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Pierre PACHET

La magie du meurtre

Tuer quelqu'un, c'est la solution qui vient à l'idée devant certaines


situations qui nous paraissent insolubles autrement: quelqu'un sait de moi
quelque chose que je ne voudrais pas qu'il sache; il m'a vu en telle situation,
faisant telle chose. Au-delà même: à moi qui suis un maître, il a lancé un regard
inacceptable, un regard qui me semble faire s'effriter les bases de mon pouvoir.
Le faire disparaître, lui, serait infiniment plus expédient que d'avoir à modifier
la nature ou l'extension de mon pouvoir pour tenir compte de l'accroc que ce
regard y a fait.
Jean-Paul Sartre, dans son Esquisse d'une théorie des émotions, parlait de
la colère comme d'une solution "magique". Lénoncé du problème inscrit sur
cette feuille de papier dépasse mon aptitude à le résoudre; je résous la difficulté
autrement, en déchirant la feuille, ou en la jetant à terre pour la piétiner. Ma
colère n'est pas qu'une effusion d'énergie qui aère ma conscience congestionnée;
elle a surtout l'avantage de modifier ou de sembler modifier la situation.
Pendant un instant au moins, le problème à résoudre passe à l'arrière-plan. Ce
qui occupe le devant de la scène, c'est le spectacle de la colère, avec les risques
qu'il fait courir et qui le rendent d'autant plus prenant.
Le désir de tuer va plus loin encore, mais dans la même voie. Il tire son
fondement d'un regard froid, imperturbé par l'émotion, un regard capable de
considérer le prochain comme rien de plus ou rien d'autre qu'une feuille de
papier que l'on peut froisser ou déchirer. Là est le paradoxe, la difficulté
troublante: il y a bien une idée délibérée du meurtre sur laquelle on bute; le
désir de tuer ne peut être entièrement assimilé à l'échauffement auquel le
colérique s'abandonne, et qui peut évidemment aller, comme automatiquement,
jusqu'à l'homicide, au terme d'un parcours qui commence par de la simple
vaisselle brisée. Comment comprendre le rapport entre la colère, qui se présente
comme un bouillonnement, un échauffement en quête de combustible, y
compris humain, et l'impassibilité caculatrice qui caractérise le désir d'en finir
avec son prochain?
Considérer le meurtre comme la simple résultante de l'impatience et de
l'intempérance, c'est acquiescer trop facilement à l'antique argumentation de la
défense: je me suis emporté, je n'ai pas mesuré mon geste (pourquoi y avait-il

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justement un angle de meuble à l'aplomb de son crâne?), j'étais excédé. Ou
même: un voile d'égarement est tombé devant mes yeux, pendant quelque
temps je ne savais plus qui j'étais. Qu'on pense à cette scène qui est la banalité
même, à l'acte le plus excusable de tous: un homme à bout de nerfs saisit une
carabine et tire sur les adolescents qui, en bas de l'immeuble, crient, font
rebondir un ballon ou tourner un moteur de mobylette sans égards pour les
résidents d'en-haut désireux de dormir ou de se reposer. Il tire avec le désir
indubitable de tuer, d'en finir par le meurtre avec la source de son exaspération.
Il est rarissime qu'il se contente de tirer en l'air.
La simplicité de cette scène est trompeuse (c'est une mise en scène, et le
régisseur n'a pas omis de déposer une carabine quelque part dans
l'appartement). Derrière son évidence, il y a lieu de faire apparaître tout un
espace de complicité secrète avec soi-même, en commençant par le moment où
la rage, parvenue à un niveau suffisant, se prolonge dans l'image de l'arme de
jet (l'arme à feu, si elle est disponible). Il semble que ce soit dans l'élan même de
la colère que mon corps, comme de lui-même, saisit un objet et le lance, ou
d'abord se contente de projeter dans l'espace l'arme d'un cri. Du cri au projectile,
il y aurait continuité, comme si projeter un objet blessant était du même ordre
que crier de douleur.
L'intention agressive est sans doute liée à une douleur, au désir de
projeter la douleur au-dehors de soi. Encore a-t-il fallu que l'ardeur de la colère,
qui se veut tout entière extravertie et dépossédée de soi, sache s'aboucher au
fantasme de la toute-puissance, par lequel le moi du meurtrier virtuel aime à
s'imaginer disposer de la vie d'autrui, de sa fragilité, de sa mortalité. Si l'on s'y
prenait bien, si l'on exploitait la surprise, la pesanteur, la force percutante ou
explosive d'un projectile, flèche ou balle, on pourrait s'épargner l'épuisant
contact de la lutte à mort, avec ses risques, et la vie d'autrui cesserait d'être une
vie. Ce n'est qu'une pensée (on n'est pas absolument sûr que cela soit vrai, ça
paraît pourtant irréfutable), mais qui se prolonge et s'incarne dans une esquisse
d'arme, de geste, de trajectoire. C'est une pensée qui rêve de se réaliser au plus
vite, avant que le brouillard de la colère ne se dissipe.
Le meurtrier, sans aucun doute, appréhende - pour en abuser - la
vulnérabilité du corps d'autrui. Il en prend connaissance par la conscience qu'il
a de son propre corps, du souffle, de la gorge si facile à étrangler, de la
circulation en lui des impulsions, du rôle vital du sang. Il apprend l'art de tuer à
partir de ses propres expériences, et de l'enseignement donné par ses
congénères plus expérimentés. Mais on parle là du tueur professionnel, dont on
a d'ailleurs toujours tendance à s'exagérer la compétence. La plupart des

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meurtres ordinaires sont exécutés précipitamment ou négligemment, voire
laissés inachevés. La cruauté des meurtriers et des bourreaux, disait justement
Léon Bloy, tient à ce qu'ils ne sont pas expéditifs.

Si l'on voulait qu'une réflexion sur l'idée de meurtre soit autre chose que
le jeu irresponsable d'un intellectuel qui jouit de se sentir à distance de la chose
dont il parle, il faudrait que cette réflexion contribue à dissiper l'inconnaissance
dans laquelle l'idée malfaisante s'enveloppe. Ainsi réfléchir pourrait aider à
désarmer le mal, ou à donner des armes à ceux que la violence menace. Je pense
aux réflexions d'Elias Canetti dans Masse et Puissance, ou de Wolfgang Sofsky
dans son Traité de la violence1 . J'aimerais ajouter une simple notule à ces deux
oeuvres, tout en remarquant que Canetti traite de la puissance, des figures
engendrées par le désir de posséder la puissance et par l'exercice de la
puissance; alors que Sofsky se consacre à la violence, à la façon dont elle
s'appuie sur la rationalité tout en la soumettant à une entreprise irrationnelle (le
force du Traité de Sofsky est de suspendre la question des buts que se propose
la violence, et de la regarder crûment dans ce qu'elle fait, dans son exercice). Le
désir de meurtre sur lequel j'essaie de concentrer l'attention est beaucoup plus
restreint, il ne cherche à rien déployer. Le désir de se débarrasser d'un gêneur
n'est pas le désir d'exercer sur lui une puissance autre que celle, temporaire, de
le réduire au silence ou à l'inertie; et l'exercice de la violence (qui elle peut certes
aller jusqu'au meurtre, voire au-delà) n'y est pas nécessairement impliqué: au
contraire même; s'il était possible de parvenir au même but en soufflant, en
effleurant une touche, en fermant une fenêtre ou en modifiant magiquement le
cadre dans lequel on est placé, sans la moindre violence, on choisirait peut-être
cette solution.
Il m'est arrivé de considérer la violence infligée à autrui dans le cadre
fascinant du rituel (par exemple dans la lignée des études anthropologiques sur
le rituel grec du maschalismos, cet outrage codé appliqué au corps de la victime,
par exemple d'Agamemnon). Mais ici c'est le meurtre sans rituel ni cérémonial,
sans prolongement ni mise en scène, c'est le meurtre nu - comme simple idée -
qui mériterait d'être considéré. Moins le meurtre finalement, que l'idée de
meurtre (comme j'avais envisagé non pas la torture, mais la pensée de la torture
- une idée torturante à sa façon2 )
Je rêverais aussi d'appliquer à la question du meurtre l'étrange et
imperturbable clarté d'esprit dont Roger Caillois avait fait preuve quand il avait

1 Trad. de l'allemand par B. Lortholary, NRF-Essais, 1998.


2 "La pensée de la torture", Encyclopaedia Universalis, vol. Symposium, 1985, p. 58-64.

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étudié le jeu, classé et rendu visibles les différentes formes de jeux (Les jeux et
les hommes). Cette clarté d'esprit de Caillois, je le comprends d'ailleurs mieux
aujourd'hui qu'ont été menées les recherches perspicaces de D. Hollier sur le
Collège de Sociologie, cette clarté s'appuyait en fait sur le frémissement collectif
qui avait été celui des membres du Collège (et surtout de Georges Bataille). Si
Caillois pouvait regarder sans ciller les différentes formes de jeux, leur
miroitement et la façon même dont les jeux cherchent à entraîner la raison et à la
faire vaciller, c'est parce que son désir de voir avait commencé par se tremper
dans le trouble même de la participation. Il y a dans Les jeux et les hommes une
lucidité comme ivre d'elle-même, la lucidité de celui qui jouit d'avoir échappé au
vertige. Et les travaux du Collège de Sociologie (quel que soit leur objet
apparent) donnent quelquefois l'impression de tourner tous autour de la
question du meurtre, voire de jouer avec cette question. Cependant ils parlent
de la guerre, de la fête, du sacrifice - pas du meurtre. Comme s'ils recherchaient
une dramatisation qui manque au meurtre, si obtus, si buté et si mesquin. Ils
s'amusent à jouer avec le meurtre comme le font des "apprentis sorciers"
délibérés: non pas pris au piège de leur jeu, mais désirant être pris au piège d'un
jeu qu'ils déclenchent de sang-froid et dont ils espèrent qu'il va les emporter au
feu de sa passion3

La colère (du résident supposé paisible mais poussé à bout par un bruit
qui l'assiège) semble - et d'abord à ses propres yeux - conduire comme
naturellement à l'idée de meurtre, qu'ensuite un hasard malencontreux laisserait
s'accomplir. Sauf qu'entre la colère et le début d'exécution de l'acte, il y a une
activité de pensée sournoise qu'il serait bon de débusquer. Le mot "entre" ne
doit pas nécessairement être pris au sens temporel: cette pensée peut
commencer avant la colère, ou accompagner son développement. L'essentiel est
que cette activité de pensée a pour fonction de transformer en projet ce qui
n'était que trépidation, malaise ou souffrance.
Celui qui rêve de tuer à distance, archer ou tireur d'élite, se sent supérieur
à sa future victime et cependant inférieur à elle, méprisé par elle et par les
spectateurs. "Voilà un archer qui ne manque pas de prétentions!", dit Ménélas
en parlant de Teucros. Comparé au combattant en corps à corps qui ne frappe
qu'en s'offrant lui-même aux coups, comme Achille ou Ajax, l'archer Teucros,

3 "L'apprenti sorcier" est le titre de la conférence donnée par G. Bataille le 4 décembre 1937. A
l'intention de Bataille, Al. Kojève objectait calmement "qu'il n'aurait pas plus de chance d'être à
son tour transporté par le sacré qu'il aurait sciemment déclenché, qu'un prestidigitateur n'en
avait de se persuader de l'existence de la magie en s'émerveillant de ses propres tours de passe-
passe" (témoignage de R. Caillois cité et commenté dans D. Hollier, Le Collège de Sociologie
1937-1939, Folio-Essais, 1995, p. 302-326).

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qui apparaît dans l'Iliade ou dans la tragédie de Sophocle, Ajax, n'est de fait
qu'un "bâtard", qui a pour père Télamon, comme son demi-frère Ajax, mais pour
mère une esclave. Mais ce bâtard n'a pas grand mal à défendre son honneur: il
lui suffit de rappeler que si sa mère est une barbare (et lui-même un esclave),
c'est que, princesse troyenne de sang royal, elle avait été faite prisonnière et
donnée à Télamon comme épouse captive. Autrement dit, il n'est pas vrai que le
meurtre à distance n'ait pas de rapport avec le meurtre en corps à corps: tous
deux sont "demi-frères", et il n'est pas trop difficile de mettre en question le
discours de ceux qui dénigrent l'art de l'archer. Ils oublient qu'à côté de "l'arc-
moins" méprisable et méprisé il y a, comme le rappelle P. Vidal-Naquet à
propos du monde grec comme du monde médiéval, un "arc-plus": celui
d'Ulysse seul capable de bander son arc merveilleux (à la fin de l'Odyssée), ou
celui du fabuleux Héraklès4 . Il y a plus de vaillance du côté du combattant en
terrain découvert, plus de sauvagerie du côté du tireur (qui est souvent en effet
un chasseur, et qui traite son adversaire comme une proie animale). Mais ils ne
peuvent que partager le projet de tuer, et d'ailleurs la tactique militaire les
associe quasi naturellement quand elle constitue le couple de l'hoplite et de
l'archer, de l'infanterie et de l'artillerie.

Si l'on peut penser quelque chose du meurtre, c'est en supposant qu'il est
une idée spécifiquement humaine, et pas seulement une survivance de notre
ascendance animale, ou la résultante d'une accumulation purement physique de
forces qui cherchent à s'employer pour se dissiper et faire cesser une tension5 .
Excédé par le bruit, je semble me précipiter vers le fusil, puis me pencher à la
fenêtre pour tirer, comme si j'étais une marionnette manipulée par des forces qui
le dépassent. Mais il m'a fallu au préalable, dans un coin de ma conscience que
je n'éclaire qu'à la dérobée, imaginer autrui atteint par la balle, s'efffondrant et
cessant enfin de m'importuner. Il m'a fallu, par la force de mon imagination,
transformer autrui en silhouette de baraque de foire, le réduire au statut de cible

4P. Vidal-Naquet, "Le cru, l'enfant grec et le cuit", Le chasseur noir, La Découverte, 1983, p. 193
n. 49.

5 Dans un article récent, qui incite à ne pas mépriser l'interprétation du sacrifice par René Girard
comme héritant d'une mise à mort collective, Lucien Scubla revient sur la proximité entre
sacrifice et meurtre, et sur la façon dont le sacrifice fait tout pour ne pas se faire prendre pour un
meurtre, auquel il ressemble tant ("'Ceci n'est pas un meurtre' ou comment le sacrifice contient
la violence", in F. Héritier, éd. De la violence II, O. Jacob 1999, p. 135-170. Mon point de vue est
simplement de considérer que le meurtre, lui, ne fait pas problème et ne demande pas à être
interprété: il est la simple conséquence de l'intelligence humaine, une intelligence
disproportionnée qui souvent pousse les individus humains à la bêtise, à la faute.

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(ou encore il m'a fallu, séduit par cette représentation que je n'ai certes pas
inventée, lui donner mon assentiment).
La passion du meurtre est pénétrée de pensées et d'arrière-pensées (toute
passion ne l'est-elle pas?). C'est un échafaudage de souffles et d'images. Pour
accomplir mon forfait, je me fais croire que c'est mon forfait qui me pousse et
me conduit. Puis j'oublie ces manigances, et je m'étonne de ce qui a eu lieu.