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L'Information Grammaticale Gilles Philippe, Le discours en soi : la représentation du discours intérieur dans

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Jeandillou Jean-François. Gilles Philippe, Le discours en soi : la représentation du discours intérieur dans les romans de

Sartre, Honoré Champion, Paris, 1997. In: L'Information Grammaticale, N. 79, 1998. pp. 56-57.

Document généré le 27/09/2015

pp. 56-57. http://www.persee.fr/doc/igram_0222-9838_1998_num_79_1_2850_t1_0056_0000_3 Document généré le 27/09/2015

tionner soit par rapport à un réfèrent extra-pictural : Le champ labouré, Van Gogh, soit par rapport à un réfèrent pictural : Champ sous la pluie. Contribuent aussi à la visualisation des termes codés : Portrait, Autoportrait

ou Crucifixion, l'Atelier, Composition, dont on voit qu'il renvoient par ailleurs

l'histoire de la peinture. Les titres distinguent ou joignent donc deux voies de référentiation : une voie discursive où le réfèrent pictural est identifié par l'élément dont il est la représentation, une voie de visualisation où le réfèrent pictural est identifié par lui-même en tant qu'objet visible.

Mais l'analyse de ces voies demande qu'on prenne en compte « l'interaction Texte/Image » (chap. VI). C'est en effet d'une interaction qu'il s'agit puisque la contiguïté d'un titre transparent et d'une peinture figurative peut donner aussi bien une coïncidence de la désignation et de l'image (Fille rousse, de Modigliani, représente une fille rousse), qu'un divorce exigeant une interprétation (Le galet, de Magritte, représente un nu avec en fond la mer). Aussi, B. Bosredon propose une analyse détaillée de la combina- toire, analyse qui complète la typologie sémiotico-linguistique donnée au chapitre III et permet d'identifier des classes de titres. Ceux-ci réalisent plusieurs cadrages linguistiques de la figuration. Les titres visuels font voir, la désignation réfère à l'image d'un objet semblable (La Terrasse, Delvaux). Lestitres idéels relèvent d'unedésignation abstraite,établissent une relation sémantique interne au titre et soulignent un attribut, introduisant ainsi une subjectivité dans la désignation (Jour délicieux, Gauguin). Les titres du troisième type sont les titres-phrases, de loin les plus rares. Les plus nombreux étant les titres visuels, se trouve généré le « fantasme de la coïncidence » titre/toile (212). En réalité, ils construisent linguistiquement le réfèrent pictural. On le voit dans les cadrages différents qu'opèrent les titres mononucléaires (Baigneuse aux cheveux longs, Renoir) et les titres polynucléaires où jouent plusieurs plans (Océanie, la mer, Matisse). Les visualisations usent d'outils linguistiquement indentifiables : axiome de choix des éléments retenus (Poires et raisins, de Monet, néglige les pommes présentes sur la toile) ; effets de zoom(Le printemps à travers les branches :

l'île de la Grande Jatte, Monet) ; désignation médiatisée (La grenouillère, Bougival, Monet) ; relations sémantiques internes (Femme nue couchée

; usage de la ponctuation. La question en jeu dans

toutes ces analyses est donc: «Qu'est-ce qu'être visible ? » (225) L'auteur ordonne sa quatrième partie, « La signalétique », en deux élargissements de ses conclusions. « Signalétique et nomination » (chap. VII) traite de l'usage général de la fonction de dénomination propre, F-Nop. Trois dispositifs sont décrits. Un dispositif bijectif simple qui associe une forme non componentielle en synchronie à une entité unique. C'est le cas du nom propre qui ne se définit pas uniquement par rattachement à un domaine spécifique d'individus et par désignation rigide mais par le découplage du sens et de la référence. Un dispositif de dénomination avec classement où la convergence d'au moins deux caractères permet de singulariser l'individuel : rue X, rue Z. Mais les classifications de ce type n'aboutissent pas toutes à des dénominations réelles. Celles-ci ne sont atteintes qu'au-delà du système classificatoire, par activation de F-Nop. Seul le troisième dispositif relève d'une vraie signalétique. La dénominationd'objets uniques y est construite en discours, soumise à des évaluations - donc motivée -, et constitutive de lignées d'applications (littérature, peinture, etc.). Dans le domaine de la peinture, trois types de contraintes jouent où l'on retrouve les trois axes du livre : contiguïté, F-Nop et motivation. Ces contraintes n'ont pas toujours été articulées de la même manière au cours de l'histoire et c'est le rôle du second élargissement que de mettre « la linguistique au service de l'esthétique » (chap. VIII). Le parcours atteint les titres de Magritte en partant du Catholicon de Jean de Gênes (la lecture de l'extrait donné, 245, en ayant à l'esprit non plus l'iconographie religieuse mais la télévision d'aujourd'hui ne laisse pas d'être instructive). Apparemment libre, l'intitulation picturale apparaît en fait gouvernée par une signalétique, entendre« l'expression discursive d'une représentation collective de l'objet peinture » (266).

La question fondamentale qui sous-tend le travail de B. Bosredon est bien celle qu'il indique lui-même : « Qu'est-ce qu'être visible ? » En creux s'inscrit une mauvaise question, celle que l'ouvrage dépasse dans sadémarche

à

(Gabrielle), Renoir)

critique : Que voit-on ? C'est dans l'écart entre les deux attitudes que se justifie, à mon sens, l'un des aspects essentiels de la pragmatique annoncée dans le sous-titre. Les conséquences sont nombreuses et intéressantes. Il y en a de ponctuelles (ce qui ne signifie pas peu importantes). Exemple qui n'a pas que des applications pédagogiques et stylistiques :

les démarches employées dans l'étude de la visualisation offrent un programme d'analyse de la description romanesque courante et de l'ecphrasis. Il y en a de plus larges : ressentir ces « "frôlements de hauts fonds" qui persuadent le linguiste que certains de ses objets d'étude ne peuvent être compris si on les détache de leur usage » (267). Au regard de ces « frôlements », une question démange, à tort peut-être, le lecteur. Pourquoi congédier Wittgenstein si tôt ? D'autant plus qu'écrire : « avec le langage, je ne puis sortir du langage » (Remarques philosophiques, 1, 6, citée p. 38, note 1) n'apporte aucune eau au moulin de la production méta- discursive, mais constate simplement, si l'on peut dire, que le langage est là, comme la vie. Mutatis mutandis, ne peut-on assimiler le « ce qu'on voit » à la postulation que le fonctionnement du langage factuel implique l'existence nécessaire d'un monde de faits (thèse depictive du Tractatus) ? Plus tard, Wittgenstein corrige son approche : « L'accord entre pensée et réalité

consiste en cela : [ ]

dans la proposition "ce n'est pas rouge", pour ce faire, je montre une chose rouge. » (Grammaire philosophique, IX, 1 1 3) Propos versé au dossier Ceci n'est pas une pipe de Magritte (258-261), et comme preuve supplémentaire de l'intérêt de l'ouvrage de B. Bosredon. Seul regret : que la bonne bibliographie qui clôt le livre ne s'accompagne pas d'un index des artistes et des

quand je veux expliquer à quelqu'un le mot "rouge"

uvres.

Roland ELUERD

Gilles PHILIPPE, Le discours en soi. La représentation du discours Intérieur dans les romans de Sartre, Honoré Champion, Paris, 1997, 518 p. Issu d'une recherche doctorale soutenue en 1994 à l'Université de Picardie, cet ouvrage présente les qualités du genre - à commencer par une argumentation serrée, au service non d'une simple description mais d'une thèse, stricto sensu- et en évite les écueils : ni jargonneur ni pontifiant ni lourdement systématique, l'exposé permet d'apprécier pleinement la profondeurdes réflexions et analyses développées, avec autant de rigueur que de circonspection, sur « l'articulation d'une philosophie du sujet et de questionnements techniques » concernant l'écriture de la fiction. Sous le nom savant d'endophasie, la psychiatrie désigne une « formulationverbale interne de la pensée non exprimée avec représentation mentale de sa propre voix », objet qui constitue un défi à toute étude linguistique en ceci qu'il n'offre aucun corpus attesté, aucun même qui puisse jamais l'être directement. Mais le phénomène n'en demeure pas moins observable, via la médiatisation romanesque, à travers un ensemble complexe de reconstitutions fictionnelles dont l'élaboration même est censée simulerune parole proférée in petto, en toute spontanéité. D'où le réalisme des projets littéraires de ce type, et la pertinence d'une approche stylistique qui peut seule en détailler les procédés de modélisation. Conscient des limites epistemologiques de son investigation - il n'ambitionne point d'induire une vérité à partir d'une formalisation littéraire -, Gilles Philippe en mesure aussi tout l'enjeu, qui est « de voir comment, à un moment donné, une communauté culturelle a pu concevoir une réalité psycholinguistique précise ». Ainsi est-ce bien en termes de représentation textuelle que le discours en soi est défini-comme pourrait l'être le langage populaire chez un Zola ou un Céline - même si l'objectif est également d'appréhender, en perspective, l'imaginaire et d'un auteur et d'une époque.

Une substantielle introduction rappelle en premier lieu les positions théoriques de Sartre sur la subjectivité et sur la représentation, distanciée précisément pour ne pas faire leurre, de cette « vie intérieure » dans la littérature. Puis est explicité le « contrat de lecture » qui détermine l'intelligibilité (mais aussi le repérage) du discours intérieur dans le continuum textuel. Lexpression brute, constituée en génodiscours, y est conventionnellement reconstruite et signifiée au moyen d'un discours-signe (ou phénodiscours)

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L'Information grammaticale n° 79, octobre 1998

qui la prend pour réfèrent : autrement dit, l'artifice a pour but- et doit avoir pour effet - d'informer le lecteur sur la nature particulière du propos, en ménageant une suffisante clartépour qu'il demeure compréhensible tout en lui affectant des marques distinctives, syntaxiques et rythmiques, qui

le rendent identifiable.

La première partie du livre est consacrée aux caractéristiques de

renonciation endophasique, d'abord selon la théorie phénoménologique de la

et

quarante

ci permet notamment de classer les séquences suivant une double

dichotomie opposant la conscience immédiate à la conscience réfléchie, et, dans ce dernier cas, une réflexion dite impure à une autre voulue pure. La mystification discursive grâce à laquelle l'être de mauvaise foi s'invente une essence factice par le truchement de sa parole intime est, là, nettement distinguée du mensonge, qui suppose non seulement une dualité

locuteur/allocutaire mais surtout une parfaite lucidité quant à la nature des choses cachées. Après avoir fait un tour méthodique des diverses approches philosophiques (William James, Victor Egger, Bergson), psychologiques

(Vygotski) et linguistiques (Guillaume, Moignet, Jakobson) du phénomène

-

l'abrègement syntaxique et phonétique, l'agglutination des éléments lexicaux et leur décontextualisation - G.P. examine sa mise en scène dans les fictions de Sartre. Repérables dès la Nausée et les nouvelles du Mur, les procédés mimant le génodiscours (avec effet d'écholalie, de paronomase, d'ho- méotéleute, ou réduction de la phrase au prédicat, par exemple) et leur articulation avec un discours plus contrôlé trouvent leur systématisation dernière dans les trois volumes qui composent /es Chemins de la liberté. Quoiqu'il glisse un peu vite sur les problèmes de l'autonymie (mais il y revient au chapitre 3) et de la citation implicite, G.P. met bien en évidence

dynamique de cette parole, qui tient autant à des associations formelles

qu'à de pseudo-dialogues. Ainsi en arrive-t-il au « paradoxe pragmatique »

qui lui permet de récuser, sans ménagement, la thèse benvenistienne du monologue intérieur comme « variété de dialogue ».

Force est de constater que cette production verbale, non extériorisée par le personnage, s'inscrit dans un processus qui, en son principe, assume une fonction épistemique plutôt que communicationnelle. Toutefois, en montrant que « le je du discours sartrien n'est pas la catégorie vide de Benveniste » mais « un objet construit, irréductiblement personnel » (p. 68), G.P. confirme à son insu, et malgré qu'il en ait, la schématisation du linguiste car rien n'est plus aisé que de remplir, en discours, une forme opportunément laissée vacante par la langue. Quand il critique la radicale scission, opérée par Benveniste, entre « un moi locuteur et un moi écouteur » pour lui préférer « une énonciation où locuteur et allocutaire sont une seule et même entité », G.P. semble assimiler les instances figurant dans la langue aux individualités susceptibles d'être par elles représentées ; de la non-dissociation de ces sujets il infère celle des embrayeurs

la

conscience et du langage élaborée par Sartre dans les années trente

(ruse du pour-soi, constitution du moi, mauvaise foi, etc.). Celle-

qui ont notamment mis en évidence les aspects singuliers de

correspondants. Or le discours, fût-il tout intérieur, ne saurait remettre en cause les catégories du système dont il reste l'inéluctable émanation ; et reconnaître au monologue une essence dialogale n'implique nullement de le réduire

à

dépare avec la hauteur des vues par ailleurs exposées, apparaît d'autant plus inutilement polémique qu'elle porte à faux etcompromet l'undes arguments fondamentaux sur quoi repose l'ensemble de la thèse défendue.

Judicieuses sont en revanche les analyses du troisième chapitre portant sur la pragmatique de ce « discours sans situation de discours ». La place

de l'implicite, de l'illocutoire et du perlocutoire, et surtout la stratégie rhétorique de la mauvaise foi y sont fructueusement mises en lumière : « Le discours intérieur existe donc d'abord en référence à un autre discours

possible du sujet,

empêcherl'apparition » (p. 168). Une fois étayée la caractérisation énonciative de ce qui reste un discours cité dans le récit, G.P. mène une étude précise de l'énoncé lui-même, au double niveau transphrastique et phrastique. Au

direct sur la représentation de l'oral, qui donne aux

Chemins de la liberté leur esthétique « cinématographique », s'oppose

monopole du discours

un banal échange entre interlocuteurs. Cette myopie interprétative, qui

mais que celui-ci ne peut accepter et dont il veut

ainsi une savante combinatoire des modalités de transcription endophasique. Discours direct (libre ou classiquement démarqué) et indirect (libre ou conjonctionnel) alternent de telle sorte que cette parole intime, foncièrement hétérogène, n'a riend'un « bloc monolithique qui serait toujours régi par les mêmes lois et ne servirait qu'un but » (p. 104). Le rôle discriminant des guillemets ou de l'italique (et les effets de leur absence) ainsi que les limites de la mimesis citationnelle laissent percevoir, à travers le choix de l'une ou l'autre forme de représentation, une hiérarchie des degrés de conscience. En découle aussi une tendance à la contamination stylistique (lexicale au premier chef) du discours narratorial encadrant, qui ne prête cependant pas à confusion eu égard aux spécificités syntaxiques des inserts (phrases nominales, effacement des déterminants, recours à l'infinitif d'auto-injonction, dislocation et segmentation, aposiopèse et para- taxe, entre autres).

Dans la dernière partie de son livre, l'auteur prend soin de rapporter le système sartrien à l'évolution moderne des formes littéraires, pour en évaluer les enjeux sémiotiques, génériques et historiques. Réservant le

sort qu'elles méritent aux douteuses spéculations sur l'effet-personnage que d'autres vont partout citant, il engage une réflexion stimulante sur la

constitution

romanesques, et confronte le modèle étudié au cas du monologue théâtral sartrien mais aussi aux uvres des Dujardin, Joyce, Woolf, Faulkner, Morand, Beckett, Vaillant, Torma, Sarraute ef alii. L'ampleur du domaine exploré, l'efficace grille de lecture proposée, font sans peine excuser les rarissimes imperfections de cette somme impressionnante. Toutjuste peut-on regretter, outre l'absenced'un index verbo- rum- que ne pallie pas celui des noms propres ni l'utile table analytique - l'usage quelque peu lâche de certaines notions clés. Ainsi la distinction semble-t-elle trop peu explicitée entre les problèmes inhérents soit à la modélisation discursive soit au modèle proprement textuel. La « théorie greimasienne des isotopies », le « système d'isotopies » ou encore l'« isoto- pie syntaxique et stylistique » (p. 46-50) sont aussi lestement invoqués que congédiés. Quant à l'implicite, G.P. l'utilise pour « élargir à outrance la portée du mot présupposé » sans en mieux circonscrire la part du sous- entendu (p. 157-170) ; et postuler que « dans un contexte discursif purement informatif, la part de sous-entendu dans le message est extrêmement faible », ce n'est guère clarifier le problème. Qu'est-ce que la pure information, et quel angélique naïf peut réellement croire que le sous- entendu joue jamais un faible rôle ? Quasiment dépourvue de coquilles, la surface du texte souffre à peine de sporadiques - emploi exacerbé de donc, usage de locutions comme à part entièreou mise à jourpour mise aujour (p. 15, 89 et 149) - facilités d'écriture. Mais on eût apprécié que telle citation de Situations II- « en littérature, où l'on n'use de signes, il ne faut user que de signes » - fût glosée sous le rapport de sa structure curieusement négative (subtilité rhétorique ou aberration dysgraphique ?) et non de sa seule portée théorique. Ce ne sont là que griefs bénins dans un travail toujours limpide et richement informé, qui fera date par ses avancées dans le champ de la philosophie du langage comme par la connaissance qu'il apporte, sinon sur la beauté du fou, du moins sur l'« esthétique du fondu ». Jean-FrançoisJEANDILLOU

d'une psycholinguistique et d'une sociolinguistique

ChristianTOURATIER, Le système verbal français (description morphologique et morphématique), Paris, Armand Colin, 1996, 255 p.

Disons-le d'emblée tout net : un compte-rendu de sept mille signes au plus ne peut traduire fidèlement la richesse d'un livre original de 255 pages ni se faire l'écho de toutes les remarques ou interrogations qui surgissent nécessairement au fil de sa lecture. Donc, je résume : l'ouvrage comporte septchapitres dégageantd'une part les catégories formelles pertinentes (après avoir rappelé de manière critique les démarches et résultats traditionnels) et d'autre part leur signifié (là encore, les valeurs ordinairement - ou plus récemment - attribuées à tel « temps », « mode » ou « aspect » sont rigoureusement passées au crible et les hypothèses auxquelles abou-

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