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NE PEUT ÊTRE VENDU SÉPARÉMENT

ENCART TÉLÉRAMA Nº 3709


Théâtre de la Ville Paris

Imaginer l’avenir
Scènes / livres / cinéma
politiques culturelles 
Avec la Scène de recherche de l’ENS Paris-Saclay
l’urgence des arts

Imaginer l’avenir Du 14 au 17 décembre 2020, les quatre


passionnants débats de L’Urgence des arts,
Comme en juin, nous avons voulu laisser
une trace de cet échange. On trouvera
autour des scènes, du livre, du cinéma dans les pages qui suivent la chronique
et des politiques culturelles, auront été l’un des quatre débats, accompagnée des mots
de ces rares moments où la parole se libère de nos invités. Nous leur avons demandé,
au plus près de l’expérience intime et des comme en juin, de formuler des propositions
tensions du moment. En réponse militante concrètes pour imaginer l’avenir. Voici
et généreuse à la crise que nous retrouvons ces dix propositions, regroupées autour
chaque matin depuis des mois. de cinq engagements.
Après L’Urgence des alliances, en juin 2020, Solidarité, empathie et partage : ces mots
grand atelier de propositions pluridisciplinaires reviennent. Ils signalent avec force, comme
à l’issue du premier confinement, notre pari en juin, l’incroyable capacité des arts
est cette fois de donner la parole aux artistes. et de la culture à construire des alliances
Pour ouvrir un indispensable espace de pensée et des collaborations au cœur de l’adversité.
et de partage. Sortir des deux ornières de Sans attendre. Sans dépendre. Sans tabous.
la résignation et de l’indignation pour imaginer Adviennent aussi d’autres mots. Le soin.
l’avenir. Mettre notre quotidien et nos rêves La considération. L’ambition. S’ils pointent
en mots, en images et en perspectives. des manques – manque d’attention, de
Avec simplicité, mais aussi avec audace jugement, de souffle – ils ouvrent aussi des
et beaucoup de générosité, nos invités possibles. Et aident à penser l’avenir pour tous.
ont relevé le défi. Autour des scènes (théâtre, Ce que réclament les arts et la culture
musique, danse), du livre, du cinéma et des finalement les dépasse. L’urgence des arts ?
politiques culturelles. Nous avons aussi invité Faire société.
plusieurs groupes d’étudiants en sciences Fabienne Pascaud,
et en médecine à poser leurs questions, directrice de la rédaction de Télérama,
qui ont directement ou indirectement inspiré Emmanuel Demarcy-Mota,
nos débats. directeur du Théâtre de la Ville-Paris,
Depuis juin, la situation s’est tendue. Marc Dondey,
Chacun pressent que l’urgence de la lutte directeur de la Scène de recherche de l’ENS
contre la pandémie en cache une autre, moins Paris-Saclay.
visible : il faut comprendre ce qui nous arrive,
cette faille qui s’est ouverte dans notre vie
intime et sociale. La déchirure, le décrochage.
L’opacité et la difficulté à se projeter
dans l’avenir. Le délitement de ce qui fait lien.
La violence de la précarisation, du déclassement,
voire de la survie économique.
Comprendre et décrire, comprendre
et partager. Merci à nos intervenants, merci
au public nombreux qui a suivi en direct
les débats de L’Urgence des arts – qu’on peut
textes à lire sur retrouver sur les sites de Télérama, du
Télérama.fr
Théâtre de la Ville et de l’ENS Paris-Saclay.

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directrice du théâtre de La Criée, à Marseille : les
invités réunis pour débattre de l’urgence des arts
sentent-ils le danger ? La distance qui s’accroît
entre manifestations artistiques et besoins immé-
diats du citoyen creuse le gouffre entre spectateurs
et créateurs. « Nous avons survécu sans spectacle
vivant, donc il faut se poser la question : à quoi ça
sert ? » a demandé Volny Fages. En guise de réponse,
pas de tirade sur l’essentiel et l’inessentiel. Mais des
approches précises, des réflexions à l’échelle du
quartier ou de l’individu.
Face à la pandémie, brasser du rêve ne suffit
plus. S’il veut survivre, le spectacle vivant doit s’ou-
vrir. « Faire de la broderie » avec le public, qu’il soit
urbain, banlieusard ou rural, diplômé ou ouvrier,
jeune ou âgé, selon Macha Makeïeff. Solliciter les
associations, les maisons de quartier, les crèches,
l’Éducation nationale. Intégrer à ses processus cet
outil contemporain qu’est le numérique. Accueillir
les créateurs émergents, les compagnies précaires,
les jeunes, quitte à « pousser les murs des établisse-
ments subventionnés à la recherche de temps et de
moyens », revendiquait Dominique Hervieu.
L’institution doit se décloisonner et renoncer à
ses hégémonies. L’avenir se gagnera par davantage
de mixité (des publics, des disciplines, des pra-
tiques, des maisons). Pourquoi, suggérait Clément
Mao-Takacs, « ne pas imaginer des concerts à la
Comédie-Française » ? Pourquoi ne pas en finir avec
Débat scènes le règne des vitrines prestigieuses (de l’Opéra de

RECHERCHE PUBLIC
Paris à la Philharmonie) ? Pourquoi ne pas inventer,
loin de Paris, une autre capitale artistique pour « ré-

DÉSESPÉRÉMENT
veiller l’émulation » ? proposait Macha Makeïeff.
Pourquoi ne pas jouer dans les salles des quelque
mille trois cents tiers lieux qui peuplent l’hexa-
À l’injustice de l’arrêt des spectacles vivants gone ?, concluait Volny Fages.
doivent répondre hybridation, mutualisation, Le moment est venu de rebattre les cartes pour
retrouver du souffle. « Nous sommes des utopistes,
partage : toutes les formes de la solidarité. nous nous disons qu’on va améliorer ce qui existait en
considérant que ça va aller de soi. Mais ça ne va pas
Animé par Emmanuelle Fermeture des théâtres, des musées, des cinémas de soi. Et c’est sur cette nuance que nous devons
Bouchez. Avec Alex jusqu’à une date indéterminée. Lors de la rencontre construire », a pronostiqué Clément Mao-Takacs.
Beaupain, Clément
Mao-Takacs, Dominique organisée le 13 décembre par Télérama, le Théâtre Hybridation, mutualisation, partage : la solida-
Hervieu, Macha Makeïeff de la Ville et la Scène de recherche de l’ENS Paris- rité doit l’emporter dans un contexte sanitaire
et Volny Fages (de gauche Saclay, l’heure n’était pas à la plainte. Mais au où tendre physiquement la main à l’autre est pros-
à droite et de haut en bas).
constat navré de l’injustice de cet arrêt imposé aux crit. Alors que les politiques les aident matérielle-
artistes alors que, soulignait l’auteur-compositeur- ment mais les oublient symboliquement, les
Jean-François Robert pour Télérama

interprète Alex Beaupain, « les lieux de culte sont artistes en appellent à celui dont leur besoin est
ouverts » et que, renchérissait le pianiste et chef décuplé : le public. — Joëlle Gayot
d’orchestre Clément Mao-Takacs, « il y a foule dans
les grands magasins. »
Alex Beaupin, auteur-compositeur-interprète,
Clément Mao-Takacs, chef d’orchestre, Volny
Fages, sociologue, chercheur à l’ENS Paris-Saclay,
Dominique Hervieu, directrice de la Biennale et de
la maison de la Danse à Lyon, Macha Makeïeff,

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l’urgence des arts

présidente du Centre national du livre et Carine


Karachi, neurochirurgienne) n’ont pas tiré de plans
sur la comète. L’anticipation est du ressort de la fic-
tion. La fabrication d’un livre, une suite de tempo-
ralités concrètes. Temps des imaginaires marqués
par le confinement : « J’étais partie pour écrire un
journal de bord qui finalement est devenu un roman
gothique assez sombre », témoignait Jakuta Alikava-
zovic. Temps de maturation des récits à venir :
« Quelles vont être les retombées de cette affaire dans
les arts narratifs ? », s’interrogeait Emmanuel Car-
rère. Temps de l’urgence avec l’afflux de textes de
spécialistes : « On peut s’attendre, l’année prochaine,
à une dégelée d’analyses ou de témoignages d’experts
de la pandémie », constatait Manuel Carcassonne.
Il y a des raisons de se réjouir : le citoyen s’est
mobilisé pour l’ouverture des librairies. « L’engoue-
ment pour le livre s’est traduit par une augmentation
du temps quotidien de lecture en France », précisait
Régine Hatchondo en se félicitant de la baisse
minime du chiffre d’affaires des maisons d’édition
(entre 5 % et 8 % seulement). « Mais, ajoutait-elle,
l’arbre ne doit pas cacher la forêt. » Or, la forêt, ce sont
les petites maisons d’édition qui accusent entre
30 % et 50 % de pertes, les jeunes qui ne lisent pas
ou les auteurs menacés s’ils ne vendent pas assez.
Comment s’organiser pour que le livre dame le
pion aux rivaux que lui préfère la jeune génération :
les écrans, les séries, les réseaux sociaux ? « Il fau-
drait lancer, au sein de l’Éducation nationale, des
concours d’écriture de nouvelles », envisageait
Régine Hatchondo, tandis que Manuel Carcassonne
fustigeait la raréfaction des émissions littéraires
dans l’audiovisuel public. Emmanuel Carrère ne
Débat littératures voyait pas pourquoi apprendre à écrire dégraderait

LA LITTÉRATURE, entre
l’inspiration : « La formation à l’américaine, type
creative writing, n’a pas à être regardée de haut alors

tension et résilience
que toutes les autres disciplines en passent par l’acqui-
sition d’une technique. » Plus pragmatique, Jakuta
Alikavazovic imaginait l’affiliation de l’auteur au
Symbole de la liberté de penser, régime intermittent, histoire d’assurer un revenu à
le livre a besoin autant des futurs ce travailleur qui, déplorait Régine Hatchondo,
ignore trop souvent qu’existe pour lui un arsenal
auteurs que de leurs lecteurs. d’aides financières.
Tout doit être mis en œuvre pour sauver le futur
La Peste, de Camus : best-seller 2020 ? Son éditeur Animé par Nathalie Crom. Marcel Proust. Parce que, témoignait Carine Karachi,
doit se frotter les mains. En revanche les écrivains Avec Régine Hatchondo, la liberté de penser (donc la lecture) est essentielle
Jean-François Robert pour Télérama

Manuel Carcassonne,
en herbe, les romanciers confidentiels, les auteurs Carine Karachi, Emmanuel à l’homme. Cette neurochirurgienne sait de quoi
étrangers font grise mine. Car si la pandémie a Carrère et Jakuta elle parle. « Je soigne des malades atteints de mala-
épargné les ténors de la littérature, elle n’a pas été Alikavazovic (de gauche dies du mouvement. Alors qu’ils sont enfermés dans
à droite et de haut en bas).
aussi clémente avec ceux que l’éditeur Manuel leurs corps, il ne leur reste que la liberté de penser. Le
Carcassonne appelle « les auteurs de la diversité. » livre symbolise cette liberté absolue. » — J. G.
Les participants au second débat de L’Urgence
des arts (Manuel Carcassonne, auteur et éditeur,
Jakuta Alikavazovic, romancière et traductrice,
Emmanuel Carrère, auteur, Régine Hatchondo

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Débat politiques culturelles

L’ARGENT NE FAIT PAS


LE BONHEUR
Entre grandes ambitions et urgences
pragmatiques, le ministère de la Culture
doit négocier avec le concret.

« Nous devons, affirmait Jack Lang, enjamber cette


crise pour rebattre les cartes. » Et de prescrire dans la
foulée « une radiographie en profondeur de la France
culturelle, que suivrait une mobilisation collective
des imaginations de la base au sommet. » Un brains-
torming qui pourrait déboucher sur un new deal
Animé par Fabienne « La France vit une tragédie et la culture, une catas- à la Roosevelt : dans les années 1930, en pleine crise
Pascaud et Yasmine Youssi. trophe » : Roselyne Bachelot, ministre de la Culture, économique, le président américain avait soutenu
Avec Jack Lang, Roselyne
Bachelot et Jean-Jacques a donné le ton du troisième rendez-vous. À ses côtés, cinéastes, créateurs, écrivains, musiciens. « Il a eu
Aillagon (de gauche deux ex-ministres de la Culture : Jack Lang et Jean- raison, car on a alors assisté au surgissement d’une
à droite). Jacques Aillagon. Tandis que Jack Lang revenait sur nouvelle génération d’artistes. » Lorsque Jack Lang
l’importance de l’art et de la culture à l’école, Jean- appelle à refonder un « projet de civilisation pour la
Jacques Aillagon plaidait pour une Europe de la France et l’Europe », l’utopie est évidemment de son
Culture. Quant à Roselyne Bachelot, elle listait ses côté. Mais en sommes-nous capables ?
objectifs : « Sortir de la crise avec le moins de dégâts Roselyne Bachelot négocie avec le concret :
possible ; préserver la culture française et européenne une offre numérique qui supplante aujourd’hui le
dans un environnement mondialisé ; faire que l’art goût pour la lecture, le théâtre, le cinéma ou les
irrigue un projet de société. » concerts. Et une décentralisation où les collectivi-
L’actuelle ministre a trouvé les parades aux ques- tés territoriales disposent de leurs budgets sans
tions qui fâchent. Pourquoi tant d’argent pour sauver en référer à l’État. Autant de raisons pour écouter
un Opéra de Paris qui n’attire pas un public jeune et Jean-Jacques Aillagon lorsqu’il s’alarme du risque
populaire ? « Les grands opérateurs culturels sont des de dissolution du ministère de la Culture : « Je
têtes de pont. Les maintenir à flot est indispensable. » redoute que cet outil devienne tout petit s’il ne peut
Pourquoi défendre le patrimoine alors que la créa- pas sortir de ses périmètres. »
tion vivante est menacée ? « Allez demander aux com- Ces périmètres s’évaluent à l’aune de l’union
munes si elles pensent que leur patrimoine est mort. » européenne, dont la France, en 2022, prendra la pré-
Peut-on faire de l’argent l’essentiel d’une politique sidence pour six mois. Une chance à saisir pour bâtir
culturelle ? « Il ne suffit pas. Mais il est absolument une « identité culturelle européenne », selon Roselyne
nécessaire. » Plan d’urgence, chômage partiel, année Bachelot, et mieux lutter contre les plateformes qui
blanche pour les intermittents : Roselyne Bachelot se vampirisent la jeunesse et spolient les créateurs de
dépense sans compter pour éponger les futurs leurs droits d’auteurs. Elle a un peu plus d’un an pour
manques à gagner du cinéma, du théâtre ou des mu- mener ces chantiers et tenter de redonner à son
sées. Cela suffit-il pour donner des raisons d’espérer ? ministère la place qu’il mérite : le centre. — J. G.

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l’urgence des arts
Débat écrans

LE COMBAT DE DAVID
contre GOLIATH
La concurrence entre les écrans autant
que la saturation de l’offre obligent à une
adaptation compliquée.
Qui veut la peau du cinéma français ? Lors du der-
nier débat, le suspense est monté en puissance avec
Marie-Christine Bordeaux, spécialiste de la média-
tion culturelle, Caroline Bonmarchand, productrice,
Manuel Chiche, producteur, Michel Leclerc, réalisa-
teur et scénariste et Axelle Ropert, scénariste et réa-
lisatrice. Et un intrus : le Covid-19 qui a expédié les
spectateurs devant écrans et plateformes. Ce reflux
vers le numérique pourrait, demain, renvoyer à la
préhistoire la fréquentation des salles de cinéma.
Un système économique, des pratiques profes-
sionnelles pointues, des vocations humaines et
une exigence artistique sont menacés. La désertion
des jeunes qui font le choix de sites Internet où
abondent blockbusters et séries n’a rien d’encoura-
geant. « Le public va-t-il revenir ? » s’interrogeait
Marie-Christine Bordeaux. Il reviendra, répondait
Michel Leclerc, parce que « s’asseoir dans le noir à
côté d’inconnus, c’est un besoin et un rituel. » Certes,
mais qui, en 2021 ? « Un public qui vieillit », rétorquait
Manuel Chiche. D’où l’urgence : « Il faut le renouveler
si l’on veut que la salle de cinéma perdure. »
Le milieu s’ajuste au réel. La « diversité de l’offre
cinéphile française » revendiquée par Caroline Animé par Marie Sauvion. Au moment même où ils basculent dans la jungle
Bonmarchand suffira-t-elle à remplir les salles obs- Avec Axelle Ropert, du tout-numérique, les intervenants ont invoqué
Michel Leclerc, Caroline
cures ? Rien n’est moins sûr. Pour sauvegarder les Bonmarchand, Marie- l’artisanat de leur métier pour mieux le protéger de
films d’auteur, chacun a mis l’accent sur l’exception Christine Bordeaux et son industrialisation. Ils ont pourtant à négocier
culturelle française. Qui découle d’une suite de Manuel Chiche (de gauche avec « la saturation de propositions culturelles sous
à droite et de haut en bas).
processus : créativité artistique, qualité de la réali- lesquelles croulent les jeunes générations » (Marie-
sation, éclectisme des propositions, ronde des pro- Christine Bordeaux), « l’embouteillage attendu des
ducteurs, des distributeurs, des communicants, sorties de films » (Manuel Chiche), et les exigences
des festivals, des critiques. Une chaîne complexe éditoriales de financeurs (comme l’audiovisuel
qui doit compter plus que jamais sur une corpora- public) qui « retoquent des scénarios inadaptés à ce
tion solidaire. « Je crois à l’incarnation d’une œuvre qu’ils pensent être leur public » (Michel Leclerc).
par l’être humain », expliquait Axelle Ropert, « Nous, Le pragmatisme a le dernier mot : « Entre chaînes
cinéastes, devons être les visages de nos œuvres. Un de télévision, diffusions en VOD, salles de cinéma,
Jean-François Robert pour Télérama

film n’arrive pas tout nu dans une salle. C’est notre plateformes numériques, nous avons une multitude
force. » Point de vue relayé par Michel Leclerc : de portes ouvertes. Il faut choisir la bonne, film par
« Nous devons multiplier les rencontres. » film. » Manuel Chiche choisit de s’adapter. — J. G.
Le film français est accompagné, soulignait
Axelle Ropert, « de pensées qui se déploient et le pro-
tègent. » Un supplément d’âme qui le distingue des
productions dont est saturé Internet. « Est-ce là
qu’émergeront les talents ? Non ! » interrogeait (et
répondait) Caroline Bonmarchand.

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Cinq engagements,
Dix propositions
Mutualiser, partager, tisser des liens, faire évoluer le désir
vers l’immatériel sont autant de pistes pour éviter
les deux écueils que sont la résignation et l’indignation stérile.

Accrocher Fabriquer des arcs


les 15-25 ans et des alliances
À l’inverse du décrochage observé ces Paradoxe du confinement et de l’isolement
dernières années, le confinement a favorisé contraint : la pandémie a fait surgir
les pratiques artistiques et culturelles d’innombrables manifestations de solidarité
en amateur de la génération des 15-25 ans, entre professionnels de la culture comme entre
dont les univers culturels étaient déjà très la culture, le monde associatif, les secteurs
ancrés dans le numérique. Lisent-ils davantage ? de la santé et de l’éducation. Mutualiser,
Seront-ils présents en nombre, quand rouvriront décloisonner, partager, tendre la main.
les cinémas, les théâtres, les musées ? Rien Saine réaction contre le rétrécissement
n’est moins sûr. Comment négocier le chemin de nos vies sociales.
de l’expérience sensible, à contre-courant
d’une offre de divertissement hégémonique, Proposition 3 Fabriquer au jour le jour le
multiforme et multisupport ? Le défi est partage des pratiques et des ressources,
immense. en finir avec le cloisonnement entre disciplines,
entre institutions et artistes émergents,
Proposition 1 Développer un ambitieux plan entre culture institutionnelle et vie sociale.
d’éducation artistique et culturelle, réactiver Ouvrir les résidences d’artistes aux publics.
le lien entre éducation populaire et culture, Généraliser le parrainage d’artistes émergents.
mettre en place le label 100 % Éducation Monter des partenariats avec les crèches
artistique et culturelle avec obligation par la loi et les associations. Étendre le dispositif
d’un engagement des collectivités locales « spectacle solidaire » avec achat et don d’un
aux côtés de l’État — Régions, pour leur second billet anonyme.
compétence de formation, et départements, Proposition 4 Faire du théâtre, de l’opéra,
pour leur compétence de solidarité. Créer des concerts, des expositions dans les mille
une plateforme en ligne de réservation entre trois cents tiers lieux urbains et ruraux qui
établissements scolaires et institutions peuplent le territoire et forment des espaces
culturelles. de créativité et de convivialité singuliers en
Proposition 2 Produire des contenus culturels réunissant des profils socioculturels très divers. ☞
numériques exigeants, pour la création comme
pour la médiation, se saisir de toutes les
ressources numériques pour documenter,
expliquer et contextualiser les créations
scéniques, musicales, littéraires et plastiques.
Créer l’appétit pour le retour vers les salles.
Projeter du sens
☞ TP de pratique artistique, des ateliers
d’écriture. Préparer le retour à une normalité

dans le chaos
différente, où l’art et la culture seront au cœur
des campus, en lien avec les associations
Projeter, au sens de la projection sur un écran, et institutions culturelles.
pour signifier le monde, faire sens dans Proposition 8 Faire entrer l’art à l’hôpital,
le chaos. Projeter pour ne pas céder à la antidote à la souffrance et à l’enfermement,
rétraction sociale, mentale et psychique, pour introduire la poésie, la musique, la littérature
appartenir à la communauté humaine et à son et la danse comme expériences sensibles
irrépressible besoin de se raconter en mots, de liberté de pensée et de mouvement.
en scènes et en images. C’est ce geste vital Prescrire des sorties culturelles. Introduire
que nous attendons des artistes. dans le cursus des étudiants en médecine
l’art et la culture, catalyseurs d’une empathie
Proposition 5 Investir dans l’accompagnement plus vive et d’une intelligence plus forte
des œuvres, leur rendre le visage et la de nos fragilités.
signature de leurs auteurs, faire un patient

Avoir une ambition


travail éditorial d’incarnation des créations.
Donner toute sa place à la parole des artistes

pour les arts


dans les festivals, à la télévision, dans les
dispositifs de médiation institutionnelle.

et la culture
Qu’il s’agisse de films, de livres, de spectacles
ou d’expositions.
Proposition 6 Sauvegarder la diversité L’urgence est de sortir de la crise avec le moins
des petites maisons d’édition, des auteurs de dégâts possible. Les moyens sont là,
et réalisateurs émergents, des librairies exemplaires si l’on veut comparer la France
indépendantes, des artistes et techniciens, à ses voisins. Mais il faut une vision et une
qui forment le terreau de l’exception culturelle ambition. Pour la culture comme projet
française. Aller au bout des réflexions de civilisation pour la France et pour l’Europe.
engagées par le rapport Racine sur Substituer le désir de beauté, de recherche,
la précarisation des métiers de la culture. de savoir et de science au consumérisme
et au libéralisme, comme l’énonce Jack Lang.

Protéger
Mais comment ?

de la fragilité
Proposition 9 Établir une radiographie
en profondeur de la France culturelle, village
Nous sortirons de la pandémie grâce aux par village, qui pourrait déboucher sur une
vaccins. Ce ne sera jamais assez rapide, mais nouvelle donne ambitieuse, avec un
nous en sortirons. Les chiffres nous disent programme massif de commandes publiques
chaque jour la terrible réalité des absences aux cinéastes, écrivains, musiciens, artistes
autour de nous. Mais pas encore la pauvreté de la scène et des arts visuels. Investir dans la
et la misère que va susciter cette crise. création et relancer du même coup l’économie :
La déchirure du corps social est aussi une la culture joue un rôle d’entraînement bien
déchirure de l’intime. Sur cette ligne de front au-delà de son périmètre.
invisible, tous ne sont pas égaux. Ce qui doit Proposition 10 Saisir vigoureusement l’occasion
émerger d’urgence est une vraie politique précieuse de la présidence par la France
du soin et de la considération, préventive et du Conseil européen au premier semestre 2022
réparatrice. L’art et la culture y ont leur rôle. pour faire bâtir l’identité culturelle européenne.
Cela se prépare en amont et se poursuit
Proposition 7 Faire de l’art et de la culture ensuite. Un point de convergence bien ciblé :
des leviers essentiels de réintégration de réguler les plateformes des cinq géants
près de trois millions d’étudiants désocialisés, du Web qui dominent le marché du numérique
écartelés entre la pauvreté du distanciel — les Gafam (Google, Amazon, Facebook,
et le retour toujours différé au présentiel. Apple, Microsoft) — spolient les créateurs
Construire une offre culturelle et des espaces de contenus, contournent les fiscalités
de rencontre en ligne consacrés aux et nous saturent de produits anonymes pensés
communautés étudiantes, organiser des par les algorithmes.