de côté. On est passé du territoire à la ville. La ville est inscrite dans le territoire.

Chicago (10 Mh) est la troisième ville des U.S.A. après New York (21 Mh) et Los Angeles (15 Mh). Petit fort au débouché des pistes indiennes sur le lac Michigan, sa croissance accompagne au XIX° siècle l’extension des Etats-Unis qui accueillent l’immigration européenne et développent simultanément l’agriculture et l’industrie. La chronologie résume sa croissance :

1800

30h

1830

300 h

1835

3 000 h

1850

30 000 h

1870

300 000 h

1930

3 000 000 h

2005

ville 3 000 000 h

agglomération 10 000 000 h.

L’histoire de la ville commence en 1834 avec un plan pour lotir deux carrés d’un mile de côté chacun voisin du tout premier petit lotissement qui s’était établi à côté du fort.

2.2. Une grille stable pour une ville qui change

La ville de Chicago (limite administrative) occupe aujourd’hui environ 220 mailles, soit environ

580 km², 45 km du nord au sud le long du lac sur 16 km de largeur. Sauf grand équipement

exceptionnel (aéroport, université, zone industrielle, port) les grandes avenues sont distantes de

800 m et ne sont pas interrompues. A l’intérieur de la maille de 800 x 800 m, le découpage des îlots

peut prendre des dimensions variées en fonction du type de maison ou d’immeuble, des équipements

prévus et des jardins publics que l’on veut aménager.

La grille territoriale a permis l’extension de la ville et sa densification. Celle-ci a été accélérée par le grand incendie de 1871 qui a brûlé la totalité du centre et le tiers des logements d’une ville de

300 000 h.

La reconstruction s’est effectuée sur la même grille d’ensemble avec dans chaque maille des ré-interprétations différentes. Cette reconstruction rapide a été l’occasion d’expérimenter les premiers gratte-ciels dans le centre (the loop) tandis qu’autour les quartiers d’habitation restent souvent faits de maisons basses.

3. Barcelone et le Plan de Cerda

3.1. Le plan d’extension

Inventeur du mot urbanisme et fondateur de la discipline, Ildefonso Cerda ingénieur des Ponts et Chaussées réalise en 1854 le relevé topographique de toute la plaine agricole autour de Barcelone afin de préparer l’extension de la ville. Il ajoute au relevé géographique une enquête sur les conditions de vie, l’emploi, la santé et l’éducation. Puis il propose un plan d’extension approuvé en 1860, la même année où, à Paris, Haussmann étend la capitale jusqu’à l’enceinte militaire.

Le «plan Cerda» se présente comme une grande gille régulière qui occupe toute la plaine, soit environ 8 km de long parallèlement au rivage sur 2,6 à 3 km de profondeur entre la mer et la montagne. Au total, le plan Cerda, également nommé «l’extension» (en espagnol l’ensanche), couvre près de 25 km².

La grille théorique du projet de 1859 est construite sur une trame d’îlots de 133 x 133 m entre axes, soit une rue de 20 m et un îlot carré de 113 m de côté. Elle s’ajoute et s’adapte aux irrégularités géométriques du territoire. Elle s’arrête sensiblement sur le rivage et sur le début des coteaux, au nord-ouest un parc occupe la bordure du Bésos, un torrent qui limite la ville. Elle englobe la vieille ville et quelques petits villages, hameaux, fermes ou abbayes implantés dans la plaine agricole. En fait, pour Cerda, il ne s’agit plus d’étendre la ville existante mais de projeter une ville nouvelle moderne à l’intérieur de laquelle la vieille ville trouvera sa place.

C’est ce plan qui, avec quelques modifications de détail, est appliqué. Sa réalisation permettra la croissance de la ville puis sa densification pendant presque un siècle (1859-1955).

1860

160 000 h

1900

590 000 h

1950

1 550 000 h

1970

2 700 000 h

2000

4 Mh

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3.2. Îlots, maille, typologie et variation

La logique du découpage en îlots carrés reprend les dimensions des villes coloniales espagnoles en Amérique Latine construites sur une grille d’environ 140 m de côté, soit des îlots de 120 x 120 m et des rues de 16 à 20 m de large. Cerda utilise cette expérience, notamment celle de la grande ville de Buenos-Aires, et théorise une occupation de l’îlot qui accorde une part importante aux jardins et aux plantations.

Plusieurs solutions ont été étudiées et testées, réparties en deux grandes familles: l’îlot ouvert et traversé par un passage; l’îlot fermé autour de la cour (patio).

Chaque famille connaît sa propre logique de densification bien qu’avec des dimensions voisines, les rues sont organisées selon une hiérarchie assez souple qui distingue tous les 400 m, c’est-à-dire tous les trois îlots, une rue plus importante qui assure les relations à longue distance. Certaines des ces voies ont une largeur plus importante comme le Paseo de Gracia ou le Paseo San Juan.

La grille barcelonaise mise au point par Cerda est aussi une manière de répartir de façon régulière et égalitaire les équipements. Les équipements à l’échelle du quartier: marchés, écoles, squares occupent un îlot ou une partie d’îlot.

Les équipements d’échelle métropolitaine: lycée, école technique, université, hôpital, jardin public occupent un îlot double ou trois, quatre ou six îlots associés.

Les variations typologiques dépendent à la fois des programmes, des échelles, de l’évolution des mentalités et des théories urbanistiques de puis 150 ans. Pour l’habitation, elles sont passées d’une conception de faible densité proposée par Cerda dans le contexte hygiéniste du XIX° siècle à une densification extrême dans les années 1960-1980 pour revenir à une densité plus modérée aujourd’hui avec cependant des tentatives d’expérimenter de fortes densités.

LA GRANDE ECHELLE ET LES OUTILS DU PROJET URBAIN :

b_SYMETRIE ET GRANDE COMPOSITION

1.

La composition architecturale

1.1

Le bâtiment et l’évidence de la symétrie

Dans l’architecture, la symétrie apparaît dès l’origine comme une des figures majeures qui permet de composer, c’est-à-dire de mettre ensemble des éléments constructifs ou distributifs, de les organiser en un ensemble unitaire, de faire en sorte qu’ils se fondent en une totalité.

Symétrie, mot qui vient du grec, signifie mesurer ensemble, mettre ensemble ;

Composer, mot qui vient du latin, signifie poser avec, poser ensemble.

Ces deux notions sont donc très proches et s’appliquent à des échelles diverses. L’organisation du bâtiment est souvent symétrique car cette disposition exprime à la fois l’évidence de la disposition et l’équilibre des forces et des poussées. Le temple grec en est vite devenu un exemple dont la perfection a inspiré les architectes depuis l’antiquité et a servi de base à une sorte de « style international » qui traverse l’histoire de l’architecture.

Mais des constructions modestes : la cabane, la tente, la maison du paysan ou le pavillon de banlieue expriment cette même évidence que l’on retrouve également dans la symétrie des feuilles d’arbres, des animaux et des hommes. Le visage humain et les fleurs sont à la base des motifs décoratifs qui accompagnent la vie quotidienne. La balance éminemment symétrique est le symbole de la justice.

Cette symétrie évidente traverse les siècles et les styles, elle se maintient au cours du Mouvement Moderne qui l’utilise fréquemment. Elle forme les grands archétypes du XX°siècle, que ce soit chez Frank Lloyd Wright (Unity Church, Chicago, 1905, « prairies houses », 1905-1910), chez Walter Gropius (usine modèle, Cologne, 1914), chez Le Corbusier (villa Savoye, 1926), chez Ludwig Mies Van der Rohe (Institut de Technologie de l’Illinois à Chicago, 1940, Seagram building à New York, 1958), chez Louis Kahn (Esherick house,1961) ou chez Robert Venturi (Venturi house,1962) qui ouvre la porte aux post-modernes.

Elle se perpétue avec dans les productions plus récentes, soit par volonté délibérée, soit par la simple répétition d’ouvertures identiques dans un volume simple.

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1.2. Le groupe de bâtiments et les figures de la composition

Si le bâtiment isolé est souvent symétrique, l’association de plusieurs bâtiments s’organise en un

ensemble qui utilise des figures diverses dans lesquelles la symétrie n’est pas toujours la règle

principale.

Parmi les figures les plus simples, on peut évoquer :

- La juxtaposition et la répétition que l’on peut voir dans les « trésors » des villes grecques

archaïques, dans l’alignement des maisons des villages, dans les successions des tombeaux et des

mausolées,

- L’enclos qui à la fois crée une limite et marque une intériorité qui ordonne de fait les éléments

tout autour, la cour de la ferme, le cloître de l’abbaye, la place du village ou le forum (Pompéï).

Ces figures se posent dans un paysage avec lequel elles composent dans un jeu dialectique qui consiste à profiter du relief et à le mettre en scène. Cette composition joue sur le déplacement, l’accès, le parcours dans des figures diverses :

-

ponctuation des points hauts (la tour, le château fort),

-

mise en scène des points bas (Sienne, la place ),

-

dialogue dans le site (Agrigente, ville grecque de Sicile),

-

frontalité qui peut être amplifiée par l’accès et se rapproche de la symétrie,

-

organisation selon un parcours que les bâtiments viennent ponctuer.

1.3.

Grands programmes et composition unitaire

A côté de ces compositions par associations, certains programmes incitent à des grandes

compositions unitaires où les différents éléments deviennent des corps de bâtiment organisés dans de vastes ensembles bâtis.

A Rome, les grandes villas, les thermes et les palais en sont les premiers exemples occidentaux.

Ces grandes compositions constituent presque des fragments de ville dont le palais de l’empereur

romain Dioclétien à Spalato qui est devenu aujourd’hui la partie centrale de la ville de Split en Dalmatie est un exemple remarquable. Souvent la composition procède par sous-ensembles : l’église

et le cloître dans le monastère catholique, les deux patios à l’Alhambra de Grenade. Puis la cour

ordonnancée devient un élément essentiel, souvent associée avec un bâtiment ou un corps de bâtiment principal qui se distingue par sa hauteur et sa couverture (le dôme signifie ce qui domine) et

marque une composition hiérarchisée rendant facilement compréhensible la position des éléments principaux du programme, comme à l’Hôtel des Invalides à Paris de Libéral Bruant et Jules Hardouin Mansart (XVII° s.). Peu à peu la composition classique et rationnelle s’organise sur des schémas assez simples qui profitent des diverses expériences occidentales et méditerranéennes.

Palais urbain, couvent et khanga, hospice puis hôpital, collège ou merdersa, marché fundacco vénitien ou fondouk arabe, caserne ou prison, la gamme des équipements qui forment la ville se précise au cours des siècles.

A la fin du XVIII° siècle, dans la rationalisation qui accompagne la Révolution Française, les concours

de l’Académie, les projets de Claude Nicolas Ledoux (Salines de Chaux à Arc et Senans) et le Cours d’Architecture de Jacques Nicolas Durand (1819) définiront les grandes typologies modernes des équipements civils de la ville du XIX° siècle dont la croissance accompagne l’industrialisation de l’Europe.

2.

La grande composition

2.1.

La grande composition close : la cour ordonnancée

Dans la ville, le rapport avec le site et la grande composition unitaire n’organisent plus seulement les éléments d’un grand programme (palais ou équipement), mais une partie ou la totalité des bâtiments courants d’habitation et de commerce. La composition à cour, autour d’une cour ou d’un système de cours, joue ici un rôle essentiel :

- cour simple, dans les pays musulmans la cour de la moquée est le grand « espace public » de

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rassemblement des habitants (mosquée Ibn Touloun au Caire, Egypte ; grande mosquée de Boukhara, Ouzbekistan), le grand espace ouvert d’une ville enclose et dense. Dans les villes occidentales, la cour du palais à Florence, à Rome, à Paris (Le Louvre) joue un rôle rôle semblable mais la place comme espace public relié au réseau des rues est aussi un moyen d’organiser la ville.

Dès le moyen-âge cette forme : la cour carrée régulière est utilisée dans la création et la modernisation des villes et donne les places centrales des bastides (villes nouvelles du XII° au XIV° siècle en France), celles des villes neuves en Espagne puis en Amérique latine espagnole : plaza reale, plaza major, plaza de Armas depuis la conquête jusqu’à la fin du XIX° siècle.

En France, la place régulière ordonnancée est expérimentée à paris (Place des Vosges) et devient un moyen de composer et d’embellir la ville : place Dauphine, place des Victoires, place Vendôme, place de la Concorde.

- cour démultipliée, l’articulation de deux places, comme à Arras (XVI° siècle) reprend

l’organisation d’une composition à deux cours, comme dans le palais de l’Alhambra de Grenade ou la Chartreuse de Pavie (XV° siècle) : chaque fragment s’organise selon double symétrie mais sans que celle-ci ne règle l’ensemble.

Au contraire, certaines compositions hiérarchisées associent plusieurs cours ordonnancées à une cour-parvis centrale, selon une figure hiérarchisée ou les axes de symétrie relient toutes les parties (Samarkand, le Registan, XV° siècle), voire une série de places comme Guadalajara (Mexique) ;

- cour ouverte, elle permet d’associer une composition regroupée et enclose, donc assez

indifférente au site, avec une ouverture sur le paysage. Un des côtés s’ouvre vers les jardins et les vues lointaines comme le palais Pitti à Florence, ou vers le canal comme la piazzeta San marco à Venise.

2.2.Le parcours et la grande composition bornée : l’Egypte antique

L’expérience monumentale de l’Egypte pharaonique liée au pouvoir absolu du souverain et aux rites de la religion s’est développée à son apogée sur le site de Karnak, aujourd’hui la ville de Louqsor en Haute-Egypte.

La religion est très directement liée à l’agriculture et au contrôle de l’eau du Nil, le grand fleuve qui permet l’irrigation et dont la crue annuelle fertilise les terres.

Les différents temples qui sont situés sur le site s’organisent de manière indépendante mais sont reliés par des voies processionnelles et se répondent dans le site. Proches de la terre agricole irriguée, ils sont néanmoins à l’écart de la crue, ce qui leur donne le rôle de conserver sous le contrôle des prêtres et à l’abri de l’humidité, le surplus de la production agricole, à l’abri derrière de vastes murailles.

Chaque temple est donc constitué par un enclos auquel on accède par une porte principale située dans l’axe de la composition. La succession des souverains multiplie les pylônes et les cours le long de l’axe majeur sur lequel les salles successives viennent s’implanter, bornant ainsi les perspectives et donnant au parcours principal une succession de séquences.

2.3. L’échelle géographique et la grande composition ouverte : le château de Versailles

La grande composition classique « à la française » est l’héritière de deux expérimentations qui se rejoignent et se rassemblent à Vaux-le-Vicomte et à Versailles. D’une part le palais italien et son adaptation en France, notamment au palais du Luxembourg construit par Marie de Médicis, héritière d’une riche famille de Florence, par l’architecte Salomon de Brosses (1615-1631) selon un axe majeur : un accès par un parvis, une cour, une terrasse sur les jardins, une perspective vers l’horizon. D’autre part le goût pour la chasse qui conduit à organiser des grandes perspectives dans les forêts afin de suivre et de contrôler la chasse.

Versailles qui doit son origine à un petit pavillon de chasse de Louis XIII est transformé par Louis XIV en un très vaste domaine à partir de 1665.

La symétrie, la frontalité et la perspective organisent l’ensemble de la composition et son inscription dans le site, une vallée qui s’ouvre à l’ouest, entourée de collines boisées.

- parcours d’accès : venant de Paris, on franchit des cols pour descendre dans un hémicycle de collines ;

- frontalité : le château au centre de l’hémicycle est construit sur une butte et se présente

frontalement comme une construction qui ferme l’horizon et vers laquelle il faut monter légèrement

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pour arriver vers la Place d Armes qui forme un vaste parvis puis franchir les grilles, accéder à la première cour encadrée par les communs puis à la seconde cour au cœur du palais lui-même ;

- perspective : opaque de loin le château est transparent de près et s’ouvre sur les terrasses

étagées qui dominent le parc. Les parterres d’eau du premier plan laissent la place aux grands escaliers puis la fontaine de Latone et le « tapis vert » qui mène au bassin d’Apollon et au grand canal.

L’ensemble s’étend sur près de 4 km, la perspective à l’horizon sur la plaine agricole a été protégée

et court sur 12 ou 15 km.

A l’intérieur du domaine des axes transverses organisent des perspectives bornées beaucoup plus

courtes. Certaines sont découvertes au dernier moment comme des surprises. Des petites compositions secondaires s’organisent à l’intérieur des bosquets ou dans les parties en dehors des

grandes perspectives comme les deux trianons avec le jardin du hameau de la Reine, ou à l’autre extrémité, l’ancienne Ile Royale.

3. De l’architecture à la ville

3.1. Versailles

Versailles n’est pas seulement la résidence du roi mais représente un projet de ville idéale qu’il n’était pas possible de réaliser à Paris la ville réelle. La grande composition du château et du parc suscite en retour la composition d’une ville d’accompagnement qui rassemble les services utiles à la cour et au gouvernement. Ville assez importante pour être un siècle après sa fondation parmi les 12 villes les plus peuplées de France.

La composition de la ville est soumise à celle du château : les grandes allées plantées d’accès deviennent les avenues de la ville. Le dessin des jardins devient le dessin de la ville. La grille des rues et des places reprend les mêmes dimensions que celles des allées et des rond-points.

3.2 L’héritage de Versailles

- Carlsruhe en Allemagne qui pousse plus loin la symétrie en miroir entre la ville et le parc en créant un système rayonnant qui dessine les allées et les rues à partir du château.

- Saint-Pétersbourg en Russie, capitale fondée par Pierre le Grand où ce n’est pas la

résidence du roi qui est à l’origine de la composition, mais l’Amirauté, une manière de signifier l’importance de la marine et le rôle de la ville comme port. Une « fenêtre sur l’Europe » avait dit le tsar. De là partent trois avenues dont la célèbre perspective Nevski qui s’étend sur presque 3 km.

- Washington aux Etats-Unis, capitale d’un pays nouveau (l’indépendance est de 1776) qui

s’établit comme une démocratie. C’est le Capitole qui marque la composition du parc et de la ville due à l’architecte Pierre Charles l’Enfant (1791), ordonnant une perspective de 3 km sur le parc et 4 km vers la ville.

- Brasilia, également capitale d’un pays, le Brésil qui a acquis son indépendance (1822) et qui a

choisi en 1889 une constitution républicaine. La ville est due à l’urbaniste-architecte Lucio Costa dont

le projet a été retenu à l’issue du concours de 1956. L’axe monumental s’étend sur 10 km, l’arc

transverse sur 12 km.

3.3. Classicisme / académisme

La grande composition ne se limite pas aux programmes exceptionnels des capitales ou des résidences princières. Elle s’applique à la ville banale pour les opérations d’embellissement et d’extension.

Le Paris d’Haussmann (1853-1870) et ses prolongements sous la 3 ème République utilisent les figures classiques : mise en perspective, étoiles, symétries et frontalités.

Les mêmes figures seront employées à Chicago par Daniel Burnham architecte connu pour la construction de plusieurs gratte-ciels qui a été chargé de la réalisation de l’Exposition Universelle de Colombia, 1892, marquant le cinquième centenaire de la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb. Quelques années plus tard, Burnham proposera un vaste plan pour moderniser et embellir l’ensemble de la ville (Plan de Chicago, 1909) qui ne sera appliqué que sur quelques points isolés.

Les mêmes fi ures continuent d’être em lo ées dans de nombreuses

randes villes où elles

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g

marquent à la fois la poursuite de techniques expérimentées (circulation, réseaux, éclairage ) et

l’influence des grandes villes européennes : Paris, Vienne, Milan, Barcelone

4. Mouvement moderne et monumentalité

4.1. La mise en cause du classicisme

En Europe, tout au long du XIX° siècle, divers mouvements mettent en cause la domination de l’architecture classique et de ses variantes « académiques » : les Anglais liés au Mouvement Arts et Crafts autour de William Morris (Philip Webb, qui donnera naissance aux cités-jardins) ; les Français intéressés par les découvertes constructives et les nouveaux matériaux (Labrouste, Viollet-le-Duc, Auguste Choisy, Anatole de Baudot).

Le goût pour une architecture plus simple et qui se prétend « plus vraie » s’accompagne d’une mise en cause de la grande composition monumentale. Ceci ne signifie pas l’abandon de la symétrie et des figures classiques de la composition : Letchworth (1903), Hampstead Garden suburb (1906) et Welwyn Garden city (1919) montrent la persistance de la grande composition même si le détail est plus champêtre et l’échelle plus douce.

Les groupements de maisons autour du thème du « close », l’enclos, reprennent l’image de la cour du manoir rural organisé selon des symétries discrètes.

4.2. La rupture des années ’20 et les figures modernes

Marqué par la volonté de rupture et par l’influence de la peinture du néoplasticisme (Mondrian, De Stijl ) les modernes des années ’20 et ’30 prétendent abandonner la composition académique et remplacer la symétrie, la frontalité, l’ouverture en patte d’oie par d’autres figures de composition.

Celles-ci empruntent également aux mouvements de la landscape-architecture anglaise et travaillent avec le site. On peut tenter un inventaire des figures de l’open planning :

- la répétition exprime notamment pour le logement la production de masse. Elle est chez

Walter Gropius, chez Le Corbusier, chez Ernst May une nécessité, une simplification du travail de projet et une figure esthétique ;

- la frontalité décalée qui fragmente le bâti frontal, accentue l’effet de perspective et

s’accompagne souvent d’une implantation dissymétrique opposant paroi continue d’un côté, ouverture de l’autre ;

- l’enclos paysager qui amplifie le modèle de la place carrée en encadrant des éléments du paysage : plantation, rochers ;

- la courbe bâtie jouant sur la mise en valeur du site en soulignant les lignes de niveau.

Réinterprétation des crescents de Bath par Bruno Taut à Berlin ; Le Corbusier à Alger, Bassompierre à Paris, Alfonso Heidy à Rio de Janeiro .

- la svastika, composition rayonnante aux perspectives bornées

Mais aussi la permanence de la composition ordonnancée par un axe même si on prend des libertés avec la symétrie.

4.3. Chandigarh

Chargé de concevoir la nouvelle capitale du Penjab, Le Corbusier surprend tout le monde en proposant un plan de ville qui associe d’une manière originale une ville habitée construite sur une trame simple de voies hiérarchisées : les 7 V et un capitole monumental accolé à grille habitée et dialoguant directement avec les montagnes.

Le retour en force du monumental dans l’architecture des bâtiments est justifié par les exigences du climat et les conditions techniques de la construction à une époque où l’Inde n’est pas encore industrialisée. Mais c’est aussi l’abandon des idées qu’avait prôné le mouvement moderne :

simplicité, modestie, répétition, industrialisation.

4.4. Brasilia

Philippe Panerai – La grande echelle et les outils du projet urbain (in F

http://www.arhitext.com/english/2011/11/philippe-panerai-–-la-grande

Lucio Costa comme Le Corbusier entend donner une image forte à la capitale. « Il ne faudrait pas que la capitale du Brésil ressemble à une petite préfecture de province » disait-il.

Mais le chemin suivi est différent. La ville entière s’organise selon un schéma unitaire posé sur le plateau. La grande composition classique est de nouveau possible, l’axe de symétrie se prolonge à

l’échelle du site sur plus de 20 km

de la très vaste esplanade des ministères.

La place des Trois Pouvoirs en marque l’aboutissement à la fin

Perpendiculairement à l’axe majeur, les quartiers d’habitations s’alignent sur une ligne courbe qui traverse toute la ville (12 km) le long duquel les « super quadras » des logements proposent des variations sur « l’îlot ouvert », à l’intérieur d’une grande maille de voirie.

4.5. Salk Institute et Dacca

Louis Kahn est également intéressé par la question de la monumentalité et pense que l’architecture contemporaine n’a pas à se priver du plaisir que procure l’architecture ancienne. Il aime les grandes colonnes des temples égyptiens et les tours en brique de la cathédrale d’Albi. Il aime aussi les grandes esplanades monumentales des palais indiens ou des mosquées orientales. Ses grandes compositions allient des édifices dont l’aspect, les dimensions et les percements inhabituels expriment la singularité des programmes. C’est le cas du capitole de Dacca qui s’impose comme une fortification médiévale ou une grande mosquée à coupole. La monumentalité de l’architecture est mise en valeur par la composition d’ensemble : esplanades, bassins, symétries

Plus modeste mais aussi monumentale la réalisation du Salk Institute à San Diégo ouvre une grande esplanade minérale en balcon sur le paysage.

5. Et aujourd’hui

Pour conclure et lancer le débat, je dirai que la ville contemporaine requiert les outils de la grande composition pour deux raisons :

- créer une hiérarchie parmi les voies en soulignant certaines d’entre elles qui deviennent des axes importants,

- marquer le ou les centres institutionnels ou symboliques.

La symétrie y est le plus souvent présente avec des jeux de décalage qui permettent de marquer une distance avec la composition académique.

de marquer une distance avec la composition académique. a. the original site , characterized by the

a. the original site,

characterized by the presence of the railway to the east, the steep relief to the west and the arched strip of forest to the north.

b. Louis de Soissons’

plan: a «Beaux Arts» composition defined by the city gate / roundabout / parking / center, which leads to the train station, all combined with the picturesque layout of the side streets.