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Actes des congrès de la Société

des historiens médiévistes de


l'enseignement supérieur public

Sous les murailles d'Alep : assaillants et défenseurs de 351/962 à


658/1260
Madame Anne-Marie Eddé, Madame Françoise Micheau

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Eddé Anne-Marie, Micheau Françoise. Sous les murailles d'Alep : assaillants et défenseurs de 351/962 à 658/1260. In: Actes
des congrès de la Société des historiens médiévistes de l'enseignement supérieur public, 18ᵉ congrès, Montpellier, 1987. Le
combattant au Moyen Age. pp. 63-72;

doi : https://doi.org/10.3406/shmes.1987.1483

https://www.persee.fr/doc/shmes_1261-9078_1991_act_18_1_1483

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Sous les murailles d'Alep : assaillants et défenseurs
de 351/962 à 658/1260

par Anne-Marie Eddé - Université Paris IV


et Françoise Micheau - Université Paris I

La position stratégique d'Alep en Syrie du Nord lui conféra au Moyen Age une grande
importance : proche du territoire byzantin, limitrophe de la zone des marches et places-
frontières, plus tard de la principauté franque d'Antioche, la ville joua un rôle politique
et militaire de premier ordre. Alep puisa une grande partie de ses forces en Haute-
Mésopotamie d'où lui vinrent à plusieurs reprises ses dirigeants. Sa situation
intermédiaire entre l'Anatolie et la Méditerranée d'une part, l'Euphrate et la
Mésopotamie d'autre part, en fit une voie de passage et lui permit de devenir une grande
place commerciale.
A l'extrémité nord-ouest du plateau syrien, le site d'Alep se présente comme une
cuvette aux pentes douces, parsemée de quelques buttes rocheuses ; sur l'une d'elles fut
édifiée la citadelle. A l'ouest de la ville coule une petite rivière au débit capricieux, le
Quwayq, sujet à quelques crues brutales mais complètement à sec durant plusieurs mois
et, de ce fait, incapable de fournir la ville en eau. Des citernes recueillaient les eaux de
pluie, et une source située à une douzaine de kilomètres en amont d'Alep était captée par
une canalisation pénétrant dans la ville au nord de la citadelle ; ainsi était assurée
l'alimentation urbaine.
La ville d'Alep s'est développée dès la haute antiquité et ses origines remontent au
XX' siècle avant J.-C. C'est toutefois l'époque hellénistique qui laissa les traces les plus
profondes dans la topographie urbaine puisqu'au Moyen Age le tracé de son enceinte, le
quadrillage de ses rues et l'emplacement de ses marchés reproduisaient en partie le
schéma antique, ainsi que l'a très bien montré Jean SAUVAGETdans sa thèse consacrée
au développement de cette ville1. Mais la principale caractéristique d'Alep, louée et
admirée par tous les chroniqueurs médiévaux, était l'ampleur de ses fortifications : ses
remparts maintes fois reconstruits, et surtout sa citadelle perchée sur un tertre et
englobée dans l'enceinte à l'est de la ville. Ce double dispositif de défense entraîna une
dualité fréquente dans le gouvernement même d'Alep. Un gouverneur était nommé pour
la ville, un autre commandait les troupes de la citadelle. Les prises d'assaut se faisaient
donc toujours en deux étapes : la ville tombait d'abord, suivie ou non par la citadelle où

1. Jean SAUVAGET,Alep - Essai sur le développement d'une grande ville syrienne des origines au milieu du
XIX- siècle, Paris, 1941.

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se retranchaient les irréductibles, ce qui avait pour effet de prolonger la durée des sièges.
La forteresse d'Alep était réputée imprenable, et seules la faim, la soif ou la trahison
pouvaient venir à bout de la résistance de ses occupants. Dès la fin du lV7Xe siècle elle
était devenue la résidence du souverain, mais un palais fortifié subsista au pied de la
citadelle entre Bâb al-Saghfr (la Petite Porte) et Bâb al-* Iraq (la Porte d'Iraq) jusqu'au
milieu du v/xr siècle.
L'importance d'Alep, mais aussi la très grande instabilité politique de la Syrie du Nord
et l'arrivée de peuples nouveaux, expliquent les assauts répétés dont la ville fut l'objet de
351/962 à 658/1260. Byzantins, Fatimides d'Egypte, Arabes nomades de la steppe, Turcs,
Croisés, armées de Saladin, Khvvarizmiens, Mongols vinrent tour à tour dresser leurs
campements et leurs machines de siège face à la citadelle. Sans prétendre retracer, à la
suite des chroniqueurs arabes2, le détail d'une histoire mouvementée, sans vouloir dresser
un tableau de l'évolution politique et sociale de la ville durant cette période, sans
entreprendre une étude technique de l'armement ni une analyse des tactiques de siège3,
nous voudrions présenter les hommes, assaillants et défenseurs, qui se sont battus pour la
possession d'Alep. Si nous laissons au-delà des frontières Byzantins et Croisés, il nous
semble possible de distinguer trois types parmi les combattants, nombreux et divers, qui
ont tour à tour attaqué ou défendu les murailles de la ville : les soldats des armées
régulières de Syrie et d'Egypte, les nomades venus des steppes proches ou lointaines, les
Alépins eux-mêmes.
Par armées régulières (djund ou 'askar), nous entendons les troupes des princes qui ont
développé et consolidé leur pouvoir dans le Proche-Orient des lV7Xe-Vll7XHI' siècles.
Armées de métier, elles étaient composées de mercenaires, ou d'esclaves, d'origine
étrangère4. Là était leur caractéristique commune essentielle.
Ainsi, l'armée des Fatimides comptait à l'origine un grand nombre de
Berbères, recrutés en Ifriqya, notamment parmi les deux grandes tribus des Masâmida et
des Kutâma5, si bien que les chroniqueurs ne parlent jamais de Fatimides, mais toujours
de Maghrébins. Une fois installés en Egypte, les califes fatimides recrutèrent également
des Noirs, des esclaves slaves, des Arméniens, des Daylamites et surtout des T\ircs.
En effet, depuis le IIP/IX* siècle, les Turcs jouèrent un rôle croissant dans les armées du
Proche-Orient : on sait que le recrutement de mercenaires turcs fut déterminant pour
l'histoire du califat abbasside6. Les armées des princes hamdanides d'Alep n'échappèrent
point à cette règle. Ils employèrent eux aussi des ghulâms, soldats esclaves ou affranchis

2. Nous disposons de nombreuses chroniques pour l'histoire de la Syrie entre le IV7X* siècle et le VH'/XHr siècle.
Il est impossible d'en donner une liste complète ici. Pour les sources sur la dynastie des Hamdanides, on peut se
reporter à la bibliographie présentée par M. CANARD dans son ouvrage Histoire de la dynastie des
Hamdanides de Jazira et de Syrie, Paris, 1953. Pour les sources du V'/XI* siècle, il est possible de se référer à la
thèse de Th. BIANQUIS, Damas et la Syrie sous la domination fatimide 359-468/969-1076, 2 vol., Institut
Français de Damas, 1986-1989. Pour les sources de l'époque des croisades, voir Cl. CAHEN, La Syrie du Nord à
l'époque des Croisades et la principauté franque d'Antioche, Paris, 1940, et N. ELISSEEFF, Nûr al-Dîn, un
grand prince musulman de Syrie au temps des Croisades, Damas, 1966.
3. De nombreux aspects tels que les facteurs de résistance, les motivations des combattants, les tactiques
d'attaque et de défense, les causes de la chute de la ville, seraient intéressants à analyser et pourraient faire la
matière d'un autre article.
4. Voir Patricia CRONE, Slaves on Horses - The evolution of the Islamic polity, Cambridge University Press,
1980. L'auteur tente d'expliquer pourquoi et comment le système politique de l'Islam médiéval, mis en place
par les Abbassides, reposait, entre autres, sur le recrutement massif d'esclaves étrangers dans l'armée.
5. Voir B.J. BESHIR, « Fatimid Military Organization », Der Islam 44 (1978), p. 37-56. Lors du siège de
415/1025, la garnison de la citadelle était composée de Masâmida et d'esclaves ('abid), sans doute des esclaves
noirs (Ibn al-'Adlm, Zubdat al-halabfita'rlkhljalab, éd. S. DAHAN, Institut Français de Damas, 1951, p. 229).
6. Article « Djaysh » de V Encyclopédie de l'Islam, 2° édition, tome II (Cl. CAHEN).

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d'origine turque7. Au V7xr siècle, les Mirdasides utilisèrent des bandes plus ou moins
bien contrôlées de Turcomans qui provoquèrent bien souvent de sérieux conflits avec la
population. En 470/1077, les Kilabites d'AIep, mécontents de l'emprise trop importante
du chef des Turcomans Ahmad Shah sur le souverain Sâbiq, firent appel à Malik Shah
qui envoya son frère Tutush assiéger la ville8.
Ce rôle considérable des Tiircs dans le milieu militaire alépin atteignit son apogée avec
l'arrivée des Seldjouqides au milieu du V7Xle siècle ; mais aux bandes turcomanes
turbulentes succédèrent des armées régulières composées de soldats mercenaires turcs ;
ainsi celle d'Alp Arslân qui vint assiéger Alep en 468/1071*.
Au siècle suivant, les Zengides, avec Nûr al-Dîn10, puis les Ayyoubides, descendants de
Saladin", lui-même officier d'origine kurde, employèrent des esclaves turcs en nombre
croissant et assurèrent dans l'histoire de la ville, une période de calme et de prospérité.
Mais ces militaires turcs ne se fondaient pas avec la population arabe et restaient une
minorité étrangère vivant en marge de la ville. Au vil7XHle siècle, ils occupaient deux
quartiers au sud d'AIep : celui des Turcomans à l'intérieur des remparts et le faubourg
des Tiircs à l'extérieur. Ils étaient répartis en contingents qui prenaient le nom du prince
qui les avait recrutés : Nûriyya, Yàrïiqiyya,Zàhiriyya, *Azfziyya, Nâsiriyya12.
Malgré l'appui militaire qu'ils fournissaient, les Turcs ne représentèrent pas toujours
une force sûre : des rivalités les opposèrent qui tournèrent parfois en bagarres, des
complots les firent se dresser contre leurs souverains et des mercenaires passèrent du
service d'un prince à celui d'un autre prince, sans doute plus offrant. Ainsi, en 370 ou
371/980-1, trois grands ghulâms hamdanides désertèrent Alep pour se mettre sous le
commandement du calife fatimide qui cherchait alors à recruter des soldats
professionnels. Attirés au Caire où ils étaient bien payés et assurés d'une promotion
rapide, ces chefs, en changeant ainsi de maître, entraînèrent à leur suite plusieurs
centaines de cavaliers placés sous leurs ordres13. A l'époque ayyoubide, ces conflits et ces
trahisons furent de plus en plus fréquents. En 652/1254, par exemple, des mamelouks
Bahriyya d'Egypte se mirent au service d'al-Malik al-Nâsir Yùsuf II et l'abandonnèrent
quelques années plus tard en 658/1260. Ce souverain fut successivement trahi par tous ses
contingents sauf un, les Qaymariyya14.

7. Article « Ghulâm » de VEncylopédie de l'Islam, 2° édition, tome II (D. SOURDEL).


8. Voir SAUVAGET,Alep, p. 90 et S. ZAKKAR, The Emirate of Aleppo, 1004-1094, Beyrouth, 1971, p. 189-191.
9. Voir ZAKKAR, The Emirate, p. 177, et BIANQUIS, Damas, II, p. 593 et s.
10. Zengi s'était rendu maître d'AIep en 522/1128 ; son fis lui succéda, de 541/1146 à 569/1174. Sur le règne de
ce grand souverain, \oir l'ouvrage d'ELISSEEFF cité note 2.
11. Saladin, maître de l'Egypte à la mort de Nûr al-Dîn, occupa peu à peu la Syrie centrale et méridionale,
entreprit la conquête de la Mésopotamie et vint mettre le siège devant Alep en 579/1183. Le dernier des
Zengides préféra s'entendre avec Saladin et, après des négociations menées dans le plus grand secret, un
accord fut signé.
12. Les Nûriyya et les Yârûqiyya, créés par les Zengides, défendirent la ville à l'arrivée de Saladin (Ibn al-
cAdim, Zubda , III, p. 63, 67 et Ibn al-Athîr, Al-Kâmil fi l-ta'rikh , 13 vol. Beyrouth, 1965-67, t. XI, p.
496). Les Zâhiriyya, créés par al-Malik al-Zâhir, donnèrent leur nom à un faubourg sud d'AIep, tout comme les
Yârûqiyya. Par la suite, les 'Azïziyya et les Nâsiriyya, créés respectivement par al-'Azîz (613/1216-634/1236) et
al-Nâsir \Gsuf II (634/1236-658/1260), formèrent avec les contingents turcs Shahrazûriyya et Qaymariyya
l'essentiel de l'armée ayyoubide au milieu du vnvxiir siècle. Voir R.S. HUMPHREYS, From Saladin to the
Mongols. The Ayyubids of Damascus, 1193-1260, New York, 1977, p. 361-362.
13. Voir BIANQUIS, Damas, I, p. 135. Quelques années plus tard, un épisode analogue se renouvela à la mort
de l'émir hamdanide (ibid. p. 173).
14. Voir HUMPHREYS, The Ayyubids, p. 326-28, 346-47, 361.

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Mais ces risques et ces inconvénients pesaient peu à côté des services éminents que
rendaient les Turcs. Tout comme les Kurdes, ils étaient réputés excellents cavaliers15 et ont
contribué à diffuser dans tout le Proche-Orient une tactique fondée sur le recours à la
cavalerie lourde et à l'archerie16.
Les Daylamites, quant à eux, étaient surtout appréciés pour le combat à pied.
Originaires du Daylam, cette chaîne montagneuse qui borde le sud de la mer Caspienne17,
ils sont dépeints comme de rudes et hardis montagnards, armés du redoutable zhopïn
(sorte de javelot), mais peu habitués à chevaucher. C'est pourquoi Sayf al-Davvla, l'émir
hamdanide d'Alep, les utilisa pour la garnison de la citadelle.
Cavaliers et fantassins : une telle expression courante sous la plume des chroniqueurs,
laisse apercevoir la présence d'hommes à pied, aux côtés des combattants à cheval18.
L'annonce de l'arrivée des troupes du général byzantin, Nicéphore Phocas, en dhïi 1-
qa'da 351/ décembre 963 fut pour Sayf al-Dawla une véritable surprise ; il n'avait qu'un
petit nombre d'hommes, mais tenta néanmoins une sortie contre Nicéphore Phocas à la
tête de quatre mille hommes, cavaliers et fantassins19. Jamais l'importance relative des
combattants à cheval et des hommes à pied n'est précisée, même lorsqu'une estimation
globale est avancée, comme ici.
Tout chiffre, on le sait, appelle la prudence. Néanmoins, les indications fréquentes chez
les chroniqueurs concourent à une certitude quant aux effectifs : quelques milliers de
soldats représentaient déjà une armée importante pour un émir alépin. Aux quatre mille
hommes de Sayf al-Dawla font écho les six mille hommes qu'un autre émir hamdanide,
Sa* d al-Dawla, rassembla en 381/991 pour riposter à une attaque de Bakdjûr, le maître de
Homs soutenu par les Fatimides20. L'envoi par Constantinople d'un contingent de mille
Arméniens, en 405/1014, pour aider le dernier hamdanide à résister à la poussée
bédouine, ou encore de trois cents hommes, en 415/1025, pour soutenir, cette fois, Sâlih
dans le siège de la citadelle, signifiait un renfort non négligeable. En 452/1060, Mahmùd,
le nouveau prince mirdaside d'Alep, n'avait que deux mille hommes face aux quinze
mille cavaliers du gouverneur fatimide de Damas21. Seules les grandes armées, fatimides
ou seldjouqides, dépassaient les dix mille hommes. Mandjutekin fut chargé par le calife

15. On connait l'opuscule d'al-Djâhiz (mort en 864 ou 869) intitulé « Les exploits des Turcs et de l'armée du
calife en général » ; trois épîtres qui exaltent les vertus militaires des cavaliers turcs y sont regroupées ; un
large extrait de la troisième est donné, en traduction française, dans J. SAUVAGET,Historiens arabes, pages
choisies, traduites et présentées, Paris, 1946, p. 7-10.
16. Cl. CAIIEN, « Les changement techniques militaires dans le Proche-Orient médiéval et leur importance
historique », dans War, Society and Technology, éd. PARRY et YAPP, 1975. Rééd. dans Cl. CAHEN, Les Peuples
musulmans dans l'histoire médiévale, Institut Français de Damas, 1977, p. 483-493.
17. Article « Davlam » dans V Encyclopédie de l'Islam, 2° édition, tome II (V. MINORSKY).
18. Fâris wa mdjil (Shimshâtl, voir note ci-après) ; al-adjnâd min al-'askar wa l-rudjdjàl (Ibn al-' Adfm, Zubda,
II, p. 64) ; 700 ghuEim khayy'alat wa radjdjalat (Yahvâ b. Sa'ïd, 19. Dhayl , éd. L. CHEIKHO, Bevrouth-Paris,
1909, p. 214. Françoise MICIIEAU achève actuellement, en collaboration avec le Professeur Gérard TROUPEAU,
la traduction, dont seule une première partie avait naguère été publiée dans la Patrologie Orientale).
19. Shimshâtî, dans M. CANARD, Sayf al-Dawla - Recueil de textes relatifs à l'émir Sayf al-Dawla le
Hamdanide, Alger, 1934, p. 145. Sur l'expédition de Nicéphore Phocas, voir CANARD, Hamdanides, p. 809 et s.
20. On notera le caractère composite de cette armée, pourtant peu nombreuse : ghulàms, mercenaires
arméniens, soldats byzantins envoyés en renfort par Basile II ainsi qu'un détachement de cinq cents Arabes
bédouins, appartenant à la tribu des Banû Kilâb. Une fois la bataille engagée, les Arabes kilabites, circonvenus
par Ibn Sa'd, trahirent Bakdjûr ; ils pillèrent ses bagages avant d'aller se mettre au service de Sa'd al-Dawla
en réclamant à grands cris le prix de leur changement de camp. Voir CANARD, Hamdanides, p. 688 et
BIANQUIS, Damas, I, p. 181-2.
21. Ibn al-'Adïm, Zubda, p. 298. Mais, au début de la bataille, les auxiliaires bédouins s'enfuirent, laissant
seule l'armée fatimide. Lorsque, quelques années plus tard, Aq-Sunqur partit en campagne contre Tutush il
était accompagné des Banû Kilâb, des alidûth d'Alep, des Davlamites et des Khorassaniens de la ville, soit six
mille cavaliers, vingt mille d'après d'autres versions (J. SAUVAGET,« Extraits du Bu'gyat at-Talab d'Ibn al-
c Adîm », Revue des Etudes Islamiques, 1933, p. 399).

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fatimide de commander les troupes destinées à marcher contre Alep ; à deux reprises, il
vint assiéger la ville, en 382/992 et 384/994, à la tête de trente à trente-cinq mille
hommes". Lors du siège de 463/1071, Alp Arslân commandait aussi une armée très
nombreuse. D'après Ibn al-'Adïm, son campement s'étendait sans interruption sur un
rayon de trente à quarante kilomètres au nord, à l'ouest et au sud-est d'Alep". En
revanche, en 518/1124, le camp des Francs qui assiégeaient Alep ne comptait que deux
cents tentes auxquelles s'ajouta la centaine de tentes de leurs alliés musulmans24. L'armée
mongole, en 658/1260, devait largement dépasser dix mille hommes, puisque tel est le
nombre de soldats que le chef mongol Hùlàgù laissa en Syrie après ses conquêtes au
début de l'été 658/1260. Aux troupes mongoles vinrent s'ajouter des contingents
arméniens et francs d'Antioche25.
Qui dit armée de métier, composée de mercenaires, dit versement de soldes ; les armées
des grandes et petites dynasties du Proche-Orient coûtaient cher. Seule la possibilité de
s'assurer des revenus réguliers et importants, donc de financer des troupes, permettait à
un souverain d'asseoir et de renforcer son pouvoir. On sait qu'à partir du V7XIe siècle fut
développpé le système de Viqtâ', c'est-à-dire l'assignation des revenus de l'impôt foncier
d'un domaine ou d'une région à un émir, à charge pour lui de payer les troupes sous son
commandement. Là encore les princes d'Alep n'échappèrent point à cette évolution
générale ; quelques mentions dans nos textes attestent qu'ils rétribuaient les services des
émirs ou des chefs bédouins par l'octroi d'iqtâ' s dans les environs d'Alep26.
Le paiement des troupes posait de graves problèmes aux souverains trop souvent en
manque d'argent. Ceux-ci n'avaient d'autre ressource, pour se procurer les sommes
nécessaires, que d'élever les impôts extra-canoniques très impopulaires. Dans quelques
cas extrêmes, ils étaient même forcés de mettre en vente leurs propres biens. Un épisode
mérite à ce propos d'être relaté. Lorsque Alep fut assiégée par Saladin en 579/1183, la
ville était aux mains de l'émir cImâd al-Dîn, petit-fils de Zengi. Alep lui avait été remise
l'année précédente par son frère cIzz al-DIn en échange de la cité de Sindjâr en Haute
Mésopotamie. Mais, en quittant la ville, eIzz al-DIn avait emporté tout le matériel
militaire (armes, cottes de mailles, casques, flèches, etc.) que contenait la citadelle, n'y
laissant « que quelques vieilles armes »27. La déception de cImâd al-Dîn fut grande
lorsqu'il trouva les coffres et les réserves vides, ce qui explique, sans doute, son peu
d'enthousiasme à défendre la ville. Les soldats réclamèrent leur solde et suggérèrent au
prince de vendre les bijoux de sa femme pour se procurer la somme nécessaire. Le

22. D'après Ibn al-'Adîm {Zubda, I, p. 187 et 189), Mandjutekin était accompagné de trente-cinq mille
hommes lorsqu'il marcha contre l'armée byzantine en 382/992 et il quitta Damas à la tête de trente mille
combattants en 384/994. M. CANARI), Ilamdanides, p. 702, note 257, pense qu'il y a eu confusion entre les
deux chiffres. Des contingents des Banïi Kilâb et des hommes prélevés sur les garnisons fatimides de Syrie
s'étaient joints aux troupes venues du Caire. Sur ces expéditions de 382/992 et 384/994, voir les récits qu'en
donnent CANARD, Ilamdanides, p. 696 et s. et BIANQUIS, Damas, I, p. 193 et s.
23. Ibnal-cAdïm,Z«Wa,II,p.21.
24. Ibn al-c Adïm, Zubda , II, p. 224, trad. R.H.C., Or., III, p. 645 et s.
25. Qirtay al-Mzzî dit que, lors du siège de la citadelle, Hûlâgû ordonna de creuser sous le tell un tunnel
capable de contenir jusqu'à dix mille soldats (éd. et trad, italienne de LEVI DELLA VIDA, Orientalia, 5, p.
359). Ibn Shaddâd parle d'une armée mongole de dix mille hommes en 660/1262 lors d'une bataille contre
l'armée mamelouke d'Alep (al-A 'thq al-khatira fî dhikr umarà' al-SIâm wa l-Djazra , éd. Y. 'ABBARA, Damas,
1978, p. 211).
Tavji"
26. Enet422/1031,
les concédèrent
les Fatimides
à d'autres
s'amparèrent
arabes qui,
de iqta'
selons qui
l'expression
avaient été
de accordés
Yahvâ (Dhayl,
à l'émirp. de261),
la tribu
« leur
arabe
avaient
des
apporté leurs forces dans la guerre ». En 579/1183, après la prise d'Alep, Saladin remet de l'ordre dans
l'administration de la ville et distribue quelques iqta' s à ses émirs : 'Aziz revint à 'Alam al-Dfn b. Djandar et
Tall Khâlid à Badr al-Dm Dilderim. Voir Ibn al-'Adfm, Zubda , III, p. 71 et Ibn al-Athîr, Kàmil , XI, p. 499.
27. Ibn al-'Adi'm, Zubda , III, p. 51.

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chroniqueur chrétien Bar Hebraeus raconte même que cImâd al-Dïn, réduit à la plus
extrême nécessité, n'avait plus de quoi dîner et que des habitants de la ville lui
apportaient chaque jour quelques provisions de bouche28. Dans un autre épisode, celui du
siège d'Alep par les Francs en 518/1124, le gouverneur de la citadelle, cAbd al-Karim, et
celui de la ville, eUmar al-Khâs, autorisèrent leurs troupes à se servir sur les biens de la
population et la fortune des grands et des notables29. Ainsi pillage et butin, courants en
période de guerre, se substituaient au versement régulier de la solde™.
Laissons quelques instants les armées régulières s'affronter et tournons nos regards
vers la steppe qui s'étend aux portes de la ville. Des tribus arabes y nomadisent ; des
bédouins dirions-nous aujourd'hui, des Arabes disent volontiers les chroniqueurs qui
réservent ce terme aux seuls nomades arabes. Face aux troupes soldées qui tenaient les
grandes villes fortifiées, les bédouins contrôlaient la steppe, tirant leur force de leur
mobilité, de leur mode de vie fruste et de leur appât du butin. Souvent enrôlés comme
mercenaires, des contingents de nomades participaient aux conflits de l'époque".
Deux grandes tribus dominaient alors les steppes de Syrie du Nord : les Banù Kilàb et
les Band cUqayl, qui n'hésitèrent pas à affronter les armées régulières dans des batailles
rangées et à s'en prendre aux princes en place afin de devenir les maîtres du pays. Aussi
réussirent-elles à exercer tour à tour leur domination sur Alep. Sâlih b. Mirdàs, le chef
des Banû Kilâb, fit un premier coup de main contre Alep en 405/1014 ; mais cette
tentative resta apparemment sans lendemain et, dès l'année suivante, la ville passait dans
la mouvance fatimide. En 415/1025, Sâlih revint à la charge et se rendit maître, cette fois
définitivement, de la ville et de la citadelle d'Alep12. Cette victoire des bédouins kilabites
marqua l'installation d'une dynastie, celle des Mirdasides, qui réussit à se maintenir une
cinquantaine d'années dans la capitale de la Syrie du Nord. Profitant du climat
instable et troublé qu'avait entraîné l'arrivée des Turcs seldjouqides, Muslim, le chef des
Banïi cUqayl, s'empara à son tour d'Alep en 473/1080. Cette expansion politique des
bédouins doit être perçue dans le contexte de l'essor du nomadisme qui caractérise
l'histoire de l'Islam au V7XIe siècle ; les raisons en seraient une grande vitalité
démographique jointe à des modifications climatiques13.
Même si ces déplacements de nomades prirent alors une forme militaire et
conquérante, ils n'en gardaient pas moins les caractères propres aux déplacements de
nomades ; la tribu, ou une partie de la tribu, transportait ses tentes, et emmenait femmes,
enfants, chevaux, chameaux. En 405/1014, une sortie de l'émir d'Alep contre le
campement des Banû Kilâb qui assiégeaient la ville lui permit de faire un grand nombre
de prisonniers parmi les hommes, les femmes et les enfants'4. Ibn aI-cAdfm nous a laissé
une pittoresque description de la rencontre entre cette tribu et les Turcs, au mois de dhû
1-hidjdja 468/juilIet 1076 : « Les Banû Kilâb formaient une foule immense, telle qu'ils
28. Bar Ik'braeus, éd. et trad, angl., A. BUDGK, The Chronography of Gregory Abu l-Farag the son of Aaron, I,
Londres, 1932, p. 315 ; Ibn al-Athfr, Kâmil , XI, p. 496. Curieusement, Ibn al-'Adfm (Zubda , III, p. 64-65)
attribue à Saladin cette difficulté à pa>er ses troupes.
29. Ibn al-'Adfm, Zubda , II, 230, trad. R.H.C., Or., III, p. 645-650.
30. BIANQUIS, Damas, I, p. 73-74, explique que l'armée fatimide quittait Le Caire avec seulement trois ou
quatre mois de solde dans ses caisses et qu'ensuite l'armée en campagne devait se débrouiller sur place. C'est
ainsi qu'en 405/1015 le gouverneur fatimide d'Apamée prit dans la citadelle d'Alep l'argent nécessaire au
paiement de la garnison qui l'avait rejoint (\A\\i\, Dhayl , p. 215).
31. Voir des exemples dans les notes 20, 21 et 22.
32. Four une anah.se précise des sources, et de leurs divergences, notamment chronologiques, voir BIANQUIS,
Damas, II, p. 449-459.
33. Voir CI. CAIIEN, « Nomades et sédentaires dans le monde musulman du milieu du Mojen Age », dans
Islamic Civilisation 950-1150, éd. RICHARDS, Oxford 1973, p. 93-102. Rééd. dans Les Peuples musulmans, p.
423-437.
34. Yahvà,#//ay/,p.223.

68
n'en avaient jamais réuni une : près de 70 000 cavaliers et piétons, dit-on35, mais ils
s'enfuirent devant les Turcs sans combattre, abandonnant leurs bagages et tout ce qu'ils
possédaient, et leurs familles et leurs enfants. Les compagnons d'Ahmad-Shâh et de
Muhammad b. Damlâj1* se saisirent de tout ce qui appartenait aux Band Kilàb, 100 000
chameaux et 400 000 moutons, dit-on, violèrent un grand nombre de leurs femmes et plus
encore de leurs esclaves, et emportèrent tout ce que contenaient les tentes ; mais ils
s'abstinrent de massacrer leurs esclaves mâles armés pour le combat, dont le nombre
dépassait 10 000 ; ils n'en tuèrent pas un seul »37.
Les chroniques nous laissent volontiers entrevoir le type du héros bédouin, fier et noble,
hardi cavalier et guerrier valeureux, grand parleur et amateur de belles femmes1".
Une fois installés dans la ville et parvenus au pouvoir, les chefs bédouins abandonnaient
peu à peu ces valeurs guerrières et rentraient dans le jeu politique de l'heure. Solidarités et
rivalités tribales n'en continuaient pas moins d'influer sur le cours des événements. En
471/1078, Muslim, le chef des Banû cUqayl et le maître de Mossoul, avait privé de son
secours Tutush, frère du sultan seldjouqide venu faire le siège d'AIep, alors gouverné par
les Mirdasides. Très vite, cependant, la solidarité ethnique et les liens tribaux prirent le
dessus : Muslim et ses troupes allèrent rejoindre les assiégés de l'autre côté des murailles19.
L'installation et l'expansion des Turcs seldjouqides à la fin du VVXP siècle fit perdre tout
rôle militaire aux tribus arabes de la steppe ; mais au VH7XHP siècle arrivèrent de
nouveaux peuples nomades : Khwarizmiens et surtout Mongols, venus des steppes d'Asie
centrale, dont les raids dévastateurs ont laissé des traces profondes. Les Mongols
formaient une armée redoutable par son sens de la discipline, par sa grande mobilité, par
sa rapidité de déplacement. Elle était divisée en unités de dizaines, de centaines, de
milliers et de dix mille. Cette armée avait elle-même son élite, la garde personnelle du
grand Khan, composée d'une dizaine de milliers d'hommes parmi lesquels les généraux
étaient souvent choisis. Les effectifs mongols furent sûrement considérables.
R. GROUSSET estime l'armée mongole à 129 000 hommes à la mort de Gengis Khan en
625/1227. Au fur et à mesure de leur avancée vers le Proche-Orient, ils recrutèrent,
parfois de force, des mercenaires géorgiens, arméniens de Cilicie et surtout turcs4". Les
succès mongols lors des sièges étaient aussi dus, semble-t-il, au recrutement obligatoire et
massif de populations civiles dans les territoires où ils combattaient. Ces troupes
auxiliaires, dont les effectifs pouvaient parfois dépasser le nombre des Mongols eux-
mêmes, étaient utilisées comme du matériel vivant sans aucun souci des pertes humaines.
En 658/1260, l'armée mongole forte de plus de dix mille hommes mit le siège devant Alep
et s'en empara au bout de sept jours seulement. Les récits des chroniqueurs illustrent
bien, à ce propos, la puissance des Mongols et la terreur qu'ils inspiraient41.

35. Le chiffre est manifestement exagéré, et le chroniqueur lui-même en a conscience.


36. Les émirs des Turcs.
37. SAUVAGET,« Extraits du Bugyat », p. 397.
38. Tel Sâlih b. Mirdâs. Son contemporain, le chroniqueur Yahjâ d'Antioche, souligne le courage phjsique, le
respect de la parole donnée, la noblesse de caractère, qui placent ce chef des Banû Kilâb bien au-dessus de son
ennemi, le gouverneur d'AIep, perfide, débauché et cupide (Dhayl , p. 211 et s.).
39. En 463/1071, Alp Arslàn joua des rivalités au sein de la tribu des Kilabites afin d'obtenir la soumission du
prince mirdaside d'AIep. Voir IHANQUIS, Damas, II, p. 595.
40. Lors du siège de Bagdad en 656/1258, les garnisons turques de la ville entrèrent en relation avec les
contingents turcs de l'armée mongole. Voir B. SPULER, Les Mongols dans l'histoire, 2° éd., Paris, 1981, p. 37.
41. Noir \V. BARTHOLI), Turkestan down to the Mongol invasion, Londres, 1928, p. 384-86 ; R. GROUSSET,
L'Empire des steppes, Paris, 1939, p. 282-86 ; K. HUURI, Z.ur Geschichte des mittelalterlichen Geschiitzwesens aus
orientalischen Quellen, Helsinki, 1941, p. 182 ; J.A. BOYLE, « Seljuk and Mongol period », dans Cambridge
History of Persia, V, 1968 ; A.-M. EDDE, « La prise d'AIep par les Mongols en 658/1260 », dans Quaderni di Studi
arabi, 5-6, 1987-1988, p. 226-240 (Atti del XIII congresso dell' Union Européenne d'Arabisants et d'Islamisants,
Vene*ia 1986).

69
Face aux assauts répétés dont la ville d'Alep fut l'objet de 351/962 à 658/1260, face à
des armées perçues comme étrangères, même quand elles étaient fixées dans la ville et en
assuraient la défense, quelle fut l'attitude des Alépins eux-mêmes ? Doit-on les considérer,
eux aussi, comme des combattants ? La réponse est assurément oui. Déjà un chroniqueur
du premier tiers VH7XIIP siècle rapportait ce propos tenu par son grand-père : « II n'y
avait pas un Alépin qui n'eût chez lui un attirail militaire ; et quand la guerre était là il
sortait tout prêt, sans qu'il fût besoin d'aucun appel aux armes »42. Il est bien vrai que les
Alépins se sont mobilisés chaque fois que leur ville était assiégée, prenant les armes pour
assurer leur défense, négociant dans l'ombre, voire même livrant la ville pour obtenir
quelque récompense. Mais une double distinction s'impose : entre les notables et le
peuple, entre la situation des iv-V7Xc-Xle siècles et celle des VP-VH7XIP-XIIP siècles.
Dans la première de ces périodes, les princes, peu puissants et souvent menacés,
n'hésitèrent pas, dans les cas graves, à faire appel aux habitants pour renforcer leur
armée régulière. Ainsi, en 351/962, Sayf al-Davvla, conscient de la faiblesse de ses troupes
face au puissant Nicéphore Phocas, recruta des Alépins en versant un dinar par homme
et en faisant distribuer des armes aux habitants43. En 405/1014, l'émir d'Alep, Ibn Lu» lu*,
enrôla des gens du peuple ainsi que des chrétiens et des juifs, pourtant peu formés à la
chose militaire, puique les non-musulmans n'avaient, en principe, pas le droit de porter
les armes ; mais l'espoir de repousser les Banù Kilab justifiait tous les moyens44. En
415/1025, Ibn Thu'bân, gouverneur de la ville au nom de Sâlih b. Mirdàs, dirigea l'assaut
contre la citadelle. Il ordonna aux habitants d'Alep de combattre et les menaça de
représailles au cas où ils manqueraient d'ardeur au combat45.
Hormis ces cas d'intervention forcée, le peuple agit aussi de sa propre inititative. Tout
au long du V7XP siècle, l'absence, du moins la faiblesse de l'autorité publique, permit le
développement de sortes de milices urbaines, formées de ceux que nos sources appellent
les ahdath, c'est-à-dire déjeunes gens, issus de milieux modestes, toujours prêts à s'agiter et
à se battre46. Officiellement chargés d'assurer l'ordre public, ils constituaient des groupes
armés et combatifs qui pesèrent d'un réel poids dans l'histoire de la ville au V7XP siècle.
Les événements de 452/1060 nous en fournissent un excellent exemple. Opposés à l'émir
' uqaylide, qui gouvernait alors la ville pour le compte des Fatimides, les ahdath se
soulevèrent et pillèrent les maisons de deux notables, qui jouissaient d'une grande
réputation ; l'un d'eux était un chérif, q'adl de Syrie au service du Caire. Peu après, ils
livrèrent la ville, dont ils étaient devenus les maîtres de fait, à Mahmûd b. Nasr et aux
Banû Kilâb qui avaient tenté d'en faire le siège quelques jours auparavant et campaient
dans les alentours ; l'émir se réfugia dans la citadelle et se saisit de quarante ahdath qu'il
fit crucifier47. Cet épisode montre qu'en un moment de crise - la ville connut alors trois
maîtres en trois jours - les ahdath imposèrent leur pouvoir face à une autorité politique
perçue comme étrangère.

42. Ibn Abi-Tayvi>, cité par Cl. CAHEN, La Syrie du Nord, p. 193.
43. Shimshâti (voir ci-dessus note 19).
44. Yahjâ,D//aj/,p.223.
45. Yahvâ,D//a>/,p.246.
46. Voir article « Ahdath » dans VEncyclopédie de l'Islam, 2° édition, tome I (Cl. CAHEN). Voir aussi Cl.
CAHEN, « Mouvements populaires et autonomisme urbain dans l'Asie musulmane du Mojen Age », Arabica
5 (1958), p. 225-250 ; 6 (1959), p. 25-56 et 233-265. Enfin on relèvera avec intérêt cette citation d'al-Mu'ayjad,
Sirat al-Mu'ayyad fî l-dln , dâ'i al-dw'at, éd. Muhammad KamilHusavn, Le Caire, 1949, p. 172-3, rapportée
dans ZAKKAR, p. 258 : « In the city itself a group of people named the ahdath, «ho possess it more than its
possessors and who hold sovereignty more than its sovereign, between them and al-Maghâriba from old times
are hatreds and feuds ».
47. Ibn al-'Adlm, Zubda , p. 276-78. C'est alors que Mahmûd dut faire face à l'arrivée des troupes de Damas
(voir page 66 et note 21).

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Anciens (shaykhs), hommes de justice (qâdï et fudul), chefs de milice {ra'ïs et
muqaddam), commandants (qàTd), marchands apparaissent également dans nos textes ;
souvent peu pressés de se battre, ils cherchent volontiers à négocier au mieux des intérêts
de leur ville, sinon de leurs intérêts propres. Lors du siège d'Alep par Nicéphore Phocas,
des pourparlers eurent lieu entre les anciens de la ville (shuyûkh al-madînà) et le général
byzantin, qui fut ainsi informé des capacités réelles de la résistance alépine48. En
405/1014, ce sont à nouveau les anciens (mashayikh min ahlllalab) qui servent
d'intermédiaires entre Sâlih b. Mirdàs et les frères de l'émir alépin fait prisonnier49.
L'entrée dans Alep de ce même Sâlih b. Mirdàs en 415/1025 ne fut possible que parce
qu'un chef militaire (l'un des grands quwwad ) lui ouvrit la Porte des Jardins ; en raison
d'un différend l'oposant au commandant fatimide de la citadelle, il avait en effet choisi de
livrer la ville, soutenu par les ghulàms restés attachés aux Hamdanides et par les
habitants hostiles aux représentants du Caire50. Bien souvent, nous voyons ces notables
jouer le rôle d'intermédiaires ou de négociateurs, mais certains d'entre eux, accessibles à
la corruption, voire à la trahison, n'agirent qu'en fonction de leurs propres intérêts.
A partir du VI7XII' siècle, l'instauration progressive d'un pouvoir fort signifia un
meilleur contrôle des éléments populaires, notamment des cthdâth qui s'effacèrent peu à
peu. La population, toutefois, continua de se battre pour défendre sa ville avec parfois un
courage et une ténacité remarquables. Lors du siège des Francs en 518/1124, les Alépins
rudement éprouvés par la famine et les épidémies opposèrent à leurs adversaires une
résistance acharnée. L'historien alépin, très attaché à sa ville, met volontiers en avant le
zèle de ses compatriotes : « Les Alépins gisaient dans les rues de la ville accablés par la
maladie, mais quand les Francs donnaient l'assaut et dès qu'ils entendaient le clairon
d'alarme, ces gens demi-morts se levaient comme des captifs allégés de leurs chaînes,
volaient au combat et repoussaient les Francs ; puis chacun retournait à son lit »S1. En
579/1183, tandis que Saladin assiégeait la ville, les Alépins acceptaient de se battre sans
aucune solde, simplement « fiers de leur pays et chérissant leurs biens »52. Leur seule
exigence était le combat sans concession. Trahis par leur prince, ils lui reprochèrent
surtout sa lâcheté et le tournèrent en ridicule dans leurs chansons populaires. Ils
portèrent même un bac à lessive au pied de la citadelle et traitèrent leur souverain
d'homme efféminé bon à laver des vêtements mais incapable d'exercer la royauté.
Il est en effet frappant de constater qu'en général la population ne trouva pas le soutien
attendu auprès du prince et de son entourage. Lors des trois grands sièges de 351/962 par
les Byzantins, de 518/1124 par les Francs et de 658/1260 par les Mongols, le maître de la
ville était absent. Il en résulta de graves conséquences tant sur un plan militaire que sur
un plan psychologique. En 518/1124, une délégation de trois notables alépins alla trouver
le prince d'Alep, Timourtash, réfugié à Mardïn pour implorer son secours. « Et que puis-
je faire en ce moment contre les Francs ? » leur demanda le souverain peu enclin à
défendre Alep « Que sont donc les Francs pour que tu parles ainsi ? » répondit l'un des
notables, « montre-toi seulement et nous, habitants de la ville, nous t'épargnerons la
peine de les chasser »53. De même, en 658/1260, le souverain al-Malik al-Nâsir Yûsuf II
campait au nord de Damas lorsque les Mongols attaquèrent Alep. Il ne put se résoudre à

48. D'après Yahjâ, Dhayl , p. 119. Trad, dans Patrologie Orientale, XVIII, 5, p. 786-87. Mais ces pourparlers
sont diversement rapportés par les historiens (voir les travaux de M. CANARD cités note 19).
49. Ibn al-cAdîm, Zubda , I, p. 205.
50. Ibn al-c Adîm, Zubda , I, p. 227-28 et Yah)â, Dhayl, p. 229 et s.
51. Ibn al-'Adim, Dughyat al-falabfi ta'rikh Halab, trad.partielle dans R.II.C, Or., III, p. 716 et s.
52. Ibn al-* Adîm, Zubda, III, p. 65.
53. Ibn al-' Adlm, Bughya , R.II.C, Or., III, p. 716 et s.

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prendre l'offensive et à venir au secours de la ville dont la défense avait été confiée au
dernier fils survivant de Saladin, un homme âgé de plus de quatre-vingts ans.
Aux XIIe et XIII' siècles, comme dans la période précédente, certains notables
défendirent avec zèle leur ville contre toutes les attaques extérieures. D'autres, lorsque
leurs intérêts étaient préservés acceptèrent bien volontiers de se laisser corrompre et de
changer de pouvoir. En 579/1183, par exemple, Saladin couvrit de cadeaux des
personnages de l'entourage de eImâd al-Dîn afin qu'ils fissent pression sur leur maître54.
En 658/1260, plusieurs personnalités très proches du souverain ayyoubide se rallièrent
aux Mongols, à commencer par le ra'ls de la ville qui ouvrit probablement une porte des
remparts d'AIep aux armées de Hûlâgù.
Ainsi nous sont apparues les figures, vivantes et contrastées, des combattants alépins.
Les soldats professionnels qui se battaient pour une solde, les habitants qui luttaient pour
défendre la ville, leurs biens, leur vie, les Turcomans plus ou moins pillards, les tribus
arabes souvent divisées par des rivalités, les armées régulières mieux organisées,
n'avaient guère en commun que le goût ou la nécessité du combat. Différents par leurs
origines, leurs modes d'organisation, leurs motivations, ces hommes étaient impuissants
sans un chef énergique disposant des moyens de payer ses troupes et, dans le cas des
assiégés, sans le soutien de la population urbaine.
Toutefois, la victoire dépendait de bien d'autres facteurs, car le combattant n'était pas
le seul acteur dans l'épopée des sièges d'AIep. Il apparaissait, en effet, tributaire du jeu
politique des souverains, engagé, de gré ou de force, dans les divisions sociales de la ville,
parfois soumis aux intérêts personnels d'une élite dirigeante. Comment expliquer
autrement qu'AIep, protégée par ses puissantes murailles, fut rarement prise d'assaut et
que la reddition de la ville se produisit la plupart du temps après quelque négociation,
trahison ou corruption ?
L'histoire du combattant reflète également l'histoire d'une ville marquée par
l'effacement des tribus arabes à la fin du wxr siècle et le déclin des ahdàth dès 522/1128
grâce au rétablissement de l'autorité politique. Sous la direction des Ayyoubides, après
579/1183, les Alépins jouirent de leur prospérité retrouvée et oublièrent, un temps, la
dure réalité des sièges. Puis des querelles familiales, des divisions au sein du monde
musulman, l'arrivée de peuples nouveaux provoquèrent la catastrophe mongole
rapidement suivie de la restauration mamelouke. Alep en sortit profondément
transformée avec l'instauration de ce nouveau régime militaire dans lequel le combattant
occupait désormais la première place.

54. Bar Hebraeus, I, p. 315.

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