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POURQUOI LES

ALLEMANDS ONT-
ILS SUIVI HITLER ?
› Johann Chapoutot

Q uestion classique et abyssale : pourquoi le peuple le


plus alphabétisé du monde, dans la patrie des grands
universalistes Kant, Humboldt, Goethe et Schiller,
a-t-il marché dans les pas des nazis pour conquérir
l’Europe et en détruire certaines populations ? Cette
question, nous la refermons généralement avec prudence, tant nous
subodorons qu’elle met en péril notre identité d’Européens (l’Alle-
magne est le barycentre de l’Europe), voire d’êtres humains (les nazis
en étaient, semble-t-il…). Nous la fuyons, même, en nous réfugiant
derrière des explications qui ne ressortissent ni de l’histoire (« de tout
temps, les Allemands… ») ni même des sciences humaines (« des
animaux, vous dis-je »). Les schèmes généralement avancés sont soit
inopérants (« Hitler était un fou » : et les autres ?), soit purement tau-
tologiques (« la barbarie » est censée expliquer des actes… barbares),
et ils méconnaissent tous les opérations que doit effectuer l’historien
pour rendre compte d’un phénomène, sinon lui donner sens : l’at-
tention à la chronologie (voter Hitler en 1933, ce n’était pas voter
pour Treblinka), la mise en contexte (de long, moyen et court terme),
la compréhension (car la matière de l’historien est humaine, fût-elle
l’humanité des bourreaux).

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d’eichmann à daesh, comment devient-on bourreau ?

Par ailleurs, quand on dit que « les Allemands ont suivi Hitler »,
on oublie les émigrés, les exilés, les opposants et les résistants de l’inté-
rieur. On oublie également que d’autres Européens et Occidentaux ont
suivi Hitler : les Français de la division Charlemagne, les nazis améri-
cains, les collaborateurs de toute l’Europe… Les crimes nazis, inédits
par leur ampleur et leur violence, par leur ambition et leur rapidité,
étaient en pratique irréalisables sans le concours empressé de ceux qui
ont aidé, approuvé ou laissé faire. Enfin, le nazisme n’est en soi que la
synthèse, ou le bassin collecteur, de myriades de notions, idées et prin-
cipes qui viennent d’à peu près partout et qui sont généralement, dans
l’Europe et l’Occident de la première moitié du XXe siècle, des lieux
communs : racisme, antisémitisme, colonialisme, capitalisme, impé-
rialisme, nationalisme, darwinisme social, Historien, spécialiste de l’histoire
eugénisme… La liste est encore longue de contemporaine de l’Allemagne,
ce qui, pris isolément, ne fait quasiment Johann Chapoutot est professeur
pas débat dans le monde qu’habitent les à l’université Sorbonne-Nouvelle
Paris-III. Dernier ouvrage publié : la
nazis. La force du discours nazi est d’opérer Loi du sang. Penser et agir en nazi
une synthèse peu ou prou cohérente de ces (Gallimard, 2014).
idées, et de proposer la « vision du monde » › johann.chapoutot@univ-paris3.fr
ainsi décantée à des contemporains égarés, en crise matérielle, morale
et intellectuelle (1), qui peuvent y voir un secours et un recours : ladite
« vision du monde » permet d’expliquer les malheurs de l’Allemagne
contemporaine et d’ouvrir une perspective de salut.
Salut personnel et national, matériel et moral : lorsque, médusé,
l’on pose et repose la question de la marche au pas des Allemands
derrière Hitler, non seulement la question est mal posée, mais elle
trahit également que l’on méconnaît la période (celle de l’après-
Grande Guerre, mais aussi de l’après-révolution industrielle, de
l’après-transition démographique, etc.) et la nature du régime nazi.
S’est imposé, après 1945, le paradigme totalitaire qui, pensé d’abord
finement par Hannah Arendt, a été diffusé par des générations d’épi-
gones et de manuels, jusqu’à aboutir à la représentation vulgaire que
voici : le totalitarisme est un régime qui veut dominer la totalité d’une
société, ainsi que de l’homme dans la société, et qui repose sur l’uni-
vocité (parti unique, message unique), ainsi que sur la propagande

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et la terreur. On voit ainsi dans le régime nazi la sainte alliance de la


matraque (Himmler, les organes de surveillance et de répression) et du
micro (Goebbels, le contrôle des productions et la censure…).
Des décennies de travaux d’histoire sociale, mais aussi d’histoire
administrative, d’histoire de la police, etc., ont fait litière de cette
vision de compendium. La « mise au pas » de la société allemande
derrière son nouveau chef est une antienne de la propagande nazie
elle-même. Quant aux autres « critères » définitoires du totalitarisme,
ils permettent certes de comparer nazisme, stalinisme et fascisme
(mais aussi salazarisme, franquisme et… régime républicain : tout est
comparable !) mais non de les assimiler : contrairement à ce que l’on
lit un peu partout, mais généralement pas sous la plume de ceux qui
connaissent le nazisme, le IIIe Reich n’a pas du tout pour ambition de
« créer » un « homme nouveau », il ne met certainement pas « l’État »
au centre, il est très largement polycratique et polyphonique.
Il est bien dommage que le paradigme « totalitaire » soit inopé-
rant, car il nous fournissait une explication au fond confortable et
rassurante du phénomène nazi : dans un pays où, depuis Luther puis
Frédéric II, on obéit supposément le doigt sur la couture, le micro et
la matraque ont transformé les épigones de Goethe en robots casqués,
piétinant de leurs bottes les sociaux-démocrates à Dachau avant de
fouler aux pieds le reste de l’Europe.
La question demeure donc : pourquoi avoir suivi Hitler, cet éner-
gumène vociférant, qui fulminait le massacre et la mort à longueur de
discours, qui ne parlait, en hurlant, que de guerre et de sacrifice ?
D’abord parce que Hitler et ses compagnons ne parlent pas que
de cela. Ils parlent même du contraire. Leur constat, à les écouter,
est que le passé et le présent sont suturés de douleur et de deuil. Que
la race germanique est victime de la haine et de l’agression d’au-
trui, notamment des juifs – peuple mélangé, « non-race » (Unrasse),
« contre-race » (Gegenrasse) selon hiérarques et raciologues, qui
voient en eux un « cloaque racial », malade de son mélange et de son
indéfinition. Présentés obstinément comme des malades haineux,
les juifs ont pour principale cible, à en croire le discours antisémite
rendu légitimement scientifique par l’anthropologie raciale et la psy-

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chologie raciale, les Aryens, ou les hommes nordiques-germaniques,


êtres authentiques et purs, dont le sang a été grandement préservé.
Aimables et créatifs, sains mais aussi naïfs, les Germains n’ont jamais
su se défendre contre les juifs (2). Les nazis, par leur messianisme
(le « Reich de mille ans »), promettent aux Allemands de sortir de
cette histoire de malheur pour entrer dans un millenium de paix. Ils
offrent de « croire et détruire » (3), pour édifier un règne (au double
sens d’empire et d’ère), sur un territoire (l’est de l’Europe) qui sera
le lieu concret de leur utopie raciale : empire (au sens juridique et
politique), ère (notion temporelle) et territoire – voilà les trois sens
du mot Reich en allemand.

Le message nazi : clair et rassurant

On ne vit pas que d’idées, objectera-t-on : c’est exact, même si les


idées ont eu tendance, depuis la « fin » proclamée des « idéologies »,
à être sous-estimées. La « fin de l’histoire » claironnée, au tournant
des années quatre-vingt-dix, par des néo-hégéliens un tantinet pres-
sés, désignait précisément cette fin de la dialectique des idées (entre
communisme et démocratie libérale, entre plan et marché, etc.), et
des « systèmes » (n’oublions pas que le système désigne avant tout
un agencement d’idées prétendant rendre raison du réel pour, le cas
échéant, le transformer). Depuis 2001, ils ont sans doute été décillés :
la radicalité des « bras armé de Dieu » autoproclamés çà et là repose
sur une analyse, fût-elle rudimentaire, des défauts et méfaits du réel
ainsi que sur le projet, fût-il sommaire, qui en est induit.
Un arc tendu entre les radicalités des XVIe et XVIIe siècles, celles
des « guerriers de Dieu » du temps des guerres de religions (4) et celles
du temps présent, en passant par le nazisme ou l’entreprise terro-
riste d’extrême gauche dans les années soixante-dix et quatre-vingt
(République fédérale d’Allemagne, Italie, Japon et, dans une moindre
mesure, France) permet de formuler ce constat : celui d’un consente-
ment (pour de larges cercles), et d’une adhésion (pour les activistes,
mais pas uniquement) à la violence radicale, en mots et en actes.

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Dans le cas du nazisme, le consentement au discours nazi, voire


l’adhésion que celui-ci produit sont dus à sa grande force heuristique :
grâce à lui, tout est clair. Mais aussi cohérent : depuis l’aube des temps,
le même juif tente de détruire, pour les mêmes raisons, la même bio-
logie germanique. Le « même » est rassurant, car il abolit l’histoire :
quand les nazis les plus convaincus disent (et cela se retrouve ensuite
dans les manuels de collège et de lycée) que les chrétiens qui ont
détruit Rome sont les « bolcheviques » de l’Antiquité, que le « christo-
bolchevisme » est ce complot éternel des juifs qui veulent détruire les
édifices racistes et inégalitaires (Rome, le Reich…) (5) en promouvant
l’égalité et l’universalité, ils ne commettent pas d’anachronisme, car il
n’y a pas de diachronie : le nazisme est une vaste entreprise de néga-
tion de l’histoire comme démarche cognitive (inutile de se creuser la
tête, tout est simple, rien de nouveau sous le soleil…) ainsi que de
dépassement de l’histoire comme lieu (il s’agit de mettre fin à la lutte
des races, donc à l’histoire, pour jouir de la paix et de la sécurité). Bien
loin, donc, d’être ce discours vociférant et angoissant que des extraits
cinématographiques nous donnent à voir (un orateur nazi extatique,
en pleine sudation et péroraison, promettant le feu, le fer et le sang),
le message nazi est rassurant : il affirme que les orateurs ont com-
pris les lois de l’histoire (qui sont celles, au fond, de la nature), qu’il
s’agit de faire comprendre afin, en étant armés par ce savoir mutuel et
partagé, de sortir de millénaires de malheurs par une action résolue.
Cette action exige de rompre avec des normes morales et juridiques
jugées néfastes, car formulées par des ennemis de la race nordique (les
juifs qui ont inventé le christianisme, par exemple) et des ennemis de
l’Allemagne (les Français, les Britanniques et les Américains qui, de
congrès en traités de paix ont, depuis 1648, posé les principes du droit
international). Rompre avec une normativité allogène est légitime :
« Ce qui est juste, déclare un des plus grands juristes organiques du
IIIe Reich, Hans Frank, c’est ce qui est bon pour le peuple allemand. »
Contre l’universalisme chimérique du christianisme, du kantisme, de
la révolution française, juristes et moralistes promeuvent un particu-
larisme strict : à chaque peuple, à chaque race, sa loi – celle qui lui
commande de vivre, de survivre et de prospérer (6).

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La promesse nazie s’accompagne d’actes concrets : la jouissance, le


confort matériel et moral ne sont pas remis aux calendes grecques de
l’eschatologie, et le changement intervient immédiatement. Brutale
pour les catégories jugées allogènes et nocives (juifs) ou indésirables
(opposants politiques, « asociaux », étrangers…), la politique nazie est
douce pour les Allemands considérés comme étant de bonne race – pour
peu qu’ils ne manifestent pas de dissentiment ou leur opposition. Une
politique sociale et fiscale très avantageuse a gâté les Allemands (7), qui
ont vécu, avec les mesures prises par les nazis, l’équivalent de ce que les
Français ont connu avec le Front populaire, voire plus : si l’exigence
en termes d’horaires et de productivité augmente (réarmement oblige),
les congés payés font leur apparition et ils ne restent pas lettre morte :
l’organisation Kraft durch Freude (la force par la joie) se charge d’em-
mener les Allemands en randonnée, à l’opéra, à la plage, en croisière…
Tout cela se fait au prix d’une incroyable gabegie financière, d’une orgie
budgétaire (8) qui fait cauchemarder les techniciens des finances : leurs
observations sont toujours rejetées par la chancellerie, qui mise sur le
produit des spoliations présentes et à venir, ainsi que sur celui des pré-
dations qui, une fois les ennemis vaincus, ne manqueront pas d’enrichir
le Reich à coups de dépouilles opimes.
On sait également que la domination nazie donna à des myriades
de militaires, de policiers, de fonctionnaires, d’universitaires et d’entre-
prises privées l’occasion de « servir et se servir ». Les profits ont été bru-
talement orientés à la hausse pour les industries-clés de la première et
de la seconde révolution industrielle (acier, charbon, mais aussi chimie,
mécanique, électricité…), sollicités par le réarmement. Quant aux
perspectives de carrière, elles se sont agréablement ouvertes pour des
hommes qui étaient des vaincus de l’histoire : jeunes militaires servant
dans une armée-croupion, celle de la République de Weimar, réduite à
cent mille hommes par le traité de Versailles ; jeunes et brillants diplô-
més condamnés au chômage par la crise et la Grande Dépression… Le
nazisme, pour ces gens-là, a représenté le salut social : un juriste trente-
naire, Werner Best, est le quasi-créateur de la Gestapo (9), un capitaine
âgé de 42 ans en 1933, Erwin Rommel, dont la carrière piétinait lamen-
tablement, se retrouve Generalmajor sept ans plus tard…

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À ces militaires, fonctionnaires et experts, il faut ajouter les quelque


trente mille personnes qui, entre 1939 et 1943, partent coloniser les
territoires de l’Est, attirés par la promesse des terres noires de Pologne
et d’Ukraine.
Bien loin, donc, des explications simplistes qui, face à l’inexplicable,
convoquent la folie, la barbarie, la propagande et la terreur, l’histoire
sociale et l’histoire culturelle nous donnent à voir et à comprendre
un tableau plus réaliste des motifs de consentement ou d’adhésion au
nazisme – un tableau qui donne à penser sur le passé de l’Occident
comme sur le présent des menaces qui pèsent sur les Lumières.
1. Johann Chapoutot, la Loi du sang. Penser et agir en nazi, Gallimard, 2014.
2. Johann Chapoutot, le Nazisme et l’Antiquité, Presses universitaires de France, coll. « Quadrige », 2012.
3. Christian Ingrao, Croire et détruire. Les intellectuels dans la machine de guerre SS, Fayard, 2010.
4. Denis Crouzet, les Guerriers de Dieu. La violence au temps des troubles de religion (vers 1525-vers
1610), Champvallon, 2005.
5. Johann Chapoutot, le Nazisme et l’Antiquité, op. cit.
6. Johann Chapoutot, la Loi du sang, op. cit.
7. Götz Aly, Hitlers Volksstaat, traduction française : Comment Hitler a acheté les Allemands, Flammarion,
2005.
8. Adam Tooze, le Salaire de la destruction. Formation et ruine de l’économie nazie, Les Belles Lettres,
2010.
9. Ulrich Herbert, Werner Best. Un nazi de l’ombre, Tallandier, 2011.

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