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DEUX LETTRES INÉDITES DE MIRBEAU À LOUIS LELOIR

Au mois de juin dernier ont été mises en vente, à Enghien, deux lettres de Mirbeau au
comédiel Louis Leloir, et j’ai naturellement tâché, mais en vain, d’en obtenir une photocopie.
Tous les experts ne sont malheureusement pas aussi compréhensifs que souhaitable à l’égard
de pauvres chercheurs en quête de documents inédits, et qui n’ont pas toujours les moyens
d’acheter les trésors qui passent dans les salles de ventes. Par bonheur l’acheteur de ces deux
lettres, Yves Jacq, par ailleurs passionné par Jean Richepin, a eu l’excellente idée de me
contacter et de m’en envoyer très aimablement le scan, ce qui me permet aujourd’hui de les
présenter à nos lecteurs. Qu’il soit vivement remercié pour sa générosité !
Avant que de les découvrir, je me réconfottais de mon échec auprès du commissaire-
priseur en me disant que les raisins devaient être trop mûrs et tout juste bons pour des goujats,
bref que ces deux lettres, adressés à un cabotin de la Comédie-Française, qui détestait
cordialement Mirbeau, devaient n’être que des billets dépourvus de toute espèce d’intérêt : on
se console comme on peut… Heureusement je me trompais et, s’il est vrai que ces deux
brèves missives ne bouleversent en rien notre connaissance de notre dramaturge, elles n’en
apportent pas moins deux éléments nouveaux non dénués d’intérêt.
Le premier, certes accessoire, c’est qu’une actrice bien oubliée aujourd’hui, Rachel
Boyer, devait jouer un rôle dans Les affaires sont les affaires. Or c’est la première fois que son
nom apparaît au milieu de ceux des acteurs initialement pressentis et de ceux qui hériteront
finalement des rôles ! À quel moment a-t-elle été incluse dans la distriburion ? Et quel role
devait-elle endosser ? Mystère ! Peut-être le rôle secondaire d’une soubrette, car celui de
Germaine Lechat était dévolu à Louise Lara depuis le départ de Marthe Brandès de la
Comédie, mais ce n’est là qu’une hypothèse. Toujours est-il que la donzelle a fait des siennes
et, pour des raisons personnelles non précisées, a carrément séché une répétition en excipant
abusivement d’une prétendue autorisation de l’auteur, qui n’en pouvait mais, de sorte qu’elle
a été illico presto écartée à jamais des Affaires. Mais pas tout à fait pour autant de la vie de
Mirbeau. Car, une douzaine d’années plus tard, alors qu’elle se sera retirée de la scène et
disposera d’une fortune apparemment rondelette, acquise dans des circonstances que nous
ignorons, elle se muera en mécène, à la veille de la guerre. Elle va en effet créer, en 1913,
l'Union des arts, association destinée au secours des artistes et de leur famille, qu’elle
financera à hauteur de cent mille francs, et qui vivra jusqu’en 1942. Elle aura alors besoin de
soutiens prestigieux, pour mener à bien son entreprise, et sollicitera alors Octave Mirbeau,
dont la réponse a malheureusement été égarée aux Archives Nationales1…
La deuxième information nouvelle est relative aux relations entre Mirbeau et Louis
Leloir (1860-1909), qui interprètera le rôle du Marquis de Porcellet dans Les affaires sont les
affaires. Sociétaire de la Comédie-Française depuis 1889, membre du comité de lecture de la
Maison de Molière, professeur au Conservatoire d’Art Dramatique, vice-président de la
société des artistes dramatiques, et décoré de la croix de la Légion dite « d’Honneur », il est
une notabilité de la République et une puissance incontournable au sein de la maison. Or,
comme la quasi-totalité de ses confères, Louis Leloir avait toujours sur le cœur le pamphlet de
Mirbeau contre la cabotinocratie, paru le 26 octobre 1882 dans Le Figaro sous le titre « Le
Comédien ». On comprend l’indignation de ceux qui étaient criblés de flèches, d’ailleurs pas
toujours bien justifiées. Car la cible majeure du bazooka d’Octave, nonobstant le titre de
l’article dévastateur, ce n’était pas vraiment le comédien en tant que tel, car il n’était, à ses
yeux, que le symptôme le plus visible d’une société déliquescente, mais cet « ordre » social
aberrant, où tout marchait (et continue de marcher) à rebours du bon sens et de la justice et où
le star system n’était (et n’est encore) que le sous-produit d’une grave crise culturelle et

1 Au lendemain de la guerre, en 1921, elle créera aussi, à l'Ecole du Louvre, la Fondation qui porte son nom et
qui existe toujours.
sociale. On sait que Mibeau fera amende honorable et que, dans ce même Figaro qui l’avait
honteusement chassé comme un malpropre vingt-deux ans plus tôt, il fera paraître, le jour
même de la première des Affaires, un article en forme de mea culpa, intitulé « Pour les
comédiens », dûment réhabilités pour les besoins d’une juste cause 2. Mais, deux ans plus tôt,
les comédiens n’avaient toujours pas digéré l’injuste dénigrement, pourtant vieux de vingt
ans. Or, on le sait, ils vont avoir une occasion en or de se venger – à froid – de leur ancien
pourfendeur lorsque le présomptueux Mirbeau, fort du soutien de Jules Claretie,
administrateur de la Maison de Molière depuis seize ans, viendra lire le manuscrit de sa pièce
devant le comité de lecture : ils l’ont, certes, bien reçue, ne pouvant bien évidemment pas la
refuser officiellement, mais seulement à certaines conditions, « à corrections », selon le terme
en usage, comme des pions mal embouchés imposant arbitrairement des rectifications à des
élèves supposés récalcitrants ou “mal-comprenants”. Et ce en toute connaissance des
conséquences qui en découleraient inéluctablement : car ils savaient pertinemment que
Mirbeau, après tant d’articles écrits sur les pouvoirs abusifs du comité de lecture, ne pourrait
jamais supporter un pareil renversement des rôles, maintes fois dénoncé par lui comme contre
nature, et que, refusant de passer sous leurs fourches caudines, il repartirait humilié, Gros-
Jean comme devant, son manuscrit sous le bras…
Or, lors de cette humiliante et mémorable séance du 24 avril 1901, un acteur s’était
particulièrement distingué : Louis Leloir ! Au mois d’octobre suivant, lors de la bataille lancée
par son ami Jules Huret pour obtenir, quelques jours plus tard, l’abolition du décret de
Moscou instituant le comité de lecture de la Comédie-Française 3, Mirbeau lui écrit : « Ainsi,
le jour de ma lecture, Silvain s’enthousiasmait : “C’est superbe !” criait-il... tandis que M.
Leloir, poète élégiaque et quelque peu badin, confessait que, durant ces trois heures, où je lus,
il n’avait cessé de vomir !... Je pense que ce n’était là qu’une image4 »… Aussi ne manque-t-
il pas d’être un peu inquiet, à la fin décembre 1902, lorsqu’il apprend de Claretie que c’est
précisément Leloir qui a été choisi pour mettre en scène cette pièce aux effets si déplorables
sur son estomac5… Il écrit alors, prudemment, à l’administrateur : « J’ai oublié de vous
demander si vous aviez vu Leloir. C’est bien lui qui met la pièce en scène, n’est-ce pas ? Si
c’est lui, je voudrais bien causer avec lui, avant la lecture 6. » Nous ignorons ce qu’ils se sont
dit ce jour là, si tant est qu’ils se soiennt effectivement retrouvés en tête-à-tête. Mais toujours
est-il que la lecture de la pièce aux comédiens, le 6 janvier 1903, s’est convenablement passée
et que les répétitions semblent s’être déroulées sans anicroches visibles. Du moins peut-on le
supposer, car les lettres de Mirbeau se font rarissimes pendant toute cette période, où il est
constamment requis et où ses exigences d’auteur ont toutes chances de se heurter à des
réticences de tous ordres, à des incompréhensions diverses, ou encore à des habitudes bien
ancrées dans la maison. Faute de témoignages, nous ignorons donc comment les choses se
sont effectivement passées. Mais ce qui est sûr, d’une façon générale, c’est qu’un acteur

2 Il s’agit de la Société de secours mutuels des artistes, fondée en 1840 par le baron Taylor et qui va fonder la
maison de retraite de Couilly-Pont-aux-Dames, destinée aux vieux comédiens. Pour une juste cause du même
ordre, le 14 novembre 1903, une représentation exceptionnelle des Affaires sera donnée au bénéfice de
l'Association des artistes dramatiques présidée également par Constant Coquelin et, d’après Le Figaro du
lendemain, rapportera près de 5 000 francs, somme affectée à la caisse de secours de leurs camarades.
3 Ce qui avait fait éclater le scandale, c’est le texte intitulé « Procès-verbal des comédiens » et daté du 18
septembre 1901, où les membres du comité de lecture accusaient Jules Claretie d’avoir joué double jeu, le 24
avril 1901, et d’avoir fait pression sur deux d’entre eux qu’ils exigent des « corrections », avec les conséquences
prévisibles que l’on sait. D’après eux, l’objectif de Claretie aurait été de se débarrasser du comité de lecture pour
être désormais seul maître à bord.
4 Archives Jean-Étienne Huret. Opéra, 14 novembre 1945.
5 En octobre 1901, Mirbeau avait sollicité Charles Le Bargy, que Claretie nr pouvait pas accepter, puis, en
novembre 1902, Maurice de Féraudy.
6 Collection Jean-Claude Delauney.
promu metteur en scène, dépourvu d’expérience et manquant forcément d’autorité sur les
autres sociétaires, risque fort d’être au-dessous des attentes de l’auteur, a fortiori d’un auteur
aussi exigeant que Mirbeau. Fut-ce justement le cas de Leloir ?
Les deux lettres que nous publions aujourd’hui révèlent que les deux hommes ont fait
un méritoire effort pour ne pas envenimer les choses, pour ne pas déborder de leurs plates-
bandes respectives, au point qu’ils semblent, pour finir, s’être réconciliés et être même
devenus amis : Louis « aime bien » Octave, lequel l’« aime fidèlement » en retour. C’est beau
comme l’antique ! Certes, la chose n’est pas impossible, dans la mesure où ils avaient le
même intérêt – l’un en tant qu’auteur, novice dans la maison et risquant gros, et l’autre
doublement impliqué dans l’aventure, en tant qu’acteur et que metteur en scène – à ce que Les
Affaires remporte un plein succès, ce qui, peut-on supposer, a dû les inciter à arrondir les
angles pour que les choses se passent au mieux. Et c’est précisément ce que prétendra
Mirbeau, dans une interview publiée par Robert de Flers dans Le Figaro du 9 mai 1903,:
« Dites encore combien je suis reconnaissant à M. Leloir du soin, du zèle, de l'intelligence et
surtout du merveilleux sens de la vie dont il a fait preuve dans la mise en scène de la pièce ».

Maurice de Féraudy et Louis Leloir dans Les affaires sont les affaires, acte III

Le doute est cependant permis. Car, en février, le même Mirbeau écrivait à son vieil
ami Léon Hennique : « Je suis en plein dans les répétitions de ma pièce ; et comme j’ai un
metteur en scène qui ne met rien en scène, et que cette fonction m’incombe, il m’est
impossible de laisser mes artistes en plan 7. » On ne saurait exclure que, au cours des deux
mois qui ont suivi, Leloir ait mieux assumé ses responsabilités de metteur en scène, ou bien,
au contraire, que Mirbeau ait finalement trouvé son compte dans l’effacement du metteur en
scène officiel, qui avait l’avantage de lui laisser quartier libre. Mais il pourrait tout aussi bien
s’agir d’une simple politesse, qui aurait permis de régler à l’amiable les différends qui ont dû
inévitablement surgir, sans qu’on puisse pour autant parler d’une véritable amitié. En tout cas,
à défaut d’amitié digne de ce nom, sacré pour Octave Mirbeau, un respect mutuel semble
s’être instauré, et c’est un changement fort appréciable.
Pierre MICHEL
* * *
Lettres d’Octave Mirbeau à Louis Leloir

1.
[Paris – 23 janvier 1903]
Cher Monsieur Leloir,
Je viens de voir Laugier8. Mais c’est fou ! Je n’ai pas du tout autorisé Mlle Rachel
9
Boyer à ne pas jouer. Hier soir, elle m’a téléphoné. Elle m’a demandé ceci : « Si je puis
obtenir de ne pas jouer, uy voyez-vous un inconvénient ? – Aucun, ai-je répondu. Cela ne me
regarde pas, cela regarde M. Leloir, contre les décisions de qui je n’irai point. » Et voilà tout.
Soyez sûr, en effet, que je ne vous contrecarrerai en rien. Je suis ravi que vous mettiez ma
pièce en scène ; je trouve extrêmement bien tout ce que vous faites. Et vous pensez bien que je

7 Bibliothèque de l’Arsenal, Ms. 15060, f. 261.


8 Pierre Laugier jouait le rôle de Phinck. Il était sociétaire depuis 1894.
9 Rachel Boyer (1864-1935) est une comédienne, ancienne pensionnaire de la Comédie-Française, où elle a fait
ses débuts en 1887 et a notamment interprété le rôle de Dulcinée dans le Don Quichotte de Richepin, en 1905.
Elle deviendra une mécène des arts en créant, en 1913, l'Union des arts, association destinée au secours des
artistes et de leur famille.
n’ai pas la moindre idée de vous ennuyer avec une question Rachel Boyer. Non. Non. Ce
serait trop bête en vérité.
Donc, cher Monsieur Leloir, soyez ferme vis-à-vis de M lle Rachel Boyer. Je trouverai
cela, au contraire, très bien.
À vous de tout cœur.
Octave Mirbeau
Collection Yves Jacq.

2.

[En-tête : 68 avenue du Bois de Boulogne]


[Paris – vers le 10-12 février 1903]
Mon cher ami,
Quel contre-temps ! On n’aurait donc pas pu répéter ce Mariage10 samedi11 ? C’est
encore un tour de Prudhon12.
Je suis désolé de ne pas vous avoir. Vous me dites que bous m’aimez bien 13. Moi aussi,
mon cher Leloir, je vous aime fidèlement. Croyez-le bien. Et je suis navré.
À vous de tout cœur.
Octave Mirbeau
Collection Yves Jacq.

10 Il n’est pas question du Mariage de Figaro, où d’ailleurs, Leloir ne jouait, jasis, en 1884, que le très modeste
rôle de Doublemain, ni du Mariage de Gogol, qui n’entrera que beaucoup plus tard au répertoire de la Comédie-
Française, mais du Mariage forcé, de Molière, dont une scène sera donnée par la Comédie-Française, le 13 mars
1903, au théâtre de Grenelle, en complément de Tartuffe, à l’occasion d’une matinée de gala de l’Œuvre des
Trente ans de Théâtre. Leloir n’y jouait pas, mais devait dans doute mettre plus ou moins en scène la prestation
des deux interprètes, Coquelin Cadet et Pierre Laugier.
11 C’est-à-dire le 14 février.
12 Prudhon est inspecteur général de la Comédie-Française.
13 La lettre de Leloir est bien signalée dans le catalogue de la vente Mirbeau de 1919, mais n’a pas été
retrouvée.