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ISSN N°1289-3706

ARA
HIVER 1999 - 2000
NU M É R O SP É C I A L
N°44 - Prix : 30 F

L'
Elles ont déjà eu lieu
Sur Radio Couleur Tempo (Villeurbanne),
99,3 MHz, FM
Le mardi de 19 h. à 20 h.
• Frédéric JANISSET , Photographe et Jean Paul FILIOD ,
Ethnologue, à propos de : “Habiter c’est aussi mon affai -
re...”, exposition qui a eu lieu à la FNAC en automne 97
et à Saint-Priest à l’automne 98.
es rapports entre l’ethnologie et les médias ne sont pas toujours évi- • Magali DEMANGET, Doctorante en ethnologie :

L dents (cf. Quand l’Ethnologie se donne à voir... et à Dire, Rencontres


de Charlieu, 6 déc. 1996). L’un des paris de ces émissions bimen-
suelles est de continuer à rendre accessible les travaux universitaires
“Voyage dans l’univers des pratiques chamaniques chez
les indiens Mazatèques.” (Mexique).
• Gilles ARMANI, Doctorant en ethnologie : “Retour de
en cours, ou achevés, sans pour autant les dénaturer, mais également de terrain : séjour chez les Amérindiens Chachis.”
décrire les liens étroits qui se tissent entre l’ethnologie et diverses profes- (Equateur).
sions. La préparation, bien qu’elle requiert un important travail, n’en • Pierre SAPET , Historien de l’Art : “Culture et
constitue pas moins une phase essentielle qui permet de cadrer conjoin- Démocratie au Cambodge, Des Temples d’Angkor aux
tement le sujet et d’éviter les malentendus. Finalement, je prends le Musées de la Paix.”
risque d’affirmer que chaque invité a su -jusque là en tout cas- s’y retrou- • Virginie MILLIOT , Anthropologue : “Regard d’une eth -
ver et captiver l’attention de celles et ceux qui, derrière leurs postes, ai- nologue sur le mouvement Hip Hop lyonnais.”
ment voyager, s’aérer les neurones, sans avoir forcément besoin de se • Olivier GIVRE , Doctorant en ethnologie : “Des Saints,
déplacer. des Bêtes et des Hommes.”
Christophe HANUS.
• Stéphanie BEAUCHÊNE, Doctorante en ethnologie :
“Le centre civique de Bucarest : histoire d’un imaginaire
politique.”
A V E N I R
• Muriel FAURE, Doctorante en ethnologie : “Les fro -
mages dans les Alpes du Nord : de produits agricoles à
Le 11 janvier 2000 objets culturels.”
Louis NECKER, Ethnologue, • Serge FOUILLAND, DESS Sociologie Appliquée au
Dir. du Musée d’Ethnographie de Grenoble : Développement Local : “Le jeu des acteurs de la valori -
“Présentation du lieu et réflexion sur la muséographie .” sation du patrimoine radelier : de la recomposition pa -
trimoniale à l’outil de développement local.”
Le 25 janvier 2000
• Jacques HAINARD , Conservateur et Ethnologue au
André JULLIARD , Ethnologue :
Musée d’Ethnologie de Neuchâtel : “A travers les exposi -
“La figure du Dieu unique dans les monothéismes.
tions de “La Différence” et de “Derrière les images”, re -
Regard sur le religieux aujourd’hui .” gard d’un ethnologue sur le monde.”
Le 8 février 2000 • Evelyne LASSÈRE et Claude GUIOUX, Doctorants en
Françoise et Jean MÉTRAL, Ethnologues : Ethnologie : “Corps en action : L’expérience et l’inter -
"La recherche anthropologique sur le Proche-Orient aujourd’hui." prétation du religieux au travers de l’exemple d’associa -
Le 22 février 2000 tions de Yoga.”
Jérôme NICOLAS, doctorant en ethnologie :
Les émissions sont disponibles auprès de
"Carnaval et fêtes sociales ? Christophe HANUS ,
Comparaison entre les carnavals français et réunionnais." 1, rue Dumont d'Urville, 69004 Lyon,
Tél. : 04 72 10 06 51
Le 7 mars 2000 contre l’envoi d’une cassette 90 mn
Jésus MIRANDA, Doctorant en ethnologie : (2 programmations par cassette),
"Questions et controverses sur le vin de Tokaj en Hongrie." et d’une enveloppe affranchie avec votre adresse.
Le 21 mars 2000
François LAPLANTINE, Anthropologue : REGARDS SUR LES EUROPE :
"Sur le métissage."
Le 4 avril 2000
Michel RAUTENBERG, Ethnologue :
Avec
la participation
UNE ANTHROPOLOGIE IMPLIQUÉE
DANS LES BALKANS
"Retour sur son parcours de conseiller à l’ethnologie
à la DRAC Rhône-Alpes."

SI VOUS DÉSIREZ , VOUS AUSSI PRÉSENTER VOTRE RECHERCHE


AU COURS D’UNE ÉMISSION RADIO ,
CONTACTEZ CHRISTOPHE HANUS , NOTRE ANIMATEUR PRÉFÉRÉ AU 04 72 10 06 51 A S S O C I AT I O N R H Ô N E- A L PE S D 'A NT H R OP OL OG I E
S o m m a i re LE S C ON TA C T S
DE L’ARA
(http://www.mygale.org/05/araa)
Présidence
Muriel FAURE
89, rue d'Angleterre
L ' A N T H R OP O LOGIE PRAT I Q U E . . .
• Editorial ............................................................................................................................................................... 3 73000 Chambéry
Gilles ARMANI, Muriel FAURE, Serge FOUILLAND, Marie-Christine MONNERET, André VINCENT
Tél. : 04 79 69 55 18 B O N D E C O M M A N D E
(mfaure@suacigis.com)
• ALYASPECO ........................................................................................................................................................ 4 Vice-Présidence A photocopier et à retourner accompagné de votre règlement à l’adresse suivante :
Association LYonnaise d’Anthropologie Sur les Pays d’Europe Centrale et Orientale Serge FOUILLAND
6, rue Julien Peyhorgue Association Rhône-Alpes d’Anthropologie (ARA)
• Du crime contre l’autre au crime contre l’Autre. Réflexions sur le crime contre l’humanité ................ 6 69100 Villeurbanne Heikki JAHI / 38, rue Nicolas Sicard / 69005 Lyon / Tél. : 04 78 25 36 67
Bernard VANDEWIELE , Ethnologue, Psychanalyste Tél. : 06 62 42 49 67
(s-fouill@etu.univ-lyon2-fr)
• Les Droits de l’Homme, prêt-à-penser ? ......................................................................................................... 8 Secrétariat
Nom et adresse du destinataire de la commande Adresse de facturation si différente du destinataire
Olivier GIVRE, Doctorant en Ethnologie à l’Université Lumière Lyon 2 Diego SINISCALCHI
30, rue de la Rize
• De l’utilisation idéologique de la notion de culture en général, et dans les guerres en ex-Yougoslavies 69003 Lyon
en particulier ..................................................................................................................................................... 11 Tél. : 06 14 40 12 55
(reato@free.fr)
Dejan DIMITRIJEVIC , Maître de conférence SOLIIS-URMIS, Université de Nice-Sophia Antipolis
Abonnements - Adhésions
• Kosovo 1999 : les bombes à retardement d’un modèle politique occidental dans les Balkans .............. 15 Heikki JAHI
Marianne MESNIL , Professeur d’anthropologie de l’Europe à l’Université Libre de Bruxelles, Directeur du Centre de Recherche 38, rue Nicolas Sicard PUBLICATIONS DATE ÉDITION QUANTITÉ PRIX UNITAIRE TOTAL
69005 Lyon
en Ethnologie Européenne Tél. : 04 78 25 36 67 Actes des XIe Rencontres de L’ARA à Charlieu :
• Le rôle de la violence dans la question balkanique ...................................................................................... 19 (heikki.jahi@ish-lyon.cnrs.fr)
Quand l’ethnologie se donne à voir... et à dire 1997 60,00 F
Georges PRÉVÉLAKIS, Géographe, Université de Paris-Sorbonne, Université de Boston Responsable de publication
Muriel FAURE Numéro Spécial : Pour une anthropologie impliquée : 1998 30,00 F
• Kosovo : la poudrière ........................................................................................................................................ 22
Cécile MARIN, Géographe, Cartographe
Comité de rédaction argumentations face aux extrémismes
de ce Numéro Spécial
• Ethnicité et Nation dans les Balkans ............................................................................................................... 24 Gilles ARMANI, Serge FOUILLAND, Numéro Spécial : Regards sur les Europe :
Heikki JAHI, Marie-Christine MONNERET,
une anthropologie impliquée dans les Balkans 1999 30,00 F
Dominique BELKIS, Anthropologue, C.R.E.A., Université Lumière Lyon 2 Diego SINISCALCHI, André VINCENT,
et
• Retour sur le bon voisinage ............................................................................................................................. 26
Stéphanie BEAUCHÊNE, Dominique BELKIS
Xavier BOUGAREL, Chercheur CNRS-GREMMO Olivier GIVRE Jésus MIRANDA PARTICIPATION AUX FRAIS D’ENVOI 1 exemplaire 11,50 F
• Trianon… Fin de siècle ..................................................................................................................................... 29 Marie-Pierre REYNET d'ALYASPECO (entourer la somme correspondante) 2 à 4 exemplaires 21,00 F
et l'aide ponctuelle de
Jésus MIRANDA, Doctorant, CREA, Université Lyon 2 Muriel FAURE, Valérie PASTUREL
5 à 12 exemplaires 28,00 F
• La question du “premier occupant” dans les Balkans .................................................................................. 32 Jean-Paul FILIOD, Edith PLANCHE, 13 à 19 exemplaires 33,00 F
Stéphanie MAHIEU, Anthropologue, Doctorante au Centre de Recherches en Ethnologie Européenne, Université Libre de Bruxelles et la collaboration indispensable de tous 20 exemplaires et plus 54,00 F
les auteurs...
• La Bulgarie. Réflexions d’anthropologie historique et politique ................................................................. 35 Vous voulez nous faire part de votre expé - TOTAL COMMANDE
Joseph YACOUB, Professeur de sciences politiques à l’Université catholique de Lyon, Institut des Droits de l’Homme rience, recherche, point de vue, etc.
Ecrivez nous :
• Le rêve des mandarins des Balkans : Kosovo = Transylvanie ....................................................................... 38 vos contributions sont à adresser en ver- REMISE DE 30 % : Date Cachet et Signature du Payeur
Jenõ FARKAS, Professeur de Littérature roumaine, Université Eötvös Loránd de Budapest sion imprimée, accompagnées d’une dis- ■ pour les librairies.
quette format PC ou MAC, word 6 ou RTF.
• Aux “Deux cerfs”. Une note sur le racisme et l’exotisme ........................................................................... 40 N’hésitez pas à nous envoyer vos clichés ■ pour les commandes de plus de 25 exemplaires d'une brochure.
Ivan COLOVIC , Ethnologue, Université de Belgrade (noir et blanc ou couleur, tirage papier ou RÉGLEMENT :
diapositive, tous formats.)
• La Culture dans tous les sens ............................................................................................................................. 42 Pour plus d’informations, ■ Bon de commande administratif ci-joint.
contactez un des membres du bureau.
• L’ARA sur les ondes ........................................................................................................................................... 44 ■ Chèque bancaire ou postal libellé à l'ordre de :
Les opinions diffusées dans la Lettre de
l’ARA n’engagent que leurs auteurs. L’ARA, CCP Lyon n° 10.566.86 V
Et pour l’émission du mardi soir sur RCT,
voir dernière page...
B U L L E T I N D ' A D H É S I O N 2 0 0 0

T ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ANNUELLE


L’ARA vous convie à son

ELLE AURA LIEU LE


SAMEDI 15 JANVIER 2000
° Photo de couverture : Arrivée de réfugiés de République
Fédérale de Yougoslavie en Macédoine dans la région de
Blace. UNHCR/29004/03.99/Auteur R. Lemoyne.

COMPOSITION DU
CONSEIL D’ADMINISTRATION
Étudiant ( + justificatif)
N’hésitez plus à vous abonner ou à proposer l’adhésion à vos amis !
(Bon à photocopier et à envoyer).

■ 50 F Nom, Prénom ou raison sociale :


Présidente :
à la Bibliothèque Municipale de La Part-Dieu
30, Bld. Vivier Merle, 69003 Lyon
Muriel FAURE Abonnement et adhésion ..................................................................................
Salle des conférences - (Rez de chaussée, au fond à gauche) Vice-Président : ..................................................................................
Serge FOUILLAND
de 10 H à 13 H. Particulier ■ 100 F Adresse :
Secrétaire :
À l’ordre du jour : Abonnement et adhésion ..................................................................................
Diego SINISCALCHI
- Bilan moral, présenté par la présidente, puis soumis au vote de l’assemblée.
- Bilan financier, présenté par le trésorier, puis soumis au vote de l’assemblée. Trésorier : ..................................................................................

U
DISCUSSION DÉBAT HeiKki JÄHI Institution* ..................................................................................

Y Abonnement ■ 150 F Téléphone : .................................................................


Point sur les activités de l’ARA, pertinence et évolutions, Trésorier-adjoint :
suggestions quant à de nouvelles actions, questions ouvertes... André VINCENT
- Élection du Conseil d’Administration. Membres Actifs :
Adhésion ■ 150 F Télécopie : ..................................................................
- Élection du Bureau Directeur. Gilles ARMANI - Delphine BALVET * Si vous représentez une institution, merci d’indiquer les deux noms.
L’ARA se fera un plaisir de vous inviter à son pot rituel suite à l’Assemblée Générale ; les questions portant Isabelle CHAVANON - Jean Paul FILIOD Chèque adressé à l’ordre de l’ARA, CCP Lyon n° 10.566.86 V, à l’adresse suivante :
sur l’avenir de l’association pourront alors continuer à être débattues dans la joie et la bonne humeur... Pascal LÉCAILLE - Valérie PASTUREL
Edith PLANCHE.
ARA - Heikki JAHI - 38, rue Nicolas Sicard / 69005 Lyon / Tél. : 04 78 25 36 67
Crédits photographiques : UNHCR, KFOR, OTAN, Kelil AITOU, Olivier GIVRE, Stéphanie MAHIEU, ”Le Monde Diplomatique”, Johan BODIN, Serge FOUILLAND.

2 A S S O C I A T I O N R H Ô N E - A L P E S D ' A N T H R O P O L O G I E ■ ■ A S S O C I A T I O N R H Ô N E - A L P E S D ' A N T H R O P O L O G I E
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LA CULT U R E DANS TOUS LES SENS Ce Numéro Spécial de l’ARA s’inscrit dans la continuité de l’engagement amorcé l’an dernier au travers du Numéro
Spécial intitulé : “Pour une anthropologie impliquée, argumentations face aux extrémismes”. Son objectif était alors la dé-
• Le 18 novembre 1999 - Immigration algérienne en France . Un Ministère de la Culture et de la Communication, diffusion La do- construction du discours d’extrême droite, apparu au grand jour en région Rhône-Alpes comme dans divers points de
MANIFESTATIONS PUBLIQUES enjeu dans la relation France-Algérie. Avec Mohamed HARBI, cumentation Française, Paris, 1997. l’hexagone.
La ferme du Vinatier, saison 1999-2000 historien, ancien membre du FLN. - La maison rurale des Monts du Lyonnais. Mémoire domestique ,
■ EXPOSITION • Le 16 décembre 1999 - Le monde berbère . Avec Bert FLINT, col- par Michel RAUTENBERG, Collection Transversales, Éditions L’écho favorable qu’a rencontré ce numéro, nous a encouragé à poursuivre cette réflexion en 1999, avec toujours en pers-
• Sept propos sur le septième ange, une histoire du Vinatier . Du lectionneur et Michael PEYRON, spécialiste de la littérature orale P.U.L., 1997. pective l’idée d’une anthropologie impliquée, sur une actualité très médiatisée : les Balkans. Sarajevo hier, le Kosovo au-
26 novembre 1999 au 25 juin 2000, du mardi au dimanche, de berbère. - Photographier la Drôme . Photographies de J.P. PAGNAC, M.
14 h 00 à 18 h 00, à la ferme du Vinatier. Visites guidées sur • Le 13 janvier 2000 - De l’islam en France à l’islam de France. MOURIN, sur les textes de C. JALABERT-PIALAT, J-L TEYSSIER.
jourd’hui, il en est fait de la diabolisation de la péninsule balkanique par l’Occident. Les troupes serbes ont envahi extrê-
RDV. Groupes le matin. Avec Mohamed ARKOUN, islamologue, professeur émérite de la Conservation départementale, Conseil Général de la Drôme, mement rapidement la province, perpétrant les pires exactions, renouant avec les déportations, le “nettoyage ethnique”,
■ TUMULTE ET SILENCES DE LA PSYCHIATRIE Sorbonne. Valence, 1997.
• Journées nationales du patrimoine. • Le 10 février 2000. - L’immigration des Maghrébins : héritage de - Quand l’ethnologie se donne à voir... et à dire. Aspects, formes
semant la mort et la désolation. Les “médias” se sont immédiatement chargés de réinscrire ce conflit dans une histoire
Les 18 et 19 septembre 1999. De l’asile à l’hôpital psychiatri - la colonisation ? Avec Benjamin STORA, historien. et enjeux de la média(tisa)tion . Actes des XI ème Rencontres de propre à l’Europe de l’Est, et plus précisément aux Balkans. L’Europe, les États Unis d’Amérique, l’OTAN, après s’être
que : quelles citoyennetés ? Table ronde dimanche à 16 h au • Le 16 mars 2000. Les Maghrébins en France : quelle intégra- l’ARA, 6 décembre 1996, Charlieu, Association Rhône-Alpes
Vinatier. Visites guidées du site sur réservation. tion ? Avec Françoise LORCERIE, chercheur au CNRS. d’Anthropologie.
émus, sont intervenus en mêlant ingérence militaire et aide humanitaire.
• Entretiens histoire et psychiatrie • Le 13 avril 2000. Amour, raffinement et art de vivre en islam. Créée en 1997, la collection Une ethnologie en Lorraine , publiée Face à la profusion journalistique et au discours unilatéral, nombre d’entre nous affirmaient ne pas comprendre le sens
Mercredi 8 décembre 1999. Question à la révolution psychia - Avec Malek CHEBEL, écrivain. par les Éditions Pierron (Sarreguemines), se donne pour objectif
trique, en partenariat avec le Centre d’histoire Pierre LÉON • Le 18 mai 2000. Architecture vernaculaire dans l’atlas maro- de présenter des recherches soutenues par le Ministère de la
même de ce conflit, ainsi que les motivations de ses différents protagonistes. Dans un contexte où d’une part, la propagan-
(Université Lyon 2 - CNRS). De 9 h à 18 h à la Maison des cain. Avec Claude BEURRET, architecte. Culture - D.R.A.C. de Lorraine, en partenariat avec des institu- de est devenue une arme stratégique de première importance, et où d’autre part, l’information arrive en temps réel, il de-
Sciences de l’Homme. Entrée libre. • Le 8 juin 2000. - Langues et langages : du Maghreb à l’immigra - tions régionales. Désireuse de rendre compte des différentes
• Entretiens architecture et psychiatrie tion. Avec Henriette WALTER, directeur de recherche au CNRS. formes d’écriture en ethnologie cette jeune collection à déjà pu- vient difficile de prendre le recul nécessaire à la compréhension.
Les 14 et 15 janvier 2000. Architecture et psychiatrie. L’hôpital : > LES RENDEZ-VOUS CONTÉS. bliée plusieurs ouvrages dont : Aussi pour amorcer une réflexion anthropologique sur ces conflits, avec comme ambition la déconstruction du discours
espace de soin, espace urbain, en partenariat avec le Centre - Bois de mine, Ethnographie d’un chantier d’abattage dans les
Thomas More. De 9 h 00 à 17 h 00 au CH Le Vinatier.
Les 13 novembre, 11 décembre, 8 janvier, 12 février, 11 mars, 8
avril, et 13 mai à 15 h 30. mines de charbon en Lorraine , de Catherine ROTH, 1997. portant sur les Balkans, il nous a paru indispensable de solliciter des spécialistes de ces régions. C’est donc par une action
• Entretiens anthropologie et psychiatrie • Contes pour enfants . Inscriptions : 04 76 85 19 01. - Comment la musique vient aux instruments. Ethnographie de conjointe et complémentaire avec l’association ALYASPECO que ce travail a pu être réalisé. (1)
5 Avril 2000. Tohu-Bohu de l’inconscient ; paroles de psy - l’activité de lutherie à Mirecourt , de Lothaire MABRU, 1998.
chiatres, regard d’anthropologues , en partenariat avec le centre
• Au printemps 2000, Une nuit du conte du Maroc et du Maghreb .
Musiques Nomades. Mardi 18 et mercredi 19 janvier 2000 à
Les contributions de chercheurs et professionnels travaillant sur des terrains d’Europe orientale permettent ainsi l’élabora-
de recherche en anthropologie. De 9 h 00 à 18 h 00, à 20 h 30. Ténéré. Chapelle Sainte-Marie-d’en-Haut. Renseigne- EXPOSITIONS tion d’un point de vue différent sur ces territoires et ces peuples. Leurs recherches nous amènent à repenser les représenta-
l’Université Lyon 2 - Bron. Entrée libre.
• Entretiens société et psychiatrie
ment et réservation : 04 76 51 12 92.
> C INÉMA : Du 27 mars au 2 avril 2000, Ethnologie et cinéma.
- L’Amour du Rhône, à la Maison du Rhône, depuis le 23 janvier tions et constructions collectives élaborées de notre côté du mur sur cet “Autre”. Cet échange autorise l’inscription du dra-
1999 et jusqu’à juin 2000, (1, Place de la Liberté, 69700 Givors ;
Deux conférences à la ferme : Musée Dauphinois. 04.78.73.70.37). me yougoslave dans une problématique plus vaste, à l’échelle des Balkans, de l’Europe de l’Est, voire des relations Est-
Mardi 23 mai 2000 : Les figures de l’archipel et du réseau pour
comprendre les transformations de la psychiatrie .
> PUBLICATION .
• Un ouvrage : Pour que la vie continue... D’Isère et du Maghreb -
- Regards Croisés, Deuxième Biennale Photographie et Ethnologie , Ouest. Il nous informe également sur la manière dont les ethnologues bosniaques, croates, serbes, albanais ou grecs prati-
du 9 octobre 1999 au 3 janvier 2000, Prieuré de Salagon ;
Mardi 16 mai 2000 : L’adolescence, âge des déviances ? Mémoire d’immigrés. Ouvrage collectif, 128 p., 100F, Éd. Musée 04 92 75 70 50. quent l’anthropologie dans un tel contexte et sur la façon dont ils traitent des notions utilisées ici telles celles d’identité, de
A la bibliothèque Lyon Part-Dieu, entretiens bio-médecine et so-
ciété : La place du cerveau en psychiatrie . Mardi 6 juin 2000.
Dauphinois. Conservation du Patrimoine de l’Isère. territoire, de mémoire, d’éthique, d’altérité ou de patrimoine...
• Un tiré à part : un cahier du numéro 5 de la revue l’Alpe publiée MUSIQUE
• Cafés-mémoire par les Éditions Glénat et le Musée Dauphinois est consacré au Les contributions à ce numéro sont diverses, quant à leur thème, quant aux limites géographiques et culturelles des ter-
Rencontres avec les anciens du Vinatier à la ferme, à 16 h 30 les LYON LES SUD
mardi 11 janvier, 8 février, 14 mars, 11 avril, 9 mai et 13 juin,
grenier et protections dans l’Atlas marocain.
Sur internet : site du Musée Dauphinois : http//www.musée-dau- Compilation des musiques issues de l’immigration en Rhône-Alpes rains étudiés, et quant aux périodes de l’histoire auxquelles elles se réfèrent. Effectivement, il apparaît nécessaire pour
précédées de visites de l’hôpital et de l’exposition menées par phinois.fr Huit artistes du Brésil à l’Afghanistan en passant par les caraïbes, le nombre d’auteurs, de prendre un recul historique, de retracer les différentes étapes de l’évolution des peuples en question.
Lyon Découvertes et la Ferme du Vinatier. Maghreb, l’Espagne, et l’Afrique noire.
OUVRAGES RCT et ISM (inter service migrants) éditent avec l’aide du FAS et de
Il ne s’agit pas pour nous, de reproduire le jeu des historiens dont le système vise à construire une représentation commu-
Programme 2000 de l’ARCE, Atelier de Rencontres et la DRAC Rhône-Alpes une compilation regroupant des artistes issus ne et légitime, au milieu du fracas des perceptions individuelles. Il ne s’agit pas non plus de choisir et de donner crédit à
de Recherche Comparatives en Ethnologie - Art, architecture, urbanisme 2 cent sites , Mégalopole cahier 20 , de l’immigration dans la région.
Institut Art et Ville, Maison du Rhône, Givors, Hiver 1999. JIRIPOCA BAND (Brésil), Mingo FERNANDEZ (cuba), Mustapha
une version historique en particulier, mais de rendre compte de la complexité des conflits. Au regard de ces textes éclai-
■ AU JAM À 20 H 30 - Le Rhône. Un fleuve et des hommes, Le Monde alpin et rhoda- AISSI (Algérie), Omar EL MAGREHBI (Maroc), SHAMS (Afgha- rants, le discours dominant paraît véritablement amputer ces peuples de tout un pan de leur passé, et ne s’arrêter qu’à une
100, rue Ferdinand de LESSEPS, Montpellier - Tél. 04 67 58 30 nien 1er - 3e trimestres 1999 , Centre alpin et rhodanien d’ethno - nistan), Annie Flore BATCHELILLYS (Gabon), NATTY (Antilles),
30. Ouverture à partir de 19 h 30. logie en collaboration avec le Centre pour une anthropologie du AQUADULCE (Espagne) ont participé à ce CD qui comporte trois réalité contemporaine de façade.
• Merc. 12 janvier - Elikia M’BOKOLO, Historien, Directeur fleuve-Maison du Rhône, Grenoble, 1999. enregistrements originaux. La succession des dominations byzantine, ottomane et soviétique, qu’a connue la région des Balkans, l’imbrication des
d’études à l’EHESS, Paris. Ethnie et identités : l’exemple de - Le Vinatier, un hôpital en travail, sept propos sur le septième an - Réalisation : B. DAUTANT (RCT), G. RAMOS (ISM). Contact : RCT
l’Afrique des Grands Lacs. ge*, une histoire du Vinatier , réalisé et édité par la Ferme du BP 2001 69603 Villeurbanne Cedex, Tél : 04 78 89 59 48, Fax : 04 différents peuples et leurs mouvements, ne peuvent autoriser un discours simplificateur. D’ailleurs il est vain de s’évertuer
• Merc. 2 février. Martin DE LA SOUDIERE , Chargé de recherche Vinatier, Centre Hospitalier Le Vinatier, 1999. 72 44 34 42. Production-réalisation : RCT 99.3 F.M. et Inter à chercher les origines des populations, ou de retracer une certaine hiérarchie temporelle des peuplements ; cette quête
au CNRS. Docteur en sociologie. Le temps qu’il fait : une ap - - Je, Nous et les Autres , de François LAPLANTINE, Éditions Le Service Migrants.
proche ethnographique. Pommier, 1999.
des origines ne peut être que source de conflits. En outre, les auteurs de ce numéro tendent davantage à penser cette ré-
■ À LA COMÉDIE DU LIVRE - Peuplement et migration N° 1 , publication dirigée par Daniel NOUVELLES DES COUSINES gion dans une tradition de métissage. Ils dénoncent la façon dont l’Occident associe les sociétés d’Europe de l’Est et en
Sous chapiteau, Esplanade Charles DE GAULLE, 34000 PELLIGRA assisté de Nadine GUIGARD. Illustrations : Monique
Montpellier. BOLLON-MOURIER. Strip : Alexandre LAGNEAU. Photogra- Pour ceux qui seraient de retour d’un lointain
particulier les Balkans, à une logique de l’enfermement, et la facilité avec laquelle il inscrit le conflit comme faisant partie
• Vend. 26 mai 2000 à 18 h 30 ENTRÉE LIBRE - Anne-Marie phies : Chafia AKKAZ, Lila BENCHARIF, Virginie MILLIOT- et long terrain sur une terre coupée du reste de “leur” culture.
THIESSE, Directrice de recherche au CNRS. La création des BELMADANI, Daniel PELLIGRA. Sept. 1999. Tél. : 04 78 79 52 79 du monde, ou qui n’auraient pas remis les
identités nationales en Europe. - E-mail peuplement-migrations@wanadoo.fr pieds depuis plus d’un an à la faculté de
Or, nous savons que l’Occident n’est pas étranger à cette situation, que ce
• Merc. 8 mars - Yves DELAPORTE, Directeur de recherche au - La chirurgie des âges. Corps, sexualité, et représentation du sang , Sociologie et d’Anthropologie de l’Université soit au travers de ses ingérences politiques ou armées, mais aussi de ses in-
CNRS. Les sourds et la langue des signes : un nouveau regard. par Véronique MOULINIÉ. Collection Ethnologie de la France. Lumière Lyon 2, nous vous annonçons la
• Merc. 5 avril - Isac CHIVA, Directeur d’études à l’EHESS, Paris. Mission du Patrimoine Ethnologique. Éditions de la Maison des création de l’association Nus, Féroces et
fluences idéologiques. Effectivement, par leur approche historique, les au-
De la recherche au patrimoine : un ethnologue dans le siècle. Sciences de l’Homme, Paris, 1998. Anthropologues, (NFA). Pour les autres, nous teurs nous donnent une image de ces peuples fonctionnant sur un modèle
• Merc. 3 mai - Anne-Christine TAYLOR, Chargée de recherche au - Canton de Crémieu, Isère . Collection Images du Patrimoine, vous invitons à la contacter sur un de ses sites
CNRS en ethnologie amérindienne. L’ennemi nourrisson : la Service régional de l’inventaire. D.R.A.C. Rhône-Alpes / District internet :
d’État pluri-ethnique. L’idéal de la mono-identité serait davantage la consé-
chasse aux visages chez les Jivaro d’Amazonie.
• Merc. 1 juin - Eduardo ARCHETTI, Professeur d’anthropologie
de l’Isle-Crémieu, 1998. http://sentiers-nte.univ-lyon2.fr/nfa ou /et : http://nte-socio.univ- quence de l’importation de notre modèle occidental d’État-nation “mono-
- Errances Bédouines par Daniel PELLIGRA, Éditions de l’Art, lyon2.fr ou /et : E-mail : nfa@univ-lyon2.fr
sociale à l’Université d’Oslo. La viande et la cuisine hybride en Collection Carnet de Voyages, 1998.
ethnique”, que l’aboutissement de leur propre modèle culturel.
Argentine.
Chaque causerie est retransmise par Divergence F.M. le premier
- Récit et connaissance, F. LAPLANTINE, J. LÉVY, J.-B. MARTIN, A. ■ ■ ■ Ainsi si ce travail de collaboration entre chercheurs “d’ici et de là bas”, nous
NOUSS, PUL, MV, 1998.
vendredi de chaque mois à 19 h. - Actes du colloque Tricentenaire Charles PERRAULT. Les grands
Pour les fanas du développement local ou plus simplement pour permet de mieux saisir la réalité des Balkans, il nous instruit aussi sur notre
ceux qui se préoccupent de se professionnaliser dans ce secteur,
■ A CLERMONT-L’HÉRAULT contes du XVIIe siècle et leur fortune littéraire , Press Editions, nous avons le plaisir de vous annoncer la constitution d’une nou- fonctionnement vis-à-vis de cette “autre Europe”. La crise du Kosovo a
Théâtre Municipal. Allée Roger SALENGRO 34800 Clermont- 1998.
l’Hérault.Tél : 04 67 96 39 18. - Totémismes, Systèmes de pensée en Afrique Noire , décembre
velle équipe jeune et dynamique à la tête du conseil d’administra- abouti, d’un certain point de vue, encore une fois à une mise en scène de
tion de l’ASADEL, Association des étudiants de la formation de
• Vend. 16 juin 2000 à 20 h 30 ENTRÉE LIBRE - Pascal DIBIE, 1998, n° 15. DESS SADL de la faculté de Sociologie et d’Anthropologie de ces figures de l’imaginaire ethnologique que sont le “bon sauvage”, le
Maître de conférence en ethnologie à l’Université Paris VII. En - Dictionnaire du français régional de l’Ain , MARTIN J.-B, C.
quoi sommes-nous en l’an 2000 ? Approche ethnologique d’un FRÉCHET, Paris, 1998.
l’Université Lumière Lyon 2. L’ASADEL reste le lieu de rencontre Kosovar, le “mauvais sauvage”, le Serbe, et “le civilisé“, l’Occidental ou
entre la formation de DESS de Sociologie Appliquée au
siècle à venir. - Patrimoine et modernité , POULOT, D., (Éd.) L’Harmattan, 1998. Développement Local et les métiers qui en découlent, constituant l’”Otanien”. Le sauvage, bon ou mauvais, est l’une des figures classiques de
MUSÉE DAUPHINOIS. OCTOBRE 1999-JUIN 2000 - Actes du symposium international “Observation de l’environne -
ment de montagne en Europe”, Observatoire de Montagne de
ainsi un réseau d’étudiants et de partenaires du développement lo-
cal qui autorise l’échange d’expériences, la confrontation entre des
l’”occidentalocentrisme”, qui fonctionne autant à la condamnation (rejet du
■ EXPOSITIONS ET ANIMATIONS : Moussala, OM2, numéro spécial, Borovetz (Bulgarie), n° 8, 1998. réalités issus des terrains et l’idée que chacun s’en fait, et plus lar- non-civilisé) qu’à la condescendance (exaltation de l’authentique) mais de-
Pour que la vie continue... Greniers et protections dans l’Atlas - À propos du patrimoine agriculturel rhônalpin. Les actes des ren- gement la réflexion sur la professionnalisation dans ce secteur. La meure un perpétuel opérateur d’exclusion.
Marocain. D’Isère et du Maghreb. Mémoires d’Immigrés . Musée contres régionales du 13 et 14 novembre 1997 sont publiés dans création d’un site internet est en cours, véritable plate-forme tour-
Dauphinois. Octobre 1999-Juin 2000. le cadre de la convention Agriculture/Culture par la section ingé- nante de l’information concernant le développement local. Les Gilles ARMANI, Muriel FAURE, Serge FOUILLAND,
■ AUTOUR DES EXPOSITIONS :
> VISITESGUIDÉESDESEXPOSITIONS . Tous les dimanches à 16h30, de
nierie culturelle du Complexe Régional d’Information Pédago-
gique et Technique Rhône-Alpes. Renseignements au LEGTA de
Mardis de l’ASADEL, soirées de débats conviviales qui se conclues
autour d’un bon repas seront relancées, avec une première date
Marie-Christine MONNERET et André VINCENT
novembre 1999 à mars 2000. CIBEINS, (04.74.08.88.31). programmée le mardi 8 février 2000, sur le thème de la politique —————————
> L ES CONFÉRENCES : (Lieu Chapelle Sainte-Marie-d’en-Haut à - Les Aléas du lien social. Constructions identitaires et culturelles de la ville.
20 h 30 : ENTRÉE LIBRE.) dans la ville, ouvrage collectif coordonné par Jean MÉTRAL, Contacts : Laurence GAUTIER, présidente : 04 78 53 96 03. 1) Association LYonnaise d’Anthropologie Sur les Pays d’Europe Centrale et Orientale.

42 A S S O C I A T I O N R H Ô N E - A L P E S D ' A N T H R O P O L O G I E ■ ■ A S S O C I A T I O N R H Ô N E - A L P E S D ' A N TH R O P O L O G I E
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■ RE GAR DS SUR LES EUROPE : UNE ANT HRO POLOG IE IMPLIQUÉE D ANS LES B ALK ANS ■ ■ REGA RDS SUR LES E UROPE : UN E ANTHRO POLOG IE IMPL IQUÉ E DAN S LES BAL KANS ■

A LY A S P E C O s’emparer de votre esprit après vous avoir


arraché les larmes et le coeur” ; dans ces
chansons-là, comme le veut l’exotisme
Sarajevo, “un être auquel la nature a donné
les charmes les plus rares”, et qui, pour fuir
une mort certaine, a du quitter sa ville nata-
autres voyageurs qui, accompagnés de
guides et de traducteurs, pénètrent dans nos
contrées- puisqu’ils se laissent à nouveau
Association LYonnaise d’Anthropologie Sur les Pays d’Europe Centrale et Orientale oriental, se croisent “la nostalgie slave et la
tristesse arabe”. Le voyageur a d’ailleurs re-
le et y laisser son mari musulman, puisque -
dit-elle en racontant sa peine à notre voya-
décrire, de même qu’un siècle et demi au-
paravant, comme un peuple radicalement
levé les titres de certaines de ces chansons, geur- les musulmans fanatisés d’IZET- différent des Européens civilisés, comme
parmi lesquelles deux ont été créées pour BEGOVIC, “avaient chassé chaque Serbe, une figure d’anti-Europe. Dans les récits
Une Association Lyonnaise d’Anthropologie les films de A. PETROVIC (J’ai même ren -
contré des Tsiganes heureux) et de E. KUS-
et aussi les Croates, qui auraient pu oppo-
ser un refus catégorique à la loi du Coran”.
exotiques, cette différence radicale est in-
terprétée comme quelque chose qui joue
TURICA (La maison des pendus). Bien que la présence de cette jeune femme en faveur des Serbes, qui les flatte, car ils
L’Association LYonnaise d’Anthropologie Sur les Pays d’Europe Centrale et Orientale , créée en 1997, représente d’un côté l’aboutis- Mais ses exclamations les plus enthou- paraisse déplacée parmi les clients à demi s’y révèlent meilleurs, et non pires, que les
sement logique de l’intensification des échanges entre le département d’anthropologie de l’Université Lyon 2 et les différentes univer- siastes - “Oh, que la Serbie était belle cette ivres du café, elle trouve quand même une Européens civilisés, ce que l’on peut égale-
sités des pays de l’est européen, et de l’autre l’acte de création d’un projet collectif dans lequel tous les étudiants et jeunes cher- nuit-là !“, “Oh, comme j’ai aimé tout cela ! place logique dans le récit de SCHIFFER, ment relever dans les propos de certains na-
cheurs travaillant dans les PECO sont engagés. Passionnément ! Follement ! “ - SCHIFFER puisque ses souffrances non méritées, ainsi tionalistes et racistes européens. Mais cela
les réserve aux femmes serbes, ces “ga- que d’autres images de la vie des “abori-
En effet, depuis 1991, les échanges universitaires n’ont cessé de se développer et de s’élargir : d’abord avec la Roumanie, puis avec ne peut pas cacher l’affinité profonde qui
zelles douces et superbes”, au moment où gènes” serbes, simples et innocents, servent
existe entre exotisme et racisme. L’un et
la Bulgarie, la Hongrie, l’Albanie, et à présent la Pologne et la Lettonie. Des stages de maîtrise aux thèses de doctorat, des travaux de elles “commencent à danser sur les tables à souligner de façon dramatique la mé-
l’autre signifient en fin de compte l’exclu-
recherche dans ces pays ont été menés, ou sont en cours depuis neuf ans maintenant. Ainsi, nous pouvons faire le bilan suivant de (...) avec les mains sur les hanches et les chanceté et la perfidie de l’Occident civili-
sé. Les Occidentaux, ces hommes sans sion de l’autre : sa “diabolisation”, comme
cheveux dénoués sur les épaules”. Elles
ces neuf années : on dit souvent aujourd’hui, ou son “angéli-
sont “plutôt sauvages que provocantes”, âme, “prétendument civilisés”, ont décidé
- 9 étudiants ont pu faire leur stage de maîtrise dans une institution universitaire ou muséographique de Roumanie, Bulgarie, leurs lèvres rouges “telles des fraises des de punir, d’isoler, d’emprisonner cette fem- sation”, comme on pourrait aussi le dire.
bois à demi ouvertes sur des dents plus me si belle et si vertueuse, ainsi que les Bons ou méchants, les hommes et les
Hongrie et Albanie.
blanches que les pétales du lys”. Ainsi, au autres comtesses au pied nu et braves femmes que Daniele Salvatore SCHIFFER
- Grâce aux possibilités qu’offraient ces stages notamment, 5 recherches ont abouti à un DEA en sciences sociales. centre de ce récit de voyage apparaît un to - hommes qui chantent leur tristesse et leur avait prétendument trouvés dans le café des
- Actuellement, 4 thèses de doctorats sont en cours : une en Roumanie consacrée au Centre civique de Bucarest (Stéphanie BEAU- pos d’exotisme, propre aussi bien à ses va- passé aux “Deux cerfs”, et même tous les “Deux cerfs” restent quand même les bar-
riantes orientalistes qu’à ses variantes primi- Serbes, “tout un peuple si vivant et si bares. Et lui aussi, de retour en France, au-
CHÊNE), une en Hongrie sur la patrimonialisation du vin de Tokaj (Jesus MIRANDA), une en Bulgarie sur la place du religieux et
tivistes : le topos de la “comtesse au pied beau”. Ils sont, explique SCHIFFER, “expo- rait pu dire ce qu’avait avoué l’ami le plus
notamment des Saints dans la vie quotidienne (Olivier GIVRE), et une en Grèce sur la circulation des Karakatchanes entre Bulgarie célèbre des bons sauvages, ROUSSEAU :
nu”, de la femme naturellement noble et sés au mépris, au dédain, par la civilisation
et Grèce (Marie-Pierre REYNET). De plus, une thèse de Doctorat a été soutenue il y a un an par Dominique BELKIS : A la re - voluptueuse provenant du Levant ou d’une à laquelle j’appartiens” ; elle les appelle “Je sens trop en mon particulier combien
cherche des Mégléno-roumains, une approche anthropologique de l’ethnicité balkanique. tribu sauvage. Les symboles les plus forts de “barbares” et manifeste par là “le pire sadis- peu je puis me passer de vivre avec des
Ces échanges se sont peu à peu formalisés et structurés, ceci grâce au soutien de la Mission du Patrimoine Ethnologique, ainsi que son attraction érotique et subversive, face à me”. hommes aussi corrompus que moi”(3).
la vieille Europe de convenances et de cal- Dans le récit de SCHIFFER, les Serbes exo- —————
du Conseil Régional de Rhône-Alpes dans le cadre des programmes TEMPRA-PECO mis en place entre notre faculté et l’Université
culs, ce sont les pieds nus, les cheveux dé- tiques, dont la vie est pleinement humaine, 1) Eothen.
de Bucarest, puis avec l’Université de Budapest. Ces programmes nous ont permis d’accueillir des collègues de Roumanie et de noués et la danse sur une table de café ; le non corrompue, jouent le rôle d’antipodes 2) T. TODOROV, Nous et les autres, p. 297.
Hongrie (enseignants-chercheurs et étudiants) au sein du département d’anthropologie, et également d’effectuer des missions de plu- pendant masculin en est Zorba le Grec. idéaux des Européens dégénérés et avilis. 3) J.J. ROUSSEAU, “Lettre à Philopolis”, in Deuxième
sieurs mois sur nos terrains respectifs. Parmi les comtesses au pied nu du café des Ce rôle, les Serbes contemporains peuvent discours sur l’origine des inégalités entre les hommes,
“Deux cerfs”, se trouve une jeune Serbe de le remplir -si l’on en croit SCHIFFER et les p. 235.
De notre implication dans le CREA (Centre de Recherches et d’Études Anthropologiques) et du soutien que nous avons reçu de ses
membres, est née une volonté concertée d’organiser chaque année des séminaires consacrés aux recherches dans les PECO. C’est
dans cette effervescence parfois disparate que nous avons décidé de créer une association qui rendrait davantage visible notre grou-
pe, et qui nous permettrait de mieux nous organiser afin de mener à bien nos projets collectifs de recherche et de manifestation pu-
blique. Ainsi, nous sommes nous donnés un cadre qui nous a permis de travailler dans deux directions : nous avons d’abord élaboré
des axes de recherche communs, tant il est vrai que nous étions tous confrontés aux mêmes problèmes théoriques et méthodolo-
giques sur nos terrains respectifs, problèmes propres aux sociétés post-communistes d’Europe (transitions socio-économiques et poli-
tiques, traditions intellectuelles différentes voire opposées...). Nous avons pu ensuite, grâce à ce travail collectif et à la mise en com-
mun de nos réseaux, organiser des séminaires publics pour présenter nos travaux et accueillir nos collègues des pays de l’est (février
1997, séminaire du CREA, Pays d’Europe centrale et orientale et mars 1998, séminaire du CREA, Interroger la mémoire : regards croi -
sés sur l’Europe Centrale et Orientale).
Cette année, notre projet est plus ambitieux puisqu’il aboutit ces 26 et 27 novembre à des Rencontres Internationales sur le thème
Ruralité et Urbanité en Europe Centrale et Orientale. Nous accueillerons pendant deux jours nos collègues des pays de l’est ainsi que
des chercheurs occidentaux qui travaillent en Europe centrale et orientale (voir programme ci-joint). Ces rencontres ont pour objectif
de faire connaître l’anthropologie telle qu’on peut la pratiquer en Europe centrale et orientale, mais également de tenter de mettre en
place les modalités d’une réelle collaboration avec les chercheurs des pays de l’est, considérant qu’actuellement l’ethnologie euro-
péenne reste à définir.
UN NUMÉRO SPÉCIAL DE LA LETTRE SUR LES BALKANS
Ce Numéro Spécial de l’ARA se révèle très important pour l’ensemble des membres d’ALYAS PECO. La volonté des membres de
l’ARA d’éditer un numéro consacré à la situation dans les Balkans répondait à notre souhait de nous exprimer en tant qu’ethnologues
“spécialistes” de cette région, et de donner au public quelques éléments de compréhension des événements, ceci face aux discours
majoritairement simplificateurs que l’on trouvait dans les médias français.

4 A S S O C I A T I O N R H Ô N E - A LP E S D ' A N T H R O P O L O G I E ■ ■ A S S O C I A T I O N R H Ô N E - A L P E S D ' A N TH R O P O L O G I E
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■ R EGAR DS SUR LES EUROPE : UN E ANT HRO POLOG IE IMPL IQUÉE D ANS LES B ALK ANS ■ ■ REGA RDS SUR LES E UROPE : UN E ANTHRO POLOG IE IMPL IQUÉ E DAN S LES BAL KANS ■

AUX “DEUX CERFS” La plupart des membres d’ALYAS PECO était sur le terrain (Hongrie, Roumanie, Bulgarie et Grèce) lorsque les frappes de l’OTAN sur
la Serbie ont débuté en mars dernier. L’expérience de la guerre à proximité, vécue de ce côté-là de l’Europe, nous a tous profondé-
ment marqués, car les implications de l’action de l’OTAN s’étendaient immédiatement bien au-delà des frontières de la Serbie, et

UNE NOTE SUR LE RACISME ET L’EXOTISME l’ensemble de l’Europe orientale en a subi, par ricochet, les effets réels et symboliques. Mais l’expérience vécue là-bas pendant ces
trois mois fut finalement moins perturbante (car nous partagions avec les gens une situation qui bouleversait de la même manière le
quotidien de chacun) que le retour en France et la soudaine distance, voire indifférence, avec laquelle, ici, on considérait ces événe-
I v a n C O L O V I C ments, ou encore la facilité avec laquelle les discours dominants s’étaient imposés.
Ethnologue, Université de Belgrade Aussi, cette publication représente pour nous l’occasion d’exprimer ce que nous avons pu voir et vivre pendant la dite période. Mais

" Que c’est beau d’être libéré de la civi-


lisation croupie de l’Europe !” Ainsi
s’exclamait, par une belle nuit d’été de
Belgrade et ses alentours. Le bruit court à
nouveau que l’on y trouve tout ce dont
l’exotisme littéraire et philosophique a be-
Le récit exotique ne s’encombre pas de vé-
racité. Son auteur demande qu’on le croie
sur parole lorsqu’il prétend avoir retrouvé
au-delà, nous avons voulu donner une tribune à ceux que l’on a bien peu entendu sur ce sujet, d’une part les anthropologues de ma-
nière générale -malgré le fait que les argumentations politiques aient largement utilisé le champ sémantique du discours anthropolo-
gique-, et davantage encore, les anthropologues des pays d’Europe centrale et orientale auxquels il n’a été donné jusqu’à présent que
1835, le voyageur britannique William soin : la vraie vie, la vie authentique, dé- quelque part, dans un pays, par exemple en bien peu d’espace d’expression.
KINGLAKE, auteur du livre De l’Orient,(1) voilée, qui n’aurait rien de commun avec Serbie, à Belgrade, à Skadarlija, les vertus et
lors d’une étape dans un village serbe après la vie occidentale. C’est un espace qui in- les valeurs authentiques que l’Occident a Il ne s’agit pas de polémiquer sur qui sont les bons et qui sont les méchants dans ce conflit européen, mais de tenter d’apporter
un jour de marche sur la route de Belgrade vite le voyageur à une nouvelle naissance, perdues et dont il peut éventuellement gar- quelques éléments de compréhension sur la réalité balkanique à ceux qui ne connaissent pas cette partie de l’Europe. Notre légitimi-
à Constantinople. Cette nuit-là, KINGLAKE à une lucidité retrouvée, le convie à se ré- der la nostalgie. Un tel pays possède en fait té à prendre la parole découle de la connaissance directe que nous avons de ces pays et des problèmes auxquels ils sont confrontés,
avait trouvé beaucoup de bonheur en la veiller de sa léthargie, à se libérer des tout ce qui manque à l’Occident. Dans et des modes d’analyse que nous offre l’approche anthropologique. Si le lecteur veut bien nous accorder un tel crédit, il trouvera
compagnie d’”aborigènes” parlant “un dia- contraintes, et enfin, à reconnaître la vanité l’exotisme, comme le dit Tzvetan TODO- dans ces pages, nous l’espérons, d’autres manières de regarder et de dire l’Europe balkanique.
lecte slave”, lors d’un dîner servi par terre et la perversité de l’Europe. ROV, il s’agit “moins de la description d’un
et enfin dans le repos réconfortant d’un lit Par une autre nuit d’été, plus d’un siècle et réel que de la formulation d’un idéal”(2).
improvisé lui aussi sur le sol. Le plaisir pro- demi après celle qui a valu tant de bonheur Quand on sait cela, on comprend mieux
curé par la beauté simple et naturelle des à KINGLAKE, le 20 août 1992 pour être pourquoi le “voyageur exotique” SCHIFFER
“images orientales” avait alors conduit exact, un autre voyageur, contemporain ce- a fait de Skadarlija le décor de paroles et de CREA ALYASPECO
notre voyageur à une réflexion sur la misè- lui-ci, du nom de Daniele Salvatore SCHIF- scènes incroyables, surtout pour quelqu’un Centre de Recherches et d’Etudes Anthropologiques Association LYonnaise d’Anthropologie
re de sa propre civilisation, la civilisation FER, dînait à son tour parmi les Serbes. Ce qui connaît bien ce lieu. Là se trouvent, par Université Lumière-Lyon 2 sur les Pays d’Europe Centrale et Orientale
européenne, et “les hommes courbés sur souper est décrit dans un récit intitulé Le exemple, “les cafés somptueux de la fin du
leur table à manger, ou serrés les uns voyage sur la braise, publié dans sa traduc- siècle dernier, construits en bois anciens,
contre les autres dans les salles de bal, ou tion serbe dans le journal Politika du 6 oc- aux couleurs chaudes (...) imprégnés de RENCONTRES INTERNATIONALES
encore cruellement fourrés sur les bancs de tobre 1996. Cet “Italien de culture françai- l’odeur des épices”. Dans ces cafés, SCHIF-
l’église”. Il se réjouit de ne plus être un de se, philosophe, écrivain et journaliste”, ain- FER a rencontré des expressions d’une véri- L Y O N
ces “pauvres diables dont la vie n’est si que le présente la notice biographique, table et profonde humanité inconnue des 26 et 27 novembre 1999
qu’une conventionalité complète”, et se fé- avait mis beaucoup moins de temps que Européens. Il s’agit, entre autres formes de Université Lumière-Lyon 2 - Campus Bron Parilly
licita d’avoir eu le courage d’entreprendre son lointain prédécesseur pour se retrouver cette humanité, d’un “débordement du sen-
cette “belle fuite” vers l’Orient. dans une ambiance exotique : de l’hôtel timent accompagné par quelque vérité tsi- Bâtiment IUT Lumière - Salle des conférences
Ces dernières années, la Serbie a de nou- Intercontinental, le taxi l’amena directe- gane”, d’une effusion dont “seuls les Slaves
veau attiré les auteurs de récits de voyage
venus de l’Ouest. A leurs yeux, comme à
ment à Skadarlija, au café des “Deux
cerfs”. Cet endroit, qui est à Belgrade à peu
du Sud sont capables”. Cela se manifeste
lorsque lesdits Slaves du Sud chantent, “Ruralité et Urbanité en Europe Centrale et Orientale”
ceux de KINGLAKE, elle possède toujours près ce que la place du Tertre est à Paris, “l’âme pénétrée d’une nostalgie indicible,
quelque chose d’exotique. Plus précisé- reconstruit et arrangé il y a peu d’après ces chansons en même temps hardies et Université Lumière-Lyon 2
ment, elle a retrouvé sa place dans l’Orient l’idée que l’on se fait des goûts et des exi- mélancoliques, imprégnées de la poésie 5, Avenue Pierre Mendès-France CP 11 - 699676 Bron Cedex
imaginaire. Aujourd’hui comme dans le gences des touristes, apparut aux yeux de épique héroïque, aussi populaires qu’im-
passé, les écrivains européens à la re- SCHIFFER comme le refuge de tout ce qu’il mortelles, ces chansons pleines d’exploits Dix ans après la grande transition qui a marqué la fin de l’Union soviétique et des Démocraties populaires, il convient de re-
cherche de sensations exotiques -que nous peut y avoir d’authentique, héroïque, origi- incroyables et de traditions indiscutables, venir sur cette période qui a vu se multiplier les contacts entre les chercheurs européens que le Rideau de fer avait séparés
éprouvons prétendument à l’occasion de nel, passionnel, sauvage, innocent, hono- au contenu noyé dans le bruit du temps et jusqu’en 1989 et de s’interroger sur ce qu’est, à l’heure actuelle, l’ethnologie européenne. Il va de soi qu’un tel questionne-
rencontres avec un monde différent et rable, spirituel et “aromatique”, tout ce que le murmure de la terre...” Ces chansons
ment renvoie à une somme de bouleversements socio-politiques dont le plus dramatique est celui de l’ex-Yougoslavie, bou-
meilleur que le nôtre- n’ont nul besoin de l’Occident a en fait oublié et foulé aux sont bien sûr “anciennes” et “authen-
leversements qui affectent nécessairement l’anthropologie, la convoquent et nous conduisent à revenir sur nos pratiques.
voyager, en rêve ou en réalité, au delà de pieds. tiques”, “avec des harmonies faites pour
C’est dans un souci d’élaborer de véritables collaborations scientifiques avec nos collègues des pays de l’est que nous orga-
nisons ces rencontres qui auront pour objet de questionner des univers à la fois concrets et conceptuels auxquels tout cher-
cheur se trouve nécessairement confronté lorsqu’il travaille en Europe centrale et orientale : la ruralité et l’urbanité.
La comparaison des différentes manières de définir, de penser et de vivre la ville et la campagne permet de mettre en pers-
pective le rapport rural-urbain. Cette problématique appelle par ailleurs une analyse différentielle des conditions historiques,
sociales et politiques d’émergence et d’utilisation de ce type de concepts.

ALYASPECO
(Association LYonnaise d’Anthropologie Sur les Pays d’Europe Centrale et Orientale)
Entrée Libre. Réservation au CREA auprès de Mme Annie PAUL
Tél. : 04 78 77 24 75

40 A S S O C I A T I O N R H O N E - A L P E S D ' A N T H R O P O L O G I E ■ ■ A S S O C I A T I O N R H Ô N E - A L P E S D ' A N TH R O P O L O G I E
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■ RE GAR DS SUR LE S EUR OPE : UN E ANTHRO POLOGIE IMPL IQUÉE D AN S LES BALK ANS ■ ■ REGA RDS SUR LES EU ROPE : UN E ANT HRO POLOG IE IMPL IQUÉE DAN S LES BAL KANS ■

Tous deux subissent une forte “épuration


Du crime contre l’autre au crime contre l’Autre ethnique” de la part du peuple “rival”.
Pendant la deuxième guerre mondiale,
avec l’aide de l’Allemagne de HITLER, le

RÉFLEXIONS
Kosovo et le nord de la Transylvanie sont
incorporés, l’un dans l’Albanie, l’autre dans
la Hongrie. Mais il faut souligner l’ampleur

SUR LE CRIME CONTRE L’HUMANITÉ


des exactions serbo-albanaises, tout à fait
différente de celles perpétrées entre
Roumains et Hongrois. En ex-Yougoslavie,
pendant les années 70, la région du Kosovo
B e r n a r d V A N D E W I E L E acquiert une autonomie assez importante.
La Roumanie des communistes créa une ré-
Ethnologue, Psychanalyste
gion autonome Hongroise à l’intérieur du
pays, qui s’étendait principalement sur le
LIMINAIRE TUER LA VERMINE... sud de la Transylvanie : mais en 1968, le

N ous avions donné pour le récent numéro spécial de la


Lettre de l’ARA un article : “Sur le dévoiement culturaliste
de l’ethnopsychanalyse”(1), où malheureusement quelqu’un
Pour des animaux qui n’ont d’hommes que l’apparence loin-
taine, nuls égards nécessaires, et c’est MONTAIGNE, au len-
demain des premières horreurs américaines, qui dénonce en
dictateur scinda administrativement la po-
pulation hongroise en plusieurs morceaux.
Les émeutes dirigées contre les Serbes par
de bien intentionné a décidé -corrigeant le manuscrit- de ses Essais “une boucherie, comme sur des bestes sauvages, des Kosovars à partir des années 68 mar-
quent une nette distinction par rapport à la qui ne fonctionna que quelques heures. La raison entre Kosovo et Transylvanie. Les
mettre systématiquement une majuscule au mot “autre”. Or, universelle, autant que le fer et le feu y ont pu atteindre.”(2) raison a été plus forte que la ruse d’un deux régions se sont éloignées en temps et
les psychanalystes qui se réfèrent à la théorisation lacanienne Son contemporain Richard VERSTEGAN versifie sur le Théâtre Transylvanie où le silence imposé par la
Securitate gagne toutes les couches de la mandarin du pouvoir. Le maire de Cluj en espace politique. La Roumanie attend
-c’est le cas de l’auteur- font une distinction conceptuelle de des cruautés du temps : (Kolozsvar), Gh. FUNAR, représentant d’être membre de l’OTAN et, pour y parve-
population. Pendant les années 1990, les
première importance entre l’autre (a, minuscule) et l’Autre (A, “Lorsque le Tout-puissant le genre humain créa “illustre”, et créateur de pathologies collec- nir, seuls ses anciens “rivaux”, les
différences entre Kosovo et Transylvanie de-
majuscule). L’autre avec minuscule, c’est moi, toi, elle ou lui, Son propre image en lui et vif portrait forma ; viendront plus nettes encore, bien que les tives, n’a de cesse depuis six ans de tenter Hongrois, peuvent l’aider et la soutenir.
la collection des humains ordinaires. L’Autre, équipé d’une De laquelle pourtant le méchant ne tient conte ; “mandarins des Balkans”, MILOSEVIC et de faire se répéter les exactions de mars Hélas, le constat du journal suisse sur la si-
majuscule, c’est ce qui a fait, et ne cesse de faire, l’humanité Les hommes fait tirer comme autres animaux, ILIESCU, agissent selon un scénario iden- 1990. Sans succès, heureusement ! Après tuation balkanique des années 1888 reste
de l’autre : la mienne, la tienne et la sienne. L’Autre, c’est la Leur ferrant les pieds nus comme on fait aux chevaux.” tique : créer des zones d’exactions. Les une décennie, en 1999, la guerre du encore valable : la solution définitive n’est
puissance tierce qui intervient pour m’interdire la jouissance Barbare XVIe siècle ? Le Turc fera aussi bien que l’Arménien Kosovars, forcés par les circonstances, en- Kosovo a contraint de nouveau les manda- pas pour demain. Seule une Europe sans
narcissique de l’autre (qui d’ailleurs ne serait alors que le mê - lors du premier génocide de notre siècle finissant, qui n’en fut trent dans le jeu. Mais la tolérance plu- rins roumains à rêver, cette fois, à une op- frontière trouvera l’issue. Je me demande si
me), pour me contraindre à me constituer comme sujet en le pas chiche... (3) Même logique toujours d’un programme profa - sieurs fois séculaires entre Hongrois et position confortable au Parlement. Ils rap- mon ami croate réussira à vaincre son aver-
reconnaissant comme sujet. La culture est évidemment le vec- nateur : vis-à-vis de l’autre et pour montrer que son humanité Roumains, ainsi que la tradition démocra- pellent aux Roumains les tendances au sé- sion envers les Serbes. Je continue à croire
teur principal de cette opération : interdit de l’inceste et pres- n’est qu’illusion, user d’une cruauté dont l’usage est supposé tique multiculturelle (entre Hongrois, paratisme des Hongrois de Transylvanie, le et à espérer que “la rivalité hongro-roumai-
cription de l’exogamie, plus généralement organisation sym- légitime contre un animal sans âme ni sensibilité. Animaliser Roumains, Saxons) en Transylvanie, font risque de démembrement du pays souve- ne” demeure un enjeu essentiellement au
bolique instituant des normes, références et différences. que cette situation ressemble davantage à rain, ainsi que le péril d’une lutte armée pa- niveau de la compétition entre historiens, et
l’homme : le traiter comme un chien, un porc, ou une vermi-
C’est précisément cette manière de penser l’altérité que nous la Suisse qu’aux Balkans. L’écart est égale- reille à l’UCK. Cette fois-ci, la situation po- que mon ami de Bucarest, directeur d’une
ne, pour prouver qu’il n’était dès sa naissance que chien,
mettons ci-après à l’épreuve, dans un effort d’expliciter le ma- ment considérable en ce qui concerne le litique est complètement modifiée. Le parti maison d’édition, aura plus confiance dans
porc, vermine. Le véritable crime contre l’humanité vise moins
nombre des Albanais au Kosovo, trois fois des Hongrois de Transylvanie (Union dé- les vertus révolutionnaires de son peuple.
laise qu’avec beaucoup nous avons ressenti, face à la enième à tuer l’homme qu’à en récuser l’existence même en tant
supérieur a celui des Hongrois en mocratique des Hongrois de Roumanie) fait Quant aux mandarins des Balkans, nous
démonisation d’un ennemi désigné du genre humain, cette qu’homme. André FROSSARD(4) , qui témoigna lors Transylvanie. La différence la plus manifes- maintenant partie de la coalition actuelle, devons veiller à ce qu’ils ne puissent plus
fois-ci “le Serbe”, et aux lancers de “to-
du procès BARBIE, rapporte une scène te reste qu’en 1990 MILOSEVIC ait réussi à ce qui rend une guerre de sécession prati- s’emparer du pouvoir.
mahawk” censés le “frapper chirurgica- quement impossible. De plus, la population
dont, détenu à Lyon au Fort Montluc, il instaurer l’état d’urgence au Kosovo, alors
lement”. hongroise forme une enclave compacte jus-
fut témoin : qu’ILIESCU, par contre, n’ait pu en saisir
l’occasion ! En Transylvanie, au mois de te au milieu du pays, cette guerre de séces-
mars 1990, des milliers de Hongrois de sion n’a donc aucun sens. Enfin, la Hongrie
Marosvasarhely (Targu Mures) descendent est devenue entre-temps membre de
dans la rue pour manifester silencieuse- l’OTAN, qui ne tolère pas de conflits régio-
ment, un livre et une bougie à la main, en naux au sein de l’organisation. Cet épisode
exigeant un enseignement dans leur langue déclencha de nouvelles attaques vis-à-vis
maternelle jusqu’au niveau universitaire. de l’Occident et de l’OTAN. Les mandarins
C’est l’occasion pour ILIESCU de semer le postcommunistes s’évertuèrent de nouveau
désordre dans une grande ville de à présenter l’image d’une Roumanie aban-
Transylvanie, caractérisée par une forte po- donnée par “l’Europe civilisée”. Le discours
pulation hongroise. Il invoquera le danger de victimisation, cette fois-ci, ne marchait
des “séparatistes hongrois” qui veulent plus. Ces mandarins tentèrent également de
“l’écartèlement de la terre sainte de la pa- jouer la carte de l’identité orthodoxe com-
trie”, le “démembrement du pays”. Le pou- mune entre Serbes et Roumains. C’est aussi
voir incite à la révolte les paysans roumains ce que fera la Russie. Les mesures de MI-
censés “défendre” les droits des Roumains LOSEVIC, ainsi que l’apartheid imposée
à la ville. Le conflit sanglant a coûté la vie aux Kosovars eurent de graves consé-
de six personnes, et plusieurs centaines de quences. L’intervention militaire des alliés
blessés ont été hospitalisées. Le pouvoir du 24 mars 1999 généra une situation tout
jouait la carte de la pathologie collective à fait nouvelle, ce qui exclut toute compa-

6 A S S O C I A T I O N R H Ô N E - A L P E S D ' A N T H R O P O L O G I E ■ ■ A S S O C I A T I O N R H Ô N E - A L P E S D ' A N TH R O P O LO G I E
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■ R EGAR DS SUR LES EUROPE : UNE ANT HRO POLOG IE IMPLIQUÉE D ANS LES B ALK ANS ■ ■ REGA RDS SUR LES E UROPE : UN E ANTHRO POLOG IE IMPL IQUÉ E DAN S LES BAL KANS ■

LE RÊVE DES MANDARINS DES BALKANS : “Poussée vers la cave par un soldat en armes, toute une
famille traversait la cour. Tous allaient l’un derrière l’autre,
le grand-père, la grand-mère, le père, deux petits garçons
Pour la question du meurtre, ce que nous dit le mythe bi-
blique, c'est qu'après avoir tué son frère, Caïn est par le Dieu
créateur IHVH banni de la terre, mais aussi qu'il est marqué

KOSOVO = TRANSYLVANIE dont le plus âgé pouvait avoir dix ans. La mère fermait la
marche, un bébé dans les bras. [...]. L’Unterscharführer
croisa le cortège et s’écria, jovial, les bras au ciel : “Ach,
au front par un signe protecteur. Nous avons ailleurs(8) inter-
prété ce signe non seulement, avec James-George FRAZER(9),
comme protégeant le criminel contre le fantôme de sa victi-
alles Israël !”, “Ah, c’est tout Israël !” [...] L’attitude de me, mais comme l'inscription indélébile d'une culpabilité seu-
J e n õ F A R K A S l’Unterscharführer n’avait rien de haineux. C’était l’excla - le à même de faire passer le meurtre du registre du réel au re-
Professeur de littérature roumaine. Université Eötvös Loránd de Budapest mation du passant devant le carnier débordant d’un chas - gistre du symbolique, avec une leçon essentielle : tuer l'autre

D
seur : “Ah ! Où diable avez-vous trouvé tous les lapins n'est humain que s'il culpabilise. Autrement dit, le crime
epuis un siècle les journalistes ne ces- Roumains devant l’histoire d’A. de BERTHA sées au XIXe siècle, quand le discours de que voilà ! Ma parole, mais c’est toute la garenne !” Le contre l'humanité est accompli lorsque, déniant à l'autre son
sent de comparer les conflits nationaux (Paris, Plon, 1899) : “La question magyaro- victimisation de la part des Roumains et des Juif n’était pas même un “Untermensch”, un sous-homme, humanité, je me traite tout autant comme inhumain, et en par-
de l’Europe Centrale et de l’Est. Vue de roumaine n’est ni moins embrouillée, ni Serbes (dans le cadre de la monarchie aus- comme le Russe ou le Polonais. Exclu de la nature humai - ticulier comme simple exécutant d'une machinerie dont je ne
Paris ou de Londres la situation paraît plus moins irritante que la question macédo- tro-hongroise) jouait un rôle important, par-
ne, il n’appartenait pas à l’espèce. Dans la meilleure hy - serais que la courroie de transmission irresponsable. La devise
simple qu’elle ne l’est. Seuls ceux qui ont nienne, et les aspirations contradictoires tout en Europe. L’idée de la “petite sœur la-
pothèse, c’était un gibier, dans la plus courante, un nui - du criminel contre l'humanité a été sobrement énoncée dans
vécu in vivo les déchirements dans cette des peuples rivaux qui provoquent de part tine” écrasée par “les Hongrois asiatiques”
partie du continent peuvent comprendre ce et d’autre la publication d’ouvrages où sont avait un certain succès dans les disputes sible.”(5) l'affaire du sang contaminé : "Responsable mais pas cou-
réseau extrêmement riche et sophistiqué de exposées les prétentions des compétiteurs. hongro-roumaines à Paris et à Londres dans Tel est ce que nous pourrions appeler le crime contre l’huma- pable". La culpabilité se perd dans le détour technique et bu-
dissensions et de conflits qui se nourrit de (Roumanie, bibliothèque du Ministère des la période 1849-1853, puis à la fin du nité du premier type, mais il en est un plus accompli encore. reaucratique, et ses leurres aux allures de "fatum" à l'antique.
longues expériences collectives et histo- affaires étrangères, Paris). siècle, et surtout à la veille de la première UN CRIME SANS VISAGE. Le moment où le crime de guerre vire au crime contre l'huma-
riques. Au début des années 80, un ami roumain guerre mondiale. Du côté hongrois, une La guerre contre la Yougoslavie, après celle contre l’Irak, dans nité, est celui où le meurtre de l'autre hors des "règles de la
Le Kosovo appartenait encore à l’Empire ot- de Bucarest me dit d’un ton confidentiel : vaste activité scientifique accompagnée de la continuité logique des bombardements massifs anti-cités de guerre" vire au meurtre de l'Autre, c'est-à-dire se situe hors-la-
toman quand un journal politique, littérai- “Il n’y a que les Hongrois de Transylvanie sa vulgarisation reflétait et servait la cause la Deuxième guerre mondiale, depuis les V2 sur Londres jus- Loi, non celle qui est faite par les hommes mais celle qui les
re, et économique français de Budapest, La qui puissent s’insurger contre le Dictateur.” hongroise. qu’aux bombes A sur Hiroshima et Nagasaki, nous a mis en constitue comme tels via le manque et le désir. Aujourd'hui,
revue de l’Orient (du 10 juin 1888), pu- La phrase m’a frappé. Je l’ai considérée A partir de la première guerre mondiale, le face d’une nouvelle donne concernant le crime contre l’hu- par la grâce de la technologie et de l'idéologie du "zéro mort"
bliait dans sa rubrique permanente comme un geste amical envers les Kosovo et la Transylvanie figurèrent comme manité : dans la stratégie anti-cités (dont nous rappellerons au virtuel, délivré de toute haine et même à vrai dire de tout sen-
(Courrier politique) un extrait de la Tribune Hongrois. Dix ans après à Budapest, devant des enjeux importants dans le choix de l’al- passage qu’elle est l’option de la dissuasion nucléaire françai- timent, criminel contre toute humanité à commencer par la
de Genève : “Il est bien malaisé de prévoir le poste de télévision, ces propos me sont liance des Serbes et des Albanais d’une se), l’autre n’est plus animalisé, on pourrait même dire qu’il sienne propre, le guerrier est devenu un froid professionnel du
quand la question balkanique trouvera sa revenus à l’esprit en regardant les émissions part, et des Hongrois et des Roumains de perd toute réalité animale de chair et de sang : il est simple- massacre technique, à l'égal du moderne tueur de boeufs dont
solution définitive. Le paysan du Danube, sur les événements de Timisoara au mois de l’autre. Les Serbes, en tant que nation, n’ont Noélie VIALLES a montré que l'organisation des abattoirs vise
ment compté(6).
malgré son bon sens, n’a pas réussi jusqu’à décembre 1989. réussi à conquérir le Kosovo qu’à l’occa- à le soulager de toute précise mise à mort(10).
Le mythe biblique de la Genèse nous introduit à une double
présent à gagner les faveurs de l’Europe.” Ceux qui veulent comparer Kosovo et sion des guerres balkaniques (1912-1913). Par une ruse dont l'histoire est, on le sait coutumière, les
Bien après, en 1969, en ma qualité d’inter- Transylvanie devront suivre une démarche A cette époque, la Transylvanie faisait par- culpabilité de l’homme : dans un premier temps, à la culpabi-
lité liée à la différence des sexes et au désir ; dans un deuxiè- champions des Droits de l'Homme se retrouvent piétiner "in-
prète de l’équipe d’élèves de Hongrie, par- propre à la logique “des mandarins des tie de la Monarchie austro-hongroise (créée nocemment" le plus inaliénable de ces droits : voir le visage
ticipant au concours international de ma- Balkans”, des anciens et nouveaux déten- en 1867), et connaissait un essor écono- me temps, à la culpabilité liée à la jalousie(7) et au meurtre du
rival. Dans ces deux récits mythiques, celui de la découverte de son bourreau, droit inséparable du devoir de l'homme de
thématique de Bucarest, j’ai pu observer teurs du pouvoir économique et politique mique sans précédent. Cependant, les pro-
de la pudeur par le couple primordial, et celui du meurtre de guerre : affronter le visage de sa victime. Car, disait LEVINAS,
que les Croates ne voulaient pas prendre le de la région. Nourrissant une véritable hai- blèmes des minorités étaient à l’ordre du
repas auprès de leurs collègues Serbes qui ne envers l’Occident et l’OTAN, ceux-ci jour au Parlement hongrois. Malgré la “for- leur fils Abel par son frère Caïn, ce qui nous est donné à en- "c'est précisément dans ce rappel de ma responsabilité par le
faisaient pourtant partie de la même équipe souhaitent une large balkanisation de te magyarisation”, dont on a glosé pendant tendre, c'est l'émergence de l'altérité en tant que telle : l'autre visage qui m'assigne, qui me demande, qui me réclame, c'est
yougoslave : “Tu ne penses pas que je vais l’Europe de l’Est afin de s’assurer une domi- toute la durée de la monarchie, en 1910 prend stature d'autre comme objet de mon désir, ou comme dans cette mise en question qu'autrui est prochain. [...]
manger auprès de ce Serbe rustre ! “, me dit nation comparable à celle qui s’appliquait seulement 10% des 2,9 millions de obstacle à mon désir. Comme si j'étais voué à l'autre homme avant d'être voué à
un Croate. Je n’ai jamais rencontré une hai- du temps des communistes. Néanmoins Roumains de la monarchie bicéphale (ex- Laissons de côté la question de l'Autre sexe, qui nous entraî- moi-même".(11)
ne si vive. Une note de journal et une expé- toute comparaison impose une mise en pa- pression chère aux historiens des pays voi- nerait - momentanément en tout cas - trop loin de notre sujet.
rience personnelle distante de quatre-vingt rallèle de l’histoire des deux régions. sins de la Hongrie) parlaient le hongrois. La
années, suggèrent le degré de difficulté de Pour des “raisons historiques”, ces pro- Transylvanie ne fera partie de la Roumanie
la question. Quant au “paysan du Danube” vinces ont été considérées par leurs rési- qu’à partir de 1918. Le Kosovo fera à son
face à l’Europe, voilà une question plus dants comme leur “terre sainte”, le “ber- tour partie de la monarchie serbe nouvelle-
difficile encore ! Vers la fin du siècle der- ceau” de leur civilisation : Kosovo pour les ment créée cette même année. Après 1918,
nier Jean PISANI écrivait dans un compte Serbes et Transylvanie pour les Roumains. les similitudes entre les peuples albanais et
rendu de l’ouvrage intitulé Magyars et Ces “prétentions” ont été largement expo- hongrois de Transylvanie se multiplient.

———— survenaient inopinément dans la baraque, le bloquaient 6) Et compté à part -à vrai dire “ça ne compte pas”- s’il
1) Bernard VANDEWIELE, “Sur le dévoiement culturalis- dans un angle, et lui martelaient le crâne pour y faire en- s’agit d’une victime d’un “dommage collatéral”, selon la
te de l’ethnopsychanalyse”, Lettre de l’ARA, Hiver 98, n° trer cette phrase que je crois extraite de Mein Kampf terminologie du Pentagone.
43, pp. 23-24. (ndlr) [...et que] avant de rejoindre un jour un groupe d’otages 7) Le nom même de Caïn renvoie étymologiquement à
2) Livre III, chapitre VI. Dans l’édition de Pierre VILLEY à fusiller, il dut répéter une dernière fois, devant des “jalousie”. Cf. EISENBERG et ABECASSIS : A Bible ou -
(P.U.F., 1965), p. 913. sous-officiers hilares : “Le Juif est un parasite qui vit sur verte III, Albin Michel, 1993, p. 46.
3) Cf Françoise HÉRITIER, De la violence, p. 16. Dans la peau du peuple aryen, et il faut l’extirper”.” (Le Crime 8) Le Salut précaire de Marthe Robin, l’Autre incertain,
un film d’Henri VERNEUIL, c’est la “réponse” de l’offi- contre l’humanité, pp. 52-53). On notera qu’à évoquer 1994, pp. 90-93.
cier turc à un Arménien qui se plaint d’être pieds nus des taurillons au poil luisant vides de tout sentiment, 9) Le Folklore dans l’Ancien Testament, Paul Geuthner,
lors d’une marche forcée. FROSSARD n’échappe pas totalement à ce qu’il dénon- 1924, pp. 31-42.
4) André FROSSARD décrit le supplice d’un des Juifs dé- ce. Celui qui nie l’humanité en l’autre nie dans le même 10) Le Sang et la chair, Maison des sciences de l’hom-
tenus avec lui à Lyon, au Fort Montluc : “Deux taurillons mouvement sa propre humanité, mais la lui rappeler me, 1987.
de la Gestapo, gras, le poil luisant, vides de tout senti- vaut mieux qu’entrer dans ce jeu. 11) Éthique comme philosophie première, Rivages-
ment identifiable, l’avaient pris pour souffre-douleur. Ils 5) Ibidem, pp. 54-55. Poche, 1998, p. 97.

38 A S S O C I A T I O N R H Ô N E - A LP E S D ' A N T H R O P O L O G I E ■ ■ A S S O C I A T I O N R H Ô N E - A L P E S D ' A N T H R O P O L O G I E
7
■ R EGARDS SUR LES EUR OPE : UN E ANT HROPOLOG IE IMPL IQUÉE D AN S LE S BALK ANS ■ ■ RE GA RDS SUR LE S EUROPE : UNE ANTHRO POLOGIE IMPL IQUÉE D AN S LES B AL KANS ■

turque. Les Bulgares continuent à ressentir eu pour enjeu la Macédoine. Au terme de claration commune en onze points, le 22

LES DROITS DE L’HOMME, PRÊT-À-PENSER ? comme “une trahison” le traité de Berlin,


et quoique virtuelle, la Bulgarie de San
Stefano reste toujours une référence pour
ces guerres, le traité de Bucarest (1913)
donna à la Turquie la Thrace orientale, à la
Serbie la Macédoine, à la Grèce la Thrace
février 1999 à Sofia, dans laquelle ils dé-
clarent leur volonté commune d’instaurer
des relations globales qui se développe-
O l i v i e r G I V R E eux. A l’occasion, les responsables poli- occidentale, et à la Roumanie le sud de la ront en conformité avec les principes fon-
tiques affichent un nationalisme frustré et Dobroudja. La Bulgarie fut la grande per- damentaux du droit international. Les deux
Doctorant en Ethnologie à l’Université Lumière Lyon 2 affirment que “toutes les guerres viennent dante. La première guerre mondiale la mit pays sont décidés à élargir leur coopéra-
du Congrès de Berlin”. du côté de l’Allemagne et de la Turquie, et tion dans tous les domaines. Depuis, la

O
La première Assemblée nationale bulgare le traité de Neuilly (27 novembre 1919) Bulgarie a fourni des armes à la
ccidental travaillant dans les Balkans, Tout d’abord, la manière dont les “droits lations communautaires, notamment eth- se réunit à Ternovo en 1879 et adopte une l’amputa de nouveaux territoires qui furent Macédoine comme “cadeau et geste de
la guerre du Kosovo m’a laissé pro- de l’homme” ont été invoqués lors de la niques. Le drame yougoslave provien- Constitution. Le 22 mars 1878, Sofia de- annexés par la Grèce et la Serbie. En bon voisinage” : 150 tanks et 120 pièces
fondément divisé. À la monstruosité guerre me paraît révéler un certain drait du “réchauffement” post-titiste de vint la capitale, marquant ainsi la fin du 1923, la Grèce expulse 250 000 Bulgares d’artillerie.
de la purification ethnique et la responsa- nombre de rapports mutuels entre les toutes les identités figées durant un demi- joug ottoman. Au terme d’une révolution résidant en Thrace. Durant la deuxième La Grèce et la Serbie.
bilité majeure, en définitive, des diri- Balkans et l’Occident. Selon de nom- siècle : nationales, ethniques, religieuses, qui éclate à Plovdiv en 1885, la Roumélie guerre mondiale, la Bulgarie s’aligne à La Bulgarie ne porte pas dans son coeur la
geants serbes dans la tragédie yougosla- breux auteurs, le mode de relation déve- linguistiques… Cette interprétation n’est orientale décide son rattachement à la nouveau sur l’Allemagne espérant pouvoir Grèce ni la Serbie, en raison d’un lourd
ve, ont répondu le cynisme des concepts loppé depuis 1989 vis-à-vis de l’Europe pas fausse en soi, mais elle conduit géné- principauté. En 1887, l’Assemblée choisit réviser le traité de Neuilly. Elle sera par la contentieux historique. On reproche à la
militaro-technologiques de l’OTAN et les Centrale et Orientale par l’Occident don- ralement à une dangereuse réification de Ferdinand de SAXE-COBOURG, candidat suite en permanence perdante dans les Grèce de garder ses frontières hermétique-
effets dévastateurs des “frappes”. Ce- ne l’impression que ce dernier aurait ga- notre vision des choses, en posant d’un de l’Autriche-Hongrie, comme prince de conflits avant d’être “frigorifiée” durant ment fermées. En tout cas, nous dit l’am-
pendant, si toute position consistant à re- gné la “guerre froide”, et qu’en consé- côté l’Occident universaliste, démocrate la Bulgarie. Prenant le titre de tsar, il pro- quarante-cinq ans par le communisme to- bassadeur Lyubtcho TROHAROV, “qu’on
lativiser l’un par l’autre me paraît dange- quence c’est tout son système politico-so- et libéral, de l’autre toutes les forces né- clame l’indépendance de la Bulgarie en talitaire. ne nous présente pas la Grèce comme mo-
reuse, car subsiste une différence de na- cial qui aurait valeur d’exemple auprès gatives qui lui sont antonymes : le natio- 1908. Cette fin de XIXe siècle verra une Le problème macédonien. dèle de démocratie, nous rejetons son lea-
ture entre le régime (à distinguer du de voisins en rupture de civilisation. À la nalisme, le communisme, l’intégrisme, le lutte politique s’engager entre les dership”. Et L. TROHAROV de plaider
peuple) serbe et l’OTAN (pas question de La question macédonienne agite la vie po-
figure du “sauvage balkanique”, bon ou fascisme. L’évocation de ces étiquettes Russophiles et les pro-Occidentaux. pour l’ouverture des frontières et pour une
litique bulgare. Pour Sofia, l’histoire de la
“victimiser” le premier et de “fasciser” le mauvais mais à civiliser, se superpose “labellisées” ne conduit pas seulement à Président de l’Assemblée nationale, Stefan communication libre avec les pays limi-
Macédoine est falsifiée, d’où ses relations
second), subsiste aussi le malaise de la celle d’un “sauvage politico-social” : le des raccourcis sommaires (comparaisons STAMBOLOV, se fera le porte-parole de ce trophes. Selon lui, le Mur de Berlin existe
ambiguës avec ce pays. Faisant preuve de
justification morale dominante de l’inter- communiste maintenant à peu près vain- avec le nazisme, la Shoah, le stalinis- nationalisme bulgare exacerbé par les in- toujours : avec la Roumanie, malgré 200
nuance, la Bulgarie a reconnu un Etat ma-
vention occidentale : “la civilisation en cu. L’engagement occidental au Kosovo me…), elle permet de se désigner un ou gérences russes. Premier ministre, il mour- km de frontières communes, il n’existe
cédonien mais non une nation, ni une
lutte contre la barbarie”, un “combat serait une étape dans la “conversion” au des ennemis bien identifiés et surtout ra assassiné en 1896. Aujourd’hui, il reste qu’un seul pont sur le Danube qui relie les
langue macédonienne. Car, la Macédoine
pour la civilisation” (L. JOSPIN) qui réali- modèle occidental de nations encore em- bien distincts de soi, en puisant dans les une référence principale par les Euro- deux pays, un passage terrestre avec la
est tenue unanimement pour bulgare par
se l’adéquation entre guerre et humani- pêtrées dans le crypto-communisme (MI- “leçons de l’histoire”. Elle permet de se péistes bulgares. Macédoine, et deux points de contrôle
le gouvernement et l’opinion publique. Si
taire(1) au nom de valeurs constituant au- LOSEVIC étant d’ailleurs qualifié de “na- poser comme garant du droit et de la ver- C - UN VOISINAGE CONFLICTUEL ? on la soutient, nous dit-on, c’est pour avec la Grèce.
tant de Raisons Suffisantes : le devoir mo- tional-communiste”) et dans des schémas tu, “nous” contre “les autres”, “les droits La Bulgarie a-t-elle une politique de co- “conserver son indépendance et la proté- POUR CONCLURE.
ral, la protection du faible contre le fort, de pensée hérités de ce que l’on appelle de l’homme” contre la “sauvagerie”. La opération et d’intégration régionale avec ger”. De ce fait, la question macédonienne
le respect des droits de l’homme. Les Aujourd’hui, ce passé devient le foyer de
“l’expérience communiste”. Cette derniè- caractérisation d'entités monolithiques ses voisins ? Il est vrai que le contexte ré- est un sujet de tension qui risque à terme
lignes qui suivent tentent de mettre ce toute argumentation dans les conflits, vi-
re se caractériserait par la confiscation du sur fond de valeurs universelles est aussi gional est particulièrement instable et son d’envenimer les relations de la Bulgarie goureusement alimenté par des forces po-
malaise en “perspective anthropolo- pouvoir au profit d’une Nomenklatura, la un procédé récurrent dans les sciences voisinage difficile. Historiquement, les avec la Serbie et la Grèce. Il existe à Sofia
gique”. litiques et nationalistes, et des mouve-
censure, la propagande et le “gel” des re- de l'homme : tel obstacle guette notam- Bulgares, les Serbes, les Turcs, et les Grecs un Institut scientifique macédonien ments sociaux et intellectuels. Il se profile
furent des peuples rivaux, et des haines sé- d’orientation nationaliste bulgare. Cet
derrière ce phénomène une fierté d'être
culaires enveniment encore leurs relations. Institut a été fondé en décembre 1923, fer- Bulgare et en même temps des incertitudes
Les frontières de ces pays ont suivi des mé en 1947, et rétabli en mai 1990. Il pu-
face à l'avenir du pays. Formons le vœu
fluctuations géographiques constantes, et blie en permanence des travaux sur l’iden- que ce micro-nationalisme ne prendra pas
les arguments historiques de revendica- tité macédonienne, niant l’existence d’une
une tournure expansioniste.
tions territoriales des uns et des autres ne langue macédonienne et dénonçant les 90
sont pas dénuées de fondements. Pourtant, ans de “nettoyage ethnique” perpétrés par
les responsables bulgares que nous avons les Grecs contre les Bulgares en Macé-
interrogé affirment qu’ils n’ont de conflit doine égéenne(6).
territorial, frontalier, ethnique, ou religieux Mais depuis la victoire de novembre 1998
avec aucun de leurs voisins. du VMRO-DPMNE aux élections législa-
Au XXe siècle, les Bulgares tentent à trois tives à Skopje, les relations avec la
reprises (1913, 1915 et 1940), mais en République de Macédoine semblent
vain, de prendre leur revanche sur l’injus- s’améliorer. En effet, les premiers ministres
tice infligée par le traité de Berlin. Les bulgare et macédonien, Ivan KOSTOV et
deux guerres balkaniques (1912-1913) ont Ljubcho GEORGIEVSI, ont adopté une dé-
——— Educators, En lighteners, text by Boyan OBRETENOV, Kibea Publishing Company,
1) Auteur, entre autres, de : Les minorités dans le monde. Faits et analyses, Desclée Heritage, Sofia, 1997, 67 p.
de BROUWER, Paris, 1998, 928 p. 5) Le 3 mars est la fête nationale de la Bulgarie.
2) Cf. sa préface "La France, le Vatican et le réveil national bulgare" (p. XXIII) au livre 6) Cf.- Stoyan G. BOJADJIEF, 90 years Grec ethnic cleansing of Bulgarians in Aegean
de Victorin GALABERT, Vingt-deux années parmi les Bulgares, Journal, T.I (1862- Macedonia, Sofia, 1996, Macedonia Press, 64 p.
1966), Département des Archives près le Conseil des Ministres, Sofia, Congrégation - lvan KOCEV, Otto KRONSTEINER, Ivan ALEXANDROV, The fathering of what is
des Assomptionnistes, Rome, en bulgare et en français, Les Archives parlent, I, Ed. known as the Macedonian literary language, Sofia, 1994, Macedonian Scientific
de l'Université SV. Kliment OKHRIDSKI, Sofia, 1998, 602 p. Institute, 63 p.
3) Cf. son livre, Les Bulgares civilisateurs du monde slave, traduit en français par - Memorandum of the Macedonian Scientific Institute-Sofia concerning the relations
Milen CHIPTCHANOV, Borina Editions, Sofia,1995,106 p. between the Republic of Bulgaria and the Republic of Macedonia, Regarding the
4) Sur ces chefs de la nation bulgare voir : Spiritual leaders of Bulgaria. Ecclesiastics, language dispute, Sofia, 1997, 24 p.

8 A S S O C I A T I O N R H Ô N E - A L P E S D ' A N T H R O P O L O G I E ■ ■ A S S O C I A T I O N R H Ô N E - A L P E S D ' A N T H R O P O L O G I E
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■ REGAR DS SUR LE S EUR OPE : UN E ANTHRO POLOG IE IMPL IQUÉE D AN S LES BALK ANS ■ ■ REGA RDS SUR LES EU ROPE : UN E ANT HROPOLOG IE IMPL IQUÉE DAN S LE S BAL KANS ■

avait dénoncé dans une encyclique, la tsar Ivan Assen II (1218-1241). Mais à par- le joug ottoman. Cet appel à la fierté bul-
présence concurrente de missionnaires la- tir du XIIIe siècle, la Bulgarie se morcelle gare, il le résume par cette phrase :
tins en Bulgarie. A ce propos, Hrabar en principautés indépendantes (Ternovo et “Pourquoi avez-vous honte de vous appe-
MARCOV IVANOV, assomptionniste bul- Vidin), et l’Eglise bulgare perdra toute au- ler Bulgares ? “
gare, auteur d’un “projet de calendrier uni- tonomie sous la domination phanariote de Parallèlement, un mouvement religieux
versel perpétuel”, nous déclare son hostili- Constantinople jusqu’en 1860. Cependant, contre l’hellénisme se fait jour au sein du
té à la latinisation de la Bulgarie par une figure émerge au XIVe siècle ; Eftimi clergé en vue de sa bulgarisation, prônant
Rome. “La nomination de Photius comme (1325-l404), dernier patriarche bulgare qui le retour à la liturgie slavonne, l’enseigne-
patriarche de Constantinople à la place résista, mais qui dut prendre le chemin de ment de la langue bulgare, et l’indépen-
d’Ignace, destitué, sert de prétexte à ses l’exil en 1393. Durant la période ottoma- dance de l’Eglise bulgare. Ce mouvement
ennemis pour se tourner vers Rome. Rome ne, l’Eglise s’hellénise et abandonne le sla- est représenté par l’évêque Sofroniy de
utilise cette occasion pour exiger que la von. Vratsa (1739-1813), disciple de Païssiy. En
Bulgarie toute entière passe sous sa juri- B - RÉVEIL NATIONAL BULGARE : 1870, est fondé un exarchat bulgare auto-
diction : prétention inacceptable pour À LA CONQUÊTE DE L’INDÉPENDANCE. nome, précédé en 1861par la naissance de
Constantinople. Il s’ensuit une dissension Le sentiment national bulgare se caractéri- l’Eglise uniate. La première imprimerie
entre Rome et Constantinople qui jusqu’à sa dès l’origine par “une double lutte vis-à- bulgare date de 1835, et la première revue
nos jours n’est pas encore totalement écar- vis de l’Empire turc et du haut clergé grec en langue bulgare de 1844.
tée”. qui contrôlait l’Eglise orthodoxe bulgare”. Des patriotes bulgares posèrent à partir de
Les Bulgares ont vécus sous l’emprise de Il s’agissait donc de s’affranchir du joug 1870 le problème de l’indépendance d’un ment l'anthropologue en quête d'altérité. re, les “droits de l’homme” vus depuis les sentent, dans le discours politique, com-
deux royaumes successifs slaves chrétiens, politique des Turcs et de la domination ec- Etat bulgare. Quelques artisans de cette Ce type de démarche conduit par Balkans servent de concept-écran à une me notion allogène, étrangère et idéolo-
voisins et ennemis de Byzance. Le premier clésiastique des Grecs. Le monastère de œuvre émancipatrice méritent d’être men- exemple le sociologue Stjepan MES- “formation discursive” (FOUCAULT) de- gique et réitèrent en outre tous les juge-
royaume bulgare, fondé par Khan ASPA- Rila fut l’un des foyers les plus actifs de la tionnés. Le premier fut Georgi RAKOVSKI TROVIC(2) à dériver d'une critique cultu- puis longtemps synonyme d’ingérence, ments de valeurs “sauvagisants” portés
RUH, date de 681 et s’étendait de la résistance aux Turcs. (1821-1867) qui organisa le premier comi- relle du communisme potentiellement d’hétéronomie, de mise sous tutelle voire sur “l’humanité balkanique” comme
Thrace à la Macédoine (y compris té bulgare de propagande à Bucarest. Il se- riche vers une sorte de phrénologie cultu- d’impérialisme. C'est que de l’Empire ot- “l’autre de l’Europe” ? L'un des corrélatifs
Ochrid). Sa capitale était Pliska et il dura ra suivi par Vassil LEVSKI (1837-1873) qui relle censée déceler de la barbarie chez toman à l’Empire soviétique en passant de cette interprétation réside dans ce que
jusqu’en 1018. Converti au christianisme structura en 1871 le premier mouvement les Serbes et de la démocratie chez les par les jeux d’influence occidentaux, on Mattijs VAN DE PORT qualifie d’”altérité
byzantin en 865, le roi Boris Ier (852-889), révolutionnaire clandestin à Sofia, contre
Croates. Je prends cet exemple à dessein, peut dire que l’histoire des Balkans se obstinée”, telle qu’il a pu la saisir en
très estimé par les Bulgares, se fit baptiser les Ottomans, mais qui sera pendu à Sofia
car la méthode qui consiste à déterminer fonde sur de multiples traumatismes dans Serbie : une façon de définir son humani-
par Byzance et imposa la religion chrétien- par la police turque le 19 février 1873, à
des “types culturels” perdurant dans le la manière de considérer “soi” et té particulière comme irréductible à toute
ne de rite slavo-byzantin à son peuple en l’endroit même où se dresse aujourd’hui le
temps s'accompagne en général de “l’autre” : occupations étrangères, muse- humanité générale, donc incompréhen-
870. Clément d’Ochrid (840-916) et monument élevé à sa mémoire. Il est de-
points de vue moraux, et la notion de lage des identités nationales, impossibili- sible de l’extérieur, notamment pour…
Nahoum, disciples de Cyrille et Méthode, puis considéré comme le premier grand
“droits de l'homme”, parce qu'elle té d’accéder à l’autodétermination. Une l’anthropologue(3). Il faut être critique à
avaient introduit cette religion en Bulgarie. martyr de la cause nationale bulgare. Le
semble redoubler la conception de région qui se considère “trop-pleine l'égard de recours aussi lourds de consé-
A partir de 885, le pays fut désormais de poète Hristo BOTEV (1848-1876), membre
du premier comité révolutionnaire s’oppo-
l'homme mise en œuvre par l'anthropo- d’histoire” et trop-pleine d’altérité, une quences à la notion d'altérité, que ce soit
culture slave. Sa langue liturgique, le sla-
von, était alors considérée comme le vieux sa énergiquement au clergé grec. Il faut logie, constitue souvent le point de réfé- région où la question de l’identité et de du point de vue de l'ethnologue que de
mentionner aussi Ivan VASOV (1850-
rence de l'“observateur”. l’altérité est omniprésente et “moderne”, celui des gens qu'il côtoie. Car l'altérité
bulgare. Dès le départ, la Bulgarie s’orga-
nisa en Eglise nationale et érigea en 924 1921) qui marque la fin de la domination Un détour ethnologique par les Balkans ce qui ne laisse pas de mettre à mal l'ac- sert avant tout de mise en scène du rap-
(jusqu’en 1019) un premier Patriarcat au- ottomane(4) . Le mouvement national bul- met à jour certaines ambiguïtés du ceptation occidentale de cette question port à l'étranger, a fortiori dans des cir-
tonome. Le tsar Siméon (893-927), fils de gare déclencha une révolte en avril 1876 concept de “droits de l’homme”, qui est subsumée dans l’universalisme, un mode constances telles qu'une guerre. Elle n'a
Boris Ier, établit la Grande Bulgarie au Xe avec l’appui de l’armée russe. 200 000 au cœur de questions aussi fondamen- de pensée qui place l’Homme au-dessus selon moi pas d'autres existence que
siècle et est couronné comme basileus. En Russes meurent pour la libération de la tales que “piègeuses”. Il semble indécent des hommes. Bien sûr, on a toujours beau comme objet de discours, et constitue le
926, Siméon prend le titre de tsar et établit Bulgarie du joug ottoman. La répression de le mettre en question, tant il demeure jeu de caractériser sous le signe de la cas échéant une “arme antianthropolo-
sa capitale à Preslav. Mais les Byzantins turque fut d’une grande férocité. Par le au fondement de notre “modernité” phi- bienveillance ce qui serait notre côté de gique” efficace : J’ai pu mesurer moi-mê-
En vertu du traité de Kaïnardji (1774), la l'Europe : parlons plutôt d'une tendance
conquirent de nouveau la Bulgarie sous traité de San Stefano (3 mars 1878)(5) losophique et politique, et universel de me, en mai dernier, l’irréductibilité de
protection des orthodoxes de l’Empire ot-
Basile II en 1019, supprimèrent ainsi le conclu après la libération de la Bulgarie par sa portée ; un impératif catégorique discursive largement répandue (et confi- certains points de vue sur le conflit vu
toman fut accordée à la Russie. A la même
Patriarcat établi à Ochrid, et dominèrent le du joug ottoman, la Russie oeuvre pour la dont toute critique (au sens de “mettre en nant parfois au chauvinisme !), non pas depuis les Balkans, à quel point il est aisé
époque, le mouvement national bulgare
pays jusqu’en 1186. Ce fut une lutte sans appuyé par la Russie voit le jour. Une litté- création, sous son hégémonie, d’une crise”) s’apparente à une transgression. d'une réalité concrète ou même d'une de se laisser duper par les fictions de
pitié entre deux Etats de même obédience rature se développe à partir du XVIIIe Grande Bulgarie du Danube à la mer Egée, En même temps, il participe concrète- conviction évidente. Néanmoins, en l'identité et de l'altérité, réitérant toutes
chrétienne en rivalité permanente. La siècle, et les prémisses d’un nationalisme englobant Ochrid et allant jusqu’aux ment de ce que RIESMAN nomme le règle générale, l'ethnicité, la nation, la les catégories de jugement dualistes qui
Bulgarie reprochait à Byzance de vouloir culturel bulgare apparaissent lentement portes de Salonique. La Bulgarie est alors “cosmopolitisme provincial” de l’Occi- religion, la langue, le territoire, tous ces fonctionnent si bien dans des situations
l’assimiler dans le creuset grec. Basile II provenant principalement des monastères. l’enjeu d’antagonismes majeurs entre les dent, soit la promulgation par un modèle critères de la vision de “soi” par rapport “agonistiques”. En Grèce, par exemple,
(958-1025), dit le Bulgarochtone (tueur de En 1762, le moine Païssiy, du couvent de grandes puissances. Mais en raison des ri- culturel particulier de valeurs absolues aux “autres” sont dans les Balkans en im- où les réactions anti-occidentales étaient
Bulgares), en lutte contre le roi bulgare Khilendar (1722-1773) au Mont Athos, ré- valités austro-russes, les grandes puis- censées s’imposer à l’humanité. En cela, brication beaucoup plus étroite et consti- parmi les plus virulentes, lors d’une dis-
Samuel, creva les yeux de quelques 15 veille la conscience nationale au travers sances européennes révisent ce traité et lui il se trouve régulièrement associé à toute tuent autant de facteurs de différencia- cussion avec un journaliste au discours
000 soldats bulgares, et les renvoya dans de l’exaltation de l’Histoire slavo-bulgare substituent la même année le traité de une myriade de tendances représenta- tions réels qui rendent d'autant plus abs- bien rôdé : ”Vous voyez les résultats des
leur pays, guidés par des borgnes. (1762), cette période correspondant au dé- Berlin (13 juillet 1878) qui ampute le pays tives de l’institution occidentale du mon- traite la vision d'une humanité unitaire bombardements ?”, “Vous pensez que les
Le second Empire bulgare (1187-1393) but de la Renaissance bulgare. Il célèbre le et le morcelle en trois parties : une princi- de, du triomphe annoncé de l’économie appelée à transcender les “humanités Américains veulent du bien à l’Europe ?”,
s’organise autour de la ville de Ternovo passé glorieux de son peuple et stigmatise pauté de Bulgarie sous suzeraineté ottoma- de marché aux vertus de la démocratie particulières”. “Pourquoi agissez-vous seulement main-
(Veliko-Ternovo) qui en fut la capitale. En ses compatriotes jusque là honteux de par- ne, la province autonome de Roumélie en passant par la transmission massive de Qu'est-ce qui a pu permettre une inter- tenant ?”, “Pourquoi ne faites-vous rien
1235, on rétablit derechef le patriarcat au- ler leur langue maternelle. Il dénonce à la orientale (autour de Plovdiv), et la standards culturels. Enfin, en tant que jus- prétation des “droits de l’homme” com- en Turquie ?”... Transparaissait la flexibili-
tocéphale à Ternovo (1235-1393) sous le fois la domination grecque dans l’Eglise, et Macédoine maintenue sous domination tification morale d’une opération militai- me ingérence, outre le fait qu'ils se pré- té du point d’observation : un même fait,

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LA BULGARIE,
RÉFLEXIONS D’ANTHROPOLOGIE
HISTORIQUE ET POLITIQUE
J o s e p h Y A C O U B
Professeur de sciences politiques à l’Université catholique de Lyon, Institut des Droits de l’Homme(1)

INTRODUCTION : prit de résistance du peuple bulgare contre Serdica) est une des plus anciennes villes
UNE DÉMOCRATIE LIBÉRALE l’oppression byzantine, la domination po- d’Europe. L’origine des Bulgares a toujours
AU GOÛT NATIONALISTE. litique turque, et l’hégémonie religieuse interrogé les historiens. Ils sont considérés
des regards différents ; plus encore, ce nement insupportable que les exactions traites, mais selon une logique d’identifi- grecque et son réveil national. comme touraniens et asiatiques par leurs
En parcourant la Bulgarie en juillet dernier,
sont les tenants et aboustissants moraux serbes se trouvent presque justifiées, du cation privilégiant la proximité culturelle, Que s’est-il donc passé ? Il est certain origines (des nomades d’origine turque),
parmi les questions que nous nous som-
ou humains qui basculaient : la purifica- moins ramenées à un échange de mau- historique ou politique. Tout comme l’in- qu’on ne peut comprendre les réalités et venant des plateaux du Turkestan et de la
mes posées, quelques unes revenaient sans
tion ethnique ne pesait pas le même vais procédés avec la population albanai- tervention de l’OTAN est interprétée les problèmes de la Bulgarie d’aujourd’hui Volga. Ces protobulgares n’auraient d’au-
cesse : quel regard la Bulgarie jette-t-elle
poids que les risques de déstabilisation se du Kosovo. L’humanisme, “l’universa- comme la démonstration de force de sans interroger son histoire ancienne, mo- tre parenté avec les Slaves que la langue et
sur son passé et comment gère-t-elle son
de toute une région ; on en venait à lui lisme” version occidentale, ma version derne et contemporaine. la religion. Le terme bulgare paraît pour la
“l’humanité occidentale” au nom des patrimoine et sa mémoire ? Quel est l’im-
accorder plus d’importance en tant qu’ef- des droits de l'Homme s'arrêtaient à cette pact de cette perception historique sur sa A - LA BULGARIE ET SON PASSÉ : première fois dans l’histoire en 354 et si-
“droits de l’homme”, chacun se sert de
fet, qu'en tant qu’horreur ; enfin selon table. Serait-ce là cette “altérité obsti- politique aujourd’hui et ses conséquences DES UNIVERS CULTURELS gnifierait “nés d’un mélange de races”.
ces derniers pour la défense de son “hu-
cette logique discursive, elle n'était mê- née” ? Mais si elle existe, n'est-ce pas en sur l’avenir ? Sous le rapport identité-altéri- ANTAGONISTES. Aujourd’hui les Bulgares semblent être
manité particulière”, serbe, balkanique ballottés par rapport à la gestion de leur
me pas tant le fait des serbes que le résul- regard de l'“identité obstinée” dont font ou autre… Jusqu’à l’inversion totale de té, quelle est sa politique de voisinage La politique et le nationalisme sont les
tat des “frappes”. Le tout aboutissant à preuve, aux yeux de mon ami, les “occi- avec la République de Macédoine, la deux moteurs de l’histoire de la Bulgarie, passé avec Byzance et surtout avec l’islam.
l’”ordre” occidental des droits de l’hom- En ce qui concerne Byzance -et malgré la
une nouvelle désignation des responsabi- dentaux”, dans l'imposition de leur “mo- me tel que présenté lors de la guerre et Grèce et la Serbie ? où le national, le religieux et le civil s’en-
lités qui nous implique directement cul- dèle de civilisation”. La Bulgarie célèbre en novembre de cette tremêlent étroitement. L’historien bulgare, religion orthodoxe commune- l’histoire re-
comme sa justification : un peuple flète une constante rivalité d’hégémonie
turellement : moi Français, suis aussi L'universalisme, lorsqu'il conduit par ab- faible, les Kosovars albanais, soumis à la année le Xe anniversaire de la fin du régi- Ilia TODEV, considère l’Eglise et l’Etat
me communiste (novembre 1989) qui s’est comme les deux piliers de la cohésion de depuis le IX e siècle. La Bulgarie a subi
comptable de ces actes de guerre , ne solutisme à qualifier ce qui y déroge sous barbarie d’un peuple fort, les Serbes, et
opérée -fait unique- sans effusion de sang. la nation bulgare(2). Ce pays fut de tout l’entière domination de Byzance de 1025
suis-pas coupable, en fin de compte, de le signe d'une altérité radicale, aboutit à secouru par une force internationale exté- Le pays éprouve à la faveur de la démo- temps au carrefour de plusieurs civilisa- à l185 et a été occupée pendant cinq
la situation des Kosovars ? l'inverse de ce qu'il prétend défendre. rieure, l’OTAN… cratisation une fierté nationale recouvrée. siècles par les Turc musulmans (1396-
Autre exemple, en Bulgarie, où ma pre- Car chacun y va dès lors de son utilisa- 1878). Durant l’occupation ottomane, le
tion particulariste des “droits de l'hom- Le recours à un différentialisme (non rela- Slave par sa culture et orthodoxe par sa re-
mière réaction à chaud concernait la li- pays perdit jusqu’à son nom et fut incorpo-
mite de ma conception des droits de me”, ce qui en annule du coup la valeur tiviste) capable de déconstruire les sché- ligion depuis le IXe siècle, traditionnelle-
mas de pensée simplifiés de l'universalis- ment orienté vers la Russie, le regard de la ré à la province de Roumélie. Pendant ce
l'homme et de la “compréhensibilité” du intrinsèque : d'où le brouillage perma- temps, des Bulgares seront convertis à l’is-
nent, dans le cas concret du Kosovo, des me tout en ne permettant pas une sorte Bulgarie est maintenant tourné vers
point de vue de l'autre. J’ai véritablement lam sous le nom de Pomak (pluriel
positions respectives de chacun dans les d'“exception culturelle” concernant le l’Ouest. Mais nous avons remarqué que
senti la limite de ma conception des Pomaci). Les diocèses bulgares relèveront
ordres victime/coupable ou faible/fort im- respect des droits humains semble indis- les Bulgares regardent leur avenir non sans
droits de l’homme et de la “compréhensi- scepticisme et sont choqués devant l’igno- de la juridiction des Phanariotes grecs qui
bilité” du point de vue de l’autre. A table posés à la pensée et à la sensibilité par la pensable. Car sans pensée critique et supprimeront le slavon et essaieront de les
“ethnologique” sur les droits de l'hom- rance par l’Occident de leurs traditions
chez un ami, : “Oui, MILOSEVIC est un logique de guerre. dénationaliser. Sous le joug ottoman, des
me(4), on court tout simplement le risque historiques, leur héritage culturel, et leurs
dictateur, mais est-ce que tu sais que En sont l'illustration : le ralliement massif réalités. églises furent transformées en mosquées.
l’UCK est financée par le trafic d’héroïne des Serbes derrière MILOSEVIC (d'ordi- d'en faire un “prêt à penser” manipulable Partant, leur mémoire collective est trou-
La Bulgarie voit enfin une lueur et exhale
et que RUGOVA habite un véritable pa- naire peu populaire) lors des bombarde- au gré d'intérêts ponctuels et particuliers, blée, et les Bulgares éprouvent du mal à
un air de liberté accompagné d’un désir
lace à Pristina [sic !] ?”, “Oui, l’exil des ments, les manifestations pro-serbes qui de les voir réfutés dans leur présentation retrouver leur identité nationale et religieu-
ardent d’indépendance nationale dont les
Kosovars est tragique, mais est-ce que tu ont émaillé le conflit, dans les Balkans et à l'universalité. Bref, Néantisés. symboles éclatent partout aux yeux de se.
sais que le Kosovo est la terre d’origine ailleurs, ou au contraire des expressions ————— l’observateur avisé. Cyrille et Méthode, La Bulgarie a joué un rôle éminent au
des Serbes et que les Albanais l’ont litté- d'antiserbisme basées non pas sur la dé- 1) Robert REDEKER, “L'humanitaire et la guerre à la saint Clément d’Ochrid, saint Jean de Rila, Moyen Age : les Bulgares se considèrent,
ralement envahie depuis le début du fense des Kosovars albanais mais sur des place de la politique”, in les Temps Modernes, N° le patriarche Eftimi de Ternovo, le moine selon l’historien Bojidar DIMITROV (3),
siècle ?”, “Oui, il faut un règlement de litiges ”particuliers” (par exemple ce tract 604, Gallimard, Paris, mai-juin-juillet 1999, pp. 13-
Païssiy, le héros national Vassil LEVSKI, comme “les civilisateurs du monde slave”,
17.
cette question, mais est ce que tu sais bulgare anticommuniste critiquant les po- l’écrivain Ivan VASOV, le révolutionnaire “les gardiens de l’Europe pendant le Haut
2) Stjepan G. MESTROVIC, Habits of the Blakan Heart,
que le Kosovo est un problème de poli- sitions proserbes en montrant l'oppres- Zacharie STOIANOV, le peintre d’icônes Moyen Age”. En 681, disent les Bulgares,
Texas A&M university press, USA, 1993
tique intérieure yougoslave, et que l’on sion historique des Serbes à l'encontre Zacharius ZOGRAF, le poète Hristo BO- tions (thrace, hellénistique, romaine, by- il y avait l’Empire romain d’Occident,
3) Mattijs VAN DE PORT, It takes a Serb. Uncovering
agresse en ce moment une nation des Bulgares). Ce “brouillage” provient the roots of obstinate otherness in Serbia in Critique of TEV, l’homme politique Stefan STAMBO- zantine, slave, protobulgare, ottomane, eu- l’Empire romain d’Orient (Byzance), et la
d’Europe ?”… Je dois bien avouer mon de la conjonction entre guerre et humani- Anthropology, vol. 19, n° 1 Sage publications, LOV : autant de noms présents partout ropéenne, communiste et occidentale) qui Bulgarie, premier Etat slave dans les
effarement d'alors, non pas du fait des ar- taire : dans la mesure où, sous couvert de London, march 1999, pp. 7-30. pour symboliser l’histoire nationale et reli- l’ont modelé, et le peuple bulgare est de Balkans. Même lorsqu’éclata le “Schisme
guments en eux-mêmes, mais de la sou- moralité, on réplique à un comportement 4) Voir à ce sujet Jennifer SCHIRMER, The dilemma of gieuse du peuple bulgare au travers de longue date un peuple conquérant et re- de Photius”, en 863 entre Rome et
daine relativité, de la réversibilité de ce criminel par un autre comportement jugé cultural diversity and equivalency in universal human monuments, de noms de rues, ou sur les belle. Il a eu une histoire agitée marquée Byzance, la Bulgarie fut un enjeu principal
rights standards, in Human Rights and Anthropology,
qui me semblait, bon gré mal gré, tout aussi criminel, reste à choisir son Theodore E. Downing & Gilbert Kushner Editors, billets de banque. Dans ce cadre, le passé par des convulsions, et fut pillé et dévasté de cette division. En effet, une des raisons
l'“ordre des choses”. Il m'était tout bon- camp non pas selon des valeurs abs- Cultural survival, USA, 1988, pp. 91-106. revient en force comme pour rappeler l’es- au cours de multiples guerres. Sofia (ex- de ce litige religieux était que Byzance

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l'enjeu est l'appropriation -symbolique, voire physique- d'un


territoire, sert de prétexte pour légitimer des revendications
politiques de type nationaliste(14). Etant donné l'imbrication de
cratique" n’est pas toujours universel - ses limites et celles des
intérêts nationaux coïncident"(16).
La prudence est donc de rigueur face à de tels arguments, qui
DE L’UTILISATION IDÉOLOGIQUE
populations qui caractérise les Balkans, il apparaît clairement
qu'un tel mécanisme de repli sur soi, qui relève d'une concep-
ne sont cependant pas "typiquement balkaniques" : on citera
le cas de Bruxelles pour illustrer des mécanismes similaires de DE LA NOTION DE CULTURE EN GÉNÉRAL,
ET DANS LES GUERRES EN EX-YOUGOSLAVIES
tion de la différence envisagée en termes absolus, irréconci- lecture "biaisée" de l'histoire, liés à des revendications territo-
liables, ne peut mener qu'à l'exclusion, sous toutes ses formes, riales antagonistes : "A qui appartient la région bruxelloise ? A
y compris les plus extrêmes. Il est donc vain de chercher dans sa population, francophone à 85 %, ou bien à la Région fla-
l'histoire matière à légitima-
tion des politiques actuelles.
Il convient cependant de ne
mande qui, suite à un coup
de force institutionnel, en a
fait sa capitale de facto ?
EN PARTICULIER
pas remplacer trop schémati- Pour les élites flamandes,
D eja n D I M I TRI JEV I C
quement le principe d'"(il- cette question ne souffre au-
)légitimité historique" par ce- cune ambiguïté, compte tenu Maître de conférence à l’Université de Nice-Sophia Antipolis, SOLIIS-URMIS
lui de "légitimité démogra- du passé flamand de Bru-
phique", qui peut lui aussi
mener à des revendications
qui ne laissent pas de place à
xelles. L'exemple bruxellois
permet d'introduire une
autre notion qui nous semble
N ous tenterons ici de mettre en lumière l’utilisation idéolo-
gique de la notion de culture comme grille de lecture et
comme moyen d’ordonner l’espace social, à l’échelle na-
Verena STOLCKE et Wolfgang KASCHUBA(2). Sans être nou-
veau, ce phénomène n’en était pas moins resté marginal jus-
qu’alors(3).
l'"autre". Même si Ismaïl KA- intéressante : celle de double tionale et internationale. La réflexion porte sur la constitution G. ALTHABE(4) analyse la production de l’étranger intérieur en
DARÈ déclare : "J’insiste sur minorité/majorité (...) L'eth- des frontières symboliques qui permettent de penser les diffé- France, comme un cadre symbolique de substitution dans le-
le fait que se réclamer du nie majoritaire à l'échelle de rences et qui, par cela même, contribuent à les établir. Utilisés quel l’ethnique est pensé en lieu et place du social. Au cours
"premier arrivant" n’est pas la zone mixte peut s'avérer par les administrations publiques nationales et internationales, des années 1980, la société française se réorganise autour de
un argument ; c’est tout-à- minoritaire à l'échelle natio- par les médias et adoptés par le langage commun, les discours la fracture sociale, qui constitue désormais la frontière entre
fait l’inverse... Et en toute nale et/ou régionale. (...) Il culturalistes marquent les frontières entre “nous” et les “nous” et “eux”. Les autochtones fixent les allogènes dans leur
sincérité, j’avoue que si les Serbes prédominaient au Kosovo ne s'agit pas, à travers cette idée de double minorité, de nier “autres”. différence ethno-culturelle et les produisent en “acteurs sym-
en dépit de l’antériorité des Albanais, eh bien ! le Kosovo re - l'existence d'une majorité, mais de souligner en quoi ce La démarcation entre “nous” et les “autres” “se heurte toujours boliques” du négatif social (pauvreté, chômage, dépendance
viendrait aux Serbes."(15) : force est de constater que la situa- double rapport ajoute, d'une part, à la complexité et appelle, au “binarisme” qui hante toutes les visions du monde : il y vis-à-vis des travailleurs sociaux, etc.). Cependant, les “étran-
tion est bien plus complexe, et qu'aucun argument n'est en soi d'autre part, nécessairement des solutions de compromis. Au toujours deux types gers intérieurs” ne
démocratique. En effet, comme l’indique O. MILOSAVLJEVIC, risque du pire, comme à Sarajevo ou à Mostar(17). A la lumière de sociétés, moderne sont pas seulement
à propos de la vision serbe du principe de "légitimité démo- de ces quelques exemples, il apparaît que la violence n’est et traditionnelle, les allogènes, mais
cratique" : "Pour le Kosovo seul est démocratique le principe pas plus inéluctable au Kosovo qu’au Pays Basque, en Corse avancée et archaï- tous ceux qui se
historique, pour les Serbes de Croatie le principe ethnique, ou en Irlande du Nord. Un Serbe, un Croate ou un Kosovar que, chaude et froi- trouvent du mauvais
pour les Serbes de Bosnie-Herzégovine seul est valable le ca - n’est ni plus ni moins "civilisé" qu’un Wallon ou un Flamand. de, capitaliste indus- côté de la fracture.
dastre, pour Dubrovnik le fait que la ville a appartenu fort peu Admettre la modernité des enjeux qui ont été présentés, c’est trialisée et capitaliste Ainsi, en Allemagne,
de temps à la Croatie, pour la Voïvodine de nouveau le princi - refuser de renvoyer les sociétés balkaniques dans la sphère de préindustrielle ; en- la culture est présen-
pe ethnique, pour Zadar, Karlovac, Vukovar..., on ne cherche l'altérité, et donc leur reconnaître le statut de sociétés euro- core deux mondes, tée comme une fron-
aucun argument... Dans ce méli-mélo de principes, le "démo - péennes. l’Ancien et le Nou- tière qui sépare non
veau, ou encore seulement les au-
——— d’une part l’Ancien tochtones des allo-
1) Cité par Drinka GOJKOVIC, "Un traumatisme sans catharsis" in POPOV, Nebojsa, Radiographie d’un nationalisme. Les racines serbes du conflit yougoslave, Paris, Editions
de l’Atelier, p. 252.
et le Nouveau, d’au- gènes, mais aussi les
2) Par exemple : "Dans la mesure où les sociétés balkaniques sont moins avancées sur la voie de la modernité, il serait donc logique que l’usage de la violence y soit plus fré- tre part le “tiers-mon- Allemands de l’Est
quent et socialement légitimé qu’en Europe occidentale". Cette phrase est extraite d'un courrier des lecteurs envoyé à la suite de la parution de mon article "La question du de”. A ces exemples des Allemands de
Kosovo ou l'histoire manipulée", in La Revue Nouvelle, Bruxelles, n° 5-6, mai-juin 1999, pp. 18-27 (courrier de M. DE BACKER). de “binarismes” que l’Ouest. Dans un
3) RUPNIK, Jacques, in Le Nouvel Observateur, 15-21 avril 1999, p. 82.
4) Ecrivain et homme politique serbe très controversé, figure emblématique de l’opposition à Slobodan MILOSEVIC, ce qui ne l’a pas empêché de faire partie du gouverne- donne Jack GOO- même mouvement,
ment serbe, avant de démissionner en avril 1999. DY(1), nous en ajou- les responsables po-
5) DRASKOVIC, Vuk, "Confrontation avec la vérité", in Le Monde Diplomatique, Manière de voir 17, "Nationalismes : la tragédie yougoslave", février 1993. tons un autre que litiques politisent la
6) KADARÈ, Ismaïl, et FERNANDEZ-RECATALA, Denis, 1999, Temps Barbares. De l'Albanie au Kosovo, Paris, L'Archipel, p. 188.
7) A ce sujet, voir CHAMPSEIX, Elisabeth et Jean-Paul, 1992, L’Albanie ou la logique du désespoir, Paris, La Découverte. nous développerons, culture et “apoliti-
8) GARDE, Paul, 1992, Vie et Mort de la Yougoslavie, Paris, Fayard. l’Europe et l’Autre Europe qui, comme nous le verrons, se sub- sent” les conflits sociaux. La discrimination et l’exclusion se-
9) Il conviendrait bien évidemment de s’attarder sur l’épisode de la bataille du Kosovo, en 1389, où s'affrontèrent les armées des princes balkaniques alliés (Serbes en particu- divise notamment en deux parties, l’Europe centrale et les raient des “conséquences normales des différences cultu-
lier, mais également Albanais, Hongrois, Bosniaques, Roumains) et les Ottomans. Ces derniers remportèrent la bataille, souvenir obsédant pour la Serbie qui y perdit son indé-
pendance pour les 500 ans qui allaient suivre. Balkans. relles” et de l’inadaptation culturelle(5).
10) A propos des liens entre le régime de MILOSEVIC et l’Académie serbe des Arts et des Sciences, auteur, en 1986, du fameux Mémorandum, voir MILOSAVLJEVIC, Oliveira, Les frontières culturelles sont constitutives des identités et, à Les discours politiques “culturalistes” ont une grande capacité
1998, "Du mauvais usage de l’autorité scientifique", in POPOV, Nebojsa, op.cit., pp. 205-238. l’échelle internationale, renforcent les frontières territoriales. Il de mobilisation identitaire ; la culture et l’identité jouent alors
11) A propos du conflit qui opposa la Grèce et la FYROM, voir notamment CONTOGEORGIS, Georges, 1992, Histoire de la Grèce, Paris, Hatier, PRÉVÉLAKIS, Georges,
1997, Géopolitique de la Grèce, Bruxelles, Complexe, et THUAL, François, 1998, Le douaire de Byzance, Paris, Ellipses.
s’agit ici de mettre en lumière les interprétations culturalistes le rôle que Karl MANNHEIM attribuait à l’idéologie : empê-
12) On consultera à ce sujet BRATIANU, Gheorghe, 1937, Une énigme et un miracle historique : le peuple roumain, Bucarest, Editura stiintifica si enciclopedica, ainsi que appliquées aux crises socio-économiques occidentales et aux cher les gens de voir ce qui se passe vraiment(6). V. STOLC-
GIURESCU, Constantin, 1968, La Transylvanie dans l’Histoire du peuple roumain, Bucarest, Editions Meridiane, IORGA, Nicolae, 1922-1936, In lupta cu absurdul revizio - guerres Yougoslaves et, en retour, d’évaluer les implications de KE(7) parle de “fondamentalisme culturel”, qu’elle définit com-
nism maghiar, Bucarest, Globus, réédition 1991, KÖPECZI, Béla, 1992, Histoire de la Transylvanie, Budapest, Akadémiai Kiadó, et LAZAR, István, 1993, Petite histoire de la
Hongrie, Budapest, Corvina (première édition en Hongrois, Kis magyar történelem, 1989, Gondolat Kiadó).
la recherche anthropologique. me “une idéologie d’exclusion collective, appuyée sur l’idée
13) MISKOLCZY, Ambrus, "Brasov, Brassó, Kronstadt, ville-frontière d'une région-frontière de la monarchie des HABSBOURG", in KOTEK, Joël, 1996, L'Europe et ses villes- de l’autre comme étranger au corps politique”, à distinguer
frontières, Bruxelles, Editions Complexe, p. 64. CULTURES ET CRISES SOCIO-ÉCONOMIQUES des doctrines racistes : “Au lieu d’ordonner hiérarchiquement
14) Voir à ce sujet le récent ouvrage d'Anne-Marie THIESSE : THIESSE, Anne-Marie, 1999, La création des identités nationales : XVIIIe-XXe siècles, Paris, Seuil. Le processus de la “culturalisation” des crises socio-écono- des cultures différentes, le fondamentalisme culturel opère
15) KADARÈ, Ismaïl, et FERNANDEZ-RECATALA, Denis, 1999, op.cit., p. 189.
16) MILOSAVLJEVIC, Oliveira, op. cit., p. 232.
miques dans les discours politiques, à partir des années 1980, une ségrégation spatiale. Chaque culture à sa place (p. 240).
17) in KOTEK, Joël, op. cit., p. 15. a été clairement mis en évidence par Gérard ALTHABE, [...] Les doctrines racistes(8) ayant été finalement politiquement

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■ R EGARDS SUR LES EUROPE : UN E ANT HRO POLOG IE IMPL IQUÉE D AN S LE S BALK ANS ■ ■ RE GA RDS SUR LE S EUROPE : UNE ANTHRO POLOGIE IMPL IQUÉE D AN S LES BAL KANS ■

discréditées dans l’après-guerre, le fondamentalisme culturel l’ex-Yougoslavie. Dès le début de la guerre en Croatie, l’ojectif sud de la région (qui correspond à l’actuelle Albanie), où au- se sérieuse éclata entre la Grèce et l’ancienne république you-
comme rhétorique contemporaine de l’exclusion théorise, à des responsables politiques croates était de faire accepter cun document historique ne fait référence à la présence des goslave de Macédoine (FYROM), proclamée indépendante en
leur place, les relations entre les cultures en réifiant les fron - l’idée d’une incompatibilité civilisationnelle entre la Croatie et Slaves. Ensuite, le nom “Albanais” évoque celui d’une des tri- 1991 : du côté grec, on déniait à la jeune république le droit
tières culturelles et la différence” (p. 250). la Serbie. Au début des années 1980, un groupe d’intellectuels bus illyriennes, les Albanois, évoqués par Ptolémée au deuxiè- de porter le nom de Macédoine, nom d’une province grecque,
Derrière ces deux options théoriques, se trouve la même ma- d’Europe de l’Est (dont Milan KUNDERA) s’est lancé, dans me siècle de notre ère. Enfin, aucun document n’évoque la et d’arborer sur le drapeau macédonien le “soleil de Vergina”,
nipulation idéologique qui fait porter aux exclus la responsa- l’entreprise de redonner vie à la vieille notion d’Europe venue des Albanais de Thrace où d’Azerbaïdjan, en même emblème de la dynastie macédonienne (dont Philippe de
bilité de leur situation. Avec comme différence que les fron- Centrale en sélectionnant minutieusement certains traits cultu- temps ou après celle des Slaves. Il paraît donc prudent d’avan- Macédoine et son fils Alexandre le Grand furent les plus
tières culturelles laissent la porte ouverte à l’assimilation, rels et filiations historiques. Cette idée d’un clivage culturel in- cer que, premièrement, les Illyriens du Nord ont été assimilés illustres représentants). Du côté macédonien, les historiens af-
condition d’intégration de l’”autre” au corps politique natio- franchissable opposant l’Europe centrale et l’Europe balka- (et/ou repoussés vers le Sud-Est) firmaient la filiation des habitants
nal. nique fut dès lors défendue par une majorité de responsables par les Slaves dans les régions cor- actuels avec les Slaves, mais éga-
CULTURES ET POLITIQUE INTERNATIONALE politiques et d’intellectuels occidentaux. Dans cette représen- respondant à l’ex-Yougoslavie. lement avec les Thraces, peuple
tation, qui découpe aussi bien le temps que l’espace, l’Europe Deuxièmement, les Illyriens du indo-européen apparu dans la ré-
La culture est également utilisée comme schème interprétatif centrale fait partie intégrante de l’Europe occidentale, car elles Sud semblent s’être maintenus en gion avant les Grecs. Au plus fort
des relations internationales. Samuel HUNTINGTON(9), le cé- partagent les mêmes valeurs et les mêmes caractéristiques(12), tant que peuple et peuvent donc de la crise, le gouvernement grec
lèbre politologue américain, théoricien des dichotomies mon- alors que les Balkans, déterminés par l’Orthodoxie et l’Islam, être considérés comme les “an- prit la décision de barrer l’accès
diales actuelles, présente le monde comme séparé en sept “ci- en constituent l’altérité négative(13). cêtres” des Albanais. Mais la ques- du port de Thessalonique à tout le
vilisations” antagonistes : occidentale, asiatique, islamique, Carl BILDT, le Haut Représentant de l’Union Européenne pour tion fondamentale qui se pose est commerce de la jeune république.
hindouiste, orthodoxe, latino-américaine et africaine. La me- la Bosnie-Herzégovine, témoigne d’une rencontre entre le la suivante : sont-ils restés au De gigantesques manifestations fu-
nace que chaque “civilisation” représente pour l’Occident est Président des Etats-Unis et celui de la Croatie : “I remember Kosovo ? rent organisées dans cette même
évaluée en fonction de son degré d’acceptation ou de refus du when President TUDJMAN, who does not really like to be Les Illyro-albanais sont-ils restés ville : en février 1994, plus d’un
modèle culturel occidental. Là aussi le passage d’une lecture considered part of the Balkans, went to Washington in au Kosovo lors de l’arrivée des million de personnes défilèrent en
“naturaliste” à une lecture culturaliste des différences est ex- conjunction with the eternal Mostar crisis. We all awaited the Slaves, ou bien l’ont-il quitté pour scandant les slogans “le nom de
plicite : HUNTINGTON prend soin d’affirmer qu’il ne s’agit outcome of the CLINTON-TUDJMAN meeting with apprehen - y revenir quelques siècles plus Macédoine n’est pas négociable
pas de présupposer “une supériorité intrinsèque de “nous” sur sion. What came out was a White House communique saying tard ? On perçoit bien l’enjeu sou- par l’Histoire”, ou encore “Europe,
“eux”.” Il ne s’agit donc pas d’une différence de nature, com- that TUDJMAN and CLINTON had agreed that Croatia is part levé par une telle question. Il n’oublie pas ce que tu nous dois”.
me HEGEL et HERDER en établissaient entre l’Europe et la of Central Europe ! Such a statement has fairly important re - semble que les Slaves aient rem- La “crise macédonienne” a cepen-
Chine(10), mais d’une différence de culture. Cette notion poli- percussions : it seems to echo the central TUDJMAN thesis placé les Illyriens dans cette ré- dant pris fin, les deux parties étant
tique de culture est définie comme une structure profonde et that there is a firewall between his part of Europe or “this” part gion dès le XIe siècle, comme le arrivées à un accord.
quasi-permanente héritée de la longue histoire. Elle permet à of Europe and the “other” part of Europe and he can explain at suggère Paul GARDE(8). La preuve La Transylvanie(12) fait l’objet d’un
HUNTINGTON d’expliquer pourquoi, malgré les possibilités lenght - in terms that make HUNTINGTON look like an ama - la plus convaincante est fournie débat similaire. Alors que les
de changement qualitatif qu’offre le monde actuel (libéralisme teur - what the clash of civilisations really means.”(14) par la toponymie : les noms de Roumains revendiquent une filia-
économique et démocratie politique), les civilisations non oc- La théorie culturelle du choc des civilisations domine la pen- lieu sont d’origine slave. De plus, tion avec les Daces et les colons
cidentales restent figées sur leur passé(11). Ce qui ne laisse au- sée intellectuelle et politique occidentale et, par glissement, on ne sait rien de précis sur la pré- romains, et soutiennent la conti-
cune place pour une interprétation conjoncturelle de l’état des les autres sont parfois rejetés en dehors de la civilisation. sence possible d’une population nuité du peuplement roumain
sociétés qui composent ces “civilisations”. Ainsi le risque Ainsi, Paul J. MAGNARELLA, de l’Université de Floride, qui a albanaise au Kosovo au temps des royaumes serbes (1180 à dans la région, les Hongrois affirment que quand les tribus
d’une guerre des “civilisations” est annoncée. La religion est été consultant au Tribunal Criminel pour l’ancienne Yougo- 1371). A partir de cette époque, la présence serbe dans la ré- magyares y sont arrivées au IXe siècle, la zone était vide. Le
ici le principal trait retenu pour définir une civilisation, puis slavie à La Haie en 1995, commence un article par cette phra- gion est indiscutable : de nombreux monastères orthodoxes problème est rendu plus complexe par l'absence de traces
viennent ensuite le sang, la langue, et la manière de vivre. se : “The brutality of the conflicts in the States of the former serbes sont construits, et la capitale serbe est fixée à Prizren de écrites concernant une éventuelle présence roumaine en
CULTURES, GUERRES EN EX-YOUGOSLAVIE, EUROPE Yugoslavia, especially Bosnia Herzégovina (B H), has aroused 1282 à 1371. Cependant, du côté albanais, Ismaïl KADARÈ Transylvanie entre les IVe et XIVe siècles. Les recherches ac-
Cette théorie grossièrement “culturaliste” a été appliquée pour the indignation of the civilized world.”(15) La même idée est écrit que le Kosovo ne peut être resté vacant avant l’arrivée tuelles vont cependant dans le sens de la continuité du peu-
interpréter les guerres qui se sont déroulées sur le territoire de présente dans un document produit par le Center for European des Serbes. C’est une des terres les plus fertiles de la péninsule plement roumain, même si celui-ci a été sporadique à cer-
Policy Studies pendant la guerre dans balkanique, il est donc exclu qu’elle soit restée inoccupée. taines périodes. Ambrus MISKOLCZY résume ainsi la "ques-
l’actuelle Yougoslavie de mars-juin 1999 Même si cet argument est recevable, cela n’exclut pas que, tion transylvaine" : "Qu'est-ce que la Transylvanie ? La réponse
et intitulé “A système for Post-War sous la poussée des Slaves, les Illyro-albanais se soient tempo- de Marko BÉLA, écrivain et homme politique hongrois de
South-East Europe (Plan for reconstruc - rairement repliés dans la zone de l’actuelle Albanie. L’hypo- Roumanie, semble la plus pertinente et la plus sincère. La
tion, Openness, Developpement and thèse la plus raisonnable est donc celle d’un retrait des Illyro- Transylvanie, dit Marko BÉLA, est un mythe qui évoque l'idée
Integration)”, où les Balkans sont claire- albanais du Kosovo à l’arrivée des Slaves, puis de leur lente non pas tant de coexistence ou de paradis perdu que de para-
ment désignés comme une région non remontée autour des XIIe et XIVe siècles, qui va s’accélérer dis volé. Cette définition de Marko BÉLA entraîne immédiate-
civilisée de l’Europe(16). Dans le chapitre avec l’occupation ottomane(9). ment la question suivante : "Mais qui est le voleur ? ". La ré-
3.3, consacré à l’Albanie, il est dit : “All Il paraît donc certain que les Serbes ont été majoritaires autre- ponse est simple : c'est l'autre. Et celui qui répond ainsi se ba-
the State institutions are chronically fois dans la région, et tout aussi certain que la culture serbe y se sur des arguments historiques. Selon cette argumentation
weak, and in 1997 came to a state of vir - a ses racines, avec de nombreux sanctuaires orthodoxes, et martyrologique, le voleur a volé le produit du travail des pre-
tual anarchy. Its leaders and elite express surtout le champ de bataille de la plaine du Kosovo. Mais ce miers habitants de ce coin de terre."(13) Toutefois, bien que les
the desire to join civilized Europe”. n’est pas là un argument suffisant pour justifier la politique rapports roumano-hongrois aient connu des moments de cris-
Cependant, ces exemples constituent menée par Belgrade à partir de 1987, ni le rôle qu’une partie pation après 1989, à propos notamment du sort de la minorité
plutôt l’exception que la règle car, com- de l’intelligentsia serbe a joué dans la manipulation de la hongroise de Transylvanie, l'heure est plutôt au dialogue entre
me nous l’avons vu plus haut, l’”idéolo- question du Kosovo(10). ces deux pays.
gie culturaliste” se distingue du racisme Une telle problématique ne concerne cependant pas unique- Dans les trois cas qui ont été évoqués, et l’on pourrait en citer
propre aux conquêtes coloniales. ment le Kosovo : d’autres régions des Balkans font en effet d’autres, l’histoire est instrumentalisée pour justifier des poli-
Dans un article publié en 1991, Bogumil l’objet de revendications croisées de ce type. C’est le cas de la tiques résolument modernes : c’est le présent qui conditionne
JEWSIEWICKI montre que “la montée Macédoine(11). Au milieu des années quatre-vingt-dix, une cri- le regard porté sur l’histoire. Le mythe de l'autochtonie, dont

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■ RE GAR DS SUR LE S EUR OPE : UNE ANTHRO POLOGIE IMPL IQUÉE D AN S LES BALK ANS ■ ■ REGA RDS SUR LES EU ROPE : UN E ANT HRO POLOG IE IMPL IQUÉ E DAN S LES BAL KANS ■

“Vous considérez comme un mythe ce qui constitue notre essence. Le noyau spirituel du choix qu’ont fait jadis les Serbes du Kosovo
est pour vous une lubie de popes. (...) Vous souffrez d’agressivité anti-historique, et nous de mélancolie historique”.
Milan KOMMENIC,
écrivain serbe, à ses homologues albanais du Kosovo, 1988.(1)

LA QUESTION DU “PREMIER OCCUPANT”


DANS LES BALKANS
S t é p h a n i e M A H I E U
Anthropologue, Doctorante au Centre de Recherches en Ethnologie Européenne,
Université Libre de Bruxelles

P armi les analyses qui ont été faites au cours de la guerre du


Kosovo, deux visions simplificatrices de la “question balka-
nique” ont été véhiculées dans les médias occidentaux. La
riens, anthropologues. On sait relativement peu de choses à
propos des Illyriens : il s’agit d’un peuple indo-européen qui
s’installe au cours du deuxième millénaire avant notre ère
première met l’accent sur “l’immaturité historique” des dans les régions correspondant à l’actuelle ex-Yougoslavie et à
peuples de la région, condamnés dès lors à la sauvagerie des l’Albanie. Leur langue, faute de traces écrites, demeure mal
conflits “ethniques”(2), la seconde sur le poids de l’histoire des connue. Cependant, de nombreux documents historiques té-
Balkans : la boîte de Pandore que le communisme avait réussi moignent de leur existence. Le problème de l’origine des
à garder fermée serait à présent béante. Dans les deux cas, les Albanais commence à se poser à partir du VIIe siècle de notre
sociétés balkaniques sont rejetées hors de la sphère de la mo- ère. En effet, quatre siècles s’écoulent entre la dernière réfé- des nationalismes européens au XIXe siècle en France, en mains, au même titre que les animaux, ont une tendance natu-
dernité, et, partant, hors de l’Europe : rence faite aux Illyriens (début du VIIe Angleterre et en Belgique paraît étroitement liée à l’étiquetage relle à être hostiles aux étrangers. Il n’est pas difficile de dé-
leur manque d’”historicité”, ou, au siècle), et la première apparition du de l’Autre en tant que “primitif” ou “oriental”. La cohésion de montrer par des exemples ethnologiques que l’hostilité aux
contraire, la pesanteur des conflits qui nom “Albanais” (XIe siècle). S’agit-il chaque nation européenne semble avoir été assurée par la étrangers n’a rien d’universel. Par exemple, la procédure cou-
ont ponctué leur histoire, auraient du même peuple ? La question se po- conviction de sa supériorité sur les peuples conquis”.(17) rante en Nouvelle-Calédonie, en Polynésie et en Afrique, qui
comme conséquence un éternel re- se avec d’autant plus d’acuité que Le découpage de l’Europe en ensembles culturels a certes for- veut que l’on donne la chefferie à un étranger(18). Pourtant ce
commencement du cycle de la violen- c’est entre ces deux dates que les tement influencé la construction de l’Union Européenne et la présupposé est largement répandu parmi les responsables poli-
ce. Or les conflits qui déchirent l’ex- Slaves (dont les Serbes) font leur ap- création de l’identité européenne. Mais dans le processus de tiques européens, et pas seulement à droite. Daniel COHN-
Yougoslavie depuis 1991 sont des parition dans la péninsule balkanique. création de l’identité européenne, le “fondamentalisme cultu- BENDIT, par exemple, a développé un tel argumentaire en
conflits résolument modernes, qui re- Du côté serbe, Vuk DRASKOVIC(4) af- rel” n’ordonne pas les cultures en hiérarchie (en tout cas pas 1991, alors qu’il était responsable du Département des affaires
posent sur l’instrumentalisation à des firme que “nul savant sérieux au mon- systématiquement), mais trace des frontières : il distingue les multiculturelles de la ville de Francfort.
fins politiques de l’histoire, et plus par- de ne soutient aujourd’hui l’affirma- cultures proches, qui peuvent faire partie de l’Union “L’indignation concernant la xénophobie (Fremdenhass), qui
ticulièrement de la question du “pre- tion, que ressassent Tirana et Pristina, Européenne, et les cultures éloignées, qui doivent en être ex- propose en guise d’antidote une politique d’ouverture des
mier occupant”. Comme le souligne sans aucune preuve à l’appui, selon clues, en fermant la porte de l’Union aux pays concernés et en frontières, est quelque peu fausse et dangereuse. Car si l’his -
Jacques RUPNIK, “on entre là dans la laquelle les Illyriens sont les ancêtres fermant la frontière à leurs ressortissants. toire nous a enseigné une chose, c’est bien celle-ci : dans au -
construction idéologique d’une histoire des Albanais”.(5) Selon lui, ces der- “Chaque culture à sa place”. C’est également la logique poli- cune société l’établissement des relations avec des étrangers
qui est censée montrer la continuité de niers descendraient d’une tribu venue tique et la finalité politique des nationalistes serbes, croates et n’a été inné. Il y a fort à parier que la réserve vis-à-vis des
votre présence sur un certain territoire, dans le sud des Balkans lors des bosniaques musulmans. Il ne s’agit pas ici de tirer un trait étrangers constitue une constante anthropologique des es -
remontant très loin dans le temps. Car, grandes invasions (après les Slaves), d’égalité entre la construction de l’Europe et celle des Etats is- pèces, et la modernité avec sa mobilité croissante a rendu ce
très souvent, le même territoire consti- originaires de Thrace, voire d’Azer- sus de l’ex-Yougoslavie, mais la logique de l’argumentaire problème plus général qu’auparavant.”(19)
tue pour différents peuples un symbole baïdjan. Par contre, de nombreux “culturaliste” est présente dans les deux cas : “toutes les cul - Les interprétations culturelles et les explications biologiques
important de leur identité nationale. chercheurs et intellectuels albanais tures sont peut-être également respectables, mais elles ne sont des inégalités sociales et des démarcations entre groupes hu-
(...). Il faut donc prouver “qu’on était là soutiennent la thèse de la continuité : pas toutes compatibles”. mains ont en commun la croyance en des structures perma-
les premiers”. A partir de là vous avez “les Albanais sont avec les Grecs les Il ne s’agit pas non plus de nier les responsabilités des diri- nentes : “elles évoquent l’exposé d’une évolution biologique
des batailles épiques entre historiens. deux peuples les plus anciens des geants politiques serbes, croates, bosniaques et albanais ; elles selon laquelle le développement des groupes humains, com -
Mais l’important, dans l’affaire, ce n’est pas la vérité histo- Balkans. Leur présence remonte à des temps reculés, sinon sont évidentes et inégales. Mais il est important aussi de dé- me celui des animaux, impliquerait l’acquisition de caractères
rique. L’historien est mis au service de la cause nationale. Il aux premiers temps. En un mot, ils sont là depuis toujours. noncer un raisonnement qui a permis une manipulation idéo- finalement permanents qui marqueraient définitivement leur
s’agit de réparer une injustice historique. Car toutes ces na- Nul ne le conteste. Ils n’habitaient pas le ciel ! Ils étaient ins- logique aux conséquences tragiques. En ex-Yougoslavie, l’idée histoire et leur identité” (20). Alban BENSA fait, à juste tire, une
tions ont le sentiment d’être les victimes de l’Histoire”(3). tallés sur une terre et cette terre était l’Albanie et le Kosovo” (6). de séparation des cultures a été mise en place par une violen- critique serrée des notions d’organisme social, de système cul-
Le Kosovo fait l’objet d’une double revendication : les Serbes Une telle hypothèse ne doit cependant pas nous faire oublier ce proportionnelle à la difficulté de séparer des cultures si im- turel et de structure profonde, fondées sur les théories fixistes
y voient le berceau de leur nation, alors que les Albanais affir- que les Illyriens sont eux aussi venus d’ailleurs, lors de la pre- briquées et enchevêtrées. des sciences naturelles de l’âge classique, car “en accordant
ment leur filiation avec les Illyriens (peuple arrivé à la même mière migration indo-européenne dans la région. Le “fondamentalisme culturel” maintien un lien avec le “natu- aux sociétés la stabilité apparente des pierres, des plantes ou
époque que les Grecs), et par là même la continuité de leur Il est possible d’émettre une hypothèse réaliste par rapport à la ralisme”, par l’intermédiaire des postulats de l’ethologie hu- des bêtes, l’anthropologie a pris le risque de manquer la spéci -
présence dans la région depuis l’Antiquité. Ce genre de débat question de la continuité(7) : la filiation Illyriens/Albanais maine et de la sociobiologie qui prétendent que la nature hu- ficité même du phénomène humain, à savoir son inscription
a mobilisé -et mobilise encore- des générations entières de semble vraisemblable. En effet, face à l’invasion slave, les maine est fondée sur des principes biologiques, comme l’im- dans une temporalité propre, indépendante du temps long de
scientifiques issus de disciplines diverses : archéologues, histo- Illyriens n’ont probablement pas tous disparu, surtout dans le pératif territorial, et que, par voie de conséquence, les hu- la géologie et de la biologie.”(21)

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CONCLUSION Commission européenne) et les centres d’études et de conseil avec les hautes instances de Europe qui se fait de plus en plus
La manipulation idéologique de la notion de culture, enten- en politiques publiques.”(22) l'OTAN sa neutralité ; il n'enverra présente, plus souvent assimilée à
due comme structure inscrite dans la très longue durée, voire Dans ce débat, l’anthropologie ne peut être neutre, car ce pas de troupes et n'en acceptera une vache laitière dispensatrice de
dans l’éternité, permet de présenter les crises socio-écono- “fondamentalisme culturel” se nourrit aux concepts produits pas sur son territoire ! Mais malgré subventions, qu'à un avenir meil-
miques, les bouleversements politiques et les conflits, comme par les courants anthropologiques (relativisme, structuralisme, sa position, la Hongrie trie le bon leur.
une conséquence inéluctable, et non comme une orientation culturalisme...). La réflexion d’Aban BENSA pour la prise en grain de l'ivraie lorsque passe les Quoiqu’en pensent certains au-
politique parmi compte de la tem- colonnes bien différentes de l'aide teurs, la Hongrie n’est pas à sépa-
d’autres possibles. poralité et du humanitaire venue de Russie, de rer des Balkans. De par l’imbroglio
La notion de culture contexte dans Biélorussie, et d'Ukraine. La prin- des diverses minorités réparties sur
est ainsi devenue un l’analyse des faits cipale crainte des autorités hon- plusieurs pays, la Hongrie est inti-
“lieu commun”, “au sociaux étudiés est groises est d'attirer la colère de mement reliée à la péninsule bal-
sens aristotélicien primordiale. Belgrade sur les 350 000 individus kanique. Et si un conflit devait de
de notions ou de “En ne rapportant qui constituent la minorité magya- nouveau éclater, elle risquerait fort
thèses avec les- pas ses documents re du nord de la Yougoslavie, en Voïvo- blique hongroise. Les manifestants de- de se trouver aux premières loges. D’un
quelles on argu- à leur contexte, dine. Alors que le contexte diplomatique mandent l'arrêt des hostilités, l'interven- point de vue régional, il ne faut pas négli-
mente mais sur les- c’est-à-dire, selon et militaire empire, le MIÉP(8) -aujour- tion de l'ONU pour stopper l'OTAN, l'ar- ger la place des églises orthodoxes dans
quelles on n’argu- Bateson, à leur d'hui représenté au Parlement- saisie rêt de l'épuration ethnique au Kosovo. les Balkans, et surtout celle de l'Église
mente pas, ou, en “structure dans le l'occasion pour s'exprimer par la voix Pour cela, il faudrait que le gouverne- grecque qui depuis la chute du mur de
d’autres termes, ces temps”, l’anthro - d’Istvàn CSURKA, son leader. Pour lui, il ment fasse valoir son droit de veto au Berlin a vu son hégémonie -en tant que
présupposés de la pologie se croit est évident que les occidentaux extirpe- sein de l'OTAN. Selon les porte-parole(13) dernier rempart de l'orthodoxie- et son
discussion qui res- fondée à ne pas ront le Kosovo de la fédération yougosla- du Mouvement pour la Paix dans les rôle politique se réduire comme une
tent indiscutés, doi- avoir à distinguer ve, et au regard de l'attitude de MILOSE- Balkans, "la Hongrie n'est pas entrée peau de chagrin. Elle a su tirer profit du
vent une part de l’actuel de l’an - VIC vis-à-vis des minorités, il est plus que dans l'OTAN pour y recevoir des ordres, conflit pour réaffirmer sa place d'interlo-
leur force de cien, à identifier le temps de récupérer les frontières d'antan. mais être un partenaire à part égale et cuteur privilégié. Monseigneur CHRISTO-
conviction au fait singulier au géné - Zsolt LANYI -président de la Commission ainsi soutenir les efforts de paix de DOPOULOS, chef de l'Église orthodoxe
que, circulant de ral, le conjoncturel Parlementaire de la Défense, et numéro l'ONU, et non les efforts de guerre de hellénique, élu en mai 1998, déclarait
colloques universitaires en livres à succès, de revues demi-sa- au structurel. Cette discipline a ainsi pu appréhender de préfé - deux du FKGP (9)- la solution est l'indé- l'OTAN". Ces arguments, tout en faisant alors que puisque "les Occidentaux ne
vantes en rapports d’experts, de bilans de commissions en rence le contexte comme le lieu sémantique de la répétition et pendance(10) de la Voïvodine et du appel au patriotisme, portent sur le risque tolèrent pas les Orthodoxes, nous allons
couvertures de magazines, ils sont présents partout à la fois, accréditer l’idée que la culture et la tradition consacrent la Kosovo, à moins que ces régions ne de- que fait courir cette guerre aux Magyars reprendre Istanbul", et lançait un appel à
de Berlin à Tokyo et de Milan à Mexico, et sont puissament prégnance de l’éternel retour, la primauté du passé sur le pré - viennent des territoires fortement auto- de Yougoslavie. S'opposer à la guerre, la croisade. Ajouter à cela le contentieux
soutenus et relayés par ces lieux prétendument neutres que sent, du prévisible sur l’incertain.”(23) nomes. Cette fois la déclaration de LA- c'est être pour les intérêts de la Hongrie avec la Macédoine voisine, le problème
sont les organismes internationaux (tels l’OCDE ou la NYI déclenche un orage dans le lander- et du peuple hongrois, par conséquent des minorités grecques et albanaises ré-
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nau politique magyar. Mais elle est repri- contre les investissements américains. Le parties des deux côtés de la frontière qui
mière moitié du XIXe siècle, Hachette, Paris, 1984. Yugoslavia in the Courts”, The Anthropology of East
1) J. GOODY, L’Orient en Occident, Seuil, Paris, 1999 9) S. HUNTINGTON, Le Choc des civilisations, Editions Europe Review, Chicago, 14, 1, 1996.
se et amplifiée, dans les derniers temps conflit s'achève sans que la classe poli- divise l'Épire, l'instabilité grandissante de
(1996), p. 16. Odile Jacob, Paris, (1996), 1997. 16) Romano PRODI, Président de la Commission euro- du conflit, par Istvàn CSURKA, qui pro- tique hongroise ne soit parvenue à se la Biélorussie et une amplification des
2) D. FABRE(éd), L’Europe entre cultures et nations, 10) R. DAWSON (éd.), The Chinese Chameleon : an péenne, et Carl BILDT, entre autres personnalités poli- pose(11) l'annexion pure et simple de la mettre d'accord sur une position commu- conflits dans le Caucase... La poudrière
Editions de la Maison des sciences de l’homme, Paris, analysis of European conceptions of Chinese civilization, tiques européennes, ont participé aux discussions qui Voïvodine. Les autres formations poli- des Balkans n'a pas encore explosé, mais
1996. Londres, 1967 ; cité d’après J. GOODY, op. cit., p. 9. ont servi à la rédaction du texte, mais il est précisé que
ne. Pour certains, c'est à la minorité hon-
3) En 1965, aux Etats-Unis, Daniel Patrick MOYNIHEN 11) Ainsi, par exemple, l’enfermement dans le passé est “les invités ne peuvent en aucun cas être responsables tiques s'élèvent contre ses propos, par groise de prendre en charge son avenir il suffit de peu pour que toute la région
remettait au Président JOHNSON un rapport présentant devenu “la” caractéristique des Serbes. du contenu du document”. crainte que ses déclarations ne se retour- par voie référendaire, pour d'autres c'est ne s'enflamme et embrase le continent.
la “structure familiale” des populations noires comme 12) Individualisme, droits de l’homme, égalité, démocra- 17) B. JEWSIEWICKI,, “Le primitivisme, le postcolonialis- nent contre les Magyars de Yougoslavie, Si l'enjeu géostratégique des Balkans a
responsable de leurs difficultés sociales (D. FASSIN, tie, laïcité, rationalité, humanisme, scepticisme et tolé- me, les antiquités “nègres” et la question nationale”,
à Belgrade de rendre son autonomie à la
“Exclusion, underless, marginalidad. Figures contempo- rance sont les notions les plus souvent utilisées pour Cahiers d’études africaines, 121-122, Paris, 1991. Cité ou contre les communautés hongroises région. changé pour des raisons technologiques
raines de la pauvreté en France, aux Etats-Unis et en qualifier l’Europe occidentale. d’après J-L. AMSELLE, “L’anthropologue face au durcis- des pays voisins. Le gouvernement(12) La confusion est grande, le malaise aus- et de mondialisation, c'est l'équilibre
Amérique latine”, Revue française de sociologie, XXX- 13) Voir G. SCHÖPFLIN, et N. WOOD, (éds.), In Search sement des identités”, in J. HAINARD et R. KAEHR, Dire s'étonne qu'une telle proposition ait pu si... La guerre est à la porte, il suffit de géopolitique de tout le vieux continent
VII, Paris, 1996). of Central Europe, UK : Polity Press, Cambridge, 1989 ; les autres. Réflexions et pratiques ethnologiques, Payot,
4) G. ALTHABE, “Construction de l’étranger dans la M. ZIVKOVIC, “Serbia’s Place in European Geo-Political Lausanne, 1998. venir d'un haut représentant de l'État, peu pour réveiller les rancœurs, et pas qui lui, est remis en question. Les conflits
France urbaine d’aujourd’hui”, in D. FABRE, 1996, op. Imagings”, manuscrit non publié, Departement of 18) Voir, entre autres, A. BENSA, “De la micro-histoire normalement tenu au devoir de réserve. uniquement contre les Serbes. Ici on ne ethniques ne sont pas le résultat de cris-
cit. Anthropology, University of Chicago (http://anthro.spc. vers une anthropologie critique”, in J. REVEL (éd.), Jeux Le dimanche 9 mai, le Mouvement pour parle pas de Bratislava, mais de Pozsony. pations identitaires archaïques, mais bien
5) W. KASCHUBA, “Les Allemands des étrangers les uns uchicago.edu/~mdzivkov/course/) ; M. TODOROVA, d’échelles. La micro-analyse à l’expérience, Hautes
pour les autres”, in D. FABRE, 1996, op. cit. Imagining the Balkans, Oxford University Press, Oxford, Etudes, Gallimard, Le Seuil, Paris, 1996 ; A. BENSA et J.- la Paix dans les Balkans (Balkàn Békéjért On a pas oublié que Kolozsvàr et l'autre face de la mondialisation. L'enjeu
6) Cité d’après M. SAHLINS, “On the ideology and com- 1997 ; M. BAKIC-HAYDEN et R. HAYDEN, “Orientalist C. RIVIERRE, Les chemins de l’alliance. L’organisation Mozgalom) récemment constitué, réunit Szatmàrnémeti s'appellent Cluj et Satu pour l'Europe est de taille ; dans ce
position of descent group”, Man, vol. 65, juillet-août variation on the Theme ‘Balkans’ : Symbolic Geography sociale et ses représentations en Nouvelle-Calédonie (ré- plusieurs milliers de personnes dans les Mare en roumain, et que la Transylvanie contexte, l'invention d'un nouveau mo-
1965. in Recent Yugoslav Cultural Politics”, Slavic Review, gion de Touho, aire linguistique cèmuhî), SÉLAF, Paris,
7) V. STOLCKE, “Europe : Nouvelles frontières, nou- Université de l’Illinois, Urbana-Champaign, Etats-Unis, 1982; M. SAHLINS, Des îles dans l’histoire, Hautes
rues du centre-ville de la capitale, avec est peuplée aussi de Hongrois. La méfian- dèle politique est le défi majeur du XXIe
velles rhétoriques de l’Exclusion”, in D. FABRE, 1996, 51, 1, 1992 ; E. H. PRODROMOU, “Paradigms, Power Etudes, Gallimard, Le Seuil, Paris, 1989 (1985) ; A. G. en tête de grandes figures de la vie pu- ce est de mise aujourd'hui quant à cette siècle.
op. cit. and Identity : Rediscovering Orthodoxy and Regiona- HAUDRICOURT, 1964, “Nature et culture dans la civili-
8) “Le racisme occidental moderne rationalise des pré- lizing Europe”, Texte présenté à International Confe- sation de l’igname : des clones et des clans”, L’Homme, ——— 7) La Hongrie a une population de 10 millions d’habitants.
tentions à la supériorité nationale, à la discrimination so- rence on Culture and Reconciliation in Southeast IV, 1. 1) KADARÈ Ismael, Que cessent les vents chauvins, Manière de voir, 1999, p. 56. 8) MIÉP : Parti de la vie et de la justice de Hongrie, l’extrême droite hongroise.
ciopolitique, à l’exploitation économique et à la discri- Europe, 26-29 juin 1997, Thessaloniki, Greece, (dispo- 19) D. COHN-BENDIT et T. SCHMID, “Wenn der 2) L’État hongrois fondé par Saint Etienne a quasiment toujours gardé le même terri- 9) Le FKGP est un parti de droite, agrarien et assez radical, et le second parti de la
mination de groupes ou d’individus au sein d’une entité nible sur le site de Association for Democracy in the Westen unwiderstehlich wird”, Die Zeit, 48, 22 no- toire jusqu’en 1918. Autant que la dislocation de l’unité de la nation magyare, coalition au pouvoir, le FIDESz est le principal parti.
politique en leur attribuant certains défauts moraux, in- Balkans : http://www.cdsee.org/) vembre 1991, p. 5. Cité d’après V. STOLCKE, op. cit., p. Trianon signifiait aussi la mise à mort d’un système politique et social. 10) Népszabadsàg, LVII. Année, Mardi 11 mai 1999, "Lànyi szerint a Vajdasàg
tellectuels ou sociaux prétendument enracinés dans leur 14) C. BILDT, “Balkan Ghosts, Bosnian Realities”, Texte 237. 3) Je ne fais que reprendre le terme employé en Hongrie. ônàllò àllam is lehetne", p. 1.
patrimoine “racial”, ce qui, étant donné le caractère in- présenté à International Conference on Culture and 20) J. GOODY, ibid., p. 318. 4) Chef du Gouvernement slovaque de 1993 à 1998. 11) Népszabadsàg , LVII. Année, Jeudi 3 juin 1999, "Vajdasàg : CSURKA hàtàmò-
né de ce dernier, les rend inévitables”, (V. STOLCKE, p. Reconciliation in Southeast Europe, 26-29 juin 1997, 21) A. BENSA, 1996, op. cit., p. 53. 5) cf PERNIOLA Mario, "Trois styles post-politiques" in Les Cahiers de l’imaginaires, dosìtàst javasol", p. 1-4.
238). Voir comme le darwinisme social, l’eugénisme et Thessaloniki, Greece, (disponible sur le site de 22) P. BOURDIEU, L. WACQUANT, “Sur les ruses de la n° 2, Toulouse, Édition Privas, 1988, p. 35. 12) Népszabadsàg, LVII. Année, Mardi 11 mai 1999, "Lànyi szerint a Vajdasàg
la criminologie ont contribué à la légitimation de l’in- Association for Democracy in the Balkans : raison impérialiste”, Actes de la recherche en sciences 6) DANKOVICS Laszlo, "Clemenceau et la Hongrie. Analyse d’une inimitié présu- ônàllò àllam is lehetne", p. 1.
égalité de classe dans L. CHEVALIER, Classes labo - http://www.cdsee.org/) sociales, 121-122, Seuil, 1998. mée.", in Géohistoire de l’Europe médiane, La Découverte / Livres Hérodote, Paris, 13) Népszabadsàg, LVII. Année, Lundi 10 mai 1999, "Tôbbezres békemenet a fivà-
rieuses et classes dangereuses à Paris, pendant la pre - 15) P. J. MAGNARELLA, “The Conflicts of the Former 23) A. BENSA, 1996, op. cit., p. 53. 1998, p. 164-179. rosban", p. 2.

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■ RE GAR DS SUR LE S EUR OPE : UNE ANTHRO POLOGIE IMPL IQUÉE D AN S LES B ALK ANS ■ ■ REGA RDS SUR LES EU ROPE : UN E ANT HRO POLOG IE IMPL IQUÉ E DAN S LES BAL KANS ■

Anticlérical et anticolonialiste,
démocrate et républicain force-
né, Georges CLEMENCEAU fut
1990, il réitère sa déclaration à
laquelle il rajoute "spirituelle-
ment", pour couper court à
KOSOVO 1999 : LES BOMBES À RETARDEMENT D’UN
vraisemblablement l’un des poli-
ticiens français de cette période
toutes spéculations et aux protes-
tations déclenchées. Pour sa MODÈLE POLITIQUE OCCIDENTAL DANS LES BALKANS
qui connaissait le mieux la mo- part, Gyula HORN (MSzP) en
narchie des HABSBOURG. Anti- 1994, prononce à son tour : "Je M a r i a n n e M E S N I L
allemand, certes et probable- suis le premier ministre de 10 Professeur d’anthropologie de l’Europe à l’Université Libre de Bruxelles
ment plein de préjugés, CLE- millions de Hongrois". L'anec- Directeur du Centre de Recherche en Ethnologie Européenne
MENCEAU(6) -en homme poli- dote montre à quel point le sujet
tique français nourri d’idéaux ré- des minorités hongroises reste
publicains et d’universalisme hérités de
la pensée jacobine- va justifier son action
ment est alimenté par les propagandes
successives, puis par la répression, par-
sensible. Trianon constitue l'événement
majeur de ce siècle, sans doute le plus A u seuil de ce troisième millénaire, voi-
ci que se réveille la “poudrière des
Balkans”. Devant cet emballement du
A l’aube d’un Printemps des Peuples
(1848) où, tant à l’Ouest qu’à l’Est, éclo-
saient les rêves de souveraineté des na -
hellène, auquel il faut ajouter les mouve-
ments successifs de romanisation et de
slavisation (y compris des migrations ta-
par le principe de l’autodétermination fois féroce, mise en œuvre contre les mi- traumatisant dans la mémoire collective
des peuples à disposer d’eux même. C’est norités magyares tout au long des 50 der- hongroise. conflit en ex-Yougoslavie, on en vient à tions émergentes (1), cette Autre Europe, tares) ainsi que l’apport issu de la diaspo-
à dire ceux “opprimés” par la monarchie nières années. Il faut ajouter à cela, le rô- La Hongrie n'avait pas prévu que, trois se demander si l’histoire est en train de se comme l’Occident aime à la désigner au- ra tardive des populations juives et tsi-
austro-hongroise. Mais ce sont essentiel- le de la Roumanie qui laisse les chars jours après son entrée dans l'OTAN ( le répéter ; si, comme à Sarajevo en 1914, jourd’hui pour mieux se distancer de sa ganes, se sont développés d’importants
lement les intérêts stratégiques des Alliés russes traverser son territoire pour étouf- 12 mars 1999), un conflit éclaterait, et un conflit balkanique est à même d’en- supposée barbarie, cette Autre Europe foyers de cultures : mille ans de culture
qui l’emportent sur les principes de justi- fer dans l’oeuf l’automne de Budapest. qu'elle serait officiellement en guerre traîner l’Europe et le monde dans une n’avait-elle donc pour tout passé, pour greco-byzantine (de la fondation de
ce. C’est la “Realpolitik” qui rend CLE- L’Autre, c’est aussi l’Occident qui n’a pas contre la Yougoslavie. Comme dans nouvelle guerre. Sous-jacente à cette toute histoire que celle de sa soumission Constantinople en 330, à sa prise par les
MENCEAU “anti-hongrois” : l’intérêt de réagit lors de cette invasion soviétique de d'autres États membres de l'Alliance question, se trouvent désignés les cou- à l’une des trois grandes puissance (l’aus- Turcs en1453) et plus de cinq cents ans
la France devait se retrouver dans la dis- 1956, qui a renforcé ce sentiment de seul Atlantique, une crise constitutionnelle pables, ces pays balkaniques, incapables tro-hongroise, la russe et l’ottomane) qui de culture ottomane (de 1453 à la fin du
solution de l’Autriche-Hongrie et l’instal- contre tous. Le terreau est fertile pour dé- éclate puisque la direction des opérations de démocratie, qui s’affrontent en inter- entouraient et dominaient alors les XIXe siècle). Au produit d’une telle syn-
lation de pouvoirs “amis” en Europe velopper les discours extrémistes. militaires appartient de fait à un autre minables luttes tribales au sein d’États-na- Balkans ? Avec la mise à mal de leurs an- thèse élaborée dans la longue durée, des
Centrale. État, et non pas au Président de la tions immatures. Car c’est bien le sens ciens maîtres, les peuples allogènes qui chercheurs ont tenu à donner un nom :
LE RETOUR DES “VIEUX DÉMONS” implicite de ce néologisme de balkanisa- en constituaient les sujets, n’étaient-ils homo balkanicus. C’est sans doute Victor
Pour en finir avec les Empires ottoman et République. Il aura fallu au Président
austro-hongrois, et pour contrer la L’ambiguïté de la Hongrie contemporaine Arpad GÖNC user de diplomatie pour tion que l’on n’a pas manqué d’appliquer rien d’autre qu’une multitude d’ethnies PAPACOSTEA qui nous en a fourni le
Révolution d’Octobre, les Alliés ont am- quant à sa politique vis-à-vis des minori- calmer les esprits, et en particulier l’op- par la suite au Tiers-monde (Lumumba ne juxtaposées, dont le seul lien était d’avoir portrait le plus précis. Ainsi écrit-il dans
plifié des mouvements souvent émer- tés réside dans sa constitution qui recon- position ravie de pouvoir saisir ce prétex- reprenait-il pas cette expression de “bal- subi le même joug ? Telle semble bien l’entre-deux-guerres : “l’homme de la
geant : une zone de petits “États-nations” naît treize minorités nationales et encou- te pour tenter de faire sauter la coalition kanisation de l’Afrique” récemment remi- être l’opinion communément admise par Péninsule balkanique -de quelque partie
devait faire barrage contre l’URSS nais- rage chacune à exprimer son particularis- au gouvernement. Dès le début de la cri- se à l’honneur avec le génocide rwan- le monde occidental à propos de ses voi- que ce soit- participe au fond par toute sa
sante. L’Europe centrale et orientale se me, alors que les minorités ne sont que se, la minorité des Serbes de Hongrie ré- dais). sins d’Orient. structure ethnique, mentale et spirituelle
voit ainsi reléguée au rôle qui fut le sien peu présentes dans les appareils déci- agit, ce qui donne lieu à plusieurs mani- A travers une telle lecture rapide des évé- HOMO BALKANICUS à plusieurs nationalités. Sans nier, évi -
pendant des siècles, celui de remparts de sionnels, et peu représentatives. Étrangeté festations comme celle d'avril 1999. Et nements, il est commode pour l’Occident Une telle opinion suppose que l’on igno- demment la différence spécifique qui lie
l’Occident. Le dépeçage du royaume de d’un pays où les patronymes reflètent dans un premier temps, alors qu'une in- de se déresponsabiliser du processus re deux mille ans d’histoire de la chaque membre à la nation au sein de la -
Saint Etienne commence. pourtant le multiculturalisme : Horvath tervention énergique de l'OTAN dans les conflictuel en réduisant l’Autre à la posi- Péninsule balkanique. Rarement, en effet, quelle il est né et dont il parle la langue,
Si le “Printemps des peuples” atteint la (croate), Tòt (slovaque), Olàh (valaque), Balkans n'est pas envisagée, la Hongrie tion de barbare, cet étranger à notre polis une région a connu autant de vagues de nous constatons cependant que au-delà
Hongrie en 1848, à aucun moment les Magyar (hongrois), Gôrôg (grec), Tôrôk se trouve confrontée à la crise du Kosovo occidentale, à notre politique. peuplements qui toutes, ont apporté leur {de cette appartenance}, il est aussi
leaders magyars, dans leur révolte contre (turc)... Car la Hongrie bonne fille, sur le plan humanitaire. Les réfugiés Pourtant, il n’est pas bien compliqué part de sédiments aux civilisations qui se membre -par des liens organiques, qui
la domination autrichienne n’envisagent cherche aussi à montrer à ses voisins, serbes ou magyars commencent à affluer d’apercevoir qu’une telle balkanisation, sont succédées sur ce territoire largement viennent d’une ancestralité complexe et
un quelconque droit à l’autodétermina- sans avoir à hausser le ton, comme ses aux frontières ou dans les grandes villes processus que l’on ne peut guère faire re- ouvert aux mouvements migratoires, prolongée- de la grande communauté
tion des autres “nationalités” du royau- minorités à elle ont un sort plus enviable. du pays et il faut commencer à organiser monter au-delà du Traité de Versailles entre Carpathes et Mer Noire, entre balkanique”(2).
me. Quand sonne l’heure de l’humilia- Mais la politique de l’État envers les mi- leur accueil. Peu avant le début des (1919-20), même si ses prémices appa- Balkans et Méditerranée. C’est ce qui ex- On l’aura compris, cet homo balkanicus
tion pour la Hongrie, les “nouveaux voi- norités serait aussi à considérer comme frappes aériennes, le 24 mars, la possibi- raissent dès le Traité de Berlin (1878), plique l’étonnante diversité ethnique de s’inscrit dans la longue durée d’une expé-
sins” répliquent avec acharnement à des un effet pervers de la course à l’entrée lité d'une intervention terrestre se fait de était loin de constituer la vocation poli- sa population et cela, dès la plus haute rience multi-ethnique à laquelle des
siècles de domination : spoliations, ex- dans l’Union Européenne. plus en plus imminente. Le gouverne- tique de cette région de l’Europe. antiquité. Ainsi, sur fond thraco-illyrien et modes de gouvernements -du système
pulsions, discriminations, déplacements “Je suis le premier ministre de 15 millions ment hongrois redoute cette possibilité,
ou échanges de populations. Le ressenti- de Hongrois” disait Jòzsef ANTALL (7) à car dans ce cas, l'intervention partirait
ment des Hongrois est toujours vivace, son arrivée au pouvoir en Mai 1990 suite non seulement d'Albanie ou de Macé-
coincé entre l’océan slave, le monde ger- à la victoire du Magyar Demokrata doine, mais aussi du nord de la Serbie,
manique, et leur voisin latin. Ce ressenti- Forum. Lors de son investiture en juin c'est-à-dire de Hongrie. L'État a négocié

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TRIANON… FIN DE SIÈCLE


J é s u s M I R A N D A
Doctorant, CREA, Université Lyon 2

“Le grand chaudron des préjugés, des amertumes, des projets l’OTAN remettent au goût du jour un possible rendez-vous
de massacres, des revanches et des rancoeurs ne cesse de avec l’Histoire.
bouillonner, prêt à exploser à la première occasion.” (1) Les relations entre la République Slovaque et l’État hongrois
Ismael KADARÈ sont restées longtemps tendues. Avec le départ de Vladimir
MECIAR(4), le sort des minorités semble s’améliorer, et le parti
DE TRIANON À DAYTON magyar est devenu une force politique avec laquelle le nou-
Un documentaire décrivait, il y a quelques mois, de “Sarajevo veau gouvernement doit compter. Il est difficile de ne pas évo-
à Sarajevo”, la chronique du suicide annoncé d’un État. En ef- quer le cas de la Transylvanie, tant le parallèle avec la
fet, depuis la mort de TITO, nous assistons à la dislocation, Slovaquie est aisé. Aujourd’hui, le pouvoir roumain se voit lui
pourtant prévisible, de la fédération yougoslave. Dans l’eu- aussi contraint de compter avec les leaders de la minorité ma-
phorie qui suivit la chute du mur de Berlin et des derniers bas- gyare. Si CEAUCESCU a fait des Hongrois les boucs émissaires
tions communistes en Europe, les Balkans s’embrasent... “Le de ses échecs politiques et économiques, les persécutions an-
ventre de la Bête est encore fécond” disait BRECHT. L’histoire ti-magyars n’ont pourtant pas disparu avec lui. Les exemples
bégaie, se plaît-on à reprendre comme une antienne à chaque abondent, et sont redondants. Manipulations de symboles, tra-
fois que la tragédie yougoslave est abordée. Mais l’agonie de vail de “constructions” sur la mémoire collective, incitations à
des “thèmes” byzantins à celui des étrangers. Un oncle, Aroumain aussi, leur de l’idée de nationalité soit très rela - la haine et à la discrimination raciales, la procédure est bien
“millets” ottomans- ont donné une répon- passait pour Albanais. Pendant les fêtes tive dans les Balkans” (5). l’ex-Yougoslavie, à laquelle nous assistons depuis une dizaine
d’années pourrait s’avérer n’être que la partie émergente d’une connue. Globalement, le sort des minorités magyares est le
se spécifique. Il en résulte une manière de famille, tous deux chantaient avec C’est cette même réflexion que l’on retrou- même dans la plupart des pays voisins ex-socialistes ; il reste
bien différente de la nôtre, de vivre et de d’autres amis des chansons dans les- longue chaîne de drames à venir... Même après les accords de
ve 50 ans plus tard, dans un article d’Es- Dayton ou ceux de Rambouillet. Par deux fois, nous l’avons un sujet brûlant en Hongrie. L’essence même du “politique”,
penser le rapport à ses voisins. Et, n’en quelles ils affirmaient, sur un ton très fa- ther BENBASSA au titre explicite, Balkans : tel que la définit Carl SCHMITT(5) repose sur l’identification
natique, leur identité aroumaine(3). La se- vu, lorsque l’histoire bégaie, c’est toute l’Europe centrale et
déplaise à la vision ethnocentrique de sortir du cadre des États-nation (6). d’un ennemi bien réel, d’une hostilité à partir de laquelle s’im-
conde note dans son récent carnet de ter- orientale qui vibre et le reste du monde qui tremble !
l’Occident, cette absence de “conscience Ces deux auteurs pointent le même pro- pose le choix des alliances ; un conflit acquiert une dimension
rain (village de Razgrad-Zlatia, Bulgarie, Bégaiements encore lorsque, en 1991, l’Allemagne et le
mono-identitaire” ne fait pas pour autant blème : l’importation du modèle occi- politique lorsqu’il contraint l’individu à choisir son camp.
été 1998) : “Comme je demandais à un Vatican les premiers, s’empressent hâtivement de reconnaître
de cet Homo balkanicus un barbare, bien dental de l’État-nation a déclenché dans L’ennemi c’est l’Autre.
Bulgare réfugié un temps en Roumanie, l’indépendance de la Slovénie et de la Croatie. Une situation
au contraire. Sur un territoire où, depuis les Balkans un processus qui suscite les
et qui avait retraversé le Danube avec sa qui ne va pas sans rappeler les lendemains agités de la LA “FIGURE” DU COUPABLE
la plus haute antiquité, la fluidité des discours nationalistes les plus exacerbés “Grande Guerre”, où le concert des puissances occidentales Vue de Hongrie, le coupable porte les traits sévères du visage
frontières est la règle et le multiliguisme famille, s’il n’était pas plutôt “vlah”
allant jusqu’à appliquer la “solution” de morcelle les derniers grands empires, promettant aux généra- de CLEMENCEAU, qui personnalise à lui seul le traité de
la pratique, un tel homo balkanicus habi- (c’est-à-dire roumain), il me répondit, sur
la “purification ethnique” à laquelle tions à venir “plus jamais ça”. Trianon, mais l’ennemi reste de la même manière l’Autre. Cet
tué à côtoyer les nations les plus diverses un ton qui laissait entendre le manque
l’Occident n’a trouvé qu’une piètre ré- Le traité de Trianon, le 4 juin 1920, prive ainsi la Hongrie Autre qui persécute, ou bien cet Autre qui mutile, et qui est
(au sens médiéval de ce terme : étran- d’intérêt de ma question : “ Et alors ? “(4)
ponse : celle d’entériner, voire d’encoura- “Millénaire”(2) des 2/3 de son territoire, et “mutile”(3) la nation foncièrement anti-hongrois. L’extrême-droite hongroise en a
gers, nés en un même lieu), connaît Et alors ? Comment expliquer qu’un tel
ger, les déplacements de populations per- hongroise. Cette fait son fond de
mieux que quiconque, l’art de commer - homo balkanicus, résultat d’un processus
mettant de réaliser cet idéal devenu cette nouvelle Europe commerce. CLE-
cer avec les “autres” dont il a souvent ap- historique et culturel commun à ces “ma-
fois explicite : un État-nation monoeth- accouchée au MENCEAU est
pris à parler les diverses langues et dont il cédoines” d’ethnies, et qui se situe aux
nique (7). Et en effet, à la base de l’embra- forceps, vagit en- jugé par une par-
respecte la religion s’il ne la partage pas. antipodes de tout modèle mono-eth-
sement auquel nous assistons aujour- core de rage et de tie de l’opinion
nique, se trouve aujourd’hui mis à mal,
Ainsi avons-nous affaire à une sorte de d’hui, se trouve cette application sans ressentiment, et hongroise com-
jusqu’à être nié et disparaître dans le ma-
“caméléonisme” de l’homo balkanicus discernement, du modèle occidental à 20 ans suffiront me le respon-
rasme des conflits ethno-identitaires et de
qui consiste en cette capacité à gérer les une situation géopolitique qui appelait pour que la bar- sable de cette
leur forme la plus outrée de “purification
relations multi-ethniques, multilingues, d’autres réponses. Cette constatation a barie se déchaîne “mutilation” ; en
ethnique” remise à l’ordre du jour par
multiconfessionnelles, en adaptant en été largement exprimée par nombre d’ob- de nouveau. Au- 1919, il est non
MILOSEVICH ?
quelque sorte son “identité” à celle de servateurs, en particulier des géographes jourd’hui encore, seulement le
son interlocuteur, en lui donnant une di- DE L’HOMO BALKANICUS À et historiens (8), dès le début du siècle, au les plaies se refer- Président de la
mension relationnelle, négociable. Pour LA BALKANISATION DE LA PÉNINSULE moment où il s’est agit de redessiner les ment mal. C’est Conférence de la
mieux saisir en quoi réside une telle apti- “Il est difficile de trouver dans l’histoire frontières de l’Europe, en particulier lors lors d’un premier Paix, mais un de
tude, descendons un instant sur le terrain universelle un autre exemple où l’on des grands traités conclus au sortir des séjour en Hongrie ses membres les
de l’ethnologue : celui des Aroumains puisse mieux voir quelle série catastro- guerres (Berlin en 1878, et surtout en 1995, que j’ai plus influents. Il
d’Irina NICOLAU ou des Bulgares “fron- phale provoque l’application aveugle Versailles en 1918 et Yalta en 1945). découvert l’exis- est surtout le seul
taliers” d’Assia POPOVA. La première, d’une idée {celle de l’État-nation}” écrit Pourtant, il n’était pas bien difficile tence du Traité de dirigeant allié à
évoquant ses souvenirs d’enfance : “Papa le spécialiste des Balkans Victor PAPA- d’apercevoir combien un tel modèle, tant Trianon. Mon avoir un véri-
était Aroumain ; ma mère était grecque. COSTEA dès 1943 ; et plus loin : “On a dans sa version “française” qu’”alleman- étonnement était table projet pour
(...) Alors ma stupeur fut grande en dé- ignoré, finalement, le fond ethnique com - de”, était inadéquat à résoudre la “ques- d’autant plus grand que “Trianon” est évoqué par toutes les l’Europe centrale même s’il s’agit d’un projet d’hégémonie
couvrant que Papa acceptait d’être consi- mun et surtout ce mélange millénaire de tion des nationalités” : les nations émer - générations avec le même ton de reproche lorsque l’on vient française. Prétendre qu’il était anti-hongrois ? De nombreux
déré comme Grec, ou Bulgare, par des races qui a fait dès l’antiquité que la va - gentes d’Europe centrale et balkanique de France. La proximité du conflit, l’entrée de la Hongrie dans liens amicaux et familiaux le rattachaient à la Hongrie.

16 A S S O C I A T I O N R H Ô N E - A L P E S D ' A N T H R O P O L O G I E ■ ■ A S S O C I A T I O N R H Ô N E - A L P E S D ' A N T H R O P O L O G I E
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■ R EGARDS SUR LES EUR OPE : UN E ANT HRO POLOG IE IMPL IQUÉ E DAN S LES BALK ANS ■ ■ REGARDS SUR LES EU ROPE : UNE ANT HRO POLOG IE IMPLIQUÉE D ANS LES B AL KANS ■

nique à l’œuvre pendant le conflit ont littérale- n’avaient en effet la possibilité de fonder et en même temps à toutes les autres”, vocation de "zone intermédiaire" des
ment renversé les logiques sur lesquelles repo- leur nouvel État ni sur l’existence d’un comme le rappelle G. PRÉVÉLAKIS(10) V. Balkans dont le rôle positif ne peut être
saient jusqu’alors la société bosniaque : la lien de “citoyenneté” à la française, étant PAPACOSTEA suggérant une voie spéci- rempli qu’à condition qu’une certaine
preuve en est que le niveau local, qui remplis- donné la carence de société politique fique, utilisa l’expression de "Suisse de "fluidité" des relations de voisinage
sait avant la guerre une fonction d’amortisseur liée à l’histoire spécifique de ces régions, l’Est". Mais déjà au XIXe siècle, se déve- (proche et moins proche) y soit mainte-
et de médiateur des conflits intercommunau- ni sur l’existence d’une “unité ethnique” loppait à l’Est, une réflexion sur ces pro- nue. Mais les événements et discours do-
taires, est désormais celui sur lequel se cristalli- “à l’allemande”, correspondant à un terri- blèmes : vers 1850, eut lieu un échange minants de ces dernières années nous in-
sent ces mêmes conflits (organisation des élec- toire revendiqué, étant donné le caractè- de correspondance entre l’Italien MAZZI- diquent que ce ne sont pas de telles
tions municipales et constitution des conseils re multiethnique de ces régions. Dans un NI et le Roumain D. BRATIANU qui rê- conceptions qui emportent l’adhésion
municipaux, gestion du fonds immobilier et re- article paru en 1985, un chercheur hon- vaient d’une "confédération danubienne". des dirigeants d’aujourd’hui. Bien au
tour des populations déplacées, etc). Dès lors, grois, Zador TORDAI souligne cette diffé- De même, à la fin du siècle, c’est contraire, au lieu de prendre en compte
ce voisin qui, dans la société bosniaque rence fondamentale de contexte qui ca- l’Autrichien Karl RENNER, originaire de un tel héritage, on voit aujourd’hui fleurir
d’avant-guerre, constituait d’abord une protec- ractérise les nations d’Europe Centrale et Moravie, qui propose un modèle fédératif des discours de clivage qui semblent mal
tion, n’est désormais perçu que comme une Orientale où “Ni l’égalité, ni l’affranchis- des pays de l’ancien Empire austro-hon- supporter les situations de mixité, de di-
menace : en tant qu’électeur d’une part, qui sement de la paysannerie n’ont pu vérita- grois. Sans prétendre que de tels projets versité ; nous nous trouvons à nouveau
risque de faire basculer la majorité au conseil blement s’y accomplir, interdisant toute aient été à l’abri de dérives idéolo- devant des propos qui, sans aller jusqu’à
municipal, en tant que réfugié d’autre part, qui réalisation de la collectivité nationale giques(11), ils indiquaient cependant une prôner la "purification ethnique" , s’ins-
risque de faire valoir ses droits sur son ancien d’un point de vue social et humain géné- alternative à un modèle occidental que crivent cependant dans une tendance à
logement. ral”(9). les Grandes Puissances ont tout simple- une certaine "purification culturelle" qui
Ce portrait, relativement pessimiste, de la so- ment ignorée : comment en effet, l’abou- favorise le dess(e)in de frontières étan-
QUE RESTE-T-IL AUJOURD’HUI QUELLE AUTRE SOLUTION
ciété bosniaque ne suffit pas pour présager de l’issue finale tissement d’un tel projet aurait-il permis ches à l’intérieur desquelles peuvent se
DU BON VOISINAGE ? d’un après-guerre qui, après tout, ne fait que commencer. Il POUR LES BALKANS ? le maintien de leur hégémonie incontes- distribuer des populations et cultures ho-
Reste à savoir dans quelle mesure le komiluk fait encore sens doit, en revanche, nous inciter à rompre avec les représenta- Mais existait-il une alternative à ce mo- tée, sur cette région du monde ? mogènes. C’est dans un tel climat idéolo-
dans la Bosnie-Herzégovine d’aujourd’hui, après trois ans et tions angéliques, manichéennes ou volontaristes de la Bosnie- dèle occidental ? Même si aucune solu- UNE VOCATION gique que l’on doit situer les "solutions"
demi de guerre et de nettoyage ethnique, le déplacement de Herzégovine, pour nous amener à nous interroger sur les voies tion ne pouvait éviter de soulever des dif- de déplacements de populations qui per-
plus de deux millions de personnes (soit la moitié environ de complexes et peut-être paradoxales qui peuvent conduire à sa DE "RÉGION INTERMÉDIAIRE" mettent de réaliser "sur le terrain" cette
ficultés inhérentes à la transition entre la
la population bosniaque), et la constitution d’entités territo- réintégration humaine et politique : le déplacement des popu- situation de pays sous domination plus Une autre manière d’envisager la dicho- unicité rêvée censée protéger "de l’autre",
riales homogènes sur le plan ethnique. lations et la territorialisation des communautés sont-ils réver- ou moins féodale et leur devenir en États tomie Est-Ouest, est donc de se souvenir du "différent".
Concrètement, le komiluk n’a pas forcément basculé dans le sibles et, dans ce contexte, est-il raisonnable d’espérer une de type moderne, d’autres options poli- du long et riche passé de cet orient de HOSPES/HOSTIS :
crime intime, mais a aussi été le support de nombreux gestes restauration du komiluk, des pratiques d’entraide et de respect tiques étaient pourtant envisageables l’Europe qui en a fait une région charniè-
de protection et d’entraide. Aujourd’hui encore, il est possible mutuel qui le sous-tendent ? L’élaboration d’une citoyenneté re entre Europe et Asie et dont le "destin LORSQUE L’AMBIVALENCE
pour éviter le drame à répétition que vi-
de retrouver le komiluk tel qu’il se pratiquait avant la guerre partagée en Bosnie-Herzégovine doit-elle dès lors être conçue vent les peuples des Balkans depuis leur historique" n’était pas nécessairement de SE TRANSFORME EN CLIVAGE
dans certains immeubles, certains quartiers, ou certains vil- comme un prolongement du komiluk traditionnel, ou comme “libération” des grands empires. Et de sombrer dans la barbarie de guerres inter- Dans son ouvrage à succès intitulé le
lages où cohabitent toujours des personnes appartenant à des une rupture avec ce dernier ? Plus concrètement, la réintégra- fait, il n’a pas manqué dès le XIXe siècle, ethniques telles que nous en avons le pé- choc des civilisations, l’Américain HUN-
communautés différentes. Là où les populations sont désor- tion de la Bosnie-Herzégovine passe-t-elle par l’annulation d’hommes politiques et idéologues, nible spectacle depuis l’éclatement de la TINGTON(14), développe l’hypothèse
mais séparées, certaines pratiques liées au komiluk se redé- progressive des conséquences de la guerre, ou par leur accep- conscients de la nécessité de trouver des Yougoslavie. Mais pour opérer un tel d’une irréductibilité de deux "modèles
ploient dans un contexte nouveau. Le téléphone permet ainsi tation partielle, mais définitive ? Car ne retrouve-t-on pas en solutions spécifiques pour ces territoires, changement de perspective, il faut faire culturels" dont le levier est d’ordre reli-
d’être en contact avec un ancien voisin réfugié à l’étranger, et Bosnie-Herzégovine ce "paradoxe de Jérusalem"(7) qui fait que qui ont proposé des solutions originales l’effort de décentrer le regard et de consi- gieux : à travers une telle perspective, on
les expatriés servent à leur tour d’intermédiaire pour prendre seule l’acceptation des conséquences politiques de la guerre au problème. C’est que, nous l’avons vu, dérer la carte, non plus à partir de voit se dresser entre l’Europe catholique
des nouvelles d’un voisin se trouvant de l’autre côté de la permettrait d’en atténuer les conséquences humaines ? à l’heure où commençait à croître dans le l’Occident, mais à partir de la Mer Egée, et protestante d’une part, l’orthodoxe
ligne de séparation. Quand un réfugié veut se rendre sur son monde l’hégémonie de l’Occident, la de Moscou ou d’Ankara. Ainsi, D. KITSI- d’autre part, un mur plus étanche que ce-
ancien lieu de résidence pour visiter la tombe de ses parents Péninsule balkanique ne sortait pas du KIS(12) rappelle l’existence historique lui de Berlin. Le chercheur roumain A.
ou voir l’état de sa maison, il fait souvent appel à un ancien chaos : ses peuples aspiraient certes à se d’une "Région intermédiaire" formant DUTSU souligne à ce propos le danger
voisin qui l’accompagne pendant toute son incursion en “terri- libérer d’un passé qui avait pesé lourde- charnière entre Europe et Asie, Occident d’un tel discours qui contribue à mettre
toire ennemi”. Enfin, quoique de façon beaucoup moins fré- ment sur leur histoire, mais qui n’en avait et Orient, élargissant en quelque sorte le en place de véritables "frontières men-
quente, les habitants d’un immeuble, d’une rue ou d’un villa- pas moins fondé une profonde unité concept d’homo balkanicus de PAPA- tales" : "Avec de tels produits de labora-
ge peuvent accepter le retour de leurs anciens voisins, les ai- entre populations allogènes. Sans doute, COSTEA à une aire eurasiatique de cultu- toire", écrit-il en 1996, il est difficile de
dent parfois à se réinstaller, les protègent éventuellement l’alchimie d’une telle transition n’était re syncrétique dont le centre serait la comprendre l’unité et la diversité de
contre les extrémistes et les pillards. pas simple, d’autant que l’intelligentsia Méditerranée orientale. Dans le même l’Europe ! Et il est encore plus difficile de
Pourtant, malgré ces diverses manifestations de “komiluk rési- des Balkans s’est trouvée d’entrée de jeu ordre d’idées, l’auteur rappelle également comprendre la "Suisse de l’Europe" dont
duel” ou de “komiluk virtuel”, il est clair que le komiluk a ces- sous l’influence des idéologies nationa- la solution à la question des Balkans sug- parle Victor PAPACOSTEA...(15) La nou-
sé d’être une réalité centrale en Bosnie-Herzégovine. Les pro- listes. Mais l’expérience millénaire des gérée en 1942 par P. WALTZ : la création velle guerre balkanique nous confirme de
cessus de territorialisation et les pratiques de nettoyage eth- Balkans qui avait fondé cette capacité d’une "Egéide unitaire" ; selon son opi- telles craintes. Ainsi, la conception d’une
————— des ethnies à “vivre ensemble”, était à nion : "Si un vaste empire venait à se dichotomie "orient/occident" n’a pas fini
1) Voir Ivo ANDRIC, "Lettre de 1920", dans Titanic et autres contes juifs, Paris, Belfond, 1977. même de fournir d’autres solutions que constituer sur les deux rives de l’Archipel, de puiser ses arguments aux sources les
2) Xavier BOUGAREL, "Bon voisinage et crime intime", dans Bosnie : anatomie d’un conflit, Paris, La découverte, 1996.
celles de l’émiettement des territoires, du il se pourrait qu’une ère nouvelle de paix plus diverses, partout où l’on peut relever
3) Lors d’un colloque consacré aux villes en guerre en ex-Yougoslavie, Isaac JOSEPH déclarait que je décrivais la réalité du komiluk "dans les grandes villes, mais aussi dans
les petites villes ou même dans les villages" (voir Isaac JOSEPH / Claire LEVY-VROELANT, La guerre aux civils. Bosnie-Herzégovine 1992-1996, Paris, L’Harmattan, 1997, p. fractionnement des populations selon le et de tranquillité fût par là même accor- et accentuer des facteurs d’opposition
196). Le "même" n’a aucune raison d’être. critère de l’ethnicité, bref, de sa balkani - dée au sud-est de l’Europe"(13). (plus que de distinction) entre deux "cul-
4) André-Luis SANGUIN, "Sarajevo avant et après le siège : les mutations culturelles d’une capitale multiethnique", Géographie et cultures, n° 27 (automne 1998). sation. On pense par exemple à un mode Toutes ces approches ont un point com- tures". Cette accentuation des différences
5) X. BOUGAREL, op. cit., p. 85.
6) Ibid., p. 84. d’organisation dans lequel “l’ensemble mun : déplaçant le regard ethnocentrique qui fondent l’altérité, jusqu’à en faire des
7) Joseph WEILER, "Le paradoxe de Jérusalem", Le Monde de l’espace appartenait à chaque nation de l’Occident, elles mettent en relief la différends qui fondent l’hostilité, érige

28 A S S O C I A T I O N R H Ô N E - A L P E S D ' A N T H R O P O L O G I E ■ ■ A S S O C I A T I O N R H Ô N E - A L P E S D ' A N T H R O P O L O G I E
17
■ R EGARDS SUR LES EUR OPE : UN E ANT HROPOLOG IE IMPL IQUÉE D AN S LE S BALK ANS ■ ■ RE GA RDS SUR LE S EUROPE : UNE ANTHRO POLOGIE IMPL IQUÉE D AN S LES B AL KANS ■

d’une manière générale, la "question et sources éventuelles de conflits(17). La avec la "Guerre du Golfe" (pratiquement son importance symbolique qu’implicites- de réciproci-
identitaire" en problème. Le couple seconde attitude fait de ce même voisin simultanée à la chute du Mur de Berlin). : tels sont bien les traits té et de respect des fron-
hospes/hostis (hôte et/ou ennemi) qui gé- un Hospès (et donc, également, un Hostis Pour ce qui est des murs, celui de Berlin principaux du mythe de la tières communautaires, le
rait traditionnellement les relations de potentiel, mais potentiel seulement), et a certes été détruit ; mais une autre bar- tolérance bosniaque, desti- komiluk est moins le signe
voisinage perd cette capacité adaptative conçoit la frontière comme un espace de rière s’est dressée entre Est et Ouest, éri- né à effacer les aléas et les d’une tolérance séculaire
qui permettait de trouver les voies de la contact, de rencontre, de syncrétisme, geant la disparité des mentalités en obs- asymétries -en un mot : qu’une réassurance chaque
"convivialité" ou l’art de "vivre en- dans lequel l’entre-deux n’est pas un no tacle au dialogue, mais pas à la destruc- l’historicité- des rapports jour renouvelée du carac-
semble".(16) man’s land mais peut, au contraire, se tion sans réserve d’un capitalisme sauva- intercommunautaires en tère pacifique des relations
On ne peut s’empêcher de voir dans le confondre avec des lieux de négoce (les ge qui a su profiter du vide institutionnel Bosnie-Herzégovine. Or, intercommunautaires. De
livre de HUNTINGTON, outre cette pen- marchés) et de négociation (diploma- laissé par l’effondrement des régimes to- comme l’a si bien dit Ivo là sa fragilité et sa réversi-
sée dominante et schématique qui peut tiques). Schématiquement, la première talitaires. Et pour ce qui est des ponts, ce- ANDRI, même si les mina- bilité, le bon voisinage
se permettre de parler de l’Autre sans conception permet de rendre compte lui de Mostar qui reliait les communautés rets et les clochers s’inscri- pouvant, en période de cri-
avoir pris la peine de le connaître, un dis- d’une certaine dimension de l’État- chrétiennes (croates) et musulmanes n’est vent dans le même espace, se, ne pas résister aux spi-
cours mû par la peur, celle qui fait im- nation : ses frontières garantissent la "sou- plus que ruines, à l’image de ce que fu- la voix du muezzin et le ca- rales de la peur et de la
manquablement du voisin un hostis, un veraineté nationale" dont le non respect rent ces relations de voisinage où l’Autre rillon des cloches ne se font violence, et basculer fina-
phénomène qui n’est certes pas nouveau peut entraîner des sanctions allant jus- n’était pas réduit à sa condition de hostis, jamais entendre en même lement dans le crime inti-
mais qui resurgit aujourd’hui pour renou- qu’à la déclaration de guerre. Tandis que mais possédait encore cette ambivalence temps(1). me.
veler d’anciennes relations d’hostilité ; en la seconde conception apparaît dans sa qui lui permettait, tout en étant dans l’al- Le défaut principal de ce Les mythes ayant la peau
effet, cette argumentation de HUNTING- fluidité, plus proche des relations mul- térité, d’être aussi traité comme hospès : mythe, toutefois, n’est pas dure, le komiluk a à son
TON et de ses disciples en faveur d’une tiethniques et multiculturelles qui étaient une règle de "savoir-vivre" que toute so- qu’il gomme l’historicité de tour été mal compris, et
telle coupure radicale entre deux caractéristiques de l’histoire millénaire de ciété traditionnelle a toujours considéré la société bosniaque, ni paré des vertus attribuées
mondes, revient somme toute à réactuali- la "Région intermédiaire" (ce qui n’en ex- comme étant le propre de l’Homme "civi- même que, indirectement, auparavant à la “tolérance
ser sans autre perspective critique, un clut pas pour autant les conflits, mais leur lisé" ! il finisse par réifier les iden- séculaire” bosniaque. Dans
conflit religieux qui a organisé le monde gestion ne se pose pas en termes d’irré- tités communautaires en ce contexte, il importe aus-
il y a un millénaire ! ductibilité). Face à cette alternative, que même temps que les rap- si de dire ce que n’est pas
DES MURS POUR SÉPARER nous indique les attitudes adoptées par le ports intercommunautaires. le komiluk. Tout d’abord, il
ET DES PONTS POUR RELIER monde politique d’aujourd’hui ? Au mo- Plus grave est sans doute le n’est pas un phénomène
On pourrait résumer les deux attitudes ment où l’on voit "se faire l’Europe" à tra- paradoxe suivant : dans un exclusivement urbain,
possibles face à la gestion des limites/ vers la mise en place de nouveaux es- contexte d’affrontement contrairement à ce que
frontières entre voisins à l’aide de deux paces unifiés tels que "l’Espace Schen- entre communautés, ce qui s’imaginent certains au-
images en tête-bêche dont l’actualité gen" ou celui de l’Euro, le reste du conti- est présenté comme un teurs (3) . A la limite, c’est
nous a fourni maintes images : ou bien nent frappe à la porte et se voit imposer symbole de paix n’est en plutôt l’inverse qui serait
on construit des murs et on détruit les des conditions de conformité, souvent réalité rien d’autre qu’une vrai : les pratiques de bon
ponts ; ou bien on construit des ponts et aberrantes pour son développement, afin arme de guerre. Tout en se voisinage se retrouvent
on détruit les murs. La première attitude d’être simplement candidat à "entrer dans faisant les promoteurs de ce dans les villages comme
fait de notre voisin un Hostis dont il faut l’Europe", (selon l’expression utilisée à mythe, en effet, les dirigeants politiques et religieux de la dans les quartiers traditionnels (mahalas ottomans) ou périphé-
se protéger grâce à une limite "fortifiée", l’Est). Par ailleurs, l’heure de la "mondia- communauté musulmane se l’appropriaient, l’instrumentali- riques (banlieues pavillonnaires) des villes, et c’est sans doute
qui rend la frontière étanche et infran- lisation" économique menace d’imposer saient à leur profit exclusif, poussant encore d’avantage les dans les centres modernes et les grands ensembles de la pério-
chissable entre des "espaces de diffé- aussi ce "nouvel ordre mondial" qui a communautés serbe et croate à nier l’existence de toute co- de socialiste qu’elles sont le moins présentes. Reposant sur des
rences" postulés comme incompatibles, dicté sa loi -de manière significative- existence pacifique dans la Bosnie-Herzégovine d’avant-guer- liens personnalisés et durables entre voisins, le komiluk s’ac-
re. En un mot, par une sorte d’effet pervers, le mythe de la to- commode mal de l’anonymat et de la mobilité caractéristiques
lérance bosniaque a contribué à détruire la réalité de la co- de la ville moderne, qui a ses propres formes de civilité.
———— qui y perdit son indépendance pour les 500 ans qui allaient suivre. existence intercommunautaire en Bosnie-Herzégovine. De même, le komiluk n’est en aucun cas assimilable à la ci-
1) Cité par Drinka GOJKOVIC, “Un traumatisme sans catharsis” in POPOV, 10) A propos des liens entre le régime de MILOSEVIC et l’Académie serbe des Arts et toyenneté, et c’est un véritable non-sens que de parler, comme
Nebojsa, Radiographie d’un nationalisme. Les racines serbes du conflit yougoslave, des Sciences, auteur, en 1986, du fameux Mémorandum, voir MILOSAVLJEVIC, CE QU’EST ET CE QUE N’EST PAS LE BON VOISINAGE.
Paris, Editions de l’Atelier, p. 252. Oliveira, 1998, “Du mauvais usage de l’autorité scientifique”, in POPOV, Nebojsa, le fait André-Louis SANGUIN, du komiluk en termes de
2) Par exemple : “Dans la mesure où les sociétés balkaniques sont moins avancées op.cit., pp. 205-238. C’est, entre autres, en réaction à ce mythe de la tolérance bos- “contrat de citoyenneté”(4) . Il convient donc de le rappeler
sur la voie de la modernité, il serait donc logique que l’usage de la violence y soit 11) A propos du conflit qui opposa la Grèce et la FYROM, voir notamment CONTO- niaque que j’ai insisté, pendant la guerre, sur le komiluk com- clairement : “La citoyenneté en appelle à un individu abstrait,
plus fréquent et socialement légitimé qu’en Europe occidentale”. Cette phrase est ex- GEORGIS, Georges, 1992, Histoire de la Grèce, Paris, Hatier, PRÉVÉLAKIS, me mode de régulation et de pacification des rapports inter-
traite d’un courrier des lecteurs envoyé à la suite de la parution de mon article “La Georges, 1997, Géopolitique de la Grèce, Bruxelles, Complexe, et THUAL, mettant de côté sa spécificité ethnique ou religieuse dès qu’il
question du Kosovo ou l’histoire manipulée”, in La Revue Nouvelle, Bruxelles, n° 5- François, 1998, Le douaire de Byzance, Paris, Ellipses. communautaires en Bosnie-Herzégovine (2). C’est sur ce même pénètre dans l’espace public abstrait qui le crée : la cité. Le
6, mai-juin 1999, pp. 18-27 (courrier de M. DE BACKER). 12 ) On consultera à ce sujet BRATIANU, Gheorghe, 1937, Une énigme et un mi - komiluk qu’il me semble utile de revenir aujourd’hui, dans un komiluk repose au contraire sur un individu concret réaffir-
3 ) RUPNIK, Jacques, in Le Nouvel Observateur, 15-21 avril 1999, p. 82. racle historique : le peuple roumain, Bucarest, Editura stiintifica si enciclopedica, contexte sensiblement différent.
4) Ecrivain et homme politique serbe très controversé, figure emblématique de l’op- ainsi que GIURESCU, Constantin, 1968, La Transylvanie dans l’Histoire du peuple mant son appartenance ethnique ou religieuse dès qu’il pé-
position à Slobodan MILOSEVIC, ce qui ne l’a pas empêché de faire partie du gou- roumain, Bucarest, Editions Meridiane, IORGA, Nicolae, 1922-1936, In lupta cu ab - D’origine turque, le mot “komiluk” désigne en serbo-croate nètre dans l’espace public concret qui le crée : la rue, le ma -
vernement serbe, avant de démissionner en avril 1999. surdul revizionism maghiar, Bucarest, Globus, réédition 1991, KÖPECZI, Béla, l’ensemble des relations de voisinage. Dans le contexte de la hala, le village”(5). Enfin -mais cela semble être plus clair- le
5) DRASKOVIC, Vuk, “Confrontation avec la vérité”, in Le Monde Diplomatique, 1992, Histoire de la Transylvanie, Budapest, Akadémiai Kiadó, et LAZAR, István,
Manière de voir 17, “Nationalismes : la tragédie yougoslave”, février 1993. 1993, Petite histoire de la Hongrie, Budapest, Corvina (première édition en société pluricommunautaire bosniaque, toutefois, il s’applique komiluk ne favorise pas les mariages mixtes, phénomène rela-
6 ) KADARÈ, Ismaïl, et FERNANDEZ-RECATALA, Denis, 1999, Temps Barbares. De Hongrois, Kis magyar történelem, 1989, Gondolat Kiadó). avant tout aux relations de bon voisinage entre membres de tivement récent en Bosnie-Herzégovine, et caractéristique des
l’Albanie au Kosovo, Paris, L’Archipel, p. 188. 13 ) MISKOLCZY, Ambrus, “Brasov, Brassó, Kronstadt, ville-frontière d’une région- communautés différentes. Ce bon voisinage passe par diverses seules élites urbaines et populations ouvrières. Bien au
7) A ce sujet, voir CHAMPSEIX, Elisabeth et Jean-Paul, 1992, L’Albanie ou la logique frontière de la monarchie des HABSBOURG”, in KOTEK, Joël, 1996, L’Europe et ses
du désespoir, Paris, La Découverte. villes-frontières, Bruxelles, Editions Complexe, p. 64.
formes d’entraide (travaux agricoles, construction et réparation contraire, “le komiluk, relation entre membres de deux com-
8) GARDE, Paul, 1992, Vie et Mort de la Yougoslavie, Paris, Fayard. 14 ) Voir à ce sujet le récent ouvrage d’Anne-Marie THIESSE : THIESSE, Anne-Marie, du logement, mise à disposition des réseaux de connaissance munautés différentes habitant deux maisons mitoyennes, s’op-
9) Il conviendrait bien évidemment de s’attarder sur l’épisode de la bataille du 1999, La création des identités nationales : XVIIIe-XXe siècles, Paris, Seuil. et d’influence, etc) et d’association aux événements de la vie pose au mariage mixte, union entre membres de deux com-
Kosovo, en 1389, où s’affrontèrent les armées des princes balkaniques alliés (Serbes 15 ) KADARÈ, Ismaïl, et FERNANDEZ-RECATALA, Denis, 1999, op.cit., p. 189. familiale (naissance, mariage, départ au service militaire, etc)
en particulier, mais également Albanais, Hongrois, Bosniaques, Roumains) et les 16 ) MILOSAVLJEVIC, Oliveira, op. cit., p. 232.
munautés différentes emménageant dans une même mai-
Ottomans. Ces derniers remportèrent la bataille, souvenir obsédant pour la Serbie 17 ) in KOTEK, Joël, op. cit., p. 15. ou aux fêtes religieuses. Basé sur des règles strictes -quoi son” (6).

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RETOUR SUR LE BON VOISINAGE LE RÔLE DE LA VIOLENCE


X a v i e r B O U G A R E L
Chercheur CNRS-GREMMO
DANS LA QUESTION BALKANIQUE
G e o r g e s P R É V É L A K I S

D ’avril 1992 à décembre 1995, le conflit qui a déchiré la


Bosnie-Herzégovine s’est accompagné de violences mul-
Mais, pour bien comprendre les formes et les dynamiques de
cette réalité centrale de la société bosniaque, il convient d’in-
Géographe, Université de Paris-Sorbonne, Université de Boston

P
tiples, d’expulsions massives et de massacres qui ont par- sister sur son ambiguïté et sa fragilité constitutives. La coexis- armi les différentes définitions possibles des Balkans, rete- correspondu à peu de progrès réel : Byzance a simplement
fois pris, comme lors de la conquête de l’enclave de tence pacifique des communautés dans la vie quotidienne, en nons celle selon laquelle il s’agit de la partie de l’Europe remplacé le Grand Turc. Les stéréotypes issus de l’époque du
Srebrenica par les forces serbes en juillet 1995, les dimensions effet, s’est toujours doublée d’une vive concurrence autour de qui a vécu l’expérience historique byzantine et ottomane. Schisme et préservés par la séparation de tant de siècles re-
d’un crime génocidaire. Ces violences ont alors été perçues, l’allocation de ressources rares telles que la terre ou les fonc- Malgré les progrès des dernières années, l’historiographie eu- viennent à la surface à chaque nouvelle explosion de violence
par de nombreux observateurs, comme une rupture avec la tions administratives. Dans des contextes de crise ou de re- ropéenne porte toujours un regard méprisant envers l’Empire en Orient.
“tolérance séculaire” caractérisant jusqu’alors la société bos- composition (géo-) politique, ces rivalités ont débouché sur byzantin et l’Empire ottoman. Ces Empires orientaux qui do- La perception d’une nature balkanique portée sur la violence
niaque, et remontant à l’époque ottomane. Aujourd’hui, alors des affrontements ouverts, comme le rappellent les violences minaient jusqu’au XIX e siècle une partie de l’Europe, explique la connotation négative du terme “les Balkans”, nom
que le retour des réfugiés reste toujours un objectif lointain, il intercommunautaires qui ont accompagné la crise bosniaque n’étaient-ils pas, par leur nature même, fondés sur la violence importé d’Europe(2).
apparaît utile de revenir sur la question de la coexistence in- de 1875-1878, la première et -surtout- la seconde guerre mon- ? Les révoltés des nationalismes balkaniques du XIXe siècle ont Appréhender la signification de ce terme dans toute sa riches-
tercommunautaire en Bosnie-Herzégovine, sur ses méca- diale. saisi maintes occasions pour illustrer la cruauté ottomane : des se permet d’illuminer les profondeurs de l’âme occidentale.
nismes traditionnels, ses crises actuelles, et ses chances de re- Dès lors, au même titre que l’idée de haines ancestrales et in- massacres de Chios à la répression de la révolte macédonien- Certes les Balkans représentent pour l’Europe l’altérité. Il s’agit
nouveau. dépassables, celle d’une tolérance séculaire, immuable et im- ne de Saint-Élie, le public européen disposait d’une informa- pourtant d’une altérité proche, si proche qu’elle prend parfois
LA TOLÉRANCE BOSNIAQUE : perturbable, relève d’une conception mythique de la société tion abondante concernant les violences exercées sur ses la forme de la partie sombre de soi-même. Les Balkans, c’est
LA RÉALITÉ ET LE MYTHE bosniaque. Ce mythe de la tolérance bosniaque, qui trouve frères chrétiens orthodoxes. le sauvage qui se cache derrière la récente civilisation, c’est le
Il est tout à fait justifié de parler, à propos de la Bosnie- son origine dans les discours titistes sur “l’unité et la fraternité” subconscient refoulé que l’on projette sur son alter ego. Cette
Pourtant, ces frères, combien étaient innocents d’actes simi-
Herzégovine, d’une longue tradition de coexistence intercom- des peuples yougoslaves, et dans les dépliants touristiques pu- proximité géographique et culturelle explique l’indignation
laires ? Les atrocités entre Serbes, Bulgares et Grecs décrites et
munautaire : la présence sur le même territoire de trois com- bliés lors des Jeux Olympiques de 1984, n’a pris toute sa force européenne pour des actes qui passent plus ou moins inaper-
documentées dans le rapport de la Commission Carnegie sur
munautés principales (Musulmans, Serbes et Croates), et de et n’a véritablement franchi les frontières qu’après l’éclate- çus quand ils se produisent un peu plus loin, par exemple en
les guerres balkaniques(1) ne s’inscrivaient-elles pas dans la
nombreuses minorités religieuses et linguistiques, et plus en- ment du conflit en avril 1992, comme l’atteste la propagation Anatolie, la partie asiatique de l’ancien Empire ottoman. Il
plus pure tradition byzantine (avec les intrigues de palais et les
core l’imbrication spatiale de ces populations, tant en ville du cliché sur Sarajevo comme “nouvelle Jérusalem”, au centre s’agit aussi d’une revanche. Après des siècles pendant lesquels
exploits d’un Basile II Bulgaroctone) ? Ces nouvelles sociétés
(mixité de la plupart des quartiers) qu’à la campagne (réparti- de laquelle cohabitent “depuis des siècles et à moins d’un ki- l’homme occidental se sentait barbare face aux splendeurs de
nationales des Balkans issues d’une tradition politique byzan-
tion des villages en “peau de léopard”), n’auraient pu être pré- lomètre de distance” mosquée, église orthodoxe, cathédrale l’Orient, il s’agit maintenant d’inverser les rôles.
tine que l’on résumait par le terme de “césaropapisme”,
servées jusqu’à récemment sans l’existence d’un certain catholique, et synagogue.
étaient-elles (et sont elles) capables de s’organiser démocrati- Le débat sur la violence balkanique est donc loin de concer-
nombre de dispositifs et de pratiques assurant cette coexi- Intemporalité, équidistance factice, valorisation d’une com- quement, de respecter les droits de l’homme ? Pour beaucoup, ner des réalités objectives. Les Balkaniques sont-ils plus vio-
stence. munauté juive dont la faiblesse numérique est compensée par le retrait du Grand Homme Malade des terres européennes a lents que les autres Européens ? Difficile de répondre.

26 A S S O C I A T I O N R H Ô N E - A L P E S D ' A N T H R O P O L O G I E ■ ■ A S S O C I A T I O N R H Ô N E - A L P E S D ' A N T H R O P O L O G I E
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■ REGAR DS SUR LE S EUR OPE : UN E ANTHRO POLOG IE I MPL IQUÉE D AN S LES BALK ANS ■ ■ REGA RDS SUR LES EU ROPE : UN E ANT HROPOLOG IE IMPL IQUÉE DAN S LE S BAL KANS ■

Comment généraliser, comment comparer ? L’intensité de paralyser leurs énergies en les privant de lumière. En géné - pondent pas aux frontières ethniques (il te), la société moderne s’est élaborée et été élaborés les discours des alliés et que
quelques années de violence nazie compense-t-elle deux ral, nous sommes beaucoup trop absorbés par nos affaires serait naïf de penser que les peuples na- structurée sur des groupements fondés sur l’offensive contre la Serbie a été lancée.
siècles de violences orientales ? Qui oserait répondre à une pour regarder de plus près, et nous passons de l’autre côté tionaux sont homogènes en Occident), des solidarités locales et communau- Sans entrer dans les réelles motivations
telle question ? Les explosions de violence sont liées à des pensant (...) que l’ombre qui opprime ces formes mala - mais que ces frontières sont extrêmement taires. C’est ainsi que, actuellement, la des Américains, on ne peut que constater
conjonctures historiques particulières dont la complexité rend dives est le fantôme de leur propre passé. Pourtant, si nous récentes et de ce fait fragiles. L’invention différence ethnique peut apparaître sur la que même dans ce domaine, l’action de
contestable toute systématisation. Ici il s’agit plutôt de la ques- nous arrêtions un peu pour examiner cette figure gigan - de l’État-nation dans les Balkans remonte scène politique comme argument reven- l’OTAN a eu des conséquences totale-
tion de la perception, des stéréotypes occidentaux, et de leur tesque et sombre qui se dresse, apparemment inconscien - au mieux à la fin du siècle dernier et l’on dicatif dans la mesure où des individus et ment inverses aux objectifs prétendument
rôle idéologique et politique. La vieille question de l'Orient et te, et en tournant le dos à ses victimes, nous serions sur - sait que l’ensemble de cette région fut, des groupes ont été ou sont discriminés recherchés puisqu’ont été créées des
de l'Occident redevient actuelle et divise l’Europe. La “théo- pris de constater que ses traits sont les nôtres.”(4) pendant la plus grande partie de son his- socialement sur la base de leur origine conditions rendant impossible dans l’ave-
rie” de Samuel HUNTINGTON(3) devient réalité. Perspicacité toire, intégrée aux grands Empires (aus- ethnique supposée. Comme le souligne nir toute cohabitation entre les différents
Et l’Occident se prend au piège. Ses attitudes, ses réactions, tro-hongrois, ottoman ou soviétique). Il Marco MARTINIELLO, “...lorsque les di - groupes ethniques de cette région. Non
du politologue nord-américain ou projet issu des think tanks
ses ingérences confirment l’efficacité de l’astuce balkanique. Il existe de ce fait un décalage énorme visions ethniques et les divisions de seulement en attisant des antagonismes
américains et adopté par les responsables d’une superpuissan-
ne s’agit pas d’une simple naïveté de la part européenne. entre l’Europe occidentale et l’Europe classes se superposent, il est probable préexistants -comme c’est le cas au
ce qui ne peut pas constituer une exception à la règle impéria-
L’Europe a aussi besoin de cette relation malsaine, en cher- orientale face au processus de démocrati- que les conflits de classe prendront la for - Kosovo- mais également en prouvant à
le de divide et impere ? Qui peut le dire ?
chant les moyens pour donner libre cours à ses frustrations, à sation et d’indépendance nationale. me de conflits ethniques”(2). toutes les autres populations des Balkans
L’autre question importante concerne l’influence des images ses angoisses, au vide moral qui est la contrepartie de son trop
sur la réalité. En projetant sur les peuples balkaniques des per- Aussi, tandis que la première tente ac- L’ETHNIQUE ET LE POLITIQUE que le conflit ethnique est une arme effi-
plein matériel. Dans la relation entre Est et Ouest en Europe, cace et légitime dans le domaine de la
ceptions qui ont souvent plus affaire à ses propres expériences tuellement de dépasser l’âge de l’État-na-
les Balkans jouent le rôle du bouc émissaire : expression exa- L’un des principaux acquis des théories gestion des relations internationales et de
historiques qu’à la réalité du terrain, l’Europe occidentale tion pour construire une Europe fédérati-
gérée de l’orientalité européenne, par son sacrifice et en foca- de l’ethnicité est d’avoir montré que les la redéfinition des rapports de domina-
contribue à l’accentuation de la violence. Le miroir européen ve, dans la seconde, les États essaient
lisant toutes les hostilités anti-orientales, elle libère l’autre par- ethnicismes, les replis identitaires, les tion à l’âge de la mondialisation. Comme
des violences balkaniques fonctionne comme un amplifica- d’imposer leur existence en tant que na-
tie de l’Europe orientale de son orientalité. La Pologne, la “tribus” pour reprendre l’expression pré- le faisaient remarquer certains théoriciens
teur. La récente crise kosovare l’a démontré encore une fois, tions autonomes après la chute de
Tchéquie, la Hongrie, même la Croatie peuvent plus facile- cédente, et plus largement les nationa- de l’ethnicité dans les années 70, l’ethni-
tout comme la crise bosniaque un peu plus tôt. Après ses l’Empire soviétique.
ment entrer dans le club européen puisqu’il y a, un peu plus lismes, ne sont pas des survivances d’un cité est devenue une catégorie sociale
triomphes du XIXe et du XXe siècle, le prestige occidental est loin, un peu plus au sud, la Serbie, la Bulgarie, ou l’Albanie. Par ailleurs, comme l’a souligné E. GELL- passé pré-moderne mais bien la consé-
tel que les Balkaniques d’hier et d’aujourd’hui cherchent à NER, la formation de la nation moderne aussi importante aujourd’hui que le fut à
En forçant le trait, en renforçant l’écart de ces pays par rapport quence de la création des nations mo- son époque celle de classe sociale.
être à la hauteur de l’image (positive ou négative) que se fait à la norme européenne, on rapproche les autres pays de l’an- passe nécessairement par un processus dernes, de la standardisation des modèles
d’eux l’Occident. Arnold TOYNBEE l’avait déjà remarqué en de laïcisation et de démocratisation de la et de la mondialisation des échanges. Le nouvel ordre mondial qui a commen-
cienne Europe de l’Est à l’Europe. La diabolisation des Balkans
1922 quand il écrivait : société, libérée alors des doctrines abso- Le danger est le “tout ethnique”, c’est-à- cé à se mettre en place à travers la guerre
paraît donc comme un élément fonctionnel pour une certaine
idée de la construction européenne. lutistes. Là encore, l’expérience de ce dire le placement de la lutte sociale et en Yougoslavie et qui construit sa justifi-
“Les sauvages sont bouleversés par la disparition de la lu - cation non plus sur des valeurs huma-
processus est plus longue en Europe occi- politique sur le plan des différences cul-
ne (...) Ils ne réalisent pas que l’ombre qui (...) efface tout Pourtant, indépendamment des réflexions sur le double miroir nistes mais sur une idéologie de l’huma-
dentale qu’en Europe orientale. Quant turelles. Dans le cas des Balkans, ce n’est
sauf un petit fragment du disque brillant est projeté par des relations, Europe/Balkans, comment nier l’endémisme des nitaire, ne fait que prouver que l’argu-
aux droits des minorités dites ethniques, pas la diversité ethnique ou culturelle qui
leur propre monde. D’une manière similaire, nous, conflits ethniques et nationaux dans les Balkans ? Même si ment ethnique est devenu un outil privi-
il ne peuvent être reconnus que par un provoque la déstabilisation car la crise est
peuples civilisés de l’Occident, nous regardons avec pitié l’Europe occidentale fut coupable elle aussi de crimes terribles légié de la recomposition des rapports de
système politique de type universaliste avant tout politique, sociale et écono-
ou avec mépris nos contemporains non-occidentaux, cou - pendant le XIXe et le XXe siècle (pour ne pas aller plus loin), domination au niveau du “village glo-
qui laisse les différences s’exprimer et qui mique. Mais il est aisé d’utiliser cette spé-
chés sous l’ombre d’une puissance supérieure qui semble ce qui différencie le rôle de la violence dans les Balkans, c’est bal”. Pour paraphraser MALRAUX, on
reconnaît ces différences comme légi- cificité régionale -la très grande diversité
times et valables surtout si ce type de re- de populations- comme argument dans la pourrait dire en fin de compte que le
vendications reste “marginal” c’est-à-dire lutte politique. En général, on laisse ce ty- XXIe siècle sera ethnique ou ne sera pas...
qu’il ne met pas en péril l’intégrité natio- pe d’argumentation aux extrémistes, aux ________
nale et la pérennité de la nation. Or, on dictateurs, aux nations pauvres et peu dé- 1) Ce texte est le résultat d’une double expérien-
l’a dit, en Europe orientale, les frontières veloppées économiquement. Ce qui est ce : d’une part celle d’une recherche de plu-
nationales sont encore mal définies et la- frappant dans la guerre au Kosovo, c’est sieurs années en Roumanie et dans les Balkans
biles et les groupes culturels nombreux et qui a abouti à une thèse de Doctorat en anthro-
que les nations occidentales ont récupéré
pologie consacrée à un groupe minoritaire (les
variés, si bien que la nation n’est toujours ce type d’arguments -arguments que Mégléno-roumains), de l’autre celle de la guerre
pas, pour les individus, la référence ulti- Slobodan MILOSEVIC manipule depuis en Serbie vue depuis la Roumanie où je me
me. C’est bien là que se situe la spécifité des années- à leur propre profit. C’est trouvais de mars à mai 1999.
des Balkans : face aux modèles absolu- bien, en théorie, pour le droit et pour la 2) L’ethnicité dans les sciences sociales contem -
tistes du pouvoir (impérial et communis- défense des minorités ethniques qu’ont poraines, PUF, 1995, p. 116.

20 A S S O C I A T I O N R H Ô N E - A LP E S D ' A N T H R O P O L O G I E ■ ■ A S S O C I A T I O N R H Ô N E - A L P E S D ' A N T H R O P O L O G I E
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ETHNICITÉ ET NATION
Les Balkans représentent le symbole de
l’organisation prétendument ancienne et
donc dépassée de l’Europe moderne, et
la Macédoine, l’âtre de ce passé dans le-

DANS LES BALKANS(1) quel brûle un feu que l’on ne parvient


pas à éteindre. Mais cette version my-
thique est bien loin de rendre compte de
la réalité. Malgré une opinion courante
D o m i n i q u e B E L K I S qui veut qu’une trop grande variété cultu-
Anthropologue, C.R.E.A., Université Lumière Lyon 2 relle aboutisse inévitablement à des rela-
tions violentes entre les groupes en pré-
LA VISION OCCIDENTALE DES de civilisation inférieur, cette partie de sence, la diversité ethnique ne signifie
BALKANS : “L’EUROPE DES TRIBUS” l’Europe dont l’instabilité politique et so- pas obligatoirement relations conflic-
La lente et violente décomposition de la ciale serait révélatrice d’immaturité puis- tuelles entre les groupes. Croire que la di-
Yougoslavie à laquelle nous assistons de- que les conflits ethniques sont considérés versité ethnique engendre nécessaire-
puis dix ans a fait (ré-)apparaître, dans les comme des survivances d’un passé pré- ment le conflit, c’est revenir à une défini-
discours médiatiques, le terme d’”Europe moderne. Or, faire une lecture de type tion essentialiste et primordialiste de
des tribus” pour désigner cette région. Ce évolutionniste de la situation socio-poli- l’ethnie. Que la conflictualité s’exprime
qualificatif nous renseigne déjà beaucoup tique de l’Europe orientale, c’est refuser à ou soit interprétée en termes ethniques
sur les rapports distants qu’entretiennent ces jeunes nations le droit de participer à ne doit pas empêcher de s’interroger sur
les deux parties de l’Europe. Cette formu- la définition de l’Europe. Et l’enjeu est la dynamique conflictuelle elle-même,
le est en effet une invention des Occi- tout autant politique qu’anthropologique : laquelle ne s’épuise pas dans la seule dif-
dentaux pour exprimer des phénomènes il est indéniable que ces pays appartien- férence culturelle. L’important est de
qu’ils ont bien du mal à comprendre. Le nent à l’Europe, donc à l’idée, voire à comprendre pourquoi et comment s’opè-
modèle politique occidental, dans son as- l’idéal, d’une grande Europe. Mais l’ima- re à un moment donné le passage d’une
surance et sa suprématie, ne peut rendre ge que renvoie aux Occidentaux cette situation consensuelle ou de statu quo à la continuité : il s’agit des mêmes formes d’opposition, depuis violence balkanique dans son contexte historique, risque
compte des autres modèles que par dé- partie orientale d’eux-mêmes est insatis- une situation conflictuelle. Dans le le début du XIX e siècle jusqu’à aujourd’hui. N’est-il pas déses- pourtant de bousculer toute une série de convictions euro-
faut, c’est-à-dire que tout ce qui est exté- faisante car non-conforme à cet idéal. Le contexte balkanique, il est vrai que le pérant qu’aucun progrès ne semble s’accomplir ? Le chauvi- péennes sur le rôle et l’influence des valeurs occidentales, de
rieur à lui-même ne peut être que, au miroir est déformant, il caricature notre conflit ethnique, ou du moins les antago- nisme, le colonialisme, le racisme ou le nazisme européens mettre en cause leur statut de valeurs universelles. Si la mo-
mieux inabouti, au pire mauvais. Ainsi, image, grossit nos traits comme si nous nismes ethniques, ont souvent été utilisés ont cessé de provoquer des victimes, tandis que les nationa- dernisation politique de l’Orient est à l’origine de ces vagues
on a trop souvent tendance à considérer n’avions pas encore atteint ce niveau de comme mode de régulation des relations lismes balkaniques continuent. C’est comme si, selon la méta- de violence, peut-on affirmer que l’introduction des valeurs
que l’Europe orientale, et plus symboli- raffinement caractéristique des grandes sociales. Mais cela ne signifie pas que la phore chère à certains, les deux parties de l’Europe fonction- occidentales ait été “globalement” positive ? L’Europe risque
quement encore les Balkans, constituent cultures. C’est une image archétypale de différence ethnique est la source du naient à des temps historiques décalés, comme si la montre aussi d’être privée de son bouc émissaire, de l’exutoire de ses
une zone marquée par des conflits de ty- nous-mêmes qui nous met mal à l’aise conflit, elle est plutôt l’instrument du historique avait été figée dans les Balkans. peurs, de ses angoisses, de ses fantasmes historiques.
pe ethnique qui caractériseraient cette ré- car nous savons bien qu’elle parle de conflit dans la mesure où ce dernier a Cette image d’immobilisme est fausse. Dans les Balkans, le Connaissance douloureuse, donc connaissance à refouler.
gion et le comportement des populations nous mais, il n’empêche, nous ne nous y justement pour fonction la redéfinition et progrès est réel, même si, dans ce cas, la connotation positive Ainsi fonctionne l’Europe d’aujourd’hui, l’Europe privée de ses
qui l’habitent, et ceci de toute éternité de reconnaissons pas. Alors, si c’est bien de la différenciation des catégories sociales. du terme de progrès est peu convenable. Ce qui avance, c’est CHURCHILL et de ses DE GAULLE : elle préfère, chaque fois
manière inexpliquée et inexplicable. Ce nous qu’il s’agit, cela ne peut être que Il suffit pour s’en convaincre de relire le processus de transformation d’un espace impérial, multicul- qu’elle le peut, cacher la tête dans le sable. Pourtant, de refou-
qui revient à considérer que le conflit d’un “nous” ancien, d’un “nous” d’avant l’histoire de cette région pour voir que les turel et à identités et territoires multiples, en une série de terri- lement en refoulement, l’Europe se porte de plus en plus mal.
ethnique est inscrit dans une sorte de cul- la modernité et la démocratie, d’une conflits ethniques émergent dans des mo- toires organisés selon la logique stato-nationale. Il s’agit du Regarder la réalité en face, même une seule fois, serait un acte
ture balkanique que l’on a bien du mal à époque où l’on ne réglait pas les diffé- ments de crise ou d’affaiblissement poli- processus d’occidentalisation de l’espace balkanique(5). Ce salutaire. Les Balkans, avec leurs crises passées, présentes et
comprendre du côté occidental de rends par la diplomatie (forme hautement tique. Ce fut le cas lors du recul de processus est long parce que profond et douloureux. Ce sont futures, pourraient la forcer à le faire.
l’Europe. Ce type d’interprétation n’est civilisée de négociation) mais par le l’Empire ottoman comme à la chute de les progrès de cette occidentalisation qui génèrent de manière
pas seulement une manière de simplifier conflit et la guerre (formes primaires de l’Empire soviétique. systématique et systémique la violence. Le nettoyage eth-
et de rendre accessible aux observateurs relation). C’est dans ce schème de pensée DES NATIONS ET DES MINORITÉS nique, terme récent, correspond à une réalité qui existe depuis
étrangers une situation d’une complexité que bien souvent on peut interpréter les La spécificité de l’Europe orientale par l’introduction de l’idéal stato-national. Elle risque de continuer
extrême, c’est aussi une façon de ren- sentiments des Européens d’Occident fa- rapport à l’Europe occidentale est non jusqu’à l’épuisement de tout terrain propice à son application,
voyer dans le passé, et par là à un niveau ce à leurs voisins plus orientaux. pas que les frontières étatiques ne corres- jusqu’à la disparition du dernier territoire de coexistence mul-
tiethnique. Ce diagnostic pessimiste comporte aussi une re-
commandation qui peut paraître cynique : mieux vaut organi-
ser le divorce à l’amiable, à la manière de l’échange des po-
pulations entre la Grèce et la Turquie après 1922, que d’assis-
ter à d’inéluctables déchirements violents et prolongés, com-
me à Chypre, en Bosnie ou au Kosovo, qui conduisent au mê-
me résultat mais de manière beaucoup plus douloureuse.
Comprendre et assumer ces réalités, replacer la question de la
________
1 ) Carnegie Endowment for International Peace, Report of the International Commission to inquire into the Causes and Conduct of the Balkan Wars, Washington, 1914.
2 ) Le nom de la région balkanique était la Roumélie, terre des Roums, c’est à dire des sujets chrétiens de l’Empire ottoman.
3 ) Voir : Samuel HUNTINGTON, “The clash of civilizations”, Foreign Affairs, vol. 27, n° 3, été 1993, et Samuel HUNTINGTON, Le choc des civilisations, Paris, 1997.
4 ) Amold TOYNBEE, The Western Question in Greece and Turkey, Londres, 1999, p. l. : Traduction de l’auteur.
5 ) Voir G. PRÉVÉLAKIS, Les Balkans, cultures et géopolitique, Nathan, Paris, 1994.

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KOSOVO...

... LA POUDRIÈRE
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ETHNICITÉ ET NATION
Les Balkans représentent le symbole de
l’organisation prétendument ancienne et
donc dépassée de l’Europe moderne, et
la Macédoine, l’âtre de ce passé dans le-

DANS LES BALKANS(1) quel brûle un feu que l’on ne parvient


pas à éteindre. Mais cette version my-
thique est bien loin de rendre compte de
la réalité. Malgré une opinion courante
D o m i n i q u e B E L K I S qui veut qu’une trop grande variété cultu-
Anthropologue, C.R.E.A., Université Lumière Lyon 2 relle aboutisse inévitablement à des rela-
tions violentes entre les groupes en pré-
LA VISION OCCIDENTALE DES de civilisation inférieur, cette partie de sence, la diversité ethnique ne signifie
BALKANS : “L’EUROPE DES TRIBUS” l’Europe dont l’instabilité politique et so- pas obligatoirement relations conflic-
La lente et violente décomposition de la ciale serait révélatrice d’immaturité puis- tuelles entre les groupes. Croire que la di-
Yougoslavie à laquelle nous assistons de- que les conflits ethniques sont considérés versité ethnique engendre nécessaire-
puis dix ans a fait (ré-)apparaître, dans les comme des survivances d’un passé pré- ment le conflit, c’est revenir à une défini-
discours médiatiques, le terme d’”Europe moderne. Or, faire une lecture de type tion essentialiste et primordialiste de
des tribus” pour désigner cette région. Ce évolutionniste de la situation socio-poli- l’ethnie. Que la conflictualité s’exprime
qualificatif nous renseigne déjà beaucoup tique de l’Europe orientale, c’est refuser à ou soit interprétée en termes ethniques
sur les rapports distants qu’entretiennent ces jeunes nations le droit de participer à ne doit pas empêcher de s’interroger sur
les deux parties de l’Europe. Cette formu- la définition de l’Europe. Et l’enjeu est la dynamique conflictuelle elle-même,
le est en effet une invention des Occi- tout autant politique qu’anthropologique : laquelle ne s’épuise pas dans la seule dif-
dentaux pour exprimer des phénomènes il est indéniable que ces pays appartien- férence culturelle. L’important est de
qu’ils ont bien du mal à comprendre. Le nent à l’Europe, donc à l’idée, voire à comprendre pourquoi et comment s’opè-
modèle politique occidental, dans son as- l’idéal, d’une grande Europe. Mais l’ima- re à un moment donné le passage d’une
surance et sa suprématie, ne peut rendre ge que renvoie aux Occidentaux cette situation consensuelle ou de statu quo à la continuité : il s’agit des mêmes formes d’opposition, depuis violence balkanique dans son contexte historique, risque
compte des autres modèles que par dé- partie orientale d’eux-mêmes est insatis- une situation conflictuelle. Dans le le début du XIX e siècle jusqu’à aujourd’hui. N’est-il pas déses- pourtant de bousculer toute une série de convictions euro-
faut, c’est-à-dire que tout ce qui est exté- faisante car non-conforme à cet idéal. Le contexte balkanique, il est vrai que le pérant qu’aucun progrès ne semble s’accomplir ? Le chauvi- péennes sur le rôle et l’influence des valeurs occidentales, de
rieur à lui-même ne peut être que, au miroir est déformant, il caricature notre conflit ethnique, ou du moins les antago- nisme, le colonialisme, le racisme ou le nazisme européens mettre en cause leur statut de valeurs universelles. Si la mo-
mieux inabouti, au pire mauvais. Ainsi, image, grossit nos traits comme si nous nismes ethniques, ont souvent été utilisés ont cessé de provoquer des victimes, tandis que les nationa- dernisation politique de l’Orient est à l’origine de ces vagues
on a trop souvent tendance à considérer n’avions pas encore atteint ce niveau de comme mode de régulation des relations lismes balkaniques continuent. C’est comme si, selon la méta- de violence, peut-on affirmer que l’introduction des valeurs
que l’Europe orientale, et plus symboli- raffinement caractéristique des grandes sociales. Mais cela ne signifie pas que la phore chère à certains, les deux parties de l’Europe fonction- occidentales ait été “globalement” positive ? L’Europe risque
quement encore les Balkans, constituent cultures. C’est une image archétypale de différence ethnique est la source du naient à des temps historiques décalés, comme si la montre aussi d’être privée de son bouc émissaire, de l’exutoire de ses
une zone marquée par des conflits de ty- nous-mêmes qui nous met mal à l’aise conflit, elle est plutôt l’instrument du historique avait été figée dans les Balkans. peurs, de ses angoisses, de ses fantasmes historiques.
pe ethnique qui caractériseraient cette ré- car nous savons bien qu’elle parle de conflit dans la mesure où ce dernier a Cette image d’immobilisme est fausse. Dans les Balkans, le Connaissance douloureuse, donc connaissance à refouler.
gion et le comportement des populations nous mais, il n’empêche, nous ne nous y justement pour fonction la redéfinition et progrès est réel, même si, dans ce cas, la connotation positive Ainsi fonctionne l’Europe d’aujourd’hui, l’Europe privée de ses
qui l’habitent, et ceci de toute éternité de reconnaissons pas. Alors, si c’est bien de la différenciation des catégories sociales. du terme de progrès est peu convenable. Ce qui avance, c’est CHURCHILL et de ses DE GAULLE : elle préfère, chaque fois
manière inexpliquée et inexplicable. Ce nous qu’il s’agit, cela ne peut être que Il suffit pour s’en convaincre de relire le processus de transformation d’un espace impérial, multicul- qu’elle le peut, cacher la tête dans le sable. Pourtant, de refou-
qui revient à considérer que le conflit d’un “nous” ancien, d’un “nous” d’avant l’histoire de cette région pour voir que les turel et à identités et territoires multiples, en une série de terri- lement en refoulement, l’Europe se porte de plus en plus mal.
ethnique est inscrit dans une sorte de cul- la modernité et la démocratie, d’une conflits ethniques émergent dans des mo- toires organisés selon la logique stato-nationale. Il s’agit du Regarder la réalité en face, même une seule fois, serait un acte
ture balkanique que l’on a bien du mal à époque où l’on ne réglait pas les diffé- ments de crise ou d’affaiblissement poli- processus d’occidentalisation de l’espace balkanique(5). Ce salutaire. Les Balkans, avec leurs crises passées, présentes et
comprendre du côté occidental de rends par la diplomatie (forme hautement tique. Ce fut le cas lors du recul de processus est long parce que profond et douloureux. Ce sont futures, pourraient la forcer à le faire.
l’Europe. Ce type d’interprétation n’est civilisée de négociation) mais par le l’Empire ottoman comme à la chute de les progrès de cette occidentalisation qui génèrent de manière
pas seulement une manière de simplifier conflit et la guerre (formes primaires de l’Empire soviétique. systématique et systémique la violence. Le nettoyage eth-
et de rendre accessible aux observateurs relation). C’est dans ce schème de pensée DES NATIONS ET DES MINORITÉS nique, terme récent, correspond à une réalité qui existe depuis
étrangers une situation d’une complexité que bien souvent on peut interpréter les La spécificité de l’Europe orientale par l’introduction de l’idéal stato-national. Elle risque de continuer
extrême, c’est aussi une façon de ren- sentiments des Européens d’Occident fa- rapport à l’Europe occidentale est non jusqu’à l’épuisement de tout terrain propice à son application,
voyer dans le passé, et par là à un niveau ce à leurs voisins plus orientaux. pas que les frontières étatiques ne corres- jusqu’à la disparition du dernier territoire de coexistence mul-
tiethnique. Ce diagnostic pessimiste comporte aussi une re-
commandation qui peut paraître cynique : mieux vaut organi-
ser le divorce à l’amiable, à la manière de l’échange des po-
pulations entre la Grèce et la Turquie après 1922, que d’assis-
ter à d’inéluctables déchirements violents et prolongés, com-
me à Chypre, en Bosnie ou au Kosovo, qui conduisent au mê-
me résultat mais de manière beaucoup plus douloureuse.
Comprendre et assumer ces réalités, replacer la question de la
________
1 ) Carnegie Endowment for International Peace, Report of the International Commission to inquire into the Causes and Conduct of the Balkan Wars, Washington, 1914.
2 ) Le nom de la région balkanique était la Roumélie, terre des Roums, c’est à dire des sujets chrétiens de l’Empire ottoman.
3 ) Voir : Samuel HUNTINGTON, “The clash of civilizations”, Foreign Affairs, vol. 27, n° 3, été 1993, et Samuel HUNTINGTON, Le choc des civilisations, Paris, 1997.
4 ) Amold TOYNBEE, The Western Question in Greece and Turkey, Londres, 1999, p. l. : Traduction de l’auteur.
5 ) Voir G. PRÉVÉLAKIS, Les Balkans, cultures et géopolitique, Nathan, Paris, 1994.

24 A S S O C I A T I O N R H Ô N E - A L P E S D ' A N T H R O P O L O G I E ■ ■ A S S O C I A T I O N R H Ô N E - A L P E S D ' A N T H R O P O L O G I E
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■ REGAR DS SUR LE S EUR OPE : UN E ANTHRO POLOG IE I MPL IQUÉE D AN S LES BALK ANS ■ ■ REGA RDS SUR LES EU ROPE : UN E ANT HROPOLOG IE IMPL IQUÉE DAN S LE S BAL KANS ■

Comment généraliser, comment comparer ? L’intensité de paralyser leurs énergies en les privant de lumière. En géné - pondent pas aux frontières ethniques (il te), la société moderne s’est élaborée et été élaborés les discours des alliés et que
quelques années de violence nazie compense-t-elle deux ral, nous sommes beaucoup trop absorbés par nos affaires serait naïf de penser que les peuples na- structurée sur des groupements fondés sur l’offensive contre la Serbie a été lancée.
siècles de violences orientales ? Qui oserait répondre à une pour regarder de plus près, et nous passons de l’autre côté tionaux sont homogènes en Occident), des solidarités locales et communau- Sans entrer dans les réelles motivations
telle question ? Les explosions de violence sont liées à des pensant (...) que l’ombre qui opprime ces formes mala - mais que ces frontières sont extrêmement taires. C’est ainsi que, actuellement, la des Américains, on ne peut que constater
conjonctures historiques particulières dont la complexité rend dives est le fantôme de leur propre passé. Pourtant, si nous récentes et de ce fait fragiles. L’invention différence ethnique peut apparaître sur la que même dans ce domaine, l’action de
contestable toute systématisation. Ici il s’agit plutôt de la ques- nous arrêtions un peu pour examiner cette figure gigan - de l’État-nation dans les Balkans remonte scène politique comme argument reven- l’OTAN a eu des conséquences totale-
tion de la perception, des stéréotypes occidentaux, et de leur tesque et sombre qui se dresse, apparemment inconscien - au mieux à la fin du siècle dernier et l’on dicatif dans la mesure où des individus et ment inverses aux objectifs prétendument
rôle idéologique et politique. La vieille question de l'Orient et te, et en tournant le dos à ses victimes, nous serions sur - sait que l’ensemble de cette région fut, des groupes ont été ou sont discriminés recherchés puisqu’ont été créées des
de l'Occident redevient actuelle et divise l’Europe. La “théo- pris de constater que ses traits sont les nôtres.”(4) pendant la plus grande partie de son his- socialement sur la base de leur origine conditions rendant impossible dans l’ave-
rie” de Samuel HUNTINGTON(3) devient réalité. Perspicacité toire, intégrée aux grands Empires (aus- ethnique supposée. Comme le souligne nir toute cohabitation entre les différents
Et l’Occident se prend au piège. Ses attitudes, ses réactions, tro-hongrois, ottoman ou soviétique). Il Marco MARTINIELLO, “...lorsque les di - groupes ethniques de cette région. Non
du politologue nord-américain ou projet issu des think tanks
ses ingérences confirment l’efficacité de l’astuce balkanique. Il existe de ce fait un décalage énorme visions ethniques et les divisions de seulement en attisant des antagonismes
américains et adopté par les responsables d’une superpuissan-
ne s’agit pas d’une simple naïveté de la part européenne. entre l’Europe occidentale et l’Europe classes se superposent, il est probable préexistants -comme c’est le cas au
ce qui ne peut pas constituer une exception à la règle impéria-
L’Europe a aussi besoin de cette relation malsaine, en cher- orientale face au processus de démocrati- que les conflits de classe prendront la for - Kosovo- mais également en prouvant à
le de divide et impere ? Qui peut le dire ?
chant les moyens pour donner libre cours à ses frustrations, à sation et d’indépendance nationale. me de conflits ethniques”(2). toutes les autres populations des Balkans
L’autre question importante concerne l’influence des images ses angoisses, au vide moral qui est la contrepartie de son trop
sur la réalité. En projetant sur les peuples balkaniques des per- Aussi, tandis que la première tente ac- L’ETHNIQUE ET LE POLITIQUE que le conflit ethnique est une arme effi-
plein matériel. Dans la relation entre Est et Ouest en Europe, cace et légitime dans le domaine de la
ceptions qui ont souvent plus affaire à ses propres expériences tuellement de dépasser l’âge de l’État-na-
les Balkans jouent le rôle du bouc émissaire : expression exa- L’un des principaux acquis des théories gestion des relations internationales et de
historiques qu’à la réalité du terrain, l’Europe occidentale tion pour construire une Europe fédérati-
gérée de l’orientalité européenne, par son sacrifice et en foca- de l’ethnicité est d’avoir montré que les la redéfinition des rapports de domina-
contribue à l’accentuation de la violence. Le miroir européen ve, dans la seconde, les États essaient
lisant toutes les hostilités anti-orientales, elle libère l’autre par- ethnicismes, les replis identitaires, les tion à l’âge de la mondialisation. Comme
des violences balkaniques fonctionne comme un amplifica- d’imposer leur existence en tant que na-
tie de l’Europe orientale de son orientalité. La Pologne, la “tribus” pour reprendre l’expression pré- le faisaient remarquer certains théoriciens
teur. La récente crise kosovare l’a démontré encore une fois, tions autonomes après la chute de
Tchéquie, la Hongrie, même la Croatie peuvent plus facile- cédente, et plus largement les nationa- de l’ethnicité dans les années 70, l’ethni-
tout comme la crise bosniaque un peu plus tôt. Après ses l’Empire soviétique.
ment entrer dans le club européen puisqu’il y a, un peu plus lismes, ne sont pas des survivances d’un cité est devenue une catégorie sociale
triomphes du XIXe et du XXe siècle, le prestige occidental est loin, un peu plus au sud, la Serbie, la Bulgarie, ou l’Albanie. Par ailleurs, comme l’a souligné E. GELL- passé pré-moderne mais bien la consé-
tel que les Balkaniques d’hier et d’aujourd’hui cherchent à NER, la formation de la nation moderne aussi importante aujourd’hui que le fut à
En forçant le trait, en renforçant l’écart de ces pays par rapport quence de la création des nations mo- son époque celle de classe sociale.
être à la hauteur de l’image (positive ou négative) que se fait à la norme européenne, on rapproche les autres pays de l’an- passe nécessairement par un processus dernes, de la standardisation des modèles
d’eux l’Occident. Arnold TOYNBEE l’avait déjà remarqué en de laïcisation et de démocratisation de la et de la mondialisation des échanges. Le nouvel ordre mondial qui a commen-
cienne Europe de l’Est à l’Europe. La diabolisation des Balkans
1922 quand il écrivait : société, libérée alors des doctrines abso- Le danger est le “tout ethnique”, c’est-à- cé à se mettre en place à travers la guerre
paraît donc comme un élément fonctionnel pour une certaine
idée de la construction européenne. lutistes. Là encore, l’expérience de ce dire le placement de la lutte sociale et en Yougoslavie et qui construit sa justifi-
“Les sauvages sont bouleversés par la disparition de la lu - cation non plus sur des valeurs huma-
processus est plus longue en Europe occi- politique sur le plan des différences cul-
ne (...) Ils ne réalisent pas que l’ombre qui (...) efface tout Pourtant, indépendamment des réflexions sur le double miroir nistes mais sur une idéologie de l’huma-
dentale qu’en Europe orientale. Quant turelles. Dans le cas des Balkans, ce n’est
sauf un petit fragment du disque brillant est projeté par des relations, Europe/Balkans, comment nier l’endémisme des nitaire, ne fait que prouver que l’argu-
aux droits des minorités dites ethniques, pas la diversité ethnique ou culturelle qui
leur propre monde. D’une manière similaire, nous, conflits ethniques et nationaux dans les Balkans ? Même si ment ethnique est devenu un outil privi-
il ne peuvent être reconnus que par un provoque la déstabilisation car la crise est
peuples civilisés de l’Occident, nous regardons avec pitié l’Europe occidentale fut coupable elle aussi de crimes terribles légié de la recomposition des rapports de
système politique de type universaliste avant tout politique, sociale et écono-
ou avec mépris nos contemporains non-occidentaux, cou - pendant le XIXe et le XXe siècle (pour ne pas aller plus loin), domination au niveau du “village glo-
qui laisse les différences s’exprimer et qui mique. Mais il est aisé d’utiliser cette spé-
chés sous l’ombre d’une puissance supérieure qui semble ce qui différencie le rôle de la violence dans les Balkans, c’est bal”. Pour paraphraser MALRAUX, on
reconnaît ces différences comme légi- cificité régionale -la très grande diversité
times et valables surtout si ce type de re- de populations- comme argument dans la pourrait dire en fin de compte que le
vendications reste “marginal” c’est-à-dire lutte politique. En général, on laisse ce ty- XXIe siècle sera ethnique ou ne sera pas...
qu’il ne met pas en péril l’intégrité natio- pe d’argumentation aux extrémistes, aux ________
nale et la pérennité de la nation. Or, on dictateurs, aux nations pauvres et peu dé- 1) Ce texte est le résultat d’une double expérien-
l’a dit, en Europe orientale, les frontières veloppées économiquement. Ce qui est ce : d’une part celle d’une recherche de plu-
nationales sont encore mal définies et la- frappant dans la guerre au Kosovo, c’est sieurs années en Roumanie et dans les Balkans
biles et les groupes culturels nombreux et qui a abouti à une thèse de Doctorat en anthro-
que les nations occidentales ont récupéré
pologie consacrée à un groupe minoritaire (les
variés, si bien que la nation n’est toujours ce type d’arguments -arguments que Mégléno-roumains), de l’autre celle de la guerre
pas, pour les individus, la référence ulti- Slobodan MILOSEVIC manipule depuis en Serbie vue depuis la Roumanie où je me
me. C’est bien là que se situe la spécifité des années- à leur propre profit. C’est trouvais de mars à mai 1999.
des Balkans : face aux modèles absolu- bien, en théorie, pour le droit et pour la 2) L’ethnicité dans les sciences sociales contem -
tistes du pouvoir (impérial et communis- défense des minorités ethniques qu’ont poraines, PUF, 1995, p. 116.

20 A S S O C I A T I O N R H Ô N E - A LP E S D ' A N T H R O P O L O G I E ■ ■ A S S O C I A T I O N R H Ô N E - A L P E S D ' A N T H R O P O L O G I E
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RETOUR SUR LE BON VOISINAGE LE RÔLE DE LA VIOLENCE


X a v i e r B O U G A R E L
Chercheur CNRS-GREMMO
DANS LA QUESTION BALKANIQUE
G e o r g e s P R É V É L A K I S

D ’avril 1992 à décembre 1995, le conflit qui a déchiré la


Bosnie-Herzégovine s’est accompagné de violences mul-
Mais, pour bien comprendre les formes et les dynamiques de
cette réalité centrale de la société bosniaque, il convient d’in-
Géographe, Université de Paris-Sorbonne, Université de Boston

P
tiples, d’expulsions massives et de massacres qui ont par- sister sur son ambiguïté et sa fragilité constitutives. La coexis- armi les différentes définitions possibles des Balkans, rete- correspondu à peu de progrès réel : Byzance a simplement
fois pris, comme lors de la conquête de l’enclave de tence pacifique des communautés dans la vie quotidienne, en nons celle selon laquelle il s’agit de la partie de l’Europe remplacé le Grand Turc. Les stéréotypes issus de l’époque du
Srebrenica par les forces serbes en juillet 1995, les dimensions effet, s’est toujours doublée d’une vive concurrence autour de qui a vécu l’expérience historique byzantine et ottomane. Schisme et préservés par la séparation de tant de siècles re-
d’un crime génocidaire. Ces violences ont alors été perçues, l’allocation de ressources rares telles que la terre ou les fonc- Malgré les progrès des dernières années, l’historiographie eu- viennent à la surface à chaque nouvelle explosion de violence
par de nombreux observateurs, comme une rupture avec la tions administratives. Dans des contextes de crise ou de re- ropéenne porte toujours un regard méprisant envers l’Empire en Orient.
“tolérance séculaire” caractérisant jusqu’alors la société bos- composition (géo-) politique, ces rivalités ont débouché sur byzantin et l’Empire ottoman. Ces Empires orientaux qui do- La perception d’une nature balkanique portée sur la violence
niaque, et remontant à l’époque ottomane. Aujourd’hui, alors des affrontements ouverts, comme le rappellent les violences minaient jusqu’au XIX e siècle une partie de l’Europe, explique la connotation négative du terme “les Balkans”, nom
que le retour des réfugiés reste toujours un objectif lointain, il intercommunautaires qui ont accompagné la crise bosniaque n’étaient-ils pas, par leur nature même, fondés sur la violence importé d’Europe(2).
apparaît utile de revenir sur la question de la coexistence in- de 1875-1878, la première et -surtout- la seconde guerre mon- ? Les révoltés des nationalismes balkaniques du XIXe siècle ont Appréhender la signification de ce terme dans toute sa riches-
tercommunautaire en Bosnie-Herzégovine, sur ses méca- diale. saisi maintes occasions pour illustrer la cruauté ottomane : des se permet d’illuminer les profondeurs de l’âme occidentale.
nismes traditionnels, ses crises actuelles, et ses chances de re- Dès lors, au même titre que l’idée de haines ancestrales et in- massacres de Chios à la répression de la révolte macédonien- Certes les Balkans représentent pour l’Europe l’altérité. Il s’agit
nouveau. dépassables, celle d’une tolérance séculaire, immuable et im- ne de Saint-Élie, le public européen disposait d’une informa- pourtant d’une altérité proche, si proche qu’elle prend parfois
LA TOLÉRANCE BOSNIAQUE : perturbable, relève d’une conception mythique de la société tion abondante concernant les violences exercées sur ses la forme de la partie sombre de soi-même. Les Balkans, c’est
LA RÉALITÉ ET LE MYTHE bosniaque. Ce mythe de la tolérance bosniaque, qui trouve frères chrétiens orthodoxes. le sauvage qui se cache derrière la récente civilisation, c’est le
Il est tout à fait justifié de parler, à propos de la Bosnie- son origine dans les discours titistes sur “l’unité et la fraternité” subconscient refoulé que l’on projette sur son alter ego. Cette
Pourtant, ces frères, combien étaient innocents d’actes simi-
Herzégovine, d’une longue tradition de coexistence intercom- des peuples yougoslaves, et dans les dépliants touristiques pu- proximité géographique et culturelle explique l’indignation
laires ? Les atrocités entre Serbes, Bulgares et Grecs décrites et
munautaire : la présence sur le même territoire de trois com- bliés lors des Jeux Olympiques de 1984, n’a pris toute sa force européenne pour des actes qui passent plus ou moins inaper-
documentées dans le rapport de la Commission Carnegie sur
munautés principales (Musulmans, Serbes et Croates), et de et n’a véritablement franchi les frontières qu’après l’éclate- çus quand ils se produisent un peu plus loin, par exemple en
les guerres balkaniques(1) ne s’inscrivaient-elles pas dans la
nombreuses minorités religieuses et linguistiques, et plus en- ment du conflit en avril 1992, comme l’atteste la propagation Anatolie, la partie asiatique de l’ancien Empire ottoman. Il
plus pure tradition byzantine (avec les intrigues de palais et les
core l’imbrication spatiale de ces populations, tant en ville du cliché sur Sarajevo comme “nouvelle Jérusalem”, au centre s’agit aussi d’une revanche. Après des siècles pendant lesquels
exploits d’un Basile II Bulgaroctone) ? Ces nouvelles sociétés
(mixité de la plupart des quartiers) qu’à la campagne (réparti- de laquelle cohabitent “depuis des siècles et à moins d’un ki- l’homme occidental se sentait barbare face aux splendeurs de
nationales des Balkans issues d’une tradition politique byzan-
tion des villages en “peau de léopard”), n’auraient pu être pré- lomètre de distance” mosquée, église orthodoxe, cathédrale l’Orient, il s’agit maintenant d’inverser les rôles.
tine que l’on résumait par le terme de “césaropapisme”,
servées jusqu’à récemment sans l’existence d’un certain catholique, et synagogue.
étaient-elles (et sont elles) capables de s’organiser démocrati- Le débat sur la violence balkanique est donc loin de concer-
nombre de dispositifs et de pratiques assurant cette coexi- Intemporalité, équidistance factice, valorisation d’une com- quement, de respecter les droits de l’homme ? Pour beaucoup, ner des réalités objectives. Les Balkaniques sont-ils plus vio-
stence. munauté juive dont la faiblesse numérique est compensée par le retrait du Grand Homme Malade des terres européennes a lents que les autres Européens ? Difficile de répondre.

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d’une manière générale, la "question et sources éventuelles de conflits(17). La avec la "Guerre du Golfe" (pratiquement son importance symbolique qu’implicites- de réciproci-
identitaire" en problème. Le couple seconde attitude fait de ce même voisin simultanée à la chute du Mur de Berlin). : tels sont bien les traits té et de respect des fron-
hospes/hostis (hôte et/ou ennemi) qui gé- un Hospès (et donc, également, un Hostis Pour ce qui est des murs, celui de Berlin principaux du mythe de la tières communautaires, le
rait traditionnellement les relations de potentiel, mais potentiel seulement), et a certes été détruit ; mais une autre bar- tolérance bosniaque, desti- komiluk est moins le signe
voisinage perd cette capacité adaptative conçoit la frontière comme un espace de rière s’est dressée entre Est et Ouest, éri- né à effacer les aléas et les d’une tolérance séculaire
qui permettait de trouver les voies de la contact, de rencontre, de syncrétisme, geant la disparité des mentalités en obs- asymétries -en un mot : qu’une réassurance chaque
"convivialité" ou l’art de "vivre en- dans lequel l’entre-deux n’est pas un no tacle au dialogue, mais pas à la destruc- l’historicité- des rapports jour renouvelée du carac-
semble".(16) man’s land mais peut, au contraire, se tion sans réserve d’un capitalisme sauva- intercommunautaires en tère pacifique des relations
On ne peut s’empêcher de voir dans le confondre avec des lieux de négoce (les ge qui a su profiter du vide institutionnel Bosnie-Herzégovine. Or, intercommunautaires. De
livre de HUNTINGTON, outre cette pen- marchés) et de négociation (diploma- laissé par l’effondrement des régimes to- comme l’a si bien dit Ivo là sa fragilité et sa réversi-
sée dominante et schématique qui peut tiques). Schématiquement, la première talitaires. Et pour ce qui est des ponts, ce- ANDRI, même si les mina- bilité, le bon voisinage
se permettre de parler de l’Autre sans conception permet de rendre compte lui de Mostar qui reliait les communautés rets et les clochers s’inscri- pouvant, en période de cri-
avoir pris la peine de le connaître, un dis- d’une certaine dimension de l’État- chrétiennes (croates) et musulmanes n’est vent dans le même espace, se, ne pas résister aux spi-
cours mû par la peur, celle qui fait im- nation : ses frontières garantissent la "sou- plus que ruines, à l’image de ce que fu- la voix du muezzin et le ca- rales de la peur et de la
manquablement du voisin un hostis, un veraineté nationale" dont le non respect rent ces relations de voisinage où l’Autre rillon des cloches ne se font violence, et basculer fina-
phénomène qui n’est certes pas nouveau peut entraîner des sanctions allant jus- n’était pas réduit à sa condition de hostis, jamais entendre en même lement dans le crime inti-
mais qui resurgit aujourd’hui pour renou- qu’à la déclaration de guerre. Tandis que mais possédait encore cette ambivalence temps(1). me.
veler d’anciennes relations d’hostilité ; en la seconde conception apparaît dans sa qui lui permettait, tout en étant dans l’al- Le défaut principal de ce Les mythes ayant la peau
effet, cette argumentation de HUNTING- fluidité, plus proche des relations mul- térité, d’être aussi traité comme hospès : mythe, toutefois, n’est pas dure, le komiluk a à son
TON et de ses disciples en faveur d’une tiethniques et multiculturelles qui étaient une règle de "savoir-vivre" que toute so- qu’il gomme l’historicité de tour été mal compris, et
telle coupure radicale entre deux caractéristiques de l’histoire millénaire de ciété traditionnelle a toujours considéré la société bosniaque, ni paré des vertus attribuées
mondes, revient somme toute à réactuali- la "Région intermédiaire" (ce qui n’en ex- comme étant le propre de l’Homme "civi- même que, indirectement, auparavant à la “tolérance
ser sans autre perspective critique, un clut pas pour autant les conflits, mais leur lisé" ! il finisse par réifier les iden- séculaire” bosniaque. Dans
conflit religieux qui a organisé le monde gestion ne se pose pas en termes d’irré- tités communautaires en ce contexte, il importe aus-
il y a un millénaire ! ductibilité). Face à cette alternative, que même temps que les rap- si de dire ce que n’est pas
DES MURS POUR SÉPARER nous indique les attitudes adoptées par le ports intercommunautaires. le komiluk. Tout d’abord, il
ET DES PONTS POUR RELIER monde politique d’aujourd’hui ? Au mo- Plus grave est sans doute le n’est pas un phénomène
On pourrait résumer les deux attitudes ment où l’on voit "se faire l’Europe" à tra- paradoxe suivant : dans un exclusivement urbain,
possibles face à la gestion des limites/ vers la mise en place de nouveaux es- contexte d’affrontement contrairement à ce que
frontières entre voisins à l’aide de deux paces unifiés tels que "l’Espace Schen- entre communautés, ce qui s’imaginent certains au-
images en tête-bêche dont l’actualité gen" ou celui de l’Euro, le reste du conti- est présenté comme un teurs (3) . A la limite, c’est
nous a fourni maintes images : ou bien nent frappe à la porte et se voit imposer symbole de paix n’est en plutôt l’inverse qui serait
on construit des murs et on détruit les des conditions de conformité, souvent réalité rien d’autre qu’une vrai : les pratiques de bon
ponts ; ou bien on construit des ponts et aberrantes pour son développement, afin arme de guerre. Tout en se voisinage se retrouvent
on détruit les murs. La première attitude d’être simplement candidat à "entrer dans faisant les promoteurs de ce dans les villages comme
fait de notre voisin un Hostis dont il faut l’Europe", (selon l’expression utilisée à mythe, en effet, les dirigeants politiques et religieux de la dans les quartiers traditionnels (mahalas ottomans) ou périphé-
se protéger grâce à une limite "fortifiée", l’Est). Par ailleurs, l’heure de la "mondia- communauté musulmane se l’appropriaient, l’instrumentali- riques (banlieues pavillonnaires) des villes, et c’est sans doute
qui rend la frontière étanche et infran- lisation" économique menace d’imposer saient à leur profit exclusif, poussant encore d’avantage les dans les centres modernes et les grands ensembles de la pério-
chissable entre des "espaces de diffé- aussi ce "nouvel ordre mondial" qui a communautés serbe et croate à nier l’existence de toute co- de socialiste qu’elles sont le moins présentes. Reposant sur des
rences" postulés comme incompatibles, dicté sa loi -de manière significative- existence pacifique dans la Bosnie-Herzégovine d’avant-guer- liens personnalisés et durables entre voisins, le komiluk s’ac-
re. En un mot, par une sorte d’effet pervers, le mythe de la to- commode mal de l’anonymat et de la mobilité caractéristiques
lérance bosniaque a contribué à détruire la réalité de la co- de la ville moderne, qui a ses propres formes de civilité.
———— qui y perdit son indépendance pour les 500 ans qui allaient suivre. existence intercommunautaire en Bosnie-Herzégovine. De même, le komiluk n’est en aucun cas assimilable à la ci-
1) Cité par Drinka GOJKOVIC, “Un traumatisme sans catharsis” in POPOV, 10) A propos des liens entre le régime de MILOSEVIC et l’Académie serbe des Arts et toyenneté, et c’est un véritable non-sens que de parler, comme
Nebojsa, Radiographie d’un nationalisme. Les racines serbes du conflit yougoslave, des Sciences, auteur, en 1986, du fameux Mémorandum, voir MILOSAVLJEVIC, CE QU’EST ET CE QUE N’EST PAS LE BON VOISINAGE.
Paris, Editions de l’Atelier, p. 252. Oliveira, 1998, “Du mauvais usage de l’autorité scientifique”, in POPOV, Nebojsa, le fait André-Louis SANGUIN, du komiluk en termes de
2) Par exemple : “Dans la mesure où les sociétés balkaniques sont moins avancées op.cit., pp. 205-238. C’est, entre autres, en réaction à ce mythe de la tolérance bos- “contrat de citoyenneté”(4) . Il convient donc de le rappeler
sur la voie de la modernité, il serait donc logique que l’usage de la violence y soit 11) A propos du conflit qui opposa la Grèce et la FYROM, voir notamment CONTO- niaque que j’ai insisté, pendant la guerre, sur le komiluk com- clairement : “La citoyenneté en appelle à un individu abstrait,
plus fréquent et socialement légitimé qu’en Europe occidentale”. Cette phrase est ex- GEORGIS, Georges, 1992, Histoire de la Grèce, Paris, Hatier, PRÉVÉLAKIS, me mode de régulation et de pacification des rapports inter-
traite d’un courrier des lecteurs envoyé à la suite de la parution de mon article “La Georges, 1997, Géopolitique de la Grèce, Bruxelles, Complexe, et THUAL, mettant de côté sa spécificité ethnique ou religieuse dès qu’il
question du Kosovo ou l’histoire manipulée”, in La Revue Nouvelle, Bruxelles, n° 5- François, 1998, Le douaire de Byzance, Paris, Ellipses. communautaires en Bosnie-Herzégovine (2). C’est sur ce même pénètre dans l’espace public abstrait qui le crée : la cité. Le
6, mai-juin 1999, pp. 18-27 (courrier de M. DE BACKER). 12 ) On consultera à ce sujet BRATIANU, Gheorghe, 1937, Une énigme et un mi - komiluk qu’il me semble utile de revenir aujourd’hui, dans un komiluk repose au contraire sur un individu concret réaffir-
3 ) RUPNIK, Jacques, in Le Nouvel Observateur, 15-21 avril 1999, p. 82. racle historique : le peuple roumain, Bucarest, Editura stiintifica si enciclopedica, contexte sensiblement différent.
4) Ecrivain et homme politique serbe très controversé, figure emblématique de l’op- ainsi que GIURESCU, Constantin, 1968, La Transylvanie dans l’Histoire du peuple mant son appartenance ethnique ou religieuse dès qu’il pé-
position à Slobodan MILOSEVIC, ce qui ne l’a pas empêché de faire partie du gou- roumain, Bucarest, Editions Meridiane, IORGA, Nicolae, 1922-1936, In lupta cu ab - D’origine turque, le mot “komiluk” désigne en serbo-croate nètre dans l’espace public concret qui le crée : la rue, le ma -
vernement serbe, avant de démissionner en avril 1999. surdul revizionism maghiar, Bucarest, Globus, réédition 1991, KÖPECZI, Béla, l’ensemble des relations de voisinage. Dans le contexte de la hala, le village”(5). Enfin -mais cela semble être plus clair- le
5) DRASKOVIC, Vuk, “Confrontation avec la vérité”, in Le Monde Diplomatique, 1992, Histoire de la Transylvanie, Budapest, Akadémiai Kiadó, et LAZAR, István,
Manière de voir 17, “Nationalismes : la tragédie yougoslave”, février 1993. 1993, Petite histoire de la Hongrie, Budapest, Corvina (première édition en société pluricommunautaire bosniaque, toutefois, il s’applique komiluk ne favorise pas les mariages mixtes, phénomène rela-
6 ) KADARÈ, Ismaïl, et FERNANDEZ-RECATALA, Denis, 1999, Temps Barbares. De Hongrois, Kis magyar történelem, 1989, Gondolat Kiadó). avant tout aux relations de bon voisinage entre membres de tivement récent en Bosnie-Herzégovine, et caractéristique des
l’Albanie au Kosovo, Paris, L’Archipel, p. 188. 13 ) MISKOLCZY, Ambrus, “Brasov, Brassó, Kronstadt, ville-frontière d’une région- communautés différentes. Ce bon voisinage passe par diverses seules élites urbaines et populations ouvrières. Bien au
7) A ce sujet, voir CHAMPSEIX, Elisabeth et Jean-Paul, 1992, L’Albanie ou la logique frontière de la monarchie des HABSBOURG”, in KOTEK, Joël, 1996, L’Europe et ses
du désespoir, Paris, La Découverte. villes-frontières, Bruxelles, Editions Complexe, p. 64.
formes d’entraide (travaux agricoles, construction et réparation contraire, “le komiluk, relation entre membres de deux com-
8) GARDE, Paul, 1992, Vie et Mort de la Yougoslavie, Paris, Fayard. 14 ) Voir à ce sujet le récent ouvrage d’Anne-Marie THIESSE : THIESSE, Anne-Marie, du logement, mise à disposition des réseaux de connaissance munautés différentes habitant deux maisons mitoyennes, s’op-
9) Il conviendrait bien évidemment de s’attarder sur l’épisode de la bataille du 1999, La création des identités nationales : XVIIIe-XXe siècles, Paris, Seuil. et d’influence, etc) et d’association aux événements de la vie pose au mariage mixte, union entre membres de deux com-
Kosovo, en 1389, où s’affrontèrent les armées des princes balkaniques alliés (Serbes 15 ) KADARÈ, Ismaïl, et FERNANDEZ-RECATALA, Denis, 1999, op.cit., p. 189. familiale (naissance, mariage, départ au service militaire, etc)
en particulier, mais également Albanais, Hongrois, Bosniaques, Roumains) et les 16 ) MILOSAVLJEVIC, Oliveira, op. cit., p. 232.
munautés différentes emménageant dans une même mai-
Ottomans. Ces derniers remportèrent la bataille, souvenir obsédant pour la Serbie 17 ) in KOTEK, Joël, op. cit., p. 15. ou aux fêtes religieuses. Basé sur des règles strictes -quoi son” (6).

18 A S S O C I A T I O N R H Ô N E - A L P E S D ' A N T H R O P O L O G I E ■ ■ A S S O C I A T I O N R H Ô N E - A L P E S D ' A N T H R O P O L O G I E
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■ R EGARDS SUR LES EUR OPE : UN E ANT HRO POLOG IE IMPL IQUÉ E DAN S LES BALK ANS ■ ■ REGARDS SUR LES EU ROPE : UNE ANT HRO POLOG IE IMPLIQUÉE D ANS LES B AL KANS ■

nique à l’œuvre pendant le conflit ont littérale- n’avaient en effet la possibilité de fonder et en même temps à toutes les autres”, vocation de "zone intermédiaire" des
ment renversé les logiques sur lesquelles repo- leur nouvel État ni sur l’existence d’un comme le rappelle G. PRÉVÉLAKIS(10) V. Balkans dont le rôle positif ne peut être
saient jusqu’alors la société bosniaque : la lien de “citoyenneté” à la française, étant PAPACOSTEA suggérant une voie spéci- rempli qu’à condition qu’une certaine
preuve en est que le niveau local, qui remplis- donné la carence de société politique fique, utilisa l’expression de "Suisse de "fluidité" des relations de voisinage
sait avant la guerre une fonction d’amortisseur liée à l’histoire spécifique de ces régions, l’Est". Mais déjà au XIXe siècle, se déve- (proche et moins proche) y soit mainte-
et de médiateur des conflits intercommunau- ni sur l’existence d’une “unité ethnique” loppait à l’Est, une réflexion sur ces pro- nue. Mais les événements et discours do-
taires, est désormais celui sur lequel se cristalli- “à l’allemande”, correspondant à un terri- blèmes : vers 1850, eut lieu un échange minants de ces dernières années nous in-
sent ces mêmes conflits (organisation des élec- toire revendiqué, étant donné le caractè- de correspondance entre l’Italien MAZZI- diquent que ce ne sont pas de telles
tions municipales et constitution des conseils re multiethnique de ces régions. Dans un NI et le Roumain D. BRATIANU qui rê- conceptions qui emportent l’adhésion
municipaux, gestion du fonds immobilier et re- article paru en 1985, un chercheur hon- vaient d’une "confédération danubienne". des dirigeants d’aujourd’hui. Bien au
tour des populations déplacées, etc). Dès lors, grois, Zador TORDAI souligne cette diffé- De même, à la fin du siècle, c’est contraire, au lieu de prendre en compte
ce voisin qui, dans la société bosniaque rence fondamentale de contexte qui ca- l’Autrichien Karl RENNER, originaire de un tel héritage, on voit aujourd’hui fleurir
d’avant-guerre, constituait d’abord une protec- ractérise les nations d’Europe Centrale et Moravie, qui propose un modèle fédératif des discours de clivage qui semblent mal
tion, n’est désormais perçu que comme une Orientale où “Ni l’égalité, ni l’affranchis- des pays de l’ancien Empire austro-hon- supporter les situations de mixité, de di-
menace : en tant qu’électeur d’une part, qui sement de la paysannerie n’ont pu vérita- grois. Sans prétendre que de tels projets versité ; nous nous trouvons à nouveau
risque de faire basculer la majorité au conseil blement s’y accomplir, interdisant toute aient été à l’abri de dérives idéolo- devant des propos qui, sans aller jusqu’à
municipal, en tant que réfugié d’autre part, qui réalisation de la collectivité nationale giques(11), ils indiquaient cependant une prôner la "purification ethnique" , s’ins-
risque de faire valoir ses droits sur son ancien d’un point de vue social et humain géné- alternative à un modèle occidental que crivent cependant dans une tendance à
logement. ral”(9). les Grandes Puissances ont tout simple- une certaine "purification culturelle" qui
Ce portrait, relativement pessimiste, de la so- ment ignorée : comment en effet, l’abou- favorise le dess(e)in de frontières étan-
QUE RESTE-T-IL AUJOURD’HUI QUELLE AUTRE SOLUTION
ciété bosniaque ne suffit pas pour présager de l’issue finale tissement d’un tel projet aurait-il permis ches à l’intérieur desquelles peuvent se
DU BON VOISINAGE ? d’un après-guerre qui, après tout, ne fait que commencer. Il POUR LES BALKANS ? le maintien de leur hégémonie incontes- distribuer des populations et cultures ho-
Reste à savoir dans quelle mesure le komiluk fait encore sens doit, en revanche, nous inciter à rompre avec les représenta- Mais existait-il une alternative à ce mo- tée, sur cette région du monde ? mogènes. C’est dans un tel climat idéolo-
dans la Bosnie-Herzégovine d’aujourd’hui, après trois ans et tions angéliques, manichéennes ou volontaristes de la Bosnie- dèle occidental ? Même si aucune solu- UNE VOCATION gique que l’on doit situer les "solutions"
demi de guerre et de nettoyage ethnique, le déplacement de Herzégovine, pour nous amener à nous interroger sur les voies tion ne pouvait éviter de soulever des dif- de déplacements de populations qui per-
plus de deux millions de personnes (soit la moitié environ de complexes et peut-être paradoxales qui peuvent conduire à sa DE "RÉGION INTERMÉDIAIRE" mettent de réaliser "sur le terrain" cette
ficultés inhérentes à la transition entre la
la population bosniaque), et la constitution d’entités territo- réintégration humaine et politique : le déplacement des popu- situation de pays sous domination plus Une autre manière d’envisager la dicho- unicité rêvée censée protéger "de l’autre",
riales homogènes sur le plan ethnique. lations et la territorialisation des communautés sont-ils réver- ou moins féodale et leur devenir en États tomie Est-Ouest, est donc de se souvenir du "différent".
Concrètement, le komiluk n’a pas forcément basculé dans le sibles et, dans ce contexte, est-il raisonnable d’espérer une de type moderne, d’autres options poli- du long et riche passé de cet orient de HOSPES/HOSTIS :
crime intime, mais a aussi été le support de nombreux gestes restauration du komiluk, des pratiques d’entraide et de respect tiques étaient pourtant envisageables l’Europe qui en a fait une région charniè-
de protection et d’entraide. Aujourd’hui encore, il est possible mutuel qui le sous-tendent ? L’élaboration d’une citoyenneté re entre Europe et Asie et dont le "destin LORSQUE L’AMBIVALENCE
pour éviter le drame à répétition que vi-
de retrouver le komiluk tel qu’il se pratiquait avant la guerre partagée en Bosnie-Herzégovine doit-elle dès lors être conçue vent les peuples des Balkans depuis leur historique" n’était pas nécessairement de SE TRANSFORME EN CLIVAGE
dans certains immeubles, certains quartiers, ou certains vil- comme un prolongement du komiluk traditionnel, ou comme “libération” des grands empires. Et de sombrer dans la barbarie de guerres inter- Dans son ouvrage à succès intitulé le
lages où cohabitent toujours des personnes appartenant à des une rupture avec ce dernier ? Plus concrètement, la réintégra- fait, il n’a pas manqué dès le XIXe siècle, ethniques telles que nous en avons le pé- choc des civilisations, l’Américain HUN-
communautés différentes. Là où les populations sont désor- tion de la Bosnie-Herzégovine passe-t-elle par l’annulation d’hommes politiques et idéologues, nible spectacle depuis l’éclatement de la TINGTON(14), développe l’hypothèse
mais séparées, certaines pratiques liées au komiluk se redé- progressive des conséquences de la guerre, ou par leur accep- conscients de la nécessité de trouver des Yougoslavie. Mais pour opérer un tel d’une irréductibilité de deux "modèles
ploient dans un contexte nouveau. Le téléphone permet ainsi tation partielle, mais définitive ? Car ne retrouve-t-on pas en solutions spécifiques pour ces territoires, changement de perspective, il faut faire culturels" dont le levier est d’ordre reli-
d’être en contact avec un ancien voisin réfugié à l’étranger, et Bosnie-Herzégovine ce "paradoxe de Jérusalem"(7) qui fait que qui ont proposé des solutions originales l’effort de décentrer le regard et de consi- gieux : à travers une telle perspective, on
les expatriés servent à leur tour d’intermédiaire pour prendre seule l’acceptation des conséquences politiques de la guerre au problème. C’est que, nous l’avons vu, dérer la carte, non plus à partir de voit se dresser entre l’Europe catholique
des nouvelles d’un voisin se trouvant de l’autre côté de la permettrait d’en atténuer les conséquences humaines ? à l’heure où commençait à croître dans le l’Occident, mais à partir de la Mer Egée, et protestante d’une part, l’orthodoxe
ligne de séparation. Quand un réfugié veut se rendre sur son monde l’hégémonie de l’Occident, la de Moscou ou d’Ankara. Ainsi, D. KITSI- d’autre part, un mur plus étanche que ce-
ancien lieu de résidence pour visiter la tombe de ses parents Péninsule balkanique ne sortait pas du KIS(12) rappelle l’existence historique lui de Berlin. Le chercheur roumain A.
ou voir l’état de sa maison, il fait souvent appel à un ancien chaos : ses peuples aspiraient certes à se d’une "Région intermédiaire" formant DUTSU souligne à ce propos le danger
voisin qui l’accompagne pendant toute son incursion en “terri- libérer d’un passé qui avait pesé lourde- charnière entre Europe et Asie, Occident d’un tel discours qui contribue à mettre
toire ennemi”. Enfin, quoique de façon beaucoup moins fré- ment sur leur histoire, mais qui n’en avait et Orient, élargissant en quelque sorte le en place de véritables "frontières men-
quente, les habitants d’un immeuble, d’une rue ou d’un villa- pas moins fondé une profonde unité concept d’homo balkanicus de PAPA- tales" : "Avec de tels produits de labora-
ge peuvent accepter le retour de leurs anciens voisins, les ai- entre populations allogènes. Sans doute, COSTEA à une aire eurasiatique de cultu- toire", écrit-il en 1996, il est difficile de
dent parfois à se réinstaller, les protègent éventuellement l’alchimie d’une telle transition n’était re syncrétique dont le centre serait la comprendre l’unité et la diversité de
contre les extrémistes et les pillards. pas simple, d’autant que l’intelligentsia Méditerranée orientale. Dans le même l’Europe ! Et il est encore plus difficile de
Pourtant, malgré ces diverses manifestations de “komiluk rési- des Balkans s’est trouvée d’entrée de jeu ordre d’idées, l’auteur rappelle également comprendre la "Suisse de l’Europe" dont
duel” ou de “komiluk virtuel”, il est clair que le komiluk a ces- sous l’influence des idéologies nationa- la solution à la question des Balkans sug- parle Victor PAPACOSTEA...(15) La nou-
sé d’être une réalité centrale en Bosnie-Herzégovine. Les pro- listes. Mais l’expérience millénaire des gérée en 1942 par P. WALTZ : la création velle guerre balkanique nous confirme de
cessus de territorialisation et les pratiques de nettoyage eth- Balkans qui avait fondé cette capacité d’une "Egéide unitaire" ; selon son opi- telles craintes. Ainsi, la conception d’une
————— des ethnies à “vivre ensemble”, était à nion : "Si un vaste empire venait à se dichotomie "orient/occident" n’a pas fini
1) Voir Ivo ANDRIC, "Lettre de 1920", dans Titanic et autres contes juifs, Paris, Belfond, 1977. même de fournir d’autres solutions que constituer sur les deux rives de l’Archipel, de puiser ses arguments aux sources les
2) Xavier BOUGAREL, "Bon voisinage et crime intime", dans Bosnie : anatomie d’un conflit, Paris, La découverte, 1996.
celles de l’émiettement des territoires, du il se pourrait qu’une ère nouvelle de paix plus diverses, partout où l’on peut relever
3) Lors d’un colloque consacré aux villes en guerre en ex-Yougoslavie, Isaac JOSEPH déclarait que je décrivais la réalité du komiluk "dans les grandes villes, mais aussi dans
les petites villes ou même dans les villages" (voir Isaac JOSEPH / Claire LEVY-VROELANT, La guerre aux civils. Bosnie-Herzégovine 1992-1996, Paris, L’Harmattan, 1997, p. fractionnement des populations selon le et de tranquillité fût par là même accor- et accentuer des facteurs d’opposition
196). Le "même" n’a aucune raison d’être. critère de l’ethnicité, bref, de sa balkani - dée au sud-est de l’Europe"(13). (plus que de distinction) entre deux "cul-
4) André-Luis SANGUIN, "Sarajevo avant et après le siège : les mutations culturelles d’une capitale multiethnique", Géographie et cultures, n° 27 (automne 1998). sation. On pense par exemple à un mode Toutes ces approches ont un point com- tures". Cette accentuation des différences
5) X. BOUGAREL, op. cit., p. 85.
6) Ibid., p. 84. d’organisation dans lequel “l’ensemble mun : déplaçant le regard ethnocentrique qui fondent l’altérité, jusqu’à en faire des
7) Joseph WEILER, "Le paradoxe de Jérusalem", Le Monde de l’espace appartenait à chaque nation de l’Occident, elles mettent en relief la différends qui fondent l’hostilité, érige

28 A S S O C I A T I O N R H Ô N E - A L P E S D ' A N T H R O P O L O G I E ■ ■ A S S O C I A T I O N R H Ô N E - A L P E S D ' A N T H R O P O L O G I E
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■ RE GAR DS SUR LE S EUR OPE : UNE ANTHRO POLOGIE IMPL IQUÉE D AN S LES B ALK ANS ■ ■ REGA RDS SUR LES EU ROPE : UN E ANT HRO POLOG IE IMPL IQUÉ E DAN S LES BAL KANS ■

TRIANON… FIN DE SIÈCLE


J é s u s M I R A N D A
Doctorant, CREA, Université Lyon 2

“Le grand chaudron des préjugés, des amertumes, des projets l’OTAN remettent au goût du jour un possible rendez-vous
de massacres, des revanches et des rancoeurs ne cesse de avec l’Histoire.
bouillonner, prêt à exploser à la première occasion.” (1) Les relations entre la République Slovaque et l’État hongrois
Ismael KADARÈ sont restées longtemps tendues. Avec le départ de Vladimir
MECIAR(4), le sort des minorités semble s’améliorer, et le parti
DE TRIANON À DAYTON magyar est devenu une force politique avec laquelle le nou-
Un documentaire décrivait, il y a quelques mois, de “Sarajevo veau gouvernement doit compter. Il est difficile de ne pas évo-
à Sarajevo”, la chronique du suicide annoncé d’un État. En ef- quer le cas de la Transylvanie, tant le parallèle avec la
fet, depuis la mort de TITO, nous assistons à la dislocation, Slovaquie est aisé. Aujourd’hui, le pouvoir roumain se voit lui
pourtant prévisible, de la fédération yougoslave. Dans l’eu- aussi contraint de compter avec les leaders de la minorité ma-
phorie qui suivit la chute du mur de Berlin et des derniers bas- gyare. Si CEAUCESCU a fait des Hongrois les boucs émissaires
tions communistes en Europe, les Balkans s’embrasent... “Le de ses échecs politiques et économiques, les persécutions an-
ventre de la Bête est encore fécond” disait BRECHT. L’histoire ti-magyars n’ont pourtant pas disparu avec lui. Les exemples
bégaie, se plaît-on à reprendre comme une antienne à chaque abondent, et sont redondants. Manipulations de symboles, tra-
fois que la tragédie yougoslave est abordée. Mais l’agonie de vail de “constructions” sur la mémoire collective, incitations à
des “thèmes” byzantins à celui des étrangers. Un oncle, Aroumain aussi, leur de l’idée de nationalité soit très rela - la haine et à la discrimination raciales, la procédure est bien
“millets” ottomans- ont donné une répon- passait pour Albanais. Pendant les fêtes tive dans les Balkans” (5). l’ex-Yougoslavie, à laquelle nous assistons depuis une dizaine
d’années pourrait s’avérer n’être que la partie émergente d’une connue. Globalement, le sort des minorités magyares est le
se spécifique. Il en résulte une manière de famille, tous deux chantaient avec C’est cette même réflexion que l’on retrou- même dans la plupart des pays voisins ex-socialistes ; il reste
bien différente de la nôtre, de vivre et de d’autres amis des chansons dans les- longue chaîne de drames à venir... Même après les accords de
ve 50 ans plus tard, dans un article d’Es- Dayton ou ceux de Rambouillet. Par deux fois, nous l’avons un sujet brûlant en Hongrie. L’essence même du “politique”,
penser le rapport à ses voisins. Et, n’en quelles ils affirmaient, sur un ton très fa- ther BENBASSA au titre explicite, Balkans : tel que la définit Carl SCHMITT(5) repose sur l’identification
natique, leur identité aroumaine(3). La se- vu, lorsque l’histoire bégaie, c’est toute l’Europe centrale et
déplaise à la vision ethnocentrique de sortir du cadre des États-nation (6). d’un ennemi bien réel, d’une hostilité à partir de laquelle s’im-
conde note dans son récent carnet de ter- orientale qui vibre et le reste du monde qui tremble !
l’Occident, cette absence de “conscience Ces deux auteurs pointent le même pro- pose le choix des alliances ; un conflit acquiert une dimension
rain (village de Razgrad-Zlatia, Bulgarie, Bégaiements encore lorsque, en 1991, l’Allemagne et le
mono-identitaire” ne fait pas pour autant blème : l’importation du modèle occi- politique lorsqu’il contraint l’individu à choisir son camp.
été 1998) : “Comme je demandais à un Vatican les premiers, s’empressent hâtivement de reconnaître
de cet Homo balkanicus un barbare, bien dental de l’État-nation a déclenché dans L’ennemi c’est l’Autre.
Bulgare réfugié un temps en Roumanie, l’indépendance de la Slovénie et de la Croatie. Une situation
au contraire. Sur un territoire où, depuis les Balkans un processus qui suscite les
et qui avait retraversé le Danube avec sa qui ne va pas sans rappeler les lendemains agités de la LA “FIGURE” DU COUPABLE
la plus haute antiquité, la fluidité des discours nationalistes les plus exacerbés “Grande Guerre”, où le concert des puissances occidentales Vue de Hongrie, le coupable porte les traits sévères du visage
frontières est la règle et le multiliguisme famille, s’il n’était pas plutôt “vlah”
allant jusqu’à appliquer la “solution” de morcelle les derniers grands empires, promettant aux généra- de CLEMENCEAU, qui personnalise à lui seul le traité de
la pratique, un tel homo balkanicus habi- (c’est-à-dire roumain), il me répondit, sur
la “purification ethnique” à laquelle tions à venir “plus jamais ça”. Trianon, mais l’ennemi reste de la même manière l’Autre. Cet
tué à côtoyer les nations les plus diverses un ton qui laissait entendre le manque
l’Occident n’a trouvé qu’une piètre ré- Le traité de Trianon, le 4 juin 1920, prive ainsi la Hongrie Autre qui persécute, ou bien cet Autre qui mutile, et qui est
(au sens médiéval de ce terme : étran- d’intérêt de ma question : “ Et alors ? “(4)
ponse : celle d’entériner, voire d’encoura- “Millénaire”(2) des 2/3 de son territoire, et “mutile”(3) la nation foncièrement anti-hongrois. L’extrême-droite hongroise en a
gers, nés en un même lieu), connaît Et alors ? Comment expliquer qu’un tel
ger, les déplacements de populations per- hongroise. Cette fait son fond de
mieux que quiconque, l’art de commer - homo balkanicus, résultat d’un processus
mettant de réaliser cet idéal devenu cette nouvelle Europe commerce. CLE-
cer avec les “autres” dont il a souvent ap- historique et culturel commun à ces “ma-
fois explicite : un État-nation monoeth- accouchée au MENCEAU est
pris à parler les diverses langues et dont il cédoines” d’ethnies, et qui se situe aux
nique (7). Et en effet, à la base de l’embra- forceps, vagit en- jugé par une par-
respecte la religion s’il ne la partage pas. antipodes de tout modèle mono-eth-
sement auquel nous assistons aujour- core de rage et de tie de l’opinion
nique, se trouve aujourd’hui mis à mal,
Ainsi avons-nous affaire à une sorte de d’hui, se trouve cette application sans ressentiment, et hongroise com-
jusqu’à être nié et disparaître dans le ma-
“caméléonisme” de l’homo balkanicus discernement, du modèle occidental à 20 ans suffiront me le respon-
rasme des conflits ethno-identitaires et de
qui consiste en cette capacité à gérer les une situation géopolitique qui appelait pour que la bar- sable de cette
leur forme la plus outrée de “purification
relations multi-ethniques, multilingues, d’autres réponses. Cette constatation a barie se déchaîne “mutilation” ; en
ethnique” remise à l’ordre du jour par
multiconfessionnelles, en adaptant en été largement exprimée par nombre d’ob- de nouveau. Au- 1919, il est non
MILOSEVICH ?
quelque sorte son “identité” à celle de servateurs, en particulier des géographes jourd’hui encore, seulement le
son interlocuteur, en lui donnant une di- DE L’HOMO BALKANICUS À et historiens (8), dès le début du siècle, au les plaies se refer- Président de la
mension relationnelle, négociable. Pour LA BALKANISATION DE LA PÉNINSULE moment où il s’est agit de redessiner les ment mal. C’est Conférence de la
mieux saisir en quoi réside une telle apti- “Il est difficile de trouver dans l’histoire frontières de l’Europe, en particulier lors lors d’un premier Paix, mais un de
tude, descendons un instant sur le terrain universelle un autre exemple où l’on des grands traités conclus au sortir des séjour en Hongrie ses membres les
de l’ethnologue : celui des Aroumains puisse mieux voir quelle série catastro- guerres (Berlin en 1878, et surtout en 1995, que j’ai plus influents. Il
d’Irina NICOLAU ou des Bulgares “fron- phale provoque l’application aveugle Versailles en 1918 et Yalta en 1945). découvert l’exis- est surtout le seul
taliers” d’Assia POPOVA. La première, d’une idée {celle de l’État-nation}” écrit Pourtant, il n’était pas bien difficile tence du Traité de dirigeant allié à
évoquant ses souvenirs d’enfance : “Papa le spécialiste des Balkans Victor PAPA- d’apercevoir combien un tel modèle, tant Trianon. Mon avoir un véri-
était Aroumain ; ma mère était grecque. COSTEA dès 1943 ; et plus loin : “On a dans sa version “française” qu’”alleman- étonnement était table projet pour
(...) Alors ma stupeur fut grande en dé- ignoré, finalement, le fond ethnique com - de”, était inadéquat à résoudre la “ques- d’autant plus grand que “Trianon” est évoqué par toutes les l’Europe centrale même s’il s’agit d’un projet d’hégémonie
couvrant que Papa acceptait d’être consi- mun et surtout ce mélange millénaire de tion des nationalités” : les nations émer - générations avec le même ton de reproche lorsque l’on vient française. Prétendre qu’il était anti-hongrois ? De nombreux
déré comme Grec, ou Bulgare, par des races qui a fait dès l’antiquité que la va - gentes d’Europe centrale et balkanique de France. La proximité du conflit, l’entrée de la Hongrie dans liens amicaux et familiaux le rattachaient à la Hongrie.

16 A S S O C I A T I O N R H Ô N E - A L P E S D ' A N T H R O P O L O G I E ■ ■ A S S O C I A T I O N R H Ô N E - A L P E S D ' A N T H R O P O L O G I E
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■ RE GAR DS SUR LE S EUR OPE : UNE ANTHRO POLOGIE IMPL IQUÉE D AN S LES B ALK ANS ■ ■ REGA RDS SUR LES EU ROPE : UN E ANT HRO POLOG IE IMPL IQUÉ E DAN S LES BAL KANS ■

Anticlérical et anticolonialiste,
démocrate et républicain force-
né, Georges CLEMENCEAU fut
1990, il réitère sa déclaration à
laquelle il rajoute "spirituelle-
ment", pour couper court à
KOSOVO 1999 : LES BOMBES À RETARDEMENT D’UN
vraisemblablement l’un des poli-
ticiens français de cette période
toutes spéculations et aux protes-
tations déclenchées. Pour sa MODÈLE POLITIQUE OCCIDENTAL DANS LES BALKANS
qui connaissait le mieux la mo- part, Gyula HORN (MSzP) en
narchie des HABSBOURG. Anti- 1994, prononce à son tour : "Je M a r i a n n e M E S N I L
allemand, certes et probable- suis le premier ministre de 10 Professeur d’anthropologie de l’Europe à l’Université Libre de Bruxelles
ment plein de préjugés, CLE- millions de Hongrois". L'anec- Directeur du Centre de Recherche en Ethnologie Européenne
MENCEAU(6) -en homme poli- dote montre à quel point le sujet
tique français nourri d’idéaux ré- des minorités hongroises reste
publicains et d’universalisme hérités de
la pensée jacobine- va justifier son action
ment est alimenté par les propagandes
successives, puis par la répression, par-
sensible. Trianon constitue l'événement
majeur de ce siècle, sans doute le plus A u seuil de ce troisième millénaire, voi-
ci que se réveille la “poudrière des
Balkans”. Devant cet emballement du
A l’aube d’un Printemps des Peuples
(1848) où, tant à l’Ouest qu’à l’Est, éclo-
saient les rêves de souveraineté des na -
hellène, auquel il faut ajouter les mouve-
ments successifs de romanisation et de
slavisation (y compris des migrations ta-
par le principe de l’autodétermination fois féroce, mise en œuvre contre les mi- traumatisant dans la mémoire collective
des peuples à disposer d’eux même. C’est norités magyares tout au long des 50 der- hongroise. conflit en ex-Yougoslavie, on en vient à tions émergentes (1), cette Autre Europe, tares) ainsi que l’apport issu de la diaspo-
à dire ceux “opprimés” par la monarchie nières années. Il faut ajouter à cela, le rô- La Hongrie n'avait pas prévu que, trois se demander si l’histoire est en train de se comme l’Occident aime à la désigner au- ra tardive des populations juives et tsi-
austro-hongroise. Mais ce sont essentiel- le de la Roumanie qui laisse les chars jours après son entrée dans l'OTAN ( le répéter ; si, comme à Sarajevo en 1914, jourd’hui pour mieux se distancer de sa ganes, se sont développés d’importants
lement les intérêts stratégiques des Alliés russes traverser son territoire pour étouf- 12 mars 1999), un conflit éclaterait, et un conflit balkanique est à même d’en- supposée barbarie, cette Autre Europe foyers de cultures : mille ans de culture
qui l’emportent sur les principes de justi- fer dans l’oeuf l’automne de Budapest. qu'elle serait officiellement en guerre traîner l’Europe et le monde dans une n’avait-elle donc pour tout passé, pour greco-byzantine (de la fondation de
ce. C’est la “Realpolitik” qui rend CLE- L’Autre, c’est aussi l’Occident qui n’a pas contre la Yougoslavie. Comme dans nouvelle guerre. Sous-jacente à cette toute histoire que celle de sa soumission Constantinople en 330, à sa prise par les
MENCEAU “anti-hongrois” : l’intérêt de réagit lors de cette invasion soviétique de d'autres États membres de l'Alliance question, se trouvent désignés les cou- à l’une des trois grandes puissance (l’aus- Turcs en1453) et plus de cinq cents ans
la France devait se retrouver dans la dis- 1956, qui a renforcé ce sentiment de seul Atlantique, une crise constitutionnelle pables, ces pays balkaniques, incapables tro-hongroise, la russe et l’ottomane) qui de culture ottomane (de 1453 à la fin du
solution de l’Autriche-Hongrie et l’instal- contre tous. Le terreau est fertile pour dé- éclate puisque la direction des opérations de démocratie, qui s’affrontent en inter- entouraient et dominaient alors les XIXe siècle). Au produit d’une telle syn-
lation de pouvoirs “amis” en Europe velopper les discours extrémistes. militaires appartient de fait à un autre minables luttes tribales au sein d’États-na- Balkans ? Avec la mise à mal de leurs an- thèse élaborée dans la longue durée, des
Centrale. État, et non pas au Président de la tions immatures. Car c’est bien le sens ciens maîtres, les peuples allogènes qui chercheurs ont tenu à donner un nom :
LE RETOUR DES “VIEUX DÉMONS” implicite de ce néologisme de balkanisa- en constituaient les sujets, n’étaient-ils homo balkanicus. C’est sans doute Victor
Pour en finir avec les Empires ottoman et République. Il aura fallu au Président
austro-hongrois, et pour contrer la L’ambiguïté de la Hongrie contemporaine Arpad GÖNC user de diplomatie pour tion que l’on n’a pas manqué d’appliquer rien d’autre qu’une multitude d’ethnies PAPACOSTEA qui nous en a fourni le
Révolution d’Octobre, les Alliés ont am- quant à sa politique vis-à-vis des minori- calmer les esprits, et en particulier l’op- par la suite au Tiers-monde (Lumumba ne juxtaposées, dont le seul lien était d’avoir portrait le plus précis. Ainsi écrit-il dans
plifié des mouvements souvent émer- tés réside dans sa constitution qui recon- position ravie de pouvoir saisir ce prétex- reprenait-il pas cette expression de “bal- subi le même joug ? Telle semble bien l’entre-deux-guerres : “l’homme de la
geant : une zone de petits “États-nations” naît treize minorités nationales et encou- te pour tenter de faire sauter la coalition kanisation de l’Afrique” récemment remi- être l’opinion communément admise par Péninsule balkanique -de quelque partie
devait faire barrage contre l’URSS nais- rage chacune à exprimer son particularis- au gouvernement. Dès le début de la cri- se à l’honneur avec le génocide rwan- le monde occidental à propos de ses voi- que ce soit- participe au fond par toute sa
sante. L’Europe centrale et orientale se me, alors que les minorités ne sont que se, la minorité des Serbes de Hongrie ré- dais). sins d’Orient. structure ethnique, mentale et spirituelle
voit ainsi reléguée au rôle qui fut le sien peu présentes dans les appareils déci- agit, ce qui donne lieu à plusieurs mani- A travers une telle lecture rapide des évé- HOMO BALKANICUS à plusieurs nationalités. Sans nier, évi -
pendant des siècles, celui de remparts de sionnels, et peu représentatives. Étrangeté festations comme celle d'avril 1999. Et nements, il est commode pour l’Occident Une telle opinion suppose que l’on igno- demment la différence spécifique qui lie
l’Occident. Le dépeçage du royaume de d’un pays où les patronymes reflètent dans un premier temps, alors qu'une in- de se déresponsabiliser du processus re deux mille ans d’histoire de la chaque membre à la nation au sein de la -
Saint Etienne commence. pourtant le multiculturalisme : Horvath tervention énergique de l'OTAN dans les conflictuel en réduisant l’Autre à la posi- Péninsule balkanique. Rarement, en effet, quelle il est né et dont il parle la langue,
Si le “Printemps des peuples” atteint la (croate), Tòt (slovaque), Olàh (valaque), Balkans n'est pas envisagée, la Hongrie tion de barbare, cet étranger à notre polis une région a connu autant de vagues de nous constatons cependant que au-delà
Hongrie en 1848, à aucun moment les Magyar (hongrois), Gôrôg (grec), Tôrôk se trouve confrontée à la crise du Kosovo occidentale, à notre politique. peuplements qui toutes, ont apporté leur {de cette appartenance}, il est aussi
leaders magyars, dans leur révolte contre (turc)... Car la Hongrie bonne fille, sur le plan humanitaire. Les réfugiés Pourtant, il n’est pas bien compliqué part de sédiments aux civilisations qui se membre -par des liens organiques, qui
la domination autrichienne n’envisagent cherche aussi à montrer à ses voisins, serbes ou magyars commencent à affluer d’apercevoir qu’une telle balkanisation, sont succédées sur ce territoire largement viennent d’une ancestralité complexe et
un quelconque droit à l’autodétermina- sans avoir à hausser le ton, comme ses aux frontières ou dans les grandes villes processus que l’on ne peut guère faire re- ouvert aux mouvements migratoires, prolongée- de la grande communauté
tion des autres “nationalités” du royau- minorités à elle ont un sort plus enviable. du pays et il faut commencer à organiser monter au-delà du Traité de Versailles entre Carpathes et Mer Noire, entre balkanique”(2).
me. Quand sonne l’heure de l’humilia- Mais la politique de l’État envers les mi- leur accueil. Peu avant le début des (1919-20), même si ses prémices appa- Balkans et Méditerranée. C’est ce qui ex- On l’aura compris, cet homo balkanicus
tion pour la Hongrie, les “nouveaux voi- norités serait aussi à considérer comme frappes aériennes, le 24 mars, la possibi- raissent dès le Traité de Berlin (1878), plique l’étonnante diversité ethnique de s’inscrit dans la longue durée d’une expé-
sins” répliquent avec acharnement à des un effet pervers de la course à l’entrée lité d'une intervention terrestre se fait de était loin de constituer la vocation poli- sa population et cela, dès la plus haute rience multi-ethnique à laquelle des
siècles de domination : spoliations, ex- dans l’Union Européenne. plus en plus imminente. Le gouverne- tique de cette région de l’Europe. antiquité. Ainsi, sur fond thraco-illyrien et modes de gouvernements -du système
pulsions, discriminations, déplacements “Je suis le premier ministre de 15 millions ment hongrois redoute cette possibilité,
ou échanges de populations. Le ressenti- de Hongrois” disait Jòzsef ANTALL (7) à car dans ce cas, l'intervention partirait
ment des Hongrois est toujours vivace, son arrivée au pouvoir en Mai 1990 suite non seulement d'Albanie ou de Macé-
coincé entre l’océan slave, le monde ger- à la victoire du Magyar Demokrata doine, mais aussi du nord de la Serbie,
manique, et leur voisin latin. Ce ressenti- Forum. Lors de son investiture en juin c'est-à-dire de Hongrie. L'État a négocié

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■ R EGARDS SUR LES EUR OPE : UN E ANT HROPOLOG IE IMPL IQUÉE DAN S LE S BALK ANS ■ ■ RE GA RDS SUR LES EUROPE : UNE ANT HRO POLOGI E IMPL IQUÉE D AN S LES B AL KANS ■

CONCLUSION Commission européenne) et les centres d’études et de conseil avec les hautes instances de Europe qui se fait de plus en plus
La manipulation idéologique de la notion de culture, enten- en politiques publiques.”(22) l'OTAN sa neutralité ; il n'enverra présente, plus souvent assimilée à
due comme structure inscrite dans la très longue durée, voire Dans ce débat, l’anthropologie ne peut être neutre, car ce pas de troupes et n'en acceptera une vache laitière dispensatrice de
dans l’éternité, permet de présenter les crises socio-écono- “fondamentalisme culturel” se nourrit aux concepts produits pas sur son territoire ! Mais malgré subventions, qu'à un avenir meil-
miques, les bouleversements politiques et les conflits, comme par les courants anthropologiques (relativisme, structuralisme, sa position, la Hongrie trie le bon leur.
une conséquence inéluctable, et non comme une orientation culturalisme...). La réflexion d’Aban BENSA pour la prise en grain de l'ivraie lorsque passe les Quoiqu’en pensent certains au-
politique parmi compte de la tem- colonnes bien différentes de l'aide teurs, la Hongrie n’est pas à sépa-
d’autres possibles. poralité et du humanitaire venue de Russie, de rer des Balkans. De par l’imbroglio
La notion de culture contexte dans Biélorussie, et d'Ukraine. La prin- des diverses minorités réparties sur
est ainsi devenue un l’analyse des faits cipale crainte des autorités hon- plusieurs pays, la Hongrie est inti-
“lieu commun”, “au sociaux étudiés est groises est d'attirer la colère de mement reliée à la péninsule bal-
sens aristotélicien primordiale. Belgrade sur les 350 000 individus kanique. Et si un conflit devait de
de notions ou de “En ne rapportant qui constituent la minorité magya- nouveau éclater, elle risquerait fort
thèses avec les- pas ses documents re du nord de la Yougoslavie, en Voïvo- blique hongroise. Les manifestants de- de se trouver aux premières loges. D’un
quelles on argu- à leur contexte, dine. Alors que le contexte diplomatique mandent l'arrêt des hostilités, l'interven- point de vue régional, il ne faut pas négli-
mente mais sur les- c’est-à-dire, selon et militaire empire, le MIÉP(8) -aujour- tion de l'ONU pour stopper l'OTAN, l'ar- ger la place des églises orthodoxes dans
quelles on n’argu- Bateson, à leur d'hui représenté au Parlement- saisie rêt de l'épuration ethnique au Kosovo. les Balkans, et surtout celle de l'Église
mente pas, ou, en “structure dans le l'occasion pour s'exprimer par la voix Pour cela, il faudrait que le gouverne- grecque qui depuis la chute du mur de
d’autres termes, ces temps”, l’anthro - d’Istvàn CSURKA, son leader. Pour lui, il ment fasse valoir son droit de veto au Berlin a vu son hégémonie -en tant que
présupposés de la pologie se croit est évident que les occidentaux extirpe- sein de l'OTAN. Selon les porte-parole(13) dernier rempart de l'orthodoxie- et son
discussion qui res- fondée à ne pas ront le Kosovo de la fédération yougosla- du Mouvement pour la Paix dans les rôle politique se réduire comme une
tent indiscutés, doi- avoir à distinguer ve, et au regard de l'attitude de MILOSE- Balkans, "la Hongrie n'est pas entrée peau de chagrin. Elle a su tirer profit du
vent une part de l’actuel de l’an - VIC vis-à-vis des minorités, il est plus que dans l'OTAN pour y recevoir des ordres, conflit pour réaffirmer sa place d'interlo-
leur force de cien, à identifier le temps de récupérer les frontières d'antan. mais être un partenaire à part égale et cuteur privilégié. Monseigneur CHRISTO-
conviction au fait singulier au géné - Zsolt LANYI -président de la Commission ainsi soutenir les efforts de paix de DOPOULOS, chef de l'Église orthodoxe
que, circulant de ral, le conjoncturel Parlementaire de la Défense, et numéro l'ONU, et non les efforts de guerre de hellénique, élu en mai 1998, déclarait
colloques universitaires en livres à succès, de revues demi-sa- au structurel. Cette discipline a ainsi pu appréhender de préfé - deux du FKGP (9)- la solution est l'indé- l'OTAN". Ces arguments, tout en faisant alors que puisque "les Occidentaux ne
vantes en rapports d’experts, de bilans de commissions en rence le contexte comme le lieu sémantique de la répétition et pendance(10) de la Voïvodine et du appel au patriotisme, portent sur le risque tolèrent pas les Orthodoxes, nous allons
couvertures de magazines, ils sont présents partout à la fois, accréditer l’idée que la culture et la tradition consacrent la Kosovo, à moins que ces régions ne de- que fait courir cette guerre aux Magyars reprendre Istanbul", et lançait un appel à
de Berlin à Tokyo et de Milan à Mexico, et sont puissament prégnance de l’éternel retour, la primauté du passé sur le pré - viennent des territoires fortement auto- de Yougoslavie. S'opposer à la guerre, la croisade. Ajouter à cela le contentieux
soutenus et relayés par ces lieux prétendument neutres que sent, du prévisible sur l’incertain.”(23) nomes. Cette fois la déclaration de LA- c'est être pour les intérêts de la Hongrie avec la Macédoine voisine, le problème
sont les organismes internationaux (tels l’OCDE ou la NYI déclenche un orage dans le lander- et du peuple hongrois, par conséquent des minorités grecques et albanaises ré-
—————
nau politique magyar. Mais elle est repri- contre les investissements américains. Le parties des deux côtés de la frontière qui
mière moitié du XIXe siècle, Hachette, Paris, 1984. Yugoslavia in the Courts”, The Anthropology of East
1) J. GOODY, L’Orient en Occident, Seuil, Paris, 1999 9) S. HUNTINGTON, Le Choc des civilisations, Editions Europe Review, Chicago, 14, 1, 1996.
se et amplifiée, dans les derniers temps conflit s'achève sans que la classe poli- divise l'Épire, l'instabilité grandissante de
(1996), p. 16. Odile Jacob, Paris, (1996), 1997. 16) Romano PRODI, Président de la Commission euro- du conflit, par Istvàn CSURKA, qui pro- tique hongroise ne soit parvenue à se la Biélorussie et une amplification des
2) D. FABRE(éd), L’Europe entre cultures et nations, 10) R. DAWSON (éd.), The Chinese Chameleon : an péenne, et Carl BILDT, entre autres personnalités poli- pose(11) l'annexion pure et simple de la mettre d'accord sur une position commu- conflits dans le Caucase... La poudrière
Editions de la Maison des sciences de l’homme, Paris, analysis of European conceptions of Chinese civilization, tiques européennes, ont participé aux discussions qui Voïvodine. Les autres formations poli- des Balkans n'a pas encore explosé, mais
1996. Londres, 1967 ; cité d’après J. GOODY, op. cit., p. 9. ont servi à la rédaction du texte, mais il est précisé que
ne. Pour certains, c'est à la minorité hon-
3) En 1965, aux Etats-Unis, Daniel Patrick MOYNIHEN 11) Ainsi, par exemple, l’enfermement dans le passé est “les invités ne peuvent en aucun cas être responsables tiques s'élèvent contre ses propos, par groise de prendre en charge son avenir il suffit de peu pour que toute la région
remettait au Président JOHNSON un rapport présentant devenu “la” caractéristique des Serbes. du contenu du document”. crainte que ses déclarations ne se retour- par voie référendaire, pour d'autres c'est ne s'enflamme et embrase le continent.
la “structure familiale” des populations noires comme 12) Individualisme, droits de l’homme, égalité, démocra- 17) B. JEWSIEWICKI,, “Le primitivisme, le postcolonialis- nent contre les Magyars de Yougoslavie, Si l'enjeu géostratégique des Balkans a
responsable de leurs difficultés sociales (D. FASSIN, tie, laïcité, rationalité, humanisme, scepticisme et tolé- me, les antiquités “nègres” et la question nationale”,
à Belgrade de rendre son autonomie à la
“Exclusion, underless, marginalidad. Figures contempo- rance sont les notions les plus souvent utilisées pour Cahiers d’études africaines, 121-122, Paris, 1991. Cité ou contre les communautés hongroises région. changé pour des raisons technologiques
raines de la pauvreté en France, aux Etats-Unis et en qualifier l’Europe occidentale. d’après J-L. AMSELLE, “L’anthropologue face au durcis- des pays voisins. Le gouvernement(12) La confusion est grande, le malaise aus- et de mondialisation, c'est l'équilibre
Amérique latine”, Revue française de sociologie, XXX- 13) Voir G. SCHÖPFLIN, et N. WOOD, (éds.), In Search sement des identités”, in J. HAINARD et R. KAEHR, Dire s'étonne qu'une telle proposition ait pu si... La guerre est à la porte, il suffit de géopolitique de tout le vieux continent
VII, Paris, 1996). of Central Europe, UK : Polity Press, Cambridge, 1989 ; les autres. Réflexions et pratiques ethnologiques, Payot,
4) G. ALTHABE, “Construction de l’étranger dans la M. ZIVKOVIC, “Serbia’s Place in European Geo-Political Lausanne, 1998. venir d'un haut représentant de l'État, peu pour réveiller les rancœurs, et pas qui lui, est remis en question. Les conflits
France urbaine d’aujourd’hui”, in D. FABRE, 1996, op. Imagings”, manuscrit non publié, Departement of 18) Voir, entre autres, A. BENSA, “De la micro-histoire normalement tenu au devoir de réserve. uniquement contre les Serbes. Ici on ne ethniques ne sont pas le résultat de cris-
cit. Anthropology, University of Chicago (http://anthro.spc. vers une anthropologie critique”, in J. REVEL (éd.), Jeux Le dimanche 9 mai, le Mouvement pour parle pas de Bratislava, mais de Pozsony. pations identitaires archaïques, mais bien
5) W. KASCHUBA, “Les Allemands des étrangers les uns uchicago.edu/~mdzivkov/course/) ; M. TODOROVA, d’échelles. La micro-analyse à l’expérience, Hautes
pour les autres”, in D. FABRE, 1996, op. cit. Imagining the Balkans, Oxford University Press, Oxford, Etudes, Gallimard, Le Seuil, Paris, 1996 ; A. BENSA et J.- la Paix dans les Balkans (Balkàn Békéjért On a pas oublié que Kolozsvàr et l'autre face de la mondialisation. L'enjeu
6) Cité d’après M. SAHLINS, “On the ideology and com- 1997 ; M. BAKIC-HAYDEN et R. HAYDEN, “Orientalist C. RIVIERRE, Les chemins de l’alliance. L’organisation Mozgalom) récemment constitué, réunit Szatmàrnémeti s'appellent Cluj et Satu pour l'Europe est de taille ; dans ce
position of descent group”, Man, vol. 65, juillet-août variation on the Theme ‘Balkans’ : Symbolic Geography sociale et ses représentations en Nouvelle-Calédonie (ré- plusieurs milliers de personnes dans les Mare en roumain, et que la Transylvanie contexte, l'invention d'un nouveau mo-
1965. in Recent Yugoslav Cultural Politics”, Slavic Review, gion de Touho, aire linguistique cèmuhî), SÉLAF, Paris,
7) V. STOLCKE, “Europe : Nouvelles frontières, nou- Université de l’Illinois, Urbana-Champaign, Etats-Unis, 1982; M. SAHLINS, Des îles dans l’histoire, Hautes
rues du centre-ville de la capitale, avec est peuplée aussi de Hongrois. La méfian- dèle politique est le défi majeur du XXIe
velles rhétoriques de l’Exclusion”, in D. FABRE, 1996, 51, 1, 1992 ; E. H. PRODROMOU, “Paradigms, Power Etudes, Gallimard, Le Seuil, Paris, 1989 (1985) ; A. G. en tête de grandes figures de la vie pu- ce est de mise aujourd'hui quant à cette siècle.
op. cit. and Identity : Rediscovering Orthodoxy and Regiona- HAUDRICOURT, 1964, “Nature et culture dans la civili-
8) “Le racisme occidental moderne rationalise des pré- lizing Europe”, Texte présenté à International Confe- sation de l’igname : des clones et des clans”, L’Homme, ——— 7) La Hongrie a une population de 10 millions d’habitants.
tentions à la supériorité nationale, à la discrimination so- rence on Culture and Reconciliation in Southeast IV, 1. 1) KADARÈ Ismael, Que cessent les vents chauvins, Manière de voir, 1999, p. 56. 8) MIÉP : Parti de la vie et de la justice de Hongrie, l’extrême droite hongroise.
ciopolitique, à l’exploitation économique et à la discri- Europe, 26-29 juin 1997, Thessaloniki, Greece, (dispo- 19) D. COHN-BENDIT et T. SCHMID, “Wenn der 2) L’État hongrois fondé par Saint Etienne a quasiment toujours gardé le même terri- 9) Le FKGP est un parti de droite, agrarien et assez radical, et le second parti de la
mination de groupes ou d’individus au sein d’une entité nible sur le site de Association for Democracy in the Westen unwiderstehlich wird”, Die Zeit, 48, 22 no- toire jusqu’en 1918. Autant que la dislocation de l’unité de la nation magyare, coalition au pouvoir, le FIDESz est le principal parti.
politique en leur attribuant certains défauts moraux, in- Balkans : http://www.cdsee.org/) vembre 1991, p. 5. Cité d’après V. STOLCKE, op. cit., p. Trianon signifiait aussi la mise à mort d’un système politique et social. 10) Népszabadsàg, LVII. Année, Mardi 11 mai 1999, "Lànyi szerint a Vajdasàg
tellectuels ou sociaux prétendument enracinés dans leur 14) C. BILDT, “Balkan Ghosts, Bosnian Realities”, Texte 237. 3) Je ne fais que reprendre le terme employé en Hongrie. ônàllò àllam is lehetne", p. 1.
patrimoine “racial”, ce qui, étant donné le caractère in- présenté à International Conference on Culture and 20) J. GOODY, ibid., p. 318. 4) Chef du Gouvernement slovaque de 1993 à 1998. 11) Népszabadsàg , LVII. Année, Jeudi 3 juin 1999, "Vajdasàg : CSURKA hàtàmò-
né de ce dernier, les rend inévitables”, (V. STOLCKE, p. Reconciliation in Southeast Europe, 26-29 juin 1997, 21) A. BENSA, 1996, op. cit., p. 53. 5) cf PERNIOLA Mario, "Trois styles post-politiques" in Les Cahiers de l’imaginaires, dosìtàst javasol", p. 1-4.
238). Voir comme le darwinisme social, l’eugénisme et Thessaloniki, Greece, (disponible sur le site de 22) P. BOURDIEU, L. WACQUANT, “Sur les ruses de la n° 2, Toulouse, Édition Privas, 1988, p. 35. 12) Népszabadsàg, LVII. Année, Mardi 11 mai 1999, "Lànyi szerint a Vajdasàg
la criminologie ont contribué à la légitimation de l’in- Association for Democracy in the Balkans : raison impérialiste”, Actes de la recherche en sciences 6) DANKOVICS Laszlo, "Clemenceau et la Hongrie. Analyse d’une inimitié présu- ônàllò àllam is lehetne", p. 1.
égalité de classe dans L. CHEVALIER, Classes labo - http://www.cdsee.org/) sociales, 121-122, Seuil, 1998. mée.", in Géohistoire de l’Europe médiane, La Découverte / Livres Hérodote, Paris, 13) Népszabadsàg, LVII. Année, Lundi 10 mai 1999, "Tôbbezres békemenet a fivà-
rieuses et classes dangereuses à Paris, pendant la pre - 15) P. J. MAGNARELLA, “The Conflicts of the Former 23) A. BENSA, 1996, op. cit., p. 53. 1998, p. 164-179. rosban", p. 2.

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■ RE GAR DS SUR LE S EUR OPE : UNE ANTHRO POLOGIE IMPL IQUÉE D AN S LES BALK ANS ■ ■ REGA RDS SUR LES EU ROPE : UN E ANT HRO POLOG IE IMPL IQUÉ E DAN S LES BAL KANS ■

“Vous considérez comme un mythe ce qui constitue notre essence. Le noyau spirituel du choix qu’ont fait jadis les Serbes du Kosovo
est pour vous une lubie de popes. (...) Vous souffrez d’agressivité anti-historique, et nous de mélancolie historique”.
Milan KOMMENIC,
écrivain serbe, à ses homologues albanais du Kosovo, 1988.(1)

LA QUESTION DU “PREMIER OCCUPANT”


DANS LES BALKANS
S t é p h a n i e M A H I E U
Anthropologue, Doctorante au Centre de Recherches en Ethnologie Européenne,
Université Libre de Bruxelles

P armi les analyses qui ont été faites au cours de la guerre du


Kosovo, deux visions simplificatrices de la “question balka-
nique” ont été véhiculées dans les médias occidentaux. La
riens, anthropologues. On sait relativement peu de choses à
propos des Illyriens : il s’agit d’un peuple indo-européen qui
s’installe au cours du deuxième millénaire avant notre ère
première met l’accent sur “l’immaturité historique” des dans les régions correspondant à l’actuelle ex-Yougoslavie et à
peuples de la région, condamnés dès lors à la sauvagerie des l’Albanie. Leur langue, faute de traces écrites, demeure mal
conflits “ethniques”(2), la seconde sur le poids de l’histoire des connue. Cependant, de nombreux documents historiques té-
Balkans : la boîte de Pandore que le communisme avait réussi moignent de leur existence. Le problème de l’origine des
à garder fermée serait à présent béante. Dans les deux cas, les Albanais commence à se poser à partir du VIIe siècle de notre
sociétés balkaniques sont rejetées hors de la sphère de la mo- ère. En effet, quatre siècles s’écoulent entre la dernière réfé- des nationalismes européens au XIXe siècle en France, en mains, au même titre que les animaux, ont une tendance natu-
dernité, et, partant, hors de l’Europe : rence faite aux Illyriens (début du VIIe Angleterre et en Belgique paraît étroitement liée à l’étiquetage relle à être hostiles aux étrangers. Il n’est pas difficile de dé-
leur manque d’”historicité”, ou, au siècle), et la première apparition du de l’Autre en tant que “primitif” ou “oriental”. La cohésion de montrer par des exemples ethnologiques que l’hostilité aux
contraire, la pesanteur des conflits qui nom “Albanais” (XIe siècle). S’agit-il chaque nation européenne semble avoir été assurée par la étrangers n’a rien d’universel. Par exemple, la procédure cou-
ont ponctué leur histoire, auraient du même peuple ? La question se po- conviction de sa supériorité sur les peuples conquis”.(17) rante en Nouvelle-Calédonie, en Polynésie et en Afrique, qui
comme conséquence un éternel re- se avec d’autant plus d’acuité que Le découpage de l’Europe en ensembles culturels a certes for- veut que l’on donne la chefferie à un étranger(18). Pourtant ce
commencement du cycle de la violen- c’est entre ces deux dates que les tement influencé la construction de l’Union Européenne et la présupposé est largement répandu parmi les responsables poli-
ce. Or les conflits qui déchirent l’ex- Slaves (dont les Serbes) font leur ap- création de l’identité européenne. Mais dans le processus de tiques européens, et pas seulement à droite. Daniel COHN-
Yougoslavie depuis 1991 sont des parition dans la péninsule balkanique. création de l’identité européenne, le “fondamentalisme cultu- BENDIT, par exemple, a développé un tel argumentaire en
conflits résolument modernes, qui re- Du côté serbe, Vuk DRASKOVIC(4) af- rel” n’ordonne pas les cultures en hiérarchie (en tout cas pas 1991, alors qu’il était responsable du Département des affaires
posent sur l’instrumentalisation à des firme que “nul savant sérieux au mon- systématiquement), mais trace des frontières : il distingue les multiculturelles de la ville de Francfort.
fins politiques de l’histoire, et plus par- de ne soutient aujourd’hui l’affirma- cultures proches, qui peuvent faire partie de l’Union “L’indignation concernant la xénophobie (Fremdenhass), qui
ticulièrement de la question du “pre- tion, que ressassent Tirana et Pristina, Européenne, et les cultures éloignées, qui doivent en être ex- propose en guise d’antidote une politique d’ouverture des
mier occupant”. Comme le souligne sans aucune preuve à l’appui, selon clues, en fermant la porte de l’Union aux pays concernés et en frontières, est quelque peu fausse et dangereuse. Car si l’his -
Jacques RUPNIK, “on entre là dans la laquelle les Illyriens sont les ancêtres fermant la frontière à leurs ressortissants. toire nous a enseigné une chose, c’est bien celle-ci : dans au -
construction idéologique d’une histoire des Albanais”.(5) Selon lui, ces der- “Chaque culture à sa place”. C’est également la logique poli- cune société l’établissement des relations avec des étrangers
qui est censée montrer la continuité de niers descendraient d’une tribu venue tique et la finalité politique des nationalistes serbes, croates et n’a été inné. Il y a fort à parier que la réserve vis-à-vis des
votre présence sur un certain territoire, dans le sud des Balkans lors des bosniaques musulmans. Il ne s’agit pas ici de tirer un trait étrangers constitue une constante anthropologique des es -
remontant très loin dans le temps. Car, grandes invasions (après les Slaves), d’égalité entre la construction de l’Europe et celle des Etats is- pèces, et la modernité avec sa mobilité croissante a rendu ce
très souvent, le même territoire consti- originaires de Thrace, voire d’Azer- sus de l’ex-Yougoslavie, mais la logique de l’argumentaire problème plus général qu’auparavant.”(19)
tue pour différents peuples un symbole baïdjan. Par contre, de nombreux “culturaliste” est présente dans les deux cas : “toutes les cul - Les interprétations culturelles et les explications biologiques
important de leur identité nationale. chercheurs et intellectuels albanais tures sont peut-être également respectables, mais elles ne sont des inégalités sociales et des démarcations entre groupes hu-
(...). Il faut donc prouver “qu’on était là soutiennent la thèse de la continuité : pas toutes compatibles”. mains ont en commun la croyance en des structures perma-
les premiers”. A partir de là vous avez “les Albanais sont avec les Grecs les Il ne s’agit pas non plus de nier les responsabilités des diri- nentes : “elles évoquent l’exposé d’une évolution biologique
des batailles épiques entre historiens. deux peuples les plus anciens des geants politiques serbes, croates, bosniaques et albanais ; elles selon laquelle le développement des groupes humains, com -
Mais l’important, dans l’affaire, ce n’est pas la vérité histo- Balkans. Leur présence remonte à des temps reculés, sinon sont évidentes et inégales. Mais il est important aussi de dé- me celui des animaux, impliquerait l’acquisition de caractères
rique. L’historien est mis au service de la cause nationale. Il aux premiers temps. En un mot, ils sont là depuis toujours. noncer un raisonnement qui a permis une manipulation idéo- finalement permanents qui marqueraient définitivement leur
s’agit de réparer une injustice historique. Car toutes ces na- Nul ne le conteste. Ils n’habitaient pas le ciel ! Ils étaient ins- logique aux conséquences tragiques. En ex-Yougoslavie, l’idée histoire et leur identité” (20). Alban BENSA fait, à juste tire, une
tions ont le sentiment d’être les victimes de l’Histoire”(3). tallés sur une terre et cette terre était l’Albanie et le Kosovo” (6). de séparation des cultures a été mise en place par une violen- critique serrée des notions d’organisme social, de système cul-
Le Kosovo fait l’objet d’une double revendication : les Serbes Une telle hypothèse ne doit cependant pas nous faire oublier ce proportionnelle à la difficulté de séparer des cultures si im- turel et de structure profonde, fondées sur les théories fixistes
y voient le berceau de leur nation, alors que les Albanais affir- que les Illyriens sont eux aussi venus d’ailleurs, lors de la pre- briquées et enchevêtrées. des sciences naturelles de l’âge classique, car “en accordant
ment leur filiation avec les Illyriens (peuple arrivé à la même mière migration indo-européenne dans la région. Le “fondamentalisme culturel” maintien un lien avec le “natu- aux sociétés la stabilité apparente des pierres, des plantes ou
époque que les Grecs), et par là même la continuité de leur Il est possible d’émettre une hypothèse réaliste par rapport à la ralisme”, par l’intermédiaire des postulats de l’ethologie hu- des bêtes, l’anthropologie a pris le risque de manquer la spéci -
présence dans la région depuis l’Antiquité. Ce genre de débat question de la continuité(7) : la filiation Illyriens/Albanais maine et de la sociobiologie qui prétendent que la nature hu- ficité même du phénomène humain, à savoir son inscription
a mobilisé -et mobilise encore- des générations entières de semble vraisemblable. En effet, face à l’invasion slave, les maine est fondée sur des principes biologiques, comme l’im- dans une temporalité propre, indépendante du temps long de
scientifiques issus de disciplines diverses : archéologues, histo- Illyriens n’ont probablement pas tous disparu, surtout dans le pératif territorial, et que, par voie de conséquence, les hu- la géologie et de la biologie.”(21)

32 A S S O C I A T I O N R H Ô N E - A L P E S D ' A N T H R O P O L O G I E ■ ■ A S S O C I A T I O N R H Ô N E - A L P E S D ' A N T H R O P O L O G I E
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■ R EGARDS SUR LES EUROPE : UN E ANT HRO POLOG IE IMPL IQUÉE D AN S LE S BALK ANS ■ ■ RE GA RDS SUR LE S EUROPE : UNE ANTHRO POLOGIE IMPL IQUÉE D AN S LES BAL KANS ■

discréditées dans l’après-guerre, le fondamentalisme culturel l’ex-Yougoslavie. Dès le début de la guerre en Croatie, l’ojectif sud de la région (qui correspond à l’actuelle Albanie), où au- se sérieuse éclata entre la Grèce et l’ancienne république you-
comme rhétorique contemporaine de l’exclusion théorise, à des responsables politiques croates était de faire accepter cun document historique ne fait référence à la présence des goslave de Macédoine (FYROM), proclamée indépendante en
leur place, les relations entre les cultures en réifiant les fron - l’idée d’une incompatibilité civilisationnelle entre la Croatie et Slaves. Ensuite, le nom “Albanais” évoque celui d’une des tri- 1991 : du côté grec, on déniait à la jeune république le droit
tières culturelles et la différence” (p. 250). la Serbie. Au début des années 1980, un groupe d’intellectuels bus illyriennes, les Albanois, évoqués par Ptolémée au deuxiè- de porter le nom de Macédoine, nom d’une province grecque,
Derrière ces deux options théoriques, se trouve la même ma- d’Europe de l’Est (dont Milan KUNDERA) s’est lancé, dans me siècle de notre ère. Enfin, aucun document n’évoque la et d’arborer sur le drapeau macédonien le “soleil de Vergina”,
nipulation idéologique qui fait porter aux exclus la responsa- l’entreprise de redonner vie à la vieille notion d’Europe venue des Albanais de Thrace où d’Azerbaïdjan, en même emblème de la dynastie macédonienne (dont Philippe de
bilité de leur situation. Avec comme différence que les fron- Centrale en sélectionnant minutieusement certains traits cultu- temps ou après celle des Slaves. Il paraît donc prudent d’avan- Macédoine et son fils Alexandre le Grand furent les plus
tières culturelles laissent la porte ouverte à l’assimilation, rels et filiations historiques. Cette idée d’un clivage culturel in- cer que, premièrement, les Illyriens du Nord ont été assimilés illustres représentants). Du côté macédonien, les historiens af-
condition d’intégration de l’”autre” au corps politique natio- franchissable opposant l’Europe centrale et l’Europe balka- (et/ou repoussés vers le Sud-Est) firmaient la filiation des habitants
nal. nique fut dès lors défendue par une majorité de responsables par les Slaves dans les régions cor- actuels avec les Slaves, mais éga-
CULTURES ET POLITIQUE INTERNATIONALE politiques et d’intellectuels occidentaux. Dans cette représen- respondant à l’ex-Yougoslavie. lement avec les Thraces, peuple
tation, qui découpe aussi bien le temps que l’espace, l’Europe Deuxièmement, les Illyriens du indo-européen apparu dans la ré-
La culture est également utilisée comme schème interprétatif centrale fait partie intégrante de l’Europe occidentale, car elles Sud semblent s’être maintenus en gion avant les Grecs. Au plus fort
des relations internationales. Samuel HUNTINGTON(9), le cé- partagent les mêmes valeurs et les mêmes caractéristiques(12), tant que peuple et peuvent donc de la crise, le gouvernement grec
lèbre politologue américain, théoricien des dichotomies mon- alors que les Balkans, déterminés par l’Orthodoxie et l’Islam, être considérés comme les “an- prit la décision de barrer l’accès
diales actuelles, présente le monde comme séparé en sept “ci- en constituent l’altérité négative(13). cêtres” des Albanais. Mais la ques- du port de Thessalonique à tout le
vilisations” antagonistes : occidentale, asiatique, islamique, Carl BILDT, le Haut Représentant de l’Union Européenne pour tion fondamentale qui se pose est commerce de la jeune république.
hindouiste, orthodoxe, latino-américaine et africaine. La me- la Bosnie-Herzégovine, témoigne d’une rencontre entre le la suivante : sont-ils restés au De gigantesques manifestations fu-
nace que chaque “civilisation” représente pour l’Occident est Président des Etats-Unis et celui de la Croatie : “I remember Kosovo ? rent organisées dans cette même
évaluée en fonction de son degré d’acceptation ou de refus du when President TUDJMAN, who does not really like to be Les Illyro-albanais sont-ils restés ville : en février 1994, plus d’un
modèle culturel occidental. Là aussi le passage d’une lecture considered part of the Balkans, went to Washington in au Kosovo lors de l’arrivée des million de personnes défilèrent en
“naturaliste” à une lecture culturaliste des différences est ex- conjunction with the eternal Mostar crisis. We all awaited the Slaves, ou bien l’ont-il quitté pour scandant les slogans “le nom de
plicite : HUNTINGTON prend soin d’affirmer qu’il ne s’agit outcome of the CLINTON-TUDJMAN meeting with apprehen - y revenir quelques siècles plus Macédoine n’est pas négociable
pas de présupposer “une supériorité intrinsèque de “nous” sur sion. What came out was a White House communique saying tard ? On perçoit bien l’enjeu sou- par l’Histoire”, ou encore “Europe,
“eux”.” Il ne s’agit donc pas d’une différence de nature, com- that TUDJMAN and CLINTON had agreed that Croatia is part levé par une telle question. Il n’oublie pas ce que tu nous dois”.
me HEGEL et HERDER en établissaient entre l’Europe et la of Central Europe ! Such a statement has fairly important re - semble que les Slaves aient rem- La “crise macédonienne” a cepen-
Chine(10), mais d’une différence de culture. Cette notion poli- percussions : it seems to echo the central TUDJMAN thesis placé les Illyriens dans cette ré- dant pris fin, les deux parties étant
tique de culture est définie comme une structure profonde et that there is a firewall between his part of Europe or “this” part gion dès le XIe siècle, comme le arrivées à un accord.
quasi-permanente héritée de la longue histoire. Elle permet à of Europe and the “other” part of Europe and he can explain at suggère Paul GARDE(8). La preuve La Transylvanie(12) fait l’objet d’un
HUNTINGTON d’expliquer pourquoi, malgré les possibilités lenght - in terms that make HUNTINGTON look like an ama - la plus convaincante est fournie débat similaire. Alors que les
de changement qualitatif qu’offre le monde actuel (libéralisme teur - what the clash of civilisations really means.”(14) par la toponymie : les noms de Roumains revendiquent une filia-
économique et démocratie politique), les civilisations non oc- La théorie culturelle du choc des civilisations domine la pen- lieu sont d’origine slave. De plus, tion avec les Daces et les colons
cidentales restent figées sur leur passé(11). Ce qui ne laisse au- sée intellectuelle et politique occidentale et, par glissement, on ne sait rien de précis sur la pré- romains, et soutiennent la conti-
cune place pour une interprétation conjoncturelle de l’état des les autres sont parfois rejetés en dehors de la civilisation. sence possible d’une population nuité du peuplement roumain
sociétés qui composent ces “civilisations”. Ainsi le risque Ainsi, Paul J. MAGNARELLA, de l’Université de Floride, qui a albanaise au Kosovo au temps des royaumes serbes (1180 à dans la région, les Hongrois affirment que quand les tribus
d’une guerre des “civilisations” est annoncée. La religion est été consultant au Tribunal Criminel pour l’ancienne Yougo- 1371). A partir de cette époque, la présence serbe dans la ré- magyares y sont arrivées au IXe siècle, la zone était vide. Le
ici le principal trait retenu pour définir une civilisation, puis slavie à La Haie en 1995, commence un article par cette phra- gion est indiscutable : de nombreux monastères orthodoxes problème est rendu plus complexe par l'absence de traces
viennent ensuite le sang, la langue, et la manière de vivre. se : “The brutality of the conflicts in the States of the former serbes sont construits, et la capitale serbe est fixée à Prizren de écrites concernant une éventuelle présence roumaine en
CULTURES, GUERRES EN EX-YOUGOSLAVIE, EUROPE Yugoslavia, especially Bosnia Herzégovina (B H), has aroused 1282 à 1371. Cependant, du côté albanais, Ismaïl KADARÈ Transylvanie entre les IVe et XIVe siècles. Les recherches ac-
Cette théorie grossièrement “culturaliste” a été appliquée pour the indignation of the civilized world.”(15) La même idée est écrit que le Kosovo ne peut être resté vacant avant l’arrivée tuelles vont cependant dans le sens de la continuité du peu-
interpréter les guerres qui se sont déroulées sur le territoire de présente dans un document produit par le Center for European des Serbes. C’est une des terres les plus fertiles de la péninsule plement roumain, même si celui-ci a été sporadique à cer-
Policy Studies pendant la guerre dans balkanique, il est donc exclu qu’elle soit restée inoccupée. taines périodes. Ambrus MISKOLCZY résume ainsi la "ques-
l’actuelle Yougoslavie de mars-juin 1999 Même si cet argument est recevable, cela n’exclut pas que, tion transylvaine" : "Qu'est-ce que la Transylvanie ? La réponse
et intitulé “A système for Post-War sous la poussée des Slaves, les Illyro-albanais se soient tempo- de Marko BÉLA, écrivain et homme politique hongrois de
South-East Europe (Plan for reconstruc - rairement repliés dans la zone de l’actuelle Albanie. L’hypo- Roumanie, semble la plus pertinente et la plus sincère. La
tion, Openness, Developpement and thèse la plus raisonnable est donc celle d’un retrait des Illyro- Transylvanie, dit Marko BÉLA, est un mythe qui évoque l'idée
Integration)”, où les Balkans sont claire- albanais du Kosovo à l’arrivée des Slaves, puis de leur lente non pas tant de coexistence ou de paradis perdu que de para-
ment désignés comme une région non remontée autour des XIIe et XIVe siècles, qui va s’accélérer dis volé. Cette définition de Marko BÉLA entraîne immédiate-
civilisée de l’Europe(16). Dans le chapitre avec l’occupation ottomane(9). ment la question suivante : "Mais qui est le voleur ? ". La ré-
3.3, consacré à l’Albanie, il est dit : “All Il paraît donc certain que les Serbes ont été majoritaires autre- ponse est simple : c'est l'autre. Et celui qui répond ainsi se ba-
the State institutions are chronically fois dans la région, et tout aussi certain que la culture serbe y se sur des arguments historiques. Selon cette argumentation
weak, and in 1997 came to a state of vir - a ses racines, avec de nombreux sanctuaires orthodoxes, et martyrologique, le voleur a volé le produit du travail des pre-
tual anarchy. Its leaders and elite express surtout le champ de bataille de la plaine du Kosovo. Mais ce miers habitants de ce coin de terre."(13) Toutefois, bien que les
the desire to join civilized Europe”. n’est pas là un argument suffisant pour justifier la politique rapports roumano-hongrois aient connu des moments de cris-
Cependant, ces exemples constituent menée par Belgrade à partir de 1987, ni le rôle qu’une partie pation après 1989, à propos notamment du sort de la minorité
plutôt l’exception que la règle car, com- de l’intelligentsia serbe a joué dans la manipulation de la hongroise de Transylvanie, l'heure est plutôt au dialogue entre
me nous l’avons vu plus haut, l’”idéolo- question du Kosovo(10). ces deux pays.
gie culturaliste” se distingue du racisme Une telle problématique ne concerne cependant pas unique- Dans les trois cas qui ont été évoqués, et l’on pourrait en citer
propre aux conquêtes coloniales. ment le Kosovo : d’autres régions des Balkans font en effet d’autres, l’histoire est instrumentalisée pour justifier des poli-
Dans un article publié en 1991, Bogumil l’objet de revendications croisées de ce type. C’est le cas de la tiques résolument modernes : c’est le présent qui conditionne
JEWSIEWICKI montre que “la montée Macédoine(11). Au milieu des années quatre-vingt-dix, une cri- le regard porté sur l’histoire. Le mythe de l'autochtonie, dont

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■ R EGAR DS SUR LES EUROPE : UN E ANT HRO POLOG IE IMPL IQUÉE D ANS LES B ALK ANS ■ ■ REGA RDS SUR LE S EUROPE : UN E ANTHRO POLOG IE I MPL IQUÉE D AN S LES BAL KANS ■

l'enjeu est l'appropriation -symbolique, voire physique- d'un


territoire, sert de prétexte pour légitimer des revendications
politiques de type nationaliste(14). Etant donné l'imbrication de
cratique" n’est pas toujours universel - ses limites et celles des
intérêts nationaux coïncident"(16).
La prudence est donc de rigueur face à de tels arguments, qui
DE L’UTILISATION IDÉOLOGIQUE
populations qui caractérise les Balkans, il apparaît clairement
qu'un tel mécanisme de repli sur soi, qui relève d'une concep-
ne sont cependant pas "typiquement balkaniques" : on citera
le cas de Bruxelles pour illustrer des mécanismes similaires de DE LA NOTION DE CULTURE EN GÉNÉRAL,
ET DANS LES GUERRES EN EX-YOUGOSLAVIES
tion de la différence envisagée en termes absolus, irréconci- lecture "biaisée" de l'histoire, liés à des revendications territo-
liables, ne peut mener qu'à l'exclusion, sous toutes ses formes, riales antagonistes : "A qui appartient la région bruxelloise ? A
y compris les plus extrêmes. Il est donc vain de chercher dans sa population, francophone à 85 %, ou bien à la Région fla-
l'histoire matière à légitima-
tion des politiques actuelles.
Il convient cependant de ne
mande qui, suite à un coup
de force institutionnel, en a
fait sa capitale de facto ?
EN PARTICULIER
pas remplacer trop schémati- Pour les élites flamandes,
D eja n D I M I TRI JEV I C
quement le principe d'"(il- cette question ne souffre au-
)légitimité historique" par ce- cune ambiguïté, compte tenu Maître de conférence à l’Université de Nice-Sophia Antipolis, SOLIIS-URMIS
lui de "légitimité démogra- du passé flamand de Bru-
phique", qui peut lui aussi
mener à des revendications
qui ne laissent pas de place à
xelles. L'exemple bruxellois
permet d'introduire une
autre notion qui nous semble
N ous tenterons ici de mettre en lumière l’utilisation idéolo-
gique de la notion de culture comme grille de lecture et
comme moyen d’ordonner l’espace social, à l’échelle na-
Verena STOLCKE et Wolfgang KASCHUBA(2). Sans être nou-
veau, ce phénomène n’en était pas moins resté marginal jus-
qu’alors(3).
l'"autre". Même si Ismaïl KA- intéressante : celle de double tionale et internationale. La réflexion porte sur la constitution G. ALTHABE(4) analyse la production de l’étranger intérieur en
DARÈ déclare : "J’insiste sur minorité/majorité (...) L'eth- des frontières symboliques qui permettent de penser les diffé- France, comme un cadre symbolique de substitution dans le-
le fait que se réclamer du nie majoritaire à l'échelle de rences et qui, par cela même, contribuent à les établir. Utilisés quel l’ethnique est pensé en lieu et place du social. Au cours
"premier arrivant" n’est pas la zone mixte peut s'avérer par les administrations publiques nationales et internationales, des années 1980, la société française se réorganise autour de
un argument ; c’est tout-à- minoritaire à l'échelle natio- par les médias et adoptés par le langage commun, les discours la fracture sociale, qui constitue désormais la frontière entre
fait l’inverse... Et en toute nale et/ou régionale. (...) Il culturalistes marquent les frontières entre “nous” et les “nous” et “eux”. Les autochtones fixent les allogènes dans leur
sincérité, j’avoue que si les Serbes prédominaient au Kosovo ne s'agit pas, à travers cette idée de double minorité, de nier “autres”. différence ethno-culturelle et les produisent en “acteurs sym-
en dépit de l’antériorité des Albanais, eh bien ! le Kosovo re - l'existence d'une majorité, mais de souligner en quoi ce La démarcation entre “nous” et les “autres” “se heurte toujours boliques” du négatif social (pauvreté, chômage, dépendance
viendrait aux Serbes."(15) : force est de constater que la situa- double rapport ajoute, d'une part, à la complexité et appelle, au “binarisme” qui hante toutes les visions du monde : il y vis-à-vis des travailleurs sociaux, etc.). Cependant, les “étran-
tion est bien plus complexe, et qu'aucun argument n'est en soi d'autre part, nécessairement des solutions de compromis. Au toujours deux types gers intérieurs” ne
démocratique. En effet, comme l’indique O. MILOSAVLJEVIC, risque du pire, comme à Sarajevo ou à Mostar(17). A la lumière de sociétés, moderne sont pas seulement
à propos de la vision serbe du principe de "légitimité démo- de ces quelques exemples, il apparaît que la violence n’est et traditionnelle, les allogènes, mais
cratique" : "Pour le Kosovo seul est démocratique le principe pas plus inéluctable au Kosovo qu’au Pays Basque, en Corse avancée et archaï- tous ceux qui se
historique, pour les Serbes de Croatie le principe ethnique, ou en Irlande du Nord. Un Serbe, un Croate ou un Kosovar que, chaude et froi- trouvent du mauvais
pour les Serbes de Bosnie-Herzégovine seul est valable le ca - n’est ni plus ni moins "civilisé" qu’un Wallon ou un Flamand. de, capitaliste indus- côté de la fracture.
dastre, pour Dubrovnik le fait que la ville a appartenu fort peu Admettre la modernité des enjeux qui ont été présentés, c’est trialisée et capitaliste Ainsi, en Allemagne,
de temps à la Croatie, pour la Voïvodine de nouveau le princi - refuser de renvoyer les sociétés balkaniques dans la sphère de préindustrielle ; en- la culture est présen-
pe ethnique, pour Zadar, Karlovac, Vukovar..., on ne cherche l'altérité, et donc leur reconnaître le statut de sociétés euro- core deux mondes, tée comme une fron-
aucun argument... Dans ce méli-mélo de principes, le "démo - péennes. l’Ancien et le Nou- tière qui sépare non
veau, ou encore seulement les au-
——— d’une part l’Ancien tochtones des allo-
1) Cité par Drinka GOJKOVIC, "Un traumatisme sans catharsis" in POPOV, Nebojsa, Radiographie d’un nationalisme. Les racines serbes du conflit yougoslave, Paris, Editions
de l’Atelier, p. 252.
et le Nouveau, d’au- gènes, mais aussi les
2) Par exemple : "Dans la mesure où les sociétés balkaniques sont moins avancées sur la voie de la modernité, il serait donc logique que l’usage de la violence y soit plus fré- tre part le “tiers-mon- Allemands de l’Est
quent et socialement légitimé qu’en Europe occidentale". Cette phrase est extraite d'un courrier des lecteurs envoyé à la suite de la parution de mon article "La question du de”. A ces exemples des Allemands de
Kosovo ou l'histoire manipulée", in La Revue Nouvelle, Bruxelles, n° 5-6, mai-juin 1999, pp. 18-27 (courrier de M. DE BACKER). de “binarismes” que l’Ouest. Dans un
3) RUPNIK, Jacques, in Le Nouvel Observateur, 15-21 avril 1999, p. 82.
4) Ecrivain et homme politique serbe très controversé, figure emblématique de l’opposition à Slobodan MILOSEVIC, ce qui ne l’a pas empêché de faire partie du gouverne- donne Jack GOO- même mouvement,
ment serbe, avant de démissionner en avril 1999. DY(1), nous en ajou- les responsables po-
5) DRASKOVIC, Vuk, "Confrontation avec la vérité", in Le Monde Diplomatique, Manière de voir 17, "Nationalismes : la tragédie yougoslave", février 1993. tons un autre que litiques politisent la
6) KADARÈ, Ismaïl, et FERNANDEZ-RECATALA, Denis, 1999, Temps Barbares. De l'Albanie au Kosovo, Paris, L'Archipel, p. 188.
7) A ce sujet, voir CHAMPSEIX, Elisabeth et Jean-Paul, 1992, L’Albanie ou la logique du désespoir, Paris, La Découverte. nous développerons, culture et “apoliti-
8) GARDE, Paul, 1992, Vie et Mort de la Yougoslavie, Paris, Fayard. l’Europe et l’Autre Europe qui, comme nous le verrons, se sub- sent” les conflits sociaux. La discrimination et l’exclusion se-
9) Il conviendrait bien évidemment de s’attarder sur l’épisode de la bataille du Kosovo, en 1389, où s'affrontèrent les armées des princes balkaniques alliés (Serbes en particu- divise notamment en deux parties, l’Europe centrale et les raient des “conséquences normales des différences cultu-
lier, mais également Albanais, Hongrois, Bosniaques, Roumains) et les Ottomans. Ces derniers remportèrent la bataille, souvenir obsédant pour la Serbie qui y perdit son indé-
pendance pour les 500 ans qui allaient suivre. Balkans. relles” et de l’inadaptation culturelle(5).
10) A propos des liens entre le régime de MILOSEVIC et l’Académie serbe des Arts et des Sciences, auteur, en 1986, du fameux Mémorandum, voir MILOSAVLJEVIC, Oliveira, Les frontières culturelles sont constitutives des identités et, à Les discours politiques “culturalistes” ont une grande capacité
1998, "Du mauvais usage de l’autorité scientifique", in POPOV, Nebojsa, op.cit., pp. 205-238. l’échelle internationale, renforcent les frontières territoriales. Il de mobilisation identitaire ; la culture et l’identité jouent alors
11) A propos du conflit qui opposa la Grèce et la FYROM, voir notamment CONTOGEORGIS, Georges, 1992, Histoire de la Grèce, Paris, Hatier, PRÉVÉLAKIS, Georges,
1997, Géopolitique de la Grèce, Bruxelles, Complexe, et THUAL, François, 1998, Le douaire de Byzance, Paris, Ellipses.
s’agit ici de mettre en lumière les interprétations culturalistes le rôle que Karl MANNHEIM attribuait à l’idéologie : empê-
12) On consultera à ce sujet BRATIANU, Gheorghe, 1937, Une énigme et un miracle historique : le peuple roumain, Bucarest, Editura stiintifica si enciclopedica, ainsi que appliquées aux crises socio-économiques occidentales et aux cher les gens de voir ce qui se passe vraiment(6). V. STOLC-
GIURESCU, Constantin, 1968, La Transylvanie dans l’Histoire du peuple roumain, Bucarest, Editions Meridiane, IORGA, Nicolae, 1922-1936, In lupta cu absurdul revizio - guerres Yougoslaves et, en retour, d’évaluer les implications de KE(7) parle de “fondamentalisme culturel”, qu’elle définit com-
nism maghiar, Bucarest, Globus, réédition 1991, KÖPECZI, Béla, 1992, Histoire de la Transylvanie, Budapest, Akadémiai Kiadó, et LAZAR, István, 1993, Petite histoire de la
Hongrie, Budapest, Corvina (première édition en Hongrois, Kis magyar történelem, 1989, Gondolat Kiadó).
la recherche anthropologique. me “une idéologie d’exclusion collective, appuyée sur l’idée
13) MISKOLCZY, Ambrus, "Brasov, Brassó, Kronstadt, ville-frontière d'une région-frontière de la monarchie des HABSBOURG", in KOTEK, Joël, 1996, L'Europe et ses villes- de l’autre comme étranger au corps politique”, à distinguer
frontières, Bruxelles, Editions Complexe, p. 64. CULTURES ET CRISES SOCIO-ÉCONOMIQUES des doctrines racistes : “Au lieu d’ordonner hiérarchiquement
14) Voir à ce sujet le récent ouvrage d'Anne-Marie THIESSE : THIESSE, Anne-Marie, 1999, La création des identités nationales : XVIIIe-XXe siècles, Paris, Seuil. Le processus de la “culturalisation” des crises socio-écono- des cultures différentes, le fondamentalisme culturel opère
15) KADARÈ, Ismaïl, et FERNANDEZ-RECATALA, Denis, 1999, op.cit., p. 189.
16) MILOSAVLJEVIC, Oliveira, op. cit., p. 232.
miques dans les discours politiques, à partir des années 1980, une ségrégation spatiale. Chaque culture à sa place (p. 240).
17) in KOTEK, Joël, op. cit., p. 15. a été clairement mis en évidence par Gérard ALTHABE, [...] Les doctrines racistes(8) ayant été finalement politiquement

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■ R EGAR DS SUR LES EUROPE : UN E ANT HRO POLOG IE IMPL IQUÉE D ANS LES B ALK ANS ■ ■ RE GA RDS SUR LE S EUROPE : UN E ANTHRO POLOGIE IMPL IQUÉE D AN S LES BAL KANS ■

LA BULGARIE,
RÉFLEXIONS D’ANTHROPOLOGIE
HISTORIQUE ET POLITIQUE
J o s e p h Y A C O U B
Professeur de sciences politiques à l’Université catholique de Lyon, Institut des Droits de l’Homme(1)

INTRODUCTION : prit de résistance du peuple bulgare contre Serdica) est une des plus anciennes villes
UNE DÉMOCRATIE LIBÉRALE l’oppression byzantine, la domination po- d’Europe. L’origine des Bulgares a toujours
AU GOÛT NATIONALISTE. litique turque, et l’hégémonie religieuse interrogé les historiens. Ils sont considérés
des regards différents ; plus encore, ce nement insupportable que les exactions traites, mais selon une logique d’identifi- grecque et son réveil national. comme touraniens et asiatiques par leurs
En parcourant la Bulgarie en juillet dernier,
sont les tenants et aboustissants moraux serbes se trouvent presque justifiées, du cation privilégiant la proximité culturelle, Que s’est-il donc passé ? Il est certain origines (des nomades d’origine turque),
parmi les questions que nous nous som-
ou humains qui basculaient : la purifica- moins ramenées à un échange de mau- historique ou politique. Tout comme l’in- qu’on ne peut comprendre les réalités et venant des plateaux du Turkestan et de la
mes posées, quelques unes revenaient sans
tion ethnique ne pesait pas le même vais procédés avec la population albanai- tervention de l’OTAN est interprétée les problèmes de la Bulgarie d’aujourd’hui Volga. Ces protobulgares n’auraient d’au-
cesse : quel regard la Bulgarie jette-t-elle
poids que les risques de déstabilisation se du Kosovo. L’humanisme, “l’universa- comme la démonstration de force de sans interroger son histoire ancienne, mo- tre parenté avec les Slaves que la langue et
sur son passé et comment gère-t-elle son
de toute une région ; on en venait à lui lisme” version occidentale, ma version derne et contemporaine. la religion. Le terme bulgare paraît pour la
“l’humanité occidentale” au nom des patrimoine et sa mémoire ? Quel est l’im-
accorder plus d’importance en tant qu’ef- des droits de l'Homme s'arrêtaient à cette pact de cette perception historique sur sa A - LA BULGARIE ET SON PASSÉ : première fois dans l’histoire en 354 et si-
“droits de l’homme”, chacun se sert de
fet, qu'en tant qu’horreur ; enfin selon table. Serait-ce là cette “altérité obsti- politique aujourd’hui et ses conséquences DES UNIVERS CULTURELS gnifierait “nés d’un mélange de races”.
ces derniers pour la défense de son “hu-
cette logique discursive, elle n'était mê- née” ? Mais si elle existe, n'est-ce pas en sur l’avenir ? Sous le rapport identité-altéri- ANTAGONISTES. Aujourd’hui les Bulgares semblent être
manité particulière”, serbe, balkanique ballottés par rapport à la gestion de leur
me pas tant le fait des serbes que le résul- regard de l'“identité obstinée” dont font ou autre… Jusqu’à l’inversion totale de té, quelle est sa politique de voisinage La politique et le nationalisme sont les
tat des “frappes”. Le tout aboutissant à preuve, aux yeux de mon ami, les “occi- avec la République de Macédoine, la deux moteurs de l’histoire de la Bulgarie, passé avec Byzance et surtout avec l’islam.
l’”ordre” occidental des droits de l’hom- En ce qui concerne Byzance -et malgré la
une nouvelle désignation des responsabi- dentaux”, dans l'imposition de leur “mo- me tel que présenté lors de la guerre et Grèce et la Serbie ? où le national, le religieux et le civil s’en-
lités qui nous implique directement cul- dèle de civilisation”. La Bulgarie célèbre en novembre de cette tremêlent étroitement. L’historien bulgare, religion orthodoxe commune- l’histoire re-
comme sa justification : un peuple flète une constante rivalité d’hégémonie
turellement : moi Français, suis aussi L'universalisme, lorsqu'il conduit par ab- faible, les Kosovars albanais, soumis à la année le Xe anniversaire de la fin du régi- Ilia TODEV, considère l’Eglise et l’Etat
me communiste (novembre 1989) qui s’est comme les deux piliers de la cohésion de depuis le IX e siècle. La Bulgarie a subi
comptable de ces actes de guerre , ne solutisme à qualifier ce qui y déroge sous barbarie d’un peuple fort, les Serbes, et
opérée -fait unique- sans effusion de sang. la nation bulgare(2). Ce pays fut de tout l’entière domination de Byzance de 1025
suis-pas coupable, en fin de compte, de le signe d'une altérité radicale, aboutit à secouru par une force internationale exté- Le pays éprouve à la faveur de la démo- temps au carrefour de plusieurs civilisa- à l185 et a été occupée pendant cinq
la situation des Kosovars ? l'inverse de ce qu'il prétend défendre. rieure, l’OTAN… cratisation une fierté nationale recouvrée. siècles par les Turc musulmans (1396-
Autre exemple, en Bulgarie, où ma pre- Car chacun y va dès lors de son utilisa- 1878). Durant l’occupation ottomane, le
tion particulariste des “droits de l'hom- Le recours à un différentialisme (non rela- Slave par sa culture et orthodoxe par sa re-
mière réaction à chaud concernait la li- pays perdit jusqu’à son nom et fut incorpo-
mite de ma conception des droits de me”, ce qui en annule du coup la valeur tiviste) capable de déconstruire les sché- ligion depuis le IXe siècle, traditionnelle-
mas de pensée simplifiés de l'universalis- ment orienté vers la Russie, le regard de la ré à la province de Roumélie. Pendant ce
l'homme et de la “compréhensibilité” du intrinsèque : d'où le brouillage perma- temps, des Bulgares seront convertis à l’is-
nent, dans le cas concret du Kosovo, des me tout en ne permettant pas une sorte Bulgarie est maintenant tourné vers
point de vue de l'autre. J’ai véritablement lam sous le nom de Pomak (pluriel
positions respectives de chacun dans les d'“exception culturelle” concernant le l’Ouest. Mais nous avons remarqué que
senti la limite de ma conception des Pomaci). Les diocèses bulgares relèveront
ordres victime/coupable ou faible/fort im- respect des droits humains semble indis- les Bulgares regardent leur avenir non sans
droits de l’homme et de la “compréhensi- scepticisme et sont choqués devant l’igno- de la juridiction des Phanariotes grecs qui
bilité” du point de vue de l’autre. A table posés à la pensée et à la sensibilité par la pensable. Car sans pensée critique et supprimeront le slavon et essaieront de les
“ethnologique” sur les droits de l'hom- rance par l’Occident de leurs traditions
chez un ami, : “Oui, MILOSEVIC est un logique de guerre. dénationaliser. Sous le joug ottoman, des
me(4), on court tout simplement le risque historiques, leur héritage culturel, et leurs
dictateur, mais est-ce que tu sais que En sont l'illustration : le ralliement massif réalités. églises furent transformées en mosquées.
l’UCK est financée par le trafic d’héroïne des Serbes derrière MILOSEVIC (d'ordi- d'en faire un “prêt à penser” manipulable Partant, leur mémoire collective est trou-
La Bulgarie voit enfin une lueur et exhale
et que RUGOVA habite un véritable pa- naire peu populaire) lors des bombarde- au gré d'intérêts ponctuels et particuliers, blée, et les Bulgares éprouvent du mal à
un air de liberté accompagné d’un désir
lace à Pristina [sic !] ?”, “Oui, l’exil des ments, les manifestations pro-serbes qui de les voir réfutés dans leur présentation retrouver leur identité nationale et religieu-
ardent d’indépendance nationale dont les
Kosovars est tragique, mais est-ce que tu ont émaillé le conflit, dans les Balkans et à l'universalité. Bref, Néantisés. symboles éclatent partout aux yeux de se.
sais que le Kosovo est la terre d’origine ailleurs, ou au contraire des expressions ————— l’observateur avisé. Cyrille et Méthode, La Bulgarie a joué un rôle éminent au
des Serbes et que les Albanais l’ont litté- d'antiserbisme basées non pas sur la dé- 1) Robert REDEKER, “L'humanitaire et la guerre à la saint Clément d’Ochrid, saint Jean de Rila, Moyen Age : les Bulgares se considèrent,
ralement envahie depuis le début du fense des Kosovars albanais mais sur des place de la politique”, in les Temps Modernes, N° le patriarche Eftimi de Ternovo, le moine selon l’historien Bojidar DIMITROV (3),
siècle ?”, “Oui, il faut un règlement de litiges ”particuliers” (par exemple ce tract 604, Gallimard, Paris, mai-juin-juillet 1999, pp. 13-
Païssiy, le héros national Vassil LEVSKI, comme “les civilisateurs du monde slave”,
17.
cette question, mais est ce que tu sais bulgare anticommuniste critiquant les po- l’écrivain Ivan VASOV, le révolutionnaire “les gardiens de l’Europe pendant le Haut
2) Stjepan G. MESTROVIC, Habits of the Blakan Heart,
que le Kosovo est un problème de poli- sitions proserbes en montrant l'oppres- Zacharie STOIANOV, le peintre d’icônes Moyen Age”. En 681, disent les Bulgares,
Texas A&M university press, USA, 1993
tique intérieure yougoslave, et que l’on sion historique des Serbes à l'encontre Zacharius ZOGRAF, le poète Hristo BO- tions (thrace, hellénistique, romaine, by- il y avait l’Empire romain d’Occident,
3) Mattijs VAN DE PORT, It takes a Serb. Uncovering
agresse en ce moment une nation des Bulgares). Ce “brouillage” provient the roots of obstinate otherness in Serbia in Critique of TEV, l’homme politique Stefan STAMBO- zantine, slave, protobulgare, ottomane, eu- l’Empire romain d’Orient (Byzance), et la
d’Europe ?”… Je dois bien avouer mon de la conjonction entre guerre et humani- Anthropology, vol. 19, n° 1 Sage publications, LOV : autant de noms présents partout ropéenne, communiste et occidentale) qui Bulgarie, premier Etat slave dans les
effarement d'alors, non pas du fait des ar- taire : dans la mesure où, sous couvert de London, march 1999, pp. 7-30. pour symboliser l’histoire nationale et reli- l’ont modelé, et le peuple bulgare est de Balkans. Même lorsqu’éclata le “Schisme
guments en eux-mêmes, mais de la sou- moralité, on réplique à un comportement 4) Voir à ce sujet Jennifer SCHIRMER, The dilemma of gieuse du peuple bulgare au travers de longue date un peuple conquérant et re- de Photius”, en 863 entre Rome et
daine relativité, de la réversibilité de ce criminel par un autre comportement jugé cultural diversity and equivalency in universal human monuments, de noms de rues, ou sur les belle. Il a eu une histoire agitée marquée Byzance, la Bulgarie fut un enjeu principal
rights standards, in Human Rights and Anthropology,
qui me semblait, bon gré mal gré, tout aussi criminel, reste à choisir son Theodore E. Downing & Gilbert Kushner Editors, billets de banque. Dans ce cadre, le passé par des convulsions, et fut pillé et dévasté de cette division. En effet, une des raisons
l'“ordre des choses”. Il m'était tout bon- camp non pas selon des valeurs abs- Cultural survival, USA, 1988, pp. 91-106. revient en force comme pour rappeler l’es- au cours de multiples guerres. Sofia (ex- de ce litige religieux était que Byzance

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■ REGAR DS SUR LE S EUR OPE : UN E ANTHRO POLOG IE IMPL IQUÉE D AN S LES BALK ANS ■ ■ REGA RDS SUR LES EU ROPE : UN E ANT HROPOLOG IE IMPL IQUÉE DAN S LE S BAL KANS ■

avait dénoncé dans une encyclique, la tsar Ivan Assen II (1218-1241). Mais à par- le joug ottoman. Cet appel à la fierté bul-
présence concurrente de missionnaires la- tir du XIIIe siècle, la Bulgarie se morcelle gare, il le résume par cette phrase :
tins en Bulgarie. A ce propos, Hrabar en principautés indépendantes (Ternovo et “Pourquoi avez-vous honte de vous appe-
MARCOV IVANOV, assomptionniste bul- Vidin), et l’Eglise bulgare perdra toute au- ler Bulgares ? “
gare, auteur d’un “projet de calendrier uni- tonomie sous la domination phanariote de Parallèlement, un mouvement religieux
versel perpétuel”, nous déclare son hostili- Constantinople jusqu’en 1860. Cependant, contre l’hellénisme se fait jour au sein du
té à la latinisation de la Bulgarie par une figure émerge au XIVe siècle ; Eftimi clergé en vue de sa bulgarisation, prônant
Rome. “La nomination de Photius comme (1325-l404), dernier patriarche bulgare qui le retour à la liturgie slavonne, l’enseigne-
patriarche de Constantinople à la place résista, mais qui dut prendre le chemin de ment de la langue bulgare, et l’indépen-
d’Ignace, destitué, sert de prétexte à ses l’exil en 1393. Durant la période ottoma- dance de l’Eglise bulgare. Ce mouvement
ennemis pour se tourner vers Rome. Rome ne, l’Eglise s’hellénise et abandonne le sla- est représenté par l’évêque Sofroniy de
utilise cette occasion pour exiger que la von. Vratsa (1739-1813), disciple de Païssiy. En
Bulgarie toute entière passe sous sa juri- B - RÉVEIL NATIONAL BULGARE : 1870, est fondé un exarchat bulgare auto-
diction : prétention inacceptable pour À LA CONQUÊTE DE L’INDÉPENDANCE. nome, précédé en 1861par la naissance de
Constantinople. Il s’ensuit une dissension Le sentiment national bulgare se caractéri- l’Eglise uniate. La première imprimerie
entre Rome et Constantinople qui jusqu’à sa dès l’origine par “une double lutte vis-à- bulgare date de 1835, et la première revue
nos jours n’est pas encore totalement écar- vis de l’Empire turc et du haut clergé grec en langue bulgare de 1844.
tée”. qui contrôlait l’Eglise orthodoxe bulgare”. Des patriotes bulgares posèrent à partir de
Les Bulgares ont vécus sous l’emprise de Il s’agissait donc de s’affranchir du joug 1870 le problème de l’indépendance d’un ment l'anthropologue en quête d'altérité. re, les “droits de l’homme” vus depuis les sentent, dans le discours politique, com-
deux royaumes successifs slaves chrétiens, politique des Turcs et de la domination ec- Etat bulgare. Quelques artisans de cette Ce type de démarche conduit par Balkans servent de concept-écran à une me notion allogène, étrangère et idéolo-
voisins et ennemis de Byzance. Le premier clésiastique des Grecs. Le monastère de œuvre émancipatrice méritent d’être men- exemple le sociologue Stjepan MES- “formation discursive” (FOUCAULT) de- gique et réitèrent en outre tous les juge-
royaume bulgare, fondé par Khan ASPA- Rila fut l’un des foyers les plus actifs de la tionnés. Le premier fut Georgi RAKOVSKI TROVIC(2) à dériver d'une critique cultu- puis longtemps synonyme d’ingérence, ments de valeurs “sauvagisants” portés
RUH, date de 681 et s’étendait de la résistance aux Turcs. (1821-1867) qui organisa le premier comi- relle du communisme potentiellement d’hétéronomie, de mise sous tutelle voire sur “l’humanité balkanique” comme
Thrace à la Macédoine (y compris té bulgare de propagande à Bucarest. Il se- riche vers une sorte de phrénologie cultu- d’impérialisme. C'est que de l’Empire ot- “l’autre de l’Europe” ? L'un des corrélatifs
Ochrid). Sa capitale était Pliska et il dura ra suivi par Vassil LEVSKI (1837-1873) qui relle censée déceler de la barbarie chez toman à l’Empire soviétique en passant de cette interprétation réside dans ce que
jusqu’en 1018. Converti au christianisme structura en 1871 le premier mouvement les Serbes et de la démocratie chez les par les jeux d’influence occidentaux, on Mattijs VAN DE PORT qualifie d’”altérité
byzantin en 865, le roi Boris Ier (852-889), révolutionnaire clandestin à Sofia, contre
Croates. Je prends cet exemple à dessein, peut dire que l’histoire des Balkans se obstinée”, telle qu’il a pu la saisir en
très estimé par les Bulgares, se fit baptiser les Ottomans, mais qui sera pendu à Sofia
car la méthode qui consiste à déterminer fonde sur de multiples traumatismes dans Serbie : une façon de définir son humani-
par Byzance et imposa la religion chrétien- par la police turque le 19 février 1873, à
des “types culturels” perdurant dans le la manière de considérer “soi” et té particulière comme irréductible à toute
ne de rite slavo-byzantin à son peuple en l’endroit même où se dresse aujourd’hui le
temps s'accompagne en général de “l’autre” : occupations étrangères, muse- humanité générale, donc incompréhen-
870. Clément d’Ochrid (840-916) et monument élevé à sa mémoire. Il est de-
points de vue moraux, et la notion de lage des identités nationales, impossibili- sible de l’extérieur, notamment pour…
Nahoum, disciples de Cyrille et Méthode, puis considéré comme le premier grand
“droits de l'homme”, parce qu'elle té d’accéder à l’autodétermination. Une l’anthropologue(3). Il faut être critique à
avaient introduit cette religion en Bulgarie. martyr de la cause nationale bulgare. Le
semble redoubler la conception de région qui se considère “trop-pleine l'égard de recours aussi lourds de consé-
A partir de 885, le pays fut désormais de poète Hristo BOTEV (1848-1876), membre
du premier comité révolutionnaire s’oppo-
l'homme mise en œuvre par l'anthropo- d’histoire” et trop-pleine d’altérité, une quences à la notion d'altérité, que ce soit
culture slave. Sa langue liturgique, le sla-
von, était alors considérée comme le vieux sa énergiquement au clergé grec. Il faut logie, constitue souvent le point de réfé- région où la question de l’identité et de du point de vue de l'ethnologue que de
mentionner aussi Ivan VASOV (1850-
rence de l'“observateur”. l’altérité est omniprésente et “moderne”, celui des gens qu'il côtoie. Car l'altérité
bulgare. Dès le départ, la Bulgarie s’orga-
nisa en Eglise nationale et érigea en 924 1921) qui marque la fin de la domination Un détour ethnologique par les Balkans ce qui ne laisse pas de mettre à mal l'ac- sert avant tout de mise en scène du rap-
(jusqu’en 1019) un premier Patriarcat au- ottomane(4) . Le mouvement national bul- met à jour certaines ambiguïtés du ceptation occidentale de cette question port à l'étranger, a fortiori dans des cir-
tonome. Le tsar Siméon (893-927), fils de gare déclencha une révolte en avril 1876 concept de “droits de l’homme”, qui est subsumée dans l’universalisme, un mode constances telles qu'une guerre. Elle n'a
Boris Ier, établit la Grande Bulgarie au Xe avec l’appui de l’armée russe. 200 000 au cœur de questions aussi fondamen- de pensée qui place l’Homme au-dessus selon moi pas d'autres existence que
siècle et est couronné comme basileus. En Russes meurent pour la libération de la tales que “piègeuses”. Il semble indécent des hommes. Bien sûr, on a toujours beau comme objet de discours, et constitue le
926, Siméon prend le titre de tsar et établit Bulgarie du joug ottoman. La répression de le mettre en question, tant il demeure jeu de caractériser sous le signe de la cas échéant une “arme antianthropolo-
sa capitale à Preslav. Mais les Byzantins turque fut d’une grande férocité. Par le au fondement de notre “modernité” phi- bienveillance ce qui serait notre côté de gique” efficace : J’ai pu mesurer moi-mê-
En vertu du traité de Kaïnardji (1774), la l'Europe : parlons plutôt d'une tendance
conquirent de nouveau la Bulgarie sous traité de San Stefano (3 mars 1878)(5) losophique et politique, et universel de me, en mai dernier, l’irréductibilité de
protection des orthodoxes de l’Empire ot-
Basile II en 1019, supprimèrent ainsi le conclu après la libération de la Bulgarie par sa portée ; un impératif catégorique discursive largement répandue (et confi- certains points de vue sur le conflit vu
toman fut accordée à la Russie. A la même
Patriarcat établi à Ochrid, et dominèrent le du joug ottoman, la Russie oeuvre pour la dont toute critique (au sens de “mettre en nant parfois au chauvinisme !), non pas depuis les Balkans, à quel point il est aisé
époque, le mouvement national bulgare
pays jusqu’en 1186. Ce fut une lutte sans appuyé par la Russie voit le jour. Une litté- création, sous son hégémonie, d’une crise”) s’apparente à une transgression. d'une réalité concrète ou même d'une de se laisser duper par les fictions de
pitié entre deux Etats de même obédience rature se développe à partir du XVIIIe Grande Bulgarie du Danube à la mer Egée, En même temps, il participe concrète- conviction évidente. Néanmoins, en l'identité et de l'altérité, réitérant toutes
chrétienne en rivalité permanente. La siècle, et les prémisses d’un nationalisme englobant Ochrid et allant jusqu’aux ment de ce que RIESMAN nomme le règle générale, l'ethnicité, la nation, la les catégories de jugement dualistes qui
Bulgarie reprochait à Byzance de vouloir culturel bulgare apparaissent lentement portes de Salonique. La Bulgarie est alors “cosmopolitisme provincial” de l’Occi- religion, la langue, le territoire, tous ces fonctionnent si bien dans des situations
l’assimiler dans le creuset grec. Basile II provenant principalement des monastères. l’enjeu d’antagonismes majeurs entre les dent, soit la promulgation par un modèle critères de la vision de “soi” par rapport “agonistiques”. En Grèce, par exemple,
(958-1025), dit le Bulgarochtone (tueur de En 1762, le moine Païssiy, du couvent de grandes puissances. Mais en raison des ri- culturel particulier de valeurs absolues aux “autres” sont dans les Balkans en im- où les réactions anti-occidentales étaient
Bulgares), en lutte contre le roi bulgare Khilendar (1722-1773) au Mont Athos, ré- valités austro-russes, les grandes puis- censées s’imposer à l’humanité. En cela, brication beaucoup plus étroite et consti- parmi les plus virulentes, lors d’une dis-
Samuel, creva les yeux de quelques 15 veille la conscience nationale au travers sances européennes révisent ce traité et lui il se trouve régulièrement associé à toute tuent autant de facteurs de différencia- cussion avec un journaliste au discours
000 soldats bulgares, et les renvoya dans de l’exaltation de l’Histoire slavo-bulgare substituent la même année le traité de une myriade de tendances représenta- tions réels qui rendent d'autant plus abs- bien rôdé : ”Vous voyez les résultats des
leur pays, guidés par des borgnes. (1762), cette période correspondant au dé- Berlin (13 juillet 1878) qui ampute le pays tives de l’institution occidentale du mon- traite la vision d'une humanité unitaire bombardements ?”, “Vous pensez que les
Le second Empire bulgare (1187-1393) but de la Renaissance bulgare. Il célèbre le et le morcelle en trois parties : une princi- de, du triomphe annoncé de l’économie appelée à transcender les “humanités Américains veulent du bien à l’Europe ?”,
s’organise autour de la ville de Ternovo passé glorieux de son peuple et stigmatise pauté de Bulgarie sous suzeraineté ottoma- de marché aux vertus de la démocratie particulières”. “Pourquoi agissez-vous seulement main-
(Veliko-Ternovo) qui en fut la capitale. En ses compatriotes jusque là honteux de par- ne, la province autonome de Roumélie en passant par la transmission massive de Qu'est-ce qui a pu permettre une inter- tenant ?”, “Pourquoi ne faites-vous rien
1235, on rétablit derechef le patriarcat au- ler leur langue maternelle. Il dénonce à la orientale (autour de Plovdiv), et la standards culturels. Enfin, en tant que jus- prétation des “droits de l’homme” com- en Turquie ?”... Transparaissait la flexibili-
tocéphale à Ternovo (1235-1393) sous le fois la domination grecque dans l’Eglise, et Macédoine maintenue sous domination tification morale d’une opération militai- me ingérence, outre le fait qu'ils se pré- té du point d’observation : un même fait,

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■ R EGARDS SUR LES EUR OPE : UN E ANT HROPOLOG IE IMPL IQUÉE D AN S LE S BALK ANS ■ ■ RE GA RDS SUR LE S EUROPE : UNE ANTHRO POLOGIE IMPL IQUÉE D AN S LES B AL KANS ■

turque. Les Bulgares continuent à ressentir eu pour enjeu la Macédoine. Au terme de claration commune en onze points, le 22

LES DROITS DE L’HOMME, PRÊT-À-PENSER ? comme “une trahison” le traité de Berlin,


et quoique virtuelle, la Bulgarie de San
Stefano reste toujours une référence pour
ces guerres, le traité de Bucarest (1913)
donna à la Turquie la Thrace orientale, à la
Serbie la Macédoine, à la Grèce la Thrace
février 1999 à Sofia, dans laquelle ils dé-
clarent leur volonté commune d’instaurer
des relations globales qui se développe-
O l i v i e r G I V R E eux. A l’occasion, les responsables poli- occidentale, et à la Roumanie le sud de la ront en conformité avec les principes fon-
tiques affichent un nationalisme frustré et Dobroudja. La Bulgarie fut la grande per- damentaux du droit international. Les deux
Doctorant en Ethnologie à l’Université Lumière Lyon 2 affirment que “toutes les guerres viennent dante. La première guerre mondiale la mit pays sont décidés à élargir leur coopéra-
du Congrès de Berlin”. du côté de l’Allemagne et de la Turquie, et tion dans tous les domaines. Depuis, la

O
La première Assemblée nationale bulgare le traité de Neuilly (27 novembre 1919) Bulgarie a fourni des armes à la
ccidental travaillant dans les Balkans, Tout d’abord, la manière dont les “droits lations communautaires, notamment eth- se réunit à Ternovo en 1879 et adopte une l’amputa de nouveaux territoires qui furent Macédoine comme “cadeau et geste de
la guerre du Kosovo m’a laissé pro- de l’homme” ont été invoqués lors de la niques. Le drame yougoslave provien- Constitution. Le 22 mars 1878, Sofia de- annexés par la Grèce et la Serbie. En bon voisinage” : 150 tanks et 120 pièces
fondément divisé. À la monstruosité guerre me paraît révéler un certain drait du “réchauffement” post-titiste de vint la capitale, marquant ainsi la fin du 1923, la Grèce expulse 250 000 Bulgares d’artillerie.
de la purification ethnique et la responsa- nombre de rapports mutuels entre les toutes les identités figées durant un demi- joug ottoman. Au terme d’une révolution résidant en Thrace. Durant la deuxième La Grèce et la Serbie.
bilité majeure, en définitive, des diri- Balkans et l’Occident. Selon de nom- siècle : nationales, ethniques, religieuses, qui éclate à Plovdiv en 1885, la Roumélie guerre mondiale, la Bulgarie s’aligne à La Bulgarie ne porte pas dans son coeur la
geants serbes dans la tragédie yougosla- breux auteurs, le mode de relation déve- linguistiques… Cette interprétation n’est orientale décide son rattachement à la nouveau sur l’Allemagne espérant pouvoir Grèce ni la Serbie, en raison d’un lourd
ve, ont répondu le cynisme des concepts loppé depuis 1989 vis-à-vis de l’Europe pas fausse en soi, mais elle conduit géné- principauté. En 1887, l’Assemblée choisit réviser le traité de Neuilly. Elle sera par la contentieux historique. On reproche à la
militaro-technologiques de l’OTAN et les Centrale et Orientale par l’Occident don- ralement à une dangereuse réification de Ferdinand de SAXE-COBOURG, candidat suite en permanence perdante dans les Grèce de garder ses frontières hermétique-
effets dévastateurs des “frappes”. Ce- ne l’impression que ce dernier aurait ga- notre vision des choses, en posant d’un de l’Autriche-Hongrie, comme prince de conflits avant d’être “frigorifiée” durant ment fermées. En tout cas, nous dit l’am-
pendant, si toute position consistant à re- gné la “guerre froide”, et qu’en consé- côté l’Occident universaliste, démocrate la Bulgarie. Prenant le titre de tsar, il pro- quarante-cinq ans par le communisme to- bassadeur Lyubtcho TROHAROV, “qu’on
lativiser l’un par l’autre me paraît dange- quence c’est tout son système politico-so- et libéral, de l’autre toutes les forces né- clame l’indépendance de la Bulgarie en talitaire. ne nous présente pas la Grèce comme mo-
reuse, car subsiste une différence de na- cial qui aurait valeur d’exemple auprès gatives qui lui sont antonymes : le natio- 1908. Cette fin de XIXe siècle verra une Le problème macédonien. dèle de démocratie, nous rejetons son lea-
ture entre le régime (à distinguer du de voisins en rupture de civilisation. À la nalisme, le communisme, l’intégrisme, le lutte politique s’engager entre les dership”. Et L. TROHAROV de plaider
peuple) serbe et l’OTAN (pas question de La question macédonienne agite la vie po-
figure du “sauvage balkanique”, bon ou fascisme. L’évocation de ces étiquettes Russophiles et les pro-Occidentaux. pour l’ouverture des frontières et pour une
litique bulgare. Pour Sofia, l’histoire de la
“victimiser” le premier et de “fasciser” le mauvais mais à civiliser, se superpose “labellisées” ne conduit pas seulement à Président de l’Assemblée nationale, Stefan communication libre avec les pays limi-
Macédoine est falsifiée, d’où ses relations
second), subsiste aussi le malaise de la celle d’un “sauvage politico-social” : le des raccourcis sommaires (comparaisons STAMBOLOV, se fera le porte-parole de ce trophes. Selon lui, le Mur de Berlin existe
ambiguës avec ce pays. Faisant preuve de
justification morale dominante de l’inter- communiste maintenant à peu près vain- avec le nazisme, la Shoah, le stalinis- nationalisme bulgare exacerbé par les in- toujours : avec la Roumanie, malgré 200
nuance, la Bulgarie a reconnu un Etat ma-
vention occidentale : “la civilisation en cu. L’engagement occidental au Kosovo me…), elle permet de se désigner un ou gérences russes. Premier ministre, il mour- km de frontières communes, il n’existe
cédonien mais non une nation, ni une
lutte contre la barbarie”, un “combat serait une étape dans la “conversion” au des ennemis bien identifiés et surtout ra assassiné en 1896. Aujourd’hui, il reste qu’un seul pont sur le Danube qui relie les
langue macédonienne. Car, la Macédoine
pour la civilisation” (L. JOSPIN) qui réali- modèle occidental de nations encore em- bien distincts de soi, en puisant dans les une référence principale par les Euro- deux pays, un passage terrestre avec la
est tenue unanimement pour bulgare par
se l’adéquation entre guerre et humani- pêtrées dans le crypto-communisme (MI- “leçons de l’histoire”. Elle permet de se péistes bulgares. Macédoine, et deux points de contrôle
le gouvernement et l’opinion publique. Si
taire(1) au nom de valeurs constituant au- LOSEVIC étant d’ailleurs qualifié de “na- poser comme garant du droit et de la ver- C - UN VOISINAGE CONFLICTUEL ? on la soutient, nous dit-on, c’est pour avec la Grèce.
tant de Raisons Suffisantes : le devoir mo- tional-communiste”) et dans des schémas tu, “nous” contre “les autres”, “les droits La Bulgarie a-t-elle une politique de co- “conserver son indépendance et la proté- POUR CONCLURE.
ral, la protection du faible contre le fort, de pensée hérités de ce que l’on appelle de l’homme” contre la “sauvagerie”. La opération et d’intégration régionale avec ger”. De ce fait, la question macédonienne
le respect des droits de l’homme. Les Aujourd’hui, ce passé devient le foyer de
“l’expérience communiste”. Cette derniè- caractérisation d'entités monolithiques ses voisins ? Il est vrai que le contexte ré- est un sujet de tension qui risque à terme
lignes qui suivent tentent de mettre ce toute argumentation dans les conflits, vi-
re se caractériserait par la confiscation du sur fond de valeurs universelles est aussi gional est particulièrement instable et son d’envenimer les relations de la Bulgarie goureusement alimenté par des forces po-
malaise en “perspective anthropolo- pouvoir au profit d’une Nomenklatura, la un procédé récurrent dans les sciences voisinage difficile. Historiquement, les avec la Serbie et la Grèce. Il existe à Sofia
gique”. litiques et nationalistes, et des mouve-
censure, la propagande et le “gel” des re- de l'homme : tel obstacle guette notam- Bulgares, les Serbes, les Turcs, et les Grecs un Institut scientifique macédonien ments sociaux et intellectuels. Il se profile
furent des peuples rivaux, et des haines sé- d’orientation nationaliste bulgare. Cet
derrière ce phénomène une fierté d'être
culaires enveniment encore leurs relations. Institut a été fondé en décembre 1923, fer- Bulgare et en même temps des incertitudes
Les frontières de ces pays ont suivi des mé en 1947, et rétabli en mai 1990. Il pu-
face à l'avenir du pays. Formons le vœu
fluctuations géographiques constantes, et blie en permanence des travaux sur l’iden- que ce micro-nationalisme ne prendra pas
les arguments historiques de revendica- tité macédonienne, niant l’existence d’une
une tournure expansioniste.
tions territoriales des uns et des autres ne langue macédonienne et dénonçant les 90
sont pas dénuées de fondements. Pourtant, ans de “nettoyage ethnique” perpétrés par
les responsables bulgares que nous avons les Grecs contre les Bulgares en Macé-
interrogé affirment qu’ils n’ont de conflit doine égéenne(6).
territorial, frontalier, ethnique, ou religieux Mais depuis la victoire de novembre 1998
avec aucun de leurs voisins. du VMRO-DPMNE aux élections législa-
Au XXe siècle, les Bulgares tentent à trois tives à Skopje, les relations avec la
reprises (1913, 1915 et 1940), mais en République de Macédoine semblent
vain, de prendre leur revanche sur l’injus- s’améliorer. En effet, les premiers ministres
tice infligée par le traité de Berlin. Les bulgare et macédonien, Ivan KOSTOV et
deux guerres balkaniques (1912-1913) ont Ljubcho GEORGIEVSI, ont adopté une dé-
——— Educators, En lighteners, text by Boyan OBRETENOV, Kibea Publishing Company,
1) Auteur, entre autres, de : Les minorités dans le monde. Faits et analyses, Desclée Heritage, Sofia, 1997, 67 p.
de BROUWER, Paris, 1998, 928 p. 5) Le 3 mars est la fête nationale de la Bulgarie.
2) Cf. sa préface "La France, le Vatican et le réveil national bulgare" (p. XXIII) au livre 6) Cf.- Stoyan G. BOJADJIEF, 90 years Grec ethnic cleansing of Bulgarians in Aegean
de Victorin GALABERT, Vingt-deux années parmi les Bulgares, Journal, T.I (1862- Macedonia, Sofia, 1996, Macedonia Press, 64 p.
1966), Département des Archives près le Conseil des Ministres, Sofia, Congrégation - lvan KOCEV, Otto KRONSTEINER, Ivan ALEXANDROV, The fathering of what is
des Assomptionnistes, Rome, en bulgare et en français, Les Archives parlent, I, Ed. known as the Macedonian literary language, Sofia, 1994, Macedonian Scientific
de l'Université SV. Kliment OKHRIDSKI, Sofia, 1998, 602 p. Institute, 63 p.
3) Cf. son livre, Les Bulgares civilisateurs du monde slave, traduit en français par - Memorandum of the Macedonian Scientific Institute-Sofia concerning the relations
Milen CHIPTCHANOV, Borina Editions, Sofia,1995,106 p. between the Republic of Bulgaria and the Republic of Macedonia, Regarding the
4) Sur ces chefs de la nation bulgare voir : Spiritual leaders of Bulgaria. Ecclesiastics, language dispute, Sofia, 1997, 24 p.

8 A S S O C I A T I O N R H Ô N E - A L P E S D ' A N T H R O P O L O G I E ■ ■ A S S O C I A T I O N R H Ô N E - A L P E S D ' A N T H R O P O L O G I E
37
■ R EGAR DS SUR LES EUROPE : UNE ANT HRO POLOG IE IMPLIQUÉE D ANS LES B ALK ANS ■ ■ REGA RDS SUR LES E UROPE : UN E ANTHRO POLOG IE IMPL IQUÉ E DAN S LES BAL KANS ■

LE RÊVE DES MANDARINS DES BALKANS : “Poussée vers la cave par un soldat en armes, toute une
famille traversait la cour. Tous allaient l’un derrière l’autre,
le grand-père, la grand-mère, le père, deux petits garçons
Pour la question du meurtre, ce que nous dit le mythe bi-
blique, c'est qu'après avoir tué son frère, Caïn est par le Dieu
créateur IHVH banni de la terre, mais aussi qu'il est marqué

KOSOVO = TRANSYLVANIE dont le plus âgé pouvait avoir dix ans. La mère fermait la
marche, un bébé dans les bras. [...]. L’Unterscharführer
croisa le cortège et s’écria, jovial, les bras au ciel : “Ach,
au front par un signe protecteur. Nous avons ailleurs(8) inter-
prété ce signe non seulement, avec James-George FRAZER(9),
comme protégeant le criminel contre le fantôme de sa victi-
alles Israël !”, “Ah, c’est tout Israël !” [...] L’attitude de me, mais comme l'inscription indélébile d'une culpabilité seu-
J e n õ F A R K A S l’Unterscharführer n’avait rien de haineux. C’était l’excla - le à même de faire passer le meurtre du registre du réel au re-
Professeur de littérature roumaine. Université Eötvös Loránd de Budapest mation du passant devant le carnier débordant d’un chas - gistre du symbolique, avec une leçon essentielle : tuer l'autre

D
seur : “Ah ! Où diable avez-vous trouvé tous les lapins n'est humain que s'il culpabilise. Autrement dit, le crime
epuis un siècle les journalistes ne ces- Roumains devant l’histoire d’A. de BERTHA sées au XIXe siècle, quand le discours de que voilà ! Ma parole, mais c’est toute la garenne !” Le contre l'humanité est accompli lorsque, déniant à l'autre son
sent de comparer les conflits nationaux (Paris, Plon, 1899) : “La question magyaro- victimisation de la part des Roumains et des Juif n’était pas même un “Untermensch”, un sous-homme, humanité, je me traite tout autant comme inhumain, et en par-
de l’Europe Centrale et de l’Est. Vue de roumaine n’est ni moins embrouillée, ni Serbes (dans le cadre de la monarchie aus- comme le Russe ou le Polonais. Exclu de la nature humai - ticulier comme simple exécutant d'une machinerie dont je ne
Paris ou de Londres la situation paraît plus moins irritante que la question macédo- tro-hongroise) jouait un rôle important, par-
ne, il n’appartenait pas à l’espèce. Dans la meilleure hy - serais que la courroie de transmission irresponsable. La devise
simple qu’elle ne l’est. Seuls ceux qui ont nienne, et les aspirations contradictoires tout en Europe. L’idée de la “petite sœur la-
pothèse, c’était un gibier, dans la plus courante, un nui - du criminel contre l'humanité a été sobrement énoncée dans
vécu in vivo les déchirements dans cette des peuples rivaux qui provoquent de part tine” écrasée par “les Hongrois asiatiques”
partie du continent peuvent comprendre ce et d’autre la publication d’ouvrages où sont avait un certain succès dans les disputes sible.”(5) l'affaire du sang contaminé : "Responsable mais pas cou-
réseau extrêmement riche et sophistiqué de exposées les prétentions des compétiteurs. hongro-roumaines à Paris et à Londres dans Tel est ce que nous pourrions appeler le crime contre l’huma- pable". La culpabilité se perd dans le détour technique et bu-
dissensions et de conflits qui se nourrit de (Roumanie, bibliothèque du Ministère des la période 1849-1853, puis à la fin du nité du premier type, mais il en est un plus accompli encore. reaucratique, et ses leurres aux allures de "fatum" à l'antique.
longues expériences collectives et histo- affaires étrangères, Paris). siècle, et surtout à la veille de la première UN CRIME SANS VISAGE. Le moment où le crime de guerre vire au crime contre l'huma-
riques. Au début des années 80, un ami roumain guerre mondiale. Du côté hongrois, une La guerre contre la Yougoslavie, après celle contre l’Irak, dans nité, est celui où le meurtre de l'autre hors des "règles de la
Le Kosovo appartenait encore à l’Empire ot- de Bucarest me dit d’un ton confidentiel : vaste activité scientifique accompagnée de la continuité logique des bombardements massifs anti-cités de guerre" vire au meurtre de l'Autre, c'est-à-dire se situe hors-la-
toman quand un journal politique, littérai- “Il n’y a que les Hongrois de Transylvanie sa vulgarisation reflétait et servait la cause la Deuxième guerre mondiale, depuis les V2 sur Londres jus- Loi, non celle qui est faite par les hommes mais celle qui les
re, et économique français de Budapest, La qui puissent s’insurger contre le Dictateur.” hongroise. qu’aux bombes A sur Hiroshima et Nagasaki, nous a mis en constitue comme tels via le manque et le désir. Aujourd'hui,
revue de l’Orient (du 10 juin 1888), pu- La phrase m’a frappé. Je l’ai considérée A partir de la première guerre mondiale, le face d’une nouvelle donne concernant le crime contre l’hu- par la grâce de la technologie et de l'idéologie du "zéro mort"
bliait dans sa rubrique permanente comme un geste amical envers les Kosovo et la Transylvanie figurèrent comme manité : dans la stratégie anti-cités (dont nous rappellerons au virtuel, délivré de toute haine et même à vrai dire de tout sen-
(Courrier politique) un extrait de la Tribune Hongrois. Dix ans après à Budapest, devant des enjeux importants dans le choix de l’al- passage qu’elle est l’option de la dissuasion nucléaire françai- timent, criminel contre toute humanité à commencer par la
de Genève : “Il est bien malaisé de prévoir le poste de télévision, ces propos me sont liance des Serbes et des Albanais d’une se), l’autre n’est plus animalisé, on pourrait même dire qu’il sienne propre, le guerrier est devenu un froid professionnel du
quand la question balkanique trouvera sa revenus à l’esprit en regardant les émissions part, et des Hongrois et des Roumains de perd toute réalité animale de chair et de sang : il est simple- massacre technique, à l'égal du moderne tueur de boeufs dont
solution définitive. Le paysan du Danube, sur les événements de Timisoara au mois de l’autre. Les Serbes, en tant que nation, n’ont Noélie VIALLES a montré que l'organisation des abattoirs vise
ment compté(6).
malgré son bon sens, n’a pas réussi jusqu’à décembre 1989. réussi à conquérir le Kosovo qu’à l’occa- à le soulager de toute précise mise à mort(10).
Le mythe biblique de la Genèse nous introduit à une double
présent à gagner les faveurs de l’Europe.” Ceux qui veulent comparer Kosovo et sion des guerres balkaniques (1912-1913). Par une ruse dont l'histoire est, on le sait coutumière, les
Bien après, en 1969, en ma qualité d’inter- Transylvanie devront suivre une démarche A cette époque, la Transylvanie faisait par- culpabilité de l’homme : dans un premier temps, à la culpabi-
lité liée à la différence des sexes et au désir ; dans un deuxiè- champions des Droits de l'Homme se retrouvent piétiner "in-
prète de l’équipe d’élèves de Hongrie, par- propre à la logique “des mandarins des tie de la Monarchie austro-hongroise (créée nocemment" le plus inaliénable de ces droits : voir le visage
ticipant au concours international de ma- Balkans”, des anciens et nouveaux déten- en 1867), et connaissait un essor écono- me temps, à la culpabilité liée à la jalousie(7) et au meurtre du
rival. Dans ces deux récits mythiques, celui de la découverte de son bourreau, droit inséparable du devoir de l'homme de
thématique de Bucarest, j’ai pu observer teurs du pouvoir économique et politique mique sans précédent. Cependant, les pro-
de la pudeur par le couple primordial, et celui du meurtre de guerre : affronter le visage de sa victime. Car, disait LEVINAS,
que les Croates ne voulaient pas prendre le de la région. Nourrissant une véritable hai- blèmes des minorités étaient à l’ordre du
repas auprès de leurs collègues Serbes qui ne envers l’Occident et l’OTAN, ceux-ci jour au Parlement hongrois. Malgré la “for- leur fils Abel par son frère Caïn, ce qui nous est donné à en- "c'est précisément dans ce rappel de ma responsabilité par le
faisaient pourtant partie de la même équipe souhaitent une large balkanisation de te magyarisation”, dont on a glosé pendant tendre, c'est l'émergence de l'altérité en tant que telle : l'autre visage qui m'assigne, qui me demande, qui me réclame, c'est
yougoslave : “Tu ne penses pas que je vais l’Europe de l’Est afin de s’assurer une domi- toute la durée de la monarchie, en 1910 prend stature d'autre comme objet de mon désir, ou comme dans cette mise en question qu'autrui est prochain. [...]
manger auprès de ce Serbe rustre ! “, me dit nation comparable à celle qui s’appliquait seulement 10% des 2,9 millions de obstacle à mon désir. Comme si j'étais voué à l'autre homme avant d'être voué à
un Croate. Je n’ai jamais rencontré une hai- du temps des communistes. Néanmoins Roumains de la monarchie bicéphale (ex- Laissons de côté la question de l'Autre sexe, qui nous entraî- moi-même".(11)
ne si vive. Une note de journal et une expé- toute comparaison impose une mise en pa- pression chère aux historiens des pays voi- nerait - momentanément en tout cas - trop loin de notre sujet.
rience personnelle distante de quatre-vingt rallèle de l’histoire des deux régions. sins de la Hongrie) parlaient le hongrois. La
années, suggèrent le degré de difficulté de Pour des “raisons historiques”, ces pro- Transylvanie ne fera partie de la Roumanie
la question. Quant au “paysan du Danube” vinces ont été considérées par leurs rési- qu’à partir de 1918. Le Kosovo fera à son
face à l’Europe, voilà une question plus dants comme leur “terre sainte”, le “ber- tour partie de la monarchie serbe nouvelle-
difficile encore ! Vers la fin du siècle der- ceau” de leur civilisation : Kosovo pour les ment créée cette même année. Après 1918,
nier Jean PISANI écrivait dans un compte Serbes et Transylvanie pour les Roumains. les similitudes entre les peuples albanais et
rendu de l’ouvrage intitulé Magyars et Ces “prétentions” ont été largement expo- hongrois de Transylvanie se multiplient.

———— survenaient inopinément dans la baraque, le bloquaient 6) Et compté à part -à vrai dire “ça ne compte pas”- s’il
1) Bernard VANDEWIELE, “Sur le dévoiement culturalis- dans un angle, et lui martelaient le crâne pour y faire en- s’agit d’une victime d’un “dommage collatéral”, selon la
te de l’ethnopsychanalyse”, Lettre de l’ARA, Hiver 98, n° trer cette phrase que je crois extraite de Mein Kampf terminologie du Pentagone.
43, pp. 23-24. (ndlr) [...et que] avant de rejoindre un jour un groupe d’otages 7) Le nom même de Caïn renvoie étymologiquement à
2) Livre III, chapitre VI. Dans l’édition de Pierre VILLEY à fusiller, il dut répéter une dernière fois, devant des “jalousie”. Cf. EISENBERG et ABECASSIS : A Bible ou -
(P.U.F., 1965), p. 913. sous-officiers hilares : “Le Juif est un parasite qui vit sur verte III, Albin Michel, 1993, p. 46.
3) Cf Françoise HÉRITIER, De la violence, p. 16. Dans la peau du peuple aryen, et il faut l’extirper”.” (Le Crime 8) Le Salut précaire de Marthe Robin, l’Autre incertain,
un film d’Henri VERNEUIL, c’est la “réponse” de l’offi- contre l’humanité, pp. 52-53). On notera qu’à évoquer 1994, pp. 90-93.
cier turc à un Arménien qui se plaint d’être pieds nus des taurillons au poil luisant vides de tout sentiment, 9) Le Folklore dans l’Ancien Testament, Paul Geuthner,
lors d’une marche forcée. FROSSARD n’échappe pas totalement à ce qu’il dénon- 1924, pp. 31-42.
4) André FROSSARD décrit le supplice d’un des Juifs dé- ce. Celui qui nie l’humanité en l’autre nie dans le même 10) Le Sang et la chair, Maison des sciences de l’hom-
tenus avec lui à Lyon, au Fort Montluc : “Deux taurillons mouvement sa propre humanité, mais la lui rappeler me, 1987.
de la Gestapo, gras, le poil luisant, vides de tout senti- vaut mieux qu’entrer dans ce jeu. 11) Éthique comme philosophie première, Rivages-
ment identifiable, l’avaient pris pour souffre-douleur. Ils 5) Ibidem, pp. 54-55. Poche, 1998, p. 97.

38 A S S O C I A T I O N R H Ô N E - A LP E S D ' A N T H R O P O L O G I E ■ ■ A S S O C I A T I O N R H Ô N E - A L P E S D ' A N T H R O P O L O G I E
7
■ RE GAR DS SUR LE S EUR OPE : UN E ANTHRO POLOGIE IMPL IQUÉE D AN S LES BALK ANS ■ ■ REGA RDS SUR LES EU ROPE : UN E ANT HRO POLOG IE IMPL IQUÉE DAN S LES BAL KANS ■

Tous deux subissent une forte “épuration


Du crime contre l’autre au crime contre l’Autre ethnique” de la part du peuple “rival”.
Pendant la deuxième guerre mondiale,
avec l’aide de l’Allemagne de HITLER, le

RÉFLEXIONS
Kosovo et le nord de la Transylvanie sont
incorporés, l’un dans l’Albanie, l’autre dans
la Hongrie. Mais il faut souligner l’ampleur

SUR LE CRIME CONTRE L’HUMANITÉ


des exactions serbo-albanaises, tout à fait
différente de celles perpétrées entre
Roumains et Hongrois. En ex-Yougoslavie,
pendant les années 70, la région du Kosovo
B e r n a r d V A N D E W I E L E acquiert une autonomie assez importante.
La Roumanie des communistes créa une ré-
Ethnologue, Psychanalyste
gion autonome Hongroise à l’intérieur du
pays, qui s’étendait principalement sur le
LIMINAIRE TUER LA VERMINE... sud de la Transylvanie : mais en 1968, le

N ous avions donné pour le récent numéro spécial de la


Lettre de l’ARA un article : “Sur le dévoiement culturaliste
de l’ethnopsychanalyse”(1), où malheureusement quelqu’un
Pour des animaux qui n’ont d’hommes que l’apparence loin-
taine, nuls égards nécessaires, et c’est MONTAIGNE, au len-
demain des premières horreurs américaines, qui dénonce en
dictateur scinda administrativement la po-
pulation hongroise en plusieurs morceaux.
Les émeutes dirigées contre les Serbes par
de bien intentionné a décidé -corrigeant le manuscrit- de ses Essais “une boucherie, comme sur des bestes sauvages, des Kosovars à partir des années 68 mar-
quent une nette distinction par rapport à la qui ne fonctionna que quelques heures. La raison entre Kosovo et Transylvanie. Les
mettre systématiquement une majuscule au mot “autre”. Or, universelle, autant que le fer et le feu y ont pu atteindre.”(2) raison a été plus forte que la ruse d’un deux régions se sont éloignées en temps et
les psychanalystes qui se réfèrent à la théorisation lacanienne Son contemporain Richard VERSTEGAN versifie sur le Théâtre Transylvanie où le silence imposé par la
Securitate gagne toutes les couches de la mandarin du pouvoir. Le maire de Cluj en espace politique. La Roumanie attend
-c’est le cas de l’auteur- font une distinction conceptuelle de des cruautés du temps : (Kolozsvar), Gh. FUNAR, représentant d’être membre de l’OTAN et, pour y parve-
population. Pendant les années 1990, les
première importance entre l’autre (a, minuscule) et l’Autre (A, “Lorsque le Tout-puissant le genre humain créa “illustre”, et créateur de pathologies collec- nir, seuls ses anciens “rivaux”, les
différences entre Kosovo et Transylvanie de-
majuscule). L’autre avec minuscule, c’est moi, toi, elle ou lui, Son propre image en lui et vif portrait forma ; viendront plus nettes encore, bien que les tives, n’a de cesse depuis six ans de tenter Hongrois, peuvent l’aider et la soutenir.
la collection des humains ordinaires. L’Autre, équipé d’une De laquelle pourtant le méchant ne tient conte ; “mandarins des Balkans”, MILOSEVIC et de faire se répéter les exactions de mars Hélas, le constat du journal suisse sur la si-
majuscule, c’est ce qui a fait, et ne cesse de faire, l’humanité Les hommes fait tirer comme autres animaux, ILIESCU, agissent selon un scénario iden- 1990. Sans succès, heureusement ! Après tuation balkanique des années 1888 reste
de l’autre : la mienne, la tienne et la sienne. L’Autre, c’est la Leur ferrant les pieds nus comme on fait aux chevaux.” tique : créer des zones d’exactions. Les une décennie, en 1999, la guerre du encore valable : la solution définitive n’est
puissance tierce qui intervient pour m’interdire la jouissance Barbare XVIe siècle ? Le Turc fera aussi bien que l’Arménien Kosovars, forcés par les circonstances, en- Kosovo a contraint de nouveau les manda- pas pour demain. Seule une Europe sans
narcissique de l’autre (qui d’ailleurs ne serait alors que le mê - lors du premier génocide de notre siècle finissant, qui n’en fut trent dans le jeu. Mais la tolérance plu- rins roumains à rêver, cette fois, à une op- frontière trouvera l’issue. Je me demande si
me), pour me contraindre à me constituer comme sujet en le pas chiche... (3) Même logique toujours d’un programme profa - sieurs fois séculaires entre Hongrois et position confortable au Parlement. Ils rap- mon ami croate réussira à vaincre son aver-
reconnaissant comme sujet. La culture est évidemment le vec- nateur : vis-à-vis de l’autre et pour montrer que son humanité Roumains, ainsi que la tradition démocra- pellent aux Roumains les tendances au sé- sion envers les Serbes. Je continue à croire
teur principal de cette opération : interdit de l’inceste et pres- n’est qu’illusion, user d’une cruauté dont l’usage est supposé tique multiculturelle (entre Hongrois, paratisme des Hongrois de Transylvanie, le et à espérer que “la rivalité hongro-roumai-
cription de l’exogamie, plus généralement organisation sym- légitime contre un animal sans âme ni sensibilité. Animaliser Roumains, Saxons) en Transylvanie, font risque de démembrement du pays souve- ne” demeure un enjeu essentiellement au
bolique instituant des normes, références et différences. que cette situation ressemble davantage à rain, ainsi que le péril d’une lutte armée pa- niveau de la compétition entre historiens, et
l’homme : le traiter comme un chien, un porc, ou une vermi-
C’est précisément cette manière de penser l’altérité que nous la Suisse qu’aux Balkans. L’écart est égale- reille à l’UCK. Cette fois-ci, la situation po- que mon ami de Bucarest, directeur d’une
ne, pour prouver qu’il n’était dès sa naissance que chien,
mettons ci-après à l’épreuve, dans un effort d’expliciter le ma- ment considérable en ce qui concerne le litique est complètement modifiée. Le parti maison d’édition, aura plus confiance dans
porc, vermine. Le véritable crime contre l’humanité vise moins
nombre des Albanais au Kosovo, trois fois des Hongrois de Transylvanie (Union dé- les vertus révolutionnaires de son peuple.
laise qu’avec beaucoup nous avons ressenti, face à la enième à tuer l’homme qu’à en récuser l’existence même en tant
supérieur a celui des Hongrois en mocratique des Hongrois de Roumanie) fait Quant aux mandarins des Balkans, nous
démonisation d’un ennemi désigné du genre humain, cette qu’homme. André FROSSARD(4) , qui témoigna lors Transylvanie. La différence la plus manifes- maintenant partie de la coalition actuelle, devons veiller à ce qu’ils ne puissent plus
fois-ci “le Serbe”, et aux lancers de “to-
du procès BARBIE, rapporte une scène te reste qu’en 1990 MILOSEVIC ait réussi à ce qui rend une guerre de sécession prati- s’emparer du pouvoir.
mahawk” censés le “frapper chirurgica- quement impossible. De plus, la population
dont, détenu à Lyon au Fort Montluc, il instaurer l’état d’urgence au Kosovo, alors
lement”. hongroise forme une enclave compacte jus-
fut témoin : qu’ILIESCU, par contre, n’ait pu en saisir
l’occasion ! En Transylvanie, au mois de te au milieu du pays, cette guerre de séces-
mars 1990, des milliers de Hongrois de sion n’a donc aucun sens. Enfin, la Hongrie
Marosvasarhely (Targu Mures) descendent est devenue entre-temps membre de
dans la rue pour manifester silencieuse- l’OTAN, qui ne tolère pas de conflits régio-
ment, un livre et une bougie à la main, en naux au sein de l’organisation. Cet épisode
exigeant un enseignement dans leur langue déclencha de nouvelles attaques vis-à-vis
maternelle jusqu’au niveau universitaire. de l’Occident et de l’OTAN. Les mandarins
C’est l’occasion pour ILIESCU de semer le postcommunistes s’évertuèrent de nouveau
désordre dans une grande ville de à présenter l’image d’une Roumanie aban-
Transylvanie, caractérisée par une forte po- donnée par “l’Europe civilisée”. Le discours
pulation hongroise. Il invoquera le danger de victimisation, cette fois-ci, ne marchait
des “séparatistes hongrois” qui veulent plus. Ces mandarins tentèrent également de
“l’écartèlement de la terre sainte de la pa- jouer la carte de l’identité orthodoxe com-
trie”, le “démembrement du pays”. Le pou- mune entre Serbes et Roumains. C’est aussi
voir incite à la révolte les paysans roumains ce que fera la Russie. Les mesures de MI-
censés “défendre” les droits des Roumains LOSEVIC, ainsi que l’apartheid imposée
à la ville. Le conflit sanglant a coûté la vie aux Kosovars eurent de graves consé-
de six personnes, et plusieurs centaines de quences. L’intervention militaire des alliés
blessés ont été hospitalisées. Le pouvoir du 24 mars 1999 généra une situation tout
jouait la carte de la pathologie collective à fait nouvelle, ce qui exclut toute compa-

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■ R EGAR DS SUR LES EUROPE : UN E ANT HRO POLOG IE IMPL IQUÉE D ANS LES B ALK ANS ■ ■ REGA RDS SUR LES E UROPE : UN E ANTHRO POLOG IE IMPL IQUÉ E DAN S LES BAL KANS ■

AUX “DEUX CERFS” La plupart des membres d’ALYAS PECO était sur le terrain (Hongrie, Roumanie, Bulgarie et Grèce) lorsque les frappes de l’OTAN sur
la Serbie ont débuté en mars dernier. L’expérience de la guerre à proximité, vécue de ce côté-là de l’Europe, nous a tous profondé-
ment marqués, car les implications de l’action de l’OTAN s’étendaient immédiatement bien au-delà des frontières de la Serbie, et

UNE NOTE SUR LE RACISME ET L’EXOTISME l’ensemble de l’Europe orientale en a subi, par ricochet, les effets réels et symboliques. Mais l’expérience vécue là-bas pendant ces
trois mois fut finalement moins perturbante (car nous partagions avec les gens une situation qui bouleversait de la même manière le
quotidien de chacun) que le retour en France et la soudaine distance, voire indifférence, avec laquelle, ici, on considérait ces événe-
I v a n C O L O V I C ments, ou encore la facilité avec laquelle les discours dominants s’étaient imposés.
Ethnologue, Université de Belgrade Aussi, cette publication représente pour nous l’occasion d’exprimer ce que nous avons pu voir et vivre pendant la dite période. Mais

" Que c’est beau d’être libéré de la civi-


lisation croupie de l’Europe !” Ainsi
s’exclamait, par une belle nuit d’été de
Belgrade et ses alentours. Le bruit court à
nouveau que l’on y trouve tout ce dont
l’exotisme littéraire et philosophique a be-
Le récit exotique ne s’encombre pas de vé-
racité. Son auteur demande qu’on le croie
sur parole lorsqu’il prétend avoir retrouvé
au-delà, nous avons voulu donner une tribune à ceux que l’on a bien peu entendu sur ce sujet, d’une part les anthropologues de ma-
nière générale -malgré le fait que les argumentations politiques aient largement utilisé le champ sémantique du discours anthropolo-
gique-, et davantage encore, les anthropologues des pays d’Europe centrale et orientale auxquels il n’a été donné jusqu’à présent que
1835, le voyageur britannique William soin : la vraie vie, la vie authentique, dé- quelque part, dans un pays, par exemple en bien peu d’espace d’expression.
KINGLAKE, auteur du livre De l’Orient,(1) voilée, qui n’aurait rien de commun avec Serbie, à Belgrade, à Skadarlija, les vertus et
lors d’une étape dans un village serbe après la vie occidentale. C’est un espace qui in- les valeurs authentiques que l’Occident a Il ne s’agit pas de polémiquer sur qui sont les bons et qui sont les méchants dans ce conflit européen, mais de tenter d’apporter
un jour de marche sur la route de Belgrade vite le voyageur à une nouvelle naissance, perdues et dont il peut éventuellement gar- quelques éléments de compréhension sur la réalité balkanique à ceux qui ne connaissent pas cette partie de l’Europe. Notre légitimi-
à Constantinople. Cette nuit-là, KINGLAKE à une lucidité retrouvée, le convie à se ré- der la nostalgie. Un tel pays possède en fait té à prendre la parole découle de la connaissance directe que nous avons de ces pays et des problèmes auxquels ils sont confrontés,
avait trouvé beaucoup de bonheur en la veiller de sa léthargie, à se libérer des tout ce qui manque à l’Occident. Dans et des modes d’analyse que nous offre l’approche anthropologique. Si le lecteur veut bien nous accorder un tel crédit, il trouvera
compagnie d’”aborigènes” parlant “un dia- contraintes, et enfin, à reconnaître la vanité l’exotisme, comme le dit Tzvetan TODO- dans ces pages, nous l’espérons, d’autres manières de regarder et de dire l’Europe balkanique.
lecte slave”, lors d’un dîner servi par terre et la perversité de l’Europe. ROV, il s’agit “moins de la description d’un
et enfin dans le repos réconfortant d’un lit Par une autre nuit d’été, plus d’un siècle et réel que de la formulation d’un idéal”(2).
improvisé lui aussi sur le sol. Le plaisir pro- demi après celle qui a valu tant de bonheur Quand on sait cela, on comprend mieux
curé par la beauté simple et naturelle des à KINGLAKE, le 20 août 1992 pour être pourquoi le “voyageur exotique” SCHIFFER
“images orientales” avait alors conduit exact, un autre voyageur, contemporain ce- a fait de Skadarlija le décor de paroles et de CREA ALYASPECO
notre voyageur à une réflexion sur la misè- lui-ci, du nom de Daniele Salvatore SCHIF- scènes incroyables, surtout pour quelqu’un Centre de Recherches et d’Etudes Anthropologiques Association LYonnaise d’Anthropologie
re de sa propre civilisation, la civilisation FER, dînait à son tour parmi les Serbes. Ce qui connaît bien ce lieu. Là se trouvent, par Université Lumière-Lyon 2 sur les Pays d’Europe Centrale et Orientale
européenne, et “les hommes courbés sur souper est décrit dans un récit intitulé Le exemple, “les cafés somptueux de la fin du
leur table à manger, ou serrés les uns voyage sur la braise, publié dans sa traduc- siècle dernier, construits en bois anciens,
contre les autres dans les salles de bal, ou tion serbe dans le journal Politika du 6 oc- aux couleurs chaudes (...) imprégnés de RENCONTRES INTERNATIONALES
encore cruellement fourrés sur les bancs de tobre 1996. Cet “Italien de culture françai- l’odeur des épices”. Dans ces cafés, SCHIF-
l’église”. Il se réjouit de ne plus être un de se, philosophe, écrivain et journaliste”, ain- FER a rencontré des expressions d’une véri- L Y O N
ces “pauvres diables dont la vie n’est si que le présente la notice biographique, table et profonde humanité inconnue des 26 et 27 novembre 1999
qu’une conventionalité complète”, et se fé- avait mis beaucoup moins de temps que Européens. Il s’agit, entre autres formes de Université Lumière-Lyon 2 - Campus Bron Parilly
licita d’avoir eu le courage d’entreprendre son lointain prédécesseur pour se retrouver cette humanité, d’un “débordement du sen-
cette “belle fuite” vers l’Orient. dans une ambiance exotique : de l’hôtel timent accompagné par quelque vérité tsi- Bâtiment IUT Lumière - Salle des conférences
Ces dernières années, la Serbie a de nou- Intercontinental, le taxi l’amena directe- gane”, d’une effusion dont “seuls les Slaves
veau attiré les auteurs de récits de voyage
venus de l’Ouest. A leurs yeux, comme à
ment à Skadarlija, au café des “Deux
cerfs”. Cet endroit, qui est à Belgrade à peu
du Sud sont capables”. Cela se manifeste
lorsque lesdits Slaves du Sud chantent, “Ruralité et Urbanité en Europe Centrale et Orientale”
ceux de KINGLAKE, elle possède toujours près ce que la place du Tertre est à Paris, “l’âme pénétrée d’une nostalgie indicible,
quelque chose d’exotique. Plus précisé- reconstruit et arrangé il y a peu d’après ces chansons en même temps hardies et Université Lumière-Lyon 2
ment, elle a retrouvé sa place dans l’Orient l’idée que l’on se fait des goûts et des exi- mélancoliques, imprégnées de la poésie 5, Avenue Pierre Mendès-France CP 11 - 699676 Bron Cedex
imaginaire. Aujourd’hui comme dans le gences des touristes, apparut aux yeux de épique héroïque, aussi populaires qu’im-
passé, les écrivains européens à la re- SCHIFFER comme le refuge de tout ce qu’il mortelles, ces chansons pleines d’exploits Dix ans après la grande transition qui a marqué la fin de l’Union soviétique et des Démocraties populaires, il convient de re-
cherche de sensations exotiques -que nous peut y avoir d’authentique, héroïque, origi- incroyables et de traditions indiscutables, venir sur cette période qui a vu se multiplier les contacts entre les chercheurs européens que le Rideau de fer avait séparés
éprouvons prétendument à l’occasion de nel, passionnel, sauvage, innocent, hono- au contenu noyé dans le bruit du temps et jusqu’en 1989 et de s’interroger sur ce qu’est, à l’heure actuelle, l’ethnologie européenne. Il va de soi qu’un tel questionne-
rencontres avec un monde différent et rable, spirituel et “aromatique”, tout ce que le murmure de la terre...” Ces chansons
ment renvoie à une somme de bouleversements socio-politiques dont le plus dramatique est celui de l’ex-Yougoslavie, bou-
meilleur que le nôtre- n’ont nul besoin de l’Occident a en fait oublié et foulé aux sont bien sûr “anciennes” et “authen-
leversements qui affectent nécessairement l’anthropologie, la convoquent et nous conduisent à revenir sur nos pratiques.
voyager, en rêve ou en réalité, au delà de pieds. tiques”, “avec des harmonies faites pour
C’est dans un souci d’élaborer de véritables collaborations scientifiques avec nos collègues des pays de l’est que nous orga-
nisons ces rencontres qui auront pour objet de questionner des univers à la fois concrets et conceptuels auxquels tout cher-
cheur se trouve nécessairement confronté lorsqu’il travaille en Europe centrale et orientale : la ruralité et l’urbanité.
La comparaison des différentes manières de définir, de penser et de vivre la ville et la campagne permet de mettre en pers-
pective le rapport rural-urbain. Cette problématique appelle par ailleurs une analyse différentielle des conditions historiques,
sociales et politiques d’émergence et d’utilisation de ce type de concepts.

ALYASPECO
(Association LYonnaise d’Anthropologie Sur les Pays d’Europe Centrale et Orientale)
Entrée Libre. Réservation au CREA auprès de Mme Annie PAUL
Tél. : 04 78 77 24 75

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A LY A S P E C O s’emparer de votre esprit après vous avoir


arraché les larmes et le coeur” ; dans ces
chansons-là, comme le veut l’exotisme
Sarajevo, “un être auquel la nature a donné
les charmes les plus rares”, et qui, pour fuir
une mort certaine, a du quitter sa ville nata-
autres voyageurs qui, accompagnés de
guides et de traducteurs, pénètrent dans nos
contrées- puisqu’ils se laissent à nouveau
Association LYonnaise d’Anthropologie Sur les Pays d’Europe Centrale et Orientale oriental, se croisent “la nostalgie slave et la
tristesse arabe”. Le voyageur a d’ailleurs re-
le et y laisser son mari musulman, puisque -
dit-elle en racontant sa peine à notre voya-
décrire, de même qu’un siècle et demi au-
paravant, comme un peuple radicalement
levé les titres de certaines de ces chansons, geur- les musulmans fanatisés d’IZET- différent des Européens civilisés, comme
parmi lesquelles deux ont été créées pour BEGOVIC, “avaient chassé chaque Serbe, une figure d’anti-Europe. Dans les récits
Une Association Lyonnaise d’Anthropologie les films de A. PETROVIC (J’ai même ren -
contré des Tsiganes heureux) et de E. KUS-
et aussi les Croates, qui auraient pu oppo-
ser un refus catégorique à la loi du Coran”.
exotiques, cette différence radicale est in-
terprétée comme quelque chose qui joue
TURICA (La maison des pendus). Bien que la présence de cette jeune femme en faveur des Serbes, qui les flatte, car ils
L’Association LYonnaise d’Anthropologie Sur les Pays d’Europe Centrale et Orientale , créée en 1997, représente d’un côté l’aboutis- Mais ses exclamations les plus enthou- paraisse déplacée parmi les clients à demi s’y révèlent meilleurs, et non pires, que les
sement logique de l’intensification des échanges entre le département d’anthropologie de l’Université Lyon 2 et les différentes univer- siastes - “Oh, que la Serbie était belle cette ivres du café, elle trouve quand même une Européens civilisés, ce que l’on peut égale-
sités des pays de l’est européen, et de l’autre l’acte de création d’un projet collectif dans lequel tous les étudiants et jeunes cher- nuit-là !“, “Oh, comme j’ai aimé tout cela ! place logique dans le récit de SCHIFFER, ment relever dans les propos de certains na-
cheurs travaillant dans les PECO sont engagés. Passionnément ! Follement ! “ - SCHIFFER puisque ses souffrances non méritées, ainsi tionalistes et racistes européens. Mais cela
les réserve aux femmes serbes, ces “ga- que d’autres images de la vie des “abori-
En effet, depuis 1991, les échanges universitaires n’ont cessé de se développer et de s’élargir : d’abord avec la Roumanie, puis avec ne peut pas cacher l’affinité profonde qui
zelles douces et superbes”, au moment où gènes” serbes, simples et innocents, servent
existe entre exotisme et racisme. L’un et
la Bulgarie, la Hongrie, l’Albanie, et à présent la Pologne et la Lettonie. Des stages de maîtrise aux thèses de doctorat, des travaux de elles “commencent à danser sur les tables à souligner de façon dramatique la mé-
l’autre signifient en fin de compte l’exclu-
recherche dans ces pays ont été menés, ou sont en cours depuis neuf ans maintenant. Ainsi, nous pouvons faire le bilan suivant de (...) avec les mains sur les hanches et les chanceté et la perfidie de l’Occident civili-
sé. Les Occidentaux, ces hommes sans sion de l’autre : sa “diabolisation”, comme
cheveux dénoués sur les épaules”. Elles
ces neuf années : on dit souvent aujourd’hui, ou son “angéli-
sont “plutôt sauvages que provocantes”, âme, “prétendument civilisés”, ont décidé
- 9 étudiants ont pu faire leur stage de maîtrise dans une institution universitaire ou muséographique de Roumanie, Bulgarie, leurs lèvres rouges “telles des fraises des de punir, d’isoler, d’emprisonner cette fem- sation”, comme on pourrait aussi le dire.
bois à demi ouvertes sur des dents plus me si belle et si vertueuse, ainsi que les Bons ou méchants, les hommes et les
Hongrie et Albanie.
blanches que les pétales du lys”. Ainsi, au autres comtesses au pied nu et braves femmes que Daniele Salvatore SCHIFFER
- Grâce aux possibilités qu’offraient ces stages notamment, 5 recherches ont abouti à un DEA en sciences sociales. centre de ce récit de voyage apparaît un to - hommes qui chantent leur tristesse et leur avait prétendument trouvés dans le café des
- Actuellement, 4 thèses de doctorats sont en cours : une en Roumanie consacrée au Centre civique de Bucarest (Stéphanie BEAU- pos d’exotisme, propre aussi bien à ses va- passé aux “Deux cerfs”, et même tous les “Deux cerfs” restent quand même les bar-
riantes orientalistes qu’à ses variantes primi- Serbes, “tout un peuple si vivant et si bares. Et lui aussi, de retour en France, au-
CHÊNE), une en Hongrie sur la patrimonialisation du vin de Tokaj (Jesus MIRANDA), une en Bulgarie sur la place du religieux et
tivistes : le topos de la “comtesse au pied beau”. Ils sont, explique SCHIFFER, “expo- rait pu dire ce qu’avait avoué l’ami le plus
notamment des Saints dans la vie quotidienne (Olivier GIVRE), et une en Grèce sur la circulation des Karakatchanes entre Bulgarie célèbre des bons sauvages, ROUSSEAU :
nu”, de la femme naturellement noble et sés au mépris, au dédain, par la civilisation
et Grèce (Marie-Pierre REYNET). De plus, une thèse de Doctorat a été soutenue il y a un an par Dominique BELKIS : A la re - voluptueuse provenant du Levant ou d’une à laquelle j’appartiens” ; elle les appelle “Je sens trop en mon particulier combien
cherche des Mégléno-roumains, une approche anthropologique de l’ethnicité balkanique. tribu sauvage. Les symboles les plus forts de “barbares” et manifeste par là “le pire sadis- peu je puis me passer de vivre avec des
Ces échanges se sont peu à peu formalisés et structurés, ceci grâce au soutien de la Mission du Patrimoine Ethnologique, ainsi que son attraction érotique et subversive, face à me”. hommes aussi corrompus que moi”(3).
la vieille Europe de convenances et de cal- Dans le récit de SCHIFFER, les Serbes exo- —————
du Conseil Régional de Rhône-Alpes dans le cadre des programmes TEMPRA-PECO mis en place entre notre faculté et l’Université
culs, ce sont les pieds nus, les cheveux dé- tiques, dont la vie est pleinement humaine, 1) Eothen.
de Bucarest, puis avec l’Université de Budapest. Ces programmes nous ont permis d’accueillir des collègues de Roumanie et de noués et la danse sur une table de café ; le non corrompue, jouent le rôle d’antipodes 2) T. TODOROV, Nous et les autres, p. 297.
Hongrie (enseignants-chercheurs et étudiants) au sein du département d’anthropologie, et également d’effectuer des missions de plu- pendant masculin en est Zorba le Grec. idéaux des Européens dégénérés et avilis. 3) J.J. ROUSSEAU, “Lettre à Philopolis”, in Deuxième
sieurs mois sur nos terrains respectifs. Parmi les comtesses au pied nu du café des Ce rôle, les Serbes contemporains peuvent discours sur l’origine des inégalités entre les hommes,
“Deux cerfs”, se trouve une jeune Serbe de le remplir -si l’on en croit SCHIFFER et les p. 235.
De notre implication dans le CREA (Centre de Recherches et d’Études Anthropologiques) et du soutien que nous avons reçu de ses
membres, est née une volonté concertée d’organiser chaque année des séminaires consacrés aux recherches dans les PECO. C’est
dans cette effervescence parfois disparate que nous avons décidé de créer une association qui rendrait davantage visible notre grou-
pe, et qui nous permettrait de mieux nous organiser afin de mener à bien nos projets collectifs de recherche et de manifestation pu-
blique. Ainsi, nous sommes nous donnés un cadre qui nous a permis de travailler dans deux directions : nous avons d’abord élaboré
des axes de recherche communs, tant il est vrai que nous étions tous confrontés aux mêmes problèmes théoriques et méthodolo-
giques sur nos terrains respectifs, problèmes propres aux sociétés post-communistes d’Europe (transitions socio-économiques et poli-
tiques, traditions intellectuelles différentes voire opposées...). Nous avons pu ensuite, grâce à ce travail collectif et à la mise en com-
mun de nos réseaux, organiser des séminaires publics pour présenter nos travaux et accueillir nos collègues des pays de l’est (février
1997, séminaire du CREA, Pays d’Europe centrale et orientale et mars 1998, séminaire du CREA, Interroger la mémoire : regards croi -
sés sur l’Europe Centrale et Orientale).
Cette année, notre projet est plus ambitieux puisqu’il aboutit ces 26 et 27 novembre à des Rencontres Internationales sur le thème
Ruralité et Urbanité en Europe Centrale et Orientale. Nous accueillerons pendant deux jours nos collègues des pays de l’est ainsi que
des chercheurs occidentaux qui travaillent en Europe centrale et orientale (voir programme ci-joint). Ces rencontres ont pour objectif
de faire connaître l’anthropologie telle qu’on peut la pratiquer en Europe centrale et orientale, mais également de tenter de mettre en
place les modalités d’une réelle collaboration avec les chercheurs des pays de l’est, considérant qu’actuellement l’ethnologie euro-
péenne reste à définir.
UN NUMÉRO SPÉCIAL DE LA LETTRE SUR LES BALKANS
Ce Numéro Spécial de l’ARA se révèle très important pour l’ensemble des membres d’ALYAS PECO. La volonté des membres de
l’ARA d’éditer un numéro consacré à la situation dans les Balkans répondait à notre souhait de nous exprimer en tant qu’ethnologues
“spécialistes” de cette région, et de donner au public quelques éléments de compréhension des événements, ceci face aux discours
majoritairement simplificateurs que l’on trouvait dans les médias français.

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LA CULT U R E DANS TOUS LES SENS Ce Numéro Spécial de l’ARA s’inscrit dans la continuité de l’engagement amorcé l’an dernier au travers du Numéro
Spécial intitulé : “Pour une anthropologie impliquée, argumentations face aux extrémismes”. Son objectif était alors la dé-
• Le 18 novembre 1999 - Immigration algérienne en France . Un Ministère de la Culture et de la Communication, diffusion La do- construction du discours d’extrême droite, apparu au grand jour en région Rhône-Alpes comme dans divers points de
MANIFESTATIONS PUBLIQUES enjeu dans la relation France-Algérie. Avec Mohamed HARBI, cumentation Française, Paris, 1997. l’hexagone.
La ferme du Vinatier, saison 1999-2000 historien, ancien membre du FLN. - La maison rurale des Monts du Lyonnais. Mémoire domestique ,
■ EXPOSITION • Le 16 décembre 1999 - Le monde berbère . Avec Bert FLINT, col- par Michel RAUTENBERG, Collection Transversales, Éditions L’écho favorable qu’a rencontré ce numéro, nous a encouragé à poursuivre cette réflexion en 1999, avec toujours en pers-
• Sept propos sur le septième ange, une histoire du Vinatier . Du lectionneur et Michael PEYRON, spécialiste de la littérature orale P.U.L., 1997. pective l’idée d’une anthropologie impliquée, sur une actualité très médiatisée : les Balkans. Sarajevo hier, le Kosovo au-
26 novembre 1999 au 25 juin 2000, du mardi au dimanche, de berbère. - Photographier la Drôme . Photographies de J.P. PAGNAC, M.
14 h 00 à 18 h 00, à la ferme du Vinatier. Visites guidées sur • Le 13 janvier 2000 - De l’islam en France à l’islam de France. MOURIN, sur les textes de C. JALABERT-PIALAT, J-L TEYSSIER.
jourd’hui, il en est fait de la diabolisation de la péninsule balkanique par l’Occident. Les troupes serbes ont envahi extrê-
RDV. Groupes le matin. Avec Mohamed ARKOUN, islamologue, professeur émérite de la Conservation départementale, Conseil Général de la Drôme, mement rapidement la province, perpétrant les pires exactions, renouant avec les déportations, le “nettoyage ethnique”,
■ TUMULTE ET SILENCES DE LA PSYCHIATRIE Sorbonne. Valence, 1997.
• Journées nationales du patrimoine. • Le 10 février 2000. - L’immigration des Maghrébins : héritage de - Quand l’ethnologie se donne à voir... et à dire. Aspects, formes
semant la mort et la désolation. Les “médias” se sont immédiatement chargés de réinscrire ce conflit dans une histoire
Les 18 et 19 septembre 1999. De l’asile à l’hôpital psychiatri - la colonisation ? Avec Benjamin STORA, historien. et enjeux de la média(tisa)tion . Actes des XI ème Rencontres de propre à l’Europe de l’Est, et plus précisément aux Balkans. L’Europe, les États Unis d’Amérique, l’OTAN, après s’être
que : quelles citoyennetés ? Table ronde dimanche à 16 h au • Le 16 mars 2000. Les Maghrébins en France : quelle intégra- l’ARA, 6 décembre 1996, Charlieu, Association Rhône-Alpes
Vinatier. Visites guidées du site sur réservation. tion ? Avec Françoise LORCERIE, chercheur au CNRS. d’Anthropologie.
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