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OCTAVE MIRBEAU À TRIEL

COMBAT CONTRE LE NÉANT

Les dernières années de la vie d’Octave Mirbeau sont à la fois celles qui ont vu son
triomphe, avec Les affaires sont les affaires (1903) et La 628-E8 (1907), et sa reconnaissance
internationale, bien au-delà de tout ce qu’il aurait jamais pu imaginer, et celles d’une longue,
progressive et interminable déchéance, commencée dès 1905, quand il se plaint d’avoir reçu
« le coup de poing de la vieillesse1 », et dont la conscience lancinante n’a fait qu’aggraver
encore la souffrance. En même temps qu’il touchait au faîte de la gloire, de l’influence et de la
fortune, il entamait douloureusement sa « course à la mort2 », dont on peut suivre les étapes à
travers sa correspondance et, pour les toutes dernières années où il n’est quasiment plus en
état d’écrire, à travers les témoignages de ses amis et de ses visiteurs.
Les années passées à Triel, à partir de l’été 1909, alors qu’il est prématurément vieilli
et perpétuellement malade et épuisé, apparaissent comme un long calvaire. Son habituelle
vitalité et ses passions ont longtemps donné le change à ses amis, comme le notera Eugène
Montfort dans son article nécrologique : « Cette maladie, il la sentait venir depuis longtemps,
il en parlait souvent. Ou croyait qu'il exagérait, on n'y faisait pas attention. On pensait que
c'était une maladie imaginaire, une manie d'un homme trop heureux, afin de se rendre un peu
malheureux, une occupation pour un homme pas assez occupé. Ce grand diable un peu roux
et bâti en force, et d'un talent si robuste, est-ce qu'il pouvait être malade3 ? » Au fil du temps,
son état ne fera que s’aggraver, avec une succession de maladies plus éprouvantes les unes
que les autres, qui ne lui laisseront que de brèves phases de rémission pour se remettre un peu,
avant que n’advienne une nouvelle rechute : George Besson parlera, en 1967, d’un « accident
vasculaire », dont on connaît les effets neurologiques délétères. Ce dernier et pathétique
combat engagé contre le néant est entrecoupé de quelques périodes où le moral remonte un
peu.
Car il n’y a pas que son corps qui soit prématurément fatigué : ses forces morales
déclinent également. Il a, certes, encore la force de s’indigner chaque fois que lui parviennent
de nouvelles preuves, partout dans le monde, de l’incorrigible infamie des hommes. Mais, au
terme de décennies de vaines luttes soutenues par le frêle espoir qu’ils finissent par s’amender
un peu, ces preuves permanentes de leur cruauté foncière et de leur irréductible et criminelle
sottise ont fini par saper son moral. Il n’y croit plus, il n’a plus la foi chevillée au corps, sans
laquelle, profondément pessimiste par ailleurs, il n’aurait jamais pu soutenir et mener à bien
ses grands combats. À quoi bon, désormais ?... Ainsi écrit-il à Francis Jourdain, en décembre
1909 : « Je suis plus dégoûté que jamais de la méchanceté des hommes, de la sottise haineuse
des collectivités, et plus effrayé encore de l’impuissance de toutes à faire un peu de bien et un
peu de beau. Et rien ne se passe dans cette sacrée vie. Les salauds triomphent toujours d’être
des salauds. Et les autres sont voués éternellement à la peine. »
Renonçant à ses projets de pièces, incapable d’achever Dingo, dont le héros n’est aitre
que son propre chien et dont Léon Werth rédigera les derniers chapitres sur ses directives,
hors d’état de reprendre dans la presse une collaboration autre qu’épisodique, il se contente, la
plupart du temps, de protester brièvement, sans pouvoir engager de nouveau le fer, voire de
signer les protestations collectives qu’on lui présente et qui lui épargnent la peine de les
rédiger. Pendant cette bouleversante période de sa vie, Mirbeau a bien essayé de retrouver des
raisons de vivre et de jouir de l’existence aisée à laquelle il a fini par parvenir : l’art, bien sûr,
1 En juillet 1905, alors qu’il n’a que 57 ans, il écrit à Gustave Geffroy : « Je crois que je suis fichu, et que j'ai
reçu, sur la tête, le coup de poing de la vieillesse... »
2 La Course à la mort est le titre d’un roman d’Édouard Rod (1885).
3 Eugène Montfort, « Avec Mirbeau », Mercure de France, 1er juin 1917, p. 421.
mais aussi la littérature, le jardinage, et sa nouvelle passion, l’automobile. Mais avec
l’affaiblissement de ses facultés, il sort de moins en moins de sa tanière. Quant à ses autres
passions, elles ne lui semblent plus vraiment suffisantes pour donner du prix à sa vie. Il ne lui
reste guère que l’amitié pour le rattacher au monde.
On sait que Mirbeau lui voue un culte et manifeste à ses nombreux amis une fidélité et
un dévouement à toute épreuve. Mais qu’est il advenu, de ses plus chers amis ? Le dévoué
Paul Hervieu a disparu de la circulation depuis 1905 ; Gustave Geffroy, désormais à la tête de
la manufacture des Gobelins, se fait rare, tout comme Rodin, requis par sa gloire européenne
et sa liaison avec une aventurière américaine, comme Claude Monet, désemparé par la mort
de sa femme, puis obnubilé par de nouvelles recherches, et comme Jules Huret, en reportage à
travers le monde, puis gravement malade et cloîtré chez lui, avant de mourir prématurément,
comme auparavant Georges Rodenbach, Marcel Schwob et Jules Renard. Alors, force est,
pour Mirbeau, de renouveler ses amitiés et de trouver, chez de jeunes admirateurs, un
réconfort et une chaleur humaine qu’il ne trouve plus autant que souhaité chez les anciens.
C’est ainsi que, désormais, le relais est pris par Sacha Guitry, qui a le don précieux de le faire
rire ; Francis Jourdain, dont le jugement lui inspire une totale confiance ; Léon Werth, qui va
devenir un temps son secrétaire, puis son continuateur ; Edmond Sée, trop souvent absent à
son goût ; Marguerite Audoux, qui deviendra sa plus fidèle visiteuse et dont il chaperonne les
fracassants débuts littéraires ; George Besson, qui crée, en 1912, les Cahiers d’aujourd’hui
sous l’égide de son mentor ; et, sur le tard, son nouveau voisin de Triel, le jeune écrivain
égyptien, Albert Adès4, qui laissera nombre de témoignages émus sur l’écrivain prestigieux
qui lui aura appris à voir et à écrire 5. Ce sont eux qui, pleins d’admiration et de
reconnaissance pour le vieux lion fatigué, entretiennent chez lui un minimum de flamme et
dont les visites, malgré tout pas très nombreuses, lui donnent un tel sentiment d’exister encore
qu’elles lui sont devenues vitales. Le reste du temps, il s’étiole désespérément, souffre d’un
irrémédiable ennui à se tuer : « Je suis triste, triste à mourir », confie-t-il à Edmond Sée en
1909. Et, quatre ans plus tard, à Francis Jourdain : « Tout le monde me trouve mieux. Il n’y a
que moi qui sens bien que c’est la même chose et que je perds tous les jours quelque chose de
mon cerveau. Je vivrai peut-être, mais, mon cher ami, je ne serai plus rien, plus rien. »
Le déclenchement de la monstrueuse boucherie constitue une nouvelle épreuve
extrêmement douloureuse pour un pacifiste impénitent, qui n’a cessé de plaider pour l’amitié
entre les peuples de France et d’Allemagne, indispensable à la paix en Europe, et de mettre en
lumière la complémentarité des deux économies voisines. Il a beau avoir toujours fait preuve
d’un pessimisme confinant parfois au nihilisme, sa combativité n’en laissait pas moins
supposer qu’il continuait d’espérer, malgré tout, des progrès possibles et la paix accessible.
Cruelle est la perte de toutes ses illusions, qui résistaient tant bien que mal à sa radicale
lucidité. Dès lors, pour un homme définitivement privé de toute espèce d’espérance face à la
folie meurtrière des hommes, la vie n’apparaît décidément plus que comme « une oasis
d’horreur dans un désert d’ennui », selon la célèbre formule de Baudelaire. Les horreurs des
quotidiens massacres, où des millions d’innocents Sébastien Roch sont délibérément envoyés
à l’abattoir, sacrifiés au Moloch de la guerre, « sur l’autel de la patrie », sont infiniment pires
que tout ce qu’il avait imaginé, bien pires que la déjà traumatisante guerre de 1870, bien pires
que les dizaines de milliers d’« indigènes » massacrés, au cours des sanglantes conquêtes
coloniales, au nom de la « civilisation » occidentale et du « dieu d’amour » des chrétiens, bien
pires, même que la guerre russo-japonaise, qui l’avait terrifié, par ce qu’elle laissait entrevoir

4 Voir Elena Fornero, Mirbeau et Adès – Une amitié littéraire à Triel, Triel, mémoire et histoire, mars 2017, 34
pages.
5 On pourrait ajouter Georges Lecomte, Fernand Vandérem, Georges Pioch, Romain Coolus, et, bien sûr, le
fidèle Thadée Natanson. .
des guerres à venir, et qui lui avait inspiré plusieurs chroniques indignées de L’Humanité, en
1904. Mirbeau, qui n’a cessé de dénoncer le nationalisme pousse-au-crime et de démystifier
l’idée même de patrie, ne saurait trouver, bien évidemment, la moindre consolation dans la
frénésie patriotique qui inspire tant d’écrivains et journalistes, bien douillettement à l’abri de
l’apocalypse. En revanche, son exceptionnelle capacité d’empathie lui fait ressentir
douloureusement, dans sa chair, les terribles souffrances endurées par toute cette jeunesse
condamnée sans rémission au terrifiant carnage. N’ayant qu’une confiance des plus réduites
dans la presse, doublement soumise à la censure institutionnelle et à l’autocensure du
patriotiquement correct, il recueille des témoignages directs auprès des soldats qu’il a
l’occasion de rencontrer au cours de permissions, et il en est ému « jusqu’aux larmes ». Il en
est d’autant plus écrasé, accablé, obsédé, qu’il se sent désormais totalement impuissant et n’a
même plus la force de tenter quoi que ce soit.
Quant à l’ennui qui l’étreint, il culmine quand l’écrivain se révèle décidément
incapable même d’écrire fût-ce de simples billets, quand sa capacité de concentration est
gravement amoindrie, quand il ne peut plus trouver de dérivatifs dans la lecture (« J’ai le
dégoût de lire », écrivait-il déjà à Monet, en février 1910), quand ses jeunes amis se
retrouvent au front ou exilés en province et que les visites se raréfient douloureusement, alors
que sa femme, l’ex-théâtreuse Alice Regnault, semble au contraire s’épanouir dans un
activisme humanitaire et le laisse le plus souvent livré à lui-même. Ses lettres ne sont plus
seulement rarissimes, elles se limitent souvent à de petits mots péniblement griffonnés et
difficilement lisibles, à moins que Léon Werth ou Alice ne lui servent de secrétaires. De sorte
que, pour connaître les dernières années de ce misanthrope qui a souffert toute sa vie de trop
aimer les hommes, en dépit de leurs indicibles cruautés, force est de recourir aux
témoignages, eux-mêmes rares, de ses amis et visiteurs, Notamment ceux de Marguerite
Audoux et d’Albert Adès, mais aussi ceux de Sacha Guitry, Francis Jourdain, Léon Werth,
Gustave Geffroy, George Besson, Thadée Natanson, Georges Pioch et Paul Léautaud.
. L’image du maître écrivain usé, désemparé, désespéré et hors d’état d’écrire contraste
étrangement avec celle de l’infatigable lutteur au donquichottisme impénitent, toujours prêt à
mettre sa plume, à l’efficacité redoutable, au service de ses grands combats éthiques et
esthétiques. Mais de sa personnalité hors de l’ordinaire subsiste du moins une constante : sa
tendresse pour les happy few qu’il a acceptés pour amis et qui en ont été abondamment
récompensés. Quant aux autres, à l’amitié inconstante, superficielle ou intéressée, Mirbeau
n’avait guère d’illusions sur leur compte, comme en témoigne cet aveu de 1907, dans La 628-
E8 : « Mes cher amis… mes charmantes amies… tous mes bien-aimés, vous
tous qui vous êtes, hélas! détachés de moi, vous surtout dont je me suis
détaché, de combien de reniements, de combien de lâchetés vous êtes
responsables… et, je puis bien vous le dire, de combien de larmes ! Car,
pauvres imbéciles que vous êtes, vous avez toujours ignoré la belle source
de tendresses qu’il y avait en moi. »
Pierre MICHEL
Fondateur et président honoraire de la Société Octave Mirbeau