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TERRAY, Emmanuel (1986).

« L’Etat, le hasard et la nécessité, réflexions sur une
histoire ». Dans L’Homme revue d’anthropologie, n° 97-98. Inédit, Anthropologie : état
des lieux. EHESS, Navarin / Le livre de poche, p 234-248.

« L’Etat, le hasard et la nécessité, réflexions sur une
histoire ».
À partir du moment où l’Etat apparaît en un point, toutes les communautés
du voisinage se trouvent placées devant une alternative incontournable :
commander ou être commandé, et il n’y a pas de troisième voie. Autrement dit,
si l’on veut gouverner, il faut entreprendre pour son propre compte la
construction d’un Etat, ou bien se résigner à subir la domination d’autrui. Or ce
qui marque le destin des Abron, c’est qu’ils ne s’abandonneront jamais aux
poisons d’une telle résignation.

[…] Or il se trouve des hommes prêts à s’y engager, et l’analyse des
traditions qui rapportent la fondation des Etats permet de dessiner leur portrait.
Jeunes gens qui étouffent dans le cadre étriqué des cellules villageoises, cadets
condamnés à végéter perpétuellement dans l’ombre de leurs aînés, chasseurs
vivant aux limites des zones « civilisées » et de la brousse, soldats de
fortune, colporteurs, toute une population confinée jusqu’alors aux marges de la
société lignagère est saisie du frisson de l’aventure et se décide à « tenter sa
chance ». Ce qui l’anime est une volonté dont l’objet initial est sans doute moins
la puissance que la différence : volonté d’échapper au sort de la masse, à la
biographie programmée que les communautés paysannes assignent à leurs
membres. « Nous sommes autres que vous », voilà le premier cri de ralliement.
Mais la société lignagère est moins que toute autre tolérante à l’égard des
marginaux et des déviants : elle n’a de cesse qu’ils plient – ou disparaissent. Qui
veut s’établir durablement dans la dissidence doit s’en donner les moyens, se
faire craindre et respecter. Le désir de différence devient donc par un glissement
tout naturel affirmation de supériorité.

[…] En d’autres termes il apparaît que, dans l’aire qui nous intéresse, la
formation des Etats est le produit d’un croisement entre deux processus
rigoureusement indépendants l’un de l’autre. Le premier est le mécanisme
permanent par lequel les sociétés lignagères sécrètent sur leurs frontières des
personnages peu ou mal insérés dans les structures sociales dominantes ; le
second est un épisode dont on peut situer les commencements dans l’histoire
avec une certaine précision : l’essor du commerce lointain. À lui seul, le premier
serait resté stérile ; pour qu’il soit, en quelque sorte, fécondé et devienne le point
de départ d’une phase nouvelle de l’évolution, il fallait qu’intervienne le second.

les appétits. Les maîtres sont donc tenus à une certaine modération […] . plus précisément. dans l’un. quelles qu’en soient l’ampleur et les formes –expédition de conquérants ou fuite de réfugiés– précède toujours l’apparition des institutions étatiques. Du coup. la genèse de l’Etat s’accompagne d’une coupure dans l’espace.[…] À certains égards. les acteurs mêmes de cette histoire. les rapports entre gouvernants et gouvernées prennent un autre tour : mécontents. ou au moins leurs descendants. […] Au moment même où ils commençaient à bâtir leur Etat. on se dispute les vassaux. une migration. le premier est celui su mythe et de la légende. les voies commerciales. Bref. mais surtout on veut imposer son hégémonie. Trois indices sont de ce point de vue significatifs : en premier lieu. ce n’est pas dans leur pays natal qu’ils édifient le nouveau pouvoir . les ambitions sont désormais les principaux ressorts invoqués. les réserves de chasse. le second. bien loin d’être le résultat d’une évolution continue. sinon à la « real politik » : les rapports de force. marquait au contraire une rupture profonde avec les développements qui l’avaient précédée. le merveilleux intervient à chaque détour du récit . Entre antagonistes également souverains. d’autres groupes s’attelaient dans le voisinage à une tâche identique. être reconnu comme le plus grand. dans l’autre. les fondateurs sont dans la grande majorité des cas venus de l’extérieur . Bientôt ces entreprises rivales viennent s’entrechoquer . à en croire les récits qui rapportent la naissance des Etats. les seconds peuvent refuser leur assistance aux premiers ou même s’enfuir chez l’ennemi. les gisements d’or . celui de l’histoire . ont eu obscurément conscience du fait que la formation des Etats. il s’efface pour faire place à la politique réelle. seule la guerre peut trancher : l’incendie jaillit de toutes parts. mais celle-ci –second indice– e double à son tour d’une césure dans le temps : le temps qui précède la migration fondatrice et celui qui la suit ne sont pas de même nature .

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