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MASARYKOVA UNIVERZITA

Filozofická fakulta
Ústav románských jazyků a literatur

« L’écume des jours » de Boris Vian :


progressions thématiques et graphes sémantiques
Bakalářská diplomová práce

Kateřina Steinerová

Vedoucí práce:

Mgr. Christophe Gérard L. Cusimano, Ph.D.

Brno 2015
Prohlašuji, že jsem bakalářskou diplomovou práci vypracovala samostatně s využitím
uvedených pramenů a literatury a že se tištěná verze práce shoduje s verzí elektronickou.

V Brně, …………………………. …………………………………


Je tiens à remercier avant tout Monsieur Christophe
Cusimano, directeur de mon mémoire de licence, pour ses conseils
précieux, pour le temps qu’il m’a consacré et sa patience pendant
la lecture soignée tout au long de la réalisation du travail. En même
temps, je tiens à exprimer mes plus profonds remerciements à ma
famille et mes amis pour leurs encouragements qui m’ont aussi
aidée.
Table des matières

INTRODUCTION ...................................................................................................................... 6

1. La sémantique et sa place en linguistique ........................................................................... 8

2. Sémantique textuelle et le graphisme.................................................................................. 9

2.1. L’Évolution des graphes liés à la langue ..................................................................... 9

2.1.1. La base des graphes : graphe existentiel de Peirce............................................. 10

2.1.2. Le développement suivant : graphe conceptuel de Sowa ................................... 11

2.2. Réseaux sémantiques ................................................................................................. 14

2.2.1. Les paliers de la sémantique textuelle ................................................................ 14

2.2.2. Graphe sémantique ............................................................................................. 17

2.2.2.1. La forme ...................................................................................................... 17

2.2.2.2. Les liens ...................................................................................................... 17

2.2.2.3. Les flèches .................................................................................................. 19

2.2.3. L’utilisation des graphes .................................................................................... 20

3. Analyse textuelle ............................................................................................................... 22

3.1. Qu’est-ce qu’un texte ? .............................................................................................. 22

3.2. La cohérence ou cohésion textuelle ? ........................................................................ 24

3.3. Comment rendre un texte cohérent ............................................................................ 25

3.3.1. Règle de répétition ............................................................................................. 26

3.3.2. Règle de progression thématique ....................................................................... 27

3.3.2.1. La progression linéaire ................................................................................ 28

3.3.2.2. La progression à thème constant ................................................................. 29

3.3.2.3. La progression à thèmes dérivés ................................................................. 30

3.3.2.4. Mélange de progressions thématiques ........................................................ 31

3.3.3. Les autres règles de la cohérence textuelle ........................................................ 33

4
4. Étude pratique ................................................................................................................... 35

4.1. L’œuvre analysée : L’écume des jours ...................................................................... 35

4.1.1. L’absurde dans la littérature ............................................................................... 35

4.1.2. Résumé du roman ............................................................................................... 35

4.2. Progression textuelle dans L’écume des jours ........................................................... 36

4.2.1. Analyse des exemples ........................................................................................ 36

4.2.2. L’effet de l’absurde dans les progressions thématiques ..................................... 41

4.3. Mise en pratique des graphes sémantiques ................................................................ 42

4.3.1. Le thème principal : l’histoire amoureuse .......................................................... 42

4.3.2. Analyse des exemples ........................................................................................ 42

4.3.3. L’effet de l’absurde dans les graphes sémantiques ............................................ 46

CONCLUSION ........................................................................................................................ 48

BIBLIOGRAPHIE ................................................................................................................... 50

5
INTRODUCTION

« Je me demande si je ne suis pas en train de jouer avec les mots.


Et si les mots étaient faits pour ça ? »
Boris Vian1

L’homme a découvert la puissance des mots en tant que porteurs des sentiments et
instruments de savoir il y a longtemps. Que serait-il la fameuse Odyssée de Homère ou la loi
d’Archimède sans mots ? Ils nous permettent de matérialiser ce qui échappe à nos sens,
d’immortaliser nos idées passagères. Mais l’homme avec sa curiosité et son ingéniosité a promu
ces éléments comme objet primordial de son intérêt et, par conséquent, en les combinant avec
d’autres procédés, il les avait rendus plus utilisables et avait élargi leur champ d’action. C’est
exactement ce jeu-là que mentionne l’écrivain français, Boris Vian, qui a déjà donné naissance
à divers mouvements et styles artistiques. Et pas seulement artistiques. Le mot, ou la langue en
général, est devenu l’unité de construction fondamentale dans différents domaines
scientifiques, comme l’informatique ou l’intelligence artificielle. De même, cette évolution a
aussi touché les unités textuelles plus grandes, depuis la phrase jusqu’au texte.

Cette combinaison des deux côtés d’une unité textuelle, c’est-à-dire la fonction
linguistique et la mise en valeur artistique ou scientifique, constituera le thème fondamental de
notre travail suivant. Puisque la linguistique propose déjà une quantité énorme d’études du mot
ou de la phrase, nous nous sommes décidés à consacrer ce travail à l’étude d’un texte entier. Il
faut souligner aussi que, tout au long de ce travail, nous l’observerons du point de vue
sémantique. Nous examinerons alors le texte à travers deux phénomènes linguistiques
remarquables.

Dans la première partie, nous nous occuperons des graphes sémantiques du texte ce qui
représente une méthode de visualisation des fragments textuels à travers des réseaux
sémantiques. Ces fragments ne représentent pas exclusivement le texte, mais la méthode est
applicable aux unités linguistiques de longueur quelconque. Nous définirons l’évolution de ces
graphes et ensuite nous mentionnerons leur fonctionnement. Dans la deuxième partie, nous

1
http://evene.lefigaro.fr/citation/demande-train-jouer-mots-mots-etaient-faits-11020.php [en ligne], (consulté le
25 avril 2015).

6
aborderons le thème des progressions thématiques liées au texte. Tout d’abord, nous définirons
le texte dans le contexte linguistique et nous continuerons par le phénomène de la cohésion
textuelle qui est inséparablement liée à l’existence de la progression thématique. Nous
entendons par là l’évolution thématique dans un fragment textuel donné et sa visualisation par
des graphes spécifiques, ce qui constitue la dernière partie de ce chapitre. Après avoir résumé
des fondements théoriques de ces deux approches du texte, nous montrerons leur utilisation
pratique dans la troisième section de ce travail. Nous nous servirons du roman L’écume des
jours écrit par Boris Vian, le même auteur qui a mis en question le jeu avec des mots supra. Il
se peut que ce jeu se projette dans une certaine mesure aussi dans cette œuvre que nous avons
choisie pour notre analyse, car elle comporte des indices du thème de l’absurde. Nous
orienterons notre intérêt dans cette direction particulière en nous posant la question de savoir si
cette qualité influence les graphes sémantiques et la progression thématique dans cette œuvre
donnée.

7
Avant de nous plonger plus profondément dans la problématique esquissée dans la partie
introductive, nous préciserons quelques expressions fondamentales liées à la linguistique et plus
précisément à la sémantique pour nous donner des bases fixes et stables.

1. La sémantique et sa place en linguistique

Il s’agit d’un terme très large qui d’un côté représente « Science qui a pour objet l'étude
du langage, envisagé comme système des signes »2, le Petit Robert nous le définit ainsi, et de
l’autre côté, il englobe une multitude d’autres branches scientifiques parmi lesquelles se place
aussi la sémantique qui est une « étude du langage considéré du point de vue de sens »3, elle se
concentre alors sur le signifié du signe linguistique.

La sémantique s’occupe alors du sens des unités linguistiques qui peuvent être de
longueur différente (du morphème jusqu’aux syntagmes et discours entiers). François Rastier,
linguiste français contemporain et fondateur de la sémantique interprétative, il « recourt aux
notions linguistiques traditionnelles de signe linguistique, de morphème et syntagme, de
sémème et sème. Mais il déloge le morphème de la place d’objet premier que la linguistique
moderne lui reconnaît au niveau de la première articulation. Pour lui, c’est en effet le texte et
non le morphème qui est l’objet premier du linguiste. »4 Autrement dit, pour pouvoir dégager
le vrai sens des unités linguistiques telles que la phrase ou le syntagme, nous devons commencer
par les unités plus grandes et larges, c’est-à-dire avec des discours entiers. En adoptant le point
de vue de ce dernier, nous nous focaliserons sur le texte comme sur l’unité linguistique et son
lien avec la sémantique.

2
REY-DEBOVE, Josette, REY, Alain, Le Petit Robert: dictionnaire alphabétique et analogique de la langue
française, Nouv. éd. Millésime, Paris, Le Robert, 2013, p. 1463.
3
Ibid, p. 2345.
4
TOURATIER, Christian, op. cit., p. 237.

8
2. Sémantique textuelle et le graphisme

Le texte (de nature quelconque) possède naturellement une structure qui la rend
cohérente et compréhensible et grâce à laquelle nous sommes capables de lier côte à côte des
idées présentées et de dégager ainsi le sens intégral de cette unité textuelle. Cette structure est
basée sur le respect des règles générales (y compris grammaticales, stylistiques etc.), et aussi,
comme Touratier l’écrit dans son livre Sémantique, sur le fait que « le texte est un tout, comme
disait Michel Meyer, et non un simple assemblage des propositions indépendantes (et
analysables comme telles) que l’on aurait mis bout à bout. »5 Il s’agit alors d’un enchaînement
logique des phrases et des mots et de la même façon que dans le cas de tous les systèmes basés
sur une organisation logique et structurée, il est possible de visualiser cette structure au moyen
des graphes. Pour exprimer la visualisation graphique liée au texte, nous utiliserons l’outil du
« graphe sémantique ». Mais pour pouvoir bien comprendre la méthode de cette représentation
sémantique, il nous faut aller plus loin dans nos études, au début de l’existence des graphes qui
servent à unir la logique et le texte.

2.1. L’Évolution des graphes liés à la langue


Le graphe sémantique utilisé par François Rastier prend son origine dans les graphes
conceptuels, inventés par John. F. Sowa, scientifique informatique américain et expert en
intelligence artificielle. Sowa, dans son article nommé Semantics of conceptual graphs, il parle
du graphe conceptuel comme d’un « langage pour représenter à la fois des connaissances
(théoriques) et des structures de construction de modèles »6. Il le décrit aussi, dans son article
Conceptual Graphs, comme « une représentation graphique basée sur la logique des réseaux
sémantiques de l’intelligence artificielle et sur les graphes existentiels de Charles Sanders
Peirce. »7. Ces visualisations graphiques unissent alors inséparablement le phénomène de la
technique avancée, comme c’est le cas de l’intelligence artificielle, et la linguistique pour leur
donner finalement une forme toute neuve.

5
TOURATIER, Christian, op. cit., p. 226.
6
SOWA, John F., « Semantics of conceptual graphs. » In Proceedings of the 17th annual meeting on Association
of Computional Linguistics, Stroudsburg, 1979, p. 39 ; « Conceptual graphs are both a language for representing
knowledge and patterns for constructing models », traduit par nos soins.
7
SOWA, John F., « Conceptual Graphs. » In Handbook of Knowledge Representation, Amsterdam, 2008, p. 213 ;
« A conceptual graph is a graph representation for logic based on the semantic networks of artificial intelligence
and the existencial graphs of Charles Sanders Peirce », traduit par nos soins.

9
Sowa nous donne aussi les aspects de l’utilité des graphes conceptuels : « comme
d’autres formes des réseaux sémantiques, ils peuvent être utilisés comme une représentation
canonique du sens dans les langues naturelles ; mais ils peuvent aussi être utilisés comme des
composantes pour la construction des structures abstraites qui servent comme des modèles
d’un modèle théorique du sens. »8 Nous pouvons ainsi affirmer que « Sowa a développé une
version des graphes conceptuels comme langage intermédiaire pour représenter les questions
et les assertions des langages naturels vers des bases des données relationnelles. »9

Sowa a mentionné le fait que l’existence des graphes conceptuels est dans la dépendance
des graphes créés par Ch. S. Peirce. Nous voyons ainsi que même des graphes conceptuels ont
leurs racines dans une autre représentation logique de la réalité, celle qui est encore plus simple,
et qui porte le nom de graphe existentiel (en anglais existencial graphe). « Des représentations
graphiques simples, lisibles et expressives du raisonnement logique »10, comme il nous le décrit
John. F. Sowa, c’est alors la représentation la plus claire d’une réalité donnée qui met en relief
des liaisons fondamentales.

2.1.1. La base des graphes : graphe existentiel de Peirce

Si nous prenons comme un exemple la phrase « Si un fermier possède un âne, alors il


le bat »11 (en anglais : If a farmer owns a donkey, than he beats it.), le graphe existentiel12 sera
le suivant :

8
SOWA, John F., « Semantics of conceptual graphs », op. cit., p. 39 ; « like other forms of semantic networks,
they can be used as a canonical representation of meaning in natural language ; but they can also be used as building
blocks for constructing abstract structures that serve as models in the model-theoretic sense », traduit par nos soins.
9
SOWA, John F., « Conceptual graphs for a data base interface », IBM Journal of Research and Development,
n˚20, 1976, pp. 39-72, cité par SOWA, John F., « Conceptual Graphs », op. cit., p. 213 ; « Sowa developed a
version of conceptual graphs as an intermediate language for mapping natural language questions and assertions
to a relational database », traduit par nos soins.
10
SOWA, John F., « From Existential Graphs to Conceptual Graphs », International Journal of Conceptual
Structures and Smart Applications (IJCSSA), n˚1, 2013, p. 39 ; « Existential graphs (EGs) are a simple, readable,
and expressive graphic notation for logic », traduit par nos soins.
11
SOWA, John F., « Conceptual Graphs », op. cit., p. 216.
12
Ibid.

10
Fig. 1 : Graphe existentiel de la phrase « Si un fermier possède un âne, alors il le bat » (J. F.
Sowa)

Nous y observons quatre mots qui sont mutuellement liés par des lignes noires
cependant, elles n’indiquent aucune explication du sens de ces liens. Les quatre composants se
trouvent dans un ovale qui représente l’étendue de cette phrase est l’espace ombré implique la
négation. Le terme « beats » est le seul dans un ovale clair car c’est la seule variable qui est
certaine, c’est-à-dire que, à condition que le fermier possède un âne, il est sûr qu’il le bat.

Néanmoins, ce type de graphe est assez mal compréhensible, car nous ne disposons pas
d’indications de la direction de la lecture, il est ainsi bien possible de déduire que c’est l’âne
qui bat le fermier, même si cette expression est absolument fausse.

2.1.2. Le développement suivant : graphe conceptuel de Sowa

Nous avons abordé les bases nécessaires pour comprendre le principe de la création et
de l’explication des graphes représentant la logique et nous pouvons alors revenir vers la
thématique des graphes conceptuels. Comme nous l’avons déjà mentionné, les graphes
existentiels de Peirce sont les piliers sur lesquels sont fondés les graphes conceptuels. Sowa a
repris le principe des graphes existentiels, c’est-à-dire la forme et le fonctionnement de la
visualisation, mais il y avait ajouté quelques nouveaux éléments dont il a aussi donné les
dénominations officielles. Nous allons le démontrer sur l’exemple13 suivant :

13
SOWA, John F., « Conceptual Graphs », op. cit., p. 214.

11
John is going to Boston by bus.
John prend le bus pour aller à Boston/ John va en bus à Boston.

Fig. 2 : Graphe conceptuel de la phrase « John va en bus à Boston » (J. F. Sowa)

Le graphe conceptuel est dans ce cas-là formé de plusieurs composants que Sowa, dans
son article Conceptual Graphs, décrit ainsi14 :

- les cases rectangulaires sont des concepts (angl. concepts)

- les cases rondes sont nommées des relations conceptuelles (angl. conceptual relations)

- l’arc qui s’approche de la case ronde est le premier argument de la relation (angl. first
argument)

- l’arc qui s’éloigne de la case ronde est le dernier argument (angl. last argument)

Si la relation possède un seul argument, la pointe de la flèche est omise. Par contre, s’il
y plus de deux arguments, les pointes des flèches sont remplacées par des nombres entiers 1,…n.

Nous trouvons quatre concepts différents dans notre graphe conceptuel et chacun d’entre
eux possède une étiquette/marque de type (angl. Type label) qui représente le type d’entité
auquel ce concept-là se réfère: Person, Go, Boston et Bus. Sowa aussi distingue deux types de
concept15 : l’un qui s’appelle générique (angl. generic) et qui a seulement la marque du type
dans sa case. L’autre type porte le nom individuel (angl. individual) et nous trouvons dans sa

14
SOWA, John F., « Conceptual Graphs », op. cit., p. 214.
15
SOWA, John F., « Semantics of conceptual graphs. », op. cit., p. 40.

12
case les deux-points accompagnés par le nom (John) ou par un autre type d’identificateur (le
code etc.) nommé marque individuelle (individual marker).

Les trois relations conceptuelles possèdent également une marque du type qui représente
le type de relation (angl. Type of relation) : agent (Agnt), destination (Dest) ou instrument
(Inst). Il existe aussi des relations comme patient (Ptnt), experiencer (Expr) ou thème (Thme)
que nous observerons dans les prochains exemples.

Si nous revenons vers dernier exemple, « le graphe conceptuel, comme ensemble


indique que la personne John est l’agent d’un mouvement, la ville de Boston est la destination
et le bus est un instrument. »16. Nous voyons ainsi qu’il est possible de déduire la phrase entière
depuis le graphe conceptuel.

En appliquant ces règles sur notre premier exemple utilisée avec le graphe existentiel
(« If a farmer owns a donkey, than he beats it »), nous obtenons le graphe conceptuel suivant :

Fig. 3 : Graphe conceptuel de la phrase « Si un fermier possède un âne, alors il le bat » (J. F.
Sowa)

Le graphe nous fait voir d’une façon claire et bien compréhensible la condition
(grammaticale et sémantique) présente dans la phrase : deux grandes cases rectangulaires
délimitent les deux phrases, l’une est incorporée dans l’autre et elles sont reliées par des lignes
avec des flèches. Les relations conceptuelles montrent la continuité logique de cette affirmation.

16
SOWA, John F., « Conceptual Graphs », op. cit., p. 214 ; « The CG as a whole indicates that the person John is
the agent of some instance of going, the city Boston is the destination, and a bus is the instrument », traduit par
nos soins.

13
2.2. Réseaux sémantiques

Nous pouvons alors constater que les graphes conceptuels sont visualisés avec une
continuité logique qui est aussi propre à la sémantique. Les réseaux sémantiques créées de cette
façon-là, sous forme des graphes, contiennent alors la même logique qui combine la
décomposition graphique de la phrase (ou d’une autre unité textuelle) dans l’espace avec
l’interconnexion logique des éléments. Pourtant, ils se distinguent des graphes conceptuels qui
sont utilisés avant tout dans le domaine de l’intelligence artificielle et qui prennent encore des
d’autres formes plus complexes que celles que nous avons montrées. Les graphes sémantiques
sont, en revanche, beaucoup plus développés au niveau sémantique et ils contiennent plus de
spécifications grâce auxquelles nous sommes capables d’identifier et de décrire avec exactitude
les relations mises en relief.

Nous nous concentrerons dans notre travail surtout sur la sémantique de l’unité
linguistique maximale, le texte, et sur l’application des graphes sur cette unité. Il est pourtant
possible d’utiliser la visualisation graphique pour des unités sémantiques plus petites. Quelle
est donc la structure des unités sémantiques ?

2.2.1. Les paliers de la sémantique textuelle

Comme toutes les grandes branches de la linguistique sont divisées en plusieurs sous-
catégories par rapport à leur sphère d’action, la sémantique peut être également structurée en
différents paliers. Rastier mentionne que ce sont des graphes qui « sont aptes à représenter les
trois paliers de l’analyse textuelle ».17 Nous voyons alors que les graphes sémantiques sont
inséparables du phénomène de l’analyse textuelle dont nous allons nous occuper plus tard.

François Rastier18 distingue trois différents niveaux de la sémantique que Carine Duteil-
Mougel mentionne dans sa présentations ainsi : la microsémantique qui « opère au paliers
lexicaux : palier du morphème, palier de la lexie et palier du syntagme »19, mésosémantique

17
RASTIER, François, Sens et textualité, Paris, Hachette, 1989, p. 61.
18
RASTIER, François, « La microsémantique », Texto ! , n°2, 2005.
19
DUTEIL-MOUGEL, Carine, « Introduction à la sémantique interprétative », Texto ! , 2004.

14
qui « opère aux paliers du syntagme (syntagmes pourvus d’une fonction syntaxique) et de la
période »20 ; et la macrosémantique qui « opère au palier de complexité supérieur, le texte »21.

Christian Touratier, explique, en s’appuyant sur des idées de François Rastier, cette
division interne de la sémantique dans son livre La Sémantique de la manière suivante :

« À chacun des paliers de la description linguistique que sont des morphèmes, les
syntagmes, les périodes (terme qui est préféré à celui de phrase), correspond une sémantique
propre. Au palier du morphème correspond la microsémantique, qui « se divise en trois
sections : la théorie des sèmes, la théorie des unités lexicalisées, la théorie des relations
contextuelles »22 ; au palier du syntagme et de la période, la mésosémantique, qui définit et
identifie les différentes sortes d’isotopie ; et au palier du texte, la macrosématique, où François
Rastier définit quatre composantes sémantiques autonomes et fonde sa typologie des textes sur
« une interaction non-séquentielle des composantes autonomes. »23 »24

Les deux descriptions proposées sont identiques en principe et il est possible, par
conséquent, de utiliser le tableau25 suivant qui est convenable pour les deux versions, et résumer
ainsi la structure sémantique à travers le graphe qui suit :

20
DUTEIL-MOUGEL, Carine, « Introduction à la sémantique interprétative », Texto ! , 2004.
21
Ibid.
22
RASTIER, François, « La microsémantique », op. cit.
23
RASTIER, François, « La sémantique des textes : concepts et applications », Hermès, n°16, 1996.
24
TOURATIER, Christian, op. cit., p. 238.
25
DUTEIL-MOUGEL, Carine, « La sémantique textuelle », Texto ! , n°3, 2009.

15
Fig. 4 : Division de la sémantique en trois paliers (C. Duteil-Mougel)

Il faut remarquer que Carine Duteil-Mougel a aussi incorporé dans son graphe l’échelle
de la présence de la parole qui augmente, logiquement, avec la longueur de l’unité lexicale car
plus le texte est long et riche, plus nous y trouvons de sens et des possibilités sémantiques.

L’observation sémantique se produit alors sur trois niveaux dont l’un contient l’autre
(microsémantique < mésosémantique < macrosémantique) et chacun d’entre ces trois paliers
peut être représenté par le graphe sémantique.

16
2.2.2. Graphe sémantique

Nous devons à François Rastier les graphes sémantiques qui « permettent de représenter
formellement, rigoureusement, synthétiquement et élégamment une structure sémantique
quelconque, c’est-à-dire des sèmes et les relations qui les unissent. »26 François Rastier exprime
aussi des avantages liées à l’utilisation de cet instrument sémantique dans son œuvre Sens et
textualité : « Ce formalisme des graphes – proprement sémantiques, plutôt que conceptuels,
dans l’usage qui en est fait ici – a le mérite d’être puissant, général, élégant, mathématiquement
fondé et aisément implantable. »27

2.2.2.1. La forme

Les graphes sémantiques se ressemblent beaucoup à ceux de J. F. Sowa, non seulement


au niveau de forme mais aussi au niveau du fonctionnement. François Rastier décrit lui-même
très précisément ces graphes sémantiques de la manière suivante :

« Ces graphes connexes peuvent comporter des cycles (…). Leurs nœuds sont étiquetés
par des unités sémantiques de tout rang (à commencer par les sèmes, molécules sémiques ou
sémèmes.) Leurs liens sont étiquetés par des primitives sémantiques (comme les cas, par
exemple). En représentation graphique proprement dite, les dénominations des nœuds sont
incluses dans des cartouches rectangulaires, celle des liens dans des cercles ; en représentation
“propositionnelle”, entre crochets et entre parenthèses respectivement. »28

2.2.2.2. Les liens

Les relations qui unissent les sèmes dans un graphe sémantique sont appelées les cas
sémantiques29 et Louis Hébert dans son article qui s’occupe de l’analyse et représentation des
topoï offre une liste des cas sémantiques principaux qui est formée des exemples de base
formulés par F. Rastier et dont Louis Hébert a fait accompagner par des nouveaux cas qui

26
HÉBERT, Louis, « Analyse et représentation des topoï », Tangence, n°64, 2000, p. 36.
27
RASTIER, François, Sens et textualité, op. cit., p. 61.
28
Ibid.
29
HÉBERT, Louis, op. cit., p. 36.

17
touchent l’appartenance dans la classe ou relations méronymiques ou partitives. Ces cas, tous
ensemble, forment le tableau30 suivant :

Fig. 5 : Les principaux cas sémantiques (F. Rastier, L. Hébert)

Louis Hébert signale que « les cas ne se confondent pas avec les fonctions
morphosyntaxiques »31, même s’ils prouvent une similarité apparente. Prenons un exemple que
Louis Hébert avait repris de l’œuvre Sémantique pour l’analyse32 :

Le pigeon est plumé par la rusée fermière.

« Le pigeon » est d’un point de vue morphosyntaxique au nominatif (il a la fonction de sujet),
mais d’un point de vue sémantique il est classé à l’accusatif (il est affecté par l’action). De

30
http://www.signosemio.com/rastier/graphe-semantique.asp, (consulté le 26 mars 2015).
31
HÉBERT, Louis, op. cit., p. 36.
32
RASTIER, François, CAVAZZA, Marc, ABEILLÉ, Anne. Sémantique pour l'analyse. De la linguistique à
l'informatique, Paris : Masson, 1994, cité par HÉBERT, Louis, op. cit., p. 36.

18
même, « la rusée fermière » est morphosyntaxiquement à l’agentif (le cas qui exprime
complément d’agent - elle accomplit l’action dont elle n’est pas le sujet) mais sémantiquement
à l’ergatif (elle est agent de l’action). Il faut alors bien distinguer ces deux niveaux de l’analyse.

2.2.2.3. Les flèches

Les nœuds et les liens sont interconnectés par des flèches ce qui correspond plus ou
moins au cas des arcs chez Sowa que nous avons décrit précédemment. Ces flèches « indiquent
l’orientation de la relation »33 et ce sont alors des notions qui nous permettent d’observer
correctement le graphe et qui y introduisent l’ordre et la cohésion logique.

Louis Hébert décrit l’utilisation de ces flèches d’une façon suivante :

« Une flèche peut aboutir sur un lien ou sur un nœud et originer d’un lien ou d’un nœud. Chaque
nœud est relié à au moins une flèche, qui lui est soit endocentrique (→ [ ]) soit exocentrique
(← [ ]). Chaque lien est relié à au moins deux flèches : exocentriques (par exemple : ← ( )
→), endocentriques (par exemple : → ( ) ←), ou l’une exocentrique et l’autre endocentrique
(par exemple : → ( ) →). L’opposition endocentrique/exocentrique est à découpler des
oppositions droite/gauche ou haut/bas. »34

Voici le tableau de Louis Hébert35 qui résulte l’orientation des flèches dans les graphes.
Dans les colonnes en bout, il y a des nœuds ; la colonne au milieu indique le cas sémantique
concret et les flèches marquent le sens dans lequel cette relation est correcte. Hébert
ajoute aussi: « Pour des raisons d’uniformité, l’orientation des flèches à l’horizontale et vers
la gauche a été privilégiée dans le tableau suivant, ce qui a imposé la position relative des
nœuds reliés. Le tableau présente l’orientation des flèches dans les graphes les plus simples et
s’inspire des orientations stipulées par Sowa. »36

33
HÉBERT, Louis, op. cit., p. 38.
34
Ibid.
35
Ibid.
36
Ibid.

19
Fig. 6 : Orientation des flèches dans les graphes (F. Rastier, L. Hébert)

2.2.3. L’utilisation des graphes

Le graphe sémantique est un outil dont nous pouvons nous servir pour représenter une
unité lexicale quelconque, ils sont alors « aptes à représenter les trois paliers de l’analyse
textuelle. Au palier microsémantique, les nœuds représentent des composants et les liens des
primitives ; au palier mésosémantique, des actants, et des cas, respectivement ; au palier
macrosémantique, des acteurs et des fonctions dialectiques, respectivement. »37 Louis Hébert
ajoute aussi que « ces graphes s’appliquent en principe à la description de toutes les unités du
contenu : unités lexicales (morphèmes, lexies (mots et expressions)), molécules sémiques, topoï
(lieux communs), actions (fonctions dialectiques). »38 François Rastier nous donne un exemple
concernant les cas sémantiques39 : ces relations peuvent relier les composants d’un sémème, les
actants d’un énoncé ou les acteurs d’un récit. Un prototype graphique est capable alors de
correspondre à différents exemples de tous les trois paliers sémantiques.

Nous considérons ainsi cette universalité comme l’un des traits les plus importants. Si
nous allons plus loin dans la manipulation avec des graphes, nous observons que ces « graphes

37
RASTIER, François, Sens et textualité, op. cit., p. 61.
38
HÉBERT, Louis, op. cit., p. 37.
39
RASTIER, François, Sens et textualité, op. cit., p. 62.

20
sont également susceptibles d’appariements, de transformations, de cycles et d’enchâssements.
Un nœud peut être expansé en un graphe ou un graphe condensé en un nœud. »40

Pour pouvoir mieux imaginer l’utilisation des graphes sémantiques, nous démontrerons
leur fonctionnement sur l’exemple41 suivant qui fait partie du palier de la mésosémantique :

Au Québec, à 19h52 en décembre, Pierre, dans sa chambre, caresse lentement Marie


comme un délicieux supplice chinois. Un enfant vigoureux naîtra neuf mois plus tard.

Fig. 7 : Graphe sémantique illustrant les principaux cas

Nous avons brièvement résumé le fonctionnement du langage à travers des


représentations graphiques qui sont un instrument très utile dans différents domaines, même
ceux qui se trouvent hors de la linguistique. Nous avons aussi défini le texte comme une unité
lexicale qui est composée de différents niveaux sémantiques. Dans la partie suivante, nous
travaillerons avec le palier de la macrosémantique en se focalisant sur l’analyse textuelle de
cette unité-là.

40
HÉBERT, Louis, op. cit., p. 39.
41
http://www.signosemio.com/rastier/graphe-semantique.asp [en ligne], (consulté le 26 mars 2015).

21
3. Analyse textuelle

La deuxième partie de notre travail sera consacrée au sujet de la linguistique textuelle


et, plus concrètement, à la notion de texte comme unité linguistique structurée. L’existence de
cette structure qui est pour le lecteur nécessaire voire indispensable, se conforme au respect des
règles selon lesquelles le texte concret est créé. Ainsi, pour que le texte soit compréhensible et
lisible non seulement pour son auteur mais pour tout le monde, il faut observer les normes
établies. Mais avant d’examiner ces règles et circonstances linguistiques dans lesquelles le texte
naît, nous chercherons à définir et déterminer cet objet primordial de notre étude, qu’est l’unité
textuelle.

3.1. Qu’est-ce qu’un texte ?

C’est une question que les linguistes se posent souvent et dont la réponse n’est pourtant
pas claire, même aujourd’hui. La linguistique permet de définir avec une énorme précision les
plus petits morceaux de la langue (morphèmes, phonèmes, lexèmes etc.) mais quant aux
ensembles larges et amples, elle ne nous offre pas les mêmes possibilités. Pendant longtemps,
la macrosémantique ne gagnait pas la même attention et elle restait dans l’ombre de la
microsémantique et mésosémantique qui étaient privilégiées grâce à la tendance des linguistes
à décomposer la langue jusqu’aux plus petits composants et à leur donner un ordre logique.
Cependant, l’attitude des linguistes envers le texte entier a changé lorsqu’ils se sont rendu
compte de l’importance qu’elle porte sur la totalité du texte.

Ce point de vue qui souligne que « le texte est un tout (…) et non un simple assemblage
de propositions indépendantes (et analysables comme telles) que l’on aurait mis bout à bout »42
privilégie alors le texte par rapport à l’unité de la phrase ou du mot.

De la même façon s’exprime aussi Harris :

« La langue ne se présente pas en mots ou phrases indépendantes, mais en discours


suivi que ce soit un énoncé réduit à un mot ou un ouvrage de dix volumes, un monologue ou
une discussion politique. »43

42
MEYER, Michel, De la problématologie, Bruxelles, Mardaga, p. 252 cité par TOURATIER, Christian,
op. cit., p. 225.
43
HARRIS, Zellig S., « Analyse du discours. » In Langages, 1969, trad. Par Françoise Dubois-Charlier, (original :
1952), p. 8-45, cité par TOURATIER, Christian, op. cit., p. 225.

22
Marie-Christine Paret nous avertit dans son article La « grammaire » textuelle que
« pour qu’il y ait texte, il ne suffit pas d’aligner une suite quelconque de phrases, qu’il existe
des contraintes bien réelles d’organisation. »44

Et finalement, c’est aussi François Rastier qui manifeste son accord avec cette approche
linguistique quand il décrit le texte comme une « suite linguistique autonome (orale ou écrite)
constituant une unité empirique, et produit par un ou plusieurs énonciateurs dans une pratique
sociale attestée »45 ou « une suite linguistique empirique attestée, produite dans une pratique
sociale déterminée, et fixée sur un support quelconque. »46

Nous voyons ainsi très clairement que le texte n’est pas créé par une chaîne de phrases
individuelles ; par contre il doit être conçu comme un objet complet avec son propre sens.
Comme François Rastier l’avait mentionné dans le paragraphe précédent, le texte est un résultat
qui est situé dans un cadre social spécifié et le contexte situationnel devient un des éléments
clefs pour une compréhension correcte. Par conséquent, un fragment textuel peut porter
plusieurs différents sens selon la situation concrète. Il serait donc quasiment impossible de
chercher à classer les textes car chacun comporte des signes différents et chaque texte est un
ensemble original. Cependant, Christian Touratier indique47 que Jean-Michel Adam, admet
malgré cette originalité cinq prototypes « à la base de toute composition textuelle »48 qu’il a
nommé de la manière suivante49 :

- « prototype de la séquence narrative »


- « prototype de séquence descriptive »
- « prototype de la séquence argumentative »
- « prototype de la séquence explicative »
- « prototype de la séquence dialogale »

44
PARET, Marie-Christine, « La "Grammaire" textuelle : Une ressource pour la compréhension et l’écriture des
textes », Québec français, n°128, 2003, p. 48.
45
RASTIER, François, Arts et sciences du texte, Paris, PUF, 2001, p. 302, cité par TOURATIER, Christian, op.
cit., p. 227.
46
Ibid.
47
TOURATIER, Christian, op. cit., p. 226.
48
ADAM, Jean-Michel, Les textes : Types et prototypes : récit, description, argumentation, explication et
dialogue, Paris, Nathan, 1992, cité par TOURATIER, Christian, op. cit., p. 226.
49
Ibid.

23
D’un point de vue un peu plus formel, nous pouvons diviser le texte en plusieurs petits
morceaux selon la nature de ce dernier : chapitre, paragraphe, phrase, mot etc. Cette division,
largement connue et déjà naturelle, sera toujours un peu modifiée pour qu’il soit convenable à
la branche linguistique concrète. Dans le cas de la sémantique, Touratier propose, en citant Jean
Molino, d’utiliser les termes de « discours quand il s’agit de séquences orales et de textes quand
il s’agit de séquences écrites »50. Puisque notre étude est basée sur le texte comme sur
l’ensemble, il serait inutile de continuer dans la citation de la division interne du texte. Ce qui
nous intéresse plus, c’est la continuité et cohérence textuelle que nous examinerons dans la
partie suivante.

3.2. La cohérence ou cohésion textuelle ?


En général, le texte se présente au lecteur comme un ensemble des phrases (ou
séquences) structuré et continu. Mais pour que le lecteur soit capable de ressentir cette
continuité, l’auteur est obligé de rendre son texte cohérent, autrement dit les phrases doivent
s’enchaîner l’une à l’autre dans un ordre précis et de telle manière qu’elles forment un fil des
idées intelligible. Ce caractère du texte le différencie des « ensembles arbitraires de phrases
[qui] ne présentent en fait aucun intérêt, si ce n’est pour vérifier la description grammaticale ;
et il n’y a rien d’étonnant à ce que nous ne puissions pas trouver d’interdépendance entre les
phrases ainsi assemblées »51

Certains linguistes préfèrent le terme « cohésion » textuelle, les autres penchent plutôt
pour le terme « cohérence ». En s’appuyant sur les idées de Jean-Michel Adam, Marie-Christine
Paret nous propose une explication claire et bien argumenté lequel d’entre eux il faut utiliser :

« En simplifiant, la cohésion serait le résultat de l’organisation uniquement


linguistique, c’est-à-dire interne, construite par (…) des marques visibles. La
cohérence se réfère au fait que cela ne suffit pas, que nous avons besoin de nos

50
MOLINO, Jean, « Thèses sur le langage, le discours, la littérature et le symbolisme. » In Zeitschrift für
französische Sprache und Literatur (Stuttgart, Franz Steiner), 1990 (Bd C), p. 154-167, cité par TOURATIER,
Christian, op. cit., p. 225.
51
HARRIS, Zellig S., « Analyse du discours. » In Langages, 1969, trad. Par Françoise Dubois-Charlier, (original :
1952), p. 8-45, cité par TOURATIER, Christian, op. cit., p. 225.

24
connaissances du monde pour interpréter le texte (…) parce qu’il y a de l’implicite
dans tout texte. Elle met en œuvre une activité interprétative. »52

Elle ajoute aussi l’idée53 que si nous désirons connaître le lexique d’une langue, il nous
faut connaître également les réalités auxquelles il fait référence. Cette condition impérative et
décisive nous pousse vers la conclusion qu’aujourd’hui, il est préférable d’éviter le terme de
cohésion (car nous ne savons pas bien le délimiter) et par contre d’utiliser celui de cohérence
qui paraît plus approprié.

Finalement, elle résout ce problème en introduisant un nouveau terme : « Le terme


de « textualité » utilisé parfois serait plus juste car il a le mérite de ne pas privilégier l’aspect
cohérence du texte (c’est-à-dire sa continuité) par rapport à l’aspect progression. »54

Bref, chacun de ces deux termes contient un certain sens caché qui souligne sa position
par rapport aux perceptions du texte. Nous nous inspirons du point de vue de Marie-Christine
Paret et nous utiliserons alors le concept de cohérence, celui qui prend en considération la
participation de la connaissance du lecteur, et que nous trouvons aussi dans le livre La
sémantique de Christian Touratier. Ce dernier nous propose un résumé des règles sur lesquels
repose la cohérence et que Michel Charolles appelle « métarègles de cohérence »55.

3.3. Comment rendre un texte cohérent


Nous l’avons déjà mentionné le fait que la cohérence est basée d’une part sur la
participation du lecteur lui-même dans ce procédé, dans le sens que « c’est seulement le lecteur
qui confère de la cohérence à la suite des phrases »56 L’écrivain cherche naturellement à rendre
son texte continu mais c’est le lecteur qui met à l’épreuve ces liaisons et enchaînements et il est
ainsi capable de se créer un avis objectif sur la compatibilité du texte. Pour parvenir à la

52
ADAM, Jean-Michel, Éléments de linguistique textuelle : Théorie et pratique de l’analyse textuelle, Bruxelles,
Mardaga, 1990, p. 111, cité par PARET, Marie-Christine, « La "Grammaire" textuelle : Une ressource pour la
compréhension et l’écriture des textes », Québec français, n°129, 2003, p. 78.
53
PARET, Marie-Christine, « La "Grammaire" textuelle : Une ressource pour la compréhension et l’écriture des
textes », Québec français, n°129, 2003, p. 78.
54
Ibid.
55
TOURATIER, Christian, op. cit., p. 227.
56
PARET, Marie-Christine, op. cit., n°128, p. 49.

25
compréhension complexe du texte, le lecteur utilise toutes ses connaissances du monde « à la
fois sa connaissance des réalités du monde, à laquelle renvoient les mots et les phrases, de la
situation de communication, et sa connaissance de l’organisation des textes. Donc
interviennent des aspects psychologiques comme le mémoire, qui permet au lecteur de faire des
inférences en s’appuyant uniquement sur le sens : les liens entre les informations sont alors
sous-entendus ; ils ne peuvent pas être établis que parce que les connaissances de l’auteur et
du lecteur se recoupent. »57

D’autre part, la cohérence est créée par une mécanique grammaticale et composition
thématique que nous pouvons classer dans les catégories selon les règles utilisées. En ce qui
concerne la notion du thème, Marie-Christine Paret mentionne que la première condition de
l’existence du texte est la possibilité de repérer une continuité entre les phrases qui est
indéniablement conditionnée par une certaine unité thématique, c’est-à-dire du sujet traité. La
seconde condition consiste dans l’apport des nouveaux éléments pour que texte ne tourne pas
en rond. Nous parlons donc de cohérence d’une part et de progression de l’autre.

3.3.1. Règle de répétition

« Pour qu’un texte soit cohérent, il faut, nous dit Bernard Combettes, qu’il comporte
dans son développement linéaire des éléments à récurrence stricte. »58 Cette répétition peut se
manifester sous forme d’une simple reprise du même mot, comme mentionne Christian
Touratier, mais nous trouvons des possibilités beaucoup plus complexes comme les
« pronominalisation, définitivisation, référentialisation déictique contextuelle, substitution
lexicale. »59 Ces procédés linguistiques sont des formes de reprise que nous ne notons presque
pas tant elles sont fréquentes et simples et souvent bien cachées. En général, il s’agit des reprises
anaphoriques, définies par Jean-Michel Adam lesquelles il illustre sur quelques exemples
suivants en prenant pour la source le texte intitulé « Contes » qui fait partie de l’œuvre
Illuminations d’Arthur Rimbaud60 :

57
PARET, Marie-Christine, op. cit., n°128, p. 49.
58
COMBETTES, Bernard, Pour une grammaire textuelle : La progression thématique, Bruxelles, De Boeck,
1983, p. 75, cité par TOURATIER, Christian, op. cit., p. 227.
59
ADAM, Jean-Michel, Éléments de linguistique textuelle : Théorie et pratique de l’analyse textuelle, Bruxelles,
Mardaga, 1990, p. 52.
60
Ibid., p. 52-58.

26
 Anaphore pronominale

UN PRINCE était vexé… IL prévoyait… IL voulait…

 Anaphore définie

UN Prince… UN Génie… LE Prince et LE Génie…

 Anaphore démonstrative (ou référentialisations déictique contextuelle)

UN Prince… Mais CE Prince…

Nous trouvons aussi la relation anaphorique dans l’utilisation d’un terme hyponyme et
hyperonyme

Un chat… L’animal / Cet animal

ou dans la relation métaphorique entre le terme comparé et le terme comparande

Je viens de relire un livre. Ce torchon…

3.3.2. Règle de progression thématique

« Pour qu’un texte soit cohérent, il faut que son développement s’accompagne d’un
apport sémantique constamment renouvelé, »61 mentionne Touratier en reprenant les mots de
Combettes. Autrement dit, le texte se laisse voir comme cohérent dans le cas où nous ajoutons
sans cesse de nouveaux éléments thématiques. Cette seconde règle met en relief surtout la partie
rhématique de la phrase, c’est-à-dire celle qui apporte une nouvelle information dans l’énoncé.
Elle s’oppose à l’aspect thématique de la phrase qui représente le contenu déjà connu ou
mentionné dans l’énoncé.

Bernard Combettes appelle cet enchaînement des thèmes comme une « progression
thématique [par quoi nous entendons] le choix des divers thèmes d’un texte et, surtout, l’ordre
dans lequel ils apparaissent ; c’est, en quelque sorte, le squelette du texte »62 Ce même linguiste
distingue trois grands types de progressions thématiques qu’il nomme « la progression

61
COMBETTES, Bernard, Pour une grammaire textuelle : La progression thématique, Bruxelles, De Boeck,
1983, p. 76, cité par TOURATIER, Christian, op. cit., p. 228.
62
Ibid.

27
linéaire », « la progression à thème constant » et « la progression à thèmes dérivés »63 dont nous
examinerons plus en détail dans la partie suivante.

3.3.2.1. La progression linéaire

Christian Touratier décrit ce développement de la manière suivante : « avec la


progression linéaire, on passe normalement du support d’un énoncé à son apport ; puis
l’apport ou une partie de l’apport de ce dernier devient le support de l’énoncé suivant. »64 Il
est possible de considérer que le support d’un énoncé correspond, dans ce cas-là, au concept du
thème et l’apport d’un énoncé représente le concept du rhème. Si nous schématisons cette
progression, nous obtenons une sorte d’escalier. Voici le tableau proposé par Christian
Touratier65 :

P1 : Supp1 → App1
P2 : Supp2 (=App1) → App2
P3 : Supp3 (=App2) → App3 etc.

Pour pouvoir mieux imaginer et comprendre ce tableau assez abstrait, nous utiliserons
l’exemple que nous donne Christian Touratier66 (ce dernier l’avait repris de Bernard
Combettes) :

63
DANEŠ, « Functional Sentence Perspective and the Organization of the Text. » In Daneš, František (ed.), Papers
on Functional Sentence Perspective, 1974, Prague, La Haye, p. 106-128, cité par TOURATIER, Christian, op. cit.,
p. 228.
64
TOURATIER, Christian, op. cit., p. 228.
65
Ibid.
66
TOURATIER, Christian, op- cit., p. 229.

28
(Supp1) Autour de l’appartement → (App1) étaient rangés des escabeaux d’ébène.
(Supp2) Derrière chacun d’eux (dans App1), → (App2) un tigre en
bronze pesant sur trois riffes supportait en flambeau.
(Supp3) Toutes ces lumières (=App2) → se reflétaient dans les
losanges de nacre qui pavait la salle (App3).
(Supp4) Elle (=App3) → était si haute que la
couleur rouge des murailles, en montant vers la
voûte, se faisait noire (App4),
et les trois yeux de l’idole (Supp5)
→ apparaissaient tout en haut,
comme des étoiles à demi perdues
dans la nuit (App5).

3.3.2.2. La progression à thème constant

Comme nous l’annonce déjà le nom de ce type de progression, le thème reste dans ce
cas-là le même dans tous les énoncés successifs. Christian Touratier nous donne comme un
exemple le passage de l’œuvre Hussard sur le toit dont il avait repris de nouveau de Combettes
:

Angelo soufflait sans arrêt sur la mèche de briquet et ne pensait absolument à rien. Il marcha
ensuite à l’aventure dans l’ombre et il trébucha encore sur deux ou trois corps ; peut-être étaient-ce
les mêmes car, sans savoir comment cela s’était fait, il se retrouva dehors avec les chouettes. Il appela.
Il chercha le bosquet dans lequel avait laissé l’attelage. Il tomba dans une rigole d’arrosage pleine
d’eau. Il appela encore. Il sentit les ornières dures du chemin sous ses pieds. Il trouva le bosquet et il
appela à voix très haute, en marchant, les bras étendus devant lui.67

Bernard Combettes représente cette progression thématique ainsi :

P1 : Th1 (il) → Rh1 (marcha)


P2 : Th1 (il) → Rh2 (appela)
P3 : Th1 (il) → Rh3 (chercha)
P4 : Th1 (il) → Rh4 (tomba)

67
GIONO, Le Hussard sur le toit, d’après COMBETTES, Bernard, Pour une grammaire textuelle : La progression
thématique, Bruxelles, De Boeck, 1983, p. 96, cité par TOURATIER, Christian, op. cit., p. 230.

29
Mais Christian Touratier propose une autre solution qui met en relief l’homogénéité
thématique d’une façon encore plus visible. De plus, il remplace les termes de thème et rhème
par les désignations support et apport et ajoute encore une phrase. Voici la deuxième version :

P1 : Supp1 (Angelo) → App1 (soufflait)


P2 : → App2 (il marcha)
P3 : → App3 (il appela)
P4 : → App4 (il chercha)
P5 : → App5 (il tomba)

Touratier explique « qu’il n’y a pas de nouveau thème exprimé linguistiquement ; le


thème découle en fait du contexte. »68 Dans les deux versions, nous trouvons dans chaque phrase
une reprise anaphorique du nom « Angelo » par le pronom personnel « il ». Mais ces pronoms
ne peuvent pas être considérés comme supports, car ce sont seulement des reproductions du
thème qui se trouve dans la première phrase. C’est la raison pourquoi Touratier avait établi un
seul support et plusieurs apports attachés à ce premier.

3.3.2.3. La progression à thèmes dérivés

Christian Touratier nous propose cette explication : « les thèmes des différents énoncés
successifs sont en fait comme des « sous-thèmes » qui développent ce que Bernard Combettes
appelle un « hyperthème » »69 Nous pouvons se servir du même exemple qu’il avait cité, un
passage de Salammbô de Gustave Flaubert :

Bien que Sicca fût une ville sacrée, elle ne pouvait contenir une telle multitude ; le
temple avec ses dépendances en occupait, seul, la moitié. Aussi Barbares s’établirent dans la
plaine tout à leur aise, ceux qui étaient disciplinés par troupes régulières, et les autres, par
nations ou d’après leur fantaisie.

Les Grecs alignèrent sur des rangs parallèles leurs tentes de peaux ; les Ibériens
disposèrent en cercle leurs pavillons de toile ; les Gaulois se firent des baraques de planches ;
les Libyens des cabanes de pierres sèches, et les Nègres creusèrent dans le sable avec leurs

68
TOURATIER, Christian, op. cit., p. 230.
69
COMBETTES, Bernard, Pour une grammaire textuelle : La progression thématique, Bruxelles, De Boeck,
1983, p. 97, cité par TOURATIER, Christian, op. cit., p. 231.

30
ongles des fosses pour dormir. Beaucoup, ne sachant où se mettre, erraient au milieu des
bagages, et la nuit couchaient par terre dans leurs manteaux roulés.70

Nous pouvons représenter la progression thématique de cette manière, celui que nous
propose Touratier71 :

P0 = Supp1 (hyperthème = les barbares) → App1 (s’établirent…)


P1 = Supp2 (les Grecs) → App2 (alignèrent…)
P2 = Supp3 (les Ibériens) → App3 (disposèrent…)
P3 = Supp4 (les Gaulois) → App4 (se firent…)
P4 = Supp5 (les Libyens) → App5 (des cabanes…)
P5 = Supp6 (les Nègres) → App6 (creusèrent…)

Dans ce cas-là, les phrases P1 jusqu’à P5 composent un paragraphe, comme il le


mentionne Touratier, mais les supports Supp2 à Supp6 sont un simple développement du
support de la dernière phrase du paragraphe précédent.

3.3.2.4. Mélange de progressions thématiques

Nous avons résumé les trois types essentiels de progression thématiques (il est possible
de trouver encore des autres évidemment) pour pouvoir se créer une image fondamentale de cet
outil linguistique. Mais puisque la plupart des textes contiennent des structures beaucoup plus
complexes au niveau thématique, nous pouvons facilement trouver les cas de la combinaison
des progressions vues auparavant. Bernard Combettes soutient aussi cet avis car il dit : « lorsque
l’on examine un texte long, on s’aperçoit qu’il y a toujours mélange, combinaison des
principales progressions déjà observées »72 Cependant, Christian Touratier ajoute que même
ce mélange de progressions est organisé dans les paragraphes (« le squelette du texte » d’après
Bernard Combettes). Enfin, nous pouvons ainsi déduire que chaque texte, quelque que soit sa
richesse thématique interne, contient une structure selon laquelle il peut être analysé et classé
en utilisant les progressions thématiques simples. Touratier prend deux exemples de Salammbô
pour nous démontrer ce dernier type de progression en décalant sur le droit tout énoncé dont le

70
FLAUBERT, Salammbô, p. 732-733 dans COMBETTES, Bernard, Pour une grammaire textuelle : La
progression thématique, Bruxelles, De Boeck, 1983, cité par TOURATIER, Christian, op. cit., p. 232.
71
TOURATIER, Christian, op. cit., p. 232.
72
COMBETTES, Bernard, Pour une grammaire textuelle : La progression thématique, Bruxelles, De Boeck,
1983, p. 104, cité par TOURATIER, Christian, op. cit., p. 232.

31
support informatif est pris à une phrase précédente. Ainsi il dégage la structure et l’originalité
de cet exemple73 :

Les Carthaginois arrivèrent dans la plaine avant eux.


Ils frottèrent le bord de boucliers avec de l’huile pour faciliter le glissement des
flèches ;
les fantassins, qui portaient de longues chevelures, se les coupèrent sur le front,
par prudence ;
et Hamilcar, dès la cinquième heure, fit renverser toutes les gamelles, sachant qu’il
est désavantageux de combattre l’estomac trop plein.
Son armée montait à quatorze mille hommes, le double environde l’armée
barbare.
Jamais il n’avait éprouvé, cependant, une pareille inquiétude ;
s’il succombait, c’était l’anéantissement de la République et il périrait
crucifié ;
s’il triomphait au contraire, par le Pyrenées, les Gaules et le Alpes il
gagnerait l’Italie, et l’empire de Burca deviendrait éternel.
Vingt fois, pendant la nuit il se releva pour tout surveilles, lui-même, jusque dans
les détails les plus minimes.
Quant aux Carthaginois, ils étaient exaspérés par leur longue épouvante.

Touratier74 mentionne à propos de cet exemple qu’il montre sa construction basée sur
l’opposition des trois supports. En effet, il s’agit de deux personnages principaux, les
Carthaginois et Hamilcar, qui alternent dans l’ordre qui met au centre le personnage
d’Hamilcar. D’une part, nous pouvons noter la structure d’escalier ce qui prouve la présence de
la progression linéaire, d’autre part, les trois supports principaux en gras représentent les
hyperthèmes ce qui fait la preuve de la présence de la progression à thèmes dérivés.

Touratier nous propose encore le deuxième exemple qui fait aussi la partie de l’œuvre
Salammbô de Gustave Flaubert :

<…> Il y eut d’abord une hésitation. Enfin les deux armées s’ébranlèrent.
Les Barbares s’avançaient lentement, pour ne point s’essouffler, en battant la terre avec
leur pieds ;
le centre de l’armée punique formait une courbe convexe.
Puis un choc terrible éclata, pareillement au craquement de deux flottes qui s’abordent.
Le premier rang des Barbares s’était vite entrouvert,
et les gens de trait, cachés derrière les autres, lançaient leurs balles, leurs

73
TOURATIER, Christian, op. cit., p. 231.
74
Ibid., p. 232.

32
flèches, leurs javelots.
Cependant la courbe des Carthaginois peu à peu s’aplatissait, elle devint toute
droite, puis s’infléchit ;
alors les deux sections des vélites se rapprochèrent parallèlement
comme les branches d’un compas qui se referme.
Les Barbares, acharnés conte se phalange, entraient dans sa crevesse ;
ils se perdaient.

Touratier75 mentionne à propos de cet exemple que, comme dans l’exemple précédent,
les deux premières phrases opposent leurs supports qui sont en effet les deux protagonistes. Le
support de la troisième phrase uni ces deux supports et donne un résultat attendu et inévitable :
le choc terrible des deux protagonistes. C’est exactement ce troisième support qui devient un
hyperthème de toute la partie suivante. Il est encore divisé en deux sous-thèmes selon le contenu
(le thème des Barbares et des Carthaginois) et même ces sous-thèmes contiennent des
décrochements avec l’apparition d’un sous-sous-thème. A la fin du paragraphe, nous trouvons
le dernier développement où nous revenons aux Barbares qui tombent dans le piège que leur
avaient tendu des Carthaginois. Touratier estime ce paragraphe comme très rigoureusement
construit.

3.3.3. Les autres règles de la cohérence textuelle

Nous avons mentionné les deux règles fondamentales qui soutiennent la cohérence du
texte et grâce aux quelles le texte devient logique et compréhensible pour le lecteur. Mais ces
deux principes ne sont pas les seuls, il en existe bien sûr d’autres. Michel Charolles76 classe
parmi ses méta-règles aussi celle qu’il nomme « méta-règle de non-contradiction » qui souligne
la nécessité que chaque nouvel élément sémantique présent dans un texte ne contredise pas le
contenu précédemment introduit, et « méta-règle de relation » qui met au point la condition que
les faits dénotés par un texte ou par une séquence dans le monde représenté soient reliés. En
plus de ces normes, l’autre facteur important est aussi bien la présence et utilisation des
connecteurs logiques et marqueurs de relation ce qui représente un chapitre individuel et vaste.

75
TOURATIER, Christian, op. cit., p. 233.
76
CHAROLLES Michel, « Introduction aux problèmes de la cohérence des textes [Approche théorique et étude
des pratiques pédagogiques] », Langue française, n°38, 1978, p. 22, 31.

33
Comme nous nous concentrerons dans notre analyse pratique surtout sur la progression
thématique, il est ainsi inutile d’examiner les autres facteurs qui ont part à la cohésion textuelle.
Nous pouvons ainsi appliquer ces connaissances théoriques acquises sur l’œuvre de Boris Vian
L’écume des jours.

34
4. Étude pratique

4.1. L’œuvre analysée : L’écume des jours

Son auteur, Boris Vian, l’avait rédigé en 1946 et a été publiée un an plus tard. Il s’agit
d’une œuvre contemporaine, qui, bien qu’aujourd’hui classée parmi les romans français les plus
célèbres, n’était pas reconnue en tant que telle jusqu’aux années 60 et a connu le succès qu’après
la mort de son auteur. Ce livre porte des signes de l’existentialisme (un nouveau mouvement
très populaire surtout après la Seconde Guerre mondiale et dans les années 50 et 60 qui met en
relief l’individualité de l’homme par rapport au reste de la société) et de l’absurde. C’est avant
tout ce dernier élément qui nous intéresse et que nous essaierons d’incorporer dans notre analyse
thématique et sémantique. Mais que faut-il entendre exactement sous ce terme-là ?

4.1.1. L’absurde dans la littérature

Il vaut mieux utiliser le terme de « littérature de l’absurde » car ce n’est pas la littérature
elle-même qui est absurde mais c’est son contenu. L’absurde dans son sens propre représente
une situation qui, dans une certaine mesure, ne répond pas aux attentes de l’homme. C’est un
décalage entre le monde que nous connaissons et une nouvelle expérience dont nous ne sommes
pas capables de saisir le sens. L’image obtenue est alors libérée des règles de la logique et elle
se transforme en une représentation insensée.

4.1.2. Résumé du roman

En ce qui concerne la structure de la narration dans ce livre-là, il s’agit d’une histoire


qui respecte les normes classiques liées au genre romanesque. Autrement dit, les étapes du récit
se trouvent dans l’ordre habituel (situation initiale → événement déclencheur → déroulement
→ point culminant → dénouement → situation finale).

Toute l’histoire est basée sur la relation amoureuse entre deux protagonistes (Colin et
Chloé). Peu de temps après leur premier rencontre Colin épouse Chloé. Immédiatement après
le mariage, ils partent en voyage de noces. Malheureusement, Chloé tombe malade à cause d’un
nénuphar grandissant dans ses poumons. Pour pouvoir financer le traitement extrêmement cher

35
qui consiste à lui administrer une quantité immense de fleurs fraîches, Colin est obligé de
commencer à travailler, ce qui en même temps l’empêche d’être avec Chloé. Le roman finit par
la mort de Chloé et le désespoir total de tous les personnages.

Nous pouvons constater qu’au niveau formel, ce livre ne contient pas de signes
d’absurdité. Par contre, si nous nous focalisons sur le niveau sémantique et l’image ainsi créée,
nous percevons très vite une trace de cet aspect tout au long de l’œuvre. Pour notre part, nous
essayerons de distinguer si la présence de cette dimension sémantique absurde cause des
conséquences et transformations dans les représentations graphiques et progressions textuelles.

4.2. Progression textuelle dans L’écume des jours


Pour pouvoir déterminer le plus objectivement possible l’influence de l’absurde sur la
progression thématique, il nous faut analyser différents exemples. Nous avons donc choisi trois
extraits, tous les trois étant des descriptions sans discours direct.

4.2.1. Analyse des exemples

Colin défit les lacets de ses chaussures, les enleva et s’aperçut que les semelles
étaient parties. Il tira de sa poche un rouleau des taffetas gommé mais il n’en restait
pas assez. Il disposa alors les chaussures dans une petite mare qui s’était formée sous
la banquette de ciment et les arrosa d’engrais concentré afin que le cuir repousse. Il
enfila alors une paire de chaussettes de laine à larges bandes jaunes et violettes
alternées et mit ses souliers de patinage ; la lame de ses patins se divisait en deux vers
l’avant pour lui permettre des changements de direction plus aisés.77

Ce premier exemple provient du troisième chapitre de ce livre, il s’agit alors du début


de l’histoire. Toute la scène se déroule à la patinoire dont le personnage principal est Colin. Le
narrateur est externe et comme dans tout le reste du livre, nous nous trouvons donc dans la
position d’un observateur externe.

77
VIAN, Boris, L’écume des jours, éd. 26, Paris, Pauvert, 2011, p. 41.

36
Ce paragraphe comporte un mélange de différentes progressions thématiques. D’un
côté, nous y trouvons le type de progression à thème constant où le support représente le
personnage de Colin. Toutes les phrases présentes reprennent ce support sous forme de pronom
personnel « il » que nous pouvons considérer comme une reprise anaphorique, et
l’accompagnent par une partie rhématique. Si nous le schématisons en utilisant le tableau de
Combettes, le résultat final devrait ressembler à ceci :

P1 : Supp1 (Colin) → App1 (défit)


P2 : → App2 (il tira)
P3 : → App3 (il disposa)
P4 : → App4 (il enfila)

D’un autre côté, ce fragment textuel est construit sur la base du deuxième type de
progression, cette fois-là il s’agit de progression linéaire. À la différence du premier type de
progression, celui-ci se manifeste plutôt au niveau des phrases qu’au niveau du texte. La forme
d’escalier est toutefois toujours notable :

(Supp1) Colin défit → les lacets de ses chaussures (App1)

(Supp2) les enleva → et s’aperçut que les semelles étaient parties (App2)

(Supp1) Il tira de sa poche → un rouleau de taffetas gommé (App1)


(Supp2) mais il n’en → restait pas assez. (App2)

(Supp1) Il disposa alors les chaussures → dans une petite mare (App1)
(Supp2) qui → s’était formée sous la banquette de ciment (App2)
(Supp1) et les arrosa → d’engrais concentré afin que le cuir repousse. (App1)

(Supp1) Il → enfila alors une paire de chaussettes de laine à larges bandes jaunes et violettes
alternées et mit ses souliers de patinage. (App1)
(Supp1) la lame de ses patins → se divisait en deux vers l’avant pour lui permettre des
changements de direction plus aisés.

37
Le deuxième exemple que nous analyserons, décrit la cérémonie du mariage de Colin et
Chloé :

Sur le perron, entre deux gros piliers sculptés, le Religieux, le Bedon et le Chuiche
faisaient la parade avant la noce. Derrière eux, de longues draperies de soie blanche
descendaient jusqu’au sol et les quatorze Enfants de Foi exécutaient un ballet. Ils étaient
revêtus de blouses blanches, avec des culottes rouges et des souliers blancs. Les filles
portaient des petites jupes rouges plissées au lieu de culottes et une plume rouge dans les
cheveux. Le Religieux tenait la grosse caisse, le Bedon jouait du fifre et le Chuiche scandait
le rythme avec des maracas. Ils chantaient tous trois le refrain en chœur, après quoi, le
Chuiche esquissa un pas de claquettes, saisit une basse et exécuta un chorus sensationnel à
l’archet, sur une musique de circonstance.78

Comme dans le paragraphe précédent, ici aussi un panachage des progressions est
observable. En premier lieu, nous y trouvons la progression linéaire mais dans ce cas-là, la
structure est apparente à travers la première partie du paragraphe. Voici le schéma suivant :

(Supp1) Sur le perron, entre deux gros piliers sculptés, → le Religieux, le Bedon et le Chuiche
faisaient la parade avant la noce. (App1)

(Supp2) Derrière eux, → de longues draperies de soie blanche descendaient


jusqu’au sol et les quatorze Enfants de Foi exécutaient un ballet. (App2)

(Supp3) Ils → étaient revêtus de blouses blanches, avec des culottes


rouges et des souliers blancs. (App3)

(Supp3) Les filles → portaient des petites jupes rouges plissées au lieu
de culottes et une plume rouge dans les cheveux.

78
VIAN, Boris, L’écume des jours, éd. 26, Paris, Pauvert, 2011, p. 119.

38
Dans la deuxième partie, la progression utilisée est celle qui contient un hyperthème qui
unit des sous-thèmes, c’est alors une progression à thèmes dérivés. Dans cet extrait, les sous-
thèmes sont représentés par l’énumération des personnes participant à la cérémonie.

Le Religieux tenait la grosse caisse, le Bedon jouait du fifre et le Chuiche scandait le


rythme avec des maracas. Ils chantaient tous trois le refrain en chœur, après quoi, le Chuiche
esquissa un pas de claquettes, saisit une basse et exécuta un chorus sensationnel à l’archet, sur
une musique de circonstance.79

P0 = Supp1 (hyperthème = le Religieux, le Bedon et le Chuiche) → App1 (faisaient la parade…)


P5 = Supp2 (le Religieux) → App2 (tenait…)
Supp3 (le Bedon) → App3 (jouait…)
Supp4 (le Chuiche) → App4 (scandait…)

Nous remarquons que, dans cette deuxième partie, les phrases P0 et P5 sont assez
éloignées l’une de l’autre, car la progression linéaire se trouve entre elles. L’autre caractère
inhabituel à souligner est l’appartenance de Supp2, Supp3 et Supp4 à la même phrase,
respectivement dans la phrase complexe.

La dernière phrase unit de nouveau les trois personnages par le pronom personnel
anaphorique « ils » pour séparer plus tard de nouveau le personnage de Chuiche. Nous pouvons
considérer cette reprise pronominale comme la progression à thème constant qui développe la
première phrase, et la désignation du personnage de Chuiche comme une progression à thèmes
dérivés.

La structure dans ce deuxième exemple apparaît assez complexe et riche avec de


nombreuses reprises et retours thématiques. Le dernier exemple provient de la fin du livre
(p. 301), il s’agit plus précisément de la scène où l’un des personnages secondaires commet
l’assassinat d’un écrivain fameux avec l’intention de sauver son ami.

79
VIAN, Boris, L’écume des jours, éd. 26, Paris, Pauvert, 2011, p. 119.

39
Il déboutonna son col. Alise rassembla ses forces, et, d’un geste résolu, elle
planta l’arrache-cœur dans la poitrine de Partre. Il la regarda, il mourait très vite, et il
eut un dernier regard étonné en constatant que son cœur avait la forme d’un tétraèdre.
Alise devint très pâle, Jean-Sol Partre était mort maintenant et le thé refroidissait. Elle
prit le manuscrit de l’Encyclopédie et le déchira. Un des garçons vint essuyer le sang et
toute la cochonnerie que cela faisait avec l’encre du stylo sur la petite table
rectangulaire. Elle paya le garçon, ouvrit les deux branches de l’arrache-cœur, et le cœur
de Partre resta sur la table ; elle replia l’instrument brillant et le remit dans son sac, puis
elle sortit dans la rue, tenant la boîte d’allumettes que Partre gardait dans sa poche.80

Ce paragraphe est construit au niveau thématique sur l’alternance régulière de deux


personnages (Alise et Jean-Sol Partre) sauf une seule phrase dont l’agent est le garçon. Cette
succession réglée peut être perçue comme une progression à thème constant avec deux axes
différents. Si nous divisons et réorganisons le texte pour dégager à chaque thème les phrases
qui lui sont attachées, nous obtenons le résultat suivant :

Thème d’Alise

P2 : Supp1 (Alise) → App1 (rassembla…)


P4 : → App2 (Alise devint très pâle…)
P5 : → App3 (elle prit…)
P7 : → App4 (elle paya…)

Thème de Jean-Sol Partre

P1 : Supp1 (Il = Jean-Sol Partre) → App1 (déboutonna)


P3 : → App2 (il regarda)

Si nous rattachons de nouveau ces deux représentations schématiques, nous obtenons


alors un tableau d’une progression thématique particulière. Puisque la plupart des phrases sont
des phrases complexes, nous pouvons aussi produire une extension thématique en ajoutant
d’autres verbes exprimant l’action des deux protagonistes. Pour mieux nous orienter dans ce
tableau, nous utiliserons la couleur rouge pour le thème d’Alise et la couleur verte pour le thème
de Jean-Sol Partre. Nous laissons la phrase où domine le garçon comme support en dehors de

80
VIAN, Boris, L’écume des jours, éd. 26, Paris, Pauvert, 2011, p. 301.

40
cette représentation car il ne répond pas à ce type de progression thématique et n’influence pas
fondamentalement la progression thématique. Voici le tableau suivant :

P1 : Supp1 (Il = Jean-Sol Partre) → App1 (déboutonna…)


P2 : Supp1 (Alise) → App1 (rassembla…)
→ App2 (elle planta…)
P3 : → App2 (il regarda…)
→ App3 (il mourait…)
→ App4 (il eut…)
P4 : → App3 (Alise…)
P5 : → App4 (elle prit…)
→ App5 (elle déchira…)
P7 : → App6 (elle paya…)
→ App7 (elle ouvrit…)
→ App8 (elle replia…)
→ App4 (elle remit…)
→ App4 (elle sortit…)

Nous avons exécuté une analyse de la progression textuelle et en nous appuyant sur les
résultats obtenus, nous pouvons constater que les trois prototypes mentionnés auparavant ne se
trouvent probablement pas dans cette œuvre dans leur état prototypique, ce qui n’est finalement
pas si étonnant puisque il est bien connu que les exemples de grammairiens sont à proprement
parler « des cas d’école ». Par contre, les progressions thématiques sont formées d’une
combinaison de ces trois et elles comportent ainsi des procédés narratifs uniques, propres au
style d’écriture de l’auteur. Nous avons déjà mentionné que ce style se distingue par l’aspect
absurde. Comment ce caractère influence-t-il les développements thématiques ?

4.2.2. L’effet de l’absurde dans les progressions thématiques

En premier lieu, nous devons bien voir que l’aspect de l’absurde se projette dans cette
œuvre-là uniquement au niveau sémantique. Et c’est le lecteur qui décide de la mesure de ce
caractère car l’absurde est incontestablement lié au jugement personnel. Dans le cas du livre
L’écume des jours, nous sommes généralement d’accord que cet aspect se révèle clairement au
cours de toute l’histoire. Cependant, le déroulement parfois dénué de sens n’influence pas sa
structure logique et il n’a pas pour conséquence aucun caractère inhabituel. Les tableaux
précédents prouvent que tout développement thématique respecte les normes et ne comporte
pas de signes illogiques. L’aspect absurde n’influence pas les progressions thématiques et il sert
plutôt à créer une réalité extraordinaire avec des éléments inattendus pour le lecteur.

41
4.3. Mise en pratique des graphes sémantiques

Dans la partie suivante, nous effectuerons une démonstration pratique du


fonctionnement des graphes sémantiques en les appliquant au roman choisi. L’objectif de cette
analyse est de découvrir si le caractère absurde de ce livre se projette dans les représentations
graphiques.

4.3.1. Le thème principal : l’histoire amoureuse

Le thème intégral de ce livre correspond à un schéma narratif classique, celui que nous
avons déjà mentionné au début du chapitre précédent (situation initiale → événement
déclencheur → déroulement → point culminant → dénouement → situation finale). Il est alors
très probable que les représentations graphiques soient conformes aux prototypes classiques du
roman même si nous utilisons un roman absurde où la logique est naturellement étouffée au
niveau sémantique.

4.3.2. Analyse des exemples

Comme dans le cas précédent, nous étudierons trois différents exemples en utilisant des
connaissances acquises des graphes sémantiques. Nous nous focaliserons de nouveau sur les
conséquences éventuelles de l’aspect de l’absurde.

Notre premier exemple fait partie de la scène à la patinoire, il s’agit d’une phrase
complexe. Nous l’avons choisi pour pouvoir montrer le maximum des éléments relationnels
possible :

Puis il fit un signe de croix car le patineur venait de s’écraser contre le mur du
restaurant à l’extrémité opposée de la piste, et restait collé là, comme une méduse de
papier mâché écartelée par un enfant cruel.81

81
VIAN, Boris, L’écume des jours, éd. 26, Paris, Pauvert, 2011, p. 41.

42
Voici le graphe sémantique :

Fig. 8 : Graphe sémantique du premier extrait de L’écume des jours

43
Nous ajoutons de nouveau le tableau des principaux cas sémantiques pour la meilleure
orientation dans le graphe sémantique précédent:

Fig. 9 : Les principaux cas sémantiques (F. Rastier, L. Hébert

Nous voyons au premier aspect la richesse, la diversité et le caractère complexe de cet


exemple. Toutes les parties du graphe sont directement ou par un détour dépendantes du verbe
qui se présente comme le point central qui est donc encadré par un tétraèdre rouge. Comme il
s’agit d’un ensemble composé de plusieurs phrases, nous y trouvons trois verbes qui se trouvent
mutuellement dans une relation logique de conséquence (cas sémantique marqué par FIN) où
l’un devient successivement le résultat de l’autre.

Notre second exemple était pris du premier paragraphe du livre, plus exactement, il fait
partie de la scène où Colin effectue sa toilette de matin dans la salle de bain :

44
Son peigne d’ambre divisa la masse soyeuse en longs filets orange pareils
aux sillons que le gai laboureur trace à l’aide d’une fourchette dans la confiture
s’abricots.82

Voici le graphe sémantique correspondant :

Fig. 10 : Graphe sémantique du second extrait de L’écume des jours

82
VIAN, Boris, L’écume des jours, éd. 26, Paris, Pauvert, 2011, p. 21.

45
Dans cet extrait-là, nous trouvons deux verbes conjugués, marqués de la même façon
que dans le premier exemple. À la différence de ce dernier, la deuxième phrase est ici
subordonnée à la première, étant un développement du mot « sillons ». La structure reste
toutefois assez fluide et bien lisible. Il faut souligner aussi les nombreux adjectifs présents dans
ces phrases ce qui est la raison de la forme très ramifiée de ce graphe sémantique.

4.3.3. L’effet de l’absurde dans les graphes sémantiques

En appliquant les représentations sémantiques sur le livre l’Écume des jours, nous avons
obtenu des graphes sémantiques qui correspondent pleinement à la version classique. Les
concepts sont interconnectés par des flèches entre lesquels se trouvent les cas sémantiques de
la manière dont nous avons expliqué dans la partie théorique. Le tableau final ne comporte pas
de signes inhabituels, il est clair et facilement compréhensible. Ainsi, les aspects absurdes dans
les exemples choisis n’influencent pas du tout les représentations graphiques car, comme dans
la partie précédente, le caractère absurde se projette dans la perception individuelle qui est
entièrement dépendante de la perspective du lecteur. Autrement dit, ce qui semble à un lecteur
absurde peut paraître à un autre normal et habituel.

L’autre raison pour laquelle nous ne trouvons pas de marques de l’absurde visibles dans
la forme des graphes sémantiques est liée au fait que ces représentations sont d’un côté basées
sur la sémantique, mais, de l’autre, nous ne devons pas oublier le rôle de la syntaxe et de la
linguistique formelle en général. C’est grâce aux relations logiques que les graphes possèdent
leur logique et fonctionnalité et ces mêmes relations, ou leur version similaire, représentent
aussi un des éléments fondamentaux dans la construction des phrases au niveau syntaxique.
Autrement dit, lorsque nous avons une phrase correcte au niveau syntaxique, il est très probable
que nous obtenions aussi un graphe sémantique convenable. Dans le cas contraire, la
construction de la phrase ne respectant pas les règles syntaxiques nous empêchera apparemment
de créer une représentation sémantique correcte.

Nous découvrons alors que, en général, l’aspect absurde est lié exclusivement à la
perception du lecteur et son jugement de la réalité. La mesure de ce caractère dépend
entièrement de chaque lecteur ou bien de son propre point de vue, de sa sensibilité et de ses
expériences. En bref, l’absurde naît et disparaît en dépendance directe envers le jugement

46
personnel du lecteur. Ces traits, disons plutôt internes, ne peuvent ainsi pas avoir d’influence
sur le fonctionnement logique du texte, et de même sur les graphes sémantiques, et restent donc
en dehors de sa portée.

47
CONCLUSION

Le texte se présente en tant qu’unité linguistique assez équivoque dont la définition pose
même aujourd’hui de maints problèmes. Les différentes approches proposent des points de vue
propres à leur orientation, ce qui complique le choix de la définition la plus convenable. Il est
alors peu surprenant que la linguistique se penche vers les unités les plus petites comme celles
de la phrase ou du mot car elles représentent des fragments plus faciles à analyser et à en
dégager un ensemble de règles largement utilisables. Cependant, nous avons orienté ce travail
vers le texte entier parce qu’il nous permet d’étudier les phénomènes liés exclusivement à cette
unité linguistique et peu abordés jusqu’à ce moment-là.

Nous avons alors choisi deux méthodes de représentation du texte, chacune provenant
d’un domaine spécifique. Tout d’abord, nous avons mobilisé les termes essentiels tels de la
linguistique et la sémantique et leur relation mutuelle. Dans la partie suivante de notre travail,
nous avons orienté notre intérêt vers les graphes sémantiques, un outil dont les fondements se
trouvent à mi-chemin entre la linguistique et l’informatique. Nous avons présenté l’évolution
de ces représentations en mentionnant deux états parmi les plus importants – le point de départ
qui correspond au graphe existentiel et le graphe conceptuel qui manifeste déjà plus de signes
linguistiques. Ensuite, nous nous sommes occupée du fonctionnement du graphe sémantique
qui est basé sur la décomposition du fragment textuel en termes élémentaires et leur
positionnement dans le graphe. Ce dernier se compose de concepts (cases rectangulaires) et de
relations conceptuelles (cases rondes) qui sont respectivement interconnectés par des flèches.
Ces indicateurs servent à désigner l’orientation de la relation. La structure graphique finale
paraît alors claire, bien lisible et compréhensible ce qui est, entre autres, la raison d’utilisation
de ces graphes sémantiques dans la linguistique – ils sont capables de simplifier des larges
thèmes et topoï textuels en schémas primitifs.

L’étape suivante était consacrée à l’analyse thématique des unités textuelles, plus
précisément à la progression thématique. Pour pouvoir exécuter notre propre analyse, il nous
fallait tout d’abord préciser ce que nous entendons sous le terme « texte » et, par conséquent,
nous avons convoqué la problématique de la cohésion et cohérence, un trait inséparablement
attaché au fonctionnement du texte au niveau sémantique. Après avoir opté pour le terme de
cohérence comme le plus pertinent et valable pour notre étude, nous avons visé le résumeé des
règles principales sur lesquelles cette cohérence est fondée. En adoptant la classification de

48
Michel Charolles qui les nomme « méta-règles », nous avons expliqué la règle de répétition qui
souligne la nécessité de la reprise logique des éléments dans un texte, et la règle de progression
thématique, celle qui nous intéresse le plus. Cette dernière met en relief le progrès thématique
dans un texte donné et englobe trois types de base (progression linéaire, progression à thème
constant et progression à thèmes dérivés) que nous avons examinés plus en détail.

Finalement, nous avions pour tâche d’appliquer les deux méthodes précédentes à
l’œuvre L’écume des jours de Boris Vian en nous focalisant sur les conséquences éventuelles
causées par le caractère exceptionnel de ce roman, c’est-à-dire sa nature absurde. Premièrement,
nous nous sommes concentrée sur la progression thématique dans ce livre-là en examinant trois
exemples choisis. Le résultat de cette analyse atteste du fonctionnement tout à fait standard de
ce roman au niveau de la progression thématique. Ensuite, nous avons étudié le comportement
de ce texte absurde sous forme graphique en schématisant deux exemples choisis à travers des
graphes sémantiques. Les tableaux finaux n’ont révélé aucun signe inhabituel, tant le
fonctionnement nous a paru correct et habituel. Sur la base de ces deux cas étudiés, nous avons
déduit que l’aspect absurde ne se projette pas dans les représentations du texte ni n’influence le
fonctionnement sémantique de ces fragments textuels. Cette résistance est indéniablement liée
au fait que l’absurde dépend du jugement personnel de chaque lecteur. Autrement dit, c’est lui
qui décide de la mesure de l’absurde et, en effet, de toute son existence en général. Ainsi, la
structure logique de la phrase reste non atteinte par ce phénomène ce qui explique son
fonctionnement normalisé.

Néanmoins, nous trouvons des unités textuelles qui ne respectent pas l’organisation
classique de la phrase et relèvent l’écriture spontanée, basée sur la coïncidence ou l’état de
l’âme momentané. Il s’agit des textes reflétant des mouvement artistiques tels que le dadaïsme,
le symbolisme, le surréalisme etc. L’application de ces deux méthodes linguistiques sur les
textes de ce genre-là apporterait certainement des résultats originaux, remarquables et dignes
d’intérêt.

49
BIBLIOGRAPHIE

Œuvre analysée

VIAN, Boris, L’écume des jours, éd. 26, Paris, Pauvert, 2011.

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