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In: Cahiers du monde russe et soviétique. Vol. 19 N°3. Juillet-Septembre 1978. pp. 235-249.

GEORGES HAUPT

ROLE DE L'EXIL

DANS LA DIFFUSION DE L'IMAGE

DE L'INTELLIGENTSIA RÉVOLUTIONNAIRE*

« Les sympathies de l'intelligentsia russe à l'égard du socialisme


constituent un de ses traits distinctifs les plus caractéristiques. Les
avis peuvent différer sur la profondeur et la solidité de ces sympat
hies; mais il ne fait pas de doute que chez l'intelligent russe
moyen, on ne décèle aucune attitude d'hostilité à l'égard du socia
lisme, analogue à celle si souvent rencontrée chez les représentants
des classes cultivées à l'Ouest. \J intelligent russe, auquel les
problèmes sociaux ne sont en général pas étrangers, adhère habi
tuellement plus ou moins au socialisme et parfois lui est fanat
iquement dévoué. Ceci saute tellement aux yeux qu'il est presque
inutile de le démontrer, »*

L'auteur de ces considérations, l'économiste connu Tugan-Bara-


novskij, reprend ainsi en 1910 à son compte l'opinion bien enracinée,
l'image consacrée de l'intelligentsia russe.
L'assimilation du mot intelligentsia aux concepts révolution, socia
lisme, son association aux adjectifs révolutionnaire et /ou socialiste,
remontent aux années 1870. Le lien établi entre le terme intelligentsia et
le mouvement révolutionnaire russe, en l'occurrence le populisme,
entraîne un changement dans sa signification et dans son usage. « Intell
igentsia » se teinte d'un vernis idéologique ; son acception sociologique se
double d'une interprétation normative : le terme sert à désigner le
plus souvent une couche, ou une classe, à qui on attribue, à partir des
années 1880, comme trait significatif et commun l'opposition au régime.
L'intelligentsia en tant que groupe est caractérisée dès lors par ses atti-
* Dans l'esprit de Georges Haupt cette communication aurait dû être reprise
et complétée avant d'être publiée ; elle devait servir d'introduction à une série
d'études dont deux monographies sur les personnages centraux de la présente
contribution : Constantin Dobrogeanu-Gherea et Anna Kuliscioff.
L'appareil critique de la communication a été établi sous la responsabilité de
Jutta Scherrer et de Mihnea Berindei.

Cahiers du Monde russe et soviétique, XIX (3), juil.-sept. IÇ78, pp. 235-249.
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tudes mentales spécifiques, par sa volonté d'engagement ; elle se voit


investie d'une mission historique, de fonctions émancipatrices. A cet
égard, la définition donnée par l'un des chefs de Narodnaja Volja,
L. Tihomirov dans le livre La Russie politique et sociale est édifiante.
« Dispersée dans toutes les classes, Y intelliguentia semble composer une
classe particulière, liée par une unité spirituelle et morale, l'unité de sa
mission historique. Dans toutes les classes, Y intelliguentia joue le rôle
d'une sorte de ferment qui, dans le milieu où il se trouve, fait naître
l'esprit critique, les aspirations à la science, à la justice. »2
Ce livre, publié à Paris en 1886 et qui reçut un bon accueil, fournissait
un exposé détaillé de l'histoire et de la théorie de l'intelligentsia révo
lutionnaire. Tihomirov ne fit que formuler l'interprétation donnée au
terme intelligentsia par la « jeune génération », fixa l'image prête à se
diffuser dans la gauche occidentale. La mise sur le même plan de l'intell
igentsia et des révolutionnaires russes se généralise par la suite au point
que le mot emprunté au russe est adopté comme tel dans le vocabulaire
de toutes les langues européennes, et que le terme est toujours connoté
à gauche3.
Comment et pourquoi un tel glissement se produit-il, et quelle est la
signification de la démarche?
Sur le plan philologique, la recherche d'Otto Wilhelm Millier montre
comment, dans les écrits révolutionnaires des années 1870, l'utilisation du
mot passe de la « jeune » à la « vraie » intelligentsia et finalement par
extension du champ de signification sert à désigner les groupes révolu
tionnaires4. Le processus sémantique reflète à sa manière les mutations
en cours dans le profil, l'horizon mental, les attitudes et la sensibilité
d'une nouvelle génération de révolutionnaires russes, ou la « jeune intell
igentsia » ; l'image construite fixe l'identité qu'ils cherchent à se donner,
et exprime la conscience qu'ils ont d'eux-mêmes. Le climat des années 1870-
1880 va encourager cette évolution. Ainsi, en réponse au terrorisme, la
vague anti-intellectuelle croissante en Russie dans les années 1880, la
campagne des conservateurs contre l'intelligentsia assimilée aux révolu
tionnaires, contribuent largement à associer les deux mots dans la
conscience des contemporains, en premier lieu en Occident. Or, un tel
rapprochement ne fera que concourir à la formation de la conscience de
groupe, au lieu de discréditer ses visées, et consacrer l'identité attribuée.
Comment se produit la diffusion de l'image en dehors des frontières de
la Russie ? Quelles ont été les répercussions de l'emploi particulier de ce
terme sur la conscience de soi-même de l'intelligentsia russe ? L'étude de
l'émigration russe de la seconde moitié du xixe siècle et de ses liens enche
vêtrés avec les diverses franges de l'opinion publique des pays d'accueil,
en premier lieu avec les milieux libéraux, socialistes et anarchistes, est
susceptible de fournir des éléments de réponses. Le sujet n'a rien de neuf,
ni d'original. Il a été largement exploité, et dévalorisé, par l'histori
ographiesoviétique des années 1950-1960, dont l'acharnement à démont
rer l'influence réelle ou imaginaire de la pensée russe, à l'aide d'exagéra
tions et d'extrapolations, enlève toute crédibilité à la démarche.
Cependant l'exilé russe, le révolutionnaire errant, vecteur, agent
propagateur des idées socialistes à travers le monde, artisan d'une certaine
image de la Russie à l'étranger n'est pas seulement une figure mytholo-
l'intelligentsia et le rôle de l'exil 237

gique ; il est un personnage bien réel. L'influence qu'il exerce, le rôle qu'il
joue ne se laissent pas comptabiliser au profit du rayonnement interna
tionalde la culture et de la pensée russes. Composante d'un phénomène
ample et complexe de circulation des idées au xixe siècle, l'action des
proscrits russes à l'étranger s'inscrit le plus souvent dans le système de
communication d'un milieu socialiste restreint, d'un monde où les liens
sont étroits au delà des frontières, où les exilés politiques des différentes
nationalités exercent une influence souterraine. L'action des exilés russes,
étendue dans l'espace, est limitée dans le temps ; elle se réduit au fond et
en premier lieu à la génération de la « jeune intelligentsia » des années 1870,
dont l'exode massif, conséquence des répressions accrues, conduit à la
création de centres d'exil dans plusieurs pays européens. Autour de ces
centres se regroupent des colonies russes, surtout dans les villes universi
taires où la présence d'étudiants d'Europe de l'Est est sensible. Ils y
fondent leurs cantines, leurs sociétés de secours, leurs salles de réunions,
leurs bibliothèques, leurs typographies et leurs journaux, se constituent
en sous-culture où l'exilé politique donne le ton.
Figures familières du paysage politique européen des années 1880-
1890, les révolutionnaires russes occupent une place de choix dans le
milieu socialiste, pour une double raison : d'abord, l'étranger n'est pas
pour eux simplement un lieu de refuge ; il est le cadre même de leur acti
vité militante. C'est à l'étranger donc qu'ils créent leurs cercles, leurs
organisations, installent leurs typographies, publient leur littérature.
Ils créent à travers toute l'Europe un vaste réseau de communication
entre leurs divers centres à l'étranger et avec la Russie même. Or la nature
même de leur activité les conduit à nouer des contacts multiples et à
collaborer avec des socialistes de nombreux pays. Les révolutionnaires
russes bénéficient de l'aide de leurs camarades étrangers qui leur servent
de couverture, de boîte aux lettres et même d'agents pour la contrebande
de la littérature clandestine destinée à leur pays. C'est une des raisons
pour lesquelles le révolutionnaire russe ne vit pas en vase clos à l'étranger
mais prend une part active à la vie des organisations ou aux actions des
mouvements du pays d'accueil. A travers toute l'Europe, de Londres à
Jassy, ces Russes sont imbriqués dans les mouvements socialistes ou
anarchistes.
Ensuite dans le mouvement socialiste européen, encore embryonnaire,
les voies s'entrecroisent, les contacts personnels sont constants. Les mili
tants forment un milieu cosmopolite, avec de nombreux liens à travers
toute l'Europe. Marginaux, soumis à la répression, disposant de faibles
moyens, ils constituent une communauté où l'entraide, l'internationa
lisme pratique vont de soi. L'exil est une expérience commune et qui
conduit à nouer des relations multiples, à établir des amitiés et des
contacts durables. Les socialistes allemands contraints de s'expatrier
pendant la période des lois d'exception vivront et agiront en commun en
Suisse avec les « émigrés aguerris » que sont les exilés russes. Ainsi Paul
Aksel'rod devient pour Kautsky, pendant sa période zurichoise de 188 1-
1882 « un ami cher et un parent intellectuel ». Le prestige du révolu
tionnaire russe auréolé par la légende de ses combats contre le colosse
du nord, victime de la réaction tsariste, est considérable ; son action, tels
les attentats spectaculaires, soulève l'admiration même parmi les socia-
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listes européens modérés. Car l'ennemi commun à abattre, le gendarme de


l'Europe reste toujours le tsarisme, et la Russie continue d'être assimilée
au « régime des ténèbres ».
Enfin dans ce milieu intransigeant où les hommes prédominent et où
le couple militant est exalté, la révolutionnaire russe exerce une fascina
tion particulière. Engagée, cultivée, l'étudiante révolutionnaire russe est
l'image de la femme moderne, émancipée. Le mariage de socialistes de
diverses nationalités avec des révolutionnaires russes est un phénomène
assez fréquent à cette époque. De Jaclard ou Turati jusqu'à Fritz Adler
ou Karl Liebknecht, les exemples sont multiples. Ces liens variés se tissent
à une époque de gestation cruciale ; c'est de ce milieu socialiste fermé des
années 1870-1880 que vont sortir les dirigeants et les cadres prestigieux
du socialisme international, devenu après le tournant du siècle une puis
sance politique qui influe considérablement sur l'opinion publique.

II

Les exilés russes, ceux de la génération des années 1870 principalement,


ont été les principaux artisans et bénéficiaires de la cristallisation d'une
certaine image de la Russie en Occident, du glissement produit dans le sens
du terme intelligentsia, qui se confond même avec celui de révolution
naires russes. La signification de cette démarche, la fonction de l'image
restent encore à élucider de même que les changements dans les attitudes
mentales et la conscience de soi-même qu'elles traduisent.
L'Europe, et particulièrement l'Europe occidentale, n'est pas seul
ement un lieu de refuge, un cadre aux actions des exilés dirigées vers la
Russie, mais une réalité à laquelle ils se mesurent et avec laquelle ils
composent. D'une part, c'est devant l'opinion socialiste internationale
que les divers courants du « parti des socialistes révolutionnaires russes »
s'expliquent et légitimisent leurs options, d'autre part les exilés s'em
ploient à changer l'image répandue dans les années 1870-1880 de nihilistes
qui terrifient et intriguent l'opinion publique, et à susciter un courant de
sympathie pour leur cause. Car les événements de la Russie, les agitations
révolutionnaires, les attentats, les explosions de dynamite, les gendarmes
tués par les jeunes nihilistes qui cherchent à échapper à leur arrestation,
les procès politiques, les condamnations, les exécutions, tiennent la pre
mière page des journaux européens et suscitent un intérêt général.
En 1880 le nihilisme et les nihilistes sont devenus « un thème à la mode
pour les publicistes, journalistes et romanciers »6. La figure de la révolu
tionnaire russe, en premier de Věra Zasulič, la « vierge nihiliste » (titre
d'un roman de L. Gagneur paru sous forme de feuilleton et traduit en de
nombreuses langues) excite la curiosité. Le discours des exilés russes en
Occident est centré sur la figure de jeunes intellectuels acculés par la
violence du pouvoir à la violence, à des combats héroïques menés contre
la tyrannie et pour le bonheur d'un peuple souffrant. Le nihilisme est
une fausse étiquette accolée au mouvement révolutionnaire russe « qui
ne correspond guère à l'essence de leurs mouvements », car les révolu
tionnaires ne sont pas de jeunes fanatisés mais de jeunes intellectuels
engagés qui ne font que leur devoir envers le peuple. L'opinion publique
l'intelligentsia et le rôle de l'exil 239

occidentale se retourne ; l'image de la femme russe, héroïque qui sacrifie


sa vie pour le peuple et affronte courageusement ses bourreaux, frappe
la sensibilité populaire, gagne les cœurs. L'admiration de la gauche et de
la jeunesse étudiante qui fêtent comme des héros les révolutionnaires
gagne l'opinion libérale et républicaine. L'intelligentsia, brandie par les
socialistes comme l'exemple de l'intellectuel engagé, l'association des
révolutionnaires russes avec la jeunesse cultivée, contribuent à effacer
l'image terrifiante du « nihiliste russe ». Ce terme se dédramatise, son
usage se raréfie et fait place au terme intelligentsia.

L'itinéraire de deux représentants de la génération de la « jeune


intelligentsia révolutionnaire » des années 1870, qui sont à la fois des
figures typiques et des personnages hors série par leur destin, serait suscept
ibled'illustrer notre propos. Les chemins de ces deux révolutionnaires
durent se croiser à plusieurs reprises dans les années 1870 quand ils partici
pèrent à l'action révolutionnaire dans le sud de la Russie. Ils se retrou
vèrent en août 1893 à Zurich au Congrès socialiste international : la pre
mière est le chef écouté des délégués du parti socialiste italien ; le second
dirige la délégation roumaine. Leur camarade d'armes de l'époque
héroïque de la marche vers le peuple et amie de vieille date, Věra Zasulič,
rendue célèbre par l'attentat qu'elle perpétra en 1878 et par son procès
retentissant, très fière du rôle que joue Ania Kuliscioff à ce congrès, de
l'influence qu'elle exerce en Italie, communique à Lev Dejč en Sibérie où
il purge la dixième année de sa déportation que parmi les « camarades de
marque » présents à Zurich, il y a d'autres révolutionnaires russes de leur
génération qui président aux destinées du sociaUsme à l'étranger. « Ce
n'est pas seulement l'Italie qui doit sa bonne conduite à une Russie. Katz
[Dobrogeanu] joue en Roumanie le même rôle, et bien plus important
encore qu'Ania en Italie. »e
Dans leur pays d'adoption, nos deux personnages, entourés de l'auréole
de révolutionnaires russes, de la légende de leurs exploits supposés, se
montrèrent cependant toujours très discrets sur leur passé, laissant ainsi
planer un mystère autour d'eux. La fascination exercée en Italie par
l'image de la « Russa dai capelli d'oro », de la belle révolutionnaire traquée,
héroïque, exilée, s'exprime par exemple dans la nécrologie pathétique
écrite en décembre 1925 par Alessandro Schiavi, proche collaborateur puis
biographe dévoué du couple Turati- Kuliscioff :

« Elle était venue de cet Orient obscur, absolutiste et féodal de


la Russie tsariste, fragile jeune fille blonde, de la race des martyres
russes de cette époque, sorties de l'intelligentsia pour ' s'humilier '
à la façon tolstoïenne en ' descendant ' parmi les plèbes des champs
et pour se dépouiller de l'orgueil de caste et des commodités de la
vie, vouée ainsi à la propagande éveilleuse des consciences assoupies
des mujiks, comme à l'acte de force contre l'autocrate, proche ou
lointain [...] Et elle vint en Italie, et grâce à cet esprit de fraternité
universelle qui rapproche et rassemble dans le socialisme les
plèbes de tous les pays et de toutes les races dans le prolétariat
universellement exploité et méprisé, elle aima la plèbe italienne
comme la sienne sans jamais rien demander en échange, ni renom-
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mée, ni confort, ni faste, elle devint silencieuse, discrète, mais


suscitant efficacement des énergies, celle qui confortait les efforts,
qui aidait aux œuvres des premiers conducteurs du socialisme
italien, alors que, dans les heures qui annoncent le jour, il s'agis
sait de commencer à faire, d'une plèbe, un peuple. »7

En Roumanie, où la perte de la Bessarabie alimente un sentiment


antirusse, l'image de l'exilé russe qui a acquis une célébrité dans le monde
intellectuel et culturel du pays est entourée du même mythe et exerce une
puissante fascination sur la jeunesse. Pour les étudiants de Jassy dans les
années 1880-1890, « la figure du réfugié de Russie apparaissait comme le
personnage le plus intéressant du mouvement socialiste », se souvient
un contemporain8.
Leurs biographies sont jusqu'à un certain point similaires. Tous les
deux sont issus d'un milieu juif aisé, assimilé, de la Russie du sud. Anna
Rozenštejn (Kuliscioff étant un nom d'emprunt qu'elle utilisait depuis son
exil en Occident en 1877), née en 1854, était la fille aînée d'un riche
marchand de grains de Simferopol' ; Konstantin Abramovič Katz, alias
Constantin Dobrogeanu, connu aussi sous le nom de plume de Ion Gherea,
naquit en 1856 à Ekaterinoslav dans une famille de commerçants. En 1871
Anna commença ses études supérieures à Zurich au département des
sciences exactes de l'Université ; l'année suivante, elle passa avec succès
le concours d'entrée au Polytechnicum et comptait parmi les premières
femmes à réussir un tel exploit. Dobrogeanu-Gherea entame en 1873 des
études de sciences naturelles à l'Université de Harkov.
Étudiants, ils adhèrent aux cercles révolutionnaires et interrompent
leurs études pour se consacrer entièrement à l'activité révolutionnaire et
pour aller dans le peuple. Au cours de l'été et de l'automne 1874, une
vague d'arrestations déferle sur toute la Russie. Dobrogeanu, qui allait
vivre dans le peuple et travaille comme forgeron dans le village de Sla-
vianka, menacé d'être arrêté, se cache d'abord dans les colonies all
emandes de Russie du sud puis se réfugie en 1875 en Roumanie qui devient
une plaque tournante du mouvement révolutionnaire russe. Entre 1875
et 1881 se forme une colonie de révolutionnaires russes qui assure le
fonctionnement d'un réseau de contrebande de la littérature et de passage
clandestin des révolutionnaires à travers la frontière russo-roumaine9.
Anna Rozenštejn, devenue par mariage Makarevic, rentre avec son
mari en 1873 à Odessa où le couple est bientôt repéré par les autorités
pour sa participation active au cercle révolutionnaire des étudiants de
l'université locale adonné à la propagande en milieu ouvrier. Petr Makar
evic, dont elle vit séparée, est arrêté en août 1874. Anna réussit à s'échap
per et entre dans la clandestinité. A l'automne 1875, à Kiev, elle adhère
avec ses amis au groupe « Južnye buntari », une des plus grandes organi
sations révolutionnaires agissant à l'intérieur de la Russie, de concert
avec différents cercles d'Ukraine et de Russie du sud. Ses militants en vue
sont Debogorij Mokrievič, Ja. Stefanovič, Věra Zasulič. A cette époque
la réputation d'Ania comme révolutionnaire expérimentée, dynamique,
intrépide est établie. Sa brillante réussite universitaire, ses exploits révo
lutionnaires ont conféré à la jeune femme — dont la beauté est un signe
distinctif mentionné dans le signalement diffusé par la police — un
l'intelligentsia et le rôle de l'exil 241

prestige particulier parmi ses camarades. Lev Dejč qui toute sa vie resta
ébloui par Anja se souvient qu'

« Anna Markovna, malgré ses vingt ans, vint dans ce cercle


[« Južnye buntari »] avec, pour ainsi dire une expérience révolu
tionnaire : à l'étranger elle avait fait la connaissance de nombreux
émigrés de tout premier plan, ce qui était considéré à l'époque
comme une sorte d'attestation ; rentrée dans son pays, elle milita
dans le peuple et, ce qui est essentiel, son nom et son signalement
figuraient dans la liste des révolutionnaires recherchés par la
IIe section. »10

En 1877 l'étau de la police se resserre autour d'Anna Makarevič sur le


point d'être découverte à Kiev où elle se cache ; elle quitte la Russie
munie d'un faux passeport. ÉtabUe d'abord en France, maîtresse de
Kropotkin, ensuite compagne de l'anarchiste italien Andrea Costa, elle
connaîtra bientôt une certaine notoriété en Europe : arrêtée, expulsée de
France en mai 1878, elle se rend en Italie où elle est à plusieurs reprises
traduite en justice, condamnée à des peines de prison, puis éconduite en
Suisse.
Les persécutions, le drame sentimental qu'elle vécut avec Costa11, ont
ébranlé la santé de la jeune femme. Avec l'aide de ses camarades russes
elle commença en Suisse des études de médecine qu'elle acheva en 1886
en Italie. En 1884, elle est cooptée parmi les premières pour faire partie
du groupe d'Émancipation du travail, le premier groupe marxiste russe,
organisation fermée et exclusive. Devenue la compagne du chef de file
du socialisme italien, l'avocat milanais Filippo Turati, la signora Anna
exerça un fort ascendant sur le mouvement socialiste italien et jouit d'une
grande autorité morale et politique.
Enlevé de Roumanie en 1878 par les gendarmes russes, déporté dans
le nord d'où il réussit à s'évader, Dobrogeanu-Gherea, improvisé restau
rateur du buffet de la gare de Ploesti, devient le pionnier du socialisme
en Roumanie, son théoricien marxiste écouté. Fondateur de la critique
littéraire roumaine, il marque profondément l'histoire de la culture rou
maine et son influence s'étend bien au delà du mouvement socialiste
auquel son nom est organiquement lié. Sa vie a été, selon ses propres
termes, un tour de force permanent. Il resta un étranger, un ger, comme
le choix de son nom littéraire en témoigne (ger signifie en hébreu étranger),
sans pouvoir laisser de racines dans son pays d'accueil auquel il s'identifie
pourtant. Il conservera toute sa vie la nostalgie de la Russie12.
La référence au mouvement révolutionnaire russe des années 1870 est
constante chez Dobrogeanu-Gherea, et dans une moindre mesure, chez
Anna Kuliscioff. Ils vont défendre « le combat gigantesque des nihilistes »,
exalter « les caractères sublimes » de ces révolutionnaires, donner en
exemple « leur dévouement fanatique pour la cause », leur « esprit de
sacrifice pour un idéal », convaincus non sans fierté que ce mouvement
« n'appartenait pas seulement à la Russie, mais à l'humanité »13. Évo
quant en 1896 quelques souvenirs de sa jeunesse, des combats « des
nihilistes », Dobrogeanu-Gherea déclare « l'histoire va parler de cette
lutte comme d'une des plus grandes gloires de la Russie. Cependant
242 GEORGES HAUPT

l'histoire, présumée être un art, va reconstituer les traits généraux du


mouvement révolutionnaire et ne pourra faire revivre dans les images
lumineuses toute la chaleur des passions, l'intensité de la haine, la profon
deur,la sainteté de l'auto-sacrifice. »14
L'expérience et le souvenir de « ces temps extraordinaires » marquent
l'évolution ultérieure de nos deux personnages. Ils demeurent attachés
aux cultures russes, liés au milieu socialiste russe, aux traditions et
valeurs de l'intelligentsia qu'ils transposent dans leur marxisme et qu'ils
cherchent à transplanter dans leur seconde patrie. Ainsi les conceptions
esthétiques de Dobrogeanu-Gherea, sa critique littéraire d'inspiration
marxiste, sont calquées sur les canons de Černý ševskij et de Dobroljubov,
et il s'appuie de près sur leurs écrits. Dans son esprit, le mouvement
révolutionnaire russe, au même titre que la littérature russe, a été le
phénomène historique majeur qui a fait prendre conscience à l'opinion
mondiale de la vitalité de la Russie. C'est cette idée qu'il cherche à
inculquer aux intellectuels roumains qui sont tournés vers Paris et
considèrent dédaigneusement le voisin géant et gênant. L'article publié
en 1885 par Dobrogeanu-Gherea consacré à Dostoevskij, que le public
roumain venait de découvrir, commence par ce passage suggestif :

« La Russie, comme les États-Unis, est le pays des surprises.


Depuis 1870, elle a montré à l'Europe des choses étonnantes et
surtout inattendues. Alors que tous en Europe s'étaient habitués
à considérer la Russie comme un pays despotique où il était
impossible de rencontrer la moindre manifestation de libéralisme
ou d'esprit de protestation, un puissant mouvement révolutionn
aire, d'une énergie exceptionnelle, ébranla le colosse du nord
jusque dans ses fondements. Alors que tous s'étaient habitués à
considérer la Russie comme le pays des ténèbres, où seuls les
fonctionnaires savaient lire et écrire, les traductions des œuvres
de Turgenev obligèrent les critiques européens à réviser leur
opinion — Renan entre autres — et à mettre cet auteur au rang
des plus grands écrivains du siècle. Les traductions des œuvres
de Tolstoj, Gogol', Puškin, Lermontov, Gončarov, Dostoevskij,
ont révélé à l'Occident la puissante littérature russe à laquelle
l'Europe ne s'attendait pas plus qu'au mouvement nihiliste. »16

III

Nous ne nous proposons pas dans cet exposé de nous arrêter en détail
sur l'action de nos personnages ou d'analyser les réflexions ponctuelles
— dont l'accent autobiographique est frappant — écrites sur le vif, qui
étaient destinées à influencer l'attitude d'un public étranger, et qui ont
contribué à créer une certaine image tant de la Russie que de l'intell
igentsia. Nous soumettons ces textes à un autre type de lecture, à savoir,
dégager des traits de la mentalité de cette génération qui s'autodésignait
démonstrativement la « jeune intelligentsia », et dont l'entrée massive
dans les cercles clandestins a eu pour effet de donner consistance à un
mouvement révolutionnaire chétif et d'en modifier la physionomie.
l'intelligentsia et le rôle de l'exil 243

Certes, l'éclairage de Dobrogeanu-Gherea et d'Anna Kuliscioff est souvent


différent et change en fonction de leurs préoccupations et de leur optique :
le critique littéraire privilégie les aspects et les motivations intellectuelles
tandis que la militante politique met l'accent sur l'environnement social
et l'action. Mais l'écart entre leurs discours ne tient pas seulement aux
différences des personnages ; il s'explique aussi par le public auquel il
s'adresse et par le moment où il est tenu.
Avec le recul d'un quart de siècle, Gherea retient les origines intellec
tuellesde l'intelligentsia révolutionnaire de sa génération. L'apparition en
Russie d'un puissant courant littéraire et scientifique et l'émergence d'une
conscience sociale ont eu pour lui une source commune qui remonte aux
années 1840. C'est l'activité du cercle dirigé par Belinskij, Herzen et Gra-
novskij qui a provoqué le puissant courant littéraire dont sont tout
d'abord sortis Gogol', Turgenev, Dostoevski]' et qui donna ensuite nais
sance à un second courant représenté par Černý ševskij , Dobroljubov,
Nekrasov « et une série d'écrivains de talent ». Tout le mouvement de
libération en Russie était stimulé par ces mouvements intellectuels au
point que « tout le dévouement, l'abnégation, l'héroïsme de la jeunesse
russe qui étonnait le monde entier furent inspirés et provoqués en grande
partie par ces deux courants littéraires et culturels »ie.
L'optique des participants au mouvement révolutionnaire des
années 1870 était sensiblement différente lorsqu'ils s'expliquaient sur les
motifs de leur action dans le vif du combat, sans recul, guidés par le seul
souci de se justifier. Ils situaient alors les raisons de leur révolte, l'impul
sion de leur action dans la réalité de la société russe. C'était l'idée maîtresse
par exemple d'une série d'articles rédigés par Kuliscioff en 1880-1881,
destinés à l'opinion publique italienne qui, elle aussi, manifestait à
l'époque un intérêt croissant pour l'action des « nihilistes ». Dans l'un de
ces articles, resté d'ailleurs inachevé et inédit, elle s'emploie à réfuter
l'opinion répandue en Occident qui considère

« le mouvement révolutionnaire russe actuel [...] tantôt comme le


produit de l'action qu'ont exercée sur la société russe les célèbres
penseurs et révolutionnaires de chez nous, comme Herzen,
Bakunin, Černyševskij , tantôt comme l'effet de ce qu'on appelle
la ' philosophie du désespoir ' , formulée par Schopenhauer et par
Hartmann, qui, venue d'Allemagne en Russie, élève la négation
de tout, même de la vie, au rang de principe du bonheur humain ».
Kuliscioff déclare catégoriquement « Herzen, Bakunin et les autres
ne furent rien d'autre que des personnes qui formulèrent leurs
aspirations et leur désir instinctif de se réaliser, de se perfectionner,
de pouvoir être utiles à la société. Les individus ont certainement
une grande efficacité dans le cours des événements historiques,
mais loin de produire les événements historiques, ils n'en sont
eux-mêmes qu'un produit. »17

Nourrie des idées de Černyševskij , Pisarev, Bakunin ou Lavrov, cette


génération refuse d'apparaître comme des « jeunes idéalistes et uto
pistes » et d'être cataloguée selon les critères idéologiques. Les étiquettes
de « propagandistes » ou de buntar' qui les clivent ne traduisent pas des
244 GEORGES HAUPT

choix entre les théories de Lavrov ou de Bakunin mais seulement entre


deux tactiques, deux conceptions de l'action. La plupart des jeunes
recrues révolutionnaires des années 1870 n'ont pas d'options idéologiques
arrêtées. La biographie de Kuliscioff et de Gherea aussi bien que leurs
discours postérieurs en témoignent. Les jeunes révoltés exaltent l'action,
se définissent en activistes, se comportent et raisonnent comme tels.
L'idéal auquel ils aspirent n'est plus la recherche ď « une vie nouvelle »,
de l'homme nouveau. Ils se considèrent, eux, comme l'homme nouveau
prêt à agir. « La jeunesse universitaire souhaitant une réelle activité et
d'abord la réalisation immédiate de l'abolition de l'esclavage des paysans,
condition du progrès social, ne veut pas se contenter seulement de discus
sionset de théories abstraites mais surtout diffuser ses idées chez les
paysans en entrant en contact avec eux. »18
Dobrogeanu-Gherea traduit les hantises et les ambitions de sa généra
tion à travers l'interprétation des héros de Turgenev. Il trouve dans le
titre même du roman Nov l'image « des strates nouvelles de la jeunesse
intellectuelle russe »19 qui font surface dans les années 1870. Elle n'est pas
touchée par la figure de Bazarov ; ce personnage ď « impuissance démor
alisatrice » lui est étranger. Par contre, l'aspiration se cristallise autour
du personnage de Neždanov, ce « Hamlet russe » en qui Gherea voit le
symbole de l'impuissance à laquelle la réalité russe condamne les esprits
nobles, animés des sentiments les plus élevés.

« Le héros c'est le nihiliste Neždanov, ce Hamlet russe [...j Je l'ai


nommé Hamlet et c'est pourquoi nous devons faire une petite
digression afin d'éclaircir notre propos et notre réflexion. Le
caractère d'Hamlet, mais bien entendu avec la silhouette et les
penchants russes, est l'un des types le plus répandu dans les écrits
de Turgenev. Ce type de personnage, nous le rencontrons dans
presque tous ses romans. Comment cela se fait-il ? [...j La raison se
trouve dans la vie même et dans le milieu russe qui en favorise
l'existence [...] L'essence de ce type de personnage réside dans la
contradiction entre la volonté et l'énergie, entre la pensée et
l'action [...] La terre russe est une terre prodigue et riche de tels
hommes. La raison en est la différence entre le développement
moral et intellectuel des classes cultivées russes et les institutions
politiques asiatiques et barbares. D'un côté les liens de la société
russe avec l'Europe, son développement à l'européenne, une riche
littérature d'une vraie originalité à côté de laquelle on compte
également des traductions de presque toutes les œuvres euro
péennes importantes, de l'autre les habitudes proprement afghanes
ou persanes du pouvoir.
Ce développement intellectuel a donné naissance à des esprits
élevés, de grand talent, d'une intelligence subtile, mais qui, dès
qu'ils tentent de mettre en pratique leurs qualités se heurtent à
la triste réalité, aux institutions sauvages qui les mènent au
désespoir et annihilent toute leur énergie. De là cette contradiction
entre leur grande intelligence et des sentiments choisis, et, d'autre
part, leurs actes insignifiants ; contradiction terrible et doulou
reusequi caractérise tous les Hamlets [...] En vérité Neždanov est
l'intelligentsia et le rôle de l'exil 245

un Hamlet. Si de par son développement intellectuel et moral qui


le pousse en avant, il devient socialiste et révolutionnaire et
assume le devoir de lutter pour la liberté des travailleurs, toutes
les stupides qualités de la caste noble, qualités héritées — lourd
héritage, terrible atavisme — le figent sur place, anéantissent
toutes ses forces ; c'est dans cette lutte que disparaît le noble
Neždanov, tel le noble prince du Danemark [...] Neždanov n'est
pas uniquement le type du Hamlet russe mais également celui
d'un Hamlet socialiste et révolutionnaire [...] Les révolutionnaires
russes ont protesté contre ce type évidemment, non pas du point de
vue artistique, mais de celui de l'interprétation. Ils ne niaient pas
que dans le mouvement nihiliste il y avait des Neždanov, mais
ils soutenaient que le ton du mouvement n'avait pas été donné
par ceux-là et qu'ils n'avaient jamais été un exemple [...] Non, ce
ne sont pas les Hamlets mais les braves Fortinbras avec leur
volonté de fer qui ont stupéfié le monde par leur héroïsme. »20

Les jeunes intellectuels des années 1870 se proposaient de réussir là


où leurs prédécesseurs avaient échoué : dépasser les contradictions de
Neždanov, mettre leurs actes en accord avec leurs paroles.
Ils sont ainsi porteurs d'une nouvelle idée de l'intelligentsia que les
théoriciens du populisme ne feront que consacrer, faisant une distinction
entre la « vieille » et la « jeune » intelligentsia et forgeant l'image de la
« vraie ». La génération des années 1870 a en commun, au delà des diff
érences d'école qui la divisent, les valeurs qui s'incarnent dans ce terme
qui sert à la fois pour désigner son identité et la conscience qu'elle a
d'elle-même. L'assimilation du terme intelligentsia au concept révolu
tionnaire s'opère implicitement au moment où la libre pensée, l'engage
ment et l'action sont érigés en critères et en exigences fondamentaux.
D'ailleurs, l'image à partir de laquelle les jeunes révoltés se définissent est
celle du révolutionnaire qui se voit investi de toutes les vertus. Les révo
lutionnaires représentent à leurs yeux « les meilleures forces intellectuelles
et spirituelles du peuple russe », ceux qui ont réussi à s'affranchir de la
pesanteur de la Russie asiatique, à conquérir la liberté et le courage
d'agir.
Les attitudes, les comportements — tels l'intransigeance, le refus de
toutes les formes de conventions sociales, le rejet de toute autorité intellec
tuellequi se situe « en dehors de leur propre raison et de leurs propres
recherches » — sont autant de manifestations symptomatiques d'un état
d'esprit de révolte qu'une façon d'afficher leurs convictions et guident
jusqu'au choix des études. Ils s'inscrivent de préférence en sciences
naturelles, en médecine, à l'école polytechnique afin de pouvoir se mettre
au service du peuple. La science est un attribut de leur identité ; le scien
tisme est la source de leur savoir et le fondement de leur foi.
Gherea retient dans ses souvenirs la place centrale que les interroga
tions d'ordre éthique occupaient dans les préoccupations d'une génération
matérialiste, athée, tourmentée par le sens de la vie. « Pour se consacrer
à une grande cause, il faut avoir une sensibilité et une mentalité corres
pondantes. Débattant avec flamme du devoir envers soi-même, envers
l'idéal, envers le peuple dont le travail nourrit et permet de se cultiver,
246 GEORGES HAUPT

se passionnant, et approfondissant d'une manière religieuse les questions


de conduite éthique, cette génération se préparait pour son chemin du
Golgotha. » Comme seul le combat pour une cause élevée peut donner un
sens à la vie, le vrai intellectuel doit non seulement s'engager pour servir
le peuple, mais être prêt, décidé à se sacrifier, « mourir, souffrir le martyre »
pour l'idéal. La sanction suprême de son sacrifice, il doit l'attendre du
jugement de l'histoire21.
Dévouement, abnégation, héroïsme, fanatisme reviennent souvent
sous la plume de Dobrogeanu-Gherea pour définir les traits de caractère
des « nihilistes ». La cristallisation de cette attitude, de ce comportement
de sacrifice total et d'optimisme débordant est renforcée par l'adhésion
passionnée au mouvement d'une nouvelle figure : la femme éduquée et
émancipée. C'est parmi les femmes que se recrutent les étudiants les plus
assidus mais aussi les révolutionnaires les plus extrémistes. Dans les
années 1870 le pourcentage des femmes dans les cercles révolutionnaires
est considérable, surtout à partir du mouvement de la marche dans le
peuple. Quant à leurs options, elles sont en grande majorité des buntari;
leur participation massive à l'exécution de missions difficiles, voire extré
mistes (actes de terrorisme) est un autre signe de leur radicalisme et de
leur rigorisme. Elles donnent le ton, marquent le style, façonnent le
prototype du révolutionnaire russe calqué sur le personnage de Rahmetov.
Elles ne réclament plus leur émancipation, elles s'émancipent. Le domaine
intellectuel représente pour elles un terrain à conquérir mais aussi un
moyen de combattre. Anna Kuliscioff est la représentante typique de ces
jeunes filles qui, nourries de romans, en premier heu du Que faire ? de
Černý ševskij, en lutte avec leurs familles, et contre leur gré, se lancent
dans les centres universitaires pour participer « à la nouvelle vie », pour
trouver les « hommes nouveaux », pour étudier, « se développer et se
perfectionner ». En 1881, Anna Kuliscioff brosse un portrait de sa généra
tion dont le caractère autobiographique ne trompe pas.
« Désirant se libérer de tous les préjugés de cette société qu'elle
méprisait et haïssait profondément, elle commença à nier non seul
ement toutes les idées, les sentiments et les habitudes de la société
dont elle sortait, mais aussi les formes, les convenances et toutes
ses manifestations extérieures. Les femmes qui recherchaient
l'indépendance et l'égalité intellectuelle à l'égard des hommes,
abandonnèrent d'abord toutes les petitesses des coquetteries fémi
nines, lorsque la femme ne se considère pas comme un simple
objet de plaisir, qui ne raisonne sur rien et ne pense point. La néga
tion de certaines formes qui personnifiaient en même temps un
état de choses correspondant aux formes et qui fut essentiellement
odieux pour la jeunesse, cette négation, comme toute nouvelle
manifestation sociale qui s'opposait au vieux monde, tombait,
il est vrai, dans certaines exagérations. Les femmes, pour ne plus
s'occuper de leur apparence extérieure, se coupaient les che
veux, portaient des habits courts et prenaient un aspect plutôt
masculin. »22
Les théoriciens du populisme, des hommes d'une autre génération, des
intellectuels des années 1850-1860, ont été autant émerveillés de l'acti-
l'intelligentsia et le rôle de l'exil 247

visme des jeunes révolutionnaires qu'ils consacrent en « vraie intell


igentsia » qu'ils ont été choqués par le comportement, la mentalité de ces
« nihilistes ». Lavrov la mettait sur le compte de Г « influence dépravante
de Bakunin ». Un épisode anecdotique est révélateur. En 1877 Anna
Kuliscioff, fuyant de Russie, arrive de Suisse à Paris et se rend tard la nuit
dans l'appartement de Lavrov situé rue Saint- Jacques. Les circonstances
étaient telles que celui-ci, dans une missive qu'il avait commencée la nuit
à Hermann Lopatin ajoute tôt le matin ce post-scriptum :

« J'ai interrompu la lettre hier parce que l'hôte qui a bavardé avec
moi jusqu'à deux heures et demie du matin m'a empêché de pours
uivre. Je suis moi-même étonné de la vitesse à laquelle j'assimile
les procédés nihilistes. Imaginez : une femme [A. M. Rozenštejn]
a passé la nuit chez moi ! — que dira, que pensera la concierge de mes
principes moraux ! — encore jeune et qui, il y a trois ans, était
très jolie ; une nihiliste, bien entendu et malheureusement une
révoltée. Elle est venue hier à Paris et n'avait nulle part où passer
la nuit près d'ici : je lui proposai donc de rester ici. Je lui cédai ma
chambre et elle dort encore, alors que moi, me voilà en train de
travailler. Tout arrive dans ce monde : on perd sa réputation pour
rien, en ne respectant pas les apparences. »23

En 1877, indubitablement, Anna Kuliscioff est une bakouniniste


convaincue, voire une « anarchiste extrémiste ». C'est là où nous pouvons
mesurer les changements produits, les résultats de trois années de lutte
clandestine menée en Russie.
L'expérience commune de cette génération est le fameux mouvement
« Au peuple ». La représentation policière de ce phénomène bien connu,
aussi bien que l'éclairage des contemporains, leur témoignage tardif,
laissent dans l'ombre ou escamotent la fonction même de ce mouvement.
Voir ce peuple « dont l'intelligentsia est séparée par une muraille de
Chine », s'autoperfectionner spirituellement et moralement à travers les
paysans ou « leur apporter la bonne parole de l'avènement imminent du
Paradis terrestre », lancer un défi et se confronter au danger, mettre en
œuvre les stratégies élaborées par les maîtres penseurs, sont autant de
composantes et de motivations d'une action dont le cadre, et /ou le décor,
était le village.
Par son déroulement, par ses rites, par la ferveur qui l'entoure, cet
« aller » vers le peuple apparaît davantage comme un acte d'initiation à
l'action, à la mission historique à accomplir « des néophytes de la fièvre
révolutionnaire des années 1870 » — selon les termes de Kuliscioff24 —
qu'un élan 'l'une jeunesse naïve qui, sous la bannière d'un Lavrov ou
d'un Bakunin cherche à se joindre aux paysans, convaincue qu'ils n'atten
daientque ce signal pour se soulever et « accomplir la révolution ». La
manière dont s'effectue ce mouvement vers le peuple « qui renferme une
force invincible à laquelle personne ne saurait résister » fera dire à
P. B. Aksel'rod que « ce moment transitoire de notre parti » a revêtu
davantage « un caractère de laisser-aller impardonnable qui rappelait
plutôt le pèlerinage des croyants aux lieux saints d'une masse irrespon
sable composée de femmes, d'hommes et d'enfants » que ď « une action
248 GEORGES HAUPT

bien réfléchie »26. La ferveur avec laquelle s'accomplissent l'acte, le rituel


qui entoure le culte et l'exaltation du paysan sont autant d'éléments
initiatiques.
Si l'on se reporte au vocabulaire et aux codes employés par le noyau
révolutionnaire pour désigner ce mouvement, et les objectifs qu'il se
propose d'atteindre, les formules telles que « reconnaître le terrain »
utilisées pour leur action, éclairent un autre aspect essentiel. D'ailleurs
en 1877, lors du décompte des « erreurs et des envoûtements », Klemenc,
l'une des figures de premier plan du populisme, définissait l'aller au
peuple comme l'occasion saisie par les socialistes « d'essayer leurs forces
dans la propagande et la force de propagande dans le peuple »26.
Sur ces deux plans, l'action a rempli sa fonction. L'intelligentsia
révolutionnaire sort renforcée et le populisme trouve son propre visage
et son langage. Lors de son procès en mars 188 1, Željabov résume ainsi
les changements produits : « La courte période que nous avons vécue dans
le peuple nous a montré tout ce que nos idées avaient de livresque et de
doctrinal... » Le populisme qui avant « était métaphysique et rêveur [...]
devint positiviste et adhéra au sol [..м revêtant ainsi ses caractères distinc-
tifs ». Il ne cherche plus à gagner le peuple aux idées socialistes, mais à le
réveiller à l'aide de l'agitation « au nom des intérêts que le peuple se
créait de lui-même, qui était inhérents à sa vie, qu'il reconnaissait pour
les siens »27. Le mouvement, se déplace sur le champ de Г « action par les
faits », qui entraîne le recours à la violence et conduit au terrorisme.
Les jeunes intellectuels sortent de l'aventure avec moins d'illusions
mais avec une confiance, une détermination accrues. Nulle trace de
désarroi, de désespoir. Le sentiment d'avoir passé l'initiation et d'être
consacrés en « vraie intelligentsia » les anime. Le type ď « intellectuel
marginal » (otŠčepenec) que S. L. Frank appelait avec sarcasme « le moins
militant d'une religion nihiliste du bien-être terrestre »28, prêt à tous les
sacrifices, guidé par la conviction d'une mission historique à remplir et
ne reculant devant aucun danger apparaît, et occupe le premier plan de
la scène dans cette période agitée qui culmine par l'attentat sanglant du
Ier mars 1881.
L'expérience de la marche dans le peuple renforce l'activisme mais
aussi la conscience que l'intellectuel révolutionnaire a de lui-même. Dans
l'ampleur des moyens mis en œuvre par le gouvernement pour écraser le
mouvement, l'intelligentsia révolutionnaire voit une confirmation de la
grandeur de sa cause et de sa légitimité ; les répressions, les arrestations,
les déportations, ne font qu'alimenter son sentiment de puissance et lui
donner une conscience exagérée de son importance. Dans la forteresse de
Petro-Pavlovsk où Dobrogeanu-Gherea est enfermé après avoir été attiré
dans un piège et arrêté en Roumanie en 1878, il éprouve, selon ses propres
aveux, un sentiment d'exaltation : « C'était l'orgueil de souffrir pour une
grande cause, une cause immense et historique : la libération d'un peuple ;
et la satisfaction égoïste d'amour-propre [de savoir] que les plus grandes
forces d'un immense Empire sont mobilisées contre soi. »2e
l'intelligentsia et le rôle de l'exil 249
1. M. I. Tugan-Baranovskij , « Intelligencija i socializm » (Intelligentsia et
socialisme), in Intelligencija v Rossii. Sbornik statej (L'intelligentsia en Russie.
Recueil d'articles) , Saint-Pétersbourg, 1910, p. 235.
2. L. Tikhomirov, La Russie politique et sociale, Paris, 1886, pp. 274-275.
3. J. Scherrer, Die Petevsburger religiôs-philosophischen Vereinigungen. Eine
Untersuchung
Berlin- Wiesbaden,
des Selbstverstândnisses
1973, pp. 35 sq. ihrer Intelligencija-Mitglieder ( tçoi-içij),
4. O. W. Millier, Intelligencija. Untersuchungen zur Geschichte eines politischen
Schlagwortes, Francfort-sur-le-Main, 1971, p. 328.
5. « Un manoscritto inedito di Anna Kuliscioff, a cura di Pier Carlo Masini »,
L'Est, 3, 1970, p. 191.
6. Lettre de V. I. Zasulič à L. G. Dejč, Zurich, fin de l'année 1893, *п Gruppa
Osvobotdenie truda (Le groupe Libération du travail), archives G. V. Plehanov,
V. I. Zasulič, L. G. Dejč, recueil 4, Moscou-Leningrad, 1926, p. 245.
7. A. Schiavi, Anna Kuliscioff, Rome, Г955, pp. 116-117.
8. C. Pàcurariu, Cîteva amintiri despre C. Dobrogeanu-Gherea (C. Dobrogeanu-
Gherea, quelques souvenirs) , Bucarest, 1936, p. 11.
9. G. Haupt, Din istoricul legâturilor revolucionáře româno-russe (1850-1881)
(L'historique des rapports révolutionnaires roumano-russes. 1850-1881), Bucarest,
1955, pp. 145 sq. ; G. Haupt, « Naissance du socialisme par la critique : la Rou
manie », Le Mouvement social, 59, avr.-juin 1967, p. 31.
10. L. Dejč, Za polveka (Au fil du demi-siècle), Berlin, 1923, p. 254.
11. Cf. A. Kuliscioff, Lettere d'amore a Andre Costa. 1880-rçoç, Milan, 1976.
12. G. Haupt, « Inceputul activitâ^ii revolutionare a lui C. Dobrogeanu-Gherea »
(Le début de l'activité révolutionnaire de C. Dobrogeanu-Gherea), Studii, X, 3,
1957, pp. 61-85 ; G. Haupt, « Naissance... », art. cit., pp. 30-48.
13. C. Dobrogeanu-Gherea, « Din via^a nihilistilor rusi » (La vie des nihilistes
russes), in C. Dobrogeanu-Gherea, Opere complete (Œuvres complètes), Bucarest,
1977. 3. p- 282.
14. Ibid., pp. 284-285.
15. C. Dobrogeanu-Gherea, « Dostoïevski », in C. Dobrogeanu-Gherea, Studii
critice ( Études critiques) , Bucarest, 1956, éd. H. Bratu, II, p. 326.
16. Ibid., [1956J, I, p. 222.
17. « Un manoscritto inedito di Anna Kuliscioff... », art. cit., p. 192.
18. Ibid., p. 195.
19. C. Dobrogeanu-Gherea, Studii critice, op. cit., Bucarest, 1891, p. 209.
20. C. Dobrogeanu-Gherea, « Genera^ia noua de Turgheniev » (La nouvelle
génération par Turgenev), in Studii critice, op. cit., [1956т, II, pp. 338-340.
21. C. Dobrogeanu-Gherea, Studii critice, op. cit., [1956], I, pp. 411-412.
22. « Un manoscritto inedito di Anna Kuliscioff... », art. cit., p. 197.
23. Lettre de P. L. Lavrov à G. A. Lopatin, Paris, mai 1877, in P. L. Lavrov,
Gody emigracii (Mes années d'émigration), Dordrecht- Boston, 1974, I, pp. 451-452.
24. Cité par A. Schiavi, op. cit., p. 19, n. 8.
25. P. Aksel'rod, « Perehodnyj moment nasej partii » (Un moment transitoire
de notre parti), ObšČina, 8-9, nov.-déc. 1878, p. 25, cité in Š. M. Levin, Očerki po
istorii russkoj obšČestvennoj mysli, vtoraja polovina XlX-načalo XX v. (Essais
d'histoire de la pensée sociale russe, deuxième moitié du XIXe-début du XXe s.),
Leningrad, Nauka, 1974, p. 193.
20. D. A. Klemens, « Zeneva, janvar' 1879 g. » (Genève, janvier 1879), ObšČina,
1, janv. 1878, p. 4, cité in ibid., p. 188.
27. Cité par F. Venturi, Les intellectuels, le peuple et la révolution, Paris, 1972,
2, pp. 1132-1133.
28. S. L. Frank, in Vehi (Jalons), cité par M. I. Tugan-Baranovskij, art. cit.,
P- 243-
29. C. Dobrogeanu-Gherea, Studii critice, op. cit., [1956], II, p. 391.