AUTOUR DES FARCES ET MORALITÉS

C’est par hasard que l’œuvre théâtrale d’Octave Mirbeau est entrée dans ma vie. Mais
existe-t-il réellement des hasards ? Je ne crois pas. J’étais à la recherche d’une œuvre théâtrale
contenant à la fois peu de personnages, beaucoup d’humour, une certaine part de cynisme, une
intelligence forte et sans concession et un engagement profond. Un ami comédien me dit alors
de lire les Farces et moralités d’Octave Mirbeau, auteur que je connaissais déjà pour avoir
défendu mon écrivain fétiche lorsque j’avais quinze ans, Émile Zola (durant l’affaire
Dreyfus), mais également pour avoir introduit l’œuvre d’Auguste Rodin et de Camille
Claudel. Les petites pièces contenues dans les Farces et moralités me firent l’effet d’un
renouvellement, d’un éclairage nouveau et vraiment dynamitant pour mon travail de scène. Je
me rappelle avoir tellement ri à la lecture de ces petites pièces : dans le métro, chez moi,
durant mes pauses déjeuner. Ce rire provenait de la capacité d’Octave Mirbeau à insérer dans
ces textes – pourtant durs parfois, sans concessions – un recul nécessaire pour dégager du rire,
seule possibilité alors de rendre intelligibles les situations tellement grotesques qu’il décrivait.
Mais à la fois, accompagnant le rire, il y avait la prise de conscience d’un travail
presque de type historique entamé par Octave Mirbeau, de type sociologique et
anthropologique également. Car, dans l’acte de création dramatique, s’insérait en même temps
une description fine de situations humaines précises (le commissaire et sa poule dans Le
Portefeuille, les membres du conseil municipal totalement déprimés dans L’Épidémie,
« L’Illustre Écrivain », son narcissisme délirant et ses approximations littéraires…). Cette
« étude humaine », me ramenant en quelque sorte à Balzac ou même à Zola – en plus cynique
–, entière, sans concessions, faisait également œuvre d’engagement politique à mes yeux. Je
me rappelle avoir pensé à l’immense difficulté à laquelle Octave Mirbeau avait dû être
confronté en écrivant ces textes, sans compter ses innombrables interventions journalistiques
du même acabit.
Je me rappelle également m’être chuchoté qu’un tel homme serait indispensable de
nos jours. Capable de dénoncer les incongruités et injustices de notre société. Les errements
inconscients de la société « favorisée » financièrement. Les inconsciences accumulées au fil
du temps des tenants de la bourgeoisie industrielle et marchande, favorisant la création d’une
société précaire, en état constant de « survivance ». Ces textes, pourtant écrits entre 1890 et
1904 (Farces et moralités et « Dialogues tristes), me semblaient très contemporains. Seuls les
cadres sociologiques avaient changé. Du coup, c’est avec un plaisir non dissimulé que j’ai
proposé à une équipe de comédiens et de comédiennes de se lancer dans une aventure
mirbellienne. Après lecture des pièces, l’équipe fut réellement emballée à l’idée d’incarner les
personnages décrits si habilement par Octave Mirbeau. Rapidement, le projet de ne monter
que L’Epidémie et Le Portefeuille, est passé à celui de mettre en scène d’autres petites pièces,
permettant à l’équipe de s’essayer à différents rôles (Chez l’Illustre Écrivain, II et III, Vieux
ménages, « Dans la luzerne ».) Ce choix nous permet aujourd’hui de proposer sur scène des
formes variées et adaptées au temps qui nous est imparti.
Patrice SOW
Metteur en scène
Théâtre de la Pirogue, Vincennes

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