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Tiers-Monde

L'épargne informelle en Afrique. Les tontines béninoises


Michel Lelart

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Lelart Michel. L'épargne informelle en Afrique. Les tontines béninoises. In: Tiers-Monde, tome 30, n°118, 1989. pp. 271-298;

doi : 10.3406/tiers.1989.3836

http://www.persee.fr/doc/tiers_0040-7356_1989_num_30_118_3836

Document généré le 24/05/2016


L'ÉPARGNE INFORMELLE EN AFRIQUE
LES TONTINES BÉNINOISES*

par Michel Lelart**

La mobilisation de l'épargne en Afrique, et plus généralement dans


les pays en voie de développement, est à l'ordre du jour depuis plusieurs
décennies. Il est maintenant acquis tout à la fois que l'épargne domestique
constitue un ressort essentiel du processus de développement et que le
système bancaire a largement failli à la mobiliser d'une façon efficace.
On en conclut, un peu hâtivement, qu'il n'y a pas d'épargne dans ces
pays puisque les banques ne réussissent pas à attirer un volume croissant
de dépôts, ni même à étendre leur clientèle.
Cette observation est maintenant remise en cause. On avait bien
conscience de l'originalité des attitudes et des comportements dans ces
pays où les banques n'ont pas cherché à s'adapter à la population. On
savait aussi que les gens se regroupaient en associations dont la vocation
était autant sociale que financière et dont la rationalité échappait
totalement à l'observateur occidental. Des travaux récents de chercheurs
isolés ont mis à jour l'importance de ces pratiques et fait comprendre
que l'épargne africaine était essentiellement informelle. C'est parce qu'elle
n'adoptait pas les formes connues chez nous que nous ne la percevions
pas : elle passe par les tontines.
La prise de conscience de l'inadaptation de nos analyses est maintenant
en bonne voie. Elle s'impose doublement :
— D'une part, l'insuffisance de l'épargne domestique a obligé un
nombre croissant de pays à financer leur développement avec l'épargne
étrangère. Cette solution atteint maintenant ses limites : la progression

* Ce travail s'insère dans une recherche plus vaste sur les circuits parallèles de financement
menée dans le cadre d'un réseau thématique de l'Université des Réseaux d'Expression française.
Une version simplifiée a été présentée aux Cinquièmes Journées internationales d'Economie
monétaire et bancaire, Clermont-Ferrand, 9-10 juin 1988.
** cnrs-iof (Institut Orléanais de Finance);,
Revue Tiers Monde, t. XXX, n" 118, Avril-Juin 1989
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de l'endettement international ne peut être maîtrisée que par une


mobilisation systématique de l'épargne nationale1.
— D'autre part, le système bancaire connaît une crise grave dans
plusieurs pays africains. La solvabilité de certaines banques est fortement
compromise et leurs guichets sont désertés par ceux qui commençaient
à utiliser leurs services. Dans les pays où n'existent que des banques
d'Etat la crise est encore plus grave. Partout les tentatives de
restructuration se succèdent sans susciter de réels espoirs.
Mais pendant ce temps-là les tontines se développent. Loin de se
résorber à mesure que l'économie se monétarise, leur rôle paraît au
contraire se renforcer à mesure que les banques semblent échouer. Elles
commencent à être mieux connues, mais leurs modalités sont tellement
originales en même temps que variées qu'il est indispensable de les observer
avec minutie là où elles sont les plus répandues.
Dans la plupart des pays d'Afrique on trouve en effet sous la même
appellation des pratiques financières bien différentes. Les unes, les plus
souvent analysées parce que les plus répandues et les plus originales, sont
liées à des groupements de personnes aux relations étroites entre lesquels
l'argent circule : ce sont les tontines mutuelles. Les autres, que les
observateurs étudient moins souvent, sont plus proches de nos pratiques
bancaires occidentales en ce qu'elles facilitent une certaine accumulation de
l'argent : ce sont les tontines commerciales que l'on pourrait aussi bien
appeler les tontines bancaires.
Nous allons approfondir cette distinction en considérant le cas du
Bénin. Les tontines fleurissent dans ce pays où elles sont largement
utilisées par la population. Aucune enquête systématique n'a encore été
effectuée au niveau national et on ne dispose pas de données quantitatives
globales ou régionales qui permettraient d'avoir une idée précise de
l'ampleur de ce phénomène. On dispose seulement de quelques enquêtes
menées par des étudiants dans leur région ou leur village. Leurs
observations doivent être interprétées avec réserve, elles n'en sont pas moins
surprenantes :
— Au Bénin presque chaque homme ou chaque femme de plus de
dix-huit ans participerait à une tontine2.

1. Cette nécessité est bien mise en évidence par D. Kessler et P. A. UUmo dans leurs
contributions à l'ouvrage collectif publié sous leur direction, Epargne et développement, Paris,
1983.
2. R. Verhagen, Les exploitations du plateau de Sakete et V organisation des moyens de
production, Porto-Novo, 1976, cité par F. J. A. Bouman, Indigenious Saving and Credit
Societies in the third World, a Message, 5a vings and Development, vol. l,n°4, 1977, p. 181-219.
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— Dans un ministère, 98 % des personnes interrogées sont membres


d'une tontine et dans un quartier de Kprinzi dans le district de Вора,
province du Mono, toutes les personnes interrogées participent au moins
à une tontine3.
— D'une enquête effectuée sur un échantillon de 220 personnes, il
ressort que 180 d'entre elles étaient membres d'une tontine. Ce
pourcentage de 81 % passe à 95 % pour les commerçants et les artisans. Au
total les tontiniers draineraient plus du quart de la masse salariale*.
— Au cours d'une enquête effectuée par le Ministère du Développement
rural dans 54 communes réparties dans les six provinces du pays, 3,75 %
seulement des personnes interrogées ont trouvé que les tontines «
pouvaient constituer un obstacle à la mobilisation de l'épargne rurale »5.
Au-delà de ces rares enquêtes menées ponctuellement, sans grands
moyens et sans coordination, l'ampleur du phénomène tontinier est une
impression dominante. La pratique de la tontine est générale au Bénin,
plus encore sans doute que dans les pays voisins. De plus, il semble
que les tontines y progressent actuellement, alors que les deux banques
d'Etat, devenues quasiment insolvables, imposent un délai à qui veut
simplement retirer de l'argent de son compte... Elles s'y développent
comme l'ensemble du secteur informel, en réaction sans doute aux
programmes d'ajustement élaborés par le Fonds monétaire et la Banque
mondiale : le coût social effraie la population et l'incite à se replier sur des
activités non officielles et souvent marginales.
Telles sont les observations que nous avons pu faire nous-même, en
interrogeant un grand nombre de personnes engagées activement dans
les tontines de toute nature. Nous avons aussi recueilli quelques
monographies qui nous ont permis de voir le système fonctionner concrètement.
Nous n'avons pas tant considéré les comportements et les motivations des
adhérents aux différentes sortes de tontines que les modalités de ces
associations : elles sont proches à cet égard de celles que l'on observe dans

Nous avons fait état de cette observation dans un précédent article à la suite duquel une
étudiante béninoise, en nous citant dans un travail de fin d'études, a ramené cet âge limite à
dix ans pour tenir compte du grand nombre d'écoliers acquis à cette pratique ! (E. Atchaka,
Système tontinier et développement socio-économique en République populaire du Bénin (RPB),
Mémoire Ecole des Hautes Etudes en Sciences sociales, Paris, 1985, p. 59).
3. A. O. Mensah et H. E. Nouatin, La mise en œuvre des techniques de mobilisation de
V épargne en République populaire du Bénin, Mémoire de maîtrise, Faculté des Sciences juridiques,
économiques et politiques (fasjep), Université nationale du Bénin, 1983, p. 72-73.
4. I. M. Soumanou et A. R. Yaya Nadjo, Promotion et mobilisation de l'épargne en
République populaire du Bénin, Mémoire fasjep, 1984, p. 27-28.
5. Alors que 61 % ne sont pas satisfaits des caisses locales de Crédit agricole, Rapport du
Comité ad hoc sur V épargne villageoise en République populaire du Bénin, juin 1985, annexe 2.
TM — 10
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les pays voisins et qui commencent à être mieux connues6. Mais elles
n'ont guère été étudiées en tant que composantes d'un véritable système
financier. C'est dans cette perspective que nous allons nous situer, en
montrant qu'elles accélèrent la circulation de la monnaie et favorisent
en même temps l'accumulation des liquidités.
Nous allons d'abord exposer les deux formes de tontines les plus
répandues au Bénin — mutuelle et commerciale — avant d'analyser le
rapprochement qui s'opère actuellement, et semble-t-il de plus en plus
nettement, entre ces deux formes traditionnelles, et entre leurs fonctions
respectives.

I. — LA TONTINE MUTUELLE OU TOURNANTE

Le procédé est très simple : un certain nombre de personnes (par


exemple 12) versent à une certaine date (par exemple chaque fin de mois)
une certaine somme (par exemple 10 000 F cfa). 120 000 F CFA vont donc
être disponibles chaque mois pendant douze mois de suite. Chacun des
douze membres les « lèvera » à tour de rôle. Chacun aura donc en
définitive prêté 1 1 fois sa mise et emprunté une fois la mise de ses 1 1 partenaires.
Cette pratique maintenant bien connue n'est pas née spontanément.
Elle a pris la suite de pratiques rencontrées dans toutes les anciennes
sociétés rurales. Les paysans ont toujours eu l'habitude de travailler
ensemble dans leurs champs respectifs : le premier jour ou la première
semaine tous dans le champ du premier, le deuxième jour ou la deuxième
semaine tous dans le champ du deuxième... jusqu'à ce que tous les champs
soient cultivés. Il arrivait aussi que les hommes se groupent par tranches
d'âge et constituent des équipes n'excédant pas une douzaine de membres,
ce qui permettait d'assurer une bonne exécution des travaux.
C'est ainsi que cela se passait au Bénin où ces communautés de
travail s'appelaient des « Adjolou »7. Il en existe encore aujourd'hui dans
certaines régions du pays8. Mais l'expression « Adjolou-Adjonou-Adjo »

6. Nous avons analysé les tontines africaines d'une façon plus générale dans « L'épargne
informelle en Afrique », Centre africain d'Etudes monétaires, Actes du Symposium du Caire,
juillet 1984, p. 13-62 et Revue des Etudes coopératives, 2* trimestre 1985, p. 53-78.
7. V. Lima, Les structures sociales, économiques et traditionnelles de la masse rurale de V ex-
Bas Dahomey, 1919-1939, Thèse Université de Paris VII, 1980, p. 109-117.
8. Dans son mémoire déjà cité, E. Atchaka présente la monographie d'une adjolou qui
est une tontine de travail dans le district de Cové (op. cit., p. 64-71). De même, K. G. Gbog-
blenou évoque l'existence de « kuru » dans la province du Borgou : il s'agit d'une forme de
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caractérise aussi des tontines en monnaie dans la région de Cotonou. A vrai


dire la diversité des appellations locales est très grande. Au hasard des
enquêtes que nous avons fait effectuer, des noms sont apparus qui ne
correspondent pas toujours à des noms habituellement cités et qui
n'épuisent certainement pas la liste de ces appellations. Au Bénin la tontine
s'appelle le plus souvent « Gbé-Egbé », terme qui caractérise un groupe de
personnes du même âge, ou « So-Sou-Esso », ce qui exprime l'action
de déposer quelque chose auprès de quelqu'un en toute confiance. On
parle aussi de Г « Yssirou » chez les Batonnou dans la province de
l'Atakora9. Nous avons trouvé d'autres expressions telles que « Sokoué-
Soukoué » dans la province du Zou, « Eïssou-Assoussou » dans la
province de l'Ouémé10. Ces expressions, qui sont toutes empruntées à tel
ou tel dialecte parlé localement par tel ou tel groupe ethnique, ont toutes
un sens particulier, mais elles montrent bien à quel point cette pratique
est depuis toujours intégrée à la vie quotidienne en même temps qu'à la
vie sociale11.
C'est pourquoi on peut qualifier cette première forme de tontine de
mutuelle ou encore de tournante. F. Bouman parle des « Associations
rotatives d'Epargne et de Crédit » (arec — en anglais rosca) et M. Miracle
de « Rotating Funds Associations »1B. Cette expression met bien en
évidence l'originalité de cette formule :
— D'une part, la tontine favorise V épargne dans la mesure où la
régularité des versements est ressentie par chacun comme une obligation très
forte à laquelle il ne peut absolument pas se soustraire. Dans les
campagnes où tous les habitants se connaissent bien, les pires malheurs peuvent

tontine mutuelle pour aider les paysans qui se trouvent en retard dans les travaux de leurs
champs (La tontine en République populaire du Bénin — Adaptation des garanties bancaires
pour la protection des participants, Mémoire fasjep, 1983, p. 37).
9. Cf. E. Atchaka, op. cit., p. 36-37.
10. Alors que Gbé est un nom typiquement béninois, on retrouve les autres appellations
courantes de l'autre côté de la frontière sous une forme souvent différente. Au Niger, au Togo
et surtout au Nigeria on parle des Esusu (ou Asusu, Isusu, Osusu) qui correspondent
certainement aux So-Sou-Assoussou béninois : tous sont pratiqués par les musulmans Yoruba.
Cf. notamment A. K. Ajisafe, The Laws and customs of the Yoruba people, Londres, 1924 et
W. R. Bascom, The Esusu : a credit institution of the Yoruba, The Journal of the Royal
Anthropological Institute of Great Britain and Ireland, vol. 82, 1952, p. 63-69.
1 1 . Ainsi, on rencontre dans le Zou des tontines exclusivement organisées aux fins de faire
un Zindo. On appelle ainsi le don traditionnel remis publiquement à l'occasion d'une
cérémonie particulière. Cf. K. G. Gbobglenou, op. cit., p. 26.
12. F. J. A. Bouman, art. cité, p. 181. M. P. Miracle and al., Informal Savings Mobilization
in Africa, Economic Development and Cultural Change, vol. 28, n° 24, p. 701-724. Dressant
la liste de ces appellations en Afrique, l'auteur ne fait état que des Ndjonu ou Adjolou dont
nous venons de parler.
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arriver au membre défaillant13. C'est pourquoi ce dernier peut être tenté,


pour ne pas rompre la chaîne de la tontine, d'emprunter à tout prix,
c'est-à-dire à n'importe quel taux, à des prêteurs qui ne sont pas souvent
des usuriers professionnels mais qui prêtent au même taux... Une telle
contrainte cependant n'est pas sans avantage : c'est pour s'obliger à
épargner davantage et d'une façon plus régulière que bien des adhérents
ont décidé de « faire tontine ». Ils l'ont même parfois décidé pour avoir
une bonne raison de ne pas répondre à une demande d'assistance de la
part d'un parent éloigné14 : l'obligation sociale contractée au sein de la
tontine l'emporte sur l'obligation d'entraide familiale. La cohésion sociale
peut aller jusqu'à garantir non seulement qu'on mettra de l'argent de
côté, mais qu'on en fera un bon usage : il arrive en effet que chaque
membre précise au départ ses intentions et qu'à chaque tour le bénéficiaire
soit tenu d'utiliser les fonds qu'il reçoit conformément aux intentions
déclarées.
— D'autre part, la tontine permet ď adapter le crédit aux besoins de
chaque membre. L'ordre des levées est en effet souvent déterminé par
consensus : ce sera toujours celui qui a le plus besoin qui sera autorisé à
lever les fonds. La décision est prise directement entre les membres, par
le président qu'ils se sont donné, voire par le comité de direction. Les
tours peuvent aussi être tirés au sort, soit dès le début — on connaît
d'avance l'ordre des levées — soit à chaque tour, ce qui introduit un
élément d'incertitude16. Mais le bénéficiaire peut céder son tour à un
partenaire gratuitement, à charge de revanche dans une prochaine tontine, ou
contre un dédommagement fixé par accord entre les intéressés, voire même
fixé au préalable. Deux adhérents qui ont les mêmes besoins d'argent
peuvent se partager les fonds disponibles... ils se les partageront plus tard
une seconde fois. La tontine fonctionne ainsi comme une caisse de
prévoyance qui offre à chacun de ses membres une relative sécurité.
— Mais l 'épargne et le crédit sont associés d'une façon complexe. La
position de chaque membre ne cesse de se modifier pendant la durée de
l'association. Celui qui lève les fonds le premier a une dette qui va en
diminuant à mesure qu'il rembourse. Celui qui lève les fonds le dernier a une
créance qui s'accumule jusqu'à ce que son tour arrive. Entre ces deux

13. K. G. Gbogblenou parle de séances de « tam-tam funèbre » devant la maison de ceux


qui n'ont pas honoré leurs engagements et devant la maison de leur belle-famille... L'auteur
évoque à cet égard la manus injectio de l'ancien droit romain, op. cit., p. 37.
14. G. AfFogbolo, Analyse et implications des marchés financiers non organisés — cas des
tontines en République populaire du Bénin, Mémoire fasjep, 1986, p. 12.
15. L'ordre des levées a plus d'impact sur la position des uns et des autres en début de
cycle. Cet impact diminue à chaque tour, alors que, en cas de tirage au sort, la probabilité de
lever les fonds grandit.
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situations extrêmes, chaque membre a une créance qui augmente à chaque


tour et qui se transforme lorsqu'il lève les fonds en une dette qui va
aller en diminuant. Pendant que dure la tontine, la créance des uns égale
toujours la dette des autres. Mais à la fin du cycle la moitié des membres
a prêté à l'autre moitié. La compensation est restée parfaite au niveau des
flux, elle ne l'est pas au niveau des personnes. Cela est possible parce
que la solidarité est le ciment de cette association, qui est de toute façon
éphémère. En fait, elle est souvent renouvelée à l'échéance, mais les
participants ne restent pas tous les mêmes, et les montants versés peuvent
être augmentés... ou diminués.
— Cette compensation n'est pas toujours parfaite. En cas de difficultés
graves liées à un événement imprévu, un membre peut obtenir une aide
spéciale financée par la caisse de la tontine, voire un versement
complémentaire de chacun de ses partenaires16. Certains participants vont pouvoir
ainsi recevoir plus qu'ils n'ont versé, mais tous les autres vont recevoir
moins. L'équilibre de la tontine est rompu. Les plus défavorisés n'ont
pas seulement de l'argent plus vite, ils en ont davantage. Ils n'ont pas
seulement l'argent des autres pendant plus longtemps, ils le gardent sans
plus avoir à le rembourser. Cette nouvelle forme de solidarité remet en
cause la rotation parfaite des fonds pendant le cycle qui fait l'originalité
de la tontine, mais elle correspond à sa vocation avant tout sociale. On
se trouve en présence d'une véritable association de secours mutuel destinée
à prendre en charge des dépenses essentielles mais aléatoires.
A travers son originalité financière, la vocation de la tontine mutuelle
est principalement sociale. L'épargne est partout une nécessité ressentie
impérieusement, surtout peut-être dans les économies de subsistance où
le niveau de vie est limité et dans les sociétés rurales où les cycles de la
consommation et de la production ne coïncident pas, où le risque est
grand parce que la nature est incertaine. Partout, les paysans épargnent,
et leur épargne est davantage orientée vers la survie immédiate que vers
le profit lointain. En Afrique, sans doute plus qu'ailleurs, cette nécessité
de l'épargne est ressentie collectivement, car la survie n'est imaginée qu'au
sein d'un groupe. L'effort d'épargne se situe davantage au cœur d'une
relation de chacun avec les autres que dans une relation isolée de chacun
dans le temps.
Cette vocation sociale se fonde sur les relations personnelles qui

16. L'existence d'une telle caisse de même que ce versement complémentaire quand il
intervient au premier tour modifient les modalités financières de la tontine, comme nous le
verrons plus loin.
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unissent les participants17. Au Bénin comme partout, ces relations sont


essentielles :
— Au moment de la constitution de la tontine. Les membres qui se
regroupent se connaissent toujours à l'avance. Ils appartiennent au même
milieu ou ont entre eux un certain lien d'affinité : amitié, famille, clan,
quartier, village, profession... Ils décident entre eux d'accepter de nouveaux
membres, en fonction de leur réputation ou de leur solvabilité.
— Au niveau de l'organisation de la tontine. Les membres fixent eux-
mêmes les règles de leur association. Ils désignent leur président en
choisissant parmi eux le plus âgé, le plus expérimenté ou celui en qui ils ont
le plus confiance... S'ils sont nombreux, ils constituent un comité avec
un vice-président, un secrétaire, un trésorier... En cas de défaut d'un
participant, ils décident eux-mêmes de la sanction; en cas de nécessité,
ils font appel au chef du village.
— Pendant la vie de la tontine. Les membres se réunissent à chaque tour
et c'est publiquement qu'ils remettent leur cotisation à celui d'entre eux
dont c'est le tour de lever les fonds. La réunion peut se faire chez le
président, elle se fait plus souvent chez l'un ou chez l'autre à tour de rôle,
car connaître le domicile de chacun a une grande importance. C'est pour
le groupe l'occasion de passer un moment agréable; c'est pour chacun
l'occasion d'échanger des informations, de parler de ses affaires, de ses
projets, de ses soucis; les plus jeunes sollicitent les conseils des plus âgés,
les nouveaux venus peuvent demander assistance18. Ces réunions aident
aussi à résoudre les différends internes qui doivent être discutés afin que
l'entente subsiste au sein du groupe. Dans les tontines de femmes, toutes
les participantes doivent assister à tout événement, heureux ou malheureux,
qui affecte l'une d'entre elles.
— A la fin de la tontine. La dernière réunion est habituellement
l'occasion d'une fête, d'autant plus que l'association a pu être constituée
en prévision d'une cérémonie et que bien des coutumes locales poussent
à rechercher le prestige par des dépenses à caractère ostentatoire19. En

17. L'Université coopérative internationale réunie à Yaoundé-Saa en janvier 1983 a regroupé


toute une série d'expériences et d'enquêtes sur les tontines africaines qui montrent bien la
dimension sociale de ces associations. Ces travaux ont été publiés par H. Desroche, Solidarités
traditionnelles et développements mutualistes, Archives de Sciences sociales de la Coopération
et du Développement, n° 65, juillet-septembre 1983.
18. N. Salaou et R. Osseni écrivent que la tontine permet d'échanger, outre des billets,
force idées d'investissements fructueux (La mobilisation de V épargne en milieu Yoruba de la
République populaire du Bénin, Mémoire fasjep, 1984, p. 40).
19. E. Atchaka cite une tontine de 50 membres dans laquelle les adhérentes se sont toutes
cotisées pour offrir à celle qui se mariait 100 000 F cfa, deux bœufs, du riz, des boissons... Le
jour du mariage, elles sont toutes arrivées habillées d'une même tenue somptueuse,
accompagnées d'un orchestre... (pp. cit., p. 106).
L'ÉPARGNE INFORMELLE EN AFRIQUE 279

fait, la fin de la tontine est en même temps le début de la suivante. Les


adhérents mettent au point à cette occasion les conditions dans lesquelles
ils vont maintenir en vie l'association.
L'importance de ces relations personnelles donne aux tontines une
très grande souplesse. Il n'existe pas de modèle préétabli. Le principe est
certes toujours le même, mais les modalités peuvent varier à l'infini. Ces
associations peuvent regrouper quelques personnes... ou plusieurs
centaines de membres. Chaque participant peut verser quelques francs CFA
(les enfants d'une école) ou dépasser 200 000 F CFA (des commerçants
en gros). On peut prévoir un versement complémentaire de quelques francs
pour alimenter une petite caisse, ou fixer une indemnité de retard. Les
versements peuvent être quotidiens, hebdomadaires, mensuels... ou suivre
le rythme du marché local (une fois tous les trois jours, tous les cinq
jours, une fois tous les deux marchés...). D'une façon générale, les
versements faibles sont effectués plus fréquemment, mais toutes les combinaisons
sont possibles. Une tontine peut ainsi durer huit jours ou cinq ans20.
Elles sont plus souvent d'une durée intermédiaire, mais elles peuvent
être renouvelées à l'échéance, avec les mêmes personnes ou quelques autres.
Tout cela est décidé d'un commun accord par les participants. Les
dispositions retenues peuvent faire l'objet d'un règlement écrit, mais cela ne se
voit que dans les tontines importantes.
Cette extraordinaire souplesse au niveau de l'organisation se double
d'une très grande simplicité dans la gestion : il n'y a pas de personnel
rémunéré, il n'est pas besoin de disposer d'un local propre, il n'y a guère
de frais, il n'y a pas de formalités à remplir ni de délai à respecter, il n'y
a pas de justifications à donner ou d'autorisation à attendre. La vie de la
tontine est intégrée à la vie quotidienne des membres. Leurs opérations
au sein du groupe ne sont pas dissociées de leur activité professionnelle ou
sociale. L'épargne informelle est intimement liée à la façon de vivre.
Parce que la tontine s'appuie sur une cohésion sociale très forte et
parce qu'elle s'apparente à un véritable mécanisme d'horlogerie, les
problèmes sont traités habituellement au sein du groupe. Le plus important
est la défaillance d'un membre. Les solutions que nous avons observées
ou qui sont relatées dans les travaux publiés sont très diverses21.

20. A Pobé, dans la province de l'Ouémé, nous en avons rencontré une qui comprenait
149 membres se réunissant toutes les quatre semaines. Elle allait se terminer après avoir été
ouverte neuf ans plus tôt!
21. Cf. notamment A. Lambada et A. K. Akakpo, La tontine et son impact sur le
développement économique et social — le cas de la République populaire du Bénin, Mémoire fasjbp, 1983 .
Le décès d'un membre soulève moins de difficultés car ses héritiers prennent sa place ou
remboursent les sommes dues.
280 MICHEL LELART

— Si le membre n'a pas encore levé les fonds, on peut continuer


la tontine avec un remplaçant que l'intéressé, le président ou un autre
membre du groupe peut proposer, et qui va rembourser le membre défaillant
lorsque son propre tour arrivera, voire dès sa sortie de la tontine ou au
contraire à la fin.
— On peut aussi continuer avec un membre de moins... et un tour en
moins. Ceux qui lèveront ensuite verseront une fois de moins et lèveront
une mise en moins. Ceux qui ont déjà levé ont levé la totalité des mises
mais verseront une mise de moins : ils la rembourseront au membre
défaillant qui, s'il a versé trois fois, sera remboursé par trois personnes.
Ce remboursement intervient normalement à la fin, mais il peut se faire
à tout moment.
— Si le membre a déjà levé les fonds la situation est plus délicate.
Les membres dont le tour va suivre lèveront une mise de moins qu'ils
n'en auront versé. S'il n'existe pas une caisse qui permette de faire face
à une telle éventualité, il faudra trouver rapidement le moyen de faire
supporter par tous les autres membres les conséquences de la défaillance
de l'un d'eux... en attendant que ce dernier ne finisse par régler sa dette,
que la police intervienne ou que l'affaire soit portée en justice22.
En fait de telles difficultés sont l'exception et il est rare que la police
intervienne ou que la justice soit saisie. De 1960 à 1982, huit procès
seulement ont été plaides devant les tribunaux du Bénin23. Une loi a
pourtant été votée le 26 juin 1963 qui punit sévèrement les membres d'une
tontine « qui auront, de mauvaise foi, refusé de fournir leur quote-part
après avoir bénéficié des prestations auxquelles leur donnait droit leur
participation ». La tontine se trouve ainsi reconnue, du moins la tontine
mutuelle. Il en est une autre dont nous allons maintenant parler.

II. — LA TONTINE COMMERCIALE OU AMBULANTE

On rencontre au Bénin comme dans la plupart des pays africains une


autre forme de tontine. Elle est certainement apparue plus tard, lorsque
la monnaie a commencé à circuler. Elle est beaucoup moins intégrée à
la vie quotidienne. C'est sans doute la raison pour laquelle nous ne lui

22. C. Rietsch a analysé la gestion des aléas dans le cycle tontinier (Les tontines : principes,
techniques et limites, Document dactylographié, iof, Université d'Orléans).
23. K. G. Gbogblenou, op. cit., p. 48-49. L'un de ces procès est analysé en détail par
l'auteur, p. 46-48.
L'ÉPARGNE INFORMELLE EN AFRIQUE 281

avons trouvé localement aucune appellation spécifique", et c'est pourquoi


elle n'est que rarement prise en compte par les observateurs26. Elle est
cependant largement répandue dans les villes bien sûr, mais aussi à la
campagne dans les agglomérations d'une certaine importance.
Le procédé est encore une fois fort simple : un commerçant qui a
« pignon sur rue », un retraité qui connaît bien son quartier, un homme
connu dans son milieu qui dispose de quelques heures chaque jour va
se transformer en tontinier. Il propose aux personnes qu'il connaît bien
de lui confier un peu d'argent, par exemple chaque jour, et il s'engage
à rembourser chacun au bout d'un certain temps fixé d'avance, par exemple
à la fin du mois... ou plus exactement après avoir reçu 31 versements. Il
remet à chacun de ses clients une carte établie à son nom, indiquant souvent
son adresse, comportant quelquefois sa photo et qui contient un certain
nombre de cases numérotées, en l'occurrence 31. Chaque soir le tontinier
parcourt les rues de son quartier ou se rend sur le marché. Chaque fois
qu'un client lui remet par exemple 500 F CFA, il marque une case de sa
carte. Le lendemain du dernier versement, il rembourse non pas
l'intégralité de la somme reçue, mais seulement 30 fois 500 F.
Par l'un de ses caractères au moins cette tontine ressemble à la tontine
mutuelle : c'est sa très grande souplesse. Les variantes que l'on peut
rencontrer sont moins nombreuses car les relations personnelles sont
secondaires. Mais autour d'un même schéma on rencontre des modalités différentes.
— Un tontinier peut avoir un plus ou moins grand nombre de clients.
A moins qu'il ne soit nouveau dans ce métier, il en a couramment une
centaine. Certains en ont davantage : des enquêteurs ont rencontré des
tontiniers qui avait respectivement 150 et 250 clients28. Le cas n'est
certainement pas rare. Un autre opérant sur les marchés de Cotonou
a déclaré en avoir à peu près 1 00027. Les tontiniers s'associent alors avec

24. La population désigne ces tontines en utilisant les mêmes mots que pour les tontines
mutuelles, notamment « So-Sou » à Cotonou, « Adjonou » dans l'Ouémé, « Sokoué-Soukoué »
dans le Zou.
25. F. Bouman n'a étudié que les Associations rotatives d'Epargne et de Crédit. A côté
des « Rotatives Associations » et des « Fixed Funds Associations », qui sont une variante des
premières dont nous parlerons plus loin, M. Miracle a simplement évoqué les « Mobile
Bankers ». La plupart des travaux effectués au Bénin considèrent l'ensemble des tontines sans
prendre en compte leurs spécificités. Seul un travail de O. A. Singbo et Y. Kpongnonhou
concerne la forme de tontine que nous étudions (Contribution à la réglementation des opérations
de tontine, Mémoire fasjep, 1982).
26. A. O. Mensah et H. E. Nouatin, op. cit., p. 73. On nous a parlé d'un tontinier qui avait
600 clients en 1982.
27. M. L. Grange, Les tontines et la collecte de l'épargne en Afrique, in L'épargne et sa
collecte en Afrique, Colloque de Yamoussoukro, novembre 1987, Revue Banque Editeur, 1988,
p. 75-81.
282 MICHEL LELART

un frère ou un ami, ou ils se font aider par des commis pour recueillir
l'argent. Ils doivent dans ce cas tenir une petite comptabilité : une sorte de
registre général de leurs clients doublé d'un calendrier de leurs versements28.
— La durée peut varier fortement. La tontine mensuelle aux 31
versements quotidiens est très répandue, mais à Cotonou les versements se font
souvent tous les quatre jours parce que c'est le rythme du grand marché
Dantokpa. Pour la même raison c'est souvent tous les deux jours à
Porto-Novo. Il est fréquent que 155 versements soient prévus, mais on
peut aussi trouver des versements tous les deux jours pendant six mois
ou 25 versements les premier et cinquième marchés du mois... ce qui fait
à peu près une année29.
— Chaque client confie chaque fois la même somme au tontinier,
mais chaque client peut verser ce qu'il veut. Le plus souvent les versements
ne doivent pas être inférieurs à un certain montant situé très bas : 100 F CFA.
Mais ils ne sont pas plafonnés et peuvent atteindre des montants élevés :
10000 F par jour, 200 000 F par mois versés régulièrement par des
commerçants.
Cette souplesse n'empêche pas que cette tontine est profondément
différente de la précédente. Elle n'a aucune dimension sociale : elle ne se
fonde pas sur des relations personnelles et elle ne facilite pas une plus
grande solidarité. Les clients du tontinier ne se connaissent pas
nécessairement, ils ne se réunissent jamais, et si quelques-uns se connaissent
ou se rencontrent régulièrement, ce peut être simplement parce qu'ils sont
à proximité l'un de l'autre sur le marché. Par contre, tous les clients
d'un tontinier le connaissent bien puisqu'ils lui confient leur argent. Les
premiers temps ils peuvent ne le connaître que de réputation, mais ils
ne feront durablement affaire avec lui que si la confiance s'installe. Ils
peuvent même l'informer d'avance de ce qu'ils projettent de faire avec
leur argent et lui intimer de ne les rembourser que pour réaliser ce
projet30.
Quelle que soit la confiance qu'ils éprouvent, les clients du tontinier
ont surtout le sentiment d'être juridiquement protégés. La carte que le
tontinier leur a remise, qui porte son nom, et sur laquelle il a coché à sa

28. Cf. O. A. Singbo et Y. Kpongnonhou, op. cit., p. 7.


29. Une association de Cotonou dont nous parlerons propose plusieurs formes de tontines
avec des versements quotidiens pouvant aller jusqu'à mille jours. Elle a ouvert récemment
une tontine de cinq cents jours car il était rare que les adhérents aillent jusqu'au bout de la
précédente.
30. Mais le client peut obliger le tontinier à lui montrer l'argent qu'il lui doit pour le
rassurer. Cf. F. Amoussouga Gero, Place des marchés financiers non organisés dans le
développement de la CEDEАО : référence spéciale au cas des tontines, IVe Conférence biennale de
l'Association économique de l'Afrique de l'Ouest, novembre 1986.
L'ÉPARGNE INFORMELLE EN AFRIQUE 283

façon un certain nombre de cases est un titre qui établit leur créance et
qui peut être produit en justice31. Le fondement légal d'une telle action
n'est plus la loi de 1963 mais les dispositions habituelles du Code civil
et du Code pénal. Que l'argent ait été collecté dans une opération de
tontine serait simplement une circonstance aggravante de l'abus de confiance32.
C'est pourquoi cette tontine peut être appelée commerciale, ou encore
ambulante, parce que c'est toujours le tontinier qui se déplace et va
collecter au jour dit, et généralement le soir, l'argent de chacun de ses
clients.
Le caractère financier est aussi original. L'accumulation est nettement
plus accentuée que dans la tontine mutuelle. Elle est certes limitée dans
le temps puisqu'elle prend fin à la date convenue, mais elle progresse
régulièrement : chaque client voit sa créance et le tontinier voit sa dette
augmenter à chaque versement. L'une est la contrepartie de l'autre et
les deux évoluent parallèlement selon un rythme connu d'avance. Le
versement moyen peut être faible, mais un tontinier qui a beaucoup de
clients peut recevoir chaque jour des sommes importantes qui peuvent
atteindre au bout d'un mois des montants considérables... d'autant plus
que le client peut conserver sa carte quand toutes les cases sont remplies
et ne demander la restitution de son argent que plus tard.
Cet aspect financier de la tontine commerciale apparaît plus nettement
si l'on considère son étalement. On rencontre en effet deux formules :
— Les versements peuvent commencer et se terminer tous ensemble,
par exemple le premier jour du mois ou le premier marché de l'année.
Le remboursement interviendra le dernier jour du mois ou le dernier
marché de l'année. Les tontines se suivent souvent, mais elles sont toutes
bien isolées dans le temps : elles commencent un jour donné et se
terminent un autre jour33. Un client peut ne rien verser certains jours ou
le jour de certains marchés, il peut faire plusieurs versements en même
temps, qu'il veuille rattraper son retard ou prendre un peu d'avance. Le
tontinier voit les fonds collectés augmenter régulièrement jusqu'à ce qu'il
les rembourse intégralement... en conservant chaque fois pour lui un

31. Après une plainte déposée à la police, un tontinier a été tenu de rembourser aux
héritiers parce que le carnet détenu par le défunt était la preuve de sa créance (O. A. Singbo et
Y. Kpongnonhou, op. cit., p. 26-30).
32. Ibid., p. 34. On n'a pas d'informations sur les litiges nés de cette forme de tontine.
Il est possible que l'un ou l'autre des huit procès indiqués par Gbogblenou concerne cette
pratique.
33. Les cartes que remet le tontinier comprennent parfois des cases correspondant à un jour
indiqué : n° 1 le 1er mars, n° 2 le 3 mars... On trouvera l'exemple d'une telle carte dans N. Salaou
et R. Osseni, op. cit., p. 43.
284 MICHEL LELART

versement sur les 31 prévus3*. Sa liquidité, si l'on peut dire, restera facile à
gérer. On peut parler dans ce cas d'une tontine fixe puisque les
remboursements interviennent à la date prévue.
— Les versements peuvent commencer et se terminer indépendamment
les uns des autres. Chaque client commence à verser quand il veut, et il verse à
son rythme. Il sera remboursé non pas après le 31e jour, mais après le
31e versement ou le 62* ou le 155e... Il n'est plus possible d'isoler la
tontine dans le temps, et on ne devrait plus parler d'une tontine puisque les
clients entrent et sortent à tous moments. La présence du tontinier assure
à elle seule la permanence des opérations. Le rythme de l'accumulation
devient irrégulier. Le tontinier peut certains jours équilibrer plus ou moins
les fonds qu'il reçoit des uns et les fonds qu'il rembourse aux autres.
Mais l'argent qu'il conserve fluctue d'une façon quasi permanente. Sa
liquidité devient plus difficile à gérer. On peut parler dans ce cas d'une
tontine mobile puisque les remboursements se déplacent dans le temps
et doivent être effectués à une date qui ne peut être prévue36.
Dans les deux cas38, un client peut décider d'arrêter définitivement
ses versements avant la date prévue et demander le remboursement de
ceux qu'il a effectués. Le tontinier peut ne rembourser qu'à l'échéance
fixée mais il peut accepter de restituer l'argent aussitôt... sous déduction
de la part qui lui revient. Il peut aussi accepter de rembourser un client
avant l'échéance, dans la limite des fonds qu'il a déjà reçus : il restitue
par exemple la valeur de 15 versements à partir du 17e jour. Il inscrit
le montant remboursé sur la carte conservée par le client et restitue le
complément le dernier jour, avec les versements qui auront suivi. Il peut
accepter de rembourser par anticipation en fonction de son encaisse dont
il peut réduire les fluctuations, mais il ne peut pas toujours faire attendre
ses clients ni prévoir leurs besoins.
Le tontinier n'accorde pas de crédit puisqu'il ne rembourse que ce
qu'il a reçu : les retraits n'excèdent pas les dépôts. De plus, il ne favorise
l'épargne qu'incidemment. Ses clients qui ne conservent que l'argent

34. Le tontinier conserve donc pour lui le premier versement, même si le client ne verse
que quatre fois pendant le mois. Si la tontine comprend 62 versements, le tontinier conserve
les deux premiers...
35. On nous a souvent dit que des tontiniers avaient plusieurs tontines : ou bien il s'agit
d'une tontine mobile dont les clients sont des habitants de quartiers séparés ou des
commerçants installés sur des marchés distincts, ou bien il s'agit de tontines fixes démarrant à des
dates différentes.
36. Des cas intermédiaires sont possibles : les clients commencent tous à verser le premier
jour du mois mais chacun continue à son rythme, chacun commence à verser quand il veut
mais le rembousement intervient pour tous le même jour. Ces deux cas sont certainement
plus rares.
l'épargne informelle en Afrique 285

nécessaire aux dépenses quotidiennes ont une bonne raison de ne pas


répondre aux sollicitations de la famille. Et ils ne sont pas tenus
d'effectuer régulièrement tous les versements, ils n'ont aucune obligation de
remplir la carte, encore moins de la remplir avant la date convenue. Le
vrai rôle du tontinier est de mettre en sécurité l'argent de ses clients.
Dans tous les pays en voie de développement, la monnaie circule
principalement sous forme fiduciaire et la détention de billets est soumise à des
risques permanents de perte, de vol, de destruction37. La sécurité y est
beaucoup plus importante que dans nos pays. Pour assurer ce service, le
tontinier doit mettre lui-même l'argent collecté en lieu sûr, ou le faire
spécialement garder; il peut le déposer à la banque et percevoir peut-être
un modeste intérêt; il arrive aussi, et le cas n'est pas rare, qu'il utilise
l'argent de ses clients dans son propre commerce et finance ses affaires
— ou celles de sa femme — de cette façon. Mais dans tous les cas il
s'engage à restituer, il faut qu'il garde l'argent reçu. On appelle parfois le
tontinier le banquier du pauvre. Dans certains pays, on parle de lui comme
du garde d'argent38 ou du garde-monnaie89.
L'importance du service que rend le tontinier explique qu'il soit
rémunéré : il conserve pour lui 1 versement sur 30 ou 31, 2 sur 60,
5 sur 150 ou à peu près. La commission peut naturellement varier, mais
elle reste toujours comprise entre 2 et 4 % des sommes collectées, en se
situant le plus souvent un peu au-dessus de 3 %. Ce pourcentage représente
le coût de la sécurité que recherchent les clients. Dans la réalité, il est souvent
différent.
— D'une part, comme les versements sont échelonnés, la commission
perçue et payée représente en fait le double — 6 % — de l'encaisse moyenne
conservée par le tontinier.
— D'autre part, ce taux suppose que les versements soient effectués
régulièrement et que certains clients ne « sautent » pas certains jours.

37. Au Bénin, les fonctionnaires ont tous un compte en banque. Mais la plupart ne vont
à la banque qu'une fois par mois : lorsque leur traitement a été versé sur leur compte, pour le
retirer en billets. E. Atchaka raconte les mésaventures de quelques responsables de tontines
mutuelles qui gardaient chez eux pendant quelques jours les mises de tous les membres. Les
risques sont les mêmes pour les tontiniers {op. cit., p. 124-126).
38. A. Daubrey, La mobilisation de l'épargne pour le développement rural en Afrique,
in Epargne et Développement, Paris, 1985, p. 235-254. L'auteur dit que parfois le déposant
veut pouvoir récupérer les billets mêmes qu'il a confiés. Nous ne l'avons pas constaté.
39. Nous avons trouvé cette expression dans une étude effectuée au Niger par l'Université
d'Etat de l'Ohio et résumée par K. L. Tinguiri, Epargne et crédit informels dans les pays en
voie de développement : expériences anciennes et nouvelles et la situation en milieu rural nigérien,
Document dactylographié, Université de Niamey. La pratique observée au Niger est à certains
égards différente de celle que nous avons constatée au Bénin.
286 MICHEL LELART

La commission reste la même, mais dans les tontines fixes elle représente
un pourcentage plus élevé de l'encaisse moyenne du tontinier puisque
les fonds collectés sont moindres, dans les tontines mobiles elle représente
un pourcentage plus faible puisque les fonds sont conservés plus longtemps.
La signification d'un tel taux n'est pas évidente : cela rend bien compte
de l'originalité des opérations examinées.
— Pour le tontinier, il s'agit de sa rémunération pour le service qu'il
offre et le risque qu'il assume. Le pourcentage est le même quelle que soit
la durée de la tontine. Mais quand la période s'allonge les versements se
multiplient et la valeur moyenne des fonds augmente en même temps que le
risque encouru40. Le tontinier garde cinq fois plus d'argent en moyenne
dans une tontine de 155 jours que dans une tontine de 31 jours. Certes,
il conserve pour lui cinq mises au lieu d'une, mais au terme d'une période
cinq fois plus longue...41 Mais s'il place l'argent de ses clients ou s'il
l'utilise dans ses propres affaires, il ne court plus le risque de le perdre
alors qu'il perçoit un intérêt ou accroît son bénéfice... Cet avantage
augmente en même temps que la durée des fonds qui lui sont confiés. Au
total, le revenu du tontinier progresse.
— Pour les clients, le taux examiné représente le coût de la mise en
sûreté de leur argent. Il ne peut être calculé par rapport à leur créance
moyenne sur le tontinier : il serait d'autant plus élevé que la durée serait
courte et le remboursement proche! Il ne peut pas davantage être ramené
à une base annuelle : il deviendrait vite exorbitant42. C'est que les fonds
ne sont confiés au tontinier que pour une courte période, une fois
remboursés ils sont utilisés et non pas redéposés à nouveau entre ses mains.
C'est l'argent dont le client dispose chaque jour qui est mis en sécurité
jusqu'à la fin du mois ou pour quelques mois de plus. Et cela lui coûte 3 %.
Un taux cumulé ne voudrait plus rien dire. La tontine commerciale permet
une certaine accumulation, mais limitée dans son volume et dans sa durée.
Elle est fondamentalement, comme la tontine mutuelle, un phénomène
rotatif.
On ne dispose d'aucune enquête générale qui permettrait de mesurer
l'ampleur du phénomène tontinier au Bénin. Les quelques travaux effectués

40. A moins que le toninier ne consente un remboursement partiel anticipé à certains de


ses clients... ce qui doit devenir plus fréquent à mesure que la période s'allonge.
41. Ramenée à une base annuelle, la commission du tontinier représente à peu près 15 %
de son encaisse sur une période de 155 jours, 74 % sur une période de 31 jours. En 16 tontines
mensuelles, soit un peu plus de seize mois, il a gagné la valeur moyenne des fonds qui lui sont
confiés!
42. Au taux habituel, un client qui déposerait 1 000 F par jour pendant trente et un jours
et redéposerait systématiquement le mois suivant les 30 000 F récupérés n'aurait plus que
21 000 F à la fin de l'année et 4 300 F au bout de cinq ans !
L'ÉPARGNE INFORMELLE EN AFRIQUE 287

d'une façon ponctuelle donnent au moins une idée de la physionomie des


tontines commerciales comme de l'activité des tontiniers.
— Nous disposons de renseignements assez précis fournis par un
tontinier yoruba de Porto-Novo qui a collecté tous les deux jours, 155 fois
de suite, auprès de 102 clients, un total de 30 302 000 F CFA entre les
mois de septembre 1983 et juillet 198443. Cela fait donc par client un
versement moyen de 1 917 F CFA, et cela fait pour le tontinier 977 500 F CFA
de commission, soit 1 151 000 F pendant une année complète si la tontine
sitôt terminée fait place à une nouvelle. Cette information est importante
car il est très difficile d'obtenir des tontiniers qu'ils révèlent le montant
de leurs dépôts puisqu'on pourrait en déduire leur revenu44.
— Deux enquêtes ont été effectuées auprès des vendeuses de tissu sur le
marché Dantokpa de Cotonou au début de 1986. Les 1 392 personnes
interrogées une première fois confiaient chaque jour 2 298 000 F CFA à
tel ou tel tontinier, soit 1 651 F chacune45. Les 1 449 personnes interrogées
une autre fois déposaient chaque jour 2 274 000 F, soit 1 570 F chacune48.
Les fonds collectés pendant le mois atteignaient chaque fois 71 millions.
Des résultats aussi voisins sont particulièrement fiables, mais ils ne disent
rien de l'activité de chaque tontinier : on ne sait pas combien ils sont dans
ce secteur et ils ont sans doute d'autres clients que les vendeuses de tissu,
peut-être sur d'autres marchés.
Ces informations fragmentaires suffisent néanmoins à faire prendre
conscience de l'ampleur de la pratique tontinière chez les commerçants
de Cotonou et de Porto-Novo47. Il en est certainement de même dans les

43. Cette monographie est présentée par N. Salaou et R. Osseni, op. cit., p. 45.
44. En 1984, un tontinier yoruba de Porto-Novo nous a seulement déclaré avoir plus de
200 clients. Il pouvait donc recevoir en dépôt — et gagner — deux fois plus d'argent que le
précédent. Il voyait donc passer entre ses mains plus de 70 millions de francs cfa dans l'année,
soit plus de 1,4 million de francs français... et il gagnait plus de 45 000 FF !
45. G. Affogbolo, op. cit., p. 27. Il est normal que le versement moyen soit cette fois plus
faible, bien que la date de l'enquête soit plus récente, puisqu'il s'agit d'un versement quotidien.
46. F. Amoussouga Gero, doc. cité, p. 24. L'auteur fait remarquer que les fonds collectés
sur une année dépassent de loin les résultats obtenus par la Caisse nationale de Crédit agricole
dans son action en vue de mobiliser l'épargne dans la ville de Cotonou (p. 8). Mais peut-on
comparer les capitaux qui passent régulièrement entre les mains des tontiniers et ceux qui restent
déposés auprès de la cnca?
47. C. Tardits écrivait en 1958 que ces fonds « pouvaient représenter, dans une ville comme
Porto-Novo, plusieurs millions de francs annuellement » (Porto-Novo, les nouvelles générations
africaines entre leurs traditions et l'Occident, Paris, 1958, p. 26). Il s'agit bien sûr d'anciens
francs français. Ou bien ces chiffres ont beaucoup progressé depuis, ou bien l'auteur a beaucoup
péché par défaut. Il faut dire qu'il y a moins d'argent en circulation en dehors des milieux
commerçants. D'enquêtes effectuées au Togo voisin en avril 1986, il ressort que des tontiniers
recevaient chaque jour 521 F cfa, les valeurs extrêmes étant de 200 et 1 436 F (D. A. Soededje,
L'épargne et le crédit informels au Togo — La tontine commerciale, Document dactylographié,
Université du Bénin à Lomé, 1987).
288 MICHEL LELART

autres régions et auprès d'autres milieux. La tontine commerciale est


un phénomène aussi répandu au Bénin que la tontine mutuelle.
L'opposition est grande entre les deux formes de tontines que nous
venons d'examiner. Sur un point au moins les différences sont moins
nettes. Dans ta tontine commerciale, l'argent disponible est utilisé pour
le commerce lorsque le tontinier opère sur le marché et que ses clients
lui remettent chaque soir le gain de la journée. Mais il peut servir à
financer des dépenses d'investissement, liées au travail ou à la vie familiale,
aussi bien que des dépenses de consommation48. Les fonds levés par les
adhérents d'une tontine mutuelle sont souvent destinés à la consommation,
mais ils peuvent aider à la construction de la maison ou à l'extension
d'un petit commerce.
La séparation que nous avons proposée ne peut donc pas être poussée
trop loin : nous avons opposé les deux formes types, dont nous savons
qu'elles constituent un schéma susceptible d'aménagements très divers.
Dans la réalité, on rencontre des tontines mutuelles qui ont intégré certains
aspects davantage financiers, et on rencontre des tontines commerciales
qui ont intégré certains aspects des précédentes. Il arrive aussi que ces
deux formes de tontines soient associées et il semble qu'au Bénin — et
sans doute dans d'autres pays — elles le soient de plus en plus. C'est ce que
nous allons maintenant examiner.

III. — LES RELATIONS ENTRE LES DEUX FORMES COURANTES DE TONTINES

1. La tontine mutuelle se rapproche de la tontine commerciale

La tontine mutuelle est une association de personnes qui se connaissent


bien. Quand il y a beaucoup de participants, l'un d'entre eux est désigné
comme responsable : c'est le plus âgé ou celui en lequel tous ont le plus
confiance. Il arrive aussi que le responsable ne soit pas désigné par le
groupe. La formule se rapproche de la tontine commerciale dans la mesure
où l'aspect social est fortement atténué.
— Le responsable est celui qui a pris l'initiative d'organiser une
tontine puis de la reconduire avec les mêmes personnes et souvent avec
quelques autres. De cycle en cycle « sa » tontine s'étend. On parle de lui
comme du tontinier ou, dans les tontines de femmes, qui sont les plus

48. Notamment pour le pèlerinage à La Mecque chez les musulmans yoruba, nombreux
à Porto-Novo et dans la province de l'Ouémé. Les deux formes de tontines peuvent être utilisées
à cette fin (N. Salaou et R. Osseni, op. cit., p. 68-73).
L'ÉPARGNE INFORMELLE EN AFRIQUE 289

fréquentes, d'une tontinière, qui sera « la mère » de la tontine. Elle


peut être assistée d'une adjointe ou d'une trésorière quand les membres
deviennent nombreux.
— La responsable regroupe des femmes qu'elle connaît bien mais
qui ne se connaissent pas forcément entre elles. Elle prend ses collègues
de travail, ses voisins dans le quartier, ses propres amies, ses sœurs, ses
nièces... Elle accepte de nouveaux membres présentés par ses amies.
— Elle distribue les tours elle-même : elle peut tenir compte des
besoins de chacune, plus souvent elle lève les fonds au premier tour,
place la trésorière au tour suivant et ses meilleures amies à la suite. Elle fait
venir à la fin les dernières arrivées qu'elle ne connaît pas encore très
bien, elle fait venir assez vite celles qui, dans la tontine précédente, ont
levé les fonds tardivement.
— Elle se rémunère par une petite commission qui ne fait le plus
souvent que la rembourser des menus frais qu'elle engage pour tenir les
comptes ou aller encaisser un mandat envoyé par une adhérente partie en
province. Chaque membre, quand son tour arrive, lui laisse une petite
somme qui peut être fixée d'avance ou laissée à sa discrétion49.
On rencontre assez souvent cette variété de tontines gérées par un
responsable et que l'on peut appeler tontines « dirigées » pour les distinguer
de celles qui sont « libres ». Ce n'est plus un groupe de personnes qui
se connaissent, qui vont se rencontrer régulièrement et qui vont épargner
ensemble au profit des uns et des autres pendant un certain temps. C'est
un certain nombre de personnes qui connaissent bien ce tontinier ou
cette tontinière et qui vont souhaiter entrer dans sa tontine pour éviter
de dépenser leur argent trop rapidement. Plus ils sont nombreux plus la
tontine doit durer puisque le nombre de tours est égal au nombre de
participants. Dès l'instant que la dimension sociale n'est plus
déterminante, il faut pouvoir augmenter le nombre des participants sans augmenter
le nombre des tours : à chaque tour plusieurs participants pourront lever
en même temps : deux dans le cas d'une tontine mensuelle étalée sur
l'année qui comporte 24 membres, cinq si elle en comporte 60. La tontine
peut ainsi grossir d'année en année sans jamais s'allonger dans le temps.
Deux solutions peuvent être adoptées dans le cas par exemple d'une
tontine de 60 membres :
— Ou bien on constitue cinq groupes de douze membres. Chaque
mois, un membre de chaque groupe lève un cinquième des fonds. Il peut

49. Cette commission représente habituellement de 0,4 % à 1 % de la somme collectée.


G. Affogbolo distingue la tontine mutuelle avec récupération intégrale de toute la mise et la
tontine mutuelle avec droit de garde ou intérêt de la collecte (op. cit., p. 8).
290 MICHEL LELART

être désigné par tirage au sort, par le responsable du groupe, ce peut


être le plus nécessiteux ce mois-là.
— Ou bien on constitue douze groupes de cinq membres. Chaque
mois l'ensemble des mises est réparti entre les membres d'un groupe,
lequel peut être désigné d'office par le responsable ou par tirage au sort,
soit dès le début, soit à chaque tour.
Cette solution est très pratique, d'autant plus que les modalités peuvent
varier à l'infini...60 Elle soulève toutefois une difficulté dans la mesure où
le nombre des adhérents doit rester égal, de tontine en tontine, à un
multiple du nombre de tours : de 60, il ne peut passer qu'à 72... ou 84...
Mais des aménagements sont possibles qui permettent d'intégrer de
nouveaux membres plus facilement. Nous en avons rencontré deux.
— Une tontinière a ouvert une tontine il y a douze ans avec neuf de
ses amies pendant dix mois, de janvier à octobre. Les participants n'ont
cessé d'augmenter : ils constituent maintenant dix groupes de onze
personnes. Mais il y a en même temps une liste d'attente, sorte de liste
complémentaire, et qui comprend les derniers membres qui voudraient
entrer mais qui ne le peuvent pas parce qu'ils ne sont pas au moins dix.
Les six membres par exemple qui y sont inscrits versent leur part chaque
mois. Normalement ils sont remboursés à la fin de chaque cycle et dans
l'intervalle la tontinière garde l'argent. Mais elle peut permettre à l'une
ou à l'autre de lever les fonds avant le dernier mois, elle peut aussi
consentir une avance à l'une des femmes de la liste générale avant que son
tour n'arrive, ou même accorder un secours à l'une ou à l'autre. Telle une
« garde-monnaie », quoique d'une façon marginale, elle gère une certaine
encaisse.
— Un tontinier dirige une tontine de 100 personnes qui versent
10 000 F CFA chaque mois. La tontine ne dure pas huit ans (cent mois),
mais seulement un peu plus de deux (vingt-huit mois). Chaque mois en
effet, ce sont plusieurs personnes qui sont remboursées : le tontinier tient
compte des demandes de chacun, mais c'est lui qui décide de rembourser
trois ou quatre personnes, voire une de plus ou une de moins, puisque
chaque mois 3,57 remboursements devraient en principe être effectués.
Au début, le tontinier rembourse trois personnes... et conserve la
différence entre les mises versées par les 100 membres et les remboursements
accordés à trois seulement d'entre eux. La différence se cumule de mois en
mois... jusqu'à ce que le tontinier rembourse non plus trois mais quatre

perso. Lorsque les membres deviennent nombreux, les responsables de chaque groupe peuvent
se rencontrer régulièrement à la fois pour se répartir les tours et pour discuter de tout problème
qui pourrait apparaître. Plus les tontines sont importantes, plus elles doivent être organisées.
L'ÉPARGNE INFORMELLE EN AFRIQUE 291

sonnes. Plus il attend pour effectuer un remboursement de plus chaque


mois, plus il devra les accélérer les derniers mois... et plus il gardera une
encaisse importante pendant plus longtemps.
Ces deux cas sont particulièrement significatifs. Il en est d'autres qui
montrent bien le passage de la forme mutuelle à la forme commerciale :
c'est cette tontine dans laquelle la première mise n'est pas redistribuée
aussitôt mais constitue un fonds de réserve que le responsable peut
utiliser... et qui doit être reconstitué avant le dernier tour pour permettre
au dernier membre de lever autant d'argent que les autres. C'est cette
autre tontine dans laquelle chaque participant ne lève, lorsque son tour
arrive, que la moitié ou les trois quarts des fonds disponibles, le complément
étant laissé aux mains du responsable et le solde redistribué à la fin entre
tous les membres, à égalité! Dans tous ces cas, la caisse de la tontine
ne comprend plus seulement un petit versement complémentaire de
chacun pour les menus frais ou les indemnités de retard. Elle devient
importante et elle peut être gérée par le responsable qui n'est plus
seulement l'animateur d'une tontine mutuelle mais devient peu à peu un
véritable tontinier".

2. La tontine mutuelle devient une tontine financière

L'encaisse de la tontine sert d'abord à faire face aux menus frais,


notamment à l'organisation des réunions périodiques, principalement à
la dernière qui est habituellement l'occasion d'une fête. Le coût de la
gestion est dans une large mesure un coût social. La caisse permet aussi de
venir en aide à certains adhérents, soit qu'ils rencontrent des difficultés
personnelles imprévues, soit qu'ils aient besoin d'argent pour financer des
achats ou développer leurs affaires. Il arrive aussi que l'argent disponible
soit prêté, non seulement aux adhérents mais aussi à des personnes qui ne
sont pas membres du groupe62. Le taux est toujours fixé au départ, il

51 . Il arrive que ces deux fonctions soient confondues quand la même personne anime en
même temps une tontine tournante et une tontine ambulante. Cette confusion n'a pas au
Bénin l'ampleur qu'on lui connaît au Niger : dans l'article précité, K. L. Tinguiri rapporte
que les « mères de tontine » jouent le rôle de « garde-monnaie » pour les habitants du village
dans 43 % des cas... « tant il est vrai que les qualités et le statut social nécessaires pour les
deux fonctions sont proches ».
52. Analysant les tontines au Cameroun, B. Bekolo-Ebé oppose à la tontine simple la
tontine avec caisse de prêt. Il distingue aussi la tontine avec caisses de prêt et de secours lorsque
les participants peuvent obtenir une aide de nature sociale (Liquidité, intermédiation et
comportement d'épargne dans les tontines, à paraître dans la Revue d'Economie politique). C. Eboué
situe ces tontines par rapport à d'autres formes d'épargne informelle (Epargne informelle et
développement économique en Afrique, Mondes en développement, 1988, n° 62-63, p. 35-64).
292 MICHEL LELART

reste le même jusqu'à la fin. Dans les tontines mutuelles, il paraît se situer
habituellement à 5 ou 10 % par mois pour les prêts aux membres, il est
toujours plus élevé pour les prêts consentis à des non-membres53.
Ce n'est pas seulement la caisse de la tontine qui peut être prêtée, ce
peut être l'ensemble des mises versées par les adhérents64. Sans être la plus
répandue, cette pratique se rencontre au Bénin. Elle a été observée dans la
province de l'Ouémé56, dans la province du Zou5e, et dans la province
de l'Atlantique : on rencontre même à Cotonou des tontines mutuelles
constituées précisément dans ce but par des personnes qui disposent d'un
petit capital et qui se groupent pour le rentabiliser d'une façon optimale57.
Les taux d'intérêt demandés aux non-membres sont d'autant plus élevés
qu'ils s'appliquent à une durée courte. Bien que leur aspect financier
devienne important, ces tontines sont toujours constituées par des
personnes qui versent leur cotisation régulièrement pendant une période
initialement fixée.
Les fonds versés par les adhérents peuvent aussi être prêtés aux membres
eux-mêmes, soit à un taux fixé qui est toujours plus bas que dans le cas
précédent, soit à un taux qui varie à chaque tour car l'argent disponible
est mis aux enchères. C'est celui qui offre l'enchère la plus élevée qui
emprunte. L'enchère représente l'intérêt que chacun propose pour disposer
de l'argent des autres pendant le temps qui reste. Elle diminue à mesure
que le temps passe : la durée de l'emprunt se raccourcit et la concurrence
se fait de moins en moins vive68. Les enchères ou les intérêts doivent ensuite
être répartis. Ils peuvent l'être de plusieurs façons :
— A chaque tour considéré. Ils peuvent être reprêtés, que ce soit à taux
fixe ou sur une nouvelle enchère. Ils le sont habituellement tant qu'ils
dépassent la valeur d'une mise. Quand ils deviennent inférieurs, ils sont

53. Dans les deux cas il est en réalité plus élevé car il est déduit du capital prêté... 100 000 F
prêtés à 10 % donnent lieu à un prêt effectif de 90 000, ce qui fait un intérêt de 11,1 %.
54. M. P. Miracle parle dans ce cas de Fixed-Fund Associations, car l'argent disponible
à chaque tour peut être prêté jusqu'à la fin de la tontine. Il les compare aux Savings and Loan
Associations, bien connues aux Etats-Unis (op. cit., p. 703-709). L'auteur met dans cette
catégorie les tontines mises en place pour financer un projet bien déterminé. R. Verhagen
pense que ces tontines à but prédéterminé sont rares au Bénin, mais F. Bouman craint que
de telles tontines aient échappé aux observateurs en Afrique (art. cité, p. 95). Personnellement
nous n'en avons pas entendu parler.
55. N. Salaou et R. Osseni, op. cit., p. 73.
56. K. G. Gbogblenou, op. cit., p. 34. Les tontines dont il est question prêtent surtout à
leurs membres. S'il en est ainsi, on comprend mal que ces derniers puissent obtenir un
rendement que l'auteur situe entre 25 et 70 % !
57. E. Atchaka, op. cit., p. 96.
58. Ce système de l'emprunt avec intérêt fixe ou avec enchère peut être combiné avec un
tirage au sort lorsqu'il n'y a pas de candidats emprunteurs pour un tour donné. De multiples
variantes sont possibles.
l'épargne informelle en Afrique 293

conservés jusqu'au tour suivant et ajoutés aux mises qui seront versées par
chacun.
— A la fin du cycle. Les intérêts viennent grossir la caisse. A la fin
de la tontine, ils peuvent être répartis à égalité entre les membres, sans
considérer leur position dans le cycle, ou en tenant compte de la créance
moyenne de chacun. Plusieurs modes de calcul sont possibles, qui deviennent
vite complexes59.
— Au début du cycle suivant. On nous a parlé d'une tontine dans
laquelle la caisse n'était que partiellement répartie entre les membres, le
solde étant conservé pour amorcer la tontine suivante. Les membres qui
quittaient le groupe étaient remboursés de leur part, les membres qui
entraient payaient un « droit d'entrée » du même montant60.
Cette forme de tontine permet d'associer l'épargne et le crédit d'une
façon complexe. Certains membres perçoivent un intérêt supérieur à
celui qu'ils ont réglé : ce sont les épargnants qui ont levé les fonds en fin
de cycle. D'autres paient un intérêt supérieur à celui qu'ils ont perçu : ce
sont les emprunteurs qui ont levé les fonds en début de cycle. Ces taux
diffèrent pour chaque participant, comme le taux net — débiteur ou
créditeur — qui s'en déduit et qui peut varier beaucoup en fonction du
tour pendant lequel les fonds ont été levés par chacun.
Les tontines avec enchères sont très répandues au Cameroun chez les
Bamilékés, ce sont les « Ndangui » ou « Djangui ». On en trouve aussi
au Nigeria chez les Yoruba et les Ibo qui pratiquent Г « Esusu »". Elles
deviennent très sophistiquées lorsque les enchères ne sont pas réparties
mais intégrées au fonctionnement de la tontine : les versements qui
suivent se trouvent modifiés. Cette pratique des enchères n'est pas inconnue
au Bénin. On commence à l'observer dans la province de l'Ouémé qui
s'étend le long de la frontière nigériane où l'on trouve parmi la population
une grande proportion de Yoruba62. Mais il s'agit d'une pratique isolée qui
ne s'étend que très lentement.
Un tel renforcement de l'activité de crédit n'est pas seulement le fait
des tontines mutuelles. On peut également le constater dans les tontines
commerciales qui, paradoxalement, se rapprochent de cette façon des
précédentes.
59. P. H. Azande, Un instrument traditionnel et moderne de crédit en Afrique : la tontine,
Droit africain, 1981, vol. I, p. 23-26. L'auteur considère ces pratiques en général et non pas
seulement au Bénin.
60. K. G. Gbogblenou cite un exemple identique (op. cit., p. 34).
61. Ces deux formes de tontines sont analysées par J. Nsole, Techniques et pratiques
populaires d'épargne et de crédit, Thèse de 3° cycle, Université de Lyon II, 1984. Cf. p. 100-128.
L'auteur ne fait pas apparaître de différences importantes dans leurs modalités financières.
62. K. G. Gbogblenou, op. cit., p. 33.
294 MICHEL LELART

3. La tontine commerciale se rapproche


de la tontine mutuelle et de la tontine financière
Dans une tontine fixe, les clients commencent leurs versements un
jour donné et ils sont remboursés en même temps, par exemple trente et un
jours plus tard. Mais le tontinier peut accepter des clients à intervalles
plus rapprochés, par exemple les 1er, 10 et 20 de chaque mois. Trente et un
jours plus tard, les remboursements pourront être financés, pour près
d'un tiers, avec les versements reçus ce jour-là. Cela est plus facile dans les
tontines mobiles dans lesquelles un client peut entrer et sortir chaque
jour. Un tontinier peut même à la limite utiliser les versements de tous
ses clients pour rembourser l'un d'entre eux. Si cela pouvait se faire
tous les jours, la tontine commerciale deviendrait une tontine mutuelle
dans laquelle les capitaux circuleraient et ne s'accumuleraient plus. Mais
cela suppose que le rythme des entrées et des sorties soit parfaitement
synchronisé (quatre remboursements et quatre nouveaux clients le sixième
jour du mois, sept ou trois le lendemain...). Ces conditions sont d'autant
plus improbables que les clients peuvent toujours « sauter un jour »,
surtout dans ces tontines mobiles dans lesquelles ils versent à leur gré.
Le tontinier peut accepter de rembourser avant l'échéance tout ou
partie des fonds qu'il a reçus d'un client. On parle souvent d'avance : il
s'agit en fait d'un remboursement partiel anticipé qui ne laisse aucune place
au crédit. Dans une tontine fixe, il peut par exemple rembourser à tous
ses clients le 9e jour le quart de ce qu'ils ont versé, puis un autre quart
le 17e, puis le 25e jour... La rotation des fonds qu'il reçoit s'accélère,
même si les entrées ne sont pas décalées dans le mois. Mais cette rotation
atteint vite sa limite car si un tontinier peut rembourser ainsi chacun
de ses clients, on ne peut imaginer qu'il le fasse chaque jour! Cela est
plus facile à imaginer dans une tontine mobile : le tontinier peut
rembourser partiellement avant l'échéance, en jouant si l'on peut dire avec le
rythme des entrées et des sorties qui n'ont plus à être parfaitement
synchronisées. On se rapproche de plus en plus de la tontine mutuelle.
Ces remboursements anticipés semblent avoir été jusqu'ici assez limités.
Dans les cas que nous avons observés, les avances atteignaient en moyenne,
sur toute l'année, entre 10 et 15 % des fonds collectés, avec un maximum
de 37 % pour un mois donné. Mais les choses sont en train de changer.
Les tontiniers consentent de plus en plus souvent à rembourser à un
client plus qu'il n'a versé63. Dans une tontine de 1 000 F CFA pendant
trente et un jours, au lieu de rembourser 10 000 F à partir du 12e jour

63. Cette « facilité » a été signalée dès 1984 par N. Salaou et R. Osseni, op. cit., p. 46.
Les observateurs y font souvent allusion depuis. Cf. par exemple G. Affogbolo, op. cit., p. 14.
L'ÉPARGNE INFORMELLE EN AFRIQUE 295

ou 18 000 F à partir du 20e, ils remboursent 20 000 F le 12e jour ou


30 000 F le 20e. Ils peuvent aussi rembourser ces 30 000 F dès les premiers
jours... et il arrive que le client s'entende avec le tontinier pour obtenir
une avance avant d'avoir versé64! On peut parler d'un véritable crédit
obtenu par certains clients et financé par les versements des autres. On
se trouve très près d'une tontine mutuelle. On peut même imaginer que
le tontinier accorde chaque jour à tel ou tel de ses clients une avance
correspondant au total des versements qu'il reçoit.
Dans ce cas, l'argent circulerait entre les clients du tontinier comme
il circule entre les adhérents d'une tontine mutuelle. Les positions
débitrices des uns correspondraient exactement aux positions créditrices des
autres. Une telle situation constitue un cas limite :
— Nous avons pris comme exemple une tontine mensuelle de 1 000 F,
mais en fait les clients ne versent pas tous 1 000 F par jour. Le tontinier
prêtera certainement plus à celui qui verse 5 000 F qu'à celui qui verse 500 F.
— Le tontinier n'accorde une avance qu'aux clients qui le lui demandent,
pour le montant et à la date qu'ils souhaitent. Ils peuvent être nombreux
à préférer que leur argent reste en sécurité jusqu'à l'échéance prévue. Le
tontinier ne maîtrise pas l'étalement des remboursements.
— Un client peut toujours « sauter » un tour, en rattraper un autre,
surtout dans les tontines mobiles qui offrent à cet égard une plus grande
souplesse. L'étalement des versements n'est jamais garanti.
Le rapprochement qui s'opère entre ces deux formes de tontines réduit
paradoxalement l'intérêt de les lier l'une à l'autre. L'argent versé
régulièrement et souvent chaque jour à un tontinier peut servir, quand il est
remboursé, à alimenter une tontine mutuelle aux cotisations mensuelles85.
Le même résultat peut maintenant être obtenu en versant la même somme
360 jours de suite entre les mains d'un tontinier qui accepte un
remboursement complet avant l'échéance. L'entente préalable quant à la date du
remboursement remplace les discussions sous l'autorité du président au
sein de la tontine mutuelle.
Mais en même temps les tontines commerciales deviennent d'une
certaine façon des tontines financières, auxquelles on participe autant
pour emprunter l'argent des autres que pour mettre le sien en sécurité!
Les tontiniers ne font plus simplement que recevoir des dépôts, ils accordent
des crédits. Ils ne font plus que garder l'argent de leurs clients, ils gèrent
64. M. L. Grange, art. cité, p. 78.
65. Une journaliste Га bien observé au cours d'une enquête effectuée dans les milieux
populaires (G. Adissoba, La tontine : une spécialité du monde féminin, EHUZU,
25 octobre 1984, p. 3). Le contraire n'est guère envisageable dans la mesure où les tontines
mutuelles ont habituellement une durée plus longue que les tontines commerciales.
296 MICHEL LELART

leur propre liquidité. Ils peuvent à certains moments conserver peu de


monnaie et ne plus courir de grands risques; ils peuvent à d'autres moments
prêter plus qu'ils n'ont reçu et courir de ce fait un risque nouveau. La
commission qu'ils perçoivent ne rémunère plus le même service... ils
demandent une commission plus importante quand ils accordent une
avance, notamment dans les premiers jours66. On comprend que l'activité
des tontiniers s'étende et concurrence les banques commerciales dont ils
se rapprochent lentement.
Il n'est pas étonnant que l'exceptionnelle souplesse des tontines leur
permette d'évoluer d'une façon quasi permanente. Cette évolution n'aboutit
pas seulement à l'apparition de tontines qui empruntent leurs modalités
aux deux variantes proposées. Elle engendre aussi des expériences plus
originales qui, au prix d'une certaine institutionnalisation qui réduit le
caractère informel de ces expériences, permettent de regrouper les types
que nous avons distingués.
Un commerçant béninois a lancé en 1971 une tontine, qu'il a fait
reconnaître officiellement par les pouvoirs publics deux ans plus tard. Cette
« Association d'Entraides rationnelles », dite « Opérations 71-71 », offre
à ses membres — ils sont maintenant plus de 800 — des tontines mutuelles
à cotisations mensuelles qui débutent tous les deux mois et qui durent
chacune dix mois, ainsi que des tontines commerciales à cotisations
journalières qui peuvent durer un nombre fixé de jours — de 12 à 1 000.
Toutes ces tontines étaient jusqu'ici indépendantes et l'Association n'avait
aucun problème de financement : elle gérait une encaisse qui s'accumulait à
un rythme irrégulier, au gré des remboursements effectués dans les tontines
commerciales. Au début de cette année, elle a lancé deux nouvelles tontines.
La première dite « camerounaise » est une tontine commerciale de
soixante jours avec remboursement à l'échéance. La seconde dite « jours
de marché » est une tontine commerciale de 25 versements effectués le
jour du premier marché de chaque mois avec remboursement le douzième...
ou le huitième mois.
En réalité ces deux tontines sont associées : la première qui permet
de collecter les fonds — ou de recevoir des dépôts — finance la seconde
qui prête aux adhérents — ou consent des crédits. Afin de s'assurer une
liquidité suffisante, l'Association limite le nombre des membres dans les
tontines « jours de marché » en fonction des cotisants aux tontines

66. Au mois de février 1986, un client qui devait remettre à un tontinier de Cotonou 200 F
par jour trente et une fois de suite a obtenu le deuxième jour une avance de 2 400 F, moyennant
un intérêt égal à une mise (200 F). Comme cette avance a été remboursée dans les douze jours
qui ont suivi, cet intérêt doit être rapporté à un emprunt pendant six jours : le taux est de 16,7%,
soit 1 014 % sur l'année !
L'ÉPARGNE INFORMELLE EN AFRIQUE 297

« camerounaises ». Il va sans dire qu'en recevant des dépôts des premiers


et en accordant des crédits aux seconds cette Association tontinière est
devenue une véritable banque'7.

CONCLUSION

Dans l'impossibilité de mesurer l'importance de la finance informelle


au Bénin, nous avons essayé de la caractériser le mieux possible, en
mettant à nu ses différentes modalités. La principale observation qui se
dégage de notre analyse est une extraordinaire souplesse qui n'étonne pas
de la part d'un phénomène qualifié précisément d'informel. C'est cette
souplesse qui permet une adaptation constante et qui fait de la finance
informelle, sans doute à tous moments et sans doute au Bénin comme
ailleurs, une réalité jamais figée. Cette évolution engendre d'une façon
incessante des variétés nouvelles qui paraissent entacher la pureté des
types que nous avons distingués et remettre en cause la typologie que
nous avons proposée.
En fait il n'en est rien Les types de tontines que nous avons observés
au Bénin résistent parfaitement aux changements dont ces formules sont
constamment l'objet. La tontine mutuelle basée sur une relation
communautaire permet une circulation rapide de l'argent entre les membres d'une
association à durée limitée qui s'apparente à une société de prévoyance. La
tontine commerciale basée sur une relation personnelle avec l'initiateur
permet avant tout de mettre son argent en sécurité en ouvrant sur une
certaine accumulation. La tontine financière n'est pas un type nouveau
mais une variété des deux précédentes. Le besoin de crédit devient
essentiel : il est satisfait à un prix déterminé entre tous les membres par la
procédure des enchères, ou accordé par le tontinier qui prend en compte
l'évolution de sa propre liquidité.
Dans ces conditions, loin de perdre de son intérêt du fait des
changements dont elles sont l'objet, une typologie des tontines constitue un
point de repère qui permet de mieux maîtriser le phénomène encore trop
peu connu de la finance informelle. Elle permet aussi de mieux discerner
si et comment celle-ci pourrait se rapprocher de la finance institutionnelle.
Les tontines commerciales sont gérées par un tontinier dont l'activité est
proche de celle d'une banque. On a souvent évoqué la possibilité de faire
de ces « garde-monnaie » des agents de la banque, soit qu'ils collectent
67. Nous avons analysé l'activité de cette association dans L'Association « Opérations 71-
71 » de Cotonou... de l'organisation de tontines à la banque tontinière, Epargne sans frontière,
ne 13, janvier 1989, p. 36-39.
298 MICHEL LELART

de l'argent pour son compte, soit qu'ils le déposent auprès d'elle. Les
tontines mutuelles à vocation sociale peuvent difficilement être rattachées
à des institutions ou remplacées par elles, mais les capitaux qu'elles
véhiculent peuvent être orientés vers des actions favorisant davantage le
développement de l'économie nationale.
Cela paraît plus difficile à réaliser. Mais des initiatives ont été imaginées
il y a quelques années en Afrique, sous la forme de « Financières » qui
paraissent promises à un réel succès. Il s'agit d'associations d'épargne
collective branchées sur un processus d'accumulation et couplées avec une
société financière qui permet de réaliser des investissements et d'aider plus
efficacement au développement du pays.
La Financière Côte-d'Ivoire est née en 1980 avec un capital de plus
de 200 millions de francs CFA. Elle a été suivie d'une Financière Sénégal
en 1982 au capital de 162 millions, d'une Financière Ghana l'année
suivante au capital de 40 millions, enfin de la Financière Burkina-Faso en 1985
au capital de 90 millions. D'autres sont en cours de formation : au Mali,
au Maroc, au Gabon, au Cameroun... et au Bénin.
Les cotisations à la Financière Bénin ont démarré le 31 mars 1987.
Chaque adhérent s'engage à verser au plus tard le 10 de chaque mois
10 000 F CFA plus 1 000 F de frais de gestion. Des adhérents peuvent se
grouper pour souscrire une part et un adhérent peut en souscrire plusieurs.
La société sera constituée lorsque 50 versements auront été enregistrés...
c'est-à-dire en principe le 30 mai 1991. Les adhérents qui auront interrompu
leurs versements ne seront remboursés qu'à ce moment-là. Ceux qui
adhèrent avec retard doivent rattraper les mises antérieures.
Le 1er mai 1988, les adhérents étaient au nombre de 233. Chacun
avait versé 130 000 F CFA plus les frais de gestion. A la date convenue,
si le nombre d'adhérents reste inchangé, l'Association disposera de 1 16,5
millions qui pourront être investis dans des projets industriels. Cette
expérience tient à la fois de la tontine mutuelle puisque chaque adhérent
effectue un versement chaque mois, et de la tontine commerciale puisque
les fonds sont accumulés. Mais elle permet d'orienter l'épargne vers
l'investissement et à ce titre elle constitue une innovation majeure.
Cette voie qui vient de s'ouvrir semble très prometteuse. D'autres
solutions qui s'enracineraient dans les comportements populaires peuvent
certainement être trouvées. Une telle recherche requiert une réflexion sur
ces formes traditionnelles d'épargne et de crédit dont on comprend mal
qu'elle ait autant tardé. Il faut commencer pour cela par bien connaître,
et de façon précise, cette réalité qu'est l'épargne informelle. C'est ce que
nous avons tenté de faire au Bénin, en espérant que des travaux similaires
seront menés dans d'autres pays.