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CHAPITRE V.

DES IDEES DE LOI OU DE SUCCESSION REGULIERE, DE L'ESSENTIEL ET DE L'ACCIDENTEL, DE L'ORDRE ET DE LA CLASSIFICATION RATIONNELS, PAR OPPOSITION A L'ORDRE ET A LA CLASSIFICATION LOGIQUES. DE L'IDEE DE TYPE.

41. - On ne saurait avoi'l" l'idée d'un ordre que1conque de succession, ni en partictrlier d'un mouvement ou d'un changement quelconque qui s'accomplit dan<s le temps, sans que cette idée n'appeHe ce1le d'rune loi dans la succession, dans le mouvement ou dans le changement, quel qu'i! soit. Si je dis qu'une ellipse est une courbe pour cha:que point de laquelle la somme des distances aux deux foyers est constante, je fiais de la pure géométrie, je donne une définition géométrique et rien de pLus: mais, si je dis qu'un point se meut dans un plan, de maniere que la somme de ses distances a deux points fixes reste constante, je donne aussitót l'idée d'une 10i qui régit le mouvement du point mobile; j'exprime, si 1'on veut, la loi de description ou de génération de la courbe. Or, qui ne voit que les mots de description, de génération, et autres semblables, ne sont ici qu'autant de termes employés pour rendre l'idée de mouvement?

de

succession, ou l'espece de la série que l'on considere. Prenons un exemple dans l'arithmétique pure, et supposons qu'il s'agisse de

Il

en

est

de

meme,

quelle

que

soit

la

nature

de

l'ordre

 

1

convertir la fraction -

en fraction décimale : la conversion, comme

 

7

on sait, ne pourra se faire exactement, mais on aura, en décimales,

1

une valeur d'arutant plus approchée de -, que 1'0n poussera le calcul

7

plus loin; et les chiffres décimaux se reproduiront en série, par

périodes de six chiffres, de la maniere suivante :

O, 142857 142857 142

,

DE L'ORDRE RATIONNEL

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de sorte qu'il suffira de calcu1er les six premiers chiffres pour pouvoir écrire tous les autres sans ca1cul nouveau. VoiJ.a. qui nous donne bien l'idée d'une loi ou d'un ordre régulier dans la successlon des chiffres, quoique cette succession ne suppose pas un mouvement proprement dit. La loi de la série ou la régularité dans la succession des chiffres tient id a la nature de notre numération dédmale et aux propriétés des deux nombres 10 et 7, dont l'un sert de base a cette numération, et dont l'autre est le dénominateur de la fraction qu'i! s'agit de convertir en décima3.es. Dans les calculs qui n'exigent pas une grande prédsion, on admet avec Archimede que la longueur d'une drconférence de cercle vaut trois fois celle du diametre, plus un septieme du diametre. Si cette hypothese était exacte, le rapport de la circon- férence au diametre, évalué en décimales, donnerait la série de

, de laqueUe on pourrait dire tout ce qu'on vient de dire de la précédente. Mais tel n'est point le cas, et lorsque 1'on empIoie les formules dont les géometres sont en possession pour évaluer en décimales (non pas exactement, ce qui n'est pas possible, mais avec une approximation de plus en plus grande) le rapport de la circon- férence d'un cerole a son diametre, on tombe sur la série suivante :

, que queIques calculateurs ont eu la patience de pousser bien plus loin, mais qui n'offrirait jamais plus de régularité, si loin qu'on la prolongeat. CeUe série ne serait donc pas propre a nous donner 1'idée d'une loi, quoique la place de chaque chiffre y soit .certainement déterminée par des raisons mathématiques. Cette série nous donne- rait seulement 1'idée d'un fait, lequel appaI1tient, il est vrai, a 1'ordre des faits purement intelligibles, rationnels et nécessaires.

42. - Nous venons d'observer une loi et d'en chercher la raison. IJ suffit d'avoir un peu étudié une science, telle que l'arithmétique et la géométrie, ayant pour objet des vérités étemelles et néces- saires, pour saisir I'idée de la subordination rationneUe, ou d'un oI1dre suivant lequel les choses s'enchament, en tant que l'une est le principe ou la raison de 1'autre. 11 ne faut pas confondre l'ordre rationnel avec 1'ordre logique, quoique l'un de ces mots ait la meme racine en grec que l'autre en latin. L'ordre rationnel tient aux choses, considéréesen elles-memes : l'ordre logique tient a la construction des propositions, aux formes et a l'ordre du langage qui est pour nous l'instrument de la pensée et le moyen de la manifester. On distingue tres bien parmi les différentes démons- trations qu'on peut donner d'un meme théoreme, toutes irréprocha- bIes au paint de vue des regles de la logique, et rigoureusement concluanres, celle qui donne la vraie raison du théoreme démontré, c'est-a-dÍre ceHe qui suit dans l'enchainement logique des propo- sitions 1'ordre suivant lequel s'engendrent les vérités correspon-

chlffres 3, 142857 142857 142

3,14159265358979323846264338327950

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dantes, en tant que l'une est la raison de l'autre. En conséquence, on dit qu'une démonstration est indirecte, lorsqu'elle intervertit l'ordre rationnel; lorsque la vérité, obtenue a titre de conséquence dans la déduction logique, est con~ue par l'esprit comme renfermant au contraire la mison des vérités qui lui servent de prémisses logiques 1.

43. - H faut encore éclaircir par l'idée fondamenta'le de la raison des choses et de leur enchalnement rationnel, l'idée que nous avons de l'essentiel et de l'accidentel. Tout a l'heure nous empruntions un exemple a l'arithmétique : ici nous ferons notre emprunt a la géométrie. On a coutume de définir dans les éléments de cette science, la tangente a un cercle, en disant que c'est une ligne droite qui n'a qu'un point de commun avec le cercle. La définition est logiquement irréprochable, en ce sens qu'elle convient a la chose définie et qu'elle ne convient qu'a elle; mais rationnelle- ment elle ne vaut rien, attendu qu'elle définit la tangente par une propriété purement accidente'He et non par ce qui la caractérise essentiellement. Au lieu du cercle A, prenons une courbe s'Ínueuse

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L'ORDRE ET LA FORME

~

telle que serait l'ombre ou la projectfon d'une vis ou

, d'une hélice sur un plan (30), et nous observerons : 10 qu'une ligne droite telle que mn qui touche la courbe au point m. va la couper en un autre point n, et par conséquenrt a plus d'un point de commun avec la courbe; 2° que par le meme point m on peut fai,re passer un infinité de droites telles que ik, qui n'ont que ce point de commun avec la courbe, et qui pourtant la coupent au lieu de la toucher. Pour fixer le caractere essentiel de la tangente, il faut considérer une ligne droite qui, ayant avec la courbe le point m cornmun, et la coupant d'abord en un autre point m' tres rapproché de m, tourne autour du point m comme sur un pivot, de maniere que le .second point d'intersection se rapproche de plus en plus de m. puis (le mouvement de rotation continuant) passe de l'autre coté

BCDEF

1. Essai

,

passim.

notamment

le

chapo

11.

DE

L'ORDRE

RATIONNEL

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de m, en un point tel que mil. Dans ce mouvement de rotation continu de la droite sécanrte, il y a un moment oil le point mobile d'inter- section passe d'un coté de la sécante a l'autre, en se confondant a'Vec le point fixe m. En ce moment la droite mobille n'a plus, dans le voisinage immédiat du point m, que ce meme point m qui lui soit commun avec la courbe; la direcHon de cette droite est justement alors ce qu'il faut entendre par la direction de l'élément de la courbe en ce meme point m; et vOlla ce qui constitue le caractt:re essentiel de la tangente a une courbe. Peu importe que dans d'autres parties de son cours, et a une distance plus ou moins grande du point m, la courbe vienne de nou'Veau rencontrer la tangente en n, soit en la coupant (comme c'est le cas pour la eourbe sinueuse dont on a donné le tracé plus haut) soit en la touchant seulement. Ou au contraire peu importe que la courbe ne rencontre plus sa tangente, comme e'est le cas pour le cerc1e et pour toutes les courbes dont la convexité est constamment dirigée dans le meme sens. Cette propriété de la tangente au eercle n'en est qu'une propriété acciden- telle et ne nous fait point connaltre en quoi consiste l'essence du contact entre une ligne droite et une courbe (27).

44. - n ne faut pas confondre l'idée d'essence avec ceHe de

substance, pas plus que l'idée de la raison des ehoses avec l'idée de cause. Comme nous le montrerons ailleurs, les idées de cause et de substance ont une double origine, physique et psychologique :

tandis que le) idées de la raison et de l'essence des choses pourraient résider dan~ une intelligence qui n'aurait, ni la meme constitution psychologique, ni les memes notions sur les phénornfmes du monde physique. C,--pendant, tout en maintenant la distinctioTI, il faut

reconnattre l'afifinité qui a fait souvent employer indififéremment les termes de raison et de cause, d'essence et de substance, dans le langage des métaphysiciens et jusque dans le langage consacré de la théologie, comme nous le rappellerons en son lieu 1.

45. - On a vu tout a l'heure qu'une définition peut etre logique-

ment exacte et rationneHement défectueuse, paree que l'orore logique qui n'est en général qu'un ordre arrtificiel, tenant a certaines vues de notre esprit, peut fort bien ne pas cadrer, et ne cadre meme qu'accidentellement avec l'ordre rationnel, qui doi:t etre l'expression

1. La confusion des idées de raison et de cause est ce qui affaiblit la vaIeur des Derniers Analytiques d'Aristote, bien supécieurs, selon nous, a toutes les autres parties de !'Organon, et le chef-d'ceuvre du Stagiroite. Voulant y donner la théorie ¡fu la démonstration, pour la mettre en regard de la théorie du syllogisme, qui fait l'objet des Premiers Analytiques, il eSlt conduit en maint endroit, par lanature du sujet et par la pénétration de son jugement, a discerner l'enchainement logique, fondement de toute construction syllogistique, de l'enchainement rationnel, sur lequel tonte démOIl5tration doit se fonder pour satisfaire pleinement l'esprnt. Cependant,

la distinction n'est nulle part établie avec une netteté

des commentateurs n'a ni relevé lIli conigé cette imperfection de l'ceuvre du mattre.

la longue série

suftiisante, et

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1,

V -

L'ORDRE BY LA FORME

fidele des rapports que les choses ont entre elles en vertu de leur nature et par leur essence propre. La méme remarque s'applique aux c1assifications et donne lieu de distinguer entre les c1assifications artificieHes ou purement logiques, et les classifications rationnelles. Si je veux c1asser les courbes dont les géometres s'occupent, et que je mette dans une classe les courbes fermées et limitées dans leur cours, puis dans une autre classe celles dont le COUTS se prolonge indéfiniment, j'aurai établi une c1assification assurément irrépro- chable au point de vue de la logique, car elle repose sur une définition précise et sur des oaracteres tranchés; mais rationneHe- ment cetlte c1assification ne vaudm rien; car, tandis que l'ellipse est une courbe fermée, la parabole et l'hyperbole ont des branches qui s'étendent indéfiniment : et pourtant ces trois courbes connues des anciens sons le nom de sections du cone, des modernes sous le nom de courbes du second degré, ont entre elles de telles affinités, que 1'on ne peut les séparer les unes des autres, a quelque point de vue qu'on en étudie les propriétés et le mode de génération. Elles sont done génériquement associées par leurs caracteres essentiels, ou eHes constitluent un genre parfaitement oaractérisé dans une c1assification rationnelle. La meilleure olassification logique ou artificieHe est celle qui soulage le mieux la mémoire, facilite le mieux les recherches, met tous les objets dans l'ordre le plus aisément saisissable, étabtit les démarcations le plus nettement tranehées; et des caracteres acci- dentels peuvent etre pour tollot cela bien préférables aux caracteres les plus essentiels. Une c1assification qui, sur miHe objets a c1asser, en mettva1t 999 d'un coté et un de l'autre, remplirait tres mal le but d'une dassification artificielle ou purement logique : tandis qu'il faudra quelquefois l'accepter comme conséquence de l'OIure rationnel et de la valeur relative des caracteres essentiels. Dans une classification purement logique, et partant convention- nelle ou arbitraire, tous les groupes de meme orore figurent au meme titre dans la classification; mais il n'en est plus de meme dans tme classification rationneHe, oil des groupes, auxquels la pénurie du langage force d'imposer la meme étiquette générique, peuvent etre fondés sur des caracteres de valeur inégale, et qui n'établissent pas entre les objets groupés des analogies aussi intimes les unes que les autres.

46. - La structure et le but d'une classifioation logique excluent l'idée que le meme objet puisse apparrenir a la fois a des cases ou a des groupes différents; mais il n'en est plus de meme dans I'ordre rationnel, qui admet bien autrement de diversités, et force a tenir compte de tous les caracteres, pour obtenir, autant qu'il dépend de nous, l'expression adéquate des rapports essentiels des choses. Ainsi, les géometres étab'lissent un genre de surfaces qu'Ns appeHent cylindriques, et qui sont engendrées par une ligne droite qui se meut paraHelement a elle-meme (30), en suivant le contour d'une courbe quelconque ABCD, nommée directrice, dont le tracé

DB L'ORDRE RATIONNBL

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détermme chaque surface cylindrique en particulier ou chaque individu OOIDpris dans le genre. lIs établissent de meme un autre genre de surfaces, qu'ils appellent de révolution, et dont la propriété générique consiste a etre engendrée par une courbe mnpq tournant autour d'un axe mp, de maniere que chaque surlace de révolution

cm~p

501t individueHement déterminée par le tracé de la courbe mnpq, que les géometres appcllent la ligne méridienne, et que dans les arts on appellerait le profil de la surface. Or, la sUI'lface du cylindre ordinaire, de celui que 1'0n considere dans les éléments de géométrie, et dont les arts font un usage si fréquent, est a la fois une surface cylindrique et une surface de revolution; cette surface ne serait pas complétement étudiée si on ne l'étudiait pas a ce double point de 'VUe. La classification rationnelle admet, mais seulement quand la nature des choses y conduit, cette hiérarchie de genres, d'ordres, de dasses, que la c1assification artificieHe ou purement logique fonde sur des caracteres accidentels ou des définitions arbitraires, en vue surtout des exigences de la symétrie, de la clamé que r6pand et de la commodité que procure un ordre bien symétrique. La géométrie nous fournirait encore au besoin des exemples de cette subordination hiérarchique dans une c1assification rationnelle. Ainsi, le genre des surfaces cylindriques se compose des surfaces qu'une ligne droite engendre en se mouvant paraMelement a eHe-meme; le genre des surfaces coniques comprend ceHes qu'une ligne droite engendre en se mouv'ant de maniere qu'elle pivote toujours sur le meme point; ces deux genres de surfaces et d'autres encore sont compris dans ce que l'on peut normner l'ordre des surfaces dévelop- pables, comprenant toutes celles qu'une droite engendre dans son mouvement, et qui jouissent en outre du caractere remarquable (dont les arÍ's font bien leur profil) de pouvoir s'étaler ou se déve- lopper sur un plan sans déchirure ni duplioat,ure; enfin l'ordre des surfaces développables est compris avec d'autres dans la classe

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1,

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L'ORDRE BT LA FORME

des surfaces qu'on appelle réglées, paree qu'elles sont toutes engen- drées par le mouvement d'une ligne droite, mais sans qu'elles aient (a l'exception des surfaces développables) la propriété de pouvoir

etre étalées sur un plan, a moins d'etre pliées ou plutOt écrasées, de

meme qu'on

écraserait la surface d'une sphere si l'on vou1ait la

rendre planeo

47. - eomme il n'y a pas de plus grands classificateurs que les naturallstes, vu la mcltitude des obje1ls qu'Hs ont a étudier et a comparer, il était tout simple que la distinction des méthodes arti- ficielles et des mé~odes ou des classifications naturelIes, vint d'abord des naturalistes : toutefois il y a dans l'idée des méthodes naturelles autre chose que l'idée abstraite d'une subordination ra1lionnelle entre les objevs a classer; il s'y joint le sentiment des procédés et des formes de la Nature vivante, et l'idée d'une parenté dont l'origine nous échappe, mais qui doit ressembler a beaucoup d'égards a la parenté proprement dite, avec laquelle elle s'identifie merne dans certains caso I1 faut écarter id (sawf a y. revenir plus tard) ces idées accessoires, pour s'attacher a l'idée principale, a ceNe d'une classificaHon fondée sur le discernement des caracteres essentiels et accidentels, et sur l'appréciation des caracteres essentiels. Que cette appréciation se lie toujours plus ou moÍns a l'idée de génération, meme dans l'ordre des conceptions abstraites, c'est ce dont on a pu juger par les exemples m~mes que nous venons d'emprunter a la géométrie. Saisir les caracteres essentiels des choses, c'est saisir la maniere dont elles procedent rationnellement les unes des autres, ou s'engendrent les unes les autres. Mais, pour les etres vivants dont le natura:1iste s'occupe, la liaison des idées de génération et de classification est encore bien plus palpable, comme l'indique l'étymologie meme des mots de gen re et d'espece; la géné- ration (genus) produit des etres qui ont l'apparence (species) de ceux qui les ont engendrés. Tel eso! le fait sai11ant, sensible pour tous, sur lequel les logiciens, les philosophes, les naturallstes ont travaiNé, tous a leur maniere. Ce qu'n y a de bizarre, c'est que les logiciens ont retenu, mieux que les naturalistes, les traces d'une étymologie dont le premier coup d'reil jeté sur la Nature vivante avait faio! les frais; car, pour se conformer a l'étymologie, il faudrait appeler genre ce que les naturalistes nomment espece, et especes les indiiVi- dualités dont en général 11s ne s'occupent guere. 11 faudrait, comme on le fait encore au barreau par un reste de tradition scolastique, appeler du nom d'especes les cas individuels et particuliers; i1 faudrait, eomme le font les philosophes et les moralistes, quatifier de genre humain ce que les naturalistes appellent l'espeee humaine. Surtout il ne faudrait pas, a la maniere des naturaHstes, employer le nom de genre justement quand il s'agit d'une affinité entre especes, que n'expliquent plus les phénomenes connus de la génération ordi- naire. Mais, peu importent apres tout les étiquettes de nos idées :

DE L'ORDRE

RATIONNEL

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l'oimportant est de bien se rendre compte des idées en elles~emes, chose difficile; car ordinairement ce qui noUiS frappe d'abord dans les choses n'est pas ce qui les constitue le plus essentiellement, et nous ne parvenons a dégager l'essentiel de l'accessoire que par des comparaisons attentives, quand nous pouvons y parvenir. Par exemple, il n'importe a l'essence de la classification que le nombre des objets classés soit limité ou il'limité de sa nature. Pour un naturaliste, les individus seU'ls sont en nombre illimité; les especes, les genres, les ordres, les familles, etc., sont nécessairement en nombre limité; mais, pour un chimiste, les individualités memes avec lesquelles il s'agit de former le premier groupe générique, sont en nombre limité, et dans l'ordre des classifications géométriques auxqueliles nous empruntions tout a l'heure des exemp~es, il y a absence de limitation dans le nombre des objets classés, a quelque degré qu'on se place dans l'échelle de la classification. Ainsi, non seulement le nombre des surfaces particulieres constituant le genre des surfaces cylindriques est iilimité, mais il y a aussi un nombre illimité de genres analogues composant l'orore des surfaces déve- loppables, et ainsi de suite.

48. - Vidée de type est tantot plus générale, tantot· plus cir- conscrite que les idées de genre ou d'espece, avec lesquelles elle se rencontre souvent, sans qu'il faille les confondre. L'homme est toujours porté a exprimer ses idées les plus générales et les plus élevées a l'aide d'un exemple concret, sensible et familier; la comparaison d'un cachet et de son empreinte est celle qui s'offre ici le plus naturellement, et qui, dans toutes les langues, sert a exprimer l'idée d'un type, par corrélation avec l'idée de ses eXeITl- plaires ou de ses épreuves. Les exemplaires se res'semblent entre eux, et cette ressemblance est fondée sur ce que chacun d'eux res- semble au type; peut-etre meme qu'ils se ressemblent assez, si le procédé de moulage est excellent, pour qu'on ne puisse pas a l'reil nu et de prime abord les distinguer les uns des autres; mais regardez-'les a la loupe avec beaucoup de soin, et vous parviendrez a y découvrir quelques différences, surtout si vous etes connaisseur ou expert dans ce genre de recherche. Or, qu'importe qu'i! s'agisse d'une empreinte grossiere ou d'un moclage plus parfait? La dif- férence n'est que du plus au moins quant aux irrégularités ou aux:

écarts. En principe done i1 faut admettre qu'aucuns des exemplaires ne se ressemblent parfaitement, quoique tous attestent par leur ressemblance, tout imparfai,te qu'elle est, leur dérivation d'un type commun. Au lieu d'obtenir les exernplaires par voie d'empreinte, on peut les obtenir par voie de copie. Ce qui s'appelait type dans le sens

propre s'appeIlera alors un modele

degré d'abstraction ou nous devons nous placer, rien ne distingue l'idée du modele de l'idée du type, et aussi ces deux termes s'em- ploient-ils indistinctemenrt l'un pour l'autre dans le langage phi1oso- phique. Si l'imitation de l'artiste comporte moins de précision

mais, philosophiquement, et au

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1,

V

-

L'ORDRE ET LA FORME

que les procédés de moulage de l'ouvrier, il y aura d'un exemplaire

a l'autre des différences plus faciles a noter; on n'en conc1ura pas

moins (et c'est la le point capital) que la ressemblance des exem- piaires entre eux provient de leur ressemblanee a un type ou a un modele eommun. Autres ehoses sont le coin d'une monnaie et la monnaie meme, la planche du graveur et l'estampe tirée sur la planche, un monu- ment d'architecture et l'épreuve daguerrienne qui le reproduit. Le type ou le modele n'est donc pas nécessairement congénere avec les exemplaires qui en dérivent, quoique les exemplaires entre lesquels la compamiS'On s'établit soient pour l'ordinaire congéneres entre eux. Pour qui n'aurait que le sens du tact sans celui de la

vue, ou le sens de la vue sans ce'lui du tact, l'exemplaire se trouverait etre souvent une chose sensible, tandis que le type ou le modele ne

le serait pas; il n'y aurait done pas la moindre absurdité a admettre

pour des objets sensibles un type ou un modele qui ne serait pas du

nombre des choses sensibles, et dont la raison concevrait l'idée, bien qu'i! nous fUt impossib!e de nous en former une image.

49. - Des choses peuvent etre de meme espece sans qu'i! y

ait de motifs d'admettre qu'eHes dérivent d'un meme type : soit qu'il s'agisse d'especes que nous constituons artificiellement, d'apres

le rapprocbement de caracteres accidentels, pour le besoin de nos

classifications; soit meme qu'il s'agisse de choses qui ont entre

elles une affinité naturelle ou essentielle. Ainsi, d'une part, des choses de meme espece peuvent n'avoir pas entre elles des rapports de

la nature de ceux que la dérivation d'un type commun établit entre

les exemplaires d'un meme type; d'autre part, diverses choses peuvent dériver d'un meme type sans etre pour cela congéneres ou de meme espece, comme un tableau, une estampe, une médaille, un camée, un bas-reNef. L'idée de type a done bien, comme nous l'annoncions, tantot plus, tantot moin·s d'extension que les idées d'espece ou de genre, qui sont le fondement de toutes les das- sifications, et i1 ne faut point les identifier. Mais, de meme que l'idée d'un premier groupe générique nous mene a concevoir une hiérarchie de genres ou de groupes d'un ordre supéri.eur, mnsi l'idée de la procession d'un type a ses exemplaires nous suggere celle d'une hiéran:hie de types dérivant immédiatement les uns des autres. Nos divers hótels de monnaies ont chacun leurs coins qui sont des types par rapport aux esperes frappées dans ces hótels, et qui sont aussi autant d'exemp'laires d'un type primitif et officiel que l'artiste a signé et que le Gouvernement a adopté. Ce type ofificiel se modifie souvent par le mHilésime, par le module et paT d'autres accessoires, selon l'année de la fabrication et l'espece de monnaie que les coins doivent servir a frapper : de maniere pourtant que l'idée gouvenlementa[e et la pensée de l'artiste, dans ce qu'eHes ont de fondamental, se reprodUlisent d'un type a l'autre.

50. - Les images qui se peignent dans notre esprit, les idées que

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chacun de nous se fait des choses, peuveDit etre considérées comme autant de copies d'un modele extérieur, comme autant d'empreintes ou d'exemplaires d'un type qui est la chose meme, concrete ou abstraite, dont nous gardons en nous-memes l'image ou l'idée. Et quand nous essayons de les cornmuniquer aux autres par le langage, ces empreintes, ces exemplaires deviennent a leur tour comme un type ou un modele intérieur dont il s'agit de fournir, aussi corree- tement que possible, une copie ou une épreuve. Par ou l'on voit bien que la vérité dans les idées et dans l'expl'ession des idées est en généml quelque chose qui admet l'approximation, le plus et le moins, non quelque chose de tranché, ainsi qu'on le suppose souvent, comme s'il n'y avait point de milieu entre le vrai et le faux. Et en meme temps l'on voit que l'idée, tout en étant la copie vraie ou fidele de l'objet con~, n'en est pas nécessairement la reproduction iden- tique, et peut garder, dans ce qui laconstitue, quelque chose qui tienne exc1usivement a la constitution de l'entendement, cornme une estampe qui pellot etre une exeeHente copie d'un tableau, quoique privée d'un grand nombre des qualités que le tableau possede, et quoiqu'elle en offre d~autres que le tableau ne possede paso En considérant que nos idées humaines sont autant d'exemplai'fes de types extérieurs a l'entendement, de grands philosophes ont été conduits a supposer que ces objets memes, extérieurs a l'enten- dement, pourraient bien n'etre que les exemplaires d'un type supérieur qu'ils ont comparé a nos idées (48). Voila le fondement de la métaphysique platonicienne, qu'il n'entre pas dans notre plan de discuter, pas plus que d'autres théories métaphysiques, restées étrangeres a l'interprétation scientifique des phénomenes. Cependant un reflet de cette philosophie se retTouve dans les théories modernes des natturalistes sur les types organiques, et nous reprendrons par la suite, a ce point de vue, l'étude de l'idée de type. I1 importait seulement d'en marquer la place ici parmi les idées générales qu'il faut envisager d'abord dans toute leur généralité et leur abstraction sauf a tenir compte ultérieurement des notions accessoires qui s'y rattachent, a mesure que l'on passe aux applieations spéciales.