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Éléments narratives dans « La Modification » de Michel Butor

Cristina Loredana BLOJU Université de Piteşti

Résumé: Le roman butorien se présente comme un vaste récit autobiographique. Mais ce qui frappe dès le début c'est la permanente alternance des temps verbaux : le présent (temps de l'action principale), le passé (temps des souvenirs du personnage) et le futur (temps de ses projets). De même, l'utilisation de cette deuxième personne du pluriel, de ce "vous" prête à des confusions. Renvoi-t- il à la voix narrative, au narrataire interpellé ou au personnage? On s'est proposé également de souligner quelques difficultés posées par la traduction en roumain de ce roman.

Mots clé: narrateur, narrataire, temps verbaux, perspective narrative, analyse contrastive

La Modification Vous avez mis le pied gauche sur la rainure du cuivre, et de votre épaule droite vous essayez en vain de poursuivre un peu plus le panneau coulissant. Vous vous introduisez par l’étroite ouverture en vous frottant contre ses bords, puis, votre valise couverte de granuleux cuire sombre couleur d’épaisse bouteille, votre valise assez petite d’homme habitué aux longs voyages, vous l’arrachez par sa poignée collante, avec vos doigts qui se sont échauffes, si peu lourde qu’elle soit, de l’avoir porté jusqu’ici, vous la soulevez et vous sentez vos muscles et vos tendons se dessiner non seulement vos phalanges, votre paume, votre poignet et votre bras, mais dans votre épaule aussi, dans toutes la moitié de votre dos et dans vos vertèbres depuis votre cou jusqu’au reins. Non, ce n’est pas seulement l’heure, à peine matinale, qui est responsable de cette faiblesse inhabituelle, c‘est déjà l’âge qui cherche à vous convaincre de sa domination sur votre corps, et pourtant, vous venez seulement d’atteindre les quarante-cinq ans. Vos yeux sont mal ouverts, comme voiles de fume léger, vos paupières sensibles et mal lubrifiés, vos tempes crispes, à la peau tendue et comme raidie en plis minces, vos cheveux qui se clairsèment et grisonnent, insensiblement pour autrui mais non pour vous, pour Henriette et pour Cécile, ni même pour les enfants désormais, sont un peu hérissés et tout votre corps à l’intérieur de vos habits qui le gênent, le serrent et lui pèsent, est comme baigné dans son réveil imparfait, d’une eau agitée et gazeuse pleine d’animalcules en suspension. Si vous êtes entré dans ce compartiment, c’est que le coin couloir face à votre marche est libre, cette place que vous auriez fait demander par Marnal comme d’habitude s’il avait fait encore temps à retenir, mais non que vous auriez demandé vous–même par le téléphone, car il ne fallait pas que quelqu’un sût chez Scabelli que c’était vers Rome que vous vous échappiez pour quelques jours.” 1

Renunţarea Ai pus piciorul stâng peste şina de alamă si cu umărul stâng încerci în zadar să dai puţin mai la o parte uşa glisantă. Te strecori prin deschizătura îngustă frecându-te de marginile ei, apoi valiza dumitale de piele zgrunţuroasă , întunecată, culoarea sticlei groase, valiza dumitale destul de mică, de

1 Butor, M. – La Modification, Minuit, Paris, 1957, p. 7-8.

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om obişnui cu călătoriile lungi, o înhaţi de mânerul strâmt, cu degetele care s-au înfierbantat de cât ai cărat-o până aici, oricât de uşoară ar fi ea, o ridici şi-ţi simţi muşchii si tendoanele încordându-se nu numai în falange, în palmă, în încheietura mâinii şi în braţ, dar şi în umăr, în jumătatea spatelui si în vertebre, de la gât pana la sale. Nu, nu e de vină ora , nu prea matinală, de această slăbiciune neoboşnuită, ci vârsta care încearcă să te convingă de puterea ei asupra corpului dumitale, şi totuşi, abia ai împlinit patruzeci şi cinci de ani. Ochii îţi sunt somnoroşi, ca împăienjeniţi de o ceaţă uşoară, pleoapele sensibile si uscate, tâmplele crispate cu pielea întinsă şi ca înţepenită în riduri fine, părul care se răreşte şi încărunţeşte, insensibil pentru altii, dar nu pentru dumneata, pentru Henrieta si pentru Cecilia, nici chiar pentru copii de-aici înainte, este cam zbârlit şi tot trupul dumitale înlăuntrul hainelor care-l stingheresc,îl strâng si-l apasă este ca scăldat, în imperfecta lui trezire de o apă nelinistită si gazoasă plină de microorganisme plutind în suspensie. Ai intrat în acest compartiment pentru că locul din colţ, dinspre culoar, cu faţa în direcţia mersului In stânga dumitale este liber, tocmai acel loc pe care i-ai fi spus lui Manal, ca de obicei să-l reţină, dacă ar mai fi fost timp pentru asta, sau nu, pe care l-ai fi cerut dumneate însuţi telefonic, pentru că nu trebuia să ştie nimeni la Scabelli că spre Roma o stergeai în aceste câteva zile” 2 .

Le roman La Modification a comme point de départ la même insatisfaction obscure et la même démarche d’un effort de connaissance. Cette fois-ci le héros se lutte que la réflexion d’un monde qui a perdu son sens et son équilibre, ou il n’y a plus un noyau de l’authenticité et de l’amour. Comme les autres livres de Butor, La Modification est un roman composé de deux romans : l’un réaliste qui a une intrigue banale déroulée entre trois personnages (le mari, la femme et la maîtresse) et l’autre symbolique qui doit nous éloigner de ce quotidien pour nous introduire en plein mystère, un monde toujours le nôtre, mais qui a perdu sa familiarité. La Modification se présente comme un étrange récit autobiographique, à la deuxième personne du pluriel et au présent de l'indicatif. Un récit raconté tout entier au présent pourrait paraître monotone. Mais Butor a choisi le présent comme temps principal sachant échapper à ce danger. Il a trouvé un moyen efficace. Tout en racontant l'action principale au présent (cette action se passe dans le train pendant le trajet Paris-Rome), il la fait continuellement alterner avec les réminiscences du voyageur, racontées au passé et ses projets, racontés au futur. Pour donner l'impression d'un dialogue, il emploie pendant le récit la deuxième personne du pluriel. En interrompant à chaque instant les réminiscences ou les rêveries du voyageur par l'action au présent, qui se passe dans le wagon, l'auteur la rend parfaitement présente, parfois ne la rappelant que par une ou deux phrases:

« Bien sûr, tout alors se serait déroulé autrement, et peut-être que depuis longtemps Un vieil Italien avec une longue barbe blanche jette un regard à travers la porte. Il y avait une fine brume sur le lac, et puis les nuages se sont épaissis, la pluie s'est mise à tomber de plus en plus drue, brouillant les vitres. » Dans les réminiscences racontées au passé on trouve aussi le présent historique, exprimant des faits importants. Par exemple:

C'est pourquoi, lorsque vous avez tenté personnellement de le faire s'approcher de

vous, son image s'est délabrée, c'est pourquoi lorsque Cécile arrive à Paris, elle redevient semblable aux autres femmes, le ciel qui l'éclairait s'obscurcissant » 3 .

«

2 Idem – Renuntarea, Ed. Pentru Literatura Universala, Bucuresti, 1967, p. 57-58.

3 Butor, M. – La Modification, Minuit, Paris, 1957, p. 277.

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On trouve dans ce roman le présent employé pour les constatations générales ou pour de petites remarques aussi bien dans les réminiscences racontées au passé que dans l'action principale au présent. Dans le récit au présent, on trouve aussi le présent exprimant une suite rapide de faits. Leur rapidité étant augmentée encore par l'omission du sujet des verbes, on a l'impression d'assister à tous ces changements rapides de l'aspect de la région. Mais on voit que le présent dans ce roman n'est en réalité que partiellement le temps principal du récit, car l'action dans le train n'en est qu'une partie, à côté de deux autres, celle des réminiscences et celle des projets pour les jours futurs. Ainsi le récit ne devient pas monotone. Directement interpellé par un “vous” le lecteur semble ainsi amené à vivre les événements au fur et à mesure de leur narration. L’analyse psychologique du personnage central, Léon Delmont, écartelé entre sa femme et sa maîtresse, est aussi celle du destinataire — de toute personne qui se trouve confrontée à un choix affectif, à une remise en question de ses valeurs et de ses habitudes. Mais l’emploi systématique du “vous” ne se réduit pas à cette seule fonction conative. Il s’agit au moins autant d’exprimer un monologue intérieur, une pensée à demi-consciente, une réalité mentale en train de s’élaborer, de se (dé-) construire, de se modifier sous nos yeux. Par “vous”et ses variantes démonstratives un “ vos, votre ” l’information de la IIe personne du pluriel est donnée de façon très redondante (37 fois) surtout si l’on ajoute le nombre de morphèmes grammaticaux qui donnent également l’information. L’emploi du “vous” pose le problème du statut de la narration, narration que l’on peut ramener au triangle narratif : voix narrative, narrataire impliqué par le un “vous”, personnage de l’homme de 45 ans.

L’auteur utilise “vous” et comme la deuxième personne désigne l’être à qui l’on parle, le lecteur, le destinataire du message se trouve ici, explicitement désigné « Vous avez mis le pied gauche… ». On remarque l’efficacité du procède rhétorique qui, impliquant le destinataire réel du message dans la situation décrite, l’incite à s’engager dans la situation. Cette modification est également la nôtre. Nous avons l’illusion d’être à l‘intérieur d’un esprit, de nous installer dans la pensée du personnage. Le “vous” dédouble la perspective narrative, fonctionnant comme un “il”, substitut de la personne dont il parle (le personnage) et renvoyant à un un “je” dans la mesure où il implique la personne qui parle (narrateur). Le narrateur confondu avec le personnage est alors intradiégétique. Dans un premier temps, le “vous” renvoie naturellement à la personne à qui s’adresse le texte autrement dit le lecteur. Le “vous”, qu’il soit une forme de politesse ou le pluriel du “tu”, est par définition une personne, utilisée donc dans le cadre du discours. Le premier réflexe, à la lecture, est de s’identifier à ce un “vous”, qui semble nous désigner. On peut voir dans ce un “vous” une forme générique, une sorte de un “on”, signifiant ainsi que l’histoire du personnage est exemplaire : chacun peut se reconnaître en lui. Quoi qu’il en soit, le un “vous” semble également désigner le personnage, à qui s’adresserait le narrateur, instaurant ainsi un dialogue novateur entre narrateur et personnage. D’autre part, le narrateur et le personnage peuvent être distincts. Nous avons à faire à une voix narrative omnisciente qui utiliserait les procédés de la focalisation interne à l’intérieur d’une conscience. Le narrateur est alors extradiégétique. Quel que soit le référent choisi, on voit que l’emploi du “vous” a pour principale fonction de surprendre le lecteur, et de le déranger dans ses habitudes de lecture, en jouant avec les codes du roman traditionnel et l’identification classique du récit à la première personne Le personnage semble une conscience devant le monde et face à nous - conscience qui filtre l’information. La perspective narrative s’affirme dès le début comme étant celle du

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voyageur, et cette fixation du point de vue dans la conscience du héros permet au lecteur de découvrir le monde à partir de lui. Dans cette « vision avec » on a l’impression de faire l’expérience du monde à travers un esprit dont les limites seraient les nôtres. Léon Delmont est n’importe qui, mais son histoire pourrait être la nôtre, la vôtre. La narration reste extradiégétique puisqu’il lit la présence d’un personnage distinct de lui dans le roman. Nous apercevons le personnage comme un objet, et si nous sommes face au monde avec lui, il est devant nous comme agent. En ce qui concerne la traduction de ce roman, elle pose de véritables problèmes. Une première difficulté commence dès la traduction même du terme qui désigne le titre – La Modification (Renunţarea). Ce mot indique une transformation à la suite d’une série d’événements qui interviennent, parfois presque involontairement, qui changent le statut initial du héros. Il s’agit donc de l’intervention d’un faire transformateur qui provoque un changement dans la vie du personnage. Le mot que la traductrice a envisagé comme équivalent - Renunţarea - ne désigne pas tout à fait le même contenu, le même signifié. « A renunţa » suppose de laisser quelque chose de côté, de renoncer à faire quelque chose par sa propre volonté. Regardant le texte du roumain dans son ensemble, on se rend compte que la traductrice a utilisé ce terme justement pour souligner la décision finale à laquelle Léon Delmont va se soumettre, comme si elle voulait indiquer la fin dès le début. Quant au “vous”, marque spécifique du roman butorien, il a constitué, sans doute, un obstacle difficile à surmonter. Pour sa traduction, une interprétation correcte du roman s’avère comme absolument nécessaire. Si la traductrice n’avait pas découvert derrière ce “vous” le point de rencontre du narrateur avec son propre personnage, elle aurait pu le comprendre comme un “vous” de politesse, employé d’habitude par les Français dans leurs relations habituelles, rendu en roumain soit par le pronom toujours de politesse un dumneavoastră ” qui aurait imprimé au texte une ostentation, soit uniquement par un pronom inclus dans la désinence verbale à la IIe personne du pluriel (« Aţi pus piciorul…, vă strecuraţi… »). Mais cette variante aurait produit une distanciation beaucoup plus grande entre le narrateur et son lecteur, lui aussi présuppose à l’intérieur du texte romanesque. C’est pourquoi la traductrice recourt à la traduction de un “vous” par “dumneata”, avec sa forme casuelle “ dumitale”, toujours un pronom de politesse, mais qui dépasse de loin la sphère du cérémonieux “dumneavoastră” et par l’intermédiaire duquel l’auteur s’adresse au lecteur en lui donnant l’impression d’une certaine familiarité pour que ce destinataire se sente directement introduit et impliqué dans l‘histoire. Cet équivalent roumain du pronom français peut être désigné, à côté de la forme dumneata ”, par la désinence verbale, étant donné que le roumain admet cette structure, ou bien par des pronoms personnels au datif ou à l’accusatif, toujours deuxième personne, “ îţi, te ” .

Le temps verbal utilisé par Butor – le présent – est conservé aussi en roumain parce que ce “vous ou dumneata” interdirait l’emploi du passé simple. Le roman est enfermé dans le présent, les procédés d’accumulation et de précision des détails augmentent la durée. L’enfermement est aussi celui de l’espace. « …Vous essayez en vain de déplacer un peu plus le panneau coulissant. Vous vous introduisez par l’étroite ouverture… ». « ….încerci în zadar să dai puţin mai la o parte uşa glisantă. Te strecori prin dechizătura îngustă… », impression gardée aussi dans la version roumaine. Le livre est compris comme une recréation du réel qui entraîne une transformation de l’alchimiste Delmont. Mais l’auteur et le lecteur sont impliqués dans cette ascèse spirituelle et alchimique qui va vers l’écriture du livre.

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Bibliographie:

Adam, Jean-Michel, Le Texte narratif, Editions Nathan, Paris, 1994 BOnhomme,Beatrice, Le roman au XX-e siecle, à travers dix auteurs de Proust au Nouveau Roman, Ellipses, Paris,1996 Calas, Frederic, Méthode du commentaire stylistique, Nathan, Paris, 2000 Genette, Gérard, Figures II, Seuil, 1967 Figures III, Seuil, 1972 Mustaţea, Alexandrina, De la transtextualité à la pragmatique littéraire. Etudes sur le XVIII-e siècle, Ed. Paralela 45, Pitesti, 2001

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