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LE VIEUX-MONTRÉAL

Roger Chartrand

LE VIEUX-MONTRÉAL

Une tout autre histoire

Roger Chartrand LE VIEUX-MONTRÉAL Une tout autre histoire SEPTENTRION

SEPTENTRION

Les éditions du Septentrion remercient le Conseil des Arts du Canada et la Société de développement des entreprises culturelles du Québec (SODEC) pour le soutien accordé à leur programme d’édition, ainsi que le gouvernement du Québec pour son Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres. Nous reconnaissons également l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Programme d’aide au développement de l’industrie de l’édition (PADIÉ) pour nos activités d’édition.

Photo de la couverture: Fragment du mur de Berlin au Centre de commerce mondial de Montréal. À moins de mention contraire, les photographies qui apparaissent dans cet ouvrage ont toutes été prises en  par Geneviève Chartrand Révision : Solange Deschênes Correction d’épreuves : Sophie Imbeault et Carole Corno Mise en pages : Folio Infographie Maquette de la couverture : Pierre-Louis Cauchon

Si vous désirez être tenu au courant des publications des ÉDITIONS DU SEPTENTRION vous pouvez nous écrire au 1300, av. Maguire, Sillery (Québec) G1T 1Z3 ou par télécopieur 418 527-4978 ou consulter notre catalogue sur Internet :

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1300, av. Maguire Sillery (Québec)  

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Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2007   - -  - -

Distribution du Nouveau Monde 30, rue Gay-Lussac  Paris France

À mes six enfants, à mes treize petits-enfants et à mes quatre arrière-petits-enfants

REMERCIEMENTS

S      de mes proches et de mes amis, durant les cinq dernières années, Le Vieux-Montréal : une tout autre histoire

n’aurait jamais vu le jour. Parmi eux, nombreux sont ceux qui, à des degrés divers, m’ont apporté leur contribution à leur manière et selon leurs talents. Certains ont eu l’amabilité de m’orienter vers de l’assistance technique dont je ne soup- çonnais même pas l’existence. En lisant ce livre, tous se souviendront de l’apport personnel qu’ils m’ont fourni en vue de sa réalisation. Il me serait di cile d’établir une liste exhaustive de ces généreux collaborateurs, sur une période aussi longue. En oublier un ou deux me rendrait très malheureux. Aussi, que chacun d’entre eux considère que je lui suis profondément reconnaissant. Je les remercie tous du fond du cœur. Il est une personne cependant, dont les e orts constants depuis les débuts, à l’automne  , dépassent largement toutes les formes d’appui que j’ai pu recevoir. Sans relâche et sans en attendre quoi que ce soit, madame Lise Lavigne, bibliothécaire à la Société historique de Montréal, a assuré une collaboration à toute épreuve, tant par les nombreux écrits vers lesquels elle a su me diriger, que par ses recherches et ses conseils judicieux. Je ne saurais trop lui manifester toute ma reconnaissance. Merci Lise !

INTRODUCTION

D         -    comptent au moins un ancêtre

qui, au  e ou au   e siècle, avait sa propre maison à Montréal,

à l’intérieur d’un périmètre d’à peine un demi-kilomètre carré, en

superficie. Certains le savent, d’autres s’en doutent, mais combien pourraient localiser l’endroit exact où se trouvait érigée cette demeure ? Quelques-uns ont déjà appris que leur aïeul vivait sur une concession originale plus ou moins grande, parfois mal définie. À titre d’exemple, serait-il facile de localiser la maison de Pierre Crépeau sur la terre de Robert Cavelier, après un morcellement qui avait créé dans le temps des dizaines d’emplacements ? Par le passé, plusieurs historiens reconnus, des géographes et d’autres spécialistes de toute discipline ou même des personnes simplement intéressées à l’histoire du Vieux-Montréal se sont penchés sur la question généralement avec plus ou moins de succès dans leurs tentatives, faut-il le dire. Et, dans plusieurs cas, leur cheminement n’était pas toujours

facile à suivre. Sans compter que certains ont presque frisé l’imposture, en laissant trop aller leur imagination fertile. Plus récemment, des exercices sérieux ont permis de compiler et d’in- formatiser des tonnes de renseignements. On a qu’à penser au Groupe de recherches sur Montréal du Centre canadien d’architecture dont le travail mérite d’être souligné. L’auteur n’avait cependant pas l’intention de concurrencer ces spécialistes. Son étude s’étend sur plus de trois siècles et demi, avec pour objectif principal d’établir, dans un langage concis et avec une démarche intéressante, un lien direct entre les premiers occupants et les bâtiments actuels. Mais, entre ces deux pôles, de nombreux événements peuvent avoir influencé de manière plus ou moins importante l’histoire d’un emplacement. Bien sûr, il ne s’agit pas de reconstituer une chaîne de titres, mais plutôt de souligner des circons- tances heureuses ou malheureuses qui ont pu marquer chacun des lieux,

à travers le temps.



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L’espace foncier couvert dans le présent ouvrage se limite essentielle- ment au territoire situé à l’intérieur des anciennes fortifications de la ville. Il s’agit donc d’une superficie relativement restreinte, puisque le Vieux-Montréal comme tel déborde les murs d’enceinte. Ainsi, la pointe à Callière ne fait pas partie de l’étude, ce qui n’écarte pas le besoin d’en parler, mais les droits de propriété ne seront pas traités. Par ailleurs, il peut arriver que les circonstances exigent de considérer certains espaces extra muros. Comme dans le cas du Centre de commerce mondial qui est traversé par l’ancienne ruelle des Fortifications. L’auteur a tenu à produire avant tout, dans un langage facile, un docu- ment historique qui s’adresse à tous ceux qui tombent en amour avec le Vieux-Montréal. Il ne voulait pas en faire simplement un livre de références et encore moins un travail de généalogie. Par contre, cet aspect devient inévitable, si l’on veut mettre le lecteur sur une piste qui peut le conduire jusqu’à son ancêtre. Et c’est ainsi que des détails ne deviennent pertinents que dans une perspective généalogique. Notons que, dans ce genre de travail, les dates sont très importantes. Par ailleurs, elles ont tendance à alourdir le texte, surtout s’il faut en fournir plusieurs dans un même paragraphe. Aussi, à moins que le contexte ne l’exige, nous nous en sommes tenus plutôt à l’année seule- ment ou à une simple approximation rapportée dans le temps, même si la date exacte était disponible. Si l’auteur s’est montré très rigoureux quant à la véracité des a rma- tions qu’il avance, il ne s’est cependant pas imposé une règle stricte quant au traitement à donner aux parcelles de terrain. Certaines ont fait l’objet d’observations plus élaborées, alors que d’autres ont été traitées de façon plus superficielle. Chaque parcelle de terrain du Vieux-Montréal a dû passer par un long cheminement, avant d’en arriver à sa désignation cadastrale actuelle. Le lecteur n’a cependant rien à craindre, car il n’est pas question de le faire entrer dans le labyrinthe des transformations numériques de la longue vie d’un emplacement quelconque. Par contre, on ne peut en général passer ses dimensions sous silence. Localisation oblige. Mais c’est surtout par ceux qui ont habité ces lieux et qui les ont morcelés qu’on doit leur donner vie. Si l’auteur tente avant tout de créer un lien entre le premier propriétaire et l’occupant actuel, il ne manque pas non plus d’y faire entrer des personnages et des événements qui ont marqué l’histoire du site.

INTRODUCTION



Pour faciliter grandement la compréhension des textes, la production de planches devenait indispensable. Pour chacun des secteurs du territoire, des plans s’opposent de façon à réaliser sur-le-champ la corres- pondance des lieux entre le moment de la concession des terres ou de leur subdivision et l’époque contemporaine. Dans les deux cas, la trame des rues permet une visualisation rapide. Afin de fournir su samment de données pertinentes, tout en respectant les contraintes qu’exigeaient les dimensions mêmes de la publication, il a été nécessaire de subdiviser les secteurs au gré des besoins et de les rendre à l’échelle la mieux appropriée. Sans faire référence à un cliché fort connu, il a été jugé bon également d’avoir recours à des photographies anciennes ou récentes qui illustrent parfois mieux qu’une explication détaillée. Il appartient maintenant au lecteur de voyager à travers le temps et d’imaginer, tel qu’il était, le Montréal de la Nouvelle-France, ou encore celui des riches financiers, il y a cent ans et plus. Combien peut-il être fascinant et merveilleux de penser que la famille d’un des premiers habi- tants dont vous connaissez à présent le nom prenait ses repas sur le site même où vous êtes actuellement attablé, dans un bon restaurant du Vieux-Montréal. Ou encore, êtes-vous tout bonnement en train de trinquer chez vous ou chez des amis, dans l’un des spacieux lo s ou condominiums qui se sont multipliés dans le quartier ?… Tout en sachant que, deux cents ans plus tôt, un riche négociant écossais y sirotait proba- blement son scotch, juste en dessous.

LES SOURCES

L               de la part de celui qui désire la communiquer. Aussi doit-elle être relatée sur la base d’in-

formations solides et irréfutables. Il n’est cependant pas toujours facile de distinguer le vrai du faux, à travers tous les faits mis à la portée de l’historien. Il lui appartient alors d’informer ses lecteurs des doutes qui l’assiègent. Comme il arrive fréquemment dans ce genre d’entreprise, l’idée d’éta- blir un lien direct entre les premiers concessionnaires et les propriétés actuelles est née de circonstances fortuites. L’exhibition devant moi, par le conjoint de ma fille Christine, d’un jeu de plans anciens dont Guy avait hérité de son père, Alphonse Saint-Jacques, me fascina totalement. Les documents de Pierre-Louis Morin représentent, à des périodes di érentes, l’occupation du Vieux-Montréal actuel, à partir de  jusqu’à la chute de la Nouvelle-France, en . Ils fournissent des détails en abondance. Presque trop. Mais l’attention se porte rapidement sur le fait que chacun des plans montre l’emplacement des maisons qu’on avait construites durant la période indiquée en titre. Chaque bâtiment porte un numéro et en exergue figure une liste correspondante donnant l’année de construction et le nom de l’occupant. L’échelle est en toises. Pour tout dire, sur la carte la plus ancienne qui couvre la période de  à  , il n’y a vraiment pas de rues à Ville-Marie. Seuls quelques sentiers. Il est d’ailleurs connu que ce n’est qu’à partir de  qu’on nomme les rues et qu’on peut parler d’un début de toponymie. Mais, même à ce moment-là, si l’on considère les rues nord-sud, on constate que, depuis, certaines ont complètement disparu, d’autres ont été déplacées, quelques-unes ont simplement changé de nom ou encore ont passablement été élargies. Mais, contrairement à ce que je croyais de prime abord, cette décou- verte ne révélait rien de nouveau. Si les plans de l’arpenteur Pierre-Louis Morin constituent l’élément déclencheur qui a conduit à la réalisation de ce livre, ils ne représentent cependant pas une valeur su samment sûre de l’emplacement des bâtiments construits au début de la colonie.

 L E

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Tout au plus aident-ils à confirmer des données qui nous viennent d’ailleurs. À la lecture de ce qui suit, on comprendra ce qui a amené l’auteur à changer l’orientation de ses recherches. Les cartes de Morin, aussi fascinantes soient-elles, intriguent énormé- ment. Confectionnées en , elles ont immédiatement soulevé un intérêt considérable qui ne s’est jamais démenti par la suite. On les retrouve à Bibliothèque et Archives Canada à Ottawa, à Bibliothèque et Archives nationales du Québec et à beaucoup d’autres endroits. Des auteurs très respectés n’hésitent pas à les reproduire dans leurs ouvrages. La carte Morin, qui couvre la période de  à , se retrouve dans Montréal sous Maison- neuve de Gustave Lanctot et dans le bel Atlas historique de Montréal de Jean- Claude Robert. Une verrière du Musée de la Pointe-à-Callière, enlevée à des fins d’excavations archéologiques, l’exposait jusqu’à tout récemment. Lors d’un séjour en Normandie il y a une quinzaine d’années, deux Québécois ont découvert chez un antiquaire, à Caen, un jeu complet parfaitement bien conservé des plans de Morin. Le feuillet de présenta- tion a la particularité de porter une dédicace manuscrite : Au maître astronome, hommage et souvenir d’un ancien maire de Montréal, métro- pole du Canada français. – (signé) – H. Beaugrand. Considérant qu’il se trouvait en présence d’un document patrimonial, le couple n’hésita pas à débourser l’équivalent de trois cents dollars pour s’en porter acquéreur. C’est Honoré Beaugrand lui-même qui, en tant que directeur, publia dans le journal La Patrie l’édition originale de l’ouvrage de Morin. Devant l’engouement constaté depuis cent vingt ans, on est porté à croire qu’il s’agit d’un document dont les renseignements demeurent irréfutables. Et pourtant des doutes devraient subsister sur l’exactitude d’un certain nombre de données. L’ouvrage de Morin compte une dizaine de feuillets, mais seulement cinq d’entre eux sont des plans localisant les bâtiments de la ville à di é- rentes périodes de la Nouvelle-France. Ceux-ci sont passablement chargés et, sauf un qui s’est intercalé dans le groupe, ils ne portent aucune signa- ture. De plus, ils sont tous partiellement bilingues, y compris celui qui est authentifié comme suit : « À Mr de CATALOGNE, Ingénieur du ROY très Chrestien. Ce Plan est votre Ouvrage Monsieur. Vous aurez pour agréable de voir silon a bien suivi Votre Intention. Je suis très parfaite- ment Monsieur, Votre très humble et obéissant serviteur. – Moullart Sanson, G. o. d. R. [géographe ociel du roi] avec Priv. - Rue Froiman- teau Vis à Vis le Vieux Louvre .» Une traduction intégrale de ce texte,

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écrite par la même main, figure sur le côté opposé de la carte. Si le style est de cette époque et que monsieur Gédéon de Catalogne confectionnait e ectivement des cartes au début du   e siècle, il est clair cependant que la calligraphie est d’une structure beaucoup plus récente et que le texte a été copié. Un autre détail important doit être signalé : la disposi- tion des bâtiments sur le plan de monsieur de Catalogne est parfois di é- rente de celle que l’on retrouve sur les quatre autres plans. Qui était Pierre-Louis Morin? Des recherches eectuées à Bibliothèque et Archives nationales du Québec ont permis d’apprendre qu’il a exercé la profession d’arpenteur-géomètre à Montréal, durant une quarantaine

d’années, soit jusqu’à sa retraite en . Durant ses loisirs, il a dû s’inté- resser vivement à l’emplacement des premières habitations de Montréal, puisque c’est dès l’année suivante que ses résultats furent publiés dans le journal La Patrie. L’arpenteur Morin mourut peu après. Pendant ses recherches, l’auteur s’est mis en frais de reproduire parfai- tement à l’échelle les résultats de Morin sur un plan de compilation du cadastre ociel actuel. Il est alors devenu évident que son auteur, malgré de louables e orts, paraissait parfois avoir laissé voyager son imagina- tion dans la production de cartes de belle présentation, mais bizarrement identifiées. Le présent ouvrage a pu se concrétiser grâce à des sources venues de tous azimuts. Mais l’auteur a fait appel surtout à cinq d’entre elles qui, à divers degrés, sont à la base même des résultats obtenus. Il serait fasti- dieux d’en faire constamment mention. Aussi, ce n’est qu’à l’occasion que ces sources seront à nouveau signalées. Un ouvrage de premier plan a servi à définir et à localiser à peu près tous les sites mentionnés dans ce livre. Il s’agit du second terrier tel qu’il

a été publié par la Société historique de Montréal en , dans un docu-

ment intitulé « Les Origines de Montréal ». La majeure partie du livre est consacrée à la transcription du terrier tel qu’il a été rédigé vers , et dont les entrées s’étalent jusqu’en  . En fait, le premier terrier avait été conçu bien avant, soit à partir de , à la suite d’une ordonnance de l’intendant Talon qui autorisait les

Messieurs de Saint-Sulpice à procéder à l’enregistrement o ciel des

concessions. Mais ce registre et le plan qui l’accompagnait ont été détruits. On comprendra que sa reconstitution entraîna certaines interprétations pas nécessairement conformes au terrier original, comme on le constatera

à l’occasion, dans le présent ouvrage. Enfin, on doit à l’arpenteur notaire



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Louis Guy une partie des plans qu’il produisit en  et que compléta, beaucoup plus tard, le sulpicien Ovide M. Lapalice. Si les deux hommes ont fait un travail remarquable qui a permis ce qu’on pourrait appeler un premier déblayage, il n’en demeure pas moins que leurs plans ne corres- pondent pas toujours parfaitement à la réalité et demandent parfois à être interprétés. Mais sans ces pièces, résultat d’un travail complexe, il aurait été extrêmement di cile de retracer certaines désignations du terrier. C’est surtout l’édition de  du Dictionnaire national des Canadiens français de l’Institut Drouin qui a servi aux références généalogiques. À l’occasion cependant, d’autres documents du genre, comme le Diction- naire généalogique des familles canadiennes de Cyprien Tanguay, ont permis de compléter l’information. Montréal a subi trois gros incendies, au temps de la Nouvelle-France. La description de celui de  constitue un apport important dans l’ouvrage, grâce à e Canadian Antiquarian and Numismatic Journal qui fit paraître dans son numéro d’avril  un rapport saisissant du sinistre du  juin , durant lequel pas moins de cent vingt-huit maisons et autres bâtiments furent détruits (un rapport subséquent en mentionne cent trente-huit). C’est François-Marie Bouat, conseiller du roi et lieutenant-général à Montréal, qui rédigea le premier rapport. L’édition du Journal publia également un plan daté du  juillet  qui montre l’étendue des dégâts. Le document avait été dessiné par l’ingé- nieur et cartographe Gaspard Chaussegros de Léry. Ce plan et le rapport du sieur Bouat ont permis d’établir un lien intéressant entre les proprié- taires de l’époque et ceux qui les avaient précédés. Le présent ouvrage consacre une large part aux propriétaires fonciers du    e et du  e siècle. e Encyclopedia of Canada publiée par l’Uni- versity Associates of Canada Limited de Toronto, dans son édition de , permet de mieux connaître les personnages d’origine britannique qui ont façonné le Vieux-Montréal, après la Conquête. Comme cinquième source et non la moindre, on doit mentionner le site Internet http ://www.vieux.montreal.qc.ca qui fournit une excellente description de tous les bâtiments existants dans le Vieux-Montréal, tout en y ajoutant la plupart du temps des références historiques sur le constructeur, le propriétaire ou le locataire de chacun des immeubles. Enfin, l’auteur lui-même a parcouru, à plusieurs reprises, toutes les rues du Vieux-Montréal, mesurant les édifices et prenant constamment des notes.

LE SYSTÈME DE MESURES

A    , c’est le système de mesure international (SI) qui est en vigueur. Par contre, celui-ci demeure toujours di cile à visualiser

pour un grand nombre de personnes lorsqu’il s’agit de maisons ou de terrains. Les courtiers en immeuble ont généralement des fiches de présentation sur lesquelles les lots sont mesurés en pieds et les superficies des pièces des appartements établies en pieds carrés. Sans compter que les entrepreneurs construisent toujours avec des x et des feuilles de contreplaqué de quatre pieds sur huit. Les systèmes de poids et mesures ont toujours pris du temps à s’implanter. Près de deux siècles et demi après la Conquête, les dimensions des terres de la vallée du Saint-Laurent sont pratiquement toujours exprimées en arpents, une ancienne mesure française, et celles des « townships » en acres. D’autre part, l’ouvrage s’adresse à tous les descendants du Vieux-Montréal répartis à travers une Amérique anglo-saxonne. Aussi, sauf indication contraire, c’est la mesure anglaise qui est employée dans le texte, l’auteur croyant que la majorité des lecteurs se représenteraient mieux les emplacements de cette façon. Ainsi, les pieds français du terrier ont été transformés en pieds anglais. À noter que le pied français équivaut à   pieds anglais et que l’arpent est égal à  pieds français ou  pieds anglais.

MÉTHODOLOGIE

P          , le Vieux-Montréal a été divisé d’ouest en est en six secteurs, séparés autant que possible par des rues

orientées nord-sud. Chaque secteur est décrit par un numéro d’ordre et la définition de son contour. À l’intérieur d’un même secteur, on retrouve plusieurs chapitres portant un titre. Ils ont généralement des rapports communs entre eux. De plus, ils sont souvent entrecoupés par des plans ou des photos en relation avec le texte. Pour le reste, on peut dire que, sans dévier des objectifs visés, l’auteur ne s’est imposé aucune règle stricte dans la forme ou l’ordre que prend la description des lieux et des personnages ou le déroulement des événe- ments. Si elles sont jugées pertinentes, même des anecdotes peuvent venir agrémenter les textes.

APERÇU HISTORIQUE

L            s’e ectue en fonction des besoins de ses habitants et des objectifs de ses dirigeants. La rapidité

avec laquelle on désire qu’il évolue est souvent freinée par les circons- tances. En débarquant sur la pointe à Callière, les cofondateurs ont vite compris qu’il fallait d’abord aller au plus pressé, c’est-à-dire survivre et se protéger contre les attaques des Amérindiens. La construction du fort s’est tout de suite imposée. Et, comme le destin est implacable, on aménagea rapidement un cimetière tout près. Puis, ce fut l’hôpital de Jeanne Mance. La colonisation viendra plus tard. On court à l’essentiel et, dans la décennie qui suit, peu d’habitants du fort se risque- ront à s’établir à l’extérieur. La déprime s’installe et, en , il ne restera plus que cinquante-cinq des soixante-et-douze premiers arrivants. Maison- neuve devra donc partir chercher du renfort. Son voyage sera di cile, mais ne restera pas vain. La Grande Recrue soulève de grands espoirs. Même si Maisonneuve a baptisé du nom de Ville-Marie le poste qu’il a fondé, il semble bien qu’il n’y avait rien d’urbain dans son esprit

lorsqu’arriva le moment de procéder à l’orientation du développement du territoire. Son premier geste fut de créer une commune pour y faire paître les bestiaux appartenant aux colons. D’un arpent de largeur, la lisière commençait quelque part, assez loin à l’ouest de la rue McGill actuelle, pour s’étendre sur une distance de quarante arpents, soit environ ,kilomètres, en suivant d’abord la petite rivière Saint-Pierre jusqu’à son embouchure, pour ensuite longer la grande rivière, c’est-à- dire le fleuve Saint-Laurent. Cependant, on doit admettre que, dans les contrats de concessions, on a eu la prudence d’y faire paraître une clause stipulant qu’advenant que les besoins l’exigent une partie de la terre devra être rétrocédée, moyennant son prolongement vers le nord et un dédom- magement pour les travaux de défrichement e ectués. C’est au nord de la commune que les terres seront concédées, au milieu du   e siècle. De par leurs dimensions, les concessions n’avaient

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aucunement l’allure d’emplacements de ville. Perpendiculaires à ladite commune, elles s’étendaient souvent loin vers le nord, pour se rendre aux environs de la rue Sherbrooke actuelle. Cette façon de faire durera une vingtaine d’années, mais déjà tout le territoire du Vieux-Montréal aura été concédé, sauf dans ses parties publiques ou institutionnelles. Il devint vite évident que l’agglomération n’était pas destinée à demeurer un simple village autour duquel aurait gravité une vaste communauté rurale. Jusqu’en , si l’on excepte l’hôpital de Jeanne Mance et quelques redoutes, très peu d’habitations furent érigées à l’extérieur du fort. Mais c’est à partir de ce moment que les maisons poussèrent comme des cham- pignons, notamment après l’arrivée de la Grande Recrue de  . Malheureusement, le développement de Ville-Marie progressait de façon désordonnée. Même s’il fallait obtenir une concession ocielle pour construire, on s’est vite aperçu que la situation tournerait à la catas- trophe si une action énergique n’était pas entreprise le plus tôt possible. En  , l’agglomération n’avait pas encore de rues, mais seulement des sentiers plus ou moins bien définis et chacun y allait selon son interpré- tation. Certains habitants commencèrent à se plaindre de la di culté d’accès à leur propriété. C’est alors que Dollier de Casson, le supérieur des messieurs de Saint-Sulpice, prépara ce qu’on peut appeler le premier plan d’urbanisme de la ville de Montréal. Ce plan directeur avait pour but de créer de véritables rues avec des largeurs bien définies. Contrai- rement à ce que certains croient, il s’agissait bien d’un plan projet qui, comme la plupart de ceux qu’on confectionne aujourd’hui, ne pouvait se réaliser dans son intégralité. Dollier de Casson nous montre un quadrillage de rues parfaitement parallèles ou perpendiculaires entre elles. Mais l’application du plan image, tel qu’il était conçu, ne s’avéra pas si simple. La rue Notre-Dame qui, avec sa largeur de trente pieds, devait devenir l’artère principale de Montréal, ne posa pas trop de problèmes. Comme les maisons étaient encore éparses le long de cette rue, il fut possible de lui conserver une direction rectiligne. Toutefois, les choses se compli- quèrent pour la rue Saint-Paul, dont le parcours s’annonça beaucoup plus sinueux. Quant aux rues nord-sud, si elles ont pu être tracées en ligne droite, leurs axes ne sont généralement pas demeurés parallèles. Ainsi, les rues Saint-François-Xavier et Saint-Joseph (Saint-Sulpice) se seraient rapidement croisées quelque part au nord de la place d’Armes, si elles

A PERÇU HISTOR IQUE

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avaient été toutes deux prolongées. Mais ces considérations n’enlèvent rien à la valeur urbanistique du travail de Dollier de Casson. Le plan a indéniablement permis à son notaire arpenteur, Bénigne Basset, de borner toutes les rues de façon définitive et de mettre de l’ordre au terrier et dans l’emplacement des propriétés urbaines. Il n’y a pas de doute cependant que Basset a dû composer avec la réalité et les prétentions des habitants. L’idée de la commune ne faisait déjà plus partie du décor. C’est à même son emprise et à peu près dans son axe qu’on ouvrit la rue Saint-Paul. Les messieurs créèrent ensuite des emplacements de chaque côté. Mais l’espace résiduel au nord était peu profond. On verra plus loin comment on tenta de corriger cet inconvénient. Puis, ce sera l’avènement des fortifications qui apportera un problème similaire du côté sud. Enfin, des artères nord-sud furent tracées à même les terres déjà concédées. Ce genre de développement ne plaisait pas nécessairement à tous les colons, dont certains à l’âme foncièrement acquise à l’agriculture préfé- rèrent se départir de leur lopin de terre pour aller s’établir, entre autres, du côté de Longueuil ou vers le sault au Récollet, le long de la rivière des Prairies. Mais la majorité s’accommodaient fort bien de la nouvelle situation, conscients de la plus-value accordée à leur terre qu’ils ne tardè- rent pas d’ailleurs à morceler. Maintenant, nous entrons dans l’histoire des concessions et des centaines de lots qui ont résulté de leur subdivision. Si des terres ont été accordées auparavant, c’est en  que le roi remet ociellement en fief, aux sulpiciens, toute l’île de Montréal. Ceux-ci deviennent alors les seigneurs de tout ce territoire, avec les droits et privilèges qu’accorde le régime seigneurial. Même s’ils sont connus sous le nom de Messieurs de Saint-Sulpice, depuis la fondation de leur communauté par Jacques Olier, l’auteur les appelle indistinctement les seigneurs, les sulpiciens ou les messieurs, dans le texte.

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Borné par la rue McGill, le square Victoria, les rues Saint-Antoine et Saint-Pierre et la place D’Youville

 

En , trois entités territoriales seulement touchent l’espace compris aujourd’hui entre la rue McGill, le square Victoria, les rues Saint-Antoine et Saint-Pierre et la place D’Youville. Vers l’ouest, le sieur Charles de Lauson vient tout juste de recevoir une concession voisine de celle du sieur Pierre Gadois qui, en , était devenu le premier concessionnaire de l’île de Montréal, grâce à Maisonneuve. En plus d’une partie de chacune de ces deux concessions, le secteur couvre également, vers le sud, une partie de la commune. Même si le terrier ne précise pas que celle-ci bornait les terres des sieurs de Lauson et Gadois, il est clair que, d’après ses dimensions, elle passait nécessairement devant. La planche de la page  montre la place qu’occupait chacune des trois entités, à l’intérieur du périmètre concerné. Si Pierre Gadois et, plus tard, sa famille défrichèrent et exploitèrent leur terre, il n’en fut pas de même du sieur de Lauson qui, dès , céda la sienne au sieur Charles Le Moyne de Longueuil. Ce dernier la passera cependant presque aussitôt au sieur Michel Messier qui épousera, le  février , Anne, la sœur du sieur Le Moyne.

  -

Avec le développement de Ville-Marie, la terre du sieur Messier s’est retrouvée sectionnée en trois parties découpées plus ou moins dans le sens de la longueur jusqu’au mur nord de l’enceinte. La partie ouest, à l’extérieur de la ville, faisait partie du faubourg Saint-Joseph et fut rapi- dement morcelée. Le centre occupait l’espace requis pour les fortifica- tions, à savoir les glacis, les fosses et les remparts. Enfin, la lisière est, qui se trouvait à l’intérieur même des murs, a dû être rétrocédée de sa limite sud jusqu’à la rue Notre-Dame. Ce sont les récollets qui en ont bénéficié de la même manière qu’ils acquirent une partie de la terre voisine que possédaient les héritiers Gadois. Un deuxième événement empêcha le colon d’exploiter avantageusement sa concession, même dans sa partie située à l’extérieur des murs. Au printemps , Michel Messier fut

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capturé par les Iroquois et plusieurs autres colons connurent le même sort. Or, le mois de juin suivant, quelques prisonniers, qui avaient été libérés, déclarèrent que Messier avait été tué par ses ravisseurs. Mais, par un heureux miracle, voilà que celui-ci rentre chez lui quelques mois plus tard, à l’occasion d’un nouveau geste de conciliation de la part des Amérindiens. Messier s’étant par la suite vaillamment illustré à plusieurs reprises, dans des combats avec les autochtones, le roi reconnut enfin ses services et lui octroya non pas une simple concession, mais un fief de trois lieues sur trois lieues, en front du fleuve, tout près de Varennes. Cette seigneurie, voisine de celle de son beau-frère, Jacques Le Moyne, prit le nom de Saint-Michel. En débarquant à Ville-Marie en , Michel Messier, alors âgé de seize ans, fut certainement heureux d’y retrouver sa tante Martine qui avait épousé Antoine Primot (Primeau), quelques années auparavant. En plus des liens de parenté qui les unissent, la tante et le neveu ont en commun d’avoir connu une aventure éprouvante aux mains des Amérin- diens. En e et, Martine Messier, surnommée « Parmanda », travaillait aux champs, en ce  juillet  , lorsqu’elle fut attaquée par trois Iroquois. Laissons Jean-Denis Robillard raconter la suite : « Elle se débat comme une lionne, un agresseur lui assène quatre ou cinq coups de hache sur la tête ; elle tombe. Comme il allait la scalper, elle revient à elle et saisit ce cruel avec tant de violence, “par un endroit que la pudeur nous défend de nommer”, que celui-ci doit lui donner quelques coups de hache supplémentaires pour la faire lâcher prise : mais elle tient bon jusqu’à ce qu’elle tombe de nouveau évanouie…, ce qui permet à son assaillant de s’enfuir, d’autant plus que les Français, entendant ses clameurs, accou- rent à son secours. Ils l’aident à se relever, la portent au fort pour soigner ses blessures. Un d’entre eux l’embrasse. Elle lui donne un sou et. “Que faites-vous ? lui dit-on, cet homme vous témoigne amitié”. “Parmanda”, répondit-elle en son patois. “Je croyais qu’il voulait me baiser !” »

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Des trois entités territoriales définies plus haut, c’est la terre de Pierre Gadois qui couvre la plus grande superficie, à l’intérieur du secteur numéro . Contrairement au sieur Messier du côté de la rue McGill, le sieur Gadois n’a eu à céder, sur la largeur de sa terre, que la demie ouest de la rue Saint-Pierre. Par contre, comme son voisin, il a dû rétrocéder



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toute la partie de sa concession située au sud de la rue Notre-Dame pour l’installation des récollets, de même que l’espace requis pour l’érection du mur d’enceinte nord de la ville En , Pierre Gadois et Louise Mauger débarquent à Québec avec leurs deux enfants, un fils portant le prénom du père et une fille baptisée Roberte. Même si les autorités de la colonie ne voient pas d’un très bon œil le projet qui permettra de fonder Montréal, Pierre et Louise sont su samment fascinés pour accompagner de Maisonneuve. Pourtant, Gadois père n’est pas tellement jeune, puisqu’il est né dans le Perche en  . C’est à lui que le fondateur de Ville-Marie accorde une première concession, le janvier  , soit presque six ans avant l’arrivée de Marguerite Bourgeoys et de la Grande Recrue. On comprendra que la terre de Pierre Gadois occupe un site de choix. Elle commence à moins de deux cents pieds de la Petite Rivière et mesure deux arpents de largeur pour s’étendre sur quinze arpents de profondeur. Aucune artère ne sillonne alors Ville-Marie, puisque ce n’est qu’à partir de  qu’on tracera des rues dignes de ce nom. Il y avait cependant une clause au contrat qui stipulait que, si les seigneurs avaient besoin d’une partie de la concession située à l’intérieur de l’enceinte de la ville, ils pourraient la reprendre moyennant la cession d’une superficie équivalente dans la profondeur et un dédommagement pour l’espace défriché, selon une estimation « faitte de sa valeur par des expers ». Et c’est ce qui se produisit en , lorsqu’une grande partie du terrain situé à l’intérieur des fortifications a dû être cédée aux récollets par les héritiers Gadois. Mais, entretemps, c’est Pierre Gadois fils qui prend la relève En , il épouse Marie Pontonier. Au bout d’une année ou deux, les grandes langues de la colonie ne tardent pas à prétendre que Pierre Gadois, serru- rier de son métier, ne trouve toujours pas la bonne clé qui lui donnerait accès aux trésors de la belle Marie. En fin de compte, le malheureux époux demande à son ami, René Besnard, caporal dans l’armée du roi, de lui venir en aide. René ne se fit pas prier longtemps, mais Maison- neuve trouvait que le beau soldat se tenait un peu trop près des jupes de Marie et le pauvre homme fut condamné à s’éloigner d’au moins trente lieues de Montréal et à payer une amende de trois cents livres pour ses frasques. Devant cette situation, l’Église se montra beaucoup plus expé- ditive qu’aujourd’hui et, dès  , monseigneur de Laval annula le mariage pour cause de « maléfice obstruant l’orifice » (!)

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

Ces aventures n’empêchèrent toutefois pas les trois personnages du scandale de convoler en justes noces et de laisser de nombreux héritiers:

Pierre épousa Jeanne Besnard, une cousine de son ami René exilé à Trois- Rivières, lequel prit pour épouse une demoiselle Sédilot de cet endroit. Quant à Marie, elle contracta une nouvelle alliance avec un nommé Pierre Martin et elle ne tarda pas à accoucher d’une petite fille. Malheu- reusement, ledit Martin tomba sous les coups des Iroquois, au mois de mars  . Mais Marie Pontonier ne se découragea pas pour autant et trouva un troisième époux en la personne d’Honoré Langlois dit Lacha- pelle, qui lui donna dix autres enfants. Après la cession d’une grande partie de la terre aux récollets, en , il restait encore aux héritiers de Pierre Gadois fils l’espace de la conces- sion compris entre les rues Saint-Jacques et Notre-Dame, dont une partie bornée par ces deux artères se situait d’ouest en est, entre les rues Saint- Guillaume (Dollard) et Saint-Pierre. C’est sur ce quadrilatère que la Banque Royale construisit au  e siècle, l’un des quatre gratte-ciel dont s’enorgueillissait Montréal, avant . L’institution financière en fit son siège social et l’édifice y abrita une importante chambre forte pour protéger ses trésors, sans doute fort di érents de ceux de Marie Pontonier, la belle-fille du premier propriétaire des lieux.

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Sur le plan foncier, une bonne partie des concessions des sieurs Messier et Gadois ont eu un destin commun. D’abord, en , par la création du domaine des Récollets au sud de la rue Notre-Dame et, à la fin du  e siècle, avec l’avènement du Centre de commerce mondial. Le présent chapitre et les deux suivants traitent donc concurremment des deux concessions. À part les familles Messier et Gadois, la partie de leurs concessions comprise entre le côté sud de la rue Saint-Jacques et le mur d’enceinte nord de la ville n’a jamais connu d’autres propriétaires privés, avant le début du  e siècle. En eet, les deux familles avaient dû rétrocéder cet espace pour les « besoins du roi », en vertu d’une clause qui les liait dans leurs contrats et dont il a déjà été question. Ces «besoins du roi » se sont matérialisés par la construction, notamment, des installations de protection et d’une poudrière qui se retrouverait aujourd’hui en plein centre de la rue

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Saint-Jacques, au coin de la rue Saint-Pierre qui d’ailleurs, dans son prolon- gement vers le nord, s’est appelée un temps la rue de la Poudrière. Ce n’est donc qu’à partir de  que le quadrilatère borné par le square Victoria et les rues Saint-Antoine, Saint-Pierre et Saint-Jacques s’est développé pour produire de belles réalisations architecturales englobées aujourd’hui, pour la plupart, dans le complexe du Centre de commerce mondial de Montréal. Celui-ci est coupé par une magnifique esplanade intérieure recouverte de verre qui la traverse d’est en ouest et correspond à l’ancienne ruelle des Fortifications. Des édifices entièrement rénovés la bordent de chaque côté. Au cadastre ociel, tout l’espace relevant directement du complexe international même forme maintenant une seule entité cadastrale. En front de la rue Saint-Jacques, seulement deux bâtiments, à chacune des extrémités, portent un numéro de lot distinct. Au coin du square Victoria, c’est l’édifice de la Banque de la Nouvelle-Écosse (Scotia) qui s’étend en profondeur jusqu’à l’ancienne ruelle des Fortifications. Ce bâtiment en pierre de dix étages fut construit, au début du  e siècle, par l’Eastern Townships Bank de Sherbrooke qui y aménagea ses bureaux de la métropole. À cette époque, les étages supérieurs logeaient, entre autres, la firme de courtage de Louis-Joseph Forget, les bureaux de la Canadian Car & Foundry Company et le Consulat américain. À l’autre bout, se trouve un hôtel cinq étoiles, le Saint James dont l’en- trée porte le numéro  de la rue Saint-Jacques. Selon le chroniqueur Jules Richer, dans un article portant sur les installations hôtelières de Montréal, il s’agit, « sans conteste, de l’hôtel le plus luxueux et le plus chic de Montréal ». Si le bâtiment ne compte pas parmi ceux qui font partie du complexe international, il s’intègre merveilleusement bien à l’ensemble. Il s’agit d’une construction de style néo-Renaissance datant de , qui abritait autrefois la Banque des marchands. Les férus de décoration architecturale seront bien servis, tant par l’originalité des reliefs que par la variété des détails visibles à chaque étage. Une autre entreprise de courtage bien connue occupera peu à peu l’ensemble de l’édifice, jusqu’en . C’est la maison Nesbitt omson, devenue Nesbitt Burns… Mais aujourd’hui, c’est le Saint James ! Entre les deux extrémités, quatre autres bâtiments s’appuyant les uns sur les autres, et faisant partie intégrante du Centre de commerce

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

mondial de Montréal, s’échelonnent d’ouest en est sur la rue Saint- Jacques. À côté de la Banque de la Nouvelle-Écosse, il s’agit d’une construction en pierre de même hauteur où siège Publicis (n ), société a liée au Centre même. Puis vient un long bâtiment en pierre de huit étages dont l’entrée principale (n ) a che dans la pierre la vénérable « Crown Trust Company ». Quant au n  , il abrite, dans ce même édifice, une succursale de la Banque Laurentienne. Deux autres bâtiments en pierre, respectivement de sept et cinq étages, suivent. Ils couvrent l’entrée principale du Centre de commerce mondial (n ) et l’un des accès à l’hôtel Intercontinental, avec le restaurant Chez Plume (n ). Si le bâtiment qui vient s’appuyer sur le Saint James est très di érent de celui-ci, il n’en demeure pas moins fort intéressant. Il s’agit du bel édifice Nordheimer () qui doit son nom à ses anciens propriétaires, deux frères d’origine allemande, fabricants et marchands d’orgues et de pianos au    e siècle. La façade de granite rouge ne manque pas d’intérêt. Dans la partie intérieure de tous ces bâtiments, dont souvent seule la façade a résisté au temps, on retrouve de nombreuses boutiques et des restaurants donnant sur une esplanade agrémentée d’un vaste plan d’eau rectangulaire dominé par la déesse Amphitrite, épouse de Poséidon, le dieu de la mer. La sculpture a été réalisée par l’artiste Dieudonné- Barthélemy Guibal ( -). À l’origine, elle couronnait une fontaine à Saint-Mihiel, une ville sur la Meuse, renommée entre autres pour ses ateliers de sculpture. Parmi les autres particularités, figure une impo- sante pièce en béton, provenant du mur de Berlin (-) et oerte par la capitale allemande à la Ville de Montréal en  , à l’occasion du  e anniversaire de sa fondation. Il est intéressant de signaler, à l’angle du square Victoria et de la rue Saint-Antoine, l’édifice Greenshields qui abrite aujourd’hui les bureaux du Groupe CSL (Canada Steamship Lines). C’est sur cet empla- cement que les personnalités John Redpath et omas d’Arcy McGee construisirent le magnifique théâtre St. Patrick qui ouvrit ses portes en . Malheureusement les déboires ne tardèrent pas et le toit s’e ondra dès l’hiver , sous le poids de la neige. Un nouveau toit fut aménagé, mais l’édifice fut complètement rasé par les flammes trois ans plus tard. En  , l’Écossais Samuel Greenshields fonda, avec son jeune fils, probablement la plus importante maison de gros de Montréal spécialisée

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dans les tissus et produits connexes que les Anglais appellent « dry goods» : expression que les francophones traduisirent pendant longtemps par les mots « marchandises sèches ». Occupant des locaux trop exigus, John Greenshields emménagea en  dans le nouvel édifice construit sur l’emplacement qu’occupait le défunt théâtre St. Patrick et qui porta le nom des Greenshields pendant près d’un siècle. Entre l’édifice Greenshields et une entrée du Centre de commerce mondial sur le square Victoria, il existe un bâtiment plus étroit (n ) dont les faces latérales sud et arrière, autrefois des murs extérieurs, donnent sur l’esplanade du complexe ( , ruelle des Fortifications). Construit en , il abrita à partir de  le siège social de la Canada Steamships Lines, déjà propriétaire de l’édifice Greenshields. En , Power Corporation se portait acquéreur du , square Victoria et s’y installa.

du  , square Victoria et s’y installa. La déesse Amphitrite et plan d’eau. Centre de

La déesse Amphitrite et plan d’eau. Centre de commerce mondial. À remarquer les rayons de soleil, notamment sur la sculpture, les reflets dans l’eau et les e ets de la lumière artificielle.

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SECTEUR NUM É RO 1  Fragment du mur de Berlin dans le Centre de commerce

Fragment du mur de Berlin dans le Centre de commerce mondial.



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Enfin, un hôtel de vingt-cinq étages occupe le coin sud-ouest des rues

Saint-Antoine et Saint-Pierre. C’est l’InterContinental. Bien sûr, il répond

à la réputation de la chaîne hôtelière japonaise dont les installations sont

répandues à travers le monde. On doit reconnaître que, malgré la non-homogénéité des éléments qui le composent et qu’on pourrait même juger disparates, les concepteurs de l’aménagement de l’ensemble du quadrilatère ont réussi à créer un tout harmonieux et à mettre en même temps en valeur l’essentiel d’un patrimoine inestimable. Même si le site se trouve en partie au nord des anciennes fortifications, il est bien évident qu’il devait être traité comme un tout qui fait d’ailleurs, totalement partie des concessions originales des sieurs Messier et Gadois.

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Avant l’arrivée des récollets, les héritiers Messier et Gadois avaient déjà disposé de certains emplacements à même leurs concessions. La dési- gnation des terrains n’est pas toujours claire. Mais, quoi qu’il en soit, on sait que c’est Paul Bouchard, le fils d’Étienne, le célèbre chirurgien de Ville-Marie, qui devint propriétaire de tout l’espace que possédaient les Messier au nord de Notre-Dame, en front de la rue Augustine, créée juste en deçà des remparts, et qui correspond de nos jours à l’extrême partie est de l’emprise de la rue McGill. Signalons que l’emplacement se rendait

jusqu’aux fortifications nord, car la rue Saint-Jacques n’existait pas encore

à l’époque. Sans connaître précisément la date du contrat, il est permis

de croire qu’il s’est matérialisé un peu avant . Plus tard, le sieur Bouchard procéda à la vente de sa propriété. Mais une certaine confusion apparaît au terrier quant au moment de cette transaction et des autres qui ont suivi, et aussi quant à la description des lots issus de l’emplacement original. Parmi les propriétaires subséquents en tout ou en partie des lieux, on compte, entre  et , Denis Lecours (Lecourt), Henri Jarry, Anne Badel, veuve de Jean Danis, Jean Poirier et

Pierre Verdon. Pour ceux qui aimeraient savoir si certains de ces personnages comp- tent parmi leurs ancêtres, voici quelques détails généalogiques :

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- Denis Lecours a épousé Madeleine Surault-Blondin à Montréal, en . Il était le fils de Michel qui, lui, s’était marié à Québec en , avec Louise Leblanc.

- Henri Jarry, époux d’Agathe Lescuyer depuis  , lorsqu’il a fait son acquisition, était le fils d’Éloi arrivé de France à Montréal, au début de Ville-Marie.

- Quant à Jean Danis (Dany), il est issu du second mariage d’Honoré, arrivé avec la Grande Recrue de  .

- Enfin, Jean Poirier est devenu propriétaire à la suite de son mariage en  , avec Marguerite, la fille d’Henri Jarry.

De nos jours toutefois, un seul bâtiment plutôt imposant occupe, à peu de chose près, tout l’emplacement que les héritiers Messier avaient initialement vendu au sieur Paul Bouchard. Érigé en , le , rue Saint-Jacques est connu sous le nom de Banque Toronto Dominion. En plus d’une succursale de l’institution, on retrouve au rez-de-chaussée sa filiale, la société Canada Trust. Le reste du quadrilatère est entièrement sur la concession de Pierre Gadois. Le premier emplacement qui va de la rue Notre-Dame aux forti- fications nord a appartenu au sieur Jean-Baptiste Leduc à partir de  , à la suite d’un échange avec les récollets. En e et, avant l’arrivée de ces derniers, les Gadois n’avaient pas vendu nécessairement des emplace- ments qu’au nord de la rue Notre-Dame. Aussi les religieux ont-ils procédé à des échanges, afin de donner une certaine homogénéité à leur domaine. C’est apparemment de cette façon que le sieur Leduc s’est retrouvé avec un terrain de cent sept pieds de largeur au nord de la rue Notre-Dame, qu’il vendra plus tard au sieur Jean-Baptiste (?) Couturier dit Bourguignon. Le terrain Leduc-Couturier est considéré au terrier comme étant formé de deux lots, avec soixante-trois pieds de largeur pour le plus à l’ouest, et quarante-trois pour le suivant. Cela est probablement dû au fait que la section est aurait été vendue par le sieur Couturier, avant son décès. Par voie de succession, Dominique Janson dit Lapalme, qui avait épousé Marie-Josephte Couturier, héritera donc du lot ouest seulement, pour une largeur de soixante-trois pieds. Les occupations actuelles correspondent assez bien aux dimensions des deux lots d’origine. L’ancien hôtel Ottawa, avec sa façade sur Saint- Jacques (n os  -), et son annexe qui donne sur Notre-Dame (n os  -) se trouvent érigés sur le lot hérité par Dominique Janson,



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 L E V IEU X-M ONTR ÉA L

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

autrefois. Après sa construction dans les années , au    e siècle, l’hôtel Ottawa fut considéré comme un établissement de première caté- gorie. Si le luxueux hôtel ferma ses portes en , à la mort du proprié- taire qui l’avait construit, Harrison Stephens, sa famille garda quand même l’édifice jusqu’en  . En changeant de vocation, l’ancien hôtel a dû conserver un certain lustre, car le consul général des États-Unis s’y est installé après sa fermeture et le haut-commissaire du Royaume-Uni

y a eu son bureau, durant un certain temps, à partir de . Le bâtiment lui-même témoigne toujours d’un passé prospère, mais les usages sont plus modestes. Sur la rue Saint-Jacques, on retrouve le restaurant Biotrain et la boutique de vêtements pour hommes Cohoes qui traverse l’espace bâti jusqu’à la rue Notre-Dame, par l’annexe de l’ancien hôtel Ottawa. Les étages supérieurs servent de bureaux à diverses entreprises. L’édifice du  et  , rue Saint-Jacques est un bâtiment relativement récent (), par rapport à ses voisins. Il n’occupe pas toute la profon- deur de la partie est du lot original que possédait le sieur Leduc. Deux restaurants, dont Le Clafoutis, sont au rez-de-chaussée. Quant à l’im- meuble derrière, sur la rue Notre-Dame (n  -), il date de . Connu comme étant l’édifice Alfred-Larocque, du nom du philanthrope et riche banquier qui l’a fait construire, le bâtiment a été loué jusqu’au début du  e siècle surtout par des fabricants et commerçants de meubles. Par après, il n’aura vraiment plus de vocation précise et des entreprises fort diverses l’occuperont. Mais, à partir de  , la bijouterie Hemsley s’y installera pour plusieurs décennies. Comme l’édifice voisin du côté ouest, le nouveau propriétaire l’intègre alors à celui de la rue Saint-Jacques, nouvellement construit. En , une boutique de vêtements d’enfants et un bistro occupent le rez-de-chaussée, alors que les bureaux des étages supérieurs communiquent toujours avec ceux de la rue Saint-Jacques. Nous arrivons sur l’emplacement que le sieur Joseph Mars dit Comtois

a obtenu directement des héritiers Gadois, lequel s’étendait lui aussi de

la rue Notre-Dame jusqu’aux remparts nord de la ville. De trente-deux pieds de largeur seulement, ce lot fut cédé, en  , au sieur Jean Fonte- nelle dit Champagne. Quant à l’espace restant avant d’arriver à la rue

Saint-Guillaume (Dollard), il demeurera encore plusieurs années aux mains des descendants de Pierre Gadois, à savoir les sieurs d’Ailleboust de Coulonge et d’Ailleboust de Cusy, héritiers Gadois selon le terrier. Ce

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sont eux qui vendront ce reste de la concession au sieur de Budemont, en . Quoique de quelques pieds plus large, on peut dire qu’en  le n  et le n  occupent essentiellement la partie du lot que possédait le sieur Mars dit Comtois, située en front de la rue Notre-Dame, alors que l’édi- fice de la rue Saint-Jacques (n  et ) chevauche les lots du sieur Mars et du sieur de Budemont. Ce dernier bâtiment est assez imposant avec ses dix étages, enfreignant d’ailleurs quelque peu le règlement muni- cipal du temps, par un dépassement des cent trente pieds autorisés. C’est la Sovereign Bank qui était propriétaire lors de la construction mais, trois ans plus tard, soit en , l’institution bancaire était dissoute et la Commercial Union Assurance Company Limited prenait le relais pour une soixantaine d’années. Le nom de la société d’assurance demeure toujours gravé dans la pierre au troisième étage de l’édifice par l’inscrip- tion Commercial Union Building. Maintenant, le bâtiment abrite entre autres le Maître de la monnaie internationale limitée. Quant à l’édifice de la rue Notre-Dame, on y retrouve la boutique d’un antiquaire, au numéro de porte . Les bâtiments qui longent la rue Dollard, de même que la voisine de celle de la rue Notre-Dame, se trouvent construits, selon le terrier, sur le terrain que possédait le sieur de Budemont, en . À remarquer qu’il ne peut s’agir du chevalier et capitaine Pierre de Rivon, sieur de Bude- mont, qui avait épousé Marie Godé, puisqu’il était décédé quelques années auparavant. Par contre, il a peut-être eu des descendants que l’auteur n’a pas réussi à retracer. Ici encore, l’édifice de la rue Saint-Jacques et ceux de la rue Notre- Dame ont eu des liens en commun. Au    e siècle, Joseph Ti n acquiert successivement, l’immeuble que possède Marie-Jeanne Hervieux sur la rue Saint-Jacques, puis le lot de Marie-Karine, la sœur de Marie-Jeanne, sur la rue Notre-Dame. En , Ti n construit le  - de la rue Saint-Jacques et, en  , les  et , rue Notre-Dame. Quant à l’em- placement au coin des rues Dollard et Notre-Dame, il sera détaché de l’ensemble pour construire, en , un édifice de quatre étages dont la façade sera entièrement refaite en . Par ailleurs, les deux édifices construits par Joseph Ti n subsistent toujours et ont connu de nombreux locataires ou propriétaires sur une période de presque cent quarante ans. D’abord occupé par un marchand de tissus puis par un commerçant de meubles, le bâtiment de la rue Notre-

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

Dame recevra ensuite un nouveau locataire, à savoir un imprimeur, fabricant et importateur d’articles de bureau du nom de Charles F. Dawson, qui y aura pignon sur rue durant soixante-et-dix ans. Entre- temps, une saga judiciaire se jouera pendant une vingtaine d’années entre les héritiers Ti n, à propos de cet immeuble et de celui de la rue Saint-Jacques. Plus tard, ce seront les frères Tripp, importateurs de vête- ments, qui s’installeront sur la rue Notre-Dame, jusqu’en . Un marchand d’instruments de musique et un fabricant de pianos seront les premiers locataires de Joseph Ti n, dans l’édifice de la rue Saint-Jacques. Mais pas pour longtemps, et il en sera de même pour les nombreux autres commerçants qui y paraderont jusqu’en . Après des rénovations et un agrandissement vers l’arrière, le bâtiment sera acquis par la Canadian Northern Railway. Paradoxalement, l’hôtel de ville de Mont-Royal y aura ses bureaux en , et c’est à cet endroit que le conseil municipal tiendra ses premières assemblées. Il faut dire que la nouvelle municipalité qui avait obtenu ociellement son statut était une création de la compagnie de chemin de fer. Peu après, cette dernière sera absorbée par le Canadien National qui gardera l’édifice jusqu’en . De nos jours, le rez-de-chaussée est occupé par le Pub Saint-Jacques, alors que des entreprises ont leurs bureaux aux étages supérieurs. On a parlé de l’édifice de la Banque Royale au chapitre « De Pierre Gadois à la Banque Royale ». Mais voyons comment les héritiers du premier concessionnaire ont disposé du site qui supportera un jour le gratte-ciel de l’institution financière. La demie ouest, c’est-à-dire la partie qui longe la rue Dollard, fut vendue en décembre  aux sieurs Jean- Baptiste et Henri Jarry. Rapidement, Henri deviendra seul propriétaire et, en , il cédera le tout au sieur Joseph Martel. Seize ans plus tard, ce sera au tour de Jean Fontenelle dit Champagne de s’en porter acquéreur. Quant à la partie est du site qui se rend jusqu’à la rue Saint-Pierre, elle sera divisée en deux. L’emplacement de la rue Saint-Jacques sera cédé au sieur André Rapin, en  . Le lot connaîtra successivement, par la suite, trois autres propriétaires : Joseph Gauthier, Jean-Baptiste Chénier et Étienne Rocbert, avant que la Fabrique de la paroisse Notre-Dame en prenne possession vers , pour y créer le cimetière des Pauvres. C’est le sieur Antoine Duquet dit Madry qui, en  , achètera des héritiers Gadois le dernier emplacement du site, au coin des rues Notre- Dame et Saint-Pierre. À un certain moment, le terrain de Duquet fut

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subdivisé en trois lots ayant front sur la rue Notre-Dame. Parmi les acquéreurs qui se sont manifestés avant , on peut compter les sieurs Pierre Couturier dit Bourguignon, Jean-Baptiste Ménard, Bernard Dumouchel, Jacques Périneau dit Lamarche, Jean Latouche dit Saint- Jean et Philippe Lachenaye.

Des plus pauvres aux plus riches

Il n’est pas rare qu’un site en particulier puisse changer radicalement de vocation, avec le temps. On peut cependant ressentir un certain malaise à la pensée que la plus riche banque du pays a construit son luxueux siège social sur le cimetière des Pauvres. Existe-t-il un symbole plus extrême de la pauvreté ? Pauvre dans la vie, pauvre dans la mort et étiqueté pauvre pour l’éternité. Il est vrai cependant que le lieu avait perdu son caractère de cimetière depuis plusieurs années et il serait étonnant d’ailleurs que les dirigeants de l’institution y aient déjà réfléchi. De toute façon, aucun obstacle ne pouvait arrêter les ambitions du géant financier. On « déménagea » même la Banque d’Ottawa, un édifice en pierre de dix étages, érigé une vingtaine d’années plus tôt, sur le terrain qui avait appartenu aux Jarry puis à Joseph Martel. Parfaitement reconstitué, au coin sud-est de la rue Notre-Dame et du boulevard Saint- Laurent, on pourrait croire que le bâtiment a été déplacé d’un bloc, même si la chose est techniquement impensable. Si le règlement de la ville ne permettait pas de construire plus de dix étages dans le Vieux-Montréal, l’édifice en aura vingt-deux, sans compter les deux derniers qu’on serait porté à regarder de nos jours comme un appartement terrasse au sommet de la tour. À sa base de trois étages que l’on peut considérer comme son socle, la Banque Royale occupe chaque pouce carré du quadrilatère. Les autres niveaux sont en retrait, ce que ne prévoyaient pas les architectes au départ. Mais cette contrainte n’a fait que donner plus d’élégance au prestigieux bâtiment qui ouvrira ses portes au printemps . Alors, tout le confort moderne des années  sera oert au personnel et aux personnalités de marque, avec une infirmerie, des salles de récep- tion ainsi que des salles à dîner. En  , la Banque Royale s’orira la place Ville-Marie qui sera son dernier siège social à Montréal, avant de déménager à Toronto. Mais l’impressionnante salle des guichets du , rue Saint-Jacques continue toujours d’accueillir des clients émerveillés.

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L’édifice tel qu’il apparaissait sur la rue Saint-Jacques, d'après une illustration publiée en 1909 par
L’édifice tel qu’il apparaissait sur la rue
Saint-Jacques, d'après une illustration
publiée en 1909 par The Trade Review
Publishing Company dans Montréal,
the Imperial City of Canada, the
Metropolis of Canada, p. 88.

Ancienne Banque d’Ottawa « déménagée » au coin sud-est des rues Notre-Dame et Saint-Laurent et devenue l’édifice Métropole.



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 L E V IEU X-M ONTR ÉA L Salle des guichets de la Banque Royale,

Salle des guichets de la Banque Royale, rue Saint-Jacques.

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Qui étaient ces récollets dont l’ordre religieux, s’il existe toujours à travers le monde, est cependant aujourd’hui disparu au Québec? Le mot « récollet », par définition, veut dire celui qui est recueilli. Ces moines réformés préco- nisaient avant tout une vie austère et le recueillement intérieur. Au départ, deux branches se formèrent, toutes deux en Espagne. La première se réclamait de saint Augustin et les religieux s’appelaient les augustins récollets. C’est sans doute à cause de cette appellation que la rue qui longeait le côté ouest de leur propriété porta longtemps le nom d’Augustine, avant de devenir la rue McGill, même si les récollets de la Nouvelle-France provenaient de la branche franciscaine. Les récollets passèrent en France sous le règne d’Henri IV qui les prit sous sa protection. Avec la reconnaissance de Rome qui arriva peu de temps après, l’ordre connut une notoriété remarquable et Champlain en fit les premiers missionnaires de la Nouvelle-France où il les amena « à pied d’œuvre ». Après avoir été chassés sous le régime Kirke en , les récollets ne revinrent pas immédiatement à Québec, à la suite du traité de Saint- Germain-en-Laye. Cependant, sous l’influence de l’intendant Talon, ils réapparurent en nombre en . Vers , à la suite de nombreuses transactions, les religieux se retrouvèrent avec un vaste domaine en plein cœur de Montréal, à même le reste des anciennes concessions que les Gadois et Messier possédaient encore à l’intérieur des fortifications. Après quelques échanges stratégiques, de façon à donner une configu- ration plus pratique à leur domaine, en évitant par exemple d’avoir à traverser la rue Notre-Dame, la propriété s’est retrouvée alors rapidement limitée vers l’ouest par la rue Augustine, au nord, par la rue Notre-Dame, à l’est, depuis la rue Notre-Dame jusqu’aux environs de l’actuelle rue des Récollets, par la rue Saint-Pierre ; puis, plus au sud, par des emplacements qui avaient front sur ladite rue Saint-Pierre. Enfin, l’extrémité sud s’appuyait sur l’arrière des lots qui avaient été auparavant concédés en front de la rue Saint-Paul. En  , la construction de l’église était terminée. On doit reconnaître que les Récollets ont apporté une contri- bution significative à la vie montréalaise. Après s’être bien installés, les religieux constatèrent avec le temps qu’ils pouvaient disposer d’une partie du domaine qui leur avait été octroyé, sans nuire à leurs besoins. C’est ainsi que, durant la troisième

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et la quatrième décennie du   e siècle, ils cédèrent à divers citoyens la lisière de terrain située le long de la rue Augustine (McGill). Pour ce qui est du reste de la propriété ainsi que des bâtiments, ils demeurèrent à peu près sans changement jusqu’en , alors que les biens des frères mineurs furent réquisitionnés par le conquérant britannique. Sauf donc pour la rue Augustine, de  à cet événement, les terrains n’ont connu que les récollets comme occupants. À toutes fins utiles, il convient de traiter d’abord des terrains dont les moines ont disposé de leur plein gré, pour ensuite passer aux changements qui ont a ecté le reste de la propriété, sous le régime anglais. En venant de l’est, le promeneur a l’impression d’avoir quitté le Vieux- Montréal en atteignant la rue McGill. L’artère a quatre-vingts pieds de largeur et son trafic intense et rapide rend di cile d’imaginer que l’on y côtoie le passé historique de la ville. C’est pourtant vrai cependant, car tout le côté est de l’emprise constituait autrefois la rue Augustine, qui longeait l’intérieur des remparts. C’est à la suite de la démolition des fortifications et de l’aplanissement des glacis que la rue McGill a atteint sa largeur actuelle. Sans doute que des excavations en son centre permet- traient de mettre à jour des vestiges des anciennes installations, mais non sans créer de graves inconvénients. C’est à partir de  que les frères mineurs cédèrent des emplace- ments à des particuliers, sur la rue Augustine entre la rue Notre-Dame et la future rue Le Moyne. En se dirigeant du nord au sud, on trouve d’abord l’emplacement acquis par Jean Fontenelle dit Champagne en , lequel s’étend jusqu’à la rue des Récollets. Ce Fontenelle était origi- naire de la région de Reims en France. Aujourd’hui, un édifice à bureaux en pierre de onze étages occupe la demie ouest du terrain que le sieur Fontelle avait acquis des récollets. Au moment de sa construction en  , le bâtiment n’en avait que dix, conformément au règlement municipal, alors en vigueur. Mais, en , la Ville autorisera l’ajout d’un étage supplémentaire, ce qui fera dis- paraître l’imposante corniche en surplomb d’origine. C’est dans ce bâtiment que la White Star avait son bureau canadien, lors de la tragédie de son palais sur mer, le célèbre Titanic. En , l’immeuble sert toujours à des fins de bureaux pour de multiples entreprises. La moitié est du lot du sieur Fontenelle supporte en front de la rue des Récollets (n -) une vieille bâtisse délabrée qui laisse supposer qu’autrefois elle devait abriter les locaux d’un chi onnier. En e et, on

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peut y distinguer di cilement une inscription peinte en gros caractères sur la pierre : COTTON & WOOL WASTE LTD. Pourtant, à l’origine, cette construction de , érigée par Alexander Ramsay sur un terrain acquis de dame Rose Blanche, ne manquait pas de cachet. Heureusement, d’importants travaux de rénovation sont en cours. Les aînés se rappel- leront des produits fort connus, auxquels le fabricant et commerçant de peinture Ramsay a laissé son nom. Quant au n  et au n  de la rue Notre-Dame, c’est un large bâtiment dont seule l’extrémité ouest se retrouve sur l’emplacement d’origine qui appartenait au sieur Fontelle. Dans leur période de ventes de terrains, les religieux s’étaient réservé un passage qui débouchait sur la rue Augustine. Cet accès, dont on ne connaît pas la largeur originale, se trouve aujourd’hui à l’intérieur de l’emprise de la rue des Récollets. Un autre élément nous empêche de situer parfaitement les emplacements cédés par les religieux. Ceux-ci ont en e et créé, du nord vers le sud, quatre emplacements mesurant chacun quarante-huit pieds de largeur, mais aucune dimension n’a été établie pour le suivant qui se rendait jusqu’à la limite sud de leur domaine, soit jusqu’à l’arrière des lots qui avaient front sur la rue Saint-Paul. Néan- moins, on peut quand même relativement bien établir la correspondance des premiers emplacements avec ceux d’aujourd’hui. Ce sont surtout des militaires qui se sont portés acquéreurs des lots concédés par les récollets, en front de la rue Augustine. Si Jean-Baptiste Cousineau, arrivé à Montréal en tant que soldat vers , déménagea une vingtaine d’années plus tard dans le village de Saint-Laurent où il acheta trois terres pour y établir ses fils, il marqua quand même le Vieux- Montréal, à titre de maçon et de bâtisseur. Son fils aîné, du même prénom que le père et qui exerça lui aussi le métier de maçon, semble s’être laissé tenté par la ville puisqu’en  il achetait, des religieux, l’emplacement qui se trouve aujourd’hui à l’angle sud-est des rues McGill et des Récollets. Le bâtiment en pierre et brique de dix étages qui l’occupe de nos jours déborde sur le terrain que possédait autrefois, Gabriel Hivon (Yvon) dit Leber (). De plus, le Boris Bistro, à l’intérieur de l’édifice, donne vers le sud, sur une sympathique terrasse plantée d’arbres et d’arbustes. Celle-ci correspond approximativement à l’emplacement que Pierre Yvon dit Leber avait acquis avec son gendre, Jean-Baptiste Patenote (Patenaude), en  . En fait, la terrasse occupe un espace clos où l’on retrouvait, il y a une quinzaine d’années, un bâtiment en pierre construit

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en  par Olivier Berthelet et dont il ne reste que la façade aux fenêtres éventrées, ce qui ne manque pas de donner un cachet particulier à l’endroit. Jusqu’à un certain point, les trois emplacements d’origine forment un tout que les descendances des premiers propriétaires pour- raient considérer comme un patrimoine commun qui leur est propre. D’après certains documents, les Cousineau, père et fils, auraient béné- ficié de nombreux contrats pour la construction de maisons en pierre à Montréal. Mais c’est vraiment à Saint-Laurent que les Cousineau ont fait leur marque. En plus de ses fils, Jean-Baptiste Cousineau a eu plusieurs filles, dont Marie-Renée qui épousa Jacques-Joseph Cheval dit Saint- Jacques, originaire de Tournai en Belgique. Le mariage eut lieu à Saint- Laurent même, le septembre  et le couple s’installa dans les envi- rons. Ce Cheval dit Saint-Jacques est l’ancêtre commun des Cheval et des Saint-Jacques. Les Cousineau, comme la plupart des fondateurs du village, sont sans doute à l’origine de la culture du fameux melon qui fit la renommée de Saint-Laurent et dont se délectaient les amateurs, non seulement à Montréal, mais dans toute la Nouvelle-Angleterre jusqu’à New York. À l’époque de la récolte, les habitants étaient si nombreux aux champs que ceux de la côte des Neiges qui surplombait les terres basses apercevaient au loin d’innombrables taches blanches. C’est alors qu’ils surnommèrent les cultivateurs du village voisin « les dos blancs de Saint-Laurent », sobri- quet qui leur restera jusqu’à nos jours. Mais les Cousineau n’ont pas que cultivé des melons. Ils figurent parmi les familles pionnières qui ont fait de Saint-Laurent l’agglomération que l’on connaît aujourd’hui. Quant à Pierre et Gabriel Yvon dit Leber, qu’il ne faut pas confondre avec d’autres Leber venus également de France, il s’agit du père et du fils. Originaire de Bretagne, Pierre exerçait à Montréal le métier de cordonnier. Toujours en se dirigeant vers le sud, les terrains suivants appartenaient respectivement à Joseph Parent () et à Étienne Rocbert (). À l’époque où les Récollets concèdent un emplacement à Joseph Parent, deux citoyens de Montréal, à peu près du même âge, portaient ce nom. Des recherches plus poussées pourraient probablement permettre de déterminer s’il s’agissait du fils de Pierre Parent ou de celui de omas Parent qui ont tous deux eu un fils prénommé Joseph. Quant au lieutenant Étienne Rocbert, sieur de la Morandière, il était ingénieur de métier et fut plus tard promu capitaine de troupes. Son père

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(dont nous parlerons lorsqu’il sera question de la place Royale), son frère Louis, de même que son propre fils Abel ont également embrassé la carrière militaire. Ces Rocbert se sont tous les quatre mariés en Nouvelle- France, y compris Abel, dont le mariage fut célébré à Varennes en , soit huit ans après le décès de son grand-père, à Rochefort en Charente- Maritime. Toutefois, on ne retrace plus de Rocbert au pays par la suite. Les descendants auraient-ils changé leur patronyme pour celui de Robert, tout en n’ayant aucun lien de parenté avec les autres Robert venus de France ? Abel et Louis n’ont-ils eu que des filles ? Ou encore, est-ce que tous les Rocbert ont suivi l’aïeul Étienne qui était retourné mourir sur sa terre natale ? Seules des recherches plus poussées pourraient le déterminer. Parmi les propriétaires qui ont succédé au capitaine de troupes, on compte Simon Sanguinet, seigneur de La Salle, qui hérita de l’emplace- ment en épousant érèse, la fille de Charles-Auguste Rhéaume qui avait acheté, en , une partie du terrain que possédait le sieur Rocbert. Simon et Thérèse Sanguinet sont les grands-parents des patriotes Ambroise et Charles, exécutés à Montréal le  janvier . Avec les Parent et Rocbert, nous nous trouvons sur une partie des terrains que l’entrepreneur Charles-Simon Delorme possédait au début du    e siècle, lesquels couvraient également le , rue Lemoyne et des emplacements de la rue Sainte-Hélène. C’est ce Delorme ou ses enfants qui construiront la plupart des immeubles qu’on y aperçoit aujourd’hui et dont certains feront partie du patrimoine familial jusqu’en . Malheureusement plutôt délabrées, les trois bâtisses actuelles de la rue McGill (n  et  ,  et  , et ) présentent des restaurants ou des commerces plutôt bas de gamme. Même si aucun autre habitant n’a pu acquérir un emplacement à même le domaine des Récollets du temps de la Nouvelle-France, il peut quand même être intéressant de savoir ce qu’il est advenu après la Conquête, aussi bien des bâtiments que des jardins de la communauté. L’église, le monastère, le cloître et les autres dépendances des frères mineurs occupaient essentiellement la partie de leur domaine qui était comprise entre les rues Notre-Dame et des Récollets, principalement du côté est de la rue Sainte-Hélène. Une plaque commémorative sur l’édifice portant le numéro  de la rue Notre-Dame trace l’historique religieux de l’endroit. On apprend que l’église et le monastère des Récollets ont résisté au temps de  à . Après la saisie des biens des religieux, ils

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servirent au culte anglican sur une période de vingt-huit ans, soit jusqu’en . Par après, les presbytériens et les catholiques se partagè- rent l’usage des lieux. Il semble cependant que cet accommodement ne dura que quelques années à peine. En e et, la communauté presbytérienne construisit son propre temple à l’angle nord-ouest des rues Sainte-Hélène et des Récol- lets et les catholiques entrèrent alors seuls en possession de la vieille église qui deviendra celle de la paroisse des Irlandais de Montréal, de  à . La Fabrique de Notre-Dame continuera d’assumer l’administration des bâtiments jusqu’à leur complète démolition, en . À peu près au même moment, l’église presbytérienne Saint-Paul et une école voisine passeront également sous le pic des démolisseurs. Mais, entretemps, que s’est-il passé avec les jardins du monastère ? Le capitaine David Alexander Grant eut la bonne fortune d’épouser Marie Charles Joseph, la baronne de Longueuil qui était la fille de Charles Jacques, le troisième baron de la dynastie. C’est ainsi que leur fils, Charles William, put porter le titre de sa mère et devenir par le fait même proprié- taire de l’île Sainte-Hélène qui faisait partie de la seigneurie. Perspicace et prévoyant toute l’importance que prendrait bientôt le centre-ville de Montréal, en ce début du    e siècle, le fils du capitaine Grant échangea son île avec le gouvernement de Londres pour les terrains des récollets. Pendant que la Couronne installait une garnison à Sainte-Hélène pour les troupes de Sa Majesté, Grant s’est mis en frais de lotir les jardins des révérends frères mineurs et d’y percer plusieurs rues. Aujourd’hui, en se promenant dans les rues Sainte-Hélène, des Récol- lets et une partie de la rue Le Moyne, on a peine à imaginer que les lieux furent déjà occupés par de magnifiques jardins monastiques. Si quelques bâtiments actuels méritent l’attention, on doit admettre que, sur le plan architectural, nous ne sommes pas en présence de la partie la plus inté- ressante du Vieux-Montréal. Par ailleurs, pour rappeler la fin de l’époque victorienne, la rue Sainte- Hélène est aujourd’hui éclairée au gaz. Certes, il n’y a plus d’allumeurs de réverbères, mais vingt-deux lampadaires installés en  sont éclairés par la société Gaz métropolitain. Une plaque au coin de la rue Notre-Dame rappelle qu’il n’y a pas si longtemps, chaque soir, à la brunante, il fallait plusieurs préposés pour assurer durant la nuit l’éclai- rage des principales artères de Montréal. En fait, on comptait trois cent deux lanternes au gaz. « Une touche lumineuse tremblote dans le jour

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qui décline. C’est la flammèche qui, abritée du vent par un étui métal- lique, luit au bout de la perche de l’allumeur de réverbères. La nuit peut venir. Par toute la ville, des becs de gaz jalonneront le parcours jusqu’au petit matin .» En remontant la rue Sainte-Hélène, les deux premiers édifices actuels du côté ouest ( - et ) n’ont pas été construits par le sieur Delorme ou ses fils. En e et, le marchand Johnson ompson a démoli les immeubles qu’il avait acquis de la succession Delorme en  , pour y ériger, six ans plus tard, des magasins entrepôts. Les quatre bâtiments suivants, qui datent de  , ont aussi été construits en vue d’un objectif similaire. C’est la veuve de John E. Mills et ses quatre filles qui ont réalisé le projet pour les deux premiers (n  et -), alors que Jesse Joseph, un important promoteur immobilier du temps, s’est chargé des deux autres. Les six immeubles entre les rues Le Moyne et des Récollets ont connu, depuis leur inauguration jusqu’au milieu du  e siècle, un nombre impo- sant de locataires grossistes et importateurs, notamment dans le domaine des tissus et de la mercerie. Ils étaient accompagnés de chapeliers et de marchands de fourrures. Aujourd’hui, ces magasins entrepôts ont été transformés soit en bureaux, soit en condominiums. À l’ouest de la rue Sainte-Hélène, jusqu’à l’emplacement que les moines avaient cédé au sieur de Fontenelle en , trois bâtiments pren- nent place entre les rues Notre-Dame et des Récollets. C’est en novembre  que la communauté presbytérienne se débar- rasse de l’église Saint-Paul et de l’école adjacente, situées à l’ouest de la rue Sainte-Hélène, en faveur de James Johnston qui démolit les bâtiments existants pour construire l’édifice actuel sur le coin nord-ouest des rues Sainte-Hélène et des Récollets. L’entreprise de Johnston et celle de Finley, Smith & Co., qui lui succède rayonnèrent toutes deux dans le domaine du textile et des produits dérivés ou connexes (dry goods), jusqu’au début des années , alors que la société A liated Customs Brokers prend la relève. Ces courtiers en douane l’occupent toujours en ce début du   e siècle. Le  et le  de la rue Notre-Dame est un édifice de six étages qui date d’une vingtaine d’années seulement et qui a remplacé deux des trois immeubles que l’homme d’a aires James Ferrier avait fait construire en

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 . Celui au coin de la rue Sainte-Hélène demeure le seul à avoir résisté au temps. Le Szechuan, un restaurant chinois de bonne réputation, en occupe la majeure partie. Si la Fabrique de la paroisse Notre-Dame vend le couvent et l’église des Récollets en , il semble bien que l’espace voisin jusqu’à la rue Saint-Pierre, qui faisait aussi partie de la propriété des frères mineurs au moment de la Conquête, ait été aliéné quelques années auparavant. Quoi qu’il en soit, ce sont les marchands Lewis et Kay qui achèteront les édifices religieux, pour les démolir presque aussitôt. Mais les deux asso- ciés connaissent rapidement des déboires financiers. Heureusement, Mary Lacy, la mère de Frederick Kay, vient à la rescousse. C’est elle qui construira les deux magasins entrepôts qui formeront le « Recollet House » ( , rue Notre-Dame et , rue des Récollets). Vers  , un troisième édifice s’est ajouté ( -, rue Notre-Dame) et l’ensemble a connu des transformations radicales autour d’une cour intérieure, avec bureaux aux étages et commerces au rez-de-chaussée. En continuant vers l’est, il reste encore cinq bâtiments, avant de clore le quadrilatère borné par les rues Sainte-Hélène, Notre-Dame, Saint- Pierre et des Récollets. Construit en , le premier a pignon à la fois sur la rue Notre-Dame (  et ) et sur la rue des Récollets (  et ). Comme voisins, on retrouve deux immeubles qui auraient été érigés ensemble, l’un derrière l’autre. Pourtant, l’année retracée pour celui de la rue Notre-Dame est , alors que celui de la rue des Récollets date- rait de . Enfin, le long de la rue Saint-Pierre, on voit, au coin de la rue Notre-Dame, un bâtiment de trois étages relativement récent (). Par contre, celui qui est au sud a été construit vers , par un nommé Hugh ompson. Les cinq édifices abritent de nos jours divers commerces au rez-de-chaussée avec bureaux aux étages supérieurs. Les constructions de la rue Saint-Pierre en se dirigeant plus au sud vers la rue Le Moyne se trouvent sur des terrains que les Gadois avaient déjà concédés, ou encore qu’ils avaient décidé de garder lors de l’arrivée des récollets. En fait, dans le jardin des religieux, il ne reste plus qu’à traiter le côté est de la rue Sainte-Hélène. L’édifice le plus intéressant du groupe se trouve au coin de la rue des Récollets. Il s’agit de l’hôtel Gault, résultat du réaménagement d’un immeuble de cinq étages converti en auberge sympathique. Le bâtiment antérieur à celui que les frères Gault ont fait construire en  avait logé, à partir du  novembre , le premier YMCA en Amérique du Nord.

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Les deux immeubles suivants ont été construits en  , pour le marchand James Hutton. Quant au  de la rue Sainte-Hélène qui est plus récent, il aura comme locataire la compagnie américaine de café Chase & Sandborn, à partir de son inauguration en , jusqu’en  . Enfin, un nouvel édifice de six étages vient de prendre place à l’angle nord-est des rues Sainte-Hélène et Le Moyne. Le fils du capitaine Grant a détruit le jardin des Récollets. Peut-être faudrait-il lui en être reconnaissant? Après tout, le jardin a cédé en retour à l’État, un trésor inestimable qui, autrement, aurait fait l’envie de spécu- lateurs. L’incomparable île Sainte-Hélène ne vaut-elle pas mille fois la rue du même nom ? Merci Mr. Grant !

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Les terrains situés du côté ouest de la rue Saint-Pierre, au sud de la rue des Récollets, ont été créés à même la concession de Pierre Gadois et n’ont pas fait partie des transactions qui ont mené à la création du domaine des Récollets. Quant aux lots qui se trouvent de part et d’autre de la rue Saint-Paul, ils proviennent soit de la terre des Gadois, soit de la commune. Comme la rue Augustine et la limite est de la concession de Michel Messier, sieur de Saint-Michel, se croisent quelque part près de la rue Saint-Paul, la terre de ce dernier n’est plus tellement concernée par les emplacements qu’il reste à traiter à l’intérieur du secteur numéro de l’ouvrage. Sauf peut-être pour un résidu irrégulier de dix-neuf pieds, près de ladite rue Augustine, que le sieur de Saint-Michel a vendu à un certain moment. Ce qui conduit d’ailleurs à une meilleure concordance de l’ensemble des concessions, avec la mesure globale comprise entre les rues McGill et Saint-Pierre.

La rue Saint-Pierre

Il convient de considérer comme un ensemble les trois terrains que les héritiers Gadois ont cédés en front de la rue Saint-Pierre, en partant de la rue des Récollets. Au   e siècle, celui du coin était allé au sieur Jean- Baptiste Barrois, alors que le sieur Jacques Cardinal avait pris possession des deux autres.

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En , les sœurs Susannah et Mary Corse, alors propriétaires des trois lots, font construire quatre magasins entrepôts sur ledit ensemble. Seuls les deux plus au sud subsistent toujours. Ils couvrent une bonne partie des deux lots que possédait le sieur Cardinal. Après avoir conservé longtemps leur vocation première, le  et le  ont été recyclés vers l’année , pour accueillir des commerces au rez-de-chaussée et des résidents aux étages. Jean-Baptiste Barrois était le fils d’Antoine, un chirurgien originaire d’Auvergne, qui a épousé Madeleine Cardinal, la sœur de Jacques. Leur grand-père Simon, l’ancêtre du patriote Joseph-Narcisse Cardinal, exécuté en  , était arrivé à Ville-Marie avec la Grande Recrue de  . Le terrain suivant vers le sud a été obtenu des héritiers Gadois, par le sieur Jean-Baptiste Nepveu. Au moins dix Français de ce patronyme sont venus s’établir en Nouvelle-France et, au moment où Jean-Baptiste devient propriétaire d’un terrain sur la rue Saint-Pierre, plusieurs Nepveu portent ce prénom. Cependant, il s’agirait vraisemblablement ici de celui qui a épousé Marguerite Beaumont en  , et dont le père omas Nepveu, un soldat de la Compagnie de monsieur de Saint-Ours, venait de la région d’Avranches, en Normandie. L’édifice qui occupe présentement l’emplacement du sieur Nepveu ( et  , rue Saint-Pierre) a été érigé en  , pour le marchand Alexander Urquhart qui importait ses produits d’Europe. Après  , le magasin entrepôt a continué d’abriter des marchands aux activités fort diversifiées, pour devenir en  un immeuble à bureaux. Avant d’atteindre la rue Le Moyne, qui ne sera ouverte qu’au   e siècle, trois autres lots ont été créés à même la terre des Gadois. Le premier ira au sieur Jean-Baptiste Lefebvre dit Auger en , alors que les deux derniers, devenus la propriété du sieur François Prud’homme à titre d’héritier par sa mère Roberte Gadois, seront vendus en  , au sieur Pierre-René Gatien dit Tourangeau qui épousera Marguerite Gauthier, deux ans plus tard. Louis, le père de François Prud’homme, un Parisien de naissance, était à la fois brasseur et capitaine. Par ailleurs, comme son surnom l’indique, Pierre Gatien père venait de Tours. À Ville-Marie, il pratiquait le métier de couvreur en ardoise. En , William Carter se porte acquéreur des trois emplacements qui avaient d’ailleurs déjà été réunis plus tôt pour former le complexe de la paroisse presbytérienne de St. Andrew’s. Il démolit aussitôt l’église en

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ruines, pour construire les quatre édifices que l’on voit encore de nos jours. Si, à un certain moment, plusieurs locataires se partagent l’espace dispo- nible, au tournant du  e siècle, les épiciers en gros Laporte, Martin & Cie loueront les quatre magasins entrepôts. En , la E. B. Eddy Company, une importante société de pâtes et papiers et d’allumettes, achète tout le complexe. Les édifices seront vendus en  et, à partir de , ils feront graduellement l’objet de restauration et de réaménagement.

La rue Saint-Paul

La rue Saint-Paul est peut-être l’artère qui caractérise le mieux le passé. À la di érence de Notre-Dame tout à fait rectiligne, la rue Saint-Paul est beaucoup plus étroite et ses courbes légères qui s’étalent sur une distance de mille trois cents mètres lui confèrent une nonchalance qui, avec le dôme du marché Bonsecours à son extrémité est, rappelle une ville ancienne. D’ailleurs, c’est la seule artère du Vieux-Montréal qui s’est permis cette coquetterie. Son pavé cahoteux résonne constamment au contact des sabots des chevaux qui, parfois à la queue leu-leu, tirent des calèches où s’entassent des touristes ou des couples d’amoureux. Avec l’arrivée de la Grande Recrue de  , c’est la rue qui s’est déve- loppée le plus rapidement, en même temps que la place du Marché et la place d’Armes. Sur le plan des droits fonciers, on peut imaginer facile- ment qu’ils concernent un grand nombre des premiers habitants de Ville- Marie. Quand les récollets ont débarqué à Montréal, la famille Gadois a pu se garder un espace su samment grand pour créer des lots en face de la commune que les seigneurs avaient entrepris de céder au moment de l’ouverture de la rue Saint-Paul. D’après les profondeurs données, l’es- pace dont il est question se rendait approximativement jusqu’à la rue Le Moyne, créée semble-t-il au moment du morcellement des jardins des religieux. En plus de tirer avantage d’une rallonge de terrain jusqu’à la rue Saint-Paul que leur consentaient les messieurs, certains bénéficiaires ont même profité de l’occasion pour acquérir aussi un espace au sud de ladite rue. Ceux-là durent cependant sacrifier beaucoup sur la profon- deur, lorsqu’est arrivé le moment d’ériger les fortifications. Lors de la subdivision des jardins des Récollets, le côté nord de la rue Saint-Paul était entièrement construit entre les rues Augustine et Saint-

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Pierre. Il n’était donc pas question d’y faire déboucher la rue Sainte- Hélène. La profondeur des terrains en front de ladite rue Saint-Paul a permis de créer, à même l’arrière de ces derniers, des emplacements ayant front sur la nouvelle rue Le Moyne. Les deux rangées de bâtiments actuels occupent donc des lots qui, autrefois, s’étendaient de la rue Saint-Paul jusqu’au domaine des religieux. C’est par leur mère Roberte Gadois que les frères François et Pierre Prud’homme héritèrent chacun d’un emplacement de cent quinze pieds de largeur, en front de la rue Saint-Paul. Les deux lots se faisaient face, celui de François du côté nord de la rue et celui de Pierre du côté sud. Les héritiers de ce dernier durent cependant se contenter d’une profon- deur réduite à environ trente-huit pieds, lors de l’érection du mur d’en- ceinte. Est-ce la raison pour laquelle soixante-sept pieds supplémentaires ont été ajoutés à la largeur de l’emplacement, quelques années plus tard? Il est di cile de le confirmer, mais on sait qu’au début du   e siècle les héritiers de Pierre Prud’homme bénéficiaient, à même la commune, d’une largeur totale de cent quatre-vingt-deux pieds en front de la rue Saint-Paul. Afin de garder une certaine continuité, il convient de terminer d’abord l’étude des emplacements situés au nord de la rue Saint-Paul entre les rues McGill et Saint-Pierre, avant de conclure avec ceux du côté sud. En , le sieur Jacques Cauchois deviendra propriétaire d’un lot de soixante-six pieds de largeur, à l’est de celui du sieur François Prud’homme. Ce Cauchois qui venait de Saint-André, en banlieue de Rouen, était le beau-frère des deux Prud’homme, pour avoir épousé leur sœur Élisabeth, une fille de Roberte Gadois. On peut dire que les descen- dants Gadois ont profité de leur héritage, avant d’en disposer en faveur de tiers. Ils ont sûrement habité sur la rue Saint-Paul, durant plusieurs années. Suit, enfin, un terrain de soixante-dix pieds obtenu lui aussi en , par le sieur Michel Lecourt. Les trois emplacements en partant de la rue Augustine (McGill) ont une profondeur qui se rend à peu près à la limite sud de la rue Le Moyne actuelle. Quant aux deux terrains qui restent avant d’atteindre la rue Saint-Pierre, ils vont rejoindre, le long de cette rue, celui que le sieur Pierre-René Gatien dit Tourangeau avait acheté en . La rue Le Moyne en grugera une partie pour déboucher sur la rue Saint-Pierre. Cette ouverture, comme toute la rue Le Moyne d’ailleurs, permettra aux

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résidus de lots, de même qu’aux autres terrains vers l’ouest, d’avoir front sur deux rues parallèles. Le sieur Antoine Hatanville, un Parisien d’origine, obtint en  le lot voisin de celui du sieur Lecourt, alors que dès  le sieur Claude Robutel de Saint-André était devenu propriétaire de l’emplacement situé au coin de la rue Saint-Pierre. Hatanville était un autre membre du clan Gadois, pour avoir épousé Jeanne, la fille de Pierre, le « célèbre serrurier ». En , le Cadastre ociel reflète toujours l’existence de lots adossés qui font front, soit sur la rue Le Moyne, soit sur la rue Saint-Paul. Si

globalement, entre les rues McGill et Saint-Pierre, l’écart entre le terrier

et le cadastre demeure très mince, on arrive di cilement à faire coïncider

les limites des lots originaux avec celles d’aujourd’hui. La situation est due, entre autres, au fait qu’il y a eu divers accommodements dans les transactions à travers les siècles, en fonction des besoins des proprié- taires. Il n’est évidemment pas question de remonter les chaînes de titres pour expliquer les chevauchements. L’auteur fait simplement part des

di

érences afin d’établir la correspondance entre l’occupation présente

et

celle du passé. Il regroupe également les bâtiments actuels selon leur

relation avec chacune des concessions créées au   e siècle. On peut dire sans hésitation que l’édifice Shaughnessy (-, rue

McGill) et les terrains vacants qui l’entourent du côté des rues Saint-Paul

et Le Moyne se trouvent entièrement sur la concession du sieur François

Prud’homme et sur le résidu de terrain du sieur de Saint-Michel dont il a été question plus haut. Le Shaughnessy en impose par son volume, son architecture et les dix étages qui le composent. Il faudra démolir deux hôtels pour le construire, en  . C’est en tant que président du Canadian Pacific Railway et de la Dorchester Realties que omas Shaughnessy entreprend les travaux. Les titres de propriété seront transférés à cette dernière société, l’année même de la réalisation du projet. Le rez-de-chaussée sera occupé par le CPR Telegraph ainsi que par une succursale de la Banque de Montréal qui y sera locataire durant quatre-vingts ans, soit jusqu’à tout récem- ment. Il peut paraître surprenant qu’à partir de , alors que l’édifice

appartient toujours à la Dorchester Realties, l’autre grande société ferro- viaire concurrente du pays y ait eu des bureaux pendant soixante et un ans. Entre  et  , l’homme d’a aires Jesse Joseph construira onze magasins entrepôts, dans l’espace présentement couvert. Neuf d’entre



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eux occuperont tout le reste des terrains du côté sud de la rue Le Moyne jusqu’à la rue Saint-Pierre, alors que les deux autres seront érigés sur la rue Saint-Paul. Si les trois immeubles les plus à l’est sur Le Moyne sont détruits par le grave incendie de janvier  qui ravagea une trentaine de bâtiments du Vieux-Montréal, monsieur Joseph qui, en plus de brasser des a aires, sera très longtemps consul de Belgique à Montréal, ne se découragea pas malgré son âge avancé. Il entreprit immédiatement la reconstruction des trois édifices incendiés. De l’ensemble « Jesse Joseph », il reste dix immeubles, le onzième sur la rue Le Moyne étant aujourd’hui disparu. Grosso modo, le - de la rue Saint-Paul et les deux bâtiments arrière sur la rue Lemoyne (  et ), de même que le lot vacant adja- cent, occupent la concession du sieur Cauchois, tout en débordant d’une vingtaine de pieds sur celle du sieur Lecourt. Dans l’édifice de six étages de la rue Saint-Paul qui date de , des grossistes en chapeaux et en fourrures se sont installés pour de nombreuses années, après son ouver- ture. Plus tard, il sera aménagé en bureaux pour diverses entreprises. Bien sûr, les deux bâtiments de la rue Le Moyne font partie de l’ensemble construit par Jesse Joseph. En  , ils logent des agences et des résidents. Sur Saint-Paul, nous arrivons aux deux seuls immeubles que Jesse Joseph a construits sur cette rue et qui s’appuient à l’arrière sur deux autres du même ensemble. Ces quatre magasins entrepôts se trouvent érigés principalement sur l’ancien emplacement que possédait le sieur Michel Lecourt, mais les deux du côté est (  , rue Saint-Paul et , rue Le Moyne) reposent également sur une lisière d’environ six pieds de largeur, à même la concession du sieur Antoine Hatanville. Les quatre bâtiments connaîtront de nombreux occupants. Mais vers  l’Empire Trading Company, une société importatrice de verrerie et de porcelaine, s’installera à la fois, pour une quarantaine d’années, au , rue Saint-Paul et dans les deux édifices de la rue Le Moyne (  et ). Depuis le début du présent millénaire, les trois immeubles ainsi que le  de la rue Saint-Paul se sont recyclés en vue d’une vocation à carac- tère résidentiel. Le -, rue Saint-Paul et le , rue Le Moyne occupent en largeur à peu près le centre du lot du sieur Hatanville. Si l’édifice de la rue Le Moyne fait partie de la série construite par Jesse Joseph, celui de la rue Saint-Paul ne peut être dissocié de Donald Ross qui le fit construire

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

en même temps que le bâtiment voisin ( -, rue Saint-Paul), en . Mr. Ross léguera ses deux propriétés au Trafalgar Institute, une école privée pour jeunes filles de bonne société, créée grâce à la générosité des Ross et qui existe toujours sur la rue Simpson, au pied du mont Royal. Aujourd’hui, les espaces des deux bâtiments de la rue Saint-Paul sont partagés en bureaux et en résidences. Ce n’est qu’une petite partie du second immeuble Ross qui repose sur la concession du sieur Hatanville. Comme l’édifice au coin de la rue Saint-Pierre, de même que les trois autres derrière construits par Jesse Joseph, après l’incendie dévastateur de , qui avait connu son origine au  et  de la rue Le Moyne, il occupe principalement la concession du marchand Claude Robutel de Saint-André. Un dernier bâtiment construit en  s’est intercalé au groupe, en front de la rue Saint-Pierre (). Il loge les bureaux de la compagnie Les Courtiers en douane et arrivage ltée, alors que les rez-de-chaussée de la rue Saint-Paul abritent des commerces dont un restaurant ( ) et une boulangerie ( ). Avec l’avènement des fortifications, les concessions qui avaient été accordées à même la commune, à partir du côté sud de la rue Saint-Paul, furent soit carrément annulées en même temps que la rue Saint-Louis , soit passablement amputées dans leur profondeur. On a mentionné plus haut que le premier concessionnaire d’ouest en est, sur le côté sud de la rue Saint-Paul, se nommait Pierre Prud’homme, l’un des fils héritiers de Roberte Gadois. Obtenu en  , ce lot qui mesu- rait cent quatre-vingt-deux pieds de largeur, avec l’ajout venu plus tard, restera dans la famille jusqu’en . À partir de ce moment, c’est la veuve Saint-Dizier et ses héritiers qui en bénéficieront. Denis Étienne sieur de Clairin était déjà détenteur de la concession suivante depuis juillet , lorsque le sieur Prud’homme obtint la sienne. On ne retrace pas grand-chose sur le sieur de Clairin qui semble avoir joui de son emplacement durant un peu plus de vingt ans. Mais, à partir de , la propriété changea de mains quatre fois en l’espace de trois ans. Il y eut d’abord Étienne Robert (probablement Rocbert), puis Joseph Poupart dit Lafleur, soldat dans la compagnie Chambly du régiment de Carignan. Jacques Biron, pour sa part, venait d’épouser Marie Heurtebise

. Il ne faut pas confondre cette rue Saint-Louis avec celle qui porte le même toponyme, plus à l’est dans le Vieux-Montréal, au nord de la rue Notre-Dame.

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(Hurtubise) au moment d’acquérir l’emplacement, en . En cette même année apparaîtra un quatrième concessionnaire, du nom de Jacques Langlois. Le coin sud-ouest des rues Saint-Paul et Saint-Pierre a d’abord appar- tenu à Jean-Baptiste Céloron, sieur de Blainville, originaire de la région parisienne et capitaine de marine. C’est le  décembre  qu’il devint ociellement concessionnaire de l’emplacement. La veille, sa femme, Hélène Picoté de Belestre, avait donné naissance à Pierre-Joseph, leur fils aîné. Les Céloron occupaient-ils déjà les lieux en ce  décembre? Di - cile à dire. Toujours est-il que Pierre-Joseph y passa certainement sa plus tendre enfance, avant de s’illustrer dans la carrière militaire. Devenu adulte, il se distinguera aux avant-postes de la colonie, en commandant successivement les troupes à Michillimakinac, à Détroit, à Niagara et de nouveau à Détroit. En , il prenait possession de la vallée de l’Ohio, au nom du roi de France. Le journal de cette expédition a été publié à Paris entre  et . Plusieurs autres ouvrages, notamment aux États- Unis, ont relaté ses exploits. En , Pierre-Joseph Céloron de Blainville fut fait chevalier de Saint-Louis. Revenu dans sa ville natale, il y décéda en avril . Il aura alors évité de justesse la déception de voir s’écrouler l’empire français qu’il avait contribué à construire en terre d’Amérique. Entretemps, l’emplacement de la rue Saint-Paul avait été subdivisé en deux lots égaux de trente-neuf pieds : la demie ouest alla au sieur Pierre Boutin, alors que Michel Baugy hérita de celle qui était située sur le coin. Que trouve-t-on de nos jours en tant qu’occupation sur les concessions qui ont appartenu en premier lieu à Pierre Prud’homme, à Denis Étienne de Clairin et à Jean-Baptiste Céloron de Blainville ? Après l’élimination du mur d’enceinte, les lots regagnent, en bonne partie du moins, l’espace perdu en profondeur. La plupart des constructions érigées par la suite s’ajustent en conséquence et plusieurs d’entre elles se rendent jusqu’à la place D’Youville. À l’angle des rues McGill et Saint-Paul, se dresse un magnifique édifice de dix étages qui a été inauguré en . Même si les colonnes s’éloignent de l’architecture classique de la Grèce antique, elles n’en donnent pas moins un cachet esthétique remarquable à l’ensemble du bâtiment. La compagnie du Grand Tronc, l’ancêtre du Canadien National, en est la propriétaire. Elle y installe alors sa filiale, la Canadian Express, une société spécialisée dans les mandats bancaires et les chèques de voyage:

une sorte de pendant canadien, dans le temps, de l’American Express.

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

À partir de l’an , le bâtiment connaîtra une transformation réussie qui en fera l’hôtel Saint-Paul. On se rappelle que le sieur Prud’homme avait obtenu une largeur importante de terrain en front de la rue Saint-Paul. L’immeuble contigu à l’établissement hôtelier, le Charles Richard Boxer Building, de même qu’un espace de stationnement et une partie du  - occupent donc aussi sa concession. Les deux édifices se rendent, eux aussi, jusqu’à la place D’Youville. Harline Kimber, l’épouse du capitaine Boxer de la marine anglaise, était déjà propriétaire de l’emplacement depuis douze ans, lorsqu’elle fit construire le  - , rue Saint-Paul et le , place D’Youville, en . Quand elle décédera en , elle aura été propriétaire du site pendant cinquante-six ans et sa succession le conservera encore durant dix-sept ans. L’autre édifice ( - , rue Saint-Paul et - , place D’Youville) est un peu plus ancien. Érigé en , il possède la même désignation cadastrale que le stationnement à l’ouest, ce qui représente un lot de cent vingt et un pieds de largeur dont environ cinquante-deux sur la conces- sion du sieur Prud’homme et soixante-neuf sur celle du sieur de Clairin. Le - , rue Saint-Paul est le plus vieil édifice entre les rues McGill et Saint-Pierre. Il date de  (circa) et n’occupe en profondeur que la partie de terrain qui s’arrêtait autrefois aux fortifications. Sur sa largeur, il se trouve à couvrir l’extrémité est de la concession de Denis Étienne, sieur de Clairin. À l’arrière, un bâtiment est venu s’y appuyer, en . Une porte cochère permet de communiquer de la rue Saint-Paul à un jardin intérieur, puis de se rendre jusqu’à la place D’Youville. Les deux immeubles restant sur la rue Saint-Paul, avant d’atteindre la rue Saint-Pierre, se trouvent, en façade du moins, sur la concession accordée en premier lieu à Jean-Baptiste Céloron sieur de Blainville. Le plus à l’ouest, qui intègre en fait les vestiges des deux maisons magasins Paschal-Persillier-Lachapelle pour se rendre jusqu’à la place D’Youville, occupe en largeur un peu plus que le demi-lot que le sieur Pierre Boutin avait acquis des Céloron de Blainville, en . Le bâtiment à l’angle des rues Saint-Paul et Saint-Pierre se trouve, quant à lui, sur la plus grande partie de l’autre demi-lot possédé jadis par le sieur Michel Baugy. Des boutiques chic, dont Le Monde selon Pepin, encadrent une auberge située au  de la rue Saint-Pierre… Et c’est ici que se termine le secteur numéro de l’ouvrage.

   

Borné par la rue Saint-Pierre, la ruelle des Fortifications, la rue Saint-François-Xavier et la place D’Youville

  

Dans l’histoire foncière du Vieux-Montréal, l’incendie de  représente un repère important en ce qui a trait à l’occupation du territoire au   e siècle et cela même si, somme toute, l’incendie ne concernait que la partie basse de la ville. Le secteur numéro ainsi que les deux prochains qui suivront ont été durement touchés. Le moment du sinistre qui a grandement a ecté la population se situe à mi-chemin entre le début d’un développement intense et la conquête anglaise. Les rapports sur l’occupation du sol et la description des dommages subis demeurent des plus pertinents : les noms des proprié- taires, les dimensions des bâtiments, leurs fonctions (car il ne s’agit pas toujours d’une résidence), les matériaux utilisés, le nombre d’étages de même que le nombre de cheminées pour chaque unité détruite ont été compilés dans les jours qui ont suivi le drame. Avant de continuer notre parcours, il peut paraître intéressant de faire le récit de la conflagration, sur la base d’un article paru dans e Cana- dian Antiquarian and Numismatic Journal, en avril  .



L’incendie figure parmi les grandes calamités de l’humanité qui peuvent frapper une population. Qu’on pense aux grands incendies de Londres en  ou de Chicago en  . Chez nous aussi, on a connu des sinistres importants, notamment à Trois-Rivières, à Terrebonne et plus récem- ment à Rimouski, en . Mais, du temps de la Nouvelle-France, celui qui est survenu à Montréal le  juin  demeure sans doute le plus dévastateur que la ville ait subi à cette époque. L’historien Faillon l’a bien décrit dans son ouvrage sur Jeanne Mance et les hospitalières, en s’attachant cependant davantage à ses héroïnes. Mais le froid récit des archives du palais de justice, relaté par e Cana- dian Antiquarian and Numismatic Journal, fait mieux comprendre l’ampleur de la catastrophe au sein de la population montréalaise. Le document signale que, sauf en ce qui a trait à l’ouvrage de Faillon, les

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pièces sont inédites et « pour cela devraient être utiles aux archéologues et aux historiens ». Il est fort probable d’ailleurs que les descriptions des maisons avec leurs dimensions faciliteraient des fouilles. À l’intérieur du Journal, on doit d’abord signaler une carte datée du  juillet  montrant une partie de la ville de Montréal que Chaussegros de Léry avait préparée en vue d’un redressement de la rue Saint-Paul, à l’ouest de la rue Saint-Sulpice. Mais l’ingénieur, ayant pris connaissance de ce qui venait d’arriver, teinta en jaune la partie dévastée, ce qui permet de constater l’ampleur des dégâts. Puis, sur une liste, on dénombre cent vingt-six maisons ou bâtiments détruits en totalité ou en partie. En fait, l’énumération n’est pas complète puisque, dans une lettre du  juin  , le gouverneur Ramesay parle de cent trente-huit maisons détruites sans compter les magasins et autres bâtiments. Cette liste n’en demeure pas moins un document d’un grand intérêt puisqu’elle fournit le nom du propriétaire et une brève description de chaque maison incendiée. Tout en rapportant la très grande majorité des cas signalés par le Journal, le présent ouvrage comporte l’avantage de montrer les emplacements des bâtiments détruits. Il est alors possible d’établir le rapport entre le premier concessionnaire, le propriétaire au moment de l’incendie et l’oc- cupation en ce   e siècle. Bien entendu, la catastrophe a ému toute la Nouvelle-France et les autorités n’ont pas tardé à réagir. Le numéro déjà cité de e Canadian Antiquarian and Numismatic Journal fournit des copies des proclama- tions et des avis qui ont été promulgués à cette occasion. Peut-on imaginer le désarroi et la détresse des habitants ? Car, sans compter la perte totale de l’hôpital et de ses dépendances, de même que de nombreux autres bâtiments publics, chacun est atteint au plus profond de lui-même. Ceux qui ont conservé leur maison intacte ont un frère, une sœur, une fille ou un ami très proche qui a tout perdu dans l’héca- tombe. Parfois, c’est toute « la parenté » qui a écopé. Heureusement, on ne déplore aucun décès. Mais tous et chacun sont vraiment meurtris et écrasés par les événements. C’est la basse-ville qui sou rit et, comme le mentionne Charlevoix dans son journal historique, la basse-ville comprenait alors « l’Hôtel- Dieu, les magasins du roi » et c’était « aussi le quartier de presque tous les marchands ». Ce qui a sans doute causé une grave pénurie. Si Faillon ne s’étend pas trop sur le drame des habitants, le Journal rapporte que l’ampleur du désastre fut vite connue à Québec et que

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monseigneur de Saint-Vallier, le gouverneur Vaudreuil et l’intendant Bégon s’empressèrent de monter à Montréal. L’évêque de la Nouvelle- France adressa une lettre pastorale à toute la colonie, enjoignant les fidèles « à soulager par leurs aumônes ceux de leurs frères qui sou raient du manque des choses les plus indispensables. » À Montréal même, François-Marie Bouat, alors conseiller du roi et lieutenant-général de la ville, dressa dès le lendemain du drame un procès-verbal de la visite des maisons incendiées. Le  juin, il émit une ordonnance concernant les actes de pillage. Une autre semblable fut promulguée par l’intendant Bégon. Celui-ci devait émettre trois autres ordonnances concernant les moyens à prendre pour éviter qu’une telle catastrophe se répète, comme l’organisation pour combattre les incen- dies et l’établissement d’un règlement de construction définissant les matériaux à employer. Si l’historien de Jeanne-Mance demeure peu loquace sur le sort des habitants, il fournit par contre un récit détaillé de l’origine de l’incendie et de son déroulement.

En , la pluie n’ayant pas permis de faire la procession le  juin, jour de la Fête-Dieu, les révérendes Sœurs Hospitalières de Montréal voulurent se dédommager le jour de l’octave, le  du même mois, et firent dans leur église une chapelle ardente accompagnée de tout l’appareil qu’elles purent imaginer. Au moment où la procession sortait de leur église et avant que le Saint- Sacrement fut rentré dans celle de la paroisse, un des arquebusiers, au lieu de tirer en l’air, tourna par mégarde son fusil vers l’église (celle de l’hôpital, au coin des rues Saint-Paul et Saint-Sulpice) et porta le feu sur la couverture qui fut bientôt toute embrasée. L’incendie se communiqua avec tant de vigueur, que plusieurs hommes zélés et adroits, s’étant mis en devoir de l’éteindre, furent contraints de se retirer. On sonna aussitôt le tocsin. Un grand nombre de particuliers accou- rurent pour essayer d’éteindre le feu ; tous les moyens furent inutiles. De l’église (de l’Hôtel-Dieu), qui était assez élevée, la flamme gagna bientôt le bâtiment des malades, et enfin le monastère des religieuses. Ces édifices étant couverts de bardeaux de cèdre, d’ailleurs la chaleur étant excessive, et le vent considérable, toute la toiture s’enflamma comme si s’eut été de la paille. Enfin le feu prit aux maisons voisines et alors un grand nombre de ceux qui étaient accourus pour secourir les religieuses s’empressèrent d’aller sauver leurs propres maisons. Malgré leur diligence à transporter de l’eau, et toutes les autres précautions qu’ils purent prendre, l’incendie se commu-

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niqua à la ménagerie de l’Hôtel-Dieu, située de l’autre côté de la rue Saint-Paul. Dans cette extrémité, les Hospitalières se hâtèrent de dégarnir l’autel et le reposoir et de mettre en sûreté les ornements de la sacristie. Elles les sauvè- rent en e et, ainsi qu’une petite partie du linge d’église ; mais tout celui qui était à blanchir, et qui se trouvait renfermé dans un co re-fort au second étage, fut consumé avec la maison. Les désirs empressés qu’eurent ces bonnes hospitalières d’enlever tous les objets qui étaient dans l’église, fut cause qu’elles tardèrent trop longtemps de transporter le tabernacle, où reposait le Saint-Sacrement, en sorte qu’à la fin elles furent forcées de prier quatre laïques qui étaient là de le prendre entre leurs mains et de le porter au bord de la rivière. Le feu faisait à chaque instant de nouveaux progrès, et bientôt il eut gagné toute la basse ville, quelque e ort qu’on fit pour l’arrêter. » (Annale des Hospitalières de V. M. par la sœur Morin, citées par Faillon, p.  à ). « Enfin l’incendie s’arrêta à la maison de Mme de Ladécouverte… (p. ). Les religieuses de l’Hôtel-Dieu, voyant leur maison… en flamme, étaient dans la consternation. Les plus courageuses… transportaient tout ce qu’elles pouvaient enlever de meubles et autres e ets… Il restait fort peu d’hommes qui leur aidassent à faire ce transport. (On comprend pourquoi !). D’ailleurs, comme le feu avait pris à l’Hôtel-Dieu par les toits, personne de ceux qui étaient là n’osait y monter pour l’éteindre. Quelques religieux Récollets… accoururent au secours des hospitalières… mais tout ce qu’on put trans- porter hors des bâtiments, comme meubles, lits, linge, fut entièrement consumé sur place, tant l’incendie était violent… En moins de trois heures, tous leurs bâtiments qui avaient plus de  pieds de longueur, furent réduits en cendre ; leur cloche qui pesait  livres, fut fondue par le feu, ainsi que celle de leur observance… Il ne resta de leur monastère que le premier étage, avec deux cellules au second… le reste fut entièrement consumé.

Les hospitalières, au nombre de quarante-neuf, logèrent en grande partie chez les sœurs de la Congrégation, quelques-unes allèrent à la ferme Saint-Joseph et, finalement, elles se rendirent à « l’hôpital des Frères Charron où elles demeurèrent jusqu’en  . » (Faillon, ibid.,  à ).

  

Contrairement au secteur précédent, c’est à partir de son extrémité sud que nous entreprenons le parcours du secteur numéro , pour aboutir

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

par étapes au site des anciennes fortifications nord de la ville. Ici, la rue Saint-Paul poursuit sa course à même la commune et les lots qui la bordent tirent leur origine de celle-ci. Nous sommes dans l’un des secteurs les plus complexes pour la compréhension de l’organisation du territoire. Toutefois, l’analyse attentive des documents anciens permet de s’y retrouver et de bien repérer les concessions originales et les lots qui en sont dérivés. On a vu de quelle façon la commune a été créée et comment les terres furent distribuées par la suite, à partir de sa limite nord. Si plusieurs concessions sont concernées dans l’espace compris entre les rues Saint- Pierre et Saint-François-Xavier, c’est celle du sieur Robert le Cavalier, accordée par Maisonneuve en  , qui domine par la superficie qu’elle couvre. Même si le terrier l’orthographie ainsi, il s’agit en fait de Robert Cavelier dit Deslauriers. Venu de Cherbourg en Normandie, celui-ci épousera Adriane Duvivier, un mois après avoir obtenu son lot. On ne doit pas confondre ce concessionnaire avec le célèbre explorateur Robert Cavelier de La Salle, qui n’arrivera en Nouvelle-France qu’une quinzaine d’années plus tard. Au départ, la concession mesurait deux arpents de largeur sur vingt de profondeur et dépassait largement vers le nord le site des futures forti- fications. C’est à même l’extrémité sud de cette propriété que le second cimetière de Ville-Marie fut installé, un peu avant . De deux arpents de largeur sur un demi de profondeur, il couvrait un espace compris entre la rue Saint-Pierre et un point situé un peu à l’est de la rue Saint-Nicolas actuelle. Il faut dire que le premier lieu de sépulture sur l’extrémité de la pointe à Callière s’était révélé un choix désastreux. En e et, il subissait chaque année les inconvénients de la crue printanière. Le deuxième site, celui qui nous intéresse ici, connut cependant une existence encore plus brève et on s’orienta rapidement vers l’emplacement qu’occupe en bonne partie la basilique actuelle, sur la rue Notre-Dame. La description des emplacements, la compilation des données et leur juxtaposition sur le cadastre moderne démontrent que la commune formait bien une lisière de terrain d’un arpent ou cent quatre-vingt-douze pieds de largeur. Pourtant, deux textes dans le terrier publié en  par la Société historique de Montréal viennent infirmer cette assertion, du moins dans la partie qui longe le terrain du nouveau cimetière. Le premier texte se retrouve à la page  de la transcription dudit terrier et porte sur le lot  A. On y spécifie que ce lot d’un demi-arpent

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de profondeur ( pieds) «fait partie de l’ancienne commune de Montréal abandonné par les seigneurs a la fabrique de Montréal, et servoit de cimetière en  , puis laditte fabrique du consentement des seigneurs l’a vendu a di erens particuliers comme il suit ». Or, les transactions qui ont conduit plus tard à la liquidation prouvent que le cimetière ne se trouvait pas à l’intérieur de l’arpent de largeur que mesurait la commune, mais qu’il la bornait plutôt sur sa limite nord. Le second texte se rapporte à la description de la concession du sieur Robert Cavelier que l’on localise comme suit dans le traitement des lots  ,  et , à la page  du livre terrier déjà cité : « […] fait partie de la terre de arp. sur  concédée à robert le cavalier le  bre  . chargée pour tout cens de d. par arpent. laquelle commançoit sur le bord de la commune a  perches loing du bord de la petite rivière. » Or, quinze perches ce n’est pas un arpent, mais bien un arpent et demi et ce serait alors la largeur de la commune qui était bornée, au sud, par «la petite rivière ». Pourtant, en  , Maisonneuve n’avait certainement pas prévu d’élargir la commune, en face de la concession du sieur Cavelier. Comment concilier les deux textes cités plus haut avec le fait que la commune se décrit, lors de sa création, comme une lisière de terrain d’une largeur constante d’un arpent, sur toute sa longueur? Il est plutôt probable que les seigneurs aient retiré au sieur Cavelier, une bande d’un demi-arpent pour y installer le nouveau cimetière. C’est alors que la transcription rédigée plus tard dans le second terrier aurait placé la concession à «  perches loing de la petite rivière » et que l’espace du cimetière devenu domaine public aurait été considéré comme faisant partie de la commune, avant son morcellement en faveur de particuliers.

    

On a vu que jusqu’en  , c’est-à-dire jusqu’à ce que monsieur de Casson prenne les choses en main, les terres étaient accordées sans tenir compte de la nécessité d’aménager un réseau urbain de communications. Lorsque la possibilité le permettait, c’était une rivière, petite ou grande, qui limi- tait une extrémité de la concession. Au moment de la distribution, la rue Saint-Paul n’était pas encore ouverte et les axes nord-sud étaient tout simplement inexistants. C’est donc à même les concessions originales que le réseau prendra forme. Cette perte de terrain devait quand même

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consoler les propriétaires qui pouvaient ainsi créer des emplacements en front des nouvelles rues. On perça en premier les rues Saint-Pierre, Saint- Paul et Saint-François-Xavier. Lorsque de Casson produisit son projet de rues à travers la ville, Robert Cavelier et son voisin à l’ouest, Pierre Gadois, durent sacrifier chacun une lisière de près de treize pieds de largeur pour l’ouverture de la rue Saint-Pierre. Plus tard, au   e siècle, s’ajoutèrent dans le présent secteur la rue du Saint-Sacrement ainsi que d’autres artères à l’intérieur même du périmètre, lors du morcellement de la concession. Chose étonnante, contrairement à la rue Saint-Pierre et à de nom- breuses rues nord-sud du Vieux-Montréal, la rue Saint-Nicolas présente une direction oblique par rapport aux lignes latérales des concessions. L’explication vient du fait qu’elle a été créée par l’élargissement d’un sentier devenu public, qui conduisait au cimetière, sans avoir à passer par la commune.

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Parallèlement au morcellement de la concession du sieur Cavelier, les seigneurs ont disposé de la commune d’une part et la Fabrique, du cimetière d’autre part, par la vente d’emplacements à des particuliers. Un peu avant , les seigneurs concédèrent un carré de cent quatre- vingt-douze pieds de côté au sieur Jean Lehoux dit Descaris (Décarie). Celui-ci devra cependant laisser la rue Saint-Paul traverser sa concession et sacrifier une largeur de vingt-six pieds pour la rue Saint-Pierre. Ces amputations lui laissèrent deux terrains ayant chacun cent cinquante- neuf pieds de front de part et d’autre de la rue Saint-Paul. La partie nord avait quarante-trois pieds de profondeur et se trouvait, bien entendu, bornée à l’arrière par la Fabrique ou, si l’on veut, par le cimetière. Quant à la partie sud, si au départ elle se rendait jusqu’à la petite rivière, une section a dû être sacrifiée pour la construction des fortifications. Avant de s’établir à Montréal et peu de temps après son arrivée en Nouvelle-France, le sieur Décarie avait épousé à Québec, en  , Michelle Artus. Au décès de leur père, les trois fils Décarie se partagèrent l’héritage en trois parties égales de façon à former des emplacements de cinquante-trois pieds de largeur, de chaque côté de la rue Saint-Paul. Paul Décarie se réserva la partie ouest sur la rue Saint-Pierre, Michel

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hérita du centre et Louis se contenta de la partie est dont la section sur le côté nord de Saint-Paul lui avait d’ailleurs déjà été accordée du vivant de son père, en . Cette section sera elle-même subdivisée par après, en deux parties égales de vingt-six pieds et demi de largeur chacune, par quarante-trois de profondeur, la plus à l’ouest en faveur de François Décarie, le fils de Louis, et l’autre allant au sieur Noël Toupin, en  . Quant à elle, la Fabrique consentit au sieur Jean-Baptiste Migeon de Bransac un lot de quatre-vingt-seize pieds en front de la rue Saint-Pierre, par cent quinze pieds de profondeur. C’était en  et, à ce moment-là, le sieur de Bransac était déjà propriétaire d’un terrain juste au nord, acquis du sieur Cavelier, un an auparavant. Cette première acquisition, qui mesurait deux cent treize pieds le long de la rue Saint-Pierre, se rendait jusqu’à la future rue du Saint-Sacrement. Migeon de Bransac fut un personnage important dans la colonie, où il exerça les fonctions à la fois de lieutenant général, de procureur fiscal et de juge. L’ensemble de sa propriété se trouvait borné au nord par le reste de la terre du sieur Cavelier et, au sud, par le lot du sieur Lehoux Décarie. Tant que la commune fut du domaine public, la concession du sieur Cavelier, vouée jusque-là à l’agriculture, n’était pas considérée comme enclavée. De même, la nouvelle concession du sieur Migeon, obtenue de la Fabrique, ne connaissait pas de problème d’enclavement puisqu’elle était bornée en front par la rue Saint-Pierre. Il n’en allait pas de même pour les autres lots de l’ancien cimetière que ladite Fabrique désirait vendre plus à l’est. C’est alors que les nouveaux acquéreurs obtinrent, en plus de leurs emplacements, ce qu’on appela au terrier « la devanture », c’est-à-dire l’espace résiduel entre leurs lots et la rue Saint-Paul. En ce qui concerne le reste de la terre de Cavelier, comme elle n’était plus du domaine rural, mais profitait plutôt du développement urbain, l’ouver- ture des rues du Saint-Sacrement et Saint-Nicolas régla automatiquement le problème d’accès. Mais avant d’aller plus loin avec les emplacements situés du côté nord de la rue Saint-Paul, il est préférable de continuer l’étude avec les lots qui ont front sur le côté sud de la rue, d’autant plus qu’en se dirigeant vers l’est les premiers concessionnaires ne sont plus impliqués de part et d’autre de la rue Saint-Paul, comme le fut Jean Lehoux dit Décarie.

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Sur le côté sud de la rue Saint-Paul, entre la concession de Jean Lehoux dit Décarie et la rue Saint-Nicolas, quatre autres emplacements furent accordés au   e siècle. Le premier alla à Philippe Carion, sieur Dufrenoy, lieutenant de garnison. Mesurant alors quarante pieds, il sera élargi à cinquante-trois pieds à partir de  , à même la propriété de Louis Décarie, en faveur du sieur Pierre You de la Découverte. C’est à cet endroit que l’incendie dévastateur, venu de l’est, s’est arrêté en , soit à deux cents pieds avant d’atteindre la rue Saint-Pierre. La maison de la veuve de Pierre You fut épargnée. Mais, malheureusement, tous les bâti- ments au sud de la rue Saint-Paul furent réduits en cendres jusqu’à la rue Saint-Gabriel. C’est sans compter que ceux du côté nord de la grande artère, ainsi que plusieurs autres encore qui avaient front sur les rues transversales, ont aussi subi le même sort. Vers , un autre incendie avait causé des pertes énormes, alors que les maisons étaient majoritairement en bois. À cette occasion, le gouverneur de Callière rendit la construction de bâtiments en pierre obligatoire, tout en gardant évidemment telles quelles les constructions en bois existantes. C’est sans doute pour cette raison que, lors de l’incendie de , un grand nombre de maisons de pierre n’ont pu résister à l’élément destructeur, beau- coup de maisons en bois ont été totalement rasées par les flammes. Après la concession accordée au sieur Dufrenoy, se succèdent celle de Pierre Boucher de Boucherville (), qui mesure quarante-trois pieds, puis celle de Sidrac Dugué (Duguay) sieur de Boisbriant (), pour une largeur de quarante-huit pieds et, enfin, celle de Claude Raimbault (), avec cinquante-trois pieds de front sur Saint-Paul, mais dont une partie importante s’est retrouvée plus tard dans une rue Saint-Nicolas élargie. Ce Claude Raimbault était le père de Pierre Raimbault, conseiller et procureur du roi au siège et juridiction de Montréal et, en même temps, notaire royal. Ce dernier contribua notamment à la confection du pre- mier terrier de l’île de Montréal. En , la concession du sieur Boucher appartenait à Pierre Gagnier (Gagné), devenu le voisin de madame You de la Découverte, deux ans auparavant. Construite en bois, sa demeure avait un étage et deux chemi- nées. Elle mesurait vingt-trois pieds et demi en front de la rue Saint-Paul sur cinquante-trois de profondeur. Ce fut une perte totale.

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Le sieur Duguay de Boisbriant, qui avait épousé Marie Moyen en , était capitaine et également seigneur de Sainte- érèse. Plus tard, son emplacement de la rue Saint-Paul fut possédé, selon le terrier déjà cité, par « le sieur René de Couagne, puis Mr. De Budemont comme ayant épousé la veuve de Couagne ». En fait, Marie Godé avait eu comme pre- mier époux Charles de Couagne et c’est elle qui se remariera avec le sieur Pierre Derivon de Budemont, en  . Quant à son fils René, c’est ailleurs qu’il a subi la perte de sa maison et il ne décédera qu’en . Au moment de la catastrophe, madame de Budemont possédait plusieurs bâtiments hérités de son premier époux. Comme le Journal n’indique pas le site des édifices détruits, nous en reproduisons la description, tout en présumant que la plupart devaient se situer sur le grand lopin de terre acquis autrefois, à même l’ancien cimetière et la terre du sieur Cavelier.

- Une maison en pierre d’un étage avec deux cheminées, mesurant quarante-huit pieds en front par vingt-sept de profondeur .

- Un fournil en pièces sur pièces de vingt et un pieds par vingt et un pieds avec une cheminée.

- Une maison également en pièces sur pièces de deux étages avec deux cheminées, mesurant vingt-quatre pieds et demi de largeur.

- Une autre maison aussi en pièces sur pièces de deux étages avec deux cheminées, de vingt-deux pieds de front sur vingt-quatre pieds et demi de profondeur.

- Un bâtiment en bois d’un étage avec deux cheminées de treize pieds sur quarante-deux pieds et demi.

D’après le Journal, madame de Budemont aurait aussi perdu une grande maison en pierre d’un étage avec quatre cheminées. Si Pierre Raimbault vit brûler plusieurs de ses bâtiments dans le grand incendie, il n’était cependant pas propriétaire du lot qui avait été concédé à son père. En eet, en , l’emplacement avait déjà été scindé en deux parties égales de vingt-six pieds et demi chacune par le sieur de Couagne, le côté ouest appartenant à la veuve de Jean Cuillerier et le coin de Saint-Nicolas

. Il est probable que ce soit la maison sise sur l’ancienne concession du sieur de Bois- briant qui avait exactement cette largeur de quarante-huit pieds ; les dimensions des autres bâtiments ne justifiant pas leur présence sur un terrain aussi large en front de la rue Saint-Paul, à moins de s’agir d’une construction secondaire située à l’arrière. D’ailleurs, le fournil pouvait fort bien être à cet endroit.

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à l’aubergiste Raphaël Beauvais. Il est peu probable que ce fut à cet endroit que celui-ci tenait son établissement, lors du sinistre. Le bâtiment en bois de deux étages du sieur Beauvais avait deux cheminées et mesurait vingt et un pieds sur Saint-Paul et trente-deux pieds le long de Saint-Nicolas. Quelques années plus tard, il construira un hôtel sur les ruines d’un autre emplacement situé sur le coin sud-ouest de la place Royale et de la rue Saint-Paul. En , sept bâtiments et une aire de stationnement occupent les anciennes concessions qui étaient situées au sud de la rue Saint-Paul, entre les rues Saint-Pierre et Saint-Nicolas. À peu de chose près, les deux premières constructions, de même que les deux autres qui viennent s’y appuyer à l’arrière, ainsi que l’aire de stationnement qui suit vers l’est occupent les lots que possédaient les trois frères Décarie, à la fin du   e siècle, sauf la bande de terrain cédée par Louis au sieur de la Découverte, en  . C’est l’aubergiste François Benoît qui fera construire, en , l’im- meuble qui fait le coin des rues Saint-Pierre et Saint-Paul. Mais rien n’indique que le bâtiment a pu servir d’hôtel. Il s’agissait plutôt d’une maison magasin qui restera dans la famille durant plus de cinquante ans. Selon les plans de Pierre-Louis Morin, nous sommes, par transposition, exactement à l’endroit où Jean Lehoux dit Descaris avait construit la maison familiale, en . Dans le bâtiment que l’aubergiste Benoît a fait ériger, la maison Via le monde inc. du cinéaste Daniel Bertolino occupe le haut (n ), alors qu’au rez-de-chaussée on retrouve le restaurant Les Pyrénées et le marché La Villette. Enfin, au , rue Saint-Pierre, le même édifice abrite l’agence maritime Navitrans. Quant au bâtiment suivant ( ), il date de . Malheureusement, il ne paie pas de mine et il gagnerait à être restauré. Nous sommes sur le terrain que possédait Michel Décarie, alors que le stationnement voisin occupe le résidu demeuré aux mains de son frère Louis, après la cession de  . C’est un bel édifice qui occupe la partie sud de l’emplacement que le sieur Paul Décarie avait reçu en héritage de son père. Situé sur le coin de la rue Saint-Pierre et de la place D’Youville, il porte le nom du marchand qui l’a fait construire en  . Laurent Chaput était un importateur en épicerie et en vins. Plus tard, le bâtiment servira longtemps à la réfrigé- ration, avant de devenir un immeuble à bureaux, à partir de . Au  de la place D’Youville loge la galerie d’art Nicolin et Gublin.

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Le  et le  de la rue Saint-Paul occupent tout l’emplacement dont jouissait madame de la Découverte, au moment de l’incendie de  . Construits au début du  e siècle, les deux bâtiments se rendent jusqu’à la place D’Youville ( et ). L’espace restant pour se rendre à la rue Saint-Nicolas ne supporte qu’un seul édifice en pierre et brique de six étages. Il a longtemps servi au commerce de son propriétaire initial, Henry Herbert Lyman, un gros- siste en produits pharmaceutiques, avant de devenir un immeuble à bureaux. Le bâtiment couvre les lots des sieurs Boucher de Boucherville et Duguay de Boisbriant ainsi qu’une partie de celui du sieur Raimbault, le reste se trouvant dans l’emprise de la rue Saint-Nicolas.

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La première concession du côté sud de la rue Saint-Paul, en partant de la rue Saint-Nicolas, a été accordée au sieur François-Marie Perrot, vers  . Nommé gouverneur de Montréal trois ans auparavant par les sulpi- ciens, ce capitaine du régiment d’Auvergne maria Madeleine Laguide, avant de s’embarquer pour la Nouvelle-France en , en compagnie de sa nouvelle épouse et de l’oncle de celle-ci, l’intendant Talon. Mais il n’y a vraiment pas lieu pour Montréal de s’enorgueillir d’avoir eu François-Marie Perrot comme deuxième gouverneur. On est en droit de se demander comment les sulpiciens de la métropole ont bien pu choisir un tel personnage pour remplacer le mystique Paul Chomedey de Maisonneuve. Deux ans après son arrivée, Perrot s’était déjà fait concéder des empla- cements de choix aussi bien au cœur de la ville qu’à l’extérieur. Il savait combien l’île du Saint-Laurent située à l’embouchure de la rivière des Outaouais, et qui porte son nom, constituait un site stratégique idéal, pour mener à bonnes fins ses intentions de pratiques illicites du commerce des fourrures et d’eau-de-vie. Et l’île lui fut accordée, elle aussi, dès  . Perrot contrôla alors tous les déplacements sur le grand réseau de navi- gation. C’est ainsi qu’il put satisfaire ses ambitions, faciliter son trafic illégal et exercer sa tyrannie autant envers les autochtones qu’à l’endroit des coureurs des bois. Il garda son poste de gouverneur de Montréal durant quatorze ans. Mais ce ne fut pas de tout repos et il ne fut pas toujours présent. En fonction depuis seulement quatre ans, il avait

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

accompli su samment de méfaits pour que Frontenac le fasse arrêter, l’emprisonne et le traduise en justice devant le Conseil supérieur. Renvoyé en France, le roi l’enferma trois mois à la Bastille. Mais, aussi étrange que cela puisse paraître, aussitôt libéré, il réintégra son poste de gouverneur qu’il garda jusqu’en  , sans que les sulpiciens ne s’en formalisent. Cette année-là, il fut nommé gouverneur en Acadie. Conti- nuant toujours ses malversations, il fut destitué en , mais demeura quand même à Port-Royal, en tant que négociant. Après avoir été fait prisonnier par Phips, il put gagner la Martinique où il fut assassiné par des forbans, en  . Probablement que ses activités à caractère pour le moins douteux l’exposaient à connaître un tel sort. Ce trafiquant était-il déjà considéré comme décédé en  ? En tout cas, le terrier indique que c’est cette année-là que la veuve de Perrot aliéna l’emplacement de son mari, sur la rue Saint-Paul. Sans doute qu’après sa destitution en Acadie il ne donna plus signe de vie à son épouse, trop préoccupé qu’il était par ses activités clandestines. À la simple lecture du terrier, il faut reconnaître que le déplacement des premières concessions sur le côté sud de la rue Saint-Paul entre les rues Saint-Nicolas et Saint-François-Xavier s’avère plutôt di cile à réaliser. Mais, même si c’est sous toute réserve, l’auteur croit avoir bien établi la correspondance entre les premières occupations et la réalité actuelle. La rue Saint-Nicolas n’existait pas encore lorsque le gouverneur Perrot obtint sa concession d’une largeur de cent vingt-trois pieds en front de la rue Saint-Paul. C’est le sieur Louis Le Comte Dupré qui l’acheta de madame Perrot, au nom du sieur Charles Aubert de La Chesnaye. Ce dernier en vendra vingt-neuf pieds en , au sieur Jean-Baptiste Nolan, pour ne garder que le côté ouest, dont une partie servira pour l’ouverture de la demie est de la rue Saint-Nicolas. Suit, sur Saint-Paul, un terrain de trente-sept pieds de largeur, acquis conjointement en  , par les sieurs de Tonty, baron de Paludy, et Pierre Picoté de Belestre. Puis on retrouve le lot du sieur Simon Guillory qui mesurait soixante-quatre pieds. Déjà en , le sieur Claude Charron possédait l’emplacement au coin de la rue Saint-François-Xavier. Ce terrain n’avait que vingt et un pieds sur Saint-Paul et quarante-trois le long de la rue transversale. Juste au sud, le sieur Jacques Picot dit Labrie avait obtenu un lot carré de vingt et un pieds de côté, un an auparavant. Derrière les emplacements de la rue Saint-Paul, plusieurs autres terrains furent concédés à l’époque, à des particuliers, jusqu’à la petite

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rivière. On y accédait par de petites rues ou ruelles, aujourd’hui dispa- rues. On peut supposer que tout l’îlot a été détruit en  . D’ouest en est sur Saint-Paul, on dénombre, chez les sinistrés, la maison en bois d’un étage du sieur René de Couagne, l’époux de Louise Pothier. Carrée, elle mesurait vingt et un pieds de côté et avait deux cheminées. Toujours sur l’ancienne concession du gouverneur, vient ensuite la maison d’un étage du sieur Joseph Deneau dit Destaillis, qui occupait presque la pleine largeur du lot, avec une profondeur de vingt-deux pieds. Le malheu- reux perdit en même temps sa boulangerie située à l’arrière. Pour madame de Tonty (Marie-Anne Lamarque), qui possédait toujours la maison de son mari, le premier concessionnaire du lot, les pertes furent terribles :

- une maison en pierre de deux étages avec une cheminée, de trente pieds de façade sur vingt-cinq pieds et demi de profondeur ;

- une maison en bois d’un étage avec une cheminée, qui avait vingt et un pieds de front sur quarante-deux de profondeur ;

- une autre maison en bois carré de vingt et un pieds de côté avec une cheminée ;

- un bâtiment en bois avec une cheminée, mesurant vingt et un pieds sur vingt-cinq et demi.

À peu près vis-à-vis du terrain de madame de Tonty, en gagnant la petite rivière, le taillandier Jacques Campeau qui avait épousé Catherine Catin en , mais qui était devenu veuf depuis, perdit une maison en pierre de deux étages avec deux cheminées qui mesurait trente-six pieds de front sur trente-deux de profondeur. Sans doute très découragé, il partira aussitôt pour Détroit où il mourut trente ans plus tard. La veuve Mailhot, qui était la voisine de madame de Tonty, vivait sur l’ancienne concession du sieur Guillory. Elle vit brûler sa résidence en bois d’un étage, avec deux cheminées. La maison mesurait quarante-trois pieds en façade sur Saint-Paul, sur vingt et un pieds de profondeur. Après avoir acheté l’emplacement que possédait en premier le sieur Claude Charron, le sieur Maurice Blondeau se porta acquéreur d’un terrain à l’arrière de la propriété de madame Mailhot, ce qui lui permit d’avoir un grand espace avec trois bâtiments qui furent malheureuse- ment entièrement détruits : une maison en pierre de deux étages avec trois cheminées qui mesurait trente-deux pieds sur trente, une maison en bois de deux étages avec deux cheminées, de trente-huit pieds sur

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vingt-trois et enfin, dans la cour, un bâtiment en pierre avec une cheminée, qui mesurait dix-neuf pieds sur dix-sept. Depuis , un grand bâtiment ayant façade sur trois rues repose sur l’emplacement que le sieur Charles Aubert de La Chesnaye avait conservé pour lui-même, après avoir vendu une partie de son acquisition e ectuée auprès de la « future » veuve du gouverneur. À noter qu’une partie de la propriété du sieur de La Chesnaye a servi à créer la rue Saint-Nicolas. De trois étages lors de son érection, le bâtiment en supporte deux autres depuis . Longtemps une maison magasin, l’immeuble deviendra totalement commercial, à compter de  . Puis, avec son nouveau propriétaire, James Coristine, il sera transformé en bureaux avec trois commerces sur la rue Saint-Paul. Depuis quelques années, deux galeries d’art s’y sont installées : le Relais des époques (n ) et la Galerie du Louvre (n ). Entre les deux, se trouve le restaurant Gandhi. En  , l’importateur et marchand de tissus et mercerie Andrew Macfarlane installa dans la nouvelle construction son magasin en front de la rue Saint-Paul (n ) et son entrepôt au  de la place D’Youville, (à l’époque rue des Commissaires). Le tout tenait dans un seul bâtiment de quatre étages qui se trouve à peu de chose près sur l’extrémité est de la concession du sieur Perrot et sur celle que possédait madame de Tonty,

en  . L’édifice a toujours conservé sa vocation initiale et, de nos jours,

il est occupé par un importateur de jouets et d’objets décoratifs. Le  de la rue Saint-Paul, qui suit, déborde sur une partie de la

concession originale du sieur Simon Guillory. Il s’agit d’un immeuble en pierre de trois étages avec toit à deux versants, construit durant les années . Longtemps consacré à la ferronnerie, le bâtiment est main- tenant surtout destiné à des espaces de bureaux, en faveur de di érentes sociétés. L’édifice suivant sur Saint-Paul (n ) de même que celui à l’arrière sur la place D’Youville (n ) forment un ensemble qui donne sur une cour intérieure aménagée et qui s’appelle justement La Petite Cour. On

y retrouve une galerie d’art oriental et la fleuriste Rita Giroux. Construit en , par Tancrède Bouthillier sur l’héritage reçu de ses parents, le bâtiment de trois étages et demi portant le numéro  ne manque pas d’élégance. Il se trouve sur une partie de la concession Guillory qu’occupait dame François Mailhot au moment du grand incendie. De nos jours, les étages ont été transformés en bureaux et en habitations en copropriété.

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Si l’immeuble au coin de la rue Saint-François-Xavier occupe toute la concession du sieur Claude Charron, il déborde aussi sur le terrain de la veuve Mailhot. C’est un marchand de bois du nom de Julien Perrault qui l’a fait construire en , sur l’héritage reçu de sa mère, Marie-Anne Tavernier, quinze ans plus tôt, et sur lequel se trouvait une maison en pierre de deux étages. Le rez-de-chaussée est occupé par le populaire restaurant polonais Stash. Celui-ci a emménagé à cet endroit il y a près d’une quinzaine d’années, après avoir subi des dommages importants à son local de la rue Saint-Sulpice, à la suite de l’incendie d’un immeuble voisin.

rue Saint-Sulpice, à la suite de l’incendie d’un immeuble voisin. Le restaurant polonais Stash sur la

Le restaurant polonais Stash sur la rue Saint-Paul.

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

      - , -   -            

Nous e ectuons maintenant un retour sur le côté nord de la rue Saint- Paul, à partir de la concession qu’avait obtenue Jean Lehoux dit Décarie à même la commune. Parmi ceux qui ont profité aussi d’un emplacement, on retrouve René Fézeret et Pierre Gadois, avec chacun soixante-quatre pieds de largeur. Le sieur Fézeret était un arquebusier qui avait épousé en premières noces Marie Cartier, en , soit l’année même où il obtint sa « devanture » sur la rue Saint-Paul. Plus tard, soit en , le sieur Charles Decouagne devint le voisin de Pierre Gadois, « pour le reste du

cimetière ». Il achètera ensuite « la devanture » dont le sieur Claude Raim- bault s’était porté acquéreur auparavant. Ce dernier, originaire d’Anjou, était le père du célèbre notaire Pierre Raimbault dont il est souvent ques- tion dans le présent ouvrage. Pour ce qui est de Decouagne, il avait d’abord habité Québec où il agissait en tant qu’ocier de «Monseigneur

le Comte de Frontenac ». Après le décès de sa première épouse, Anne

Mars, il vint s’établir à Montréal où, en juillet , il se remariait avec Marie Godé. En décrivant l’emplacement du cimetière, on a établi plus haut que l’alignement latéral de la terre du sieur Cavelier nous menait un peu à l’est de la rue Saint-Nicolas. On doit comprendre que la vente de lots par les seigneurs à même la commune ne les obligeait pas à faire coïncider cette limite avec une ligne latérale de terrain à concéder. On peut cepen- dant considérer que les deux premiers lots de la rue Saint-Paul, à l’est de

la rue Saint-Nicolas, font partie du territoire traité au présent chapitre.

Ils se trouvent bornés à l’arrière par les emplacements qu’a créés René Decouagne en front de la rue Saint-Nicolas, jusqu’à la rue du Saint- Sacrement. L’héritier de Charles et les siens garderont cette bande de terrain en leur possession jusqu’au milieu des années . On aura

compris que celle-ci correspond à une partie du « reste du cimetière » et

à une partie du grand terrain que Robert Cavelier avait cédé aux

Decouagne. Notons enfin que, la rue Saint-Nicolas ayant une orientation

di érente de l’alignement général de la concession, la distance entre les

deux axes s’accroît en se dirigeant vers le nord. Par le fait même, les lots augmentent de profondeur à mesure que l’on s’approche de la rue du Saint-Sacrement.

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Le premier lot sur Saint-Paul, au coin de la rue Saint-Nicolas, fut d’abord accordé au notaire arpenteur Bénigne Basset, en échange « d’un bout de terrain par luy cédé aux seigneurs ». L’emplacement nouvellement acquis par le sieur Basset mesurait trente-cinq pieds de largeur avec une profondeur de quarante-trois pieds, le long de la rue Saint-Nicolas. Il passera ensuite successivement aux mains du sieur Claude Tardif en  et du sieur Hilaire Bourgine, en . Le tailleur Louis Philippaux l’achè- tera en , et c’est lui qui devra subir les e ets de la catastrophe. Sa maison de bois avec une cheminée mesurait trente-deux pieds de largeur et dix-neuf de profondeur. Le lot suivant, beaucoup plus étroit mais plus profond, avait accès à la rue Saint-Nicolas par l’arrière du lot du sieur Basset. Il fut cédé dès  au sieur Mathurin Langevin dit Lacroix qui était arrivé à Ville- Marie avec la Grande Recrue. Après être passé entre di érentes mains, l’emplacement aboutira en faveur du sieur René Cuillerier, en . D’après le Journal, ce serait Marie Lucault, la veuve du premier René Cuillerier qui y avait sa maison en pierre de deux étages, en  . Elle ne devait pas être bien jeune la dame, car c’est en  qu’elle avait épousé le sieur Cuillerier. Sa vaste demeure avait deux cheminées. Il est remarquable de constater le nombre impressionnant de veuves qui étaient propriétaires de maisons dans le Vieux-Montréal au   e siècle. Les guerres, les métiers dangereux et surtout le fait que les hommes épousaient souvent des femmes beaucoup plus jeunes qu’eux devaient certes contribuer à cet état de choses.

L’occupation au  e siècle

Il s’agit maintenant de parcourir le site en commençant par la rue Saint- Paul, en front de laquelle nous connaissons les premiers propriétaires qui ont profité de la commune. Ensuite, nous abordons l’intérieur du périmètre, pour observer le morcellement de la partie sud de la grande concession du sieur Cavelier, en comparaison avec le siècle présent. Le bâtiment en pierre de quatre étages au coin des rues Saint-Pierre (n ) et Saint-Paul (n ) date de  et se dresse sur le lot de Paul Lehoux dit Décarie, tout en débordant vers l’arrière, sur la concession du sieur Migeon de Bransac. Cette construction a abrité longtemps la Cristallerie Holland. Elle aurait besoin de rénovations, comme sa voisine à l’est d’ailleurs (n ). Le site sur lequel ce deuxième édifice repose et

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la ruelle qui le borne sur son côté est (Evans Court) couvrent approxi- mativement le lot du sieur Michel Lehoux dit Décarie. Nous arrivons ensuite à un édifice imposant de six étages. Le Coristine tient son nom de son premier occupant James Coristine, un marchand de fourrure qui procéda peu à peu à l’acquisition des terrains à partir de . Il réalisa le bâtiment actuel par étapes, entre  et . Avec ses   pieds carrés d’espaces locatifs sur six étages, il constitue l’un des plus imposants du genre à Montréal. Le Coristine présente trois façades sur rue, soit le , rue Saint-Paul Ouest, le , rue Saint-Nicolas et le , rue Le Moyne. Inutile de dire qu’il couvre plusieurs concessions dont celles des sieurs Louis Décarie, Fézeret, Gadois et Raimbault, de même qu’une partie des terrains des sieurs Decouagne et Migeon de Bransac. Ce dernier avait encore agrandi son domaine en  , à même la terre du sieur Cavelier. Le -, rue Le Moyne et le -, rue Saint-Pierre complètent le pourtour du quadrilatère borné à l’est par la rue Saint-Nicolas et au nord par la rue Le Moyne. L’édifice en pierre de huit étages ne manque pas de caractère au niveau architectural. En front de la rue Le Moyne, il occupe la pleine largeur du lot que le sieur de Bransac avait obtenu à même le cimetière, en . C’est la firme Beardmore, reconnue dans la fabrication de produits en cuir, qui construisit l’immeuble actuel, en . Si la compa- gnie vend le bâtiment trente-cinq ans plus tard, celle-ci demeurera encore longtemps occupée majoritairement par des locataires actifs dans le domaine du cuir. Mais la vocation de l’immeuble évoluera rapidement à partir de , avec l’ouverture du restaurant Les Serres, aujourd’hui fermé, et la présence d’entreprises du monde des communications. Le côté nord de la rue Le Moyne donne sur l’arrière de l’édifice du Montreal Board of Trade, dont l’adresse principale se trouve au  de la rue du Saint-Sacrement. Nous sommes sur la terre du sieur Cavelier et, plus particulièrement, sur la partie que ce dernier a vendue au sieur Migeon de Bransac en , et qui aboutira, une vingtaine d’années plus tard, aux mains du sieur Louis Liénard de Beaujeu, à titre d’héritier, pour avoir épousé en  Denise- érèse Migeon de Bransac. Vers l’est, à même l’ancienne terre de Cavelier, l’immeuble occupe des parties de lots que le sieur René Decouagne avait achetées successivement en  et en , du sieur Cavelier et de ses héritiers. Revenons sur la rue Saint-Paul, à l’emplacement qu’avait obtenu Bénigne Basset dans un échange avec les seigneurs. En fait, le -,

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rue Saint-Paul Ouest et le  -, rue Saint-Nicolas débordent cette concession et occupent aussi en bonne partie celle qui avait été accordée au sieur Mathurin Langevin. Il s’agit d’un bâtiment en pierre de trois étages où l’on retrouve un marchand encadreur au rez-de-chaussée. Vers le nord sur Saint-Nicolas, le bâtiment suivant (n ) est un édifice à bureaux. Le troisième bâtiment loge la maison John Lovell & Son. Il date de , mais cette société fondée en  occupait déjà les lieux depuis fort longtemps. À peu près tous les Montréalais connaissent le bottin Lovell, publié chaque année et dans lequel on retrouve toutes les adresses et le nom des occupants, pour toute l’île. La publication ne se limite cependant pas au bottin, mais s’étend dans de nombreux domaines de l’édition. La construction de même que la précédente reposent sur l’ancienne concession du sieur René Decouagne. Originaire lui aussi de cette même concession, le terrain de station- nement qui suit la maison John Lovell se rend jusqu’à la rue du Saint- Sacrement. En  , le sieur François-Auguste (probablement plutôt Nicolas-Auguste) Guillet de Chaumont achètera du sieur Decouagne le lot du coin qui mesure alors quarante-trois pieds en front de la rue Saint- Nicolas sur quatre-vingt-seize pieds le long de la rue du Saint-Sacrement. Guillet de Chaumont était notaire royal et avait épousé Marie-Catherine Legras en  . Il convolera de nouveau seize ans plus tard, cette fois avec Félicité D’Ailleboust.

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Bien sûr, dans notre parcours à travers le Vieux-Montréal, on pourrait se contenter d’établir le lien entre le premier propriétaire foncier et les bâtiments qu’on retrouve maintenant. Mais les premières concessions couvraient souvent des superficies considérables. L’auteur croit donc qu’il y a intérêt à établir la correspondance entre les propriétaires initiaux des lots subdivisés et l’espace occupé de nos jours. Ainsi, à titre d’exemple, au lieu de simplement mentionner pour plusieurs dizaines d’édifices qu’ils ont été érigés sur la concession de Robert Cavelier, il devient inté- ressant d’établir la correspondance entre le morcellement original et l’occupation en . Ce qui tend au fond à personnaliser, si l’on peut dire, chaque emplacement à travers les siècles. Le démembrement de la concession du sieur Robert Cavelier s’est étalé sur une longue période. Dès que la vie urbaine s’est développée aux

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dépens de la ruralité, le sieur Cavelier s’est départi de grandes superficies de sa terre jusqu’à son décès. On l’a constaté entre autres avec les sieurs de Bransac et Decouagne. Notons que, durant cette période, environ le quart de sa concession s’est retrouvée à l’intérieur des fortifications de la ville et, bien entendu, l’auteur ne traite que de cette partie de la terre. À sa mort, Cavelier laissa ses biens fonciers à l’ensemble de sa famille qui continua le même processus de démembrement, pendant encore tout près d’une quinzaine d’années, soit jusqu’en . C’est alors que l’on procéda au partage entre les héritiers survivants qui continueront la liquidation.

Le côté est de la rue Saint-Pierre

Après avoir traversé la rue du Saint-Sacrement, nous nous trouvons à entreprendre la partie de la concession qui va jusqu’à la rue Notre-Dame. De cet espace, seul le côté est de la rue Saint-Pierre, ouverte depuis un certain temps déjà, a été aliéné par l’ensemble des héritiers. Le reste fera l’objet d’un partage entre les ayants droit. En , les héritiers Cavelier cèdent donc un premier lot au sieur René Cuillerier, situé à l’angle des rues Saint-Pierre et du Saint-Sacrement, lequel lot mesurait environ cent six pieds de front sur soixante-dix-sept de profondeur. Avant d’être subdivisé en deux parties égales, ilsera vendu au sieur Pierre Chartrand en  , puis au sieur Michel Lepailleur, vers . C’est ce dernier qui procédera à la subdivision. Le coin ira au sieur Julien Delières dit Bonvouloir, en  . Quant à la section nord, Michel Lepailleur la vendra vers , au sieur Claude Dudevoir. Signalons quelques brefs détails, surtout généalogiques, sur ceux qui ont occupé l’emplacement. Pierre Chartrand était né du second mariage du sieur omas Chartrand avec Jeanne Matou. Leur fils épousera Jeanne Hogue, un an avant de prendre possession de sa propriété de la rue Saint- Pierre, soit le  mai  . Quant au Parisien Michel Lepailleur, il faisait oce de notaire royal et de procureur du roi, à Montréal. Pour sa part, Julien Delières venait de la région du Mans, dans le Maine, et en  il avait épousé Marthe Daragon. Enfin, Claude Dudevoir avait convolé en justes noces le  mars , avec Barbe Cardinal. Pour ce qui est de Cuillerier, il était le fils de René Cuillerier dont les mésaventures assez dramatiques sont racontées plus loin.

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En continuant vers le nord sur la rue Saint-Pierre, le lot voisin du sieur Cuillerier ira en  à deux acquéreurs, François Chorelle de Saint- Romain et Joseph Crevier. Suit l’emplacement de Maurice Blondeau acquis en  , probablement une conséquence du grand incendie de l’année précédente, qui avait anéanti sa résidence et ses dépendances de la rue Saint-Paul. Son lot de la rue Saint-Pierre mesurait cent vingt- trois pieds pour s’arrêter à la rue Notre-Dame. Du côté sud de son emplacement, le sieur Blondeau vendra en  un espace de trente-neuf pieds de largeur, au sieur Jean-Baptiste Petit. Il faudra attendre jus- qu’en  pour que le reste au coin des rues Saint-Pierre et Notre- Dame soit adjugé, probablement par le shérif, au sieur Jean-Baptiste Legrand. Les familles de François Chorelle (ou mieux Chorel) et de Joseph Crevier venaient de la région de Trois-Rivières. Crevier, un ocier qui avait épousé Marie-Angélique Boulanger en , était le petit-fils de Christophe Crevier, originaire de La Rochelle. Quant au père de Chorel, il venait de Lyon.

Jeanne Cavelier

Au moment du partage, Jeanne Cavelier prit possession d’un bloc borné au nord par la rue Notre-Dame, à l’est par la rue Saint-Jean, au sud par la rue du Saint-Sacrement et à l’ouest par l’arrière des emplacements qui viennent d’être traités en front de la rue Saint-Pierre et que les héritiers avaient déjà liquidés. Du bloc de Jeanne Cavelier, il faut soustraire un carré au coin des rues Notre-Dame et Saint-Jean, limité au sud par la rue de l’Hôpital et à l’ouest par la future rue Saint-Alexis, cet espace repré- sentant la part dont bénéficiait Guillaume. Il est évident que l’aménagement urbain de la propriété de Jeanne Cavelier dont rêvaient les seigneurs était déjà tout programmé, au moment où elle consentit à se départir de son héritage. Était-elle trop âgée pour s’en occuper elle-même ? Il faut se rappeler que nous sommes en  et que son père avait acquis sa concession en  . Toujours est-il que, le janvier de l’année , elle cède son entière propriété aux messieurs de Saint-Sulpice. Plus rien alors n’arrêtera le développement de ce secteur de la ville. Dès le lendemain, soit le  janvier, les seigneurs créent la rue Saint-Alexis et vendent une bonne partie de leur acquisition au sieur Pierre Crépeau. Il s’agit pour celui-ci de l’espace borné au nord

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par la rue de l’Hôpital, au sud par la rue du Saint-Sacrement et compris entre la rue Saint-Jean et la nouvelle rue Saint-Alexis. Notons que la création de cette dernière rue à partir de Notre-Dame, parallèlement à la rue Saint-Pierre, se devait de ne pas empiéter sur la propriété de Guillaume, ce qui ne laissa qu’une bande de soixante-quatre pieds de profondeur pour les lots qui auront front sur le côté ouest de ladite rue Saint-Alexis. Mais la subdivision ne tardera pas et, là aussi, les seigneurs feront preuve de diligence. Si l’on excepte les deux emplacements de la rue Notre-Dame qui ne seront aliénés qu’en  , le reste du lopin de terre de Jeanne Cavelier sera déjà tout liquidé avant la mi-janvier . Mais voyons d’abord quels ont été les bénéficiaires de ces lots sur le côté ouest de la rue Saint-Alexis. Comme il a été déjà mentionné, les lots avaient une profondeur de soixante-quatre pieds. Celui au coin de la rue du Saint-Sacrement a quarante-huit pieds de front et va au sieur Julien Auger dit Grandchamp. Les deux lots suivants ont chacun quarante-trois pieds de largeur et ce sont respectivement les sieurs Joseph Cartier dit Larose et Jacques Richard qui en bénéficieront. Un quatrième terrain, qui se rend jusqu’à la rue de l’Hôpital, sera concédé au sieur Jean-Baptiste Desrosiers dit Dutremble, le  janvier  . Tous les contrats de vente seront passés devant le notaire Pierre Raimbault. Quant aux deux emplacements restants qui font front sur la rue Notre- Dame, ils mesurent chacun trente-deux pieds de largeur, mais leur profondeur varie d’ouest en est, les rues Notre-Dame et de l’Hôpital n’étant pas du tout parallèles. Le lot ouest est vendu au sieur Antoine Vernet et celui du coin est cédé au sieur Jean Deslandes dit Champigny. Les deux ventes se concluront le même jour, devant maître Raimbault, soit le  décembre  . Voici quelques notes généalogiques sur les acquéreurs :

- Julien Auger dit Grandchamp venait de la région de Luçon dans le Poitou et avait épousé Louise- érèse de Boismorel, en .

- Joseph Cartier dit Larose était l’époux d’Agnès Renaud et son père, qui portait le même prénom de Joseph, était originaire de Saint- Martial d’Angoulême.

- Jacques Richard, le mari d’Élisabeth Boudreau, venait du Poitou.

- Jean-Baptiste Desrosiers dit Dutremble avait marié Barbe Bousquet, en . Il était le petit-fils du juge Antoine Desrosiers, originaire de Renaison dans le Forez lyonnais qui correspond aujourd’hui au département de la Loire.

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- Jean Deslandes dit Champigny était l’époux de Marie-Madeleine Galarneau () et il venait de Champigny-sur-Marne, dans la région parisienne.

On aura remarqué qu’à l’origine les lots ayant front sur la rue Saint- Alexis n’avaient que soixante-quatre pieds de profondeur. Comme les emplacements de la rue Saint-Pierre n’étaient guère beaucoup plus profonds, on constate que la plupart des édifices actuels s’étendent d’une rue à l’autre, sauf aux extrémités, le long des rues du Saint-Sacrement et Notre-Dame. Le , rue Saint-Pierre et le , rue du Saint-Sacrement occupent l’emplacement que possédait le sieur Julien de Lierre dit Bonvouloir. C’est un édifice en pierre qui n’avait que quatre étages au moment de sa construction en  , par le propriétaire du site, omas-Philippe Barron. Un cinquième niveau sera ajouté durant la deuxième décennie du  e siècle. Monsieur Barron n’occupera jamais le bâtiment, mais lui et sa succession le conserveront jusqu’en . Entretemps, l’édifice abritera des locataires aux activités fort diversifiées. Les vingt premières années seront consacrées à la fabrication de la chaussure, puis jusqu’en  le locataire sera un épicier en gros. Ensuite, ce seront des grossistes de tout genre. On y trouvera même un atelier d’impression. Mais, en  , d’im- portants travaux changeront radicalement la vocation de l’immeuble qui sera transformé en condominiums, avec une chic boutique de collection de vêtements pour hommes du nom de Kamkil, au rez-de-chaussée. Le bâtiment voisin au coin de la rue Saint-Alexis est de construction plus récente. De cinq étages lui aussi, le  de la rue du Saint-Sacrement date de  . C’est la société britannique Furness, Withy & Company Limited qui en fut la propriétaire initiale. Déjà, cette compagnie mari- time et ses filiales assuraient des liaisons régulières entre l’Angleterre et le Canada, de même que vers les Antilles. La Furness House sert toujours d’immeuble à bureaux, mais ce sont aujourd’hui des firmes d’avocats qui l’occupent majoritairement. Les quatre bâtiments qui suivent au nord des deux précédents couvrent chacun un espace de terrain qui va de la rue Saint-Pierre à la rue Saint- Alexis. C’est ainsi que le - de la rue Saint-Pierre occupe la conces- sion de Claude Dudevoir et celle de Joseph Cartier dit Larose. Construit en , l’immeuble porte le nom de Fraser Institute qui était alors déjà propriétaire du fonds de terrain depuis  . En , le célèbre institut,

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établi à Vancouver, le vendra à la Furness Withy Company dont les acti- vités dans le transport maritime allaient toujours en s’accroissant. Le restaurant Titanic au rez-de-chaussée veut peut-être rappeler la vocation qu’a eu longtemps l’édifice. Il n’y a pas de doute que les bâtiments construits au    e siècle sur les rues Saint-Pierre et Saint-Alexis constituent une réussite architecturale. Les trois constructions qui suivent vers le nord peuvent être considérées comme des sœurs jumelles. Elles présentent de belles façades identiques et ont été érigées en , par un quincaillier en gros du nom de John Caverhill. Le , rue Saint-Pierre et , rue Saint-Alexis couvrent essen- tiellement une partie des concessions de François Chorel et de Joseph Crevier d’une part et celle de Jacques Richard, d’autre part. Les deux autres bâtiments du complexe reposent sur le reste de la concession Chorel-Crevier et sur celle de Jean-Baptiste Desrosiers. Celui au centre de l’ensemble porte les numéros  sur Saint-Pierre et  sur Saint- Alexis. Le plus au nord, soit le , rue Saint-Pierre, n’a pas d’adresse sur Saint-Alexis. Si l’ancienne concession de Maurice Blondeau sert de nos jours d’es- pace de stationnement, jusqu’à la rue Notre-Dame, il n’en va pas de même de la partie nord de la concession de Jean-Baptiste Desrosiers et de celles des sieurs Vernet et Deslandes dit Champigny sur la rue Notre-Dame. Le bel édifice en copropriété au coin des rues de l’Hôpital et Saint- Alexis () (Chesterfield Chambers Building) fut construit par un avocat et politicien du nom de George W. Stephens, en  (certaines sources donnent  comme année d’érection). Le bâtiment occupe l’extrême partie nord de la concession du sieur Jean-Baptiste Desrosiers. Une plaque commémorative rappelle que l’artiste peintre William Hope, passé maître pour rendre la luminosité de ses ciels, notamment dans ses paysages marins, y avait son atelier en . L’inscription mentionne également que le terrain fut assigné à M. Robert Lecavalier (sic) en  . C’est le docteur Pierre Beaubien qui, vers , construira le bâtiment actuel (- , rue Notre-Dame Ouest), sur la concession qui avait appartenu au sieur Vernet. Mais ce ne sera pas un succès et le shérif la saisira six ans plus tard. L’occupation demeura plutôt instable par la suite, du moins jusqu’à ce que le marchand de fourrures Walter F. Cummings s’y installe pour près d’une soixantaine d’années, à partir de  . Au coin de la rue Saint-Alexis, on retrouve un édifice intéressant construit en  par l’industriel Peter Redpath, dont le nom est associé

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au ra nage du sucre, à travers le monde. Nous sommes ici sur la conces- sion du sieur Deslandes dit Champigny. De son côté, le sieur Pierre Crépeau entreprendra lui aussi le morcelle- ment de la propriété que lui ont concédée les seigneurs. On connaît peu de chose sur ses activités à l’époque, sauf qu’il se mariera à deux reprises. Son premier mariage sera contracté en mai  , avec Angélique Aubuchon. Trois ans plus tard, il se remariera avec Marie Leduc. On sait que son père, Maurice, est arrivé à Montréal, de son Poitou natal, près de cinquante ans avant que Pierre Crépeau achète son lopin de terre, en . Le sieur Crépeau créera six terrains à même sa propriété. Il est évident qu’en ouvrant la rue Saint-Alexis les messieurs de Saint-Sulpice voulaient tirer le maximum d’emplacements de l’héritage de dame Jeanne Cavelier. Si, comme on l’a vu, les lots du côté ouest de cette rue sont peu profonds, l’espace qui la sépare de la rue Saint-Jean, alors déjà existante, demeure aussi très étroit. Deux lots d’à peine vingt-sept pieds de largeur chacun auront front sur la rue du Saint-Sacrement. Le coin de Saint-Alexis ira au sieur Charles Valade en , alors que le coin de la rue Saint-Jean sera vendu au sieur Joseph Chevautier, la même année. Les deux terrains avaient une profon- deur de cinquante-trois pieds. Le maçon Valade qui avait épousé Marie- Madeleine Deguire, six mois avant d’acquérir son emplacement, était le fils de Guillaume, originaire de La Rochelle. Quant au sieur Chevautier, il s’agit vraisemblablement de Joseph Chevaudier (Chabaudier) dit Lépine qui avait épousé, en secondes noces, Marie-Charlotte Guyonnet dit Lafleur, le  avril . Si les rues Saint-Pierre et Saint-Alexis sont parallèles, cette dernière et la rue Saint-Jean ne le sont pas et la distance entre les deux artères augmente légèrement, en se dirigeant vers le nord. Ainsi, les deux lots voisins des précédents, décrits comme ayant tous deux quarante-huit pieds de largeur en front de ces rues, avaient chacun une profondeur moyenne de trente pieds, pour une mesure totale de soixante pieds entre les rues Saint-Alexis et Saint-Jean, au lieu des cinquante-quatre pieds que nous avions le long de la rue du Saint-Sacrement. Le terrain de la rue Saint-Alexis fut concédé au sieur Jacques Caillé en  , alors que celui de la rue Saint-Jean fut acheté par le sieur Jean Desforges dit Saint- Maurice qui maria érèse Gastignon, en . Les quatre concessions précédentes vendues au   e siècle par Pierre Crépeau sont occupées de nos jours par un seul édifice. Le n  du

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Saint-Sacrement avec des façades latérales sur Saint-Jean (), et Saint- Alexis, s’appelle ociellement Lake of the Woods, du nom d’une mino- terie connue surtout pour sa farine Five Roses. La Lake of the Woods Milling Company tirait son nom du grand lac des Bois, au Manitoba. Le site est relié depuis longtemps d’ailleurs aux céréales de l’Ouest canadien. Il fut construit en , par le Corn Exchange. Mais pas tout à fait comme on le connaît aujourd’hui, car, en , la Lake of the Woods Co. a démoli presque totalement le bâtiment pour ne garder que les murs des deux premiers étages qui font toujours partie intégrante du bâtiment actuel. Au milieu des années , les quatre derniers étages ont été transformés en copropriétés. Une plaque sur l’édifice rappelle son histoire :

La « Montreal Corn Exchange Association », créée en  , avait pour princi- pale activité le commerce des céréales et regroupait les hommes d’a aires les plus influents de la scène montréalaise. En , elle érigea cet immeuble d’après les plans et devis de l’architecte J. W. Hopkins. Le recouvrement original de terra cotta vernissé de la partie supérieure du bâtiment a été restauré en  et constitue l’un des rares exemples de ce type de maçonnerie.

Le résidu du lopin de terre obtenu en  des seigneurs servira long- temps de propriété familiale. Le terrain mesure alors environ soixante- seize pieds en front de la rue de l’Hôpital sur une profondeur moyenne d’environ cent vingt pieds et le sieur Crépeau y fait construire sa demeure. Il est probable toutefois que la maison ait eu sa façade sur la rue Saint-Jean et non sur la rue de l’Hôpital. En , Pierre Crépeau sacrifiera, du côté sud, une bande de terrain de trente-quatre pieds de largeur, entre les rues Saint-Alexis et Saint-Jean, en faveur du sieur Louis Lardy (probablement Louis Hardy, qui épousera Marie-Josephte Larche- vêque, le juillet de la même année). Il faudra attendre encore près de trente ans, soit jusqu’en , avant que la maison soit vendue au sieur Charles Madore, par un nommé Dufresne, héritier par son épouse du legs familial. Le lot du sieur Hardy correspond au  de la rue Saint-Jean dont la construction remonte à  par Jacob Henry Joseph. Cet homme d’af- faires gardera l’immeuble jusqu’à sa mort, en . Le bâtiment a connu jusqu’à ce jour des locataires aux activités les plus diverses. C’est le  de la rue Saint-Jean qui occupe le site de l’ancienne résidence de Pierre Crépeau. Malgré sa façade rénovée, les fondations remontent à plus d’une centaine d’années.

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Guillaume Cavelier

Jusqu’en , Robert Cavelier et ses héritiers ont disposé, en faveur de nombreux acquéreurs, d’une très grande partie de la concession originale, du moins dans le secteur qui s’était retrouvé à l’intérieur des fortifica- tions. Si bien qu’au moment du partage entre les derniers ayants droit la propriété s’était rétrécie comme peau de chagrin et il n’en restait à peine que quelques arpents. Les bénéficiaires d’alors furent Jeanne Cavelier, son frère Louis et leur cousin Guillaume. En e et, le concessionnaire de  ne semble pas avoir eu de fils prénommé Guillaume. Par contre, celui dont il est ici question, originaire lui aussi de Cherbourg, est venu rejoindre son oncle à Montréal et il se serait très bien intégré au sein de la famille. Pas étonnant donc de le retrouver parmi les héritiers. On aura sans doute remarqué que, jusqu’à maintenant, la maison familiale, car il fallait bien qu’il y en ait eu une, n’avait jamais été vendue. Il est évident également que, jusqu’au partage, l’ensemble était demeuré une propriété indivise, c’est-à-dire que tous les biens fonciers de Robert Cavelier appartenaient à tous les héritiers. Les quotes-parts étaient-elles égales ? On n’en sait rien. On peut cependant croire qu’elles l’étaient. Or, au partage, Louis et Jeanne conservent des lopins de terre de superficies comparables, alors qu’il ne reste pour Guillaume qu’un emplacement beaucoup plus petit, en front de la rue Notre-Dame. L’auteur croit plus que probable l’hypothèse qui situerait la maison familiale sur le lot de Guillaume. Ce qui expliquerait à la fois l’échancrure dans le lopin de Jeanne Cavelier et le fait que les descendants de Guillaume Cavelier et de Barbe Baudry (Beaudry) garderont l’emplacement durant plusieurs années, alors que Jeanne et Louis disparaîtront du décor, dès  . Si tel est le cas, c’est aujourd’hui le premier édifice Sun Life et son annexe qui ont remplacé la maison qu’avait construite Robert Cavelier, après avoir obtenu sa concession de Maisonneuve, en  . Plus tard subdivisé, l’emplacement de Guillaume est aujourd’hui reconstitué en un seul lot, même si deux édifices l’occupent eectivement. Ce sont de magnifiques bâtiments, di érents l’un de l’autre, mais si inti- mement liés entre eux qu’on a l’impression qu’ils cherchent à s’imbriquer dans un espace qui leur est trop restreint. L’édifice au coin de la rue Saint- Jean ( - , rue Notre-Dame et  -, rue Saint-Jean) porte dans la

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SECTEUR NUM ÉRO 2  Entrée principale du Sun Life Annex reflétant le clocher de la

Entrée principale du Sun Life Annex reflétant le clocher de la basilique Notre-Dame.

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pierre le nom de « Sun Life Annex », alors que l’autre (, rue Notre-Dame et , rue Saint-Alexis) s’appelle le Sun Life Building. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, l’annexe a été construite en premier. C’est que, lorsque la célèbre compagnie d’assurance vie érigea son siège social en , le bâtiment voisin existait depuis onze ans déjà. La Sun Life l’achète en  et le considère comme une annexe à son bâtiment du coin de la rue Saint-Alexis. Mais son succès financier l’incite rapidement à transférer ses activités sur la rue Metcalfe. Le nouveau Sun Life Building devient l’immeuble le plus imposant de l’empire britannique, tant par sa masse que par sa hauteur. Il gardera ce titre au moins une trentaine d’années. Il faut dire que la tendance, aussi bien en Angleterre que dans les anciennes colonies, ne visait pas la construction en hauteur, autant que les villes américaines de New York et de Chicago. Le Sun Life Annex avait été construit par un marchand de matériel ferroviaire du nom de Samuel Waddell. En plus d’y avoir ses propres bureaux, celui-ci loue des espaces à plusieurs sociétés, certaines nais- santes comme la compagnie de téléphone Bell, d’autres d’un âge véné- rable comme la London Assurance Corporation, fondée à Londres en . La Mutual Life Insurance Company y aura aussi ses bureaux, durant un certain temps. Les nombreux éléments décoratifs architecturaux des deux édifices sont d’une beauté remarquable. C’est l’artiste Henri Beaumont qui exécuta les sculptures du Sun Life Building. Malheureusement, un incendie ravagea grandement les deux immeubles en  et détruisit irrémédiablement l’architecture intérieure. Mais la restauration des façades sera particulièrement bien réussie.

Louis Cavelier

En continuant vers l’est sur la rue Notre-Dame, nous nous trouvons toujours sur la terre originale accordée en  , par Maisonneuve, au sieur Robert Cavelier dit Deslauriers. Ladite terre finit cependant à soixante-treize pieds à l’est de la rue Saint-Jean. Comme cette dernière n’est pas parfaitement parallèle aux lignes latérales de la concession, l’es- pace s’élargit en se dirigeant vers le sud. En profondeur, ce résidu s’arrête à la partie de lot que le sieur Robert Cavelier lui-même avait cédé, en , à un nommé Bertrand Arnaud. C’est Louis qui prendra possession dudit résidu concerné, au moment du partage de l’héritage entre les

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

enfants Cavelier. À peu près à la même époque, la rue de l’Hôpital traver- sera son lot d’ouest en est. Puis, en , l’héritier vend l’ensemble de son fonds de terre au sieur François Volant de Radisson. Celui-ci le subdivi- sera aussitôt en six emplacements, soit deux en front de la rue Notre- Dame et deux de chaque côté de la rue de l’Hôpital. Le lot au coin des rues Notre-Dame et Saint-Jean sera vendu en  , à nul autre que Pierre Crépeau qui avait déjà acquis des seigneurs une partie du lopin de terre ayant appartenu auparavant à Jeanne Cavelier. Mais il le revendra dès , au sieur Pierre Gautier dit Rabot qui avait épousé Marie-Anne Boileau (Boisneau), l’année précédente. L’emplace- ment voisin, qui a quarante et un pieds en front de la rue Notre-Dame, sera acquis en  , par le sieur François Becquet dit Saint-Sauveur. Ce Rouennais d’origine s’était marié, en , avec Jeanne de Poitiers. L’emplacement au coin nord-est des rues Saint-Jean et de l’Hôpital sera consenti au sieur Léonard Paillé dit Paillart, en cette même année , et la propriété voisine ira au sieur Étienne Gibeault, l’année suivante. Les deux terrains mesurent chacun quarante-cinq pieds de largeur et ont une profondeur moyenne d’environ soixante pieds. Le seul Léonard Paillé dit Paillart que l’auteur a retracé avait épousé Louise Vachon en , devant maître Aubert. Cela donne un intervalle de trente-cinq ans entre le contrat de mariage et le contrat d’achat. Bien sûr, cela demeure dans le domaine du possible. Parti de Poitiers, le sieur Paillart était char- pentier de son métier. Quant au menuisier Étienne Gibeault, il avait épousé Élisabeth Austin, vraisemblablement originaire de Boston, en Nouvelle-Angleterre. Le notaire Pierre Raimbault achètera, en , tout l’espace sur le côté sud de la rue de l’Hôpital. Mesurant quatre-vingt-seize pieds de largeur, ce terrain n’a que trente-deux pieds de profondeur moyenne. La même année, le sieur Raimbault subdivisera l’emplacement en deux lots, qu’il vendra immédiatement. Celui à l’est mesure trente-deux pieds de largeur et c’est le sieur Gibeault qui en fera l’acquisition. Quant au lot de soixante- quatre pieds qui fait le coin de la rue Saint-Jean, le notaire le vendra au sieur Jacques Lacelle, un Parisien qui avait épousé Angélique Gibeault, la sœur d’Étienne, en . D’ailleurs, les deux contrats de vente seront passés le même jour, soit le  août. Les terrains ainsi formés s’appuient, vers l’arrière, sur la propriété qu’avait acquise Bertrand Arnaud auprès du père de Louis Cavelier, en . C’est la raison pour laquelle ils n’ont alors qu’une profondeur moyenne de trente-deux pieds.



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Dans le présent chapitre, le lecteur aura remarqué que l’année  a marqué un boom immobilier jusque-là sans précédent dans l’histoire de Montréal. Si la construction va bon train, la spéculation aussi. Comme toujours dans de telles circonstances, les plus rusés agissent avec une célérité déconcertante et les transactions se multiplient. On ne peut s’empêcher de penser que les messieurs de Saint-Sulpice et les sieurs Crépeau et Radisson en ont largement profité. Et, en bon notaire qu’il était, le futur propriétaire du « château de Maisonneuve » n’a pas non plus raté sa chance.

Bertrand Arnaud

Afin de garder une certaine cohérence dans l’étude du territoire, il convient de traiter ici l’espace obtenu de Robert Cavelier par le sieur Bertrand Arnaud, lequel s’étendait de la propriété du sieur Louis Cave- lier jusqu’à la rue du Saint-Sacrement. En , le sieur Arnaud, qui avait épousé en secondes noces Louise de Xaintes dix-huit ans plus tôt, vend la totalité de son lopin de terre au sieur de Budemont qui procédera à sa subdivision. Si le lot de Jacques Lacelle pouvait être considéré comme ayant front sur la rue Saint-Jean, ce qui lui donnait alors soixante-quatre pieds de profondeur le long de la rue de l’Hôpital, il n’en était pas de même pour Étienne Gibeault, plutôt coincé avec son lot qui formait un carré de trente-deux pieds de côté. Après l’avoir vendu en  , au sieur Jean Moison (Moisan), c’est ce dernier qui obtiendra du sieur de Bude- mont un prolongement de quarante-huit pieds à l’arrière de sa nouvelle acquisition. En , de Budemont vendra au sieur Jacques Diel un emplacement de quarante-huit pieds de largeur sur la rue Saint-Jean, lequel lot viendra s’appuyer à l’arrière, sur le terrain du sieur Moisan. Ce Jacques Diel était l’époux de Marie-Anne Crépin-Rapin. En se dirigeant vers le sud sur la rue Saint-Jean, nous arrivons à un lot de quarante-trois pieds de largeur que Budemont cédera au sieur François Morel dit Madore. Remarié depuis  avec Marie Roy, le sieur Morel était le beau-frère de Jean Moisan, par sa première femme. Puis ce sera un emplacement de quarante pieds qui sera vendu, en , au sieur Léonard Jussiaume dit Saint-Pierre, originaire de la Saintonge et marié à Angélique Laporte. Quelques années plus tôt, ce bénéficiaire s’était déjà porté acquéreur du dernier lot qui fait le coin des rues Saint- Jean et du Saint-Sacrement et qui mesurait quarante-trois pieds de

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largeur sur cinquante-trois de profondeur. L’emplacement situé à l’arrière des deux terrains de Jussiaume a front sur la rue de l’Hôpital et il sera cédé, en  , au sieur Jean-Baptiste Parent. Ce qui complète la liquida- tion du lopin de terre du sieur Arnaud.

L’occupation au  e siècle des terrains de Louis Cavelier et de Bertrand Arnaud

Jusqu’à tout récemment, la partie du terrain reçu en héritage par Louis Cavelier, située entre les rues Notre-Dame et de l’Hôpital, était occupée par un a reux stationnement à étages, dont on aurait pu di cilement imaginer l’existence dans un environnement patrimonial. Ce pigeonnier, entouré d’une aire de stationnement en surface, débordait sur les autres concessions situées immédiatement à l’est. Heureusement, c’est mainte- nant chose du passé. Le tout a été démoli et le terrain fait l’objet d’un projet de deux cents condos et boutiques qui tarde cependant à démarrer. Si le Saint-François se réalise, une partie importante de son site couvri- rait alors les lots des sieurs Gautier, Becquet, Paillart et Gibeault. Le magnifique édifice de dix étages situé au coin sud-est des rues Saint-Jean (n  -) et de l’Hôpital (n ) se dresse sur les empla- cements acquis du sieur Arnaud au début du   e siècle, par les sieurs Lacelle, Moisan, Diel et Morel dit Madore. D’ailleurs, avant cette cons- truction qui date de  , de plus petits bâtiments occupaient chacun de ces lots. Les deux façades sur rue de l’immeuble présentent des éléments architecturaux décoratifs originaux et forts variés, dont d’étranges gar- gouilles à l’expression plutôt menaçante. L’édifice Lewis, du nom de celui qui l’a fait construire, est aussi connu comme étant l’édifice Cunard. La prestigieuse compagnie, dont les luxueux paquebots sillonnaient les mers, en devient propriétaire en  et y installe son siège social canadien. De nombreuses compagnies d’as- surances ont aussi eu leurs bureaux à cet endroit et la Prudentielle en a même été propriétaire durant une douzaine d’années. Le  de la rue Saint-Jean occupe essentiellement un des deux lots que détenait le sieur Jussiaume au   e siècle. Le bâtiment actuel a été construit en  mais, lorsqu’une société maritime américaine l’achète en , son président Alfred Clegg fait refaire totalement la façade qui n’a maintenant plus rien à voir avec l’aspect de la première. La structure demeurera cependant la même. L’autre emplacement de Jussiaume, au

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 L E V IEU X-M ONTR ÉA L Une des dizaines de gargouilles de l’édifice

Une des dizaines de gargouilles de l’édifice Cunard au coin des rues Saint-Jean et de l’Hôpital.

coin de la rue du Saint-Sacrement, supporte un immeuble à bureaux art déco de quatre étages. Enfin, le , rue du Saint-Sacrement se dresse sur le terrain que le sieur Jean-Baptiste Parent possédait originalement. C’est le maître boulanger Walter Benny qui a fait construire l’immeuble en , mais pas pour y exercer ses propres talents professionnels. Il préfère plutôt retirer des loyers de la part de locataires aux activités variées. Lui-même et sa succession garderont l’immeuble durant cent quarante-trois ans. Avec le chapitre précédent, c’est ici que se termine la couverture de toute la partie au sud de la rue Notre-Dame de la concession qu’avait obtenue, de Maisonneuve en , le sieur Robert Cavelier dit Deslauriers. La partie nord sera traitée plus loin.

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

    

Le territoire du Vieux-Montréal est issu en général soit de la commune, soit de grandes concessions comme celles des sieurs Messier, Gadois, Cavelier et Godé. Entre les propriétés de ces deux derniers bénéficiaires, il existe cependant un large espace de terrain qui, lui aussi, a fait l’objet de concessions du temps de Maisonneuve. Mais elles étaient beaucoup plus petites et de superficies fort di érentes les unes des autres. Avant de traiter de ces concessions, commençons par voir comment les seigneurs ont disposé de la commune, sur le côté nord de la rue Saint- Paul entre l’alignement est de la terre de Robert Cavelier et la rue Saint- François-Xavier. Le premier lot qui suit celui de Mathurin Langevin, dont il a été question au chapitre précédent, fut consenti, en , au sieur Maurice Averty dit Léger. De forme carrée, l’emplacement mesurait quarante-deux pieds de côté. Il semble toutefois que le même jour, ou à peu près, Averty le céda au sieur Jean Aubuchon dit Lespérance qui, en , se portera acquéreur du prolongement de son terrain vers l’arrière, ce qui lui donnera une profondeur totale de quatre-vingt-quinze pieds. Puis, durant une période de près de trente ans, le lot passera entre les mains de plusieurs propriétaires, pour aboutir au sieur Pierre Leduc. Toujours en continuant vers l’est, nous arrivons à deux emplacements d’une largeur étroite de vingt-trois pieds chacun, séparés par une rue, elle aussi très étroite avec ses treize pieds, et qui existe encore telle quelle de nos jours. Ayant obtenu ce qu’on pourrait appeler encore ici une « devanture » en front de la rue Saint-Paul, les frères Charles et Jacques Milot percèrent la rue Saint-Éloi pour accéder à la concession héritée de leur père au nord de la commune, tout en se gardant chacun un empla- cement de part et d’autre de la nouvelle rue. Avant d’arriver à la rue Saint-François-Xavier, il reste encore un emplacement que les seigneurs ont cédé au sieur Simon Guillory, vers , sur lequel nous reviendrons lors de l’étude de la concession voisine qui avait été accordée au sieur Jean Desroches. C’est en , soit un an après avoir épousé Marthe Poulin, que le sieur Jean Milot, un marchand récemment arrivé de France, obtiendra une concession. Son lopin de terre mesurait environ cent cinquante-quatre pieds de largeur sur deux cent onze de profondeur. Le sieur Milot la trouvait bien petite sa concession, comparativement à celles des Cavelier, Closse et compagnie. Pour le satisfaire, Maisonneuve lui promit

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d’agrandir son lot vers le nord, mais ce prolongement a été «ensuite, sans avoir égard à cette promesse, concédé par monsieur de Queylus, à Jean Martinet de Fontblanche », en  . Voyons comment les frères Milot ont disposé du lot de leur père. Il semble cependant que ce soit Jacques seul qui ait présidé aux ventes du patrimoine familial, probablement après le décès de son frère Charles. Sur le côté ouest de la rue Saint-Éloi, un nommé Pierre Desaulniers achètera, en , un espace mesurant plus de cent soixante-quinze pieds de longueur, en partant de la commune. Par la suite, le sieur Desaulniers subdivisera le lot pour former quatre emplacements dont les acquéreurs, en se dirigeant du sud vers le nord, seront Nicolas puis Jean-Baptiste Varin dit Lapistole, Joseph Marcheteau dit Desnoyers et Raymond Baby. Le fils de Jean Milot attendra ensuite sept ans avant de vendre le reste jusqu’au coin de la rue du Saint-Sacrement, soit un premier lot de vingt- six pieds et demi au sieur Laurent Marcheteau dit Desnoyers et le suivant de même largeur, au sieur Sébastien Magué dit Lacroix. Du côté est de la rue Saint-Éloi, Jacques Milot vendra, comme suit, cette portion de la concession de son père : le premier lot au nord de l’an- cienne commune ira au sieur Jacques Quesnel dit Fontblanche, avec cinquante pieds de façade. Le terrain suivant, qui a quarante-neuf pieds de largeur, sera concédé à Pierre Marcheteau dit Desnoyers, le frère des deux autres du même patronyme qui ont acheté des emplacements juste en face. Un nommé Barte se portera acquéreur du lot au nord et, le  janvier  , le sieur François Mailhot achètera le terrain du coin. Ce dernier mesure quarante-sept pieds sur la rue Saint-Éloi sur cinquante- cinq le long de la rue du Saint-Sacrement. Au moment de l’incendie de , c’est le sieur Claude Dudevoir, époux de Barbe Cardinal et huissier royal, qui possédait l’emplacement situé au coin nord-ouest des rues Saint-Paul et Saint-Éloi. Sa maison en bois d’un étage avec deux cheminées occupait la pleine largeur du lot. Malheureusement, elle n’a pas échappé aux flammes. Quant à la demeure que Jacques Milot s’était fait construire sur le coin opposé et qu’il possé- dait toujours au moment du sinistre, elle connut un sort identique. De même matériau, cette maison occupait, elle aussi, la largeur totale du lot avec une profondeur de quarante-cinq pieds. Parmi les autres maisons incendiées sur la concession originale de Jean Milot, on en relève deux au nom de Pierre Trottier dit Desaulniers, sur la rue Saint-Éloi. En pierre, elles mesuraient cinquante-cinq pieds

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

de front chacune, avec des profondeurs respectives de vingt-cinq et vingt- trois pieds. Sur Saint-Paul, vis-à-vis de la concession de Jean Milot, trois bâtiments occupent l’espace à l’ouest de la rue Saint-Éloi (le , le - et le  de la rue Saint-Paul et , rue Saint-Éloi). Aux activités commerciales souvent similaires, mais fort variées selon les époques, ils ont tous trois été érigés en . Aujourd’hui, ils ont trouvé une vocation résidentielle pour les étages supérieurs, alors que les rez-de-chaussée abritent divers commerces. Le bâtiment au coin nord-est des rues Saint-Paul (n ) et Saint-Éloi (n ) fut construit seulement quelques années après les trois édifices précédents, mais il est à l’image de celui qui se trouve sur le coin ouest de Saint-Éloi. On notera que les deux bâtiments occupent exactement les deux emplacements que Charles et Jacques Milot s’étaient réservés pour eux-mêmes, quand ils ont percé la rue Saint-Éloi pour créer un accès vers la concession paternelle. Le , rue Saint-Paul a connu lui aussi, à travers le temps, des activités semblables à celles des trois édifices précédents, pour en arriver ensuite à une conversion des étages en loge- ments, le rez-de-chaussée étant réservé à un commerce. Si la concession de Jean Milot n’était pas tellement longue, elle traver- sait quand même la rue du Saint-Sacrement avant d’atteindre le lot du sieur Martinet de Fontblanche. La distance su ra pour créer un empla- cement d’environ soixante-dix pieds de profondeur. Ayant abouti aux mains des Decouagne, il faisait la largeur de la concession au niveau de la rue du Saint-Sacrement. En  , il sera cédé au sieur Pierre Rivon de Budemont par Marie Godé, sa nouvelle épouse et veuve de Charles Decouagne. Le chevalier et capitaine de Budemont fut reconnu, dans le temps, comme un excellent o cier au sein de l’unité des Gardes du roi. Afin de garder une certaine homogénéité, il convient de traiter de l’occupation actuelle de cette partie de la terre du sieur Milot, avec celle des autres concessions situées au nord de la rue du Saint-Sacrement.



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     (partie sud)

Maisonneuve accordera au sieur Jean Desroches l’espace restant entre la concession de Jean Milot et celle de Nicolas Godé. Si le lopin de terre est plus étroit que celui du sieur Milot, il est cependant presque trois fois plus profond et s’étend jusqu’à la rue Notre-Dame. Pour ce qui est de la « devanture », les seigneurs jugeront plus tard que le concessionnaire n’en a pas besoin, puisqu’ils viennent d’ouvrir la rue Saint-François (Saint-François-Xavier), à même la terre du sieur Godé. Entretemps, les héritiers Desroches avaient vendu, dès  , toute la partie de la conces- sion depuis la commune jusqu’aux environs de la rue du Saint-Sacrement actuelle, au sieur Claude Robutel de Saint-André. La fille de celui-ci et son époux, le sieur de Lignery, vendront le tout au sieur Étienne-Joseph Martel, en  . C’est ce dernier qui procédera à la subdivision du terrain. Mais, avant de traiter de ce morcellement, voyons ce qu’il est advenu de la partie de la commune qui bornait la concession de Jean Desroches. Les seigneurs l’accordèrent, en , au sieur Simon Guillory, un armu- rier de la région de Blois en France, qui avait épousé Louise Bouchard, trois ans plus tôt. Le sieur François Hazur se portera acquéreur du lot en  . Puis, vingt-quatre années s’écouleront avant que Nicolas Sarrazin en devienne le propriétaire. Mais les deux maisons en pierre de son fils omas seront totalement détruites par l’incendie de  . La plus grande, avec ses deux étages et ses quatre cheminées, mesurait cinquante pieds de façade sur trente-neuf de profondeur. D’un étage avec mansarde, la seconde maison avait trente pieds en largeur et une profon- deur identique à celle de la première. En , nous retrouvons trois édifices sur le terrain du sieur omas Sarrazin. Le plus à l’ouest, en pierre de cinq étages (n ), n’a pas un siècle d’existence. Les deux autres (n   et ) ont été construits ensemble, en , par le propriétaire du temps, René Kimber. Des bouti- ques artisanales occupent les rez-de-chaussée des trois bâtiments. Quelques années après l’acquisition de son lopin de terre des héritiers de Claude Robutel de Saint-André, l’aubergiste Étienne-Joseph Martel vendra un premier lot de trente-deux pieds de largeur au sieur de Repen- tigny, qui le revendra, en , au sieur Jean Tabaut. Ce dernier le cédera ensuite à dame Marie-Anne Charles, la veuve du sieur César-Marin

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

Bourdon qu’elle avait épousé en . Lors du grand incendie, madame Bourdon verra sa maison en bois d’un étage avec une cheminée être complètement détruite. Le bâtiment mesurait trente-huit pieds sur vingt et un. Toujours en continuant vers le nord, un second emplacement, de quarante-trois pieds celui-là, sera vendu par le sieur Martel au sieur Paul Dumouchel. Au moment du grand incendie, le sieur Jean-Baptiste Moris- seau, un interprète du roi en langue iroquoise, était propriétaire de ce lot depuis cinq ans. Sa maison en bois, de deux étages avec deux chemi- nées, n’échappera pas aux flammes. La structure mesurait trente-deux pieds de front sur dix-neuf de profondeur. Étienne-Joseph Martel s’était gardé le coin sud-ouest des rues Saint- François-Xavier et du Saint-Sacrement pour construire une grande maison qui, de par ses dimensions, devait être probablement son auberge. En pierre de deux étages avec mansarde, elle mesurait trente-sept pieds sur cinquante-deux et avait deux cheminées. En plus de ce grand bâti- ment, le sieur Martel perdit aussi un fournil, dans la cour. En , il vendra cet emplacement au sieur Antoine unay dit Dufresne, tout en gardant autour un lot de forme irrégulière, avec front à la fois sur la rue Saint-François-Xavier et sur la rue du Saint-Sacrement. Joseph Martel fils en prendra plus tard possession, en tant qu’héritier. Notons ici que Jean Desroches était un Bourguignon qui a uni son destin à Françoise Godé, la fille de Nicolas, père. Pour sa part, Étienne- Joseph Martel venait de la région de Rouen et il a épousé successivement Antoinette Boucher () et Marie-Anne Brebant (). Son fils Joseph est issu du second mariage. Quant à Antoine unay, il était le fils du chirurgien Félix et l’époux d’Angélique Roy. En partant de l’ancienne commune, c’est-à-dire de l’arrière des édifices de la rue Saint-Paul, nous découvrons, sur la rue Saint-François-Xavier, un édifice en pierre de trois étages (n  et ), qui date de . Il occupe approximativement l’ancien lot du sieur Tabaut ou, si l’on veut, celui de madame Bourdon. On y retrouve le restaurant Pavarotti. Suit un terrain de stationnement qui couvre le lot de Paul Dumouchel et une partie de celui que s’était gardé le sieur Martel. Quant au coin de la rue du Saint-Sacrement, il sert de site à un très bel immeuble en pierre (n  et ). C’est l’édifice de la Montreal Telegraph Company, construit en , d’après les plans de la firme d’architectes Hopkins & Wily. Plusieurs compagnies de télégraphe, dont celle du Canadien National, l’occuperont

 L E V IEU X-M ONTR ÉA L

jusqu’en . Mais, entre les deux guerres mondiales, la Dow Jones Ltd.

y a eu aussi ses bureaux. Il faut dire qu’alors la Bourse de Montréal n’était pas loin de l’autre côté de la rue, pour cette société qui a laissé son nom

à un indice boursier encore fort reconnu de nos jours, sur tous les

marchés. Ce sont surtout des sociétés de graphisme et de publicité qui ont pris la relève. Enfin, pour relier le présent au passé, on peut noter que nous sommes ici sur le site qu’Étienne-Joseph Martel avait cédé au sieur Antoine Thunay dit Dufresne, cinq ans après l’incendie de son auberge. Quant au - du Saint-Sacrement, juste à côté et situé sur une partie du lot dont avait hérité le fils Martel, il fut construit en  . C’est à cet endroit que la Montreal Telegraph connaîtra ses débuts à partir de , avant de s’installer dans le bâtiment du coin de la rue Saint-François-Xavier.

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Nous abordons ici la partie nord de la concession de Jean Desroches, de même que celles qui ont été accordées sur son flanc ouest jusqu’à la terre reçue comme part d’héritage par Louis Cavelier. À partir de la rue du Saint-Sacrement, nous avons une partie de la concession de Jean Milot dont il a été question dans un chapitre précédent. Puis, suit vers le nord, celle du sieur Jean Martinet de Fontblanche. Ce Bourguignon, époux de Marguerite Prud’homme, était à la fois médecin et soldat dans le régi- ment de Carignan. Le quadrilatère du présent chapitre est traversé par la rue de l’Hôpital et la limite nord de la concession du sieur de Fontblanche correspond plus ou moins à cette artère dont l’axe est un peu oblique par rapport aux rues Notre-Dame et du Saint-Sacrement. Ladite rue de l’Hôpital sectionne ensuite la concession du sieur Jean Desroches, pour s’arrêter

à la rue Saint-François-Xavier.

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

La partie au sud de la rue de l’Hôpital

Le sieur de Fontblanche garda son lot jusqu’au  août  , alors qu’il le cédera à un certain Livillier. Deux jours plus tard, le lot sera «transporté » au notaire Raimbault qui, toujours aux aguets, avait dû sans doute flairer une bonne a aire. L’homme de loi subdivisera ensuite sa nouvelle acqui- sition en trois emplacements ayant front sur la rue de l’Hôpital. Le plus à l’ouest sera vendu au sieur Pothier Dubuisson, le lot voisin ira au sieur Antoine Puyperoux dit Lafosse et le dernier, au sieur François Serat dit Coquillard qui cédera son terrain à son voisin Puyperoux moins d’un an après son acquisition, soit en . Plusieurs Pothier se sont établis en Nouvelle-France, mais il s’agit ici, de toute évidence, de Guillaume qui épousera Jeanne-Élisabeth, la fille du célèbre ingénieur et cartographe Gédéon de Catalogne. Antoine Puyperoux, venu de la Guyenne, était notaire royal et avait épousé Fran- çoise Petit de Boismorel, à son premier mariage. Quant à François Serat, le fils de Pierre, un maçon de son métier originaire de la région de La Rochelle, il était le mari de Françoise Bardet.

de La Rochelle, il était le mari de Françoise Bardet. Fronton de l’entrée du CPR Telegraph

Fronton de l’entrée du CPR Telegraph Building.

La partie de la concession de Jean Desroches située entre les rues du Saint-Sacrement et de l’Hôpital a été cédée par les héritiers Desroches au sieur François d’Hazur en trois contrats dont l’enregistrement (« ensai- sinement ») s’est échelonné entre  et . Puis, le tout a été vendu aux seigneurs par le procureur du sieur Hazur, Pierre Soumande, le



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 juillet  . L’année suivante, les nouveaux détenteurs concédèrent la lisière de terrain au sieur Philippe Robitaille, un soldat du régiment de Carignan originaire de l’Artois. En , celui-ci avait épousé Madeleine Warren, de Dover en Nouvelle-Angleterre, rencontrée, peut-être, lors d’une expédition du célèbre régiment. Les héritiers Robitaille procédèrent plus tard à la subdivision de la propriété, pour créer trois emplacements. Le plus au sud sera vendu par la veuve Robitaille elle-même, au sieur Pierre Hubert, en . L’espace au centre ira au sieur Antoine Moison (Moisan), en . L’année précédente, le lot au coin de la rue de l’Hôpital avait été consenti à Marguerite Robi- taille par les héritiers de Philippe. Les trois emplacements ont approxima- tivement gardé leurs largeurs d’origine qui correspondent à peu près à celles de l’occupation du   e siècle. Trois bâtiments en pierre s’y dressent aujourd’hui, en front de la rue Saint-François-Xavier. Sur le terrain de Marguerite Robitaille, on retrouve un imposant édifice de huit étages ( , rue de l’Hôpital et  , rue Saint-François- Xavier). Le long de la rue de l’Hôpital, il se trouve à couvrir aussi l’em- placement de François Serat. Il s’agit du CPR Telegraph Building. Ce bel immeuble a été construit en , par le Canadien Pacifique, ou plus précisément par deux des membres de la haute direction, son nouveau président, omas Shaughnessy, et Richard B. Angus. En , la compa- gnie y installe plusieurs de ses services et, bien entendu, celui de la télé- graphie. Auparavant, deux bâtiments couvraient chacun des terrains originaux. L’un d’eux, probablement celui du coin, appartenait à l’ancien maire de Saint-Hyacinthe, Georges-Casimir Dessaulles. Parmi les anciens locataires de l’édifice du Canadien Pacifique, on peut signaler le prestigieux Montreal Club qui y occupera un espace important. En , la compagnie vend l’édifice qui devient alors l’un des premiers du genre à être transformé en copropriétés, dans le Vieux-Montréal. Frédéric-Auguste Quesnel est propriétaire depuis près de trente ans de l’emplacement ayant appartenu originalement au sieur Antoine Moisan, lorsqu’il décide, en  , de démolir sa vieille maison de pierre, pour y construire la maison actuelle (n   -). Si, pendant une quarantaine d’années, des libraires y tiennent leur commerce, des restau- rants au rez-de-chaussée les remplaceront à partir de . Pendant plus d’un demi-siècle, l’un d’entre eux, au nom plutôt évocateur dans ce quartier des bourses, y aura pignon sur rue. C’est le Brokers’ Restaurant. L’auberge Casa de Matéo occupe tout l’immeuble de nos jours.

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SECTEUR NUM ÉRO 2  L’ancien édifice du Devoir (1972 et 1992).

L’ancien édifice du Devoir (1972 et 1992).

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Le  - de la rue Saint-François-Xavier fut construit en , par James Hutchison. Ce dernier décédera trente-trois ans plus tard, et ses héritiers garderont l’édifice jusqu’en , lorsque la Royal Exchange Assu- rance l’achètera pour y installer son siège social. C’est la boutique d’enca- drement Martine Hénault qui occupe maintenant le rez-de-chaussée, alors que les étages supérieurs ont été convertis en logements en copropriété. En partant de la rue Saint-François-Xavier, le deuxième édifice sur le côté nord de la rue du Saint-Sacrement (n ) est connu notamment pour avoir logé les activités du journal Le Devoir durant vingt ans, à partir de  . Mais ce bel édifice d’allure massive a eu plusieurs autres occupants par le passé. Il fut construit en  , pour le Merchants’ Exchange and Reading Room of Montreal, une puissante association d’hommes d’a aires qui présideront à l’avènement du Montreal Stock Exchange, en . D’ailleurs, la Bourse de Montréal occupera le deuxième étage de l’immeuble jusqu’à ce qu’elle emménage dans son propre édifice, en  . La Marconi Wireless Telegraph Company of Canada Limited l’achètera en  et s’y installera pour près de trente ans. Une plaque commémorative apposée sur la façade du bâtiment, transformé en copro- priétés résidentielles, résume la carrière du brillant orateur et écrivain que fut Henri Bourassa, le fondateur du journal Le Devoir. Cette construction occupe la partie arrière du terrain du sieur Pierre Hubert (sur la concession originale de Jean Desroches) et s’étend surtout sur le lot qu’avait acheté le sieur François Simonet de Marie Godé, en  (sur la concession originale de Jean Milot). Il est bon de rappeler que Marie Godé se trouvait alors l’héritière de ses deux précédents époux, les sieurs Decouagne et de Budemont. Quant à Simonet, il serait né à Niort, dans le Poitou. En continuant vers l’ouest, nous arrivons en présence d’un ensemble appelé Robert Reford, lequel s’étend de la rue du Saint-Sacrement jusqu’à la rue de l’Hôpital et couvre, par le fait même, une grande partie de l’ancien lot du sieur François Simonet et aussi un large espace de celui que possédait le sieur Guillaume Pothier Dubuisson, en front de la rue de l’Hôpital. L’ensemble comprend trois bâtiments dont deux présentent une archi- tecture intéressante, soit le  , rue de l’Hôpital et le , rue du Saint- Sacrement. Ce dernier, appelé la maison Reford, porte aussi le nom de maison Chartier de Lotbinière. Il a été érigé en , par le propriétaire du temps, Silvain Laurent dit Bérichon, avec un toit à deux versants percé de lucarnes. La construction était à peine terminée qu’Alain Chartier de

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SECTEUR NUM ÉRO 2  Maison de Chartier de Lotbinière érigée en 1811. Plaque commémorative sur

Maison de Chartier de Lotbinière érigée en 1811.

 Maison de Chartier de Lotbinière érigée en 1811. Plaque commémorative sur la maison Chartier de

Plaque commémorative sur la maison Chartier de Lotbinière.

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Lotbinière s’en est porté acquéreur. Chose pour le moins curieuse, une plaque sur le bâtiment nous rappelle qu’il s’agit de la « Maison de résidence du marquis Michel Chartier de Lotbinière (-), chevalier de Saint-Louis, ingénieur du roi et compagnon d’armes de Montcalm et de Lévis ». Mais le lecteur aura sans doute remarqué que ce bâtiment a été érigé douze ans après le décès du marquis ! Jusqu’au  janvier , la maison servait de siège social à la compa- gnie de transport maritime Robert Reford, l’une des plus anciennes dans ce domaine. Les a aires ont été plutôt prospères et, il y a cent ans, la famille Reford figurait parmi les plus à l’aise de Montréal. Il existe un lien entre le site de la rue du Saint-Sacrement et l’un des plus beaux endroits du Québec. En eet, c’est Elsie, épouse de Robert Reford et sœur de Lord Mount Stephen, qui entreprit, vers , l’aménagement des Jardins de Métis, aux portes de la Gaspésie. Madame Reford y consacra ses étés durant trente ans, manifestant un esprit créateur qui enchante chaque année des milliers de visiteurs.

La partie au nord de la rue de l’Hôpital

Pour terminer ce chapitre, il reste à étudier l’espace compris entre les rues Notre-Dame et de l’Hôpital, depuis la concession du sieur Robert Cavelier jusqu’à la rue Saint-François-Xavier. Le terrain, situé au nord de la concession du sieur de Fontblanche, fut d’abord accordé en  , au sieur Nicolas Forget dit Despatis. Après avoir appartenu un certain temps à un nommé Antoine Forestier, il passa en  aux mains du sieur Étienne Volant de Radisson, un marchand qui le subdivisera une ving- taine d’années plus tard, pour créer trois lots sur la rue Notre-Dame et deux autres sur la rue de l’Hôpital. Les cinq terrains seront partagés comme suit : la veuve de Jean Cusson dit Lacroix achètera le lot le plus à l’ouest sur la rue Notre-Dame, lequel lot mesurait quarante et un pieds ; son gendre, Toussaint Périneau dit Lamarche, prendra cinquante pieds et Antoine Beaumont, Auvergnat d’origine, obtiendra soixante-deux pieds. Sur la rue de l’Hôpital, c’est Guillaume Tartre qui acquerra le lot ouest et Étienne Rocbert de la Morandière deviendra son voisin. Voici quelques détails sur deux de ces personnages. En  , Nicolas Forget dit Despatis avait épousé, à Québec, Madeleine, l’une des nom- breuses filles d’Abraham Martin. Ce dernier ne prévoyait certainement pas qu’environ un siècle plus tard les troupes s’a ronteraient dans son

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champ et qu’il laisserait son nom aux célèbres « plaines » qui sont plutôt un plateau, en fait. Quant à Toussaint Périneau, le fils d’un Limousin prénommé Jacques, il s’était installé sur la rue Notre-Dame, auprès de la demeure de sa belle-mère Marguerite Aubuchon, alors veuve de Jean Cusson. Une concession de soixante pieds de largeur s’était intercalée, en , entre les lots des sieurs Forget et Desroches. Elle fut accordée à l’auber- giste Abraham Bouat qui achètera ensuite, des héritiers Desroches, l’es- pace restant jusqu’à la rue Saint-François-Xavier. Par après, le sieur Bouat vendra un terrain à l’angle des rues Notre-Dame et Saint-François- Xavier, au sieur François de La Fargue dit Sainte-Foy. Le reste sera liquidé beaucoup plus tard par les héritiers Bouat, sauf un emplacement de soixante pieds de largeur en front de la rue de l’Hôpital, qui restera à leur mère au moment du partage. C’est François-Marie Bouat, lieutenant général comme son père Abraham, qui dressera, le lendemain du drame, le premier rapport avec les recommandations nécessaires sur l’incendie du  juin  . Il peut être intéressant d’en lire le texte, tel qu’il a été publié par le Journal déjà cité. Cela nous renseigne sur les coutumes du temps et les rapides mesures de sécurité qui ont été déployées.

L’an mil sept cens vingt et un et le vingtième jour de juin, nous François Marie Bouat, Conseiller du Roy, et son lieutenant général, au Siège de la Juridiction Royalle de montréal, Sur ce qui nous a été représenté par le

procureur du Roy en ce siège que les Cheminées et murs des maisons et battimens qui ont été brullez dans l’incendie arrivée en cette ville le jour d’hier, sont si en dommagez que la plus part menacent ruine et sont prêtes

à tomber et que même trois ou quatre des cheminées sont déjà tombées ce

jourd’huy à quoy il est de la dernière conséquence d’avoir attention pour prévenir les accidens qui en pourroient arriver, nous requérant de nous transporter sur les lieux avec des maitre maçons pour faire faire en notre présence la visite des murs et cheminées et pour ensuitte être par nous ordonné sur la démolition qui sera nécessaire à faire. Nous étant pour ce transporter à la Basse Ville avec ledit procureur du Roy, et notre gre er, et mandé d’o ce à la requisition dudit procureur du roy, les nommés Pierre

Janson dit Lapalme, Jean Baptiste Deguire, Jean Daveluy dit Laroze et Jean Payet dit St-Amour, tous maitres maçons et tailleurs de pierre de cette ville,

a été procédé devant nous à ladite visite par lesdits experts maitres maçons,

Serment préablement par eux fait… de laquelle visite ils nous ont fait rapport sur chaque maison…



L E V IEU X-M ONTR ÉA L

Une autre ordonnance, contre le pillage cette fois, a été promulguée le  juin. Tel que mentionné dans un chapitre précédent, le complexe immobi- lier projeté appelé Le Saint-François, mais qui ne verra cependant peut- être pas le jour, occupera une grande partie de l’espace entouré des rues Saint-Jean, Notre-Dame, Saint-François-Xavier et de l’Hôpital. En plus d’une partie du terrain de Louis Cavelier, le projet couvrirait également les lots de Marguerite Aubuchon-Cusson, de Toussaint Périneau dit Lamarche, d’Étienne Rocbert de la Morandière et de Marguerite Bouat, ainsi qu’une partie des terrains que possédaient les héritiers de Jean Desroches, au coin des rues Saint-François-Xavier et de l’Hôpital. Il reste quatre bâtiments dont l’occupation se détaille à peu près comme suit :

- Le  se trouve sur une partie de lot qui appartenait au sieur Péri- neau. La maison n’a qu’un étage. Érigée en , elle a changé tota- lement d’aspect lors de gros travaux exécutés en  .

- L’édifice voisin de trois étages (-) repose sur le terrain ayant originalement appartenu à Antoine Beaumont, au début du   e siècle. Il est connu sous le nom de celui qui l’a fait construire en  : Louis-Tancrède Bouthillier. L’immeuble fut longtemps occupé par trois magasins dont les propriétaires demeuraient dans les étages au-dessus. Mais, à partir du début du  e siècle, les loge- ments feront place à des espaces de bureaux. Le fabricant de tabac bien connu William C. Macdonald y aura le sien, pendant plus de trente ans. Depuis , une partie des locaux sert à une entreprise spécialisée dans le domaine de la photographie : Photo Service limitée.

- La construction du coin ( -, rue Notre-Dame et  , rue Saint-François-Xavier) qui couvre, du moins en façade, essentiel- lement le terrain que possédait autrefois le sieur François de La Fargue dit Sainte-Foy, a son nom gravé dans la pierre. C’est le British Empire Building. Mais la propriétaire initiale de l’édifice, qui date de  , s’appelait l’Exchange Bank, qui fera cependant faillite. C’est à ce moment que la British Empire Mutual Life Assu- rance Company of London s’en portera acquéreur. Aujourd’hui, on y retrouve, entre autres, le restaurant Au cépage.

- Le quatrième bâtiment a front sur la rue Saint-François-Xavier (n ). Il fut construit en , par James Fairie, un marchand de

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lampes à l’huile et de systèmes d’éclairage en vogue à l’époque. Depuis de nombreuses décennies, c’est le costumier Joseph Ponton qui est l’occupant des lieux. Sa production est des plus variées et il continue toujours à satisfaire aussi bien les troupes de théâtre que les groupes ou les particuliers, à la recherche de costumes pour diverses occasions. Nous sommes ici sur une partie du terrain qu’Abraham Bouat avait acheté en , des héritiers du premier concessionnaire, Jean Desroches.

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Au nord de la rue Notre-Dame et à l’est de la rue Saint-Pierre, c’est encore la concession accordée par Maisonneuve en  , au sieur Robert Cave- lier, qui domine largement l’occupation originale du sol. Consenties une vingtaine d’années plus tard par les seigneurs, dans un contexte de plus en plus urbain, les concessions vers l’est, jusqu’à la rue Saint-François- Xavier, sont beaucoup moins étendues. D’ailleurs, leur profondeur ne dépassait généralement pas la rue Saint-Jacques qui sera créée plus tard et ce sont les seigneurs eux-mêmes qui cédèrent au roi le terrain requis, entre autres, pour l’érection du mur d’enceinte, alors que Robert Cavelier, lui, devra se résoudre à sacrifier la bande de terrain nécessaire aux ouvrages qui traverseront sa concession d’ouest en est. Avec le développement qui s’accentue, le sieur Cavelier et ses héritiers