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Cours G.

Guéant

Franz Liszt (1810-1886)


ou le « phénomène Liszt »

La vie de Liszt est un roman...

Tel est le titre du livre de Zsolt Harsanyi et je vous en recommande la lecture. Le XIXe siècle
regorge pourtant de compositeurs celèbres et d'interprètes remarquables mais pas un ne l'égale. Il est
le personnage central d'une Europe musicale en pleine mutation. Le compositeur-Liszt n'est qu'un
aspect d'une personnalité beaucoup plus complexe. Pianiste virtuose, compositeur, artisan de la
théorie de la musique de l'avenir...et prêtre... dans le cas de Liszt, il ne s'agit pas d'une carrière mais
d'une vie.

« Ma seule ambition serait de lancer mon javelot dans l'espace infini de l'avenir. »
Franz Liszt, 1874

I.De l'enfant prodige au virtuose :

1.Le Wunderkind :

Né le 22 octobre 1811 à Raiding en Hongrie (village de 850 habitants à l'époque sous


domination germanique), son premier contact avec la musique se fait par son père, fonctionnaire,
mais violoncelliste amateur qui, au service du Prince Esterhazy, a croisé Haydn, Cherubini ou
encore Hummel, alors en résidence auprès du Prince.

Enfant brillant et intelligent, il débute le piano à six ans et compose modestement à sept ans. Liszt
est certainement le plus brillant des Wunderkinder de son temps. Il essaye très tôt d'écrire des
œuvres complexes notamment des œuvres pour choeur qu'il montre à ses professeurs de musique.
Franz a une très bonne oreille et une mémoire phénoménale. Il joue par cœur le Clavier bien
tempéré de J.S.Bach et est capable de le transposer dans différentes tonalités. Il déchiffre et
improvise de manière remarquable.

Le père, conscient du talent de l'enfant, décide de quitter le domaine des Esterhazy pour donner à
son fils les meilleurs professeurs ; bien que Franz soit déjà tellement brillant, l'époque veut que l'on
ait des recommandations.

A Vienne, le 1er décembre 1822, il donne son premier concert et rencontre un très grand succès.
Durant son séjour, il se produit dans des salons notamment celui de Czerny, auprès duquel il prend
quelques leçons et a l'occasion de croiser Beethoven en personne qui le félicite. En 1823, n'ayant
plus rien à attendre de Vienne, ils gagnent Paris. Franz Liszt se présente au Conservatoire de Paris,
son directeur, Cherubini, le refuse car il n'est pas français. (Alors que Cherubini est lui-même un
étranger et qu'il est passé chez les Etherhazy, rien n'y fait, il reste inflexible). Il compose son
premier opéra à treize ans, Don Sanche. La vie parisienne s'organise autour de concerts et de leçons
de piano que donne Franz Liszt. A la suite d'une tournée en Angleterre, son père décède à
Boulogner-sur-Mer en 1827. Très attristé, il désire entrer dans les ordres mais sa mère et son
confesseur l'en dissuadent. Vers 1830, Liszt est devenu un jeune homme très cultivé tant en musique
qu'en littérature. Sa langue natale est l'Allemand mais sa langue écrite culturelle est le Français. Il
fréquente dans les salons Chopin, Berlioz, Rossini, Delacroix, Chateaubriand, Musser, Balzac...
2.Le virtuose :

Pianistiquement, il s'est encore perfectionné, i1 est un excellent pianiste. Il parcourt l'Europe


pour donner des concerts et pour affronter d'éventuels rivaux à l'occasion de concerts
d'improvisation qu'il remporte le plus souvent. Le 31 mars 1837 reste le plus célèbre duel entre
Liszt et Thalberg (1812-1871) pour le titre de « plus grand pianiste du monde » autour d'un concert-
compétition de piano et de composition à Paris dans le salon de la Princesse Cristina Trivulzio
Belgiojoso. Liszt en sort grand vainqueur.

« Thalberg est le premier pianiste du monde, Liszt est le seul »


Princesse Belgiojoso, 31 mars 1837

C'est l'époque du musicien errant ; ses tournées sont de niveau international, ce qui est exceptionnel
pour 1'époque : Grande Bretagne, France, Espagne, Italie, Hongrie, Allemagne, Portugal, Turquie...
En Russie, Glinka, premier compositeur russe, compositeur officiel du Tsar, s'est déplacé pour
assister au concert.

Marie d'Agoult, écrivain (plus âgée et déjà mariée), partage sa vie et lui donne trois enfants (dont
Cosima future épouse de son ami Wagner) mais Liszt est toujours sur les routes. Le couple se
retrouve de 1837 à 1839 pour trois années de voyage mystique pour contempler des œuvres d'Art.
Ils partent d'abord à Genève puis en Italie pour s'intaller à Rome à la Villa d'Este. Au final, ce
voyage qui devait les rappocher les sépare définitivement. On retrouve ce périple dans l'œuvre de
Liszt : Les années de pèlerinage. Vous retrouverez la retranscription commentée du journal de
voyage de Marie d'Agoult dans le livre de Jean-Claude Menou (Le voyage-exil de Franz-Liszt et
Marie d'Agoult en Italie, Actes Sud, 2015).

A cette époque, Franz Liszt est au sommet de sa carrière pianistique. L'enfant de roturier est à
présent reçu par les hauts dignitaires. Il est devenu un pianiste unique pour deux raisons :

-Paganini

Le 9 mars 1832, il assiste au concert de Paganini, le grand virtuose du violon. Doté d'une très
grande technique et d'une souplesse hors-norme (syndrome hyperlax), celui-ci révolutionne le
répertoire de son instrument en l'accordant différemment et en variant les jeux de timbres. Il donne
à entendre des sons inouïs jusque là. De plus, il se met en scène et soigne ses costumes, ses entrées
et ses effets théâtraux. En fin de concert, il arrache trois cordes de son violon et rejoue certaines
pièces sur une seule corde. A l'interprétation, s'ajoute un élément nouveau : la dimension du
spectacle.

Liszt est fasciné et réussit à adapter les éléments de scène de Paganini au piano. Ses œuvres
fourmillent désormais de trémolos (remplaçant la traditionnelle basse d'Alberti), d'effets de masse,
d'arpèges et de gammes vertigineuses. Liszt retravaille toute sa technique afin d'obtenir de nouvelles
sonorités. Franz Liszt change ainsi de statut et passe de celui de meilleur pianiste à celui de
virtuose. Il déchaîne les foules, on s'évanouit dans le public quand il joue. Il exécute certaines
pièces techniques en fumant, coinçant le cigare entre deux doigts de la main gauche... Alors que les
concerts étaient par tradition collectifs. Liszt invente le seul-en-scène, le public ne voit plus que lui
seulement et... un élément nouveau est introduit : la salle est désormais plongée dans le noir, seule
la scène est éclairée. Le virtuose n'est pas seulement un interprète exceptionnel, c'est surtout celui
qui met en scène sa propre personne et donne au public un spectacle extraordinaire. Liszt disposait
même deux pianos l'un en face de l'autre et changeait afin que chacune des moitiés du public ait pu
le voir.
-Le double échappement
Arrivant à Paris, le père de Liszt a l'esprit pratique et logistique. Afin que son fils puisse travailler
son instrument sur de très bons pianos et...gratuitement, la famille Liszt s'installe à l’hôtel
d’Angleterre, au 10, rue du Mail, à côté de la fabrique de piano Erard. Sébastien Erard (1752-1831)
est déjà un vieux facteur et il se prend d'amitié pour la famille Liszt.
Le jeune Liszt se plainds de la qualité des pianos de l'époque. Il n'est pas rare que Liszt casse des
cordes et rende inutilisable au moins un piano par concert. (On lui réservait deux pianos par concert
ou certains facteurs comme Steingraeber assistaient au concert et pour les réparer à l'entracte). De
plus, les touches ne sont pas assez rapides pour ses doigts. Afin de satisfaire la vélocité de Liszt,
Erard réinvente le système du double échappement qui permet sur les pianos à queue de rejouer une
touche sans être obligé de la remonter complètement pour réarmer le marteau.

Conséquence de tout cela, la musique n'est plus faite d'un thème et d'un accompagnement mais de
situations sonores, l'invitant à tisser le lien entre la musique et d'autres espaces poétiques.

II.Liszt en musique :

Avant propos... Nous n'avons pas encore évoqué les œuvres de Franz Liszt...

De 1847 à 1861, Liszt vit avec la princesse Carolyne de Sayn-Wittgenstein (1819-1887), femme
mariée érudite d'une grande intelligence. Elle accompagne Liszt dans sa transformation personnelle.
Du pianiste-compositeur, il devient compositeur-pianiste. C'est la période dite de Weimar où il
dirige des orchestres et invente le poème symphonique.
Comme tout bon pianiste de l'époque, Liszt avait à son actif un certain nombre de compositions.
Celles-ci, par tradition, étaient composées de manière à mettre en valeur les qualités personnelles
techniques et physiques de leur auteur, parfois issues de simples improvisations. Liszt prend
conscience que la postérité exige de véritables œuvres d'Art : structure, langage harmonique, intérêt
de l'œuvre... Entre 1850 et 1858, Liszt révise et réécrit presque l'intégralité de ses œuvres. Alors que
certaines étaient déjà publiées, il en rachète les droits pour les republier par la suite lorsque celles-ci
auraient atteint de degré de perfection de celles de Beethoven.
Les œuvres que nous connaissons sont donc toutes issues de cette révision complète de son
répertoire.

1.D'une nouvelle virtuosité au refus de la viruosité :

On en retient en général de Liszt l'extraordinaire difficulté technique à jouer ses œuvres, certaines le
sont effectivement. Hommage à celui par qui tout a commencé, Liszt a conservé les Six études
d'après Paganini qui reprennent au piano quelques uns des Caprices pour violons.

Il est en revanche plus intéressant de se pencher sur les seules véritables études pour piano qu'il a
composées : Douze études d'éxécution transcendantes. Le titre est inquiétant mais il donne la
solution : il faut transcender la technique car celle-ci n'est pas une fin en soi mais un moyen. Alors
que les recueils d'études de ses contemporains (y compris Chopin) proposent des études par
difficulté technique (tierces, octaves, vélocité de la main gauche, arpèges...), les titres de Liszt
surprennent :
1-Prélude 7-Eroica
2-Molto Vivace 8-La chasse sauvage
3-Paysage 9-Souvenir
4-Mazeppa 10-Allegro Agitato
5-Feux follets 11-Harmonies du soir
6-Vision 12-Chasse-Neige

Aucun étude n'indique une difficulté particulière et la plupart ont des titres plutôt poétiques. Mettant
fin à la virtuosité gratuite, Liszt lui donne à jouer un tout autre rôle et se réserve également la
possibilité de s'en passer quand il le faut.

Ainsi, le répertoire de Liszt ne comporte qu'une seule sonate : Sonate en Si mineur. Tout comme
Schumann, ses œuvres s'organisent en cycles. Nous reviendrons plus en détail sur ceux-ci dans la
partie suivante. Mais s'il fallait citer dans cette partie quelques pièces, nous pourrions nous pencher
sur Les Harmonies poétiques et religieuses, dans lesquelles on trouve des pièces minimalistes,
parfois à deux voix teintées de grégorien : Pater noster, Hymne de l'enfant à son réveil.

Les témoignages des derniers élèves de Liszt révèlent que, s'attendant à des programmes techniques
insoutenables, ils étaient surpris de repartir avec comme devoirs, outre des œuvres pour piano, des
livres à lire (romans ou philosophie), des gravures à regarder...

2.A la conquête de nouveaux espaces poétiques :

Héritage de Haydn, Mozart, Beethoven, quel est le sens de la forme sonate ? Son ami Robert
Schumann ne lui a-t-il pas montré une voie alternative ? Reprenons Les Harmonies poétiques et
religieuses sous leur forme définitive de 1852 :

1-Invocation 6-Hymne de l’enfant à son réveil


2-Ave Maria 7-Funérailles
3-Bénédiction de Dieu dans la solitude 8-Miserere, d’après Palestrina
4-Pensée des morts 9-Andante lagrimoso
5-Pater Noster 10-Cantique d’amour

Ce recueil très mystique s'inspire des écrits de Lamartine (publiés en 1830) dont il emprunte le titre
pour le recueil. Les œuvres sont relativement calmes à l'exception d'une minorité comme
Funérailles, pré-composée en 1849 qui rend un double hommage : au peuple hongrois réprimé et à
son ami Chopin tout juste décédé.
Lors de la publication des Harmonies poétiques et religieuses, Liszt a demandé à l'éditeur que des
extraits des poésies de Lamartine soient également insérés.

Quelques extraits des poèmes de Lamartine présents dans la partiton de Liszt


Deux extraits de Invocation placés au début de la partition Deux extraits de Une Larme placés entre le Miserere et
l'Andante lagrimoso.

Élevez-vous, voix de mon âme Tombez, larmes silencieuses,


Avec l'aurore, avec la nuit ! Sur une terre sans pitié ;
Élancez-vous comme la flamme, Non plus entre des mains pieuses,
Répandez-vous comme le bruit ! Ni sur le sein de l'amitié !
Flottez sur l'aile des nuages,
Mêlez-vous aux vents, aux orages, Tombez comme une aride pluie
Au tonnerre, au fracas des flots; Qui rejaillit sur le rocher,
Que nul rayon du ciel n'essuie,
Élevez-vous dans le silence Que nul souffle ne vient sécher.
A l'heure où dans l'ombre du soir
La lampe des nuits se balance,
Quand le prêtre éteint l'encensoir;
Élevez-vous au bord des ondes
Dans ces solitudes profondes
Où Dieu se révèle à la foi !

Pour d'autres, seul le titre fait référence au texte comme Hymne de l'enfant à son réveil, ce qui
présuppose et invite à une lecture en parallèle.

Enfin, l'autre grande œuvre qui s'articule en trois cahiers, est les Années de pélerinage. Ce sont trois
années musicales qui accompagnent son dernier voyage avec Marie d'Agoult. Certaines pièces
évoquent des lieux : Les cloches de Genève, Au lac de Wallenstadt, Les jeux d'eau à la villa d'Este,
Venise et Naples dans le supplément de la deuxième année.

Certaines font de nouveau référence à des textes littéraires : La vallée d'Obermann dont la source
est double (une ode de Byron et un roman de Senancourt), Après une lecture du Dante (d'après La
Divine comédie de Dante) ou encore trois sonnets de Pétrarques.
Après une lecture du Dante reprend l'idée du voyage initiatique au travers des différents cercles des
enfers, pour coupler sa forme, d'origine sonate, avec une série de variations qui symbolisent les
cercles. Le thème principal est réduit à une texture instrumentale consistant en une alternance
virtuose de double-croches main-droite/main-gauche. Ce procédé est très astucieux et digne de
Beethoven car il suffit d'évoquer le geste instrumental, quel que soit l'accord ou la tonalité, pour
incarner la première idée thématique.

Les sonnets sont également très intéressants, il s'agit des 47, 104 et 123. Vous pourrez les écouter
dans le répertoire de Liszt dans des versions antérieures en Lieder (youtube version chantée par
Pavarotti conseillée). En comparant les deux versions, on s'aperçoit que les pièces sont similaires,
seule la voix manque dans Les années de pèlerinage. C'est ainsi, dans le même esprit des Lieder
ohne Worte de Mendelssohn (Romances sans paroles) que Liszt confie à la seule musique
instrumentale le rôle d'exprimer le texte et d'en être le catalyseur.

Pétrarque – Sonnet n°104

J’ai vu sur la terre les angéliques manières et les célestes


I' vidi in terra angelici costumi
beautés uniques au monde ; si bien qu’à me les rappeler je me
et celesti bellezze al mondo sole,
réjouis et je souffre ; car en comparaison, toutes celles que je
tal che di rimembrar mi giova et dole,
vois sont rêve, ombre et fumée.
ché quant'io miro par sogni, ombre et fumi;
Et j’ai vu pleurer ces deux beaux yeux qui mille fois ont rendu
et vidi lagrimar que' duo bei lumi,
le soleil jaloux ; et j’ai entendu sa bouche dire en soupirant des
ch'àn fatto mille volte invidia al sole;
paroles qui feraient se mouvoir les montagnes et s’arrêter les
et udí' sospirando dir parole
fleuves.
che farian gire i monti et stare i fiumi.
Amour, prudence, valeur, pitié et douleur, faisaient de ces pleurs
Amor, Senno, Valor, Pietate, et Doglia
un concert plus doux que tous ceux qu’on entend d’habitude au
facean piangendo un piú dolce concento
monde.
d'ogni altro che nel mondo udir si soglia;
Et le ciel était si attentif à cette harmonie, qu’on ne voyait pas
ed era il cielo a l'armonia sí intento
une feuille s’agiter sur les branches, tant l’air et la brise étaient
che non se vedea in ramo mover foglia,
imprégnés de sa douceur.
tanta dolcezza avea pien l'aere e 'l vento.

Pour illustrer ce texte d'amour sensuel qui brûle de désir (« je me réjouis et je souffre »), Liszt se
livre à quelques audaces harmoniques (appoggiatures dissonantes, accords de quintes augmentées,
modulations très éloignées, alternances majeur/mineur). Le texte justifie alors l'élargissement du
langage tonal traditionnel et autorise ces écarts volontaires.

Mais les œuvres de Liszt ne se limitent pas à tisser des liens avec la littérature. Il considère l'Art
dans son universalité ; il n'est pas étonnant que son ami Richard Wagner, qui partage sa conception
de la musique de l'avenir, soit le père de la théorie de la Gesamtkunstwerk (l'œuvre d'Art total). Vous
retrouverez ainsi Sposalizio et Il Penseroso pour, non pas décrire l'œuvre, mais évoquer la beauté
qui se dégage du Mariage de la Vierge peint par Raphaël à Milan, et la statue de Michel-Ange à
Florence.

Raphaël, Mariage de la vierge Michel-Ange, Le penseur


Au terme d'une vie bien remplie de virtuose et de compositeur, nourrie d'expériences et de
rencontres que peu ont eu le privilège de faire, parlant couramment l'Allemand, le Français, l'Italien,
le Latin avec des notions de Hongrois, de Polonais, de Russe... Franz, Ferenc ou François Liszt
s'impose comme le premier véritable européen revendiquant l'universalité de l'Art.