Vous êtes sur la page 1sur 4

Serions-nous plus libre sans état ?

Brute épaisse ou bon sauvage, nos ancêtres préhistoriques, homo lupus ou homo sapiens, n’avaient
pas encore inventé l’état pour mieux s’entretuer ou mieux se protéger et s’organiser. Il faut
supposer que les progrès de l’Histoire ont eu besoin de l’état, cet administrateur de la société, pour
établir les bienfaits qui nous ont permis plus de démocratie, d’espérance de vie, de confort matériel
et intellectuel. Ainsi la liberté d’expression, de publication, de circulation et d’entreprendre ont
contribué à la richesse des nations et des individus. Quoique l’état ait pu paver ce chemin
réjouissant des joyeusetés de la tyrannie, des plus abominables aux plus douces, en passant par les
plus insidieuses… Sommes-nous sûr de pouvoir bénéficier de plus de liberté sans cet état qui peut
aller jusqu’à devenir liberticide ? A la fantasmatique liberté sans état, il faut opposer l’état garant
des libertés non sans se demander si l’on peut tempérer le trop d’état par un état minimal.

L’anarchisme de Proudhon et de Bakounine, avec son « ni dieu ni maître », rejette l’état au nom du
plus haut degré de liberté individuelle : « L’état n’est pas la Patrie ; c’est l’abstraction, la fiction
métaphysique, mystique, politique, juridique de la Patrie[1] » disait Bakounine, c’est aussi « le
patrimoine d’une classe privilégiée quelconque[2] » Devant la dimension militaire de l’état, y
compris contre son propre peuple, arguant que l’homme, « s’il est réellement amoureux de la liberté,
doit détester la discipline qui fait de lui un esclave », Bakounine conclue à « l’absolue nécessité de
la destruction des Etats[3] ». Il faudrait alors que le peuple « ait atteint un si haut degré de moralité
et de culture qu’il ne doive plus avoir besoin ni de gouvernement, ni d’Etat.[4] » Marx lui-même
postulait le stade ultime du communisme dans lequel l’état aurait disparu. On sait pourtant que le
stade initial et final des états communistes fut la disparition non seulement des libertés mais aussi
de l’homme dans leurs goulags.
Si « la propriété c’est le vol », la liberté n’a rien à faire d’un état qui garantirait la propriété
individuelle et capitaliste. Sans état, plus de coercition de l’accaparement des richesses et des biens,
mais une communauté idéale des hommes. Serions-nous alors plus libre si aucune propriété n’était
garantie ? La séduisante utopie critique du pouvoir par l’anarchisme bute sur l’anti-utopie d’une
liberté impuissante.

Car, à cette fiction trop idéaliste de l’absence totale d’état, il faut opposer la nécessité d’un état qui
puisse préserver chacun de nous des violences contre nos libertés. Même si Bakounine croit devoir
réfuter cet argument pourtant solide « L’Etat ne restreint la liberté de ses membres qu’autant
qu’elle est portée vers l’injustice, vers le mal. Il les empêche de s’entretuer, de se piller et de
s’offenser mutuellement, et en général de faire le mal, leur laissant au contraire liberté pleine et
entière pour le bien.[5] »
Ainsi, seul l’état de droit permet, dans un cadre juridique, empreint de modestie et toujours à
parfaire, à la liberté de s’épanouir. Pour ce faire, Hobbes ou Locke proposent deux directions. Le
premier préconise un état assis sur la force qui détermine le droit. Le second ne légitime l’état que
s’il est soumis au droit naturel. « L’état naturel des hommes, avant qu’ils eussent formé des sociétés,
était une guerre perpétuelle (…) une guerre de tous contre tous[6] » ou encore une « guerre où
chacun est l’ennemi de chacun[7] ». C’est en effet ainsi qu’en 1651 qu’Hobbes, dans le Léviathan,
assigne à l’état une fin indispensable, la sécurité du particulier qui donne ainsi son consentement à
l’état : « j’autorise cet homme ou cette assemblée d’hommes, et je lui abandonne mon droit à me
gouverner moi-même ». Voici alors formée « la génération de ce grand Léviathan, ou (…) de ce dieu
mortel, auquel nous devons, sous le dieu immortel, notre paix et notre défense[8] ». Mais également
donc, notre liberté. A moins que cette dernière soit réduite de manière autoritaire par ce même
Léviathan, au point de ne pouvoir imaginer la légitimité de la moindre désobéissance civile qui
s’appuierait pourtant sur le droit naturel.
Ce pourquoi Locke, en 1690, postule un état garant de « cette liberté par laquelle l’on est point
assujetti à un pouvoir absolu et arbitraire ». De plus, « la liberté, dans la société civile, consiste à
n’être soumis à aucun pouvoir législatif, qu’à celui qui a été établi par le consentement de la
communauté[9] ». Reste que cette communauté n’est pas infaillible et qu’elle peut, volontairement
ou involontairement, par excès de zèle, nous soumettre à cette « servitude volontaire[10] » dont
parlait La Boétie.
C’est enfin Rousseau qui, plus démocratique qu’Hobbes, en 1762, pose le principe d’un contrat entre
les citoyens, établissant la participation de tous à la vie politique et de « bien distinguer les droits
respectifs des Citoyens et du Souverain, et les devoirs qu’ont à remplir les premiers en tant que
sujets[11] », tout cela dans le cadre d’un « bon gouvernement » au bénéfice de « la conservation et
la prospérité de ses membres[12] ». Sachant que Rousseau compte que son gouvernement prévienne
l’inégalité des fortunes, le chemin est tracé pour que ces dernières puissent être assurées au XXème
siècle, grâce à l’action redistributrice de l’état providence qui aura soin d’assurer les libertés des
plus défavorisés.

Hélas le « contrat social », assis sur « la volonté générale » que prônait Rousseau, pèse très vite sur
la liberté des volontés particulières : « Il importe donc pour avoir bien l’énoncé de la volonté
générale qu’il n’y ait pas de société partielle dans l’Etat et que chaque citoyen n’opine que d’après
lui[13] ». On voit comment l’état éradique les libertés individuelles, et plus précisément d’opinion et
d’expression, préfigurant ainsi les allées du totalitarisme. Ainsi, Bakounine fulminait : « Les
conséquences du contrat social sont en effet funestes, parce qu’elles aboutissent à l’absolue
domination de l’Etat[14] ».
De même, le despotisme démocratique de la majorité dénoncé par Tocqueville, doit s’effacer si l’état
pèse sur ses concitoyens : « Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se
charge seul d’assurer leur jouissance et de veilleur sur leur sort.[15] » Gare à ce confort du dernier
homme nietzschéen qui soufflerait nos libertés comme une bulle au soleil. Reste à honorer la
courageuse décision de liberté au profit de cette démocratie libérale qui préserve la dignité,
l’indépendance et la créativité de tout être humain, ce « je » au sein du « nous ». C’est alors que la
question peut aller jusqu’à interroger ainsi : suis-je libre dans le « nous », en particulier au sein de
ce « nous » que veut être l’état ?
Car le trop d’état finit très vite par conduire les animaux de l’orwellienne ferme humaine à « la route
de la servitude »[16], qu’elle soit pavée par le National-Socialisme ou le Socialisme communisme. Ce
pourquoi la constitution doit limiter au maximum les entraves à la liberté de cette « nouvelle idole »
conspuée par Nietzsche : « L’Etat, c’est le plus froid de tous les monstres froids[17] ».
« Le gouvernement le meilleur est celui qui gouverne le moins » était la devise favorite de Jefferson,
reprise avec enthousiasme par Thoreau en tête de La Désobéissance civile[18]. C’est ainsi seulement
que la liberté peut se gouverner elle-même. « Le citoyen doit-il jamais abandonner sa conscience au
législateur ? A quoi bon la conscience individuelle alors[19] ? » Nous serions plus libre avec moins
d’état, pensent les minarchistes, dans la tradition du libéralisme classique…
Ainsi Nozick va jusqu’à n’accorder à l’état qu’une place minimale : ne lui reviennent que les
fonctions régaliennes : justice, police et défense. Il doit, dans la tradition d’Adam Smith, se limiter à
nous protéger contre la force violente, le vol, la fraude et le viol des contrats. Qu’il s’agisse
d’éducation ou d’économie, l’état n’est pas censé intervenir. Encore moins en tant que « justice
distributive[20] ». En opposition avec la Théorie de la justice[21] de Rawls, il reste dans la continuité
d’Hayek qui préférait « les principes de juste conduite individuelle » au socialiste « mirage de la
justice sociale[22] ». Nozick interdit à l’état de nuire à la liberté des dons naturels, du travail et du
mérite en redistribuant les richesses prélevées indûment par la main visible de la « soumission
fiscale[23] », ainsi volées aux « sujets de l’impôt à l’égard du Léviathan[24] » et de la fiscocratie.
D’autant que l’endettement considérable et handicapant de nos états, réduit d’autant notre liberté
économique.
Contrairement au préjugé, même si certains d’entre eux vont jusqu’à imaginer des justices et des
polices privées, les Libéraux ne sont pas opposés à l’état. Mais il ne doit en rien contraindre la «
main invisible[25] » de la liberté des marchés, car selon Adam Smith, elle saura mieux que lui
contribuer à la richesse des nations », des peuples et des individus. Ce dernier répond d’ailleurs, en
1776, par anticipation à Proudhon : « Etant des hommes libres, ces tenanciers sont capables
d’acquérir la propriété et, ayant une certaine proportion du produit de la terre, ils sont un intérêt
évident à ce que le produit total soit aussi grand que possible, pour que leur propre proportion
puisse l’être[26] ». C’est ainsi que liberté et propriété, ces dernières garanties par l’état, sont le
moteur de la prospérité générale. En effet, « interdire à un grand peuple de tirer tous les avantages
possibles de toutes les parties de son propre produit, ou d’employer ses fonds et son industrie de la
façon qui lui parait la plus avantageuse pour lui, est une violation manifeste des droits les plus
sacrés de l’humanité.[27] » Reste la nécessité d’une « constitution libérale » dans laquelle « l’Etat ne
peut exercer légitiment de coercition que pour imposer une conduite juste ou pour proposer les
droits individuels, bien que pour certains (Hayek) la coercition peut aussi être justifiée pour
collecter les taxes nécessaires aux services d’utilité publiques[28] ». A condition que ces derniers
contribuent à nos libertés, sans les handicaper par un prélèvement obligatoire confiscatoire et
indigne.

Au-delà des impraticables utopies de l’anarchisme, un contrat social est donc indispensable.
Cependant si l’on considère que la solution à la crise économique actuelle des états surendettés ne
passe pas par un manque de régulation, mais au contraire par une réduction du pouvoir des
gouvernements, l’on devra choisir la liberté individuelle au détriment des Léviathan pour restaurer
le dynamisme économique et la démocratie libérale. De même les lois mémorielles et les entraves à
la liberté d’expression devront s’incliner devant la tradition des Lumières qui guide et doit guider
l’épanouissement des individus libres, au sein d’états dont le rôle protecteur ne deviendrait pas le
masque d’une tyrannie, qu’elle soit socialiste, écologique ou islamiste.

Remerciements à Thierry Guinhut

www.thierry-guinhut-litteratures.com

Nota bene : Il n’échappera à personne qu’il s’agit là du sujet de philosophie du Bac confié aux bons
soins des Terminales S. Cependant cet exercice de style ne prétend pas constituer un corrigé,
encore moins un corrigé officiel, d’autant que la troisième partie, consacrée aux thèses libérales,
devrait être maniée avec prudence…

[1] Bakounine : La Liberté, Pauvert, 1965, p 91.


[2] Ibidem, p 57.
[3] Ibidem, p 60.
[4] Ibidem, p 69.
[5] Ibidem, p 56.
[6] Thomas Hobbes : Eléments du citoyen, Société typographique, Neufchatel, tome 1, 1787, p 18.
[7] Thomas Hobbes : Léviathan, Folio essais, 2000, p 225.
[8] Ibidem p 288.
[9] Locke : Traité du gouvernement civil, GF Flammarion, 1992, p 159-160.
[10] La Boétie : De la servitude volontaire, Flammarion, 1993.
[11] Jean-Jacques Rousseau : Du Contrat social, Gallimard Pléiade, 2003, p 373.
[12] Ibidem, p 419 et 420.
[13] Ibidem, p 372.
[14] Bakounine : La Liberté, Pauvert, 1965, p 52.
[15] Tocqueville : De la Démocratie en Amérique, Œuvres, Gallimard, Pléiade, tome 2, p 837.
[16] Pour reprendre le titre de Friedrich A. Hayek : La Route de la servitude, PUF, 1985.
[17] Friedrich Nietzsche : Ainsi parlait Zarathoustra, Club du Meilleur Livre, 1959, p 46.
[18] Henry-David Thoreau : La Désobéissance civile, Pauvert, 1968, p 53.
[19] Ibidem, p 57.
[20] Robert Nozick : Anarchie, Etat et utopie, PUF, 1988, p 188 et suivantes.
[21] John Rawls : Théorie de la justice, Seuil, 1987.
[22] Friedrich A. Hayek : Droit, législation et liberté, PUF, 1981, tome 2, p 79.
[23] Peter Sloterdijk : Repenser l’impôt, Libella Maren Sell, 2012, p 18.
[24] Ibidem, p 42.
[25] Adam Smith : Enquête sur la nature et les causes de la Richesse des nations, PUF, 1995, p 513.
[26] Ibidem, p 445.
[27] Ibidem, p 667.
[28] Dictionnaire du libéralisme, sous la direction de Mathieu Laine, Larousse, 2012, p 245.