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ÉLOGE DE LA SENSIBILITÉ MIRBELLIENNE

Mme de Staël écrit, dans De l'Allemagne, que « l’on donne trop d'avantages aux
caractères arides et froids quand on leur présente la sensibilité comme une maladie, tandis
que c'est de toutes les facultés morales la plus énergique, puisqu'elle donne le désir et la
puissance de se dévouer aux autres ». Je trouve que ces mots s’appliquent parfaitement à un
écrivain tel qu’Octave Mirbeau, qui est avant tout « un homme sensible », à l’instar du
personnage de son conte éponyme. Georges, héros tragique du roman Dans le ciel, avoue
quant à lui être né « avec le don fatal de sentir vivement, de sentir jusqu’à la douleur,
jusqu’au ridicule ». Or, comment mieux définir la sensibilité, sinon à travers cette évocation
de l’intensité dans le sentir ? Souvent confondue avec la sensiblerie, la sensibilité est au
contraire la capacité d’un être de sortir de lui-même et de s’ouvrir au monde. Dans une société
où toute forme de sensibilité est exclue, c’est l’individualisme qui règne en maître.
Si Mirbeau est un révolté, c’est avant tout parce qu’il sent avec une intensité hors du
commun. Il sait comprendre la beauté d’une œuvre d’art, mais aussi celle de la nature et des
animaux. Doté d’une forte empathie pour la souffrance d’autrui, il ne supporte pas de voir des
êtres plus faibles écrasés par un système social impitoyable. Le dévouement aux autres est
constant durant toute sa vie, qu’il s’agisse des laissés-pour-compte de la société capitaliste
naissante, des enfants, des animaux, ou de toute autre victime d’une injustice, comme cela a
été le cas pour le capitaine Dreyfus. En d’autres termes, Mirbeau est tout sauf un indifférent.
J’ai toujours cru que l’intuition peut mener aux plus belles rencontres, aux
coïncidences porteuses de sens. Ma rencontre avec Mirbeau a été une question d’intuition et
de passion. Moi-même j’ai toujours été hypersensible, passionnée d’art et de beauté sous
toutes ses formes, révoltée, mais néanmoins pessimiste, et j’ai trouvé chez Mirbeau une
source intarissable d’inspiration. Dès lors, étudier son œuvre m’est apparu comme une
évidence. En réalité, j’aurais très bien pu ne jamais entendre parler de Mirbeau. Cela aurait
même été tout à fait logique, car, au fond, rien ne me prédisposait à cette « rencontre »
littéraire. Je suis née au Brésil, dans la grande ville de São Paulo, où la place de la littérature
française est assez limitée, et jusqu’à l’âge de dix ans je ne parlais pas le français. Cependant,
après avoir vécu une année à Grenoble avec mes parents, puis avoir poursuivi ma scolarité au
lycée français de São Paulo, je suis arrivée à Paris à l’âge de 18 ans pour suivre une prépa
littéraire au lycée Condorcet. Je ne connaissais pas encore Mirbeau à cette époque et, lorsque
j’ai trouvé un studio, rue de Prony, je ne savais pas que j’allais devenir – avec plus d’un siècle
d’intervalle – pratiquement la voisine de Judith Vinmer.
Comme Jean Mintié, je vivais à cette époque une expérience similaire à celle que
Mirbeau décrit dans Le Calvaire. Fascinée par la beauté, je découvrais que, derrière une
plastique de rêve et un raffinement des manières, peut se cacher une laideur sans nom.
L’ambivalence de toutes choses m’apparaissait alors avec une clarté foudroyante et je passais
de l’idéalisme adolescent au début de l’âge de raison. J’étais en première année de Master de
littérature à la Sorbonne, en train de faire un mémoire sur Barbey d’Aurevilly. En cours, M.
Pierre Glaudes analysait les mécanismes de la passion et cela me captivait. Pourquoi aime-t-
on ? Pourquoi telle personne et non une autre ? Pourquoi, même, en sachant que l’autre n’est
pas celui que nous croyions, continuons-nous d’être subjugués par une image qu’on sait
trompeuse ? Je voulais comprendre ce qui se passe dans la tête d’un individu pourtant lucide à
ce moment où tout bascule. Cela m’a donné envie d’approfondir cette question en deuxième
année de Master et mon sujet de mémoire a été l’étude de la passion dans La Femme et le
pantin de Pierre Louÿs, Sapho d’Alphonse Daudet et Le Calvaire de Mirbeau. Ce dernier a été
pour moi une véritable révélation, car tout ce que j’avais vécu y était décrit.
À la fin de l’année scolaire j’ai compris que je ne voulais pas quitter l’univers
mirbellien ; au contraire, je voulais l’explorer davantage. J’ai pris alors la décision de faire un
Doctorat sur l’ensemble de son œuvre. Le choix du sujet n’a pas été difficile à trouver et très
vite je me suis décidée à étudier « la représentation des femmes dans l’univers romanesque et
théâtral de Mirbeau ». En effet, je me suis toujours considérée comme une féministe et la
condition des femmes est une question qui me tient à cœur.
En lisant les œuvres complètes de Mirbeau, j’ai été fascinée par la richesse de son
imagination et la puissance de son écriture. J’ai aussi été frappée de trouver sous sa plume une
évocation réaliste de différents aspects de la société dans laquelle j’ai grandi. L’exemple le
plus frappant est celui du Journal d’une femme de chambre. Alors qu’en France la situation
des domestiques a considérablement évolué depuis la fin du XIX e siècle, au Brésil elle est très
proche de celle décrite par Mirbeau. En effet, les « employées domestiques », comme on les
appelle là-bas, habitent souvent chez leurs employeurs et on les retrouve aussi bien dans les
classes aisées que dans l’immense classe moyenne. La domestique est presque un membre de
la famille au Brésil et c’est aussi une figure centrale dans la culture populaire, qui apparaît
dans pratiquement toutes les novelas. L’intrigue est souvent centrée autour d’une
confrontation entre une femme riche, plutôt caricaturale, et une femme pauvre ambitieuse
(très souvent une domestique), dont le rêve est de grimper dans l’échelle sociale. Lorsque
Mirbeau évoque « l’adoration du million » de Célestine, cela m’a fait penser à cette
bourgeoisie brésilienne, à la fois haïe et adulée par le peuple. Ce qui est certain, c’est qu’après
avoir lu ce roman, je ne verrai plus jamais les domestiques de la même manière et je regrette
que si peu de gens au Brésil aient lu ce livre.
Même si je n’ai jamais travaillé comme domestique, je m’identifie beaucoup à
Célestine, que Mirbeau décrit comme un être « disparate » et un « monstrueux
hybride humain ». En effet, je suis moi-même un hybride sur le plan culturel : je ne suis
vraiment « chez moi » ni au Brésil où j’ai grandi, ni en France où j’ai vécu une grande partie
de ma vie, ni en Espagne d’où vient mon grand-père et dont j’ai la nationalité. Apatride, je
suis étrangère dans tous les pays, même si c’est en France que j’ai le plus d’affinités
culturelles avec les gens. Par ailleurs, comme Célestine je n’appartiens à aucun milieu social
en particulier, ni à aucun groupe ou tribu. Ce sentiment de non-appartenance confère une plus
grande liberté, mais cela présente aussi des inconvénients, car très souvent les gens ont un
besoin presque instinctif de classer les autres dans des catégories, de coller sur chaque
personne une étiquette.
Cette réflexion me ramène à Dans le ciel, un roman de Mirbeau que j’aime
énormément. Il y a dans ce texte des réflexions d’une justesse frappante. Le narrateur
demande à un moment à son ami : « Combien rencontrez-vous dans la vie de gens adéquats à
eux-mêmes ? » ; cette question me semble essentielle. Je pense que nous devrions tous essayer
de savoir qui nous sommes réellement, et tenter ensuite de vivre en adéquation avec notre
personnalité. Dans le ciel est une réflexion profonde sur le sens de la vie humaine et la place
de l’individu dans le monde. Lorsque le narrateur affirme que « la société s’édifie toute sur ce
fait : l’écrasement de l’individu », je trouve que ce qu’il dit est plus vrai que jamais
aujourd’hui. On peut avoir l’impression que, dans l’époque qui est la nôtre, profondément
individualiste, l’individu est enfin libre. Je suis pourtant persuadée que c’est un leurre.
L’influence de l’Église, de l’École et de l’Armée a certes beaucoup diminué, mais maintenant
ce sont d’autres pouvoirs qui régissent nos vies. Le pouvoir économique, les médias et les
réseaux sociaux sont autant d’instances qui empêchent l’individu d’être véritablement libre et
d’accéder à son identité véritable. En effet, comment être en adéquation avec soi-même
lorsque le discours que l’on entend partout est qu’il faut à tout prix savoir s’adapter, être
flexible, en d’autres termes oublier ce que l’on est réellement et quelles sont nos vraies
valeurs ? Les publicités et les réseaux sociaux nous bombardent d’images de ce que sont’est
supposés être le bonheur et une vie réussie, sans nous laisser le temps de nous demander ce
que c’est que le bonheur et une vie réussie pour nous, indépendamment du regard des autres.
Ralph Waldo Emerson note que « rester soi-même dans un monde qui tente constamment de
te changer est le plus grand accomplissement ». L’homme du XXe siècle a réussi à se défaire
de différentes formes d’autoritarisme, mais celui du XXI e doit maintenant se libérer de forces
plus sournoises et dont les contours sont plus flous. Personnellement, je ne pense pas que c’est
à travers la cool attitude, cet état d’esprit généralisé qui est devenu une véritable dictature, que
nous serons plus libres.
Pour les femmes, le combat sera évidemment plus long, car il reste encore beaucoup à
faire. En effet, les femmes sont souvent les premières à être enfermées dans des cadres
préétablis par la société. Dans l’œuvre de Mirbeau, j’ai pu constater assez vite que, malgré
son apparente misogynie, il contribue à créer une figure féminine émancipée et profondément
novatrice. C’est le cas avec Germaine, qui affirme haut et fort son désir de travailler et d’être
une femme indépendante ; c’est aussi le cas avec Clara, dont la monstruosité radicale la situe
bien au-delà de la dichotomie masculin-féminin. À la fois homme et femme, libre et
prisonnière, sauvage et civilisée, Clara dépasse les frontières du genre et du langage. Cassant
les convenances, elle n’a rien d’une femme stéréotypée. Aujourd’hui il y a une réelle prise de
conscience des questions liées au genre, du fait que la société inculque aux individus
différentes représentation de ce qu’est un homme et de ce qu’est une femme dès la plus tendre
enfance, les empêchant de trouver leur propre identité. Mirbeau a contribué à montrer que
notre identité est multiple, qu’elle n’est pas une chose figée et que nous avons la liberté de
choisir qui nous voulons être, indépendamment des normes sociales.
Mirbeau est pour moi comme un ami lointain et un guide spirituel ; je me dis que
l’époque où nous vivons, marquée par un retour de l’obscurantisme religieux, a plus que
jamais besoin d’esprits sensibles et éclairés comme le sien. J’aimerais terminer ce témoignage
par cette réflexion de Fernando Pessoa dans Le Livre de l’intranquillité qui, à mon sens,
prolonge la pensée de Mirbeau : « En cet âge métallique de barbares, il nous faut prendre un
soin méthodiquement exagéré de notre capacité à rêver, à analyser et à captiver, si nous
voulons sauvegarder notre personnalité et éviter qu’elle ne dégénère, soit en s’annulant, soit
en s’identifiant à celle des autres ». Ce qui est valable sur le plan individuel vaut aussi sur le
plan collectif car, de la même manière que la personnalité de chaque être est constamment
menacée, notre civilisation elle-même est attaquée. Contre la bêtise et la violence, je suis
persuadée qu’il n’y a pas de meilleure arme que la culture.
Lisa SUÁREZ
Docteur ès Lettres,
(Paris-Sorbonne, février 2016)