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L'ÉPOQUE • NOS VIES CONFINÉES

« Le visio-machin, je n’y connais rien » : la fracture


numérique en France aggravée par le confinement
A l’heure où certains ne peuvent pas envisager le confinement sans écran, des millions de
Français doivent composer avec un manque d’équipement informatique ou des di"icultés
d’usage, renforçant leur sentiment d’exclusion.

Par Camille Bordenet et Léa Sanchez • Publié hier à 05h56, mis à jour à 07h41

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Aline partage son smartphone avec ses enfants : e-mails, scolarité, Doctolib, courses en
ligne, séries, jeux et réseaux sociaux. LE MONDE

Gwenaelle a dû se débrouiller pour récupérer ses attestations de déplacement dérogatoire dans les
pages de La Nouvelle République et auprès de sa voisine. Frédéric, lui, s’est rendu au Super U, et Stella à
la blanchisserie où elle travaille. D’autres ont pu compter sur les distributions du centre social de leur
quartier pour leur en déposer dans la boîte aux lettres. Du village de Villentrois-Faverolles-en-Berry
(Indre) aux quartiers populaires de Trélazé (Maine-et-Loire) et Strasbourg (Bas-Rhin), tous racontent
cette même « galère » pour savoir comment obtenir et renseigner le précieux sésame, devenu
nécessaire pour justifier ses trajets pendant le confinement. Plus compliqué encore quand on n’a ni
ordinateur ni imprimante, ou qu’on est peu à l’aise avec l’écrit.

L’obtention de ce « bout de papier » est révélatrice à elle seule de l’exclusion numérique que subissent
des millions de Français, soudain aggravée par le confinement. Et la possibilité d’avoir, dès le 6 avril,
l’attestation sur smartphone n’améliorera leur situation qu’à la marge.
« Ici plein de gens ne savent même pas envoyer un e-mail, alors vous imaginez télécharger et imprimer
une, puis deux attestations ? Certains préfèrent sortir sans, au risque de prendre une amende. Mais
jamais ils ne vous diront : je suis bloqué, je n’y arrive pas, je n’ai pas d’ordinateur », lâche Amina*. Cette
habitante d’un quartier populaire de Chambéry (Savoie) vit seule avec son fils de 12 ans. A 500 km de
là, Gwenaelle, 59 ans, en invalidité, ne dit pas autre chose : « J’ai besoin d’être accompagnée, c’est
compliqué pour moi d’aller sur un site. » Difficile aussi d’envoyer des e-mails seule.

Lire aussi | « Comment fait-on quand on n’a pas d’ordinateur ? » : reportage avec les oubliés
de la « start-up nation »

« Alors que communiquer via Internet paraît quasi incontournable dans le monde professionnel et
personnel, un peu plus de 21 % de la population [de plus de 15 ans] ne dispose pas de cette capacité »,
relevait une enquête de l’Insee en 2019.

38 % des utilisateurs d'Internet ont des di!icultés dans au moins


une compétence numérique de base

Part des personnes de plus de 15 ans en France (hors Mayotte) n'ayant pas de
compétences en :
– recherche d’information (sur des services marchands, administratifs, etc.) ;
– communication (envoyer ou recevoir des courriels, etc.) ;
– résolution de problèmes (accéder à son compte bancaire par Internet, copier
des fichiers, etc.) ;
– usage de logiciels (traitement de texte, etc.).
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Source : Insee (TIC ménages 2019)

17 % des plus de 15 ans se situent même dans une situation d’« illectronisme », c’est-à-dire d’illettrisme
numérique : ils n’ont aucune compétence numérique de base ou ne peuvent se servir d’Internet,
notamment parce qu’ils ne disposent d’aucun équipement adapté (connexion Internet, ordinateur,
smartphone…). Parmi les plus touchés : les retraités et les précaires.

L'illectronisme est plus marqué chez les retraités et les chômeurs

Les données présentées ici concernent les individus de 15 ans ou plus, en


France hors Mayotte.
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Source : Insee (TIC ménages 2019)

« L’accès au matériel et à la connexion pour accéder à ses droits, aux soins à distance, ou alerter en cas
d’urgence apparaît comme une nécessité vitale, d’autant plus en ce moment », souligne Marie Cohen-
Skalli, directrice de l’association Emmaüs Connect, qui aide les plus fragiles à s’équiper et à se former
au numérique.

« Ça ajoute de l’isolement à l’isolement »

Alors que de nombreux Français ne pourraient envisager le confinement sans écrans ni connexion à
haut débit leur permettant de télétravailler, d’étudier et d’être en lien permanent avec leurs proches,
les éloignés du numérique doivent composer sans.

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« Ça ajoute de l’isolement à l’isolement », résume, d’un ton las, Stella au bout du combiné. Depuis que
ses enfants sont partis, cette quinquagénaire vit seule dans sa bâtisse en pierre, dans un hameau
« loin de tout », aux confins des Combrailles (Puy-de-Dôme). Elle ne dirait pas non à un smartphone
qui lui permettrait de faire « comme tout le monde » : recevoir des photos et des vidéos de sa fille et de
son petit-fils de 4 ans, qui résident à 400 km. Impossible avec son portable bas de gamme, qui permet
tout juste d’appeler et d’envoyer des SMS, « quand ça passe ». Dans certaines zones peu denses, la 4G
et le haut débit se font encore attendre.
« J’ai beau avoir les images dans ma tête, j’aimerais bien les voir là,
tout de suite, un petit sourire qui dit : “coucou Mamie”, et moi qui
dis : “coucou mon p’tit loup” »

« J’ai beau avoir les images dans ma tête, j’aimerais bien les voir là, tout de suite, un petit sourire qui dit :
“coucou Mamie”, et moi qui dis : “coucou mon p’tit loup.” » Cela l’aiderait à atténuer l’angoisse : Stella
se ronge les sangs pour sa fille, aide-soignante en Haute-Savoie. « Mais ça coûte combien un
smartphone, 500 euros ? » Un achat inconcevable, avec ses 900 euros en contrat d’insertion à la
blanchisserie. Stella a récupéré l’ancien ordinateur de sa fille il y a peu, mais ne sait pas très bien s’en
servir. « Le visio-machin, j’y connais rien. »

A Boissey-le-Châtel (Eure), c’est la même solitude, couplée à l’impuissance de « ne pas savoir faire »,
que raconte d’une voix douce Catherine, 65 ans, ancienne cadre de la caisse primaire d’assurance-
maladie. Deux semaines déjà que la retraitée n’a pas vu ses petits-fils de 11 et 6 ans. Le téléphone ne
lui suffit plus. « Avant, j’avais la perception inverse : pour moi, l’écran coupait les gens les uns des autres,
dit cette littéraire. Aujourd’hui, je réalise que ne pas savoir faire tout ça me handicape. »

Lire aussi | Coronavirus : les personnes âgées isolées « se sentent encore plus abandonnées
dans la crise actuelle »

« On est toujours en retard, ça crée du stress »


Le handicap de Marie*, étudiante de 23 ans, se joue ailleurs. La jeune femme prépare le concours du
Capes. « Pour des raisons financières », elle n’a jamais pu s’équiper correctement. Aujourd’hui
confinée chez ses parents à Pont-du-Château (Puy-de-Dôme), sans ordinateur ni Wi-Fi, Marie se
retrouve contrainte de rendre ses travaux péniblement pianotés dans l’application Word de son
téléphone. Comment, alors, se concentrer, faire des recherches complémentaires ? « Dans un premier
temps, on pleure…, lâche-t-elle, résignée. C’est pas des choses qu’on prévoit. » D’ordinaire, l’étudiante
rédige ses devoirs à la main ou utilise les ordinateurs de la bibliothèque universitaire. Celle-ci est
fermée jusqu’à nouvel ordre. Le confinement lui a aussi fait perdre son petit boulot.

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cours à distance
A Trélazé (Maine-et-Loir), les habitants peuvent d’ordinaire accéder aux ordinateurs de
la régie de quartier. Ce lieu est aujourd’hui fermé. LE MONDE

Ce même « handicap » a également ressurgi dans la vie d’Aline*. L’ordinateur, cette mère célibataire de
deux enfants avait appris à s’en passer : « pas les moyens » avec les fins de mois « dans le rouge ».
D’autant qu’au Grand-Bellevue, à Trélazé, tous les habitants savent pouvoir compter sur un « plan
B » : les PC que la régie de quartier et d’autres associations mettent à leur disposition. C’était compter
sans la fermeture de ces accueils de proximité. Aline était loin d’imaginer que le petit écran de son
smartphone leur deviendrait aussi indispensable. Ils sont désormais trois à se le disputer pour tout :
les e-mails professionnels, la scolarité des enfants, la CAF, Doctolib, les courses alimentaires en ligne,
mais aussi les séries, les jeux et les réseaux sociaux qui permettent de passer le temps et d’être en lien
avec les proches… Connexion intensive oblige, les 43 euros de forfait de 50 gigas « sont partis en fumée
en moins de deux », il a fallu recharger une fois, 25 euros. Et supporter de passer les derniers jours de
mars « coupés du monde ».

« Les trois quarts des familles d’ici n’ont que des smartphones. Leur
pratique d’Internet se limite aux réseaux sociaux, ils ne savent pas
faire d’autres démarches »

En seconde professionnelle menuiserie, le fils d’Aline s’accroche comme il peut pour rendre ses cours.
« Mon frère nous les a déposés, mon fils les écrit à la main, puis je les prends en photo et les renvoie aux
profs avec mon portable, explique Aline. On s’abîme les yeux, on est toujours en retard, ça crée du
stress. ». Agent d’accueil au sein d’une association du quartier où elle assure d’ordinaire des ateliers de
médiation numérique, Aline sait qu’ils sont nombreux dans son cas : « Les trois quarts des familles
d’ici n’ont que des smartphones. Leur pratique d’Internet se limite aux réseaux sociaux, ils ne savent pas
faire d’autres démarches. » Le confinement risque d’exacerber les inégalités scolaires, craint-elle : « Ça
pénalise encore plus les jeunes qui ont déjà des difficultés. » Entre 5 et 8 % des élèves auraient été
perdus par leurs professeurs, qui n’arrivent pas à les joindre, a estimé le ministre de l’éducation.

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Avec des douleurs « infernales » aux jambes dues à l’arthrose et un mari invalide, Claudine, couturière
de 61 ans en recherche d’emploi à Strasbourg, aimerait ne plus avoir à patienter de longues heures
debout dans les files des supermarchés ou des administrations. Si elle savait le faire, la sexagénaire
commanderait ses courses en ligne. Les guichets du Pôle emploi ayant fermé eux aussi, les milliers de
chômeurs qui s’actualisaient d’ordinaire en agence devront apprendre à le faire à distance, par
téléphone ou Internet. Claudine devra demander à sa fille de l’aider. Elle a suivi une formation à
l’Emmaüs Connect de Strasbourg. Mais l’apprentissage prend du temps, surtout à son âge.

« En prison dans leurs têtes »


Il y a deux ans, Amina*, elle, savait à peine faire une recherche en ligne. Aujourd’hui confinée chez
elle, cette auxiliaire de vie est autonome dans ses démarches et peut aider son fils collégien. « Ça m’a
sauvée » répète-t-elle, comme pour conjurer le sort, en racontant la formation suivie au centre social,
tous les vendredis. En janvier, pendant les soldes, elle venait d’acheter son premier ordinateur, un
petit modèle d’entrée de gamme blanc, à 200 euros au lieu de 300, raconte-t-elle fièrement. « C’est
tombé juste, là encore. » L’auxiliaire de vie, qui connaît chaque foyer du quartier, s’inquiète toutefois
pour ceux qu’elle sait « complètement déconnectés », craignant « l’effet boomerang : déjà qu’ils sont
enfermés et entassés les uns sur les autres, en plus ils n’ont pas les moyens d’être connectés avec
l’extérieur : ils doivent se sentir encore plus en prison dans leurs têtes. »

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mesures de confinement

Partout sur le territoire, élus locaux, collectivités, médiateurs de quartiers, associations, équipes
pédagogiques se mobilisent pour tenter de maintenir un accompagnement à distance. A Saint-Eloi-
de-Fourques, village normand d’un peu plus de 500 habitants, le maire Denis Szalkowski a déjà
installé quatre ordinateurs qu’il avait préalablement stockés, chez des familles qui n’en étaient pas
équipées, permettant aux enfants de poursuivre leur scolarité.
Denis Szalkowski a installé des ordinateurs au sein de familles qui en étaient
dépourvues, pour aider les enfants à poursuivre leur scolarité. DENIS SZALKOWSKI

Permanence téléphonique, recensement du matériel pouvant être prêté, tutoriels vidéos, distribution
des devoirs dans les boîtes aux lettres, accompagnement scolaire via les réseaux sociaux… De
Lannion (Côtes-d’Armor) à Tourcoing (Nord), les centres sociaux multiplient les actions. Des missions
qui posent la question des risques sanitaires, malgré toutes les précautions prises. Cette situation
contraint aussi à faire « à la place » des habitants, plutôt qu’avec eux, regrette le directeur de la régie
de quartier de Trélazé, Jamel Arfi. « On se retrouve à prendre des rendez-vous médicaux, à actualiser sur
Pôle emploi ou la CAF, ou à commander des courses en ligne. »

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« qui ont souvent du mal à les comprendre »

A Trélazé, Aline espère que le confinement sera l’occasion d’une vraie prise de conscience de la
fracture numérique. « Il faudrait instaurer un système qui permette aux plus précaires de bénéficier de
facilités d’accès à l’équipement, suggère la mère de famille, amère. On nous a imposé la
dématérialisation de toutes les démarches, mais en laissant du monde sur le bord de la route. »

* Les prénoms ont été modifiés à la demande des intéressés.


De l’aide pour surmonter la fracture numérique
Si vous rencontrez des di!icultés dans vos démarches en ligne, plusieurs
possibilités d’aide à distance s’offrent à vous :

• Solidarité numérique, un centre d’aide pour les démarches


en ligne essentielles (école à la maison, courses, consultations
médicales…), et un numéro associé (01 70 77 23 72, appel non
surtaxé) viennent d’être lancés par la MedNum (coopérative
des acteurs de la médiation numérique), soutenue par le
secrétariat d’Etat au numérique et de nombreux partenaires
locaux et nationaux. Des médiateurs numériques vous
assistent du lundi au vendredi, de 9 heures à 18 heures.

• L’association Emmaüs Connect, avec l’aide de SFR, des


réseaux de solidarité, des grandes entreprises et des pouvoirs
publics, met en place plusieurs dispositifs exceptionnels pour
venir en aide aux publics les plus touchés : 20 000 téléphones
et 20 000 recharges gratuites pour les personnes en situation
de grande précarité (personnes isolées, migrants, sans-abri)
ainsi que 50 000 recharges Internet pour permettre aux
jeunes de poursuivre leur scolarité seront distribués dans les
prochains jours aux associations de terrain (aide sociale à
l’enfance, centres d’hébergements…), elles-mêmes chargées
de les redistribuer.

• Des logiciels de téléassistance, comme TeamViewer,


permettent à vos proches de vous aider à distance. Ils leur
donnent la possibilité de « contrôler » votre écran pour vous
aider à résoudre les problèmes auxquels vous êtes confrontés.
Certains services de visioconférence, comme Google
Hangouts, vous permettent aussi de partager votre écran
avec vos interlocuteurs, facilitant ainsi le dépannage à
distance.

• Pour ceux qui n’ont aucun équipement numérique mais qui


ressentent le besoin de parler : plusieurs associations,
comme la Croix-Rouge (09 70 28 30 00), ont renforcé leurs
lignes d’écoute téléphoniques, accessibles gratuitement, tous
les jours et de manière anonyme. Des « coups de fil » qui
peuvent aider à briser l’isolement, notamment pour les
personnes âgées, comme en témoigne Claudia, 82 ans, suivie
par Les Petits frères des pauvres (0 800 47 47 88).

Camille Bordenet et Léa Sanchez