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Derrière Hussein, les pleurs d’enfants se mêlent aux


voix de parents. « Ils vont bien finir par nous laisser
Biélorussie : des exilés racontent l’enfer
passer,espère-t-il.Des gens disent que les Polonais
aux portes de l’Europe ne vont pas tarder à ouvrir la frontière, et à
PAR HUSSAM HAMMOUD
ARTICLE PUBLIÉ LE MERCREDI 17 NOVEMBRE 2021 nous emmener en Allemagne. Vous pensez que c’est
vrai ? »Une rumeur qui a pris une telle ampleur que
le 14 novembre, le ministère des affaires étrangères
allemand a publié sur Twitter un démenti dans
plusieurs langues.

Des migrants devant les militaires biélorusses près de la frontière biélorusse-polonaise


dans la région de Grodno, le 14 novembre. © Photo Oksana Manchuk / Belta / AFP
Pris au piège d’une crise entre l’Europe et le régime
autoritaire de Loukachenko, plusieurs milliers de
Syriens, Irakiens, Libanais ou Yéménites sont toujours Des migrants à la frontière polono-biélorusse, mardi
16 novembre. © Photo Maxim Guchek / Belta / AFP
coincés entre la Biélorussie et la Pologne. La zone est
toujours interdite aux journalistes. Mais des migrants Hussein a quitté son pays mi-octobre avec sa femme
parviennent à communiquer depuis l’intérieur. et sa fille de 18 mois. La famille a fait partie des
premières vagues importantes d’arrivée de migrants
Des barbelés givrés au petit matin derrière lesquels
à Minsk. Malgré un diplôme de génie civil, ce père
se tiennent des hommes, des femmes et des enfants,
de famille ne trouvait plus du travail dans sa région
emmitouflés dans des manteaux et coiffés de bonnets.
d’origine, le Kurdistan irakien, d’où viennent la
Face à eux, de l’autre côté du grillage, des soldats
majorité des migrants bloqués à la frontière.
polonais. Depuis le lundi 8novembre, ces images
circulent dans les médias et sur les réseaux sociaux. « Notre pays est gangrené par la corruption »,soupire-
Mais rien de plus. Et pour cause: des deux côtés de t-il. « Pour être embauché quelque part, il faut
cette frontière dressée à la hâte, aucun journaliste n’est forcément connaître une personne bien placée.
autorisé à travailler. Seules les chaînes et agences Mais moi, je ne fais partie d’aucun mouvement
proches du régime autoritaire du président biélorusse politique»,poursuit Hussein, évoquant sans les
Loukachenko peuvent approcher la frontière. nommer le Parti démocratique du Kurdistan (PDK)
et l’Union patriotique du Kurdistan (UPK), qui
Pour raconter de l’intérieur ce que plusieurs ONG
règnent sans partage sur sa province. « Il n’y a rien
qualifient d’« urgence humanitaire », il faut donc
pour nous là-bas. Alors, quand nous avons entendu
passer par les téléphones. Hussein, un Kurde irakien
qu’une nouvelle voie par la Biélorussie s’ouvrait vers
de 34 ans, a loué la batterie portable d’un autre
l’Europe, nous avons fait nos valises », se rappelle-t-il.
migrant pour répondre à nos questions. Dans la forêt
de Podlasie, près de la frontière qui sépare la Pologne Après avoir payé 15 000 dollars à un passeur, le Kurde
de la Biélorussie, quelques pour cent de batterie sont n’a aujourd’hui presque plus d’argent. Juste quelques
devenus un luxe que très peu peuvent encore s’offrir. dollars pour survivre et charger son portable.
« Nous n’avons plus rien à manger et ma fille n’a À des milliers de kilomètres de cette frontière, des
plus de lait, raconte-t-il. Nous souffrons de la faim et familles vivent elles aussi suspendues à leur téléphone.
du froid. Je ne sais pas lequel des deux nous tuera le Dans l’attente du message d’un fils, d’un père, d’un
premier. » La nuit, la température descend en dessous proche parti pour l’Europe. C’est le cas de Kareem.
de zéro dans cette forêt humide.

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Ce Libanais vit dans l’angoisse depuis le départ vers Les Biélorusses l’ont poussé à traverser à cinq
Minsk de son cousin Anas, 22 ans, qui s’est envolé reprises et à chaque fois il a été renvoyé par les
depuis Beyrouth pour la Biélorussie mi-octobre. Polonais. »
Le jeune homme, ouvrier dans le bâtiment, ne trouvait
plus de travail dans un Liban en crise. « Il voulait
absolument vivre dans un pays stable », précise
Kareem. Anas est depuis piégé entre la Biélorussie et
la Pologne. «Il m’a dit qu’il était obligé de manger de
l’herbe pour survivre. »
Le 9 novembre, l’Agence des Nations unies pour les
réfugiés (UNHCR) a réclamé un « accès immédiat » à
la zone «afin d’y garantir l’aide humanitaire ». Quatre
jours plus tard, la police polonaise retrouvait le corps
d’un jeune Syrien sous un arbre, vraisemblablement
mort noyé. Selon l’agence de presse Reuters, les
autorités polonaises ont déjà découvert huit dépouilles
aux abords de la frontière. Aucun chiffre n’a été
communiqué par la Biélorussie.
Certains migrants ont réussi à sortir de ce piège. Un
groupe d’amis syriens est ainsi parvenu à faire marche
arrière après dix-huit jours d’errance dans la forêt. Une photo des blessures d’Ali. © DR
Tous voulaient fuir le recrutement forcé de l’armée du Lorsqu’il nous contacte, Ali, lui, nous envoie une
régime de Damas. photo. Sur le cliché, le jeune migrant soulève son tee-
Depuis Minsk où il se cache, Ali tient à nous raconter shirt, et montre le bas de son dos. Sa peau présente
son histoire, « pour que plus personne ne se retrouve des traces d’ecchymoses, des bleus d’une vingtaine de
dans cette situation horrible ». Ce Syrien de 27 ans centimètres.
est toujours gravement malade : « On a dû boire l’eau Lorsqu’il a été arrêté une première fois par les soldats
des marécages.» Après un soupir, il reprend : « Vous biélorusses, le 20 octobre, Ali a été frappé à coups
savez, avec mes amis, on a souhaité la mort. Une de matraque. « Ils nous ont emmenés dans un camp
véritable prison est plus facile que cette souffrance. » improvisé au milieu de la forêt. Tout au long du trajet,
La violence des deux côtés des barbelés ils nous ont battus sans relâche. »
Pris en étau entre la Biélorussie et la Pologne, les Au bout de quelques heures, ces soldats les forcent à
migrants doivent aussi faire face à une violence à grimper dans un camion. Faris, l’ami d’Ali, se souvient
laquelle ils ne s’attendaient pas. Kareem se souvient de son effroi lorsque le véhicule s’arrête au bord
d’une phrase de son cousin Anas lors de son dernier d’une rivière glacée. Il ne sait pas nager, mais comme
appel. « Il m’a dit qu’il se sentait comme un ballon l’ensemble du groupe, il doit traverser. « L’eau nous
entre deux équipes de football, explique le Libanais. arrivait aux genoux. Les soldats biélorusses nous ont
dit : “Vous allez dans cette direction, puis vous courez
vers la forêt et vous serez en Pologne.” », explique-
t-il.

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Une fois de l’autre côté, tout le monde se met à courir, paraissait incroyablement facile. L’agence de voyages
persuadé d’être bientôt à l’abri en Europe. « L’armée était pleine d’autres Kurdes qui faisaient comme nous.
polonaise nous a arrêtés, explique Faris. Ils nous ont Personne ne se doutait de ce qui nous attendait ici. »
demandé de nous coucher au sol, puis ils nous ont Dans une intervention télévisée, le porte-parole du
frappés.» Leur arrestation a été filmée. Sur les images ministère des affaires étrangères irakien Ahmed al-
diffusées par l’armée biélorusse, des hurlements, des Sahaf a annoncé dimanche qu’un premier vol de
cris perçants.«Ils nous ont dit en anglais : “No Poland, rapatriement décollerait jeudi de Minsk. Une opération
go to Bielorussia !” C’était un passage à tabac. de sauvetage, en collaboration avec les autorités de
Pour la Pologne, et la Biélorussie, nous sommes des la région autonome kurde, pour ramener au pays les
animaux, lâche le jeune syrien. Les deux armées nous citoyens « qui le souhaitent».
avaient tendu une embuscade. »
Sur les milliers de Kurdes irakiens bloqués à la
Toujours le même scénario au départ frontière, seuls 571 avaient répondu à l’appel en
Qu’ils soient Syriens, Irakiens, Libanais ou encore début de semaine, selon Bagdad. Hussein n’est pas
Yéménites, tous les témoignages décrivent le même l’un d’entre eux. « Nous ne rentrerons pas, à moins
système de trafic d’êtres humains : des passeurs leur d’y être forcés. Si nous étions heureux chez nous,
promettent un accès simple à l’Europe, souvent vers nous ne serions pas partis !,s’emporte-t-il. Notre
l’Allemagne. Le prix par personne oscille entre 4 000 gouvernement se fiche de la misère dans laquelle
et 6 000 dollars. nous vivons 365 jours par an. Et, maintenant que le
Hussein, le jeune Kurde irakien, a déboursé 15 monde entier nous regarde, il fait semblant d’en avoir
000 dollars pour toute sa famille. « J’y ai mis quelque chose à faire. »
toutes mes économies,raconte le trentenaire encore De leur côté, Ali et ses deux amis syriens ont
piégé entre la Biélorussie et la Pologne. Une vie finalement pu quitter la Biélorussie pour rejoindre
meilleure semblait enfin à portée de main. Et, cela Beyrouth, vendredi 12 novembre. S’ils rentrent en
Syrie, ils seront arrêtés pour avoir fait défection. Anas,
le migrant libanais, n’a plus donné de nouvelles à son
cousin depuis plusieurs jours.

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