Vous êtes sur la page 1sur 10

Le Bon usage de la langue française : 75 ans !

© Francophonie vivante, n° 1 mars 2012

Beaucoup d’attention et de convivialité mêlées lors de la confé-


Marie-Ange BERNARD

rence de presse organisée par les éditions De Boeck Duculot pour la


présentation de la 15e édition du Bon Usage1, signée Maurice Grevisse
et André Goosse, édition qui coïncide avec le 75e anniversaire de l’ou-
vrage. Sur le haut de la couverture, figure aussi « Grevisse, grammaire,
langue française », rappelant en un coup d’œil l’origine de ce livre
unique dans son domaine. C’est ce que nous rappelle André Goosse,
soulignant d’emblée : C’est un sujet qui me tient à cœur depuis avant
que je ne m’en occupe. Ce sujet, c’est l’usage vivant de la langue, à
l’opposé de celui qu’en font les puristes, héritiers des gens bien disants
de la cour du XVIIe siècle pour qui « tout ce qui est nouveau est mau-
vais ». C’est ainsi que depuis 1936, les éditions se sont succédé, à
l’écoute de la vie de la langue. André Goosse précise dans une Note
préliminaire : … comme chacune des précédentes, (cette quinzième
édition) apporte des additions et des nuances, selon le triple but que
s’est assigné le livre depuis ses origines : observer, décrire, expliquer à

Cette volonté d’atteindre le plus large public possible est manifeste


l’intention d’un large public.

dans la 14e édition du Bon usage qui avait nécessité, selon les souhaits
de l’éditeur, une vraie refonte, quant à la présentation, non quant au
contenu et à ses principes. André Goosse a expliqué la nécessité de cet
énorme travail : La doctrine linguistique sous-jacente, qui était nor-
male en 1936, n’avait été revue que de façon partielle et peu visible par
Grevisse. Il fallait la faire évoluer sans que se perde la clarté qui était
une des qualités de l’ouvrage en fonction du public auquel il s’adresse,
les linguistes y étant minoritaires. Cela implique une grande prudence
dans la révision de la terminologie alors que les définitions ont été sou-
vent refaites.
La démarche est restée la même : observer, décrire, conclure ou,
de préférence, permettre au lecteur de conclure, expliquer éventuel-
lement.

Que faire alors, dans ce travail de refonte, de ces fameux exemples


Les exemples

dont étaient encore nourris les élèves de ma génération, qui apprenaient


par cœur les règles de la grammaire Grevisse et les mettaient conscien-

13
cieusement en application avec le livre d’exercices joint ? Ils datent évi-
© Francophonie vivante, n° 1 mars 2012

demment. Ils dataient déjà, mais la musique des phrases classiques


nous parlait encore.
Le point de vue adopté par André Goosse est remarquable par le
respect de la langue du passé comme de celle du présent qu’il révèle :
La langue des auteurs classiques, très souvent cités par Grevisse, est
trop différente de l’usage actuel pour pouvoir le représenter. Il est
absurde d’illustrer une règle par un exemple classique qui a été cor-
rigé, l’usage étant sur ce point différent du nôtre. La place des clas-
siques est dans les historiques : pour montrer qu’un usage aujour-
d’hui contesté existait déjà ou pour expliquer certaines constructions
chez des auteurs qu’on lit ou joue encore, qui sont encore matière

Qui jetterait, sans pour autant s’en servir, ce ravissant service à café
d’enseignement.

hérité de sa grand-mère ou cette commode du XVIIIe dont les tiroirs se


coincent mais dont le galbe est si joli et le bois abîmé, si doux à cares-
ser ? Ils sont des témoins parlants de notre patrimoine. Les mots, les
expressions, les tournures et leurs écrins que sont les phrases anciennes
le sont aussi.
Lors de la parution de l’édition de 2008, André Goosse explique
la démarche adoptée : La décision a été de ne citer les textes antérieurs
à 1800 que dans les historiques et si possible dans leur orthographe
authentique, un signe spécial accompagnant les exemples dont le texte
original ne m’avait pas été accessible. Un certain nombre des anciens

nés, non sans regret2.


exemples changent ainsi de place, mais d’autres ont dû être abandon-

Concernant l’édition de 2011, les exemples nouveaux et donc les


auteurs nouveaux, sont nombreux. Parmi les auteurs vivants qui se sont
ajoutés récemment se trouvent Houellebecq, Assouline, Carrère, Cor-
tanze, Alexandre et Pascal Jardin, Pennac, Éric-Emmanuel Schmitt,
Michel Serres, Van Cauwelaert, etc. Il y a aussi une douzaine d’auteurs
belges: Adamek, etc.
Les citations sont là pour montrer que telle construction assez rare
reste vivante, quel est le choix dominant quand il y a alternative, etc.
Les innovations dans ce domaine sont rares et d’abord peu visibles.

André Goosse a expliqué la nécessité de cet élargissement: Gre-


À l’écoute de la francophonie

visse mettait en garde contre un petit nombre de belgicismes. Mais Le

14
bon usage a cessé de s’adresser uniquement à nos compatriotes. Je me
© Francophonie vivante, n° 1 mars 2012

suis efforcé d’enregistrer, dans le domaine de la syntaxe (ce n’est pas


un dictionnaire) les faits régionaux d’une certaine fréquence, notam-
ment en tenant compte de l’apport des écrivains, en Belgique, en
France, en Suisse, au Canada français (quoique pour ce pays le choix
soit difficile, tant les faits locaux sont nombreux). Il s’agit de décrire et
de localiser, voire d’expliquer, mais non de vilipender ni, bien sûr, de
recommander. Comme pour les tours négligés ou familiers et popu-
laires, les faits sont présentés pour ce qu’ils sont. Au lecteur de voir
dans quelle circonstance il convient de les employer: en famille, dans
son village, avec ses copains, dans un discours solennel, dans un
article de journal, dans les dialogues d’un roman, dans une thèse de
doctorat? Pour les lecteurs pressés, j’ai mis un petit signe devant cer-
tains emplois marginaux. Des Quebécois l’ont mal pris: de quel droit
ai-je décidé de ce qu’ils peuvent dire ou ne pas dire? Il ne s’agit pas
de cela, mais de permettre au locuteur de choisir en connaissance de
cause et d’être compris s’il voyage en dehors de son pays ou s’il écrit
à l’intention des autres francophones3.

Pour cet immense travail de mise à jour, A. Goosse travaille depuis


Les marges

quatorze ans en étroite collaboration avec un Arlonais, Jacques Pinpin.


Ce dernier s’est attaché au travail de relecture, de mise en page
avec, notamment, la vérification des 17000 renvois. Il a aussi mis au
point un moteur de recherche «intelligent» pour la version électro-
nique de l’ouvrage.
Arrêtons-nous sur la mise en page: depuis l’édition de 2008, les
remarques et les notes historiques ont été placées dans les marges, en
regard des mots qu’elles concernent. Cette disposition a encore été
aérée, ce qui facilite la lecture de la page, non seulement en raison des
caractères utilisés, mais surtout parce que l’œil se promène en toute
logique et en toute liberté.
Même soin est apporté aux mots wallons, aux traces de langues
régionales, à notre contexte belge. Prenons une des « guerres » des
prépositions, celle qui oppose de à en et, entre autres cas, p. 1411, d)
5° : En parlant de quelqu’un qui s’est retiré d’une fonction ou d’un

qu’il est à la retraite ou en retraite. Les exemples donnés sont extraits


emploi, tout en continuant à toucher une somme mensuelle, on dit

du Dictionnaire de l’Académie (1935), du Robert, du Figaro (Ray-

15
mond Aron, 1974), de Philippe Claudel dans Les âmes grises (2003),
© Francophonie vivante, n° 1 mars 2012

exemples du français de l’Hexagone qui est le nôtre aussi, bien sûr…


Attention, dans la marge, en regard, voici cette remarque : En Bel-
gique, quoique être à la retraite ne soit pas inconnu (surtout à l’armée),
on dit plus souvent être mis à la pension, être à la pension. Au Québec,
on dit être à sa pension (Boulanger) ainsi que prendre sa pension, usité

Valenciennes : Quand il est arrivé « À pension » (A. STIL, Seize nou-


aussi en Belgique. Comp. aussi, à propos d’un mineur de la région de

Les marges s’ouvrent aussi à la langue parlée, aux acceptions qui


velles, p. 169)

diffèrent selon tel ou tel dictionnaire. L’ensemble est d’une précision


exemplaire, presque redoutable : p. 1 532, dans le chapitre consacré
aux propositions conjonctives, cas particuliers des verbes personnels,
nous trouvons en 5° Attendre que, verbe non pronominal qui régit le
subjonctif. Premier exemple cité dans le corps du texte : J’attends qu’il
fasse moins chaud pour sortir (Ac., 1986) assorti dans la marge de la
remarque correspondante : Ex. supprimé en 2011. Pourquoi ?
Ces marges sont le lieu de la réflexion, de la question, de la discus-
sion et de la recherche offertes au lecteur, comme elles étaient le lieu
privilégié des enlumineurs. Pour un esprit curieux, elles ont toujours été
passionnantes, parfois autant que le texte qu’elles jouxtent.
On ne dira jamais à quel point il est important et passionnant d’ob-
server la langue dans ses frémissements.

La publication du Bon usage 2011, s’accompagne de la mise en


Nouvelle version électronique : www.lebonusage.com

ligne de l’intégralité du texte, y compris les notes, les remarques, les


notices historiques, les exemples et 10 000 liens vers d’autres entrées
dans un nouveau site interactif et intuitif, au design moderne et épuré.
Cette version électronique ouvre Le bon usage à l’interactivité.
Grâce à un moteur de recherche puissant qui permet un classement
intelligent des résultats, il est possible de comparer des pages en les
juxtaposant, de créer des PDF, de se créer un profil personnalisé et
d’avoir accès à la communauté des utilisateurs (forum pour les abon-
nés, avec deux modératrices). On y a accès par abonnement payant4.

1936 : première édition du Bon usage : André Goosse nous rap-


À la source

pelle les débuts de l’aventure et, ce faisant, que ce livre a été conçu
essentiellement pour être utile.

16
Fils d’un forgeron et d’une couturière, Maurice Grevisse (1895-
© Francophonie vivante, n° 1 mars 2012

1980) est né à Rulles, proche d’Habay, en province de Luxembourg.


À la maison, on parle le gaumais. Destiné à reprendre la forge pater-
nelle, il est cependant poussé aux études par son instituteur. Il entre à
l’École Normale de Carlsbourg et en sort avec le diplôme d’instituteur
en 1915. Il complète ses études par un régendat littéraire à Malonne,
puis enseigne le français à l’école des pupilles de l’Armée tout en
apprenant par lui-même le latin et le grec, puis en suivant les cours de
philologie classique à l’Université de Liège. Un travail soutenu, à la
fois sur le terrain et dans les livres, dont le couronnement est une thèse
sur la langue d’Horace et le titre de docteur en philologie classique.
En poste à l’École des Cadets de Namur à partir de 1927, Mau-
rice Grevisse se rend compte que les grammaires utilisées à l’époque
ne conviennent ni à son idée ni à sa pratique de l’enseignement du
français. L’éditeur namurois
Wesmael-Charlier lui com-
mande un ouvrage sur la langue
française qui comblerait ce
manque mais refuse le manus-
crit de ce qui deviendra le Bon
usage, le jugeant trop poussé.
Grâce à des intermédiaires
éclairés, surtout au généreux
Fernand Desonay, jeune profes-
seur à l’Université de Liège, le
manuscrit sortit du tiroir où il
avait été relégué et fut publié en
1936 dans un petite ville wal-
lonne, Gembloux, par un impri-
meur consciencieux, éditeur

local, Jules Duculot. André


occasionnel de livres d’intérêt

Goosse ajoute que Desonay Maurice Grevisse jeune. © www.uqtr.ca/


(1899-1973) ne cachait pas son ~bougaief/Grevisse/accueil.htm
admiration devant la perfection

Comment le livre est-il accueilli lors de sa parution ? Le milieu de


de l’objet.

l’enseignement secondaire le boude. Par contre, les lecteurs du journal


belge Le XXe siècle, qui publie aussi un supplément hebdomadaire de

17
bande dessinée, Le petit XXe, signé Hergé, découvrent dans leurs pages
© Francophonie vivante, n° 1 mars 2012

une critique élogieuse du Bon usage : deux futurs grands succès de


l’édition en Belgique !
André Goosse décrit ce premier public : Il comprenait sans doute
des enseignants (mais non pas des enseignés), mais aussi des gens à
qui on n’avait pas pensé, qui, soucieux de leur manière d’écrire ou
curieux des faits de langue, ont été satisfaits d’avoir sur leur bureau,
à côté du dictionnaire, cette grammaire qui allait au-delà des généra-
lités des manuels scolaires, qui, en particulier, répondait avec clarté,
précision et pertinence à des questions concrètes que se posent les
usagers, ainsi, d’ailleurs, qu’à des questions moins pratiques que se
posaient les lecteurs intéressés par le pourquoi et le comment. Pour
tous, l’agrément et la clarté étaient renforcés par une typographie par-

Le Bulletin de la Commission royale de toponymie et de dialecto-


faite.

logie (Jean Haust) mentionne l’ouvrage dans sa bibliographie de 1936.


De son côté, Maurice Delbouille conseille à l’auteur d’ajouter une
bibliographie. Jacques Damourette donne un compte-rendu favorable
du Bon usage dans Le français moderne (octobre 1939), compte-rendu
qui concernait la deuxième édition, augmentée de 70 pages, enrichie
d’additions et de nouveaux exemples.
Le coup d’envoi est donné. Le succès ne se démentira plus, jusqu’à
aujourd’hui.

Dans un texte intitulé Histoire cavalière de la philologie française


Comment Le bon usage a-t-il été perçu en France ?

en Belgique, André Goosse a précisé une certaine différence de point


de vue selon qu’on se situe d’un côté ou de l’autre de la frontière
franco-belge : Un grammairien français, voire un linguiste français,
et, naturellement, un usager français, surtout parisien, érigent leur
compétence spontanée en norme évidente ; les grammairiens belges

conclure5.
croient qu’ils doivent d’abord s’informer et observer avant de

Ajoutons que chez nos voisins, le référent suprême est l’Académie


française, ce que ne contestait pas Maurice Grevisse pour la première
édition de son ouvrage dont le titre complet était : Le bon usage, Cours

Dictionnaire de l’Académie française. Par la suite, cette mention de


de grammaire française en concordance avec la huitième édition du

concordance avec l’Académie disparaîtra, Grevisse constatant qu’il

18
était souvent en discordance, parce qu’il se fondait sur l’usage réel,
© Francophonie vivante, n° 1 mars 2012

celui qu’il observait sous la plume des écrivains, académiciens com-


pris. Cette conception, rare en France, ne l’était pas en Belgique, où

liers, mais elle a été systématisée par Grevisse, précise André Goosse.
on l’observe déjà chez d’autres grammairiens, pour des faits particu-

Rien d’étonnant donc à ce que le premier admirateur et l’agent


principal de l’audience du livre ait été un écrivain et non des moindres.
Lorsque Le bon usage a reparu après la guerre (1946), André Gide,
écrit dans Le Littéraire (supplément du Figaro), le 8 février 1947 : M.
Grevisse répond à toutes les questions flottantes ; y répond si perti-
nemment que je n’aurais qu’à le copier pour satisfaire aux inquié-
tudes et aux doutes de mes plus scrupuleux correspondants. Je les

On connaît l’adage Il n’est bon bec que de Paris. André Goosse


invite à s’adresser directement à ce remarquable ouvrage.

rappelle que lorsque Fernand Desonay a reproché à André Gide de ne


pas avoir révélé que Grevisse était belge, le romancier a répondu :
C’est pour le servir, et en considération […] de l’esprit de clocher qui

Ce temps-là est bien passé : Le bon usage fait autorité en France,


distingue mes compatriotes.

aussi bien dans le milieu littéraire que dans le public général. En


exergue du dossier de presse de la présente édition, figure cette cita-
tion de Jean Dutourd, romancier et membre de l’Académie française,
récemment disparu : Je crois qu’il est impossible à un écrivain de vivre
sans cet ouvrage inestimable. Le Grevisse m’est aussi précieux que le
Littré. Depuis cinquante ans je ne sais pas lequel des deux j’ai

Le fait est que l’ouvrage est devenu un outil de référence incon-


consulté le plus.

tournable dans toute la francophonie, le relais ayant été remarquable-


ment assuré par André Goosse à qui Maurice Grevisse, après l’avoir
associé à son travail, lui en a confié les rênes, tâche qu’il a remplie
avec une grande fidélité aux principes de son prédécesseur dans les
éditions qui ont suivi la mort de ce dernier : 1985, 1994, 2008 et 2011,
et, par conséquent, en adaptant chaque fois le Bon usage à la réalité
linguistique contemporaine : Mon ambition a été de donner du fran-
çais moderne, du français vivant une image plus complète, aussi com-
plète que possible, mais en veillant à ne pas mettre sur le même pied
les diverses réalisations linguistiques que je présentais, mais sans
manifester aucun mépris ni pour les divers langages, ni pour les utili-
sateurs. J’ai essayé de caractériser ces diverses réalisations, non a

19
© Francophonie vivante, n° 1 mars 2012
priori mais d’une manière objective, à partir de l’observation : usage
général, courant, rare, archaïque, littéraire, familier, populaire, vul-
gaire, régional, etc. Même dans la langue écrite, à côté du littéraire,
privilégié par Grevisse, il y a l’écrit non littéraire : celui des grammai-
riens et linguistes (un peu favorisés dans mes lectures), en qui je consi-
dère l’usager, en observant la manière dont ils parlent ou écrivent, et
non plus ce qu’ils disent ou écrivent, ou décrivent ; celui des histo-
riens, des philologues (au sens large, c’est-à-dire belge), des folklo-
ristes, des juristes, des hommes de sciences, tout cela dans les limites
de mes possibilités, et pas seulement pour la langue de leur propre res-
sort (elle n’existe guère, en matière de syntaxe, que chez les juristes) ;

quels : Le Monde est plus souvent cité que tous les autres. Autres
celui des journaux enfin, quoique éphémères, mais pas n’importe les-

exemple les guides verts Michelin et même le Guide du routard. On


sources, plus occasionnelles, là où leur usage est éclairant, par

m’a quelquefois reproché de donner au nombre une valeur


prépondérante : cela est en partie vrai, mais à condition de préciser
la nature et d’évaluer le poids de chacun des témoignages6.
Le succès ne cesse de se confirmer parmi les linguistes comme en
témoignent un colloque à Gand en 1985 et une thèse publiée en Alle-
magne en 1986. André Goosse relate ce fait, émouvant : dans la
Pologne communiste, un professeur d’Université consacrant un mois
de son traitement à l’achat du Bon usage.

L’objet (2 667 grammes et 1 680 pages) est là, devant moi, et les
Petite promenade privée

caractères rose vif de la couverture revendiquent cet anniversaire. Sur-


gissent deux questions que j’aurais posées à mes élèves et devant les-
quelles bien des « adultes » resteront perplexes : rose vif au pluriel ?
gaiement ? Usons directement de ce Bon usage. L’index, aisé à consul-
ter, me renvoie directement au paragraphe 555, Adjectifs de couleur de
la section 3, Les adjectifs invariables, du chapitre II, L’adjectif, de la
partie 3 Les parties du discours. Si je le veux, je ne perds donc jamais
de vue la place qu’occupe le mot ou l’expression dans l’ensemble de
la langue. Au passage cependant, usant volontairement de façon naïve
de cet index, j’ai salué le joli nom rose-thé dont le pluriel fait l’objet
d’une entrée particulière.
Rose vif fait partie des syntagmes adjectivaux et je vérifie ce que
mon oreille (et ma mémoire) me commandaient : Si l’on a deux adjec-

20
tifs juxtaposés, ils sont invariables. Je souhaite pousser plus loin et me
© Francophonie vivante, n° 1 mars 2012

demande s’il faut un trait d’union. R3, en grisé dans le texte, me ren-
voie à la remarque dans la marge. Si je souhaite comprendre le pour-
quoi de cette invariabilité, H2 en grisé me conduit à l’historique : On
explique généralement l’invariabilité par une ellipse. […] Pourtant
cette invariabilité s’est établie difficilement. Par ex., L’Acad. écrivait
encore en 1878, art. brun : Elle est BRUNE CLAIRE et aussi Une

ce qui déçoit le lecteur. Et j’imagine cette « brune claire » de 1932.


BRUNE CLAIRE, encore en 1932, supprimé et non remplacé en 2001,

Première vertu, déjà connue et nécessaire, si agréable à retrouver


dans cette nouvelle édition du Bon usage : elle s’adresse à tous, tant à
celui qui veut simplement s’assurer qu’il écrit correctement qu’à cet
autre pour qui la langue est une source inépuisable de surprises, de
réflexion et de plaisir.
C’est donc logiquement que je poursuis ma consultation par le
mot gaiement. Celui-là a son entrée privée dans l’index, avec, non loin
de lui, comme voisin du dessus, gagne-petit et comme voisins du des-
sous, galopin, et aussi gamins (garçons et filles). Cette dernière préci-
sion m’amuse.
Que dit-on de gaiement, paragraphe 968, b ? Nous avons tous
appris la formation des adverbes en -ment qui nous est ici exposée
sous l’intitulé Procédés de formation. Gaiement, comme ses autres
compères formés à partir des adjectifs terminés au masculin par -ai,
aurait dû (ou pu ?) s’écrire gaiment. Ici, on m’explique comment la
forme a évolué et évoluera : En 1878, l’Ac. laissait le choix entre gaie-
ment et gaîment ; en 1932, elle a renoncé à la deuxième forme, pour
la réintroduire comme var. en 2000 (sans doute parce qu’elle est
encore dans le Rob.) Gaiment devrait s’imposer, comme vraiment, qui

Dans le cas de gaiement, comme dans tous les autres, ce magni-


est de formation identique et sans rival.

fique ouvrage nous donne une photographie de l’usage actuel de la


langue mais également la conscience que cet usage n’est pas fixé une
fois pour toutes. La langue vit. t

Maurice GREVISSE et André GOOSSE, Le bon usage, Bruxelles, De


Notes
1

Boeck Université, 2011, 89 euros.

21
André GOOSSE, Les auteurs du Bon usage, Communication à la
© Francophonie vivante, n° 1 mars 2012
2

séance mensuelle du 8 mars 2008, pp. 10-11, disponible sur www.


arllfb.be.
3
Op. cit., p. 13.
4
Abonnement annuel : 36 euros ; « Bundle » : version imprimée + abon-
nement d’un an au site internet : 99 euros.
5
André GOOSSE, Histoire cavalière de la philologie française en Bel-
gique in 1920-1995, Un espace-temps littéraire, Bruxelles Arllfb, édition
papier, 1995, édition électronique, 2007, www.arllfb.be, p. 125
6
André GOOSSE, Les auteurs du Bon usage, op. cit., p. 12.
Les citations d’André Goosse qui ne font pas l’objet d’une note de réfé-
rence sont extraites du document joint au dossier de presse : Le bon
usage, 1936-2011.

22