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En attendant le printemps: fruits mûrs et moins mûrs de Glossa

Années après années, le label espagnol Glossa continue d’ajouter à son catalogue des
réalisations parmi les plus intéressantes et sur lesquelles il faut s’arrêter régulièrement.
Contrairement aux disques mis en avant ici précédemment, les résultats s’avèrent radicalement
différents pour chacune de ces trois nouveautés faisant la part belle au monde de l’opéra.


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Ce n’est pas la première fois que l’opéra ballet — et non une commedia per musica comme
indiquée —  La liberazione di Ruggiero dall’isola di Alcina de Francesca Caccini (1587-1640) est
enregistré mais rien jusqu’à présent n’avait fait chavirer les coeurs, si ce n’est ce que Gabriel
Garrido en fit en concert durant l’année 2002. Sur papier, cette captation tombe donc à point
nommé et ne peut que rendre justice à ce qui est avant tout le premier opéra composé par une
femme, le premier opéra sur Alcina et le premier opéra italien représenté à l’étranger (Varsovie,
1628).

Hélas, c’est avec un sentiment mitigé que l’on quitte le disque, partagé entre la conviction absolue
que la musique est d’une richesse inouïe et la déception d’une direction suivie d’un casting
desquels l’on pouvait légitimement s’attendre à mieux. Dès le départ, le manque de contrastes est
criant et les chanteurs ne semblent dès lors pas aider à surmonter cet obstacle. L’Alcina d’Elena
Biscuola et le Ruggiero de Mauro Borgioni manquent tous deux de caractère et le sort paraît
s’acharner encore plus sur les petits rôles. En vérité, les idées les plus intéressantes et les
personnages qui revêtent un peu de chair émanent des interventions d’Emanuela Galli et de
Francesca Lombardi Mazzulli. Ensuite, on s’interrogera sur la pertinence des improvisations à la
percussion et du choix de certains ballets, peu en adéquation avec l’époque de Francesca Caccini
(piste n°27 notamment). Enfin, si le disque se laisse écouter et constitue tout de même une trace
pérenne de meilleure qualité que les tentatives précédentes, tout ceci donne le goût d’un rendez-
vous manqué.


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En avril 2016, le chef György Vashegyi, son Orfeo Orchestra et son Purcell Choir donnaient à
entendre de grands motets de Mondonville (1711-1772) fort remarqués par la critique. Moins d’un
an plus tard, les hongrois s’attaquent à l’œuvre profane du même compositeur, jetant sous les
projecteurs Isbé, pastorale héroïque donnée à Paris en 1742.

Compositeur essentiellement apprécié pour le répertoire sacré et la musique instrumentale,


Mondonville vécut avec Isbé un succès en demi-teinte, comparé au modèle de l’époque, Issé de
Destouches, et au maître qu’était Rameau, malgré une volonté évidente de différer de celui-ci.
Pourtant, la partition témoigne d’une écriture sans cesse raffinée, où les trouvailles se situent tant
dans les textures instrumentales que dans l’inventivité des récitatifs, loin de la tradition française.
Pour cette recréation, le pari est à la hauteur de la partition et il demeure sans aucun doute une
des plus belles réalisations discographiques de ce début d’année 2017. Le chef hongrois dirige
cette musique avec talent et peut compter sur des solistes qui partagent de réelles affinités avec le
répertoire baroque français. Outre les habituels et excellents Alain Buet et Chantal Santon-Jeffery
(admirable Venez Petits Oiseaux au premier acte, succès repris maintes fois à l’époque), il faut
surtout souligner l’Isbé toute tragédienne de Katherine Watson (voyez l’air Laisse-moi soupirer,
importune grandeur au quatrième acte), le beau Coridon de Reinoud Van Mechelen et surtout
l’Adamas du baryton Thomas Dolié qui fait montre ici de toute l’étendue de son potentiel.

L’œuvre se termine sur un duo extrêmement touchant entre Isbé et Coridon, rehaussé par le
choeur, et assène le coup de grâce: cette pastorale héroïque est une véritable réussite à mettre
dans toutes les oreilles !
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Chaque année, le label espagnol met à l’honneur la soprano italienne Roberta Invernizzi avec un
récital. Cette année, non seulement elle est à l’affiche de l’opéra Catone de George Frideric
Handel (1685-1759), enregistré avec les Auser Music de Carlo Ipata (Glossa GCD 923511), mais
elle s’illustre aussi dans un disque intégralement consacré à Handel, mettant en valeur les reines
et les princesses de Handel que sont Berenice, Cleopatra ou — nous y revenons — Alcina. Mais
les reines sont aussi ces prima donna, interprètes pour lesquelles Handel a composé les airs
regroupés dans ce disque: Margherita Durastanti, Francesca Cuzzoni, Faustina Bordoni et Anna
Maria del Pò.


Les extraits proposés sont tirés des opéras Lotario, Poro, Berenice, Giulio Cesare, Scipione, Alcina
et Giustino. Et bien que l’on pourrait regretter un énième récital dédié au compositeur, un énième
récital quelque peu marketing, avec une pochette un rien racoleuse où Roberta Invernizzi n’a
jamais semblé aussi bien apprêtée, le chant développé tout au long du disque opère un charme
indéniable sur l’auditeur. Roberta Invernizzi, à 50 ans passés, possède un organe vocal de
première fraîcheur et n’a plus rien à prouver dans un répertoire qu’elle maitrise à la perfection,
continuant d’être l’interprète idéale pour cette musique. Elle insuffle vie à chaque mot,
contrecarrant ceux qui considèrent la musique de Handel comme mécanique et sans relief. Le
bémol du disque ? L’accompagnement de l’Accademia Hermans dirigée du clavecin par Fabio
Ciofini à laquelle on peut justement regretter une certaine approche scolaire et une texture
orchestrale maigre, aux antipodes des passions que le chant de la soprano imprègne
constamment. Une leçon de chant donc, à défaut d’une leçon de musique.