Vous êtes sur la page 1sur 34

LETTRES INÉDITES D’OCTAVE MIRBEAU À PAUL HERVIEU

Les lettres inédites que j’ai le plaisir de présenter à nos lecteurs appartenaient à Jean-
Étienne Huret, libraire parisien bien connu sur la place, et qui se trouve être le petit-fils de
Jules Huret, le grand ami de Mirbeau. Il avait hérité de son père quantité de lettres d’écrivains
de la Belle Époque, notamment celles d’Octave Mirbeau à son grand-père, qu’il m’a
généreusement autorisé à consulter, à copier et à publier (en 2009, aux Éditions du Lérot).
Cette correspondance était d’autant plus passionnante qu’elle n’était pas à sens unique,
comme celles de Mirbeau avec Claude Monet et Auguste Rodin : Jules Huret avait en effet
copié, avant de les expédier, un certain nombre de ses propres lettres adressées à Mirbeau.
Parmi les trésors que Jean-Étienne Huret a mis à ma disposition se trouvaient aussi 61
lettres de Mirbeau à Paul Hervieu. Elles ne venaient pas de Jules Huret, qui n’avait aucune
raison de les posséder, mais de son fils, qui les avait acquises au cours de diverses ventes et
les avait ensuite léguées à son propre fils, Jean-Étienne. Échelonnées entre 1882-1883 et
1905, ces lettres étaient toutes destinées, sauf les deux dernières, à prendre place dans le
volume de supplément à mon édition de la Correspondance générale de Mirbeau. Mais
comme Jean-Étienne Huret a décidé, à contre-cœur, je suppose, de mettre en vente ses
archives et collections d’autographes, qui ont par conséquent été dispersées, en juin 2016, lors
d’une vente publique dont le catalogue est signé Thierry Bodin, il m’a paru souhaitable de les
publier sans attendre la parution du supplément.
Bien qu’elles ne représentent qu’une petite partie de la correspondance échangée entre
les deux amis et confidents, ces lettres couvrent près d’un quart de siècle de leurs relations et
permettent donc de suivre en parallèle la carrière des deux journalistes devenus écrivains à
succès et dont les routes ont fini par diverger. À en juger par le parfait dévouement d’Hervieu
aux intérêts de son aîné, et par la reconnaissance éperdue de Mirbeau pour le jeune écrivain
talentueux toujours prêt à lui faire le sacrifice de ses propres intérêts, rien ne semblait devoir
jamais brouiller des relations aussi étonnamment durables et cordiales. Et pourtant, à lire les
lettres d’Octave, force est de se dire que le ver devait bien être dans le fruit, bien avant que ne
se produise leur séparation, en 1905. Deux éléments, qui pourraient paraître anodins au
premier abord, en portent témoignage. Tout d’abord, en décembre 1887, lorsque Mirbeau
découvre un article de Gustave Geffroy consacré à Hervieu et qu’il tique sur l’importance
accordée par le critique à la dédicace de L’Inconnu à « Édouard Pailleron, de l’Académie
Française » : en l’occurrence, Geffroy avait bien raison de subodorer, dès cette époque, les
ambitions académiques de Paul Hervieu et ce craindre que, malgré son originalité certaine, il
ne finisse par se rallier à une forme de « littérature bien-pensante ». Octave se récrie pourtant,
comme s’il n’en était pas encore conscient, alors que, tout au long des années suivantes, les
mondanités de son confident lui apporteront de fréquentes confirmations de craintes qu’il
n’ose même pas encore s’avouer. Dix ans plus tard, Mirbeau a un aveu qui en dit long sur sa
prise de conscience rétrospective, après avoir relu les lettres de son ami : « J’ai revécu tout un
passé, toute une vie, et j’ai pleuré bien des fois. Et je me suis reproché, avec amertume, de ne
vous avoir pas assez aimé, peut-être, comme il eût fallu vous aimer. » Il ne précise pas en quoi
sa façon d’aimer lui est apparue brusquement comme défectueuse. Mais on peut tout de
même deviner qu’il se reproche d’avoir parfois mal jugé les ambitions et les fréquentations
mondaines d’Hervieu : n’aurait-il pas dû en faire abstraction et l’aimer sans aucune
restriction, « tel qu’en lui-même enfin », pour les innombrables preuves qu’il lui a données,
depuis quinze ans, d’une indéfectible amitié, et pour la masse imposante de services qu’il lui a
rendus en tout altruisme, quelles qu’aient pu être par ailleurs leurs différences d’appréciations
littéraires et politiques ? On a comme l’impression d’un malentendu, qui crée un certain
malaise.
On découvre également, en lisant ces lettres, trois choses diversement cocasses et qui
interpellent les amateurs d’Octave. La première a trait à la masochiste passion de l’encore
jeune Octave pour Judith Vinmer, qui lui inspirera la Juliette Roux du Calvaire. À l’occasion
d’une crise, dont nous ne savons rien, au cours de laquelle il recherche vainement cette
maîtresse insaisissable, il écrit : « Suis-je fou ? Est-ce l’évocation… » Évocation ! Est-il
concevable que, au fond de l’abîme où il était descendu, le pourfendeur de toutes les
superstitions et de toutes les croyances au surnaturel en ait été réduit à avoir recours à un
mage ou charlatan quelconque et à procéder à l’évocation d’esprits et de morts, pratique
occultiste par excellence ? On regrette, bien sûr, de ne rien savoir de plus sur cette expérience,
qui ne manque pas de surprendre. Mais force est aussi de noter par ailleurs que le matérialiste
radical qu’était Mirbeau n’en était pas moins fasciné par les mystères de l’inconnaissable et
très ouvert à toutes sortes de pratiques relevant de ce qu’on appelle la parapsychologie, et qui
ne lui semblaient pas forcément incompatibles avec la recherche scientifique : en 1885, il
consacrera plusieurs articles à l’Inde, à l’hypnotisme et à la télépathie, et prétendra même
avoir été témoin de plusieurs expériences « qui confondent la raison humaine » et en comparaison
desquelles les expériences de Charcot ne sont que « de plaisantes et insignifiantes farces » ; en 1890,
il assistera à un « dîner occulte » en compagnie de Claude Monet et Stéphane Mallarmé ; et
en 1908 il sera passionné par Pierre Curie et ses expériences d’électromagnétisme sur le
métapsychisme telles que les lui présentera Édouard Estaunié. Certes, il s’est abondamment
gaussé de Péladan et d’ « ésoterik Satie » et il a dénoncé les escrocs qui abusent de la
crédulité des gogos. Mais l’existence de charlatans et d’illuminés n’est apparemment pas
suffisante à ses yeux pour qu’il rejette a priori, comme certains scientistes dogmatiques, des
recherches susceptibles de permettre d’en savoir plus sur les possibilités du psychisme
humain. Il essaie de faire la part des choses et de raison garder dans un domaine où les
expériences véritablement scientifiques sont malaisées. Alors, tout bien considéré, si, au plus
fort d’une crise, il a eu, un beau jour, comme beaucoup d’autres personnes désemparées et en
quête de solutions miraculeuses, recours à un mage et à l’évocation d’on ne sait quel esprit,
cela n’aurait rien de véritablement surprenant.
La deuxième cocasserie révélée par ces lettres concerne les Lettres de l’Inde et le
personnage de Sumangala, que Mirbeau prétendait avoir rencontré à Ceylan et que, sur la foi
des rapports de son commanditaire François Deloncle, il présentait comme un bouddhiste
quasiment athée, humaniste, ouvert et cultivé. Or, trois ans et demi plus tard, voilà qu’il
rencontre un témoin, ou prétendu tel, qui dégomme la figure mythique de ce prêtre
extraordinaire, présenté comme un modèle aux prêtres de l’occident chrétien, pour lui
substituer celle – ô combien démystificatrice ! – d’un individu inculte et carrément « idiot ».
En confrontant ces deux images contradictoires, il nous incite, une nouvelle fois, à nous
méfier de la façon dont on fabrique l’histoire, sur la base d’une masse de témoignages qui
n’ont rien d’objectif et sont plus que suspects, quand il ne s’agit pas d’erreurs grossières,
telles que celle de Deloncle, ou de faux caractérisés, tels que ses Lettres de l’Inde. Un an plus
tard il racontera une sienne mésaventure de la même farine dans « Une page d’histoire » (Le
Figaro, 14 décembre 1890) et conclura son récit par cette constatation désabusée : « Et vous
savez, toute l’histoire est comme ça ».
Quant à la troisième cocasserie, elle a trait à un pauvre diable du nom de Marin
Thibault, jadis journaliste dans une feuille de chou de l’Eure et figure emblématique du raté,
personnage particulièrement apprécié par notre conteur. Il s’en moque donc allègrement dans
un article, « Souvenirs et regrets », paru le 29 février 1896 dans Le Gaulois, lors même qu’il
prétend avoir appris la veille la mort de son ancien confrère, rapportée dans un entrefilet d’un
journal de l’Eure. Or, découvre-t-on avec surprise au détour d’une lettre à Hervieu, non
seulement Marin Thibault est bien vivant, mais il menace de faire un procès au journal et
réclame d’astronomiques dommages et intérêts, qu’il n’a évidemment pas dû obtenir !... Pour
les mirbeaulogues, la question se pose de savoir si Mirbeau a été, en toute innocence, trompé
par la feuille de l’Eure, ou bien s’il a imaginé gratuitement la mort de ce lointain confrère,
perdu de vue depuis des décennies, histoire de donner une apparence de justification à
l’évocation grotesque de son souvenir et de bien faire rire les lecteurs à ses dépens. Quand
l’inspiration ne vient pas et qu’il faut tout de même remplir 300 lignes pour gagner sa croûte,
les Marin Thibault sont une manne pour le chroniqueur en quête de sujets…
Pour ne pas alourdir abusivement un article déjà long, nous ne reproduisons pas, dans
les notes, les explications et informations précédemment fournies dans les trois volumes déjà
publiés de la Correspondance générale de Mirbeau, auxquels nous nous contentons de
renvoyer.
Pierre MICHEL.

* * *

Lettres inédites de Mirbeau à Paul Hervieu

1.
[Paris — fin 1882 ou première moitié de 18831]
Mon cher ami,
Suis-je fou ? Est-ce l’évocation2... Tout à l’heure, on vient de m’apporter une lettre,
non de Judith3, mais de son amie.
L’amie, sous un prétexte absolument futile, me prie de l’aller voir demain matin.
Qu’en pensez-vous ?
Alors, si c’est l’évocation, il faut admettre que Judith se cache à Paris, car elle n’aurait
pas eu le temps de commander à son amie de m’écrire – et il n’en faut pas douter, c’est Judith
qui le lui commande.
Je bafouille, mais croyez que je suis étrangement surpris de ce qui arrive.
Je vous embrasse.
Octave Mirbe [sic]

2.
[Paris — l883]
Mon cher ami,
Depuis trois jours je nage dans une tragédie, si sombre qu’Eschyle lui-même n’a rien
inventé de pareil4.
Meyer y joue le rôle du traître. Trois actes sont actuellement représentés, il en manque
deux qui ne tarderont pas.
Comme dénoûment, je prévois ceci.
Meyer tué par moi, ou bien Meyer passant en police correctionnelle5.

1 Papier à en-tête : un coq vu de profil, sous lequel une banderole comporte la devise d’Arthur Meyer, dont
Mirbeau est alors le secrétaire particulier, « Je chante clair ».
2 Formule énigmatique. À moins d’imaginer que le matérialiste Mirbeau, sous l’effet de sa dévastatrice passion
pour Judith Vinmer, a eu recours, pour retrouver sa trace, à des pratiques magiques remises au goût du jour par
des occultistes tels qu’Allan Kardec ou Éliphas Lévi.
3 Sur Judith Vinmer (1858-1951), qui est alors la maîtresse de Mirbeau et qui sera le modèle de Juliette Roux du
Calvaire, voir l’article de Jean-Michel Guignon, « Aux sources du Calvaire – Qui était Judith / Juliette ? »,
Cahiers Octave Mirbeau, n° 20, 2013, pp. 145-152.
4 Nous ignorons malheureusement à quoi Mirbeau peut bien faire allusion.
5 Les rapports entre Arthur Meyer et son secrétaire particulier, qui ne va pas tarder à s’émanciper, étaient fort
conflictuels et le sont restés par la suite, entrecoupés de réconciliations peu durables. Les méthodes du patron du
Gaulois n’étaient guère orthodoxes et devaient souvent franchir les limites de la légalité, il est vrai fort
Vous ne comprenez pas, hein ? Je vous conterai cela et vous frissonnerez.
Amitié bien profonde.
Octave Mirbeau

3.
[En-tête : Les Grimaces, 35 boulevard des Capucines, Paris]
[10 août 18836]
Cher ami,
Je vous remercie bien vivement des termes si affectueux de votre lettre 7. Si je ne vous
ai pas répondu tout de suite, c’est que ma main était loin de suivre mon cœur. Et encore
aujourd’hui, quoique je ne souffre pas du tout, il m’est très difficile d’écrire8.
Bravo pour votre Foucher de Careil9, qui est de tout point charmant, gai et très
spirituel.
Hélas, à part votre article et celui de Capus 10, le numéro ne va pas briller. Il faudra
même, et d’urgence, se rattraper sur le prochain. Mon article11 est tout ce qu’il y a de plus
stupide. Et nous nous sommes mis trois à le faire.
Soignez-vous bien et revenez-nous12. Vous nous manquez singulièrement, mon cher
ami. Bien des fois je me mets à la fenêtre pour voir si je ne vous aperçois venir. Et puis je me
rappelle que vous êtes là-bas.
Excusez la brièveté de l’auteur et ses pattes de mouche, et recevez une bien bonne
poignée de main.
Octave Mirb [sic]
Remerciements et amitiés de Capus, si toutefois il a des moments lucides dans les
[...13] de son pochardisme.
O. M.

4.
[Paris — hiver 1885]
Cher ami,
élastiques, d’où la perspective de la correctionnelle imaginée avec jubilation par le journaliste avide de
vengeance. Quant à l’impulsion homicide susceptible de le saisir, Mirbeau la prêtera à nombre de ses
personnages.
6 Cachet de la poste. La lettre est adressée au Grand Hôtel des Bains, à Vittel.
7 Lettre non retrouvée.
8 L’écriture de la lettre est en effet fort inhabituelle, et difficile à déchiffrer. Le 7 août, Mirbeau s’est battu en
duel avec le député d’Oran, Eugène Étienne, du parti colonial, vivement dénigré dans un éditorial paru le 4 août
dans Les Grimaces et intitulé « Pots-de-vin ». Mirbeau a été blessé au bras à la quatrième reprise, ce qui, selon le
procès-verbal rédigé par les quatre témoins, a rendu impossible la poursuite du duel.
9 Le comte Louis Foucher de Careil (1826-1891) est sénateur de Seine-et-Marne depuis 1876 et vient d’être
nommé ambassadeur à Vienne. En 1863, il a fait construire un château à Houlgate. L’article d’Hervieu, intitulé
« Notes ironiques » et signé Liris, paraîtra le lendemain, 11 août, dans le n° 4 des Grimaces (pp. 166-174). Il y
ironise sur le compte d’un politicien girouette, imbu de lui-même, et qui ne s’est employé qu’à essayer de donner
de lui une image trompeuse de respectabilité.
10 L’article d’Alfred Capus, signé de son nom, est intitulé « Grimaces politiques » (pp. 175-183). Il y dénonce
les « mystifications » du suffrage universel et ironise sur le dos des parlementaires en vacances, qui jouent la
comédie auprès de leurs électeurs et dont les fatigues ne sont liées qu’à leur fréquentation des tripots.
11 Article de tête, intitulé « Explication ». Mirbeau y répond à Henry Fouquier, qui accuse Les Grimaces de ne
faire que du bruit et de vivre de scandale, il y vilipende les « fantoches » qui tiennent le haut du pavé et déplore
que la charité, la dernière des vertus, soit devenue « cabotine ». En conclusion, il explique que le but des
Grimaces est de continuer à « démasquer » des « coquins » et à « flageller » des « décadences ». L’article est
essentiellement rhétorique et Mirbeau a l’impression que cette rhétorique tourne un peu à vide.
12 Hervieu se trouve alors dans les Vosges.
13 Mot illisible. Peut-être « ombres ».
Je vous retiens pour mercredi soir. Nous dînerons avec Grosclaude que j’ai la plus
folle envie de voir. Voulez-vous ? Amitiés.
Octave Mirbeau
P. S. J’ai fait un article pour La France, qui vous aurait plu et qui ne paraîtra pas, à
cause de Constans14. J’appelais sur la Chambre, sur les anciens et futurs ministres, toute la
colère populaire.
C’était d’un socialisme charmant, de ce socialisme dont nous étions convenu
d’inaugurer le règne tragique.
Mais on ne peut pas même être socialiste à La France. C’est à dégoûter de tout. Il n’y
a plus vraiment que Chaulieu15.

5.
[Le Rouvray — vers le 25 juin 1885]
Mon cher ami,
Je vous adresse la copie d’une lettre que j’envoie aujourd’hui même à Victor Havard 16.
Lisez-la, et déchirez-la17. Ensuite voici ce que vous seriez bien aimable de faire.
Vous iriez chez le fou18, et sans lui parler de moi, sans dire que vous avez reçu quoi
que ce soit de moi, vous lui demanderez de faire ce que je lui demande moi-même. Peut-être
sera-t-il impressionné davantage et par une lettre, et par une visite19.

14 Ernest Constans (1833-1913) est alors député de Haute-Garonne. Réputé pour être un homme à poigne, il a
été et sera de nouveau ministre de l’Intérieur. Il se distinguera par sa répression du mouvement boulangiste.
Visiblement il a conservé des moyens de pression sur la presse.
15 Allusion peu claire : soit à Robert Eugène des Rotours, baron des Rotours de Chaulieu (1833-1895) ; soit au
duc de Chaulieu, personnage de Balzac, qui en a fait un ministre des Affaires étrangères ; soit encore à l’abbé de
Chaulieu (1639-1720), poète mondain et libertin.
16 Victor Havard est l’éditeur du Druide, le roman à clefs et à scandale de Gyp. Nous en sommes au deuxième
acte de l’affaire Gyp. Sur cette affaire, voir Pierre Michel, « Mirbeau et l’affaire Gyp », Littératures, Toulouse,
n° 26, printemps 1992, pp. 201-219, et « Un nouveau document sur l’affaire Gyp », Cahiers Octave Mirbeau, n°
20, 2012, pp. 121-123.
17 Paul Hervieu n’en a rien fait, ce qui nous permet de connaître les termes de la surprenante lettre à Havard du
même jour : « Mon cher Monsieur Havard, / Je lis dans Le Figaro que c’est vous qui éditez Le Druide de Mde de
Martel. / Voulez-vous à ce propos me permettre de vous faire confidentiellement quelques réflexions. / Ce livre
est une pure infamie et la continuation d’un odieux chantage qui dure depuis plus de huit mois. Faites-y bien
attention. Ce que je vous dis est très sérieux, et ce livre peut vous attirer, après Les Deux amies [de Maizeroy],
un mauvais renom d’éditeur et des représailles judiciaires très cruelles. / Cette histoire de vitriol qu’exploite M de
de Martel est fausse d’un bout à l’autre. Il est à peu près prouvé aujourd’hui que c’est elle qui s’est vitriolée.
Enfin, elle n’a compté que sur le scandale malpropre pour faire du tapage autour de son nom et tenter de gagner
quelque argent. Mais Mde de Martel commence à être connue ; je doute fort qu’elle y réussisse. / Si je vous écris
ainsi, c’est qu’il y a, derrière cette histoire, une souffrance très intéressante et tout à fait respectable. La
personne visée dans ce livre infâme [Alice Regnault] – d’une littérature plus basse et d’un sentiment plus
répugnant encore que Sarah Barnum [de Marie Colombier, avec l’aide de Paul Bonnetain] – a des amis
puissants [Arthur Meyer ?] qui ne la laisseront pas comme cela, traînée dans la boue de Mde de Martel : cela, je
vous en réponds. / Le livre est paru [le 20 juin 1885] ; je ne vous demanderai pas de le mettre au pilon. Ce que
je vous demande avec instance, c’est d’apporter une grande discrétion et la plus scrupuleuse réserve dans les
réclames que vous ferez paraître à ce sujet ; c’est de n’y jamais mêler la moindre allusion à la personne visée
par ce livre. / Je vous assure qu’en agissant autrement vous commettriez une mauvaise action, et une action qui,
par surcroît, serait préjudiciable à vos intérêts. / Je compte sur votre délicatesse, mon cher Monsieur Havard, et
sur le sentiment de justice qui est en vous et que vous m’avez si fort marqué, dans la récente visite que je vous fis
[le 22 juin]. / Recevez mes meilleurs sentiments. / Octave Mirbeau ».
18 C’est Paul Hervieu qui, dans sa lettre à son ami du 20 juin (collection Pierre Michel), comparait Havard à
« un fou », à cause de sa « situation fausse » par rapport à Mirbeau (cf. Correspondance générale, t. I, p. 385).
19 La démarche d’Hervieu n’aura pas de succès. Voir la lettre n° 210, note 2 (Correspondance générale, t. I, p.
386).
J’ai écrit à tous les journaux, aujourd’hui, pour prier de faire le silence sur le livre.
Hélas ! le feront-ils ?
Cette aventure est venue fort inopinément nous troubler dans notre charmante
thébaïde. Je suis sûr que vous vous y plairez infiniment, car la nature a mis tout ce qu’elle a de
séductions et de beautés dans ce petit coin de terre, exprès pour vous.
Je vois que les Lettres de l’Inde ne paraissent pas20, et j’imagine qu’après la
réconciliation de Deloncle et de Bonnières21, elles ne paraîtront jamais plus. Je vois même
Deloncle travaillant au roman de Bonnières22. Adieu Les Débats ! et Patinot , et l’espoir des
académies futures ! et la douceur de travailler à côté d’Henry Houssaye, adieu !
Avez-vous lu le petit bout d’article que j’ai fait sur Fourcaud23 [?]
Pardon et merci de la peine que je vous cause.
Alice me charge de vous envoyer toutes ses amitiés, et de vous dire de ne point vous
attarder dans les Alpes. Il y a des Alpes aussi ici24, et des Himalayas25, et des amis qui vous
aiment bien.
Je vous embrasse.
Octave Mirbeau
P. S. Rien de Grosclaude. Je pense que la combinaison n’a pas réussi, et que Catulle
triomphe26.

6.
[Le Rouvray — 2 juillet 188527]
Mon cher Hervieu,
C’est entendu. Je vais tailler ma plume en houlette et en caresser le front du père
Dubuisson28, pasteur de chroniqueurs. J’ose espérer que cette aimable brute daignera sourire à
ma poésie. Mais quelle sera ma poésie ? Voilà où l’embarras commence. Je n’ai pas la
moindre idée, je cherche en vain une lyre.

20 Les quatre dernières Lettres finiront par paraître le 31 juillet et le 1er août, dans Le Journal des débats,
signées N. Les sept premières, signées Nirvana, avaient paru dans Le Gaulois, du 22 février au 22 avril 1885.
21 Le 19 juin, Hervieu écrivait avec humour à Mirbeau (collection Pierre Michel) : « Je crois que je vais
amener une entrevue, une sorte de Camp du Drap d’Or, entre Bonnières et Deloncle. Ce sera le Camp du Lyon
d’Or. » Cela implique que, en voulant couper l’herbe sous les pieds de Bonnières, avec ses pseudo-Lettres de
l’Inde, Mirbeau satisfait d’abord une rancune de François Deloncle, dont nous ignorons les causes.
22 Le Baiser de Maïna, dont Mirbeau rendra compte dans Le Gaulois du 5 avril 1886 (article recueilli dans ses
Combats littéraires).
23 Dans son article du 20 juin, « Maîtres modernes » (recueilli dans Combats esthétiques, t. I, p. 207), deux
paragraphes très ironiques sont consacrés au critique Louis de Fourcaud, admirateur béat de Ribot et Bastien-
Lepage, pour qui, au nom de la « Nature » sacralisée, « un peintre doit copier la nature sans se préoccuper de la
comprendre, de même qu’un typographe compose du chinois ou du grec sans y démêler un seul mot ».
24 Les Alpes mancelles ne sont pas bien éloignées du Rouvray.
25 Allusion aux gigantesques rhododendrons qu’il a sous ses fenêtres (voir la lettre n° 205, dans le tome I de la
Correspondance générale), et qu’il transportera dans l’Himalaya, dans les dernières Lettres de l’Inde, où il fait le
récit d’un pseudo-trekking dans le Sikkim.
26 Sans doute Mirbeau et Grosclaude ont-ils discuté, le 22 juillet, lors de l’équipée parisienne de Mirbeau, du
projet d’entrée de celui-ci au Gil Blas, auquel Grosclaude collabore déjà. Dans sa lettre du 19 juin (loc. cit.),
Hervieu écrivait à ce propos : « J’ai couru toute cette semaine après Grosclaude pour savoir où en étaient vos
affaires du Gil Blas ; mais je n’ai pu rejoindre cette phalène. » Si Mirbeau soupçonne Catulle Mendès, c’est que
le poète y exerce de l’influence et a de la rancune envers le polémiste, qui l’a bassement insulté, le 24 décembre
1884, dans un article intitulé « La littérature en justice », en le traitant d’« Onan de la littérature » (article
recueilli dans ses Combats littéraires).
27 Cachet de la poste. Cette lettre correspond à la lettre-fantôme n° 216.
28 C’est le patron du Gil Blas, où Mirbeau essaie de faire son entrée, avec l’aide de Paul Hervieu et d’Étienne
Grosclaude.
Le soleil est revenu, les pelouses sont toutes vertes, et dans le merisier prochain, la
fauvette chante à plein gosier...
Est-ce comme cela ?
Enfin, ce que je sais, c’est que je vous embrasse de tout mon cœur, mon bien cher
Hervieu.
Octave Mirbeau
P. S. J’avais pensé aussi au Gil Blas pour vous, et je me faisais une fête d’enlever
l’affaire à mon prochain voyage, alors que ma qualité de collaborateur effectif eût pu me
donner plus de force. Quelle joie, si nous pouvions ensemble travailler dans cette maison, et
ensemble réconforter l’âme timorée de ce vieux Buisson défleuri !29

7.
[Le Rouvray — début juillet 1885]
Cher ami,
Nous revoici donc dans nos rhododendrons30. Mais jugez de notre stupéfaction, ils sont
défleuris. Faut-il voir à cela une coïncidence, ou un avertissement 31 ? En revanche la basse-
cour s’est enrichie de deux canards admirables, et parfaitement dressés, mieux dressés que les
oies du cirque Molier32 – j’entends les vraies oies, et non point ces messieurs. Dorif-le-Calme
revient peu à peu, mais la blessure est toujours saignante, et le désir de la vengeance plus fort
que jamais.
Oui, mon cher ami, il y a de par le monde six ou huit coquins qui paieront cruellement
cher – cela, j’en réponds – le petit plaisir de m’avoir fait souffrir pendant quelques jours.
Si vous entendez parler de choses nouvelles, je compte bien, cher ami, que vous
m’avertiriez aussitôt.
Je vais écrire au préfet de police aujourd’hui, comme cela a été convenu, et je vais lui
demander une audience pour le 16 juillet 33. Je vois que ce fonctionnaire sévit contre les filles
de brasserie, et les raccrocheuses. Je n’aurai pas de peine, je pense, à lui démontrer que Mde de
Martel rentre dans cette catégorie.
Nous vous envoyons un bon souvenir, mon cher Hervieu, et de bons baisers.
Octave Mirbeau
Avez-vous vu Boisgobey34 [?]

8.
[Le Rouvray — vers le 6 juillet 1885]
Mon cher ami,
Merci encre. Merci toujours. Vous avez reçu ma dépêche, sans doute, et vous savez
maintenant de quoi il retourne.

29 Sur la réponse d’Hervieu, le 3 juillet 1885, voir Correspondance générale, t. I, p. 394. Ce qui, d’après lui, fait
hésiter Dubuisson, c’est le prix exigé par son ami, qui serait « payé plus cher que tout le monde ». Il conseille
donc à Mirbeau d’accepter un prix plus bas pour commencer, quitte à solliciter une augmentation par la suite.
30 Les rhododendrons du Rouvray, près de Laigle, qu’il prétendait plus hauts que ceux de l’Himalaya…
31 La « coïncidence » pourrait faire allusion aux rhododendrons de douze mètres que le pseudo-randonneur des
dernières Lettres de l’Inde est supposé découvrir au Sikkim. Quant à « l’avertissement », il est sans doute en
rapport avec l’affaire Gyp.
32 Le Cirque Molier, composé d’amateurs, a donné chaque année, de 1880 à 1904, une représentation unique où
s’exhibaient des gens de la haute, que Mirbeau assimile à des oies.
33 Mirbeau ira effectivement à Paris le 16 juillet. Mais aura-t-il pour autant le rendez-vous sollicité ? Nous ne
pouvons le certifier. Le préfet de police de Paris est alors Arthur Gragnon (1844-1914), qui vient de succéder à
Ernest Camescasse.
34 Mirbeau compte un peu sur le romancier populaire Fortuné du Boisgpbey (1821-1891) pour l’aider à faire
son entrée au Gil Blas et va l’inviter à lui rendre visite au Rouvray (cf. Correspondance générale, t. I, p. 400).
La lettre de Cartillier est très rédacteur en chef. Il me prie de ne pas prendre la peine
d’envoyer des chroniques35, attendu que les négociations sont, non pas complètement
rompues, mais simplement suspendues, et que nous aurons à causer de tout cela, à mon
prochain voyage. Cartillier est navré de ce qui se passe ; il n’a pas vaincu la résistance de M.
Dubuisson qui ne veut payer 250 francs la chronique, ni me donner une tête 36. Enfin, voilà.
Dois-je tout de même envoyer ma chronique ? J’ai écrit un mot au père Lecharpentier. Voilà
bien des complications.
Ne pensez-vous pas qu’il y ait là-dessous du Fouquier ?
J’ai envoyé depuis trois jours une chronique à La France, mais elle ne passe pas, et
j’en suis très contrarié. C’est toujours la même chose, avec cette brute de Lalou et cette
canaille de Nicot37, son complice.
J’attends le second de Bolzaneto, dit Zigue38, avec impatience. Je vous embrasse.
Octave Mirbeau

9.
[Le Rouvray — 19 ou 20 septembre 1885]
Mon bien cher ami,
Je viens de lire vos deux petits poèmes 39 que je connaissais et qui m’ont causé une
profonde impression que je veux vous dire. Le premier féroce, le second si triste et si vague,
mais tous les deux qui vous donnent des visions si étranges et si troublantes. Je ne veux pas
vous dire que c’est de l’excellent Baudelaire, et de l’excellent Gogol 40, car je trouve que ce
n’est point complimenter un écrivain que de le comparer à un autre. C’est mieux que cela,
c’est de l’excellent Hervieu. Que vous m’avez fait plaisir !
Nous vous attendons jeudi41, sans rémission. Nous pourrons causer, nous dire les
choses qui sont restées au fond de nous-mêmes, et, pour ma part, j’en ai !
Vous seriez bien aimable, en vous promenant sur le boulevard, de passer chez la
marchande de tabac, à qui j’ai acheté et payé mille cigarettes. En le déballant ce matin, je
m’aperçois qu’il n’y a que 42 paquets au lieu de 50. C’est donc 8 paquets qu’elle me redoit.
Vous pourriez peut-être les prendre avec vous, car je ne crois pas qu’elle puisse les expédier.
Mille pardons de ce dérangement, et à jeudi, mon cher ami.
Nous vous embrassons.
Octave Mirbeau

10.
[Le Rouvray — 10 octobre 188542]

35 Mirbeau en a adressé une à Lecharpentier le 4 juillet (voir Correspondance générale, lettre n° 394)..
36 C’est-à-dire une chronique en première page, dans les deux premières colonnes de gauche.
37 Journaliste nationaliste de La France, dont Mirbeau se moquera le 6 janvier suivant, dans un article du
Matin, « Du patriotisme ».
38 Nouvelle qui a commencé à paraître le 4 juillet 1885 dans le Gil Blas et qui sera insérée en décembre 1885
dans L’Alpe homicide.
39 Nous n’avons pas identifié ces poèmes, qui surprennent sous la plume d’un prosateur comme Hervieu. Il est
plausible que Mirbeau fasse allusion à deux des récits qui seront insérés dans L’Alpe homicide.
40 C’est sous le patronage de Gogol précisément que Mirbeau et Hervieu fonderont, en décembre 1885, le dîner
des Bons Cosaques. C’est en 1885 qu’a été publié, chez Hachette, Les Âmes mortes. Tarass Boulba l’a été en
1872, chez Hachette également, et Le Revizor – sous le titre L’Inspecteur en tournée – en 1874.
41 Soit le 24 septembre.
42 La datation de cette lettre est problématique. Mirbeau est venu plusieurs fois à Paris, au cours de son séjour
au Rouvray. Mais il n’a pu rencontrer Hervieu, qui était à Brides jusqu’au 6 septembre, que le lundi 11 octobre,
lorsqu’il a apporté les dernières Lettres de ma chaumière à Gustave de Malherbe, ou le lundi 7 décembre, lors de
son retour définitif à Paris. La première hypothèse est plus plausible, car, à lire cette lettre, on n’a pas
Cher ami,
J’arrive demain lundi, à 4 heures 35. J’ai rendez-vous chez Malherbe 43 à 5 h. ¼. Si
vous flâniez par là, je serais très heureux de vous y rencontrer. De plus je compte bien que
vous dînerez avec nous, le soir, au Lion d’Or, et que vous déjeunerez avec moi, le mardi
matin.
Je vous embrasse.
Octave Mirbeau

11.
[Noirmoutier — 21 ou 22 novembre 1886]
Mon bien cher ami,
Je me reprocherais toute ma vie de ne pas vous avoir demandé cet article, car, sans
cela, je n’aurais pas eu votre lettre44, qui vaut tout ce que Swift, Voltaire et Beaumarchais ont
écrit. La jouissance que j’ai eue, en la lisant, est inexprimable. Ce Meyer est décidément
méprisable en comique, en comique comme je l’aime, avec des profondeurs de tragique
insondables45... Que je vous remercie, mon bien cher Hervieu ! Vous êtes la plus belle, la plus
noble, la plus courageuse âme que je connaisse... Votre indépendance 46 ? Ah ! mon ami, elle
m’est [plus]47 précieuse encore qu’à vous, je vous le jure !... Donc envoyez promener cet
imbécile... J’écris à Ollendorff de lui remettre les bonnes feuilles. Et s’il vous ergote de la
même façon, lâchez cela !... Vous me ferez un grand plaisir48.
D’ailleurs, voici la lettre que je lui écris49.
l’impression qu’il s’agisse d’un retour définitif. L’ennui est que, ces deux fois-là, il écrit qu’il arrivera le
dimanche et rencontrera Hervieu dès le lundi matin. Alors, ou bien il a changé l’heure de son arrivée, ou bien il
est venu à Paris au cours du mois de septembre.
43 Gustave de Malherbe, directeur éditorial de Laurent, chez qui Mirbeau va faire paraître ses Lettres de ma
chaumière.
44 Il s’agit d’une lettre datée du 20 novembre au soir (collection François Labadens), où Hervieu faisait le récit,
vivant et dialogué, de son entrevue de l’après-midi avec Arthur Meyer, à qui, à la demande de Mirbeau, il était
venu proposer de rédiger un compte rendu du Calvaire pour Le Gaulois. Sur cette lettre, voir Correspondance
générale, t. I, p. 613.
45 C’est là une constante de Mirbeau, exprimée notamment dans sa lettre-dédicace du Journal d’une femme de
chambre à Jules Huret, en mai 1900.
46 Hervieu écrivait le 20 novembre, en conclusion de son récit (loc. cit.) : « Enfin, faites de moi ce que vous
voudrez, en tenant compte de l’indépendance jalouse qui est dans le sang de mon amitié pour vous. »
47 Mirbeau a oublié ce « plus » : il ne s’est visiblement pas relu.
48 Pour finir, il n’y aura aucun article d’Hervieu dans Le Gaulois et une nouvelle entrevue avec Arthur Meyer, le
27 novembre, ne débouchera sur rien.
49 Lettre à Arthur Meyer du même jour : « Mon cher directeur, / Je vous avais demandé un article pour mon
livre, parce qu’il me semblait – était-ce fatuité ? – que le journal où j’écris me devait peut-être cela, c’est-à-dire
la dix-millionnième partie de ce qu’il fait pour Trop belle [d’Henry de Pène], et ce qu’il se propose de faire pour
Née Michon [également d’Henry de Pène, rédacteur en chef du Gaulois]. Je vous avais demandé que M. Hervieu
fît cet article, parce que je n’ai point d’académicien vaudevilliste dans ma manche, que M. Hervieu a un grand
talent, une grande honnêteté littéraire, qu’il est incapable de dire ce qu’il ne pense pas, que je considère un
article de lui comme une bonne fortune pour Le Gaulois, et que je suis très fier de l’amitié qu’il a pour moi...
Votre clientèle spéciale, et votre entourage, plus spécial encore que votre clientèle, vous gênent ?... N’en parlons
plus, et sans rancune... Cependant, je prie Ollendorff de vous remettre les bonnes feuilles, et vous reconnaîtrez
que, sous l’apparente cruauté de mon livre, la moralité y est impeccable, si impeccable, et si revêche, et si
farouche même, que seuls les gens vicieux ne me la pardonneront pas – j’entends les vicieux imbéciles. Croyez
bien, mon cher directeur, que ce livre est mille fois plus honnête que ceux, très parisiens, dont vous louez,
chaque jour, dans Le Gaulois, et les intentions, et le prodigieux talent ; mille fois plus honnête que ceux de M.
Octave Feuillet, de M. Ludovic Halévy et de leurs récents petits neveux. / Permettez-moi aussi de vous dire, si
j’en crois les lettres très flatteuses que j’ai reçues de grands artistes et de grands littérateurs, que Le Calvaire
vaut peut-être mieux que cela. À défaut de la presse, je saurai me contenter de ces suffrages qui me sont
autrement précieux. / Bien affectueusement. / Octave Mirbeau » (ancienne collection Jean-Étienne Huret).
Mille remerciements, cher ami, et je vous adore.
Octave Mirbeau

12.
[En-tête : Grand Hôtel de France]
[Vannes — 9 juin 188750]
Cher ami,
Après des courses furieuses, en chemin de fer, en bateau, en voiture, nous voici
revenus à l’instant à notre point d’arrivée, sans plus de maison que sur la main. Tout est
admirable, ici, et rarement j’ai vu pays plus splendide. Mais de maison, point. Nous songeons
à camper, près d’un dolmen.. Je suis trop fatigué pour vous éclairer sur notre situation et sur
nos projets, d’autant que notre situation est nulle, et que nous n’avons pas de projets. Demain
matin dès l’aube, nous nous réunirons, Alice et moi, en commission extraordinaire, et il est
probable que nous prendrons une résolution que je vous ferai connaître immédiatement
Je ne vous dis pas de m’écrire, car j’ignore où nous irons demain. Mais soyez assuré
que, dès que j’aurai un gîte, je vous le ferai télégraphiquement connaître.
Et L’Inconnu ? Êtes-vous content [?] Je pense arriver demain soir quelque part, où je
pourrai chroniquer sur ce bouquin mystérieux, qui me hante de plus en plus51.
Nous vous embrassons.
Octave Mirbeau

13.
[Kérisper — vers la mi-septembre 1887]
Mon cher ami,
Vous savez bien que tout cela c’était une plaisanterie 52 et que nous ne pouvons vous en
vouloir, bien fâchés au contraire de tous vos ennuis et de votre souffrance. Arrivez mardi, et
tout cela sera au mieux
Si vous voyez Mendès, dites-lui bien que je serais enchanté qu’il vienne. Et qu’il me
prévienne, afin qu’Alice prépare une chambre pour lui.
Alice a prié son fournisseur de peinture de vous apporter un petit paquet, tout petit,
trois tubes de couleur dont vous voudrez bien vous charger53.
Nous vous embrassons tendrement.
O. Mirb [sic]
T.S.V.P.
P. S. Quant à votre malle, ne vous inquiétez pas de son transport. Seulement vous serez
bien gentil de prendre dans une valise ce dont vous avez besoin pour le soir. Votre malle, vous
l’aurez le lendemain matin, à 6 heures.
Surtout, ne dînez pas à Redon, comme je vous l’ai déjà recommandé.
À vous.
O. M.

14.
[Kérisper — fin octobre 188754]
Cher ami,

50 Cachet de la poste. La lettre est adressée au 13 bis rue des Mathurins, à Paris.
51 L’article sur L’Inconnu paraîtra le 24 juin dans Le Gaulois.
52 Allusion au ton comminatoire de sa lettre de la fin août 1887 (Correspondance générale, t. I, p. 700).
53 Depuis plusieurs années Alice s’est lancée dans la peinture. Elle a notamment réalisé un portrait d’Octave,
qui a servi d’illustration de couverture au n° 21 des Cahiers Octave Mirbeau.
54 Cette lettre se substitue à la lettre-fantôme n° 463.
Le mieux continue. Et dans quelques jours Alice entrera en convalescence. Elle a été
très touchée de votre si gentille lettre. Elle sera sage, comme vous le lui prescrivez. Ah ! mon
cher ami, je suis bien heureux depuis ce matin que le médecin m’a rassuré. Et la pluie qui
tombe me semble mille fois plus belle que le soleil. Donc, je rentre en possession de moi-
même55.
J’écris à Magnard pour me mettre à sa disposition et pour lui dire de nouveau que vous
irez le trouver, en ajoutant que vous êtes un autre moi-même. Moi aussi, je désire que ce soit
affaire terminée, car on n’est jamais sûr de rien avec ces gens incertains, qui grincent, à tous
les vents, sur leur volonté, comme les girouettes sur leur pivot.
Ah ! quelle joie je me promets avec Meyer56 !
Merci encore, mon cher Hervieu, merci pour tout ce que vous faites, ô vous le
meilleur, le plus tendre, et le seul des amis.
Alice me charge de vous embrasser bien fort. Moi aussi je vous embrasse comme elle.
Octave Mirbeau

15.
[Kérisper — vers le 6 novembre 188757]
Mon cher ami,
Non, je ne dirai rien qui soit désagréable à Goncourt, malgré l’encouragement où me
pousse Magnard58. Au contraire, je veux trouver une phrase qui le flatte.
Que vous êtes donc gentil, mon cher Hervieu, de toujours penser à moi, et de
m’aplanir la voie que j’avais si fort encombrée d’obstacles bien inutiles59 ! Et j’ai hâte de vous
remercier de toutes vos tendresses, autrement que par des lettres !
Eh bien, je trouve que Geffroy ne s’est pas fendu 60. Il vous dit de bonnes choses 61,
mais il laisse, suivant moi, le grand côté de votre talent. Et puis toute une discussion sur une
dédicace, comme cela est puéril62 ! Et comme on reconnaît bien là les petites coteries. Où va-
t-il chercher que le symbolisme du mariage soit une évocation poncive 63 ? Vous avez fait un
beau et grand livre. Pourquoi ne pas le dire tout tranquillement [?] Et je suis persuadé qu’il

55 Façon de dire qu’il était possédé, ou dépossédé de lui-même : l’amour comme possession, c’est un thème
traité dans Le Calvaire et dans les romans “nègres”.
56 La joie de pouvoir lui annoncer qu’il rentre au Figaro, quotidien prestigieux concurrent du Gaulois..
57 Cette lettre correspond à la lettre-fantôme n° 469 (Correspondance générale, t. I, p. 732).
58 Francis Magnard était peu favorable à Goncourt et à la publication de son Journal. Voir Correspondance
générale, t. I, p. 732, note 2. L’article de Mirbeau, intitulé « La Postérité », et qui marque le retour de Mirbeau au
Figaro de Magnard, y paraîtra le 19 novembre, mais il aura beaucoup de mal à l’écrire pour tenir compte des
prudences et des interdits figaresques.
59 C’est Hervieu qui a servi, comme il l’écrit plaisamment, de « ministre plénipotentiaire » auprès de Magnard
et qui a obtenu, pour son ami, un article tous les quinze jours, payé 300 francs « avec plaisir », alors que
Magnard n’avait envisagé initialement que 250 francs (lettre de Paul Hervieu à Octave Mirbeau du 2 novembre,
collection Pierre Michel). Mais, en échange, Mirbeau doit au préalable lui soumettre les sujets de ses articles en
lui envoyant une dépêche à laquelle Magnard répondra par Oui ou par Non : la méfiance règne !
60 L’article de Gustave Geffroy, intitulé « Paul Hervieu », a paru dans La Justice du 1er novembre 1887. Geffroy
n’est pas encore vraiment lié d’amitié avec Mirbeau, qui peut donc dire franchement à son confident Hervieu ce
qu’il pense de son compte rendu de L’Inconnu et des quatre publications précédentes d’Hervieu.
61 Surtout dans la conclusion. Mais il subodore, chez Hervieu une « ambition académique » qui risque fort de
gâcher son talent, ce qui n’est pas mal vu.
62 L’Inconnu est dédié à Édouard Pailleron, « de l’Académie Française », son « cher maître et grand ami », à
qui il voue « admiration » et « affection ». Geffroy y voit « des ambitions d’Institut » et « tout un calcul
d’existence » et déplore qu’elle « semble se réclamer de la littérature bien-pensante ». En l’occurrence, Gustave
est sensiblement plus lucide qu’Octave, aveuglé par l’amitié.
63 Geffroy écrit en effet : « la jeune fille vêtue d’edelweiss est une apparition poncive ».
n’aura aucune restriction pour Le Nommé Perreux64, du nommé Bonnetain ! L’apparition de
Raffaëlli dans cette dispute me semble d’un comique achevé. Et le : on va vous mettre en
demeure d’opter « me rend toute la bêtise, toute la naïveté, tout le bon garçonnisme niais du
banlieusard65 ». Quant à Huysmans, c’est une vermine. Et puis, ce n’est pas dangereux. Quand
il vous aura débiné auprès de Descaves, que Descaves vous aura débiné auprès de Huysmans,
ça sera tout. Et vous n’en resterez pas moins ce que vous êtes, c’est-à-dire un vrai bonhomme
qui dépasse de cent coudées, tous les chercheurs de poux.
Suivant votre conseil, je vais m’arranger avec Magnard pour le Gil Blas.
Mille remerciements encore, mon cher ami, et mille baisers que moi et Alice, toujours
en progrès, nous vous envoyons.
Octave Mirbe [sic]
J’enverrai mon article66 demain.

16.
[Kérisper — 4 février 188867]
Mon cher ami,
Intoxication – surmenage – fièvre paludique68 !... Quel article pour Jules Simon69 !
Je ne recommence à travailler qu’aujourd’hui. Mais j’ai le temps : j’ai dix feuilletons
d’avance. Encore cinq à faire et ce sera fini !
Vous ne sauriez croire, mon cher ami, combien vous me touchez, par votre si tendre
ingéniosité à me redonner du courage. Mais je vois bien, tout de même, que vous aviez mieux
espéré de L’Abbé Jules. Et vous ne m’en dites que les choses acceptables, en ayant bien soin
de lasser dans l’ombre ce qui vous choque70.
Je ne me fais aucune illusion sur ce livre, cher Hervieu. Il est très, très mauvais 71. Mais
j’ai fini par en prendre mon parti. Je tâcherai de faire mieux la prochaine fois.
Le médecin m’ordonne de partir. Demain je pars pour Rémalard (Orne), chez mon
père, où vous serez très gentil de m’écrire. J’arriverai à Paris vers le 12 ou le 15 février.
Maupassant est un imbécile d’avoir pris la chose ainsi. Il aurait dû, au moins, vous
savoir gré d’avoir écrit, à propos de lui, une belle page de littérature 72. Notez, cher ami, que je
ne suis pas sûr de la critique que je vous ai faite 73. Vous pouvez avoir absolument raison. Et

64 Roman de Paul Bonnetain, qui vient de paraître chez Charpentier.


65 Jean-François Raffaëlli habitait Asnières. Les guillemets indiquent apparemment qu’il s’agit d’une citation.
Mais la formule ne se trouve pas dans la lettre d’Hervieu du 2 novembre, et nous ignorons à quoi il est fait
allusion. Il est probable qu’Hervieu a envoyé une autre lettre, non retrouvée, à laquelle il a joint l’article de
Geffroy annoncé le 2 novembre et où il conseille à Mirbeau de ne pas être sévère pour le Journal des Goncourt.
66 Il s’agit du premier article donné au Figaro, « Postérité ». Il paraîtra le 19 novembre 1887.
67 Cachet postal.
68 Dans sa lettre du 30 janvier (Correspondance générale, t. I, p. 746), il était question d’ « évanouissements »,
de « maux de tête » et de « vertiges de l’estomac ».
69 Mirbeau a souventes fois tourné en ridicule la pseudo-philanthropie de Jules Simon, que l’accumulation de
ses misères aurait pu inspirer.
70 Dans sa lettre du 6 février (collection Pierre Michel), Hervieu écrivait par exemple, qu’il était « très
chaleureusement enchanté de L’Abbé Jules » et que l’avant dernier feuilleton, comportant « la confession de
l’abbé, atteint les hauteurs suprêmes ». Mais Mirbeau se doute bien que certains passages ont dû gêner, voire
choquer, son ami.
71 Ce n’est probablement pas de la fausse modestie. Car Mirbeau hésite entre deux conceptions du roman et n’a
pas su réellement choisir : l’une, dans la lignée du naturalisme, qui vise à tout expliquer dans le cadre d’une
intrigue bien construite ; et l’autre, novatrice, qui laisse subsister des mystères et ne se soucie pas de
composition. Il a conscience d’avoir été à mi- chemin : ou trop audacieux, ou pas assez.
72 Allusion au compte rendu critique qu’Hervieu a consacré à Pierre et Jean, le 27 janvier, dans le supplément
littéraire du Figaro.
c’est peut-être un très mauvais livre que Pierre et Jean. Je ne sais pas. Je ne sais rien... Je ne
sais qu’une chose, c’est que c’est doux d’être aimé par vous.
Je vous embrasse.
Octave Mirbeau

17.
[Rémalard — 12 ou 13 février 1888]
Mon bien cher ami,
Merci de votre opinion sur le petit Robin 74. Je n’étais pas trop mécontent de ce
morceau. Peut-être en trouverez-vous un qui vous plaise encore : L’Extrême onction75. Je dis
peut-être, car je ne sais rien.
Ma tête ne va pas fort. J’ai dû encore interrompre mon travail, qui serait fini depuis
longtemps sans cela. J’espère pouvoir mettre, ce soir, le mot fin au bas de mon dernier
feuillet.
Vos études sociales76 sont toujours très bien, mon cher Hervieu, d’une pénétration
originale et très profonde, d’un style aigu dont vous seul avez le secret. Je vous en félicite de
tout mon cœur.
Quand irai-je à Paris ? J’arriverai probablement mercredi, ou jeudi77. Je n’en sais rien.
En tout cas, je vous écrirai. Vous seriez tout à fait gentil de me donner votre opinion sur les
feuilletons de la lecture78 et de l’extrême onction.
Je vous embrasse. Alice aussi.
Votre ami.
O. Mirb [sic]
Regmalard (Orne)

18.
[Kérisper, par Auray] Dimanche [27 février 188879]
Mon bien cher ami,
Ce matin, en rentrant chez nous, voici ce que nous a dit la cuisinière : « Hier soir
(c’est-à-dire samedi) un gendarme est venu demander si M. et Mme Mirbeau habitaient bien
Kérisper. C’était un renseignement que le procureur de la République de Paris demandait au
sous-préfet de Lorient. »
Ainsi, mon cher Hervieu, voilà qui est clair. Nous nous attendons à tout, perquisition,
interrogation, enquête, etc. Gyp le veut et cela sera. Il faut que cette misérable nous poursuive
partout où nous allons, et que partout nous ayons la réputation d’être ou des assassins ou des
voleurs80 ! Et ce qui est vraiment inconcevable, et vraiment effrayant, c’est la complicité de la
magistrature.
73 Dans sa lettre du 30 janvier, où il jugeait la critique d’Hervieu « un peu sévère » pour Pierre et Jean,
(Correspondance générale, t. I, pp. 746-747).
74 Allusion au chapitre I de la deuxième partie de L’Abbé Jules, qui paraît en feuilleton dans le Gil Blas depuis
le 24 décembre 1887.
75 Soit le 15 ou le 16 février.
76 Allusion au chapitre IV de la deuxième partie de L’Abbé Jules.
77 Série d’articles sur le Monde, qui paraissent dans le supplément du Figaro depuis le 7 janvier 1888. Les deux
plus récents ont paru le 3 et le 10 février.
78 Allusion au chapitre III de la deuxième partie de L’Abbé Jules.
79 Cachet postal.
80 « Assassins » fait allusion à la tentative de vitriolage sur la personne de Gyp dont est accusée Alice, et à la
prétendue tentative d’Octave pour révolvériser la même Gyp. « Voleurs » est une allusion au trafic de
décorations, dont le scandale vient d’éclater et auquel des lettres courageusement anonymes, que Mirbeau
impute à Gyp et à ses complices, tentaient de rattacher Alice et Octave lors de leur séjour au Rouvray, en 1885.
Je suis exaspéré, hors de moi. Comment se fait-il, après l’enquête de Laigle, après ce
que vous avez dit à ce bandit de Bernard 81, que celui-ci ose recommencer les promesses de ce
bandit de Bouchez82 ? Mais qui donc protège Gyp ?
J’espérais, après mon rude travail, goûter quelques jours de repos, et retravailler
d’arrache-pied. Et voilà toutes mes angoisses qui me reprennent. Je prévois les longues
attentes dans les couloirs du palais de justice, les interrogatoires hideux, exaspérants, qui
poussent au meurtre, les confrontations, et toute la série des tortures que j’ai endurées lors de
la première affaire.
Alice est consternée, car elle se demande jusqu’où peut aller l’audace de cette femme,
si ouvertement protégée ! Et elle a peur.
Vous verrez que ces gens-là finiront par me faire commettre quelque sottise, on dirait,
à l’extraordinaire acharnement qu’ils mettent contre nous, que c’est ce qu’ils voudraient.
Donnez-moi un conseil. Je ne sais personne assez intime avec ce Bernard, pour lui dire
qui je suis. Vous ne l’avez vu qu’une fois 83, vous, et puis votre tendresse pour moi paraîtrait
suspecte à cette misérable âme de magistrat. Mais s’il faut recommencer le calvaire du coup
de pistolet, je ne sais en vérité ce qui me passera par la tête.
Je vous embrasse tendrement, mon cher ami.
Octave Mirbeau

19.
[Kérisper, par Auray — 18 avril 188884]
Mon cher ami,
Voilà que la fièvre m’a repris, plus violente que jamais. Impossible de travailler. Je me
décide à partir pour un mois, et à la laisser quelque part, dans le Midi. Je compte partir jeudi 85,
être à Paris vendredi matin, et reprendre le train samedi soir 86. Je vous préviendrai87, car il
faudra que je vous voie et que nous passions ensemble quelques heures.
J’ai reçu de Goncourt une lettre charmante88, affectueuse, et faite pour me redonner du
courage. J’en ai été très heureux.
Et voilà que je reçois de Marseille un petit journal, L’Actualité. Un article d’études. Il
est signé : Jules Bois89. Je m’attends90 à un petit verbiage de province. Mais quel étonnement !
C’est admirable ! Un article superbe, et comme aucun critique, à Paris, ne serait capable d’en
faire un pareil ! Des pensées élevées, une intelligence très pénétrante, et un style ! C’est un
chic type que ce Jules Bois. Et je vous engage à retenir ce nom, à lui envoyer votre prochain
volume ; car c’est agréable d’entendre parler de soi, dans de l’écriture comme celle-là !
Donc :
81 Octave Bernard est le procureur de Paris chargé du troisième acte de l’affaire Gyp : le prétendu trafic de
décorations.
82 Camille Bouchez était le procureur lors du deuxième acte de l’affaire Gyp, en juillet 1885 : la prétendue
révolvérisation de Gyp.
83 Probablement le 2 ou 3 mai 1888. Voir la lettre de Mirbeau à Hervieu du 4 mai (Correspondance générale, t.
I, pp. 794-796).
84 Cachet de la poste. La lettre est adressée au 13 bis rue des Mathurins. Elle correspond à l’extrait de
catalogue n° 480, daté conjecturalement de la mi-janvier 1888.
85 Soit le 19 avril.
86 En fait, il ne s’embarquera pour Cannes que le 25 avril au soir.
87 Cette lettre n’a pas été retrouvée et n’est pas attestée.
88 Sur cette lettre, datée du 9 avril et fort élogieuse pour L’Abbé Jules, et sur la réponse de Mirbeau, cf.
Correspondance générale, t. I, pp. 781-783.
89 Sur Jules Bois et L’Actualité, voir ibid, t. I, p. 743. Mirbeau ne semble pas soupçonner que Jules Bois n’a que
vingt ans, ni, a fortiori, qu’il va évoluer vers un occultisme aux antipodes de son propre matérialisme radical.
90 Et non « attendais », comme écrit par erreur dans l’extrait de catalogue n° 480.
M. Jules Bois
à L’Actualité
79, Rue de la République
Marseille
À bientôt, mon cher Hervieu.
Nous vous embrassons tendrement.
Octave Mirbeau

20.
[Kérisper — vers le 6 ou 7 juillet 1888]
Cher ami,
Voilà, je crois, les maudites trois semaines à peu près écoulées. Et la campagne est
merveilleuse. Venez, nous vous attendons avec impatience.
Ce fou de Grosclaude a fait un joliment bon article sur ce malandrin de Fouquier. Je
me suis empressé, tout chaud de plaisir, de le féliciter. J’attendais un petit mot de lui, mais on
attend toujours un petit mot de lui.
Vous avez vu que je suis juré avec Bauër, Lepelletier et Monsieur Theuriet 91. Je
regrette, pour parachever ma gloire, que M. Fouquier ne fasse pas partie de ce jury, et qu’il ne
le préside pas.
Je vous embrasse tendrement.
Octave Mirbeau

21.
[Kérisper, par Auray — 13 juillet 1888]
Mon cher ami,
Donc, mardi92 à 7 h. 58. Vous me trouverez sur le quai de la gare. Et même 93, si j’ai
terminé ma besogne94 mardi matin, j’irai au devant de vous jusqu’à Rennes. Je ferai mon
possible, mais étant donné la résistance de mon cerveau, il ne faut pas trop que j’y compte.
Surtout ne dînez pas à Redon. On y est empoisonné, et puis vous n’auriez pas le
temps. Nous dînerons le soir, à Kérisper.
J’ai commandé le beau temps. Vous voyez que je m’y entends. Et ce n’est rien encore.
Ça sera bien plus beau, lorsque vous serez ici.
Nous vous embrassons tendrement. Et à mardi, mon cher ami.
Octave Mirbeau
P. S. Que dites-vous de cette vache de Peyrebrune95 ? Voilà une canaillerie contre
laquelle je proteste. J’écris une lettre à Magnard, avec prière de l’insérer96.
Voilà donc à quoi servent nos pauvres Grimaces.

22.

91 Tous font partie d’un jury chargé de couronner une œuvre en prose. Mirbeau récidivera l’année suivante.
92 Soit le 17 juillet. Initialement Hervieu devait arriver le 16.
93 Lecture incertaine.
94 Allusion probable à son problématique article sur L’Immortel de Daudet, qui paraîtra finalement le 16 juillet
dans Le Figaro, sous le titre « À propos de l’Académie » (il est recueilli dans les Combats littéraires de
Mirbeau).
95 Georges de Peyrebrune avait fait reparaître dans Le Figaro du 13 juillet un élogieux article de Mirbeau sur
son roman Victoire la rouge, paru cinq ans plus tôt dans Les Grimaces, mais sans préciser où et quand il avait
paru, comme s’il s’agissait d’un article nouveau
96 Voir Correspondance générale, t. I, p. 830.
[Paris — fin octobre 188897]

Mon cher ami,


Obligé de sortir, je suis rentré ; il paraît que vous veniez de sortir vous-même. Que j’ai
été contrarié, cher ami ! Je voulais, en allant porter mon article98, vous serrer la main. Mais je
n’ai pas eu une minute, pas une. Vous m’excuserez, n’est-ce pas ? Les voyages m’affolent. Je
ne sais où donner de la tête99.
Je vous embrasse bien, cher grand ami. À vendredi prochain100.
Octave Mirb [sic]

23.
[Menton — 12 décembre 1888101]
Mon cher ami,
J’arriverai jeudi102 à Paris, par le train de 11 heures du matin. Si vous n’aviez rien à
faire, et que vous ne fussiez pas trop fatigué, je serais bien content de vous voir à la gare. En
tout cas, j’irai vous voir au débotté. Nous descendons à l’hôtel du Helder.
J’ai fait la connaissance d’un vieux juge de Colombo, qui est à l’hôtel des Anglais. Il
m’a beaucoup parlé de Ceylan, et de l’Inde en général. Or rien de ce que nous a raconté
Deloncle n’existe103. Sumangala104, entre autres, est une espèce d’idiot, qui parle une espèce
de patois qui n’est ni le pâli, ni l’hindoustani, ni le sanscrit. Il ne sait rien et ne fait que
mendier.
Quant à Perreyra105, dont Deloncle nous vantait l’intelligence extraordinaire, il paraît
que ce n’est qu’un vulgaire escroc, en ce moment en prison pour vol, pour faux.
Et puis Deloncle a inventé des pays. Un peu plus, ce Mister Berwick (c’est le nom du
juge) m’affirmait que l’Inde n’existait pas, dans sa haine contre Deloncle qu’il ne connaît pas.
J’ai hâte de vous embrasser, mon cher Hervieu, et de vous montrer un pin sur la mer
que je vais terminer aujourd’hui106. Vous me direz, après l’avoir vu, si je dois renoncer à la
littérature, ou bien me consacrer au paysage. J’ai grande envie de prendre ce dernier parti.

97 Datation conjecturale, fonction de l’hypothèse émise note 99. Mais il se peut que cette lettre soit postérieure
et qu’il y soit question d’un autre voyage.
98 Peut-être « Bretonneries », qui paraîtra le 3 novembre 1888 dans L’Écho de Paris.
99 Il pourrait s’agir de son départ pour Menton, le 3 novembre 1888.
100 Peut-être le 2 novembre 1888.
101 Cachet de la poste, décrypté non sans difficulté. La lettre est adressée au 13 bis rue des Mathurins.
102 Peut-être le 13 décembre 1888. Nous savons que, de Menton, Mirbeau est venu à Paris pour assister, le 19
décembre, à la première de Germinie Lacerteux, d’Edmond de Goncourt. Voir Correspondance générale, t. I, pp.
885-890.
103 Dans ses Lettres de l’Inde de 1885, Mirbeau s’appuyait sur les informations transmises par son ami
François Deloncle, qui avait été envoyé en mission aux Indes par Jules Ferry, à qui étaient destinés ses rapports.
104 Mirbeau, dans la troisième de ses Lettres de l’Inde (pp. 43-46), était censé l’avoir interviewé, et, sur la base
des rapports de François Deloncle, faisait de lui l’incarnation d’une sagesse bouddhiste faite de détachement et
confinant à l’athéisme. De son côté, Anatole France écrit, dans le troisième volume de La Vie littéraire :
« Pendant ce temps, à Ceylan, le grand-prêtre de l'Église du Sud, Sumangala, faisait à la science européenne
l'accueil le plus favorable. Ce vieillard au visage de bronze clair, drapé majestueusement dans sa robe jaune,
lisait les livres d'Herbert Spencer en mâchant le bétel. Le bouddhisme, dans sa bienveillance universelle, est
doux envers la science, et Sumangala se plut à ranger Darwin et Littré parmi ses saints, comme ayant montré, à
l'égal des ascètes de la jungle, le zèle du cœur, la bonne volonté et le mépris des biens de ce monde. »
105 Dans la troisième des Lettre de l’Inde, le narrateur, qui signe Nirvana, rencontre un certain Andrew Perera,
auquel il a été « recommandé par un de [ses] amis de Paris » – c’est-à-dire Deloncle. Ce métis de Portugais est
présenté comme « le conseiller du grand bonze » Sumangala, le « chef de l’Église laïque de Ceylan » et le
traducteur « de nombreux auteurs philosophiques de notre pays » (p. 41).
106 Mirbeau a réalisé plusieurs paysages de facture impressionniste.
Mille tendres poignées de mains.
Octave Mirbeau

24.
[Menton — fin avril 1889 ?]
Mon cher ami,
Vous avez très bien fait de montrer les dents à ces imbéciles. Seulement je trouve
qu’un article par mois, ce n’est pas suffisant. J’en parle seulement en égoïste qui trouvait un
grand plaisir à voir chaque semaine, au milieu de tous les gravats Marsy, Mosca107, briller le
bijou de votre esprit. Ce dont je vous approuve absolument, par exemple, c’est d’avoir exigé
la première place. Et je suivrai cet exemple, si tant est que Périvier, par le canal de notre
Bonnetain108, me redemande une copie quelconque, ce que je ne crois pas.
La fièvre semble s’en aller tout à fait. J’ai pu reprendre mon travail, et mettre en ordre
la matière de mon petit volume chez Charpentier 109. Dites-moi, à ce propos, je voulais vous
demander un conseil. Il y a des dédicaces qui m’ennuient dans les Lettres de ma chaumière.
Vais-je rééditer les nouvelles anciennement dédicacées, sans dédicaces ? Ainsi, je voudrais
biffer le nom de Zola de « La Mort du père Dugué ». Le puis-je ?
Merci, mon cher Hervieu, de vos éloges sur mon article 110. J’avais peur que la fin ne
fût un peu coco, et même cucu.
Quand votre livre [sic]. Vous savez que je vais rappeler à Magnard sa promesse ; et
tartiner un peu sur vous.
Nous vous embrassons tendrement.
Octave Mirbe [sic]

25.
[Levallois-Perret — 28 juin 1889]
Mon bien cher ami,
Oui, à lundi111. Pourvu que la dyssenterie [sic] dont je souffre depuis hier, soit passée.
Et j’espère qu’elle le sera. J’aurais voulu vous aller voir, le matin ; mais j’ai été cloué ici.
Vous m’avez rendu tout triste. Et que vous dire ?
Je vous embrasse.
Octave Mirb [sic]

26.
[Levallois-Perret — 2 juillet 1889112]
Mon bien cher ami,
Alice, qui ne vous aime plus, sera tout de même enchantée de dîner avec vous,
mercredi113. Elle me charge de vous mettre au courant de ces deux états d’âme. Quoiqu’elle ne

107 Lecture incertaine, qui rend l’identification problématique.


108 Paul Bonnetain dirige alors le supplément littéraire du Figaro.
109 Il s’agit d’un projet, qui n’aboutira pas, de réédition des Lettres de ma chaumière. Finalement, Mirbeau
tieira dans le volume, ne conservant que dix contes, y en ajoutera quatre nouveaux, et publiera le recueil, ainsi
remanié et rebaptisé Contes de la chaumière, en janvier 1894, chez Charpentier, devenu son nouvel éditeur.
110 Peut-être « Embellissements », paru le 28 avril 1889 dans Le Figaro. À la fin, Mirbeau imagine une
transformation totale de la Côte d’Azur sous l’effet des « embellissements » infligés par les Anglais amateurs de
casinos : « Et M. Paulus viendra y gambiller ses chansonnettes. Et Mme Sarah Bernhardt y mourir dans les
lumières électriques, conformément aux lois du théâtre parisien ».
111 Soit le 1er juillet.
112 Cachet de la poste. La lettre est adressée au 13 bis rue des Mathurins.
113 Soit le 4 juillet.
vous aime plus, elle a trouvé une combinaison qui vous permettra d’aller à Auf[f]reville 114
jeudi, en même temps qu’à Bray, et par conséquent, de passer ensemble, mercredi, une bonne
soirée. Où nous retrouver ? Dites-nous un endroit !
Nous vous embrassons tendrement.
Octave Mirbeau
P. S. Plus je réfléchis à votre livre115, plus je le trouve admirable et fort.
Ce qui me dégoûte, par exemple, c’est que M. Georges Petit, d’accord avec M. Wolff,
ait sauvé l’honneur de la France, en payant116.
557 mille francs, le tableau de Millet, c’est monstrueux ! C’est à faire une révolution, à
brûler le Louvre, à immoler Meissonier sur la place Malesherbes117.
O. M.

27.
[Les Damps — 2 août 1889118]
Mon cher ami,
Alice est au lit, très souffrante, depuis vendredi 119. Sans que son état m’inquiète trop, il
m’ennuie beaucoup, d’autant que nous sommes sans médecin. On la traite par lettres ; et
Dumontpallier demande à la voir. Si elle avait pu supporter le voyage, nous avions l’intention
d’aller à Paris aujourd’hui. Mais je craindrais que cela la fatigue trop. Nous avons résolu, au
cas d’une amélioration, d’y aller jeudi, ou vendredi 120. Ne pourriez-vous arranger arranger vos
affaires pour revenir avec nous et passer121 la semaine prochaine aux Damps, avec nous. Alice
vous le demande en grâce. Tâchez, mon ami, tâchez d’arranger les choses ainsi, je vous en
prie.
Nous vous embrassons tendrement.122
Octave Mirbeau

28.
Les Damps, par Pont de l’Arche
[12 septembre 1889123]
Mon bien cher ami,
Je suis bien inquiet et bien triste de ne pas recevoir de vos nouvelles. Où donc êtes-
vous ? Et que se passe-t-il ? Vite, mon ami, vite un mot, je vous en prie.
Nous sommes à peu près installés, c’est-à-dire que les ouvriers sont partis, et qu’il ne
reste plus à faire qu’un vaste nettoyage. Votre chambre est prête, et n’attend plus que vous.
Vous m’avez fait espérer de venir passer un mois avec nous. C’est une trop grande joie,
114 Auffreville est situé dans les Yvelines, à 50 km de Paris. Excédé par le bruit infernal de Levallois, Mirbeau
commence à chercher une maison à la campagne. Il finira par en trouver une aux Damps, près de Pont-de-
l’Arche, dans l’Eure.
115 Il s’agit de Flirt, qui est sorti le 24 avril chez Lemerre.
116 Allusion à la vente de la célèbre toile de François Millet, L‘Angélus, le 1er juillet 1889, lors de la vente
Sécrétan. Voir Correspondance générale, t. II, p. 137.
117 Mirbeau développera sa critique le 9 juillet dans un article de L’Écho de Paris admiré par Mallarmé,
« L’Angélus » (recueilli dans ses Combats esthétiques, t. I, pp. 387-390).
118 Cette lettre correspond à la lettre-fantôme n° 903 (Correspondance générale, t. II, p. 425).
119 Soit le 30 juillet.
120 Soit le 4 ou 5 août.
121 Ces deux mots sont surchargés et rendus presque indéchiffrables.
122 Paul Hervieu répond le 3 août qu’il ne sera pas disponible la semaine prochaine et rapporte son entrevue
avec Arthur Meyer au sujet d’un projet d’article de Mirbeau sur son petit roman L’Exorcisée. Voir
Correspondance générale, t. II, pp. 425-426.
123 Cachet de la poste. La lettre est adressée au 13 bis rue des Mathurins.
promise, sur laquelle j’ai compté, pour que, maintenant, vous changiez quoi que ce soit, à vos
projets et à mes espérances. J’espère bien aussi que le déplacement vous aura remis un peu de
paix dans votre cœur tourmenté. Je songe souvent, sans les connaître, à vos douleurs, et j’en
suis triste infiniment. Aujourd’hui, j’ai passé toute ma journée à relire vos lettres anciennes.
Quel trésor est votre cœur, mon cher Hervieu ! Quelle sensibilité suraiguë ! Et de quelle
amitié ces lettres débordent. À remuer tous ces souvenirs et tous ces sentiments, à sentir
combien vous m’aimiez, j’en avais les larmes aux yeux. Aimez-moi toujours bien, comme je
vous aime.
J’ai voulu me remettre au travail. Mais j’ai trop fait le maçon, le tapissier ; mes idées
sont couvertes d’une couche épaisse de poussière, et rouillées. Elles ont, comme les meubles,
besoin d’un fort nettoyage.
Écrivez-moi, mon cher Hervieu, et dites-moi que vous arrivez. Alice et moi nous vous
embrassons tendrement.
Octave Mirbeau

29.
[En-tête : Les Damps par Pont-de-l’Arche (Eure)]
[septembre ou octobre 1889]
Mon cher ami,
Nous arriverons par le train de 10 h. 25. Il faudra que nous déjeunions aussitôt, car
nous avons, boulevard de Clichy, un rendez-vous, à 1 h. ½. Ce sera bien court, mais ce sera
deux heures ½ à passer ensemble. Par conséquent, si vous pouviez venir au train, c’est si près
de chez vous124, que cela nous ferait grand plaisir.
Vous savez, mon cher ami, que plus votre séjour aux Damps sera long, plus votre
projet sera accueilli avec enthousiasme. Non, vrai, vous verrez comme c’est charmant, et
quelles bonnes parties de bateau nous ferons sur ce fleuve que vous ne connaissez pas.
Je vous embrasse tendrement.
Octave Mirbeau

30.
[Les Damps — mi-novembre ou fin novembre 1889]
Mon cher ami,
Voici une lettre. Êtes-vous heureux au moins ? Moi je deviens fou ; ces temps affreux
me rendent fou. Et je lis Pascal qui m’embête. Tout m’embête. Et je ne travaille pas.
Alice va mieux ; elle a repris, à peu près, la vie. Je crois que les affreux Simond 125 ont
été formalisés d’être remis à plus tard. Ils ne viendront pas ; ils ne pouvaient me faire un plus
grand plaisir.
Nous vous embrassons bien tendrement, cher ami.
Octave Mirbe [sic]
P. S. Quand vous irez en Bretagne, vous irez voir les Hortensias de Kérisper, n’est-ce
pas [?] Et puis, demandez donc, là-bas, ce que sont devenus les Pallaise 126, les affreux
Pallaise. J’aimerais assez à savoir qu’ils sont morts.

31.
[Les Damps — 15 juin 1891127]
Cher Hervieu,

124 La rue des Mathurins, où habite alors Paul Hervieu, est en effet proche de la gare Saint-Lazare.
125 Les patrons de L’Écho de Paris, où dit paraître en feuilleton Sébastien Roch.
126 Nous ignorons qui sont ces Pallaise (lecture incertaine). Peut-être des voisins de Kérisper.
127 Cachet de la poste. La lettre est de nouveau adressée au 13 bis rue des Mathurins.
Votre lettre me ravit128. Une tuile, tombée de chez votre ami Galin129, sur Alice, m’avait
fait craindre, un instant, de perdre l’occasion, si attendue, de vous voir, ce mois. Mais tout
s’arrange. Et nous tâcherons de passer deux bonnes journées, la semaine prochaine.
Je suis bien touché et bien fier, mon cher ami, que vous vouliez me dédier votre
130
livre . Votre nom à côté du vôtre, voilà qui va lui faire passer de belles heures.
J’écris à Simond, encore une fois ; car, je puis vous le dire maintenant, je lui avais
écrit, en lui donnant l’ordre de vous demander votre roman. Mais je n’ai pas de chance. On ne
fait jamais attention à ce que je dis.
Je vous embrasse tendrement. À la semaine prochaine131.
Octave Mirbeau

32.
[En-tête : Les Damps, par Pont-de-l’Arche (Eure]
[fin juin 1891]
Mon cher Hervieu,
La fin de votre roman est admirable ; le dernier feuilleton, tout à fait auguste dans son
humanité mystérieuse, si poignante132. Il clôt le livre d’une façon magistrale, inoubliable. Et
que de trouvailles de pensées, que de richesses d’expression, que de doubles vues dans le
cœur de l’homme ? Ce décor de jardin, bref comme un rêve, par quoi le livre se ferme, avec
ce cygne dont le col est comme un point d’interrogation, m’affole. Vous êtes, mon ami, un
grand, très grand artiste, plus que cela, un grand humain, un grand intellectuel. Et sous votre
ironie si distinguée, si parfaite de tenue morale, sous votre perversité si mélancolique, vous
êtes un grand bon. Car la pitié qui plane à chaque page de votre œuvre est d’autant plus belle
qu’elle est consciente et qu’elle n’ignore rien. Oh ! Hervieu, comme je suis fier que vous
m’ayez dédié ce livre, qui est un chef-d’œuvre. Et comme je l’aime de n’être pas ce qu’il faut
à L’Écho de Paris ! Voyez-vous, il faut beaucoup haïr les impressions de Mendès. Ce sont des
impressions de journaliste. Mendès oublie le poète qu’il a été jadis. Et puis, je crois qu’il n’a
jamais rien compris à l’intelligence.
Soyez heureux, mon ami. Vous ne savez pas combien douce m’a été votre lettre 133,
dans son exultation de bonheur. Vous avez une âme si sensible, si chercheuse d’infini, que j’ai
peur, souvent, pour elle. Mais vous avez trouvé l’être unique. Celle qui pouvait seule, peut-
être, communier avec le sublime qui est en votre esprit. Vous avez donc trouvé le bonheur.
Gardez le bien.
Je vous embrasse bien tendrement.
Octave Mirbeau
P. S. Oui, mon cher Hervieu, j’ai compris, j’ai profondément senti toutes les sensations
de ce retour134. Et je m’irritais contre moi-même, de ne pouvoir trouver la parole qui pût vous

128 Lettre non retrouvée. Hervieu y annonce sans doute sa venue pour la semaine suivante et la parution de son
roman L’Exorcisée dans les colonnes de L’Écho de Paris.
129 Lecture incertaine. Il s‘agit apparemment d’un médecin que doit consulter Alice, si l’on en croit la lettre
suivante de Mirbeau à Hervieu, du 21 juillet.
130 L’Exorcisée, sous-titré Notes sur la société. Le volume paraîtra le 28 juillet 1891 chez Lemerre et sera
effectivement dédié à Mirbeau, qui en rendra compte élogieusement le 18 août dans L’Écho de Paris. Voir
Correspondance générale, t. II, pp. 419-420 et 437.
131 La visite d’Hervieu aura finalement lieu le 23 juin.
132 Il s’agit de L’Exorcisée, qui paraît en feuilleton dans L’Écho de Paris.
133 Lettre non retrouvée.
134 Allusion probable au retour de la maîtresse d’Hervieu, la baronne Aimery Harty de Pierrebourg, née
Marguerite Galline (1856-1943), dont le nom de plume était Claude Ferval. Elle habitait au 1 bis avenue du Bois,
Et Hervieu déménagera bientôt pour s’installer au n° 7.
être une consolation, et une douceur. Je suis un gros imbécile, Hervieu. Mais je vous aime
bien.

33.
[Les Damps — juillet 1891]
Cher ami,
J’ai pu me délivrer des griffes du Maître 135, pour déjeuner avec vous. Je serai libre à 11
h. ½. Voulez-vous un rendez-vous général au Lyon d’Or à midi ?
Et puis, envoyez votre livre136 à mon vieux Remy de Gourmont, 122 rue du Bac. Ce
vieux Remy m’a parlé de vous en termes très nobles. Et Rodin qui vous admire ? Il serait très
heureux d’avoir votre livre.
À midi, n’est-ce pas ?
Je vous embrasse.
Octave Mirbeau

34.
[Les Damps — 4 août 1891]
Mon cher ami,
Il faut que vous me pardonniez encore137. Votre article est fait138 ; il est composé, il est
à l’Écho. Il aurait passé demain, n’était que ce diable de Simond m’a demandé avec insistance
un article sur la Société des Gens de Lettres139. J’ai sa promesse qu’il fera tout son possible
pour faire passer votre article dans le courant de la semaine.
Alice va mieux ; c’est-à-dire qu’elle se lève ; mais son état nerveux est loin d’être
guéri. Son appétit revient. La consultation lui a fait du bien. Dumontpal[l]ier 140 m’a d’ailleurs
rassuré quant au danger de l’affection. Enfin, nous reparlerons de ça, cher ami, le 17. Tâchez
de rester quelques jours. Je vous en prie.
Je vous embrasse tendrement.
Octave Mirbeau

35.
[Les Damps — 5 août 1891]
Mon cher ami,
Il faut que je vous fasse toutes mes excuses, pour n’avoir point encore fait l’article que
je me propose d’écrire sur vous141. L’autre semaine, c’était Margueritte et la petite Jeanne
Lombard qui sont venus me supplier de faire quelque chose pour Jean Lombard 142. Il m’a été

135 Sans doute Mirbeau veut-il parler d’Edmond de Goncourt.


136 Il s’agit probablement de L’Exorcisée, d’où la datation proposée.
137 Mirbeau répond à une lettre d’Hervieu datée du 3 août (collection Pierre Michel). Voir Correspondance
générale, t. II, p. 426.
138 Article intitulé « Paul Hervieu », et qui ne paraîtra que le 18 août dans L’Écho de Paris (il est recueilli dans
les Combats littéraires). Sur cet article, voir Correspondance générale, t. II, p. 423.
139 Cet article paraîtra le 4 août dans L’Écho de Paris. La prétendue « insistance » de Simond est surprenante et
quelque peu suspecte. Car c’est l’anarchiste Camille Pissarro qui, le 24 juillet, avait demandé au compagnon
Mirbeau d’intervenir en faveur du libertaire Jean Grave, aux prises avec la Société des Gens de Lettres (voir
Correspondance générale, t. II, pp. 428-433). On a l’impression que, pour ne pas froisser Hervieu, à qui il
n’accorde pas la priorité, Mirbeau invoque l’autorité directoriale de Simond.
140 Sur le gynécologue Dumontpallier, voir Correspondance générale, t. I, p. 726.
141 Cet article, intitulé « Paul Hervieu » , paraîtra le 18 août 1891 dans L’Écho de Paris. Il est recueilli dans les
Combats littéraires de Mirbeau.
142 L’article, intitulé « Jean Lombard », a paru le 28 juillet 1891 dans L’Écho de Paris. Il est également
recueilli dans les Combats littéraires. Sur Jean Lombard et l’article de Mirbeau, voir Correspondance générale,
difficile de refuser. Cette semaine, ç’a été Alice, dont la souffrance ne m’a pas permis de me
mettre à une besogne sérieuse. J’ai bâclé en une heure et demie l’article sur La Révolte143.
Mais cette semaine, c’est différent. Quoiqu’Alice soit toujours au lit, je suis maintenant
rassuré sur son état ; et j’ai plus de liberté mentale. Je vais donc faire l’article pour L’Écho,
ainsi que cela a toujours été convenu. À moins que vous n’aimiez mieux que je l’envoie au
Gaulois. Mais à L’Écho, qui le ferait ? Et n’y aurait-il pas à craindre des perfidies ? Ganderax
est votre ami ; il doit goûter votre talent. Je suis sûr qu’il fera l’article très bien.
Je vais tâcher qu’il soit bien. S’il était écrit avec une vraie admiration, ce serait un
grand chef-d’œuvre. Mais comme je suis trahi toujours par l’expression ! Et je crois que cela
n’arrive vraiment qu’à moi de sentir vivement quelque chose, et de ne pouvoir exprimer ce
que je sens et comme je sens144.
Alice voulait vous écrire hier. Je lui ai apporté du papier, de l’encre, son petit pupitre.
Mais elle a eu une crise si forte qu’elle a dû renoncer à sa lettre. Et puis une fièvre très intense
est venue ensuite. Dumontpallier, avec qui je corresponds deux fois par jour, me rassure. Il
voudrait néanmoins la voir, et insiste pour que ce soit bientôt. Il dit que, dans l’état actuel, un
voyage aussi court ne peut lui nuire. Nous irons probablement vendredi145.
Je vais écrire aujourd’hui même à Meyer, avec qui, je l’avoue, je me suis montré très
négligent.
Comme tout cela est contrariant ! Mais je connais Alice. Si vous étiez venu, elle se
serait tourmentée de savoir s’il ne vous manque rien, et même, je suis sûr qu’elle n’eût voulu
prendre un peu de repos, et qu’elle se serait levée. J’ai craint que cela ne la rendît plus malade.
Mais, je vous en prie, je vous en supplie, mon cher Hervieu, faites en sorte que, vers le
146
17 , quand vous viendrez, vous restiez quelque temps avec nous.
Nous vous embrassons tendrement.
Octave Mirbeau

36.
[Les Damps — 11 janvier 1892147]
Cher ami,
Je vous envoie une bonne tendresse, et je vous supplie de n’être pas malade ; c’est trop
triste ! Moi, ça ne va pas148 ; et je ne puis me remettre. Je suis hanté par des idées horribles, et
je vis dans une tristesse noire. Je voudrais sortir, mais le médecin me défend de mettre le pied
dehors avant une quinzaine encore. Comment ferai-je ?
Et je suis si faible ! Si faible que d’écrire ces quelques incohérentes lignes, cela
m’épuise, comme si j’avais remué cent mètres de cailloux149.

t. II, pp. 427-428.


143 Allusion à l’article, intitulé « À propos de la Société des Gens de Lettres », paru le 4 août 1891 dans L’Écho
de Paris.
144 Souvent, ce sont les misérables mots qui trahissent la pensée, ou n’en donnent qu’une version appauvrie,
que Mirbeau incrimine. Ici c’est lui-même, et seulement lui, puisque d’autres parviennent apparemment fort bien
à exprimer ce qu’ils ressentent. Il ne semble pas que ce soit là de la fausse modestie : il est seulement conscient
que l’objectif que se fixe un artiste exigeant est au-delà de sa portée, rgème qu’il s’apprête à traiter dans son
roman Dans le ciel.
145 Soit le 7 août.
146 Dans sa lettre du 3 août, Hervieu écrivait qu’il comptait rentrer de Saint-Valéry le 17 ou le 18 et se rendre
alors à Pont-de-l’Arche.
147 Cachet de la poste. Il est possible que cette lettre corresponde à la lettre-fantôme n° 973 (Correspondance
générale, t. II, p. 524). Mais il est aussi possible que Mirbeau ait adressé à Hervieu deux lettres, voire trois,
pendant cette période.
148 Mirbeau est victime d’une épidémie d’influenza.
149 Même comparaison dans la lettre à Camille Pissarro du même jour (Correspondance générale, t. II, p. 523).
Soignez-vous bien, mon cher ami, et donnez-moi vite de vos nouvelles.
Nous vous embrassons tendrement.
Octave Mirbeau

37.
[Les Damps — 8 février 1892150]
Mon cher ami,
Nous irons donc à Paris mercredi151 ; c’est chose décidée et autorisée. Comme ma
femme aura bien des courses à faire et que je ne voudrais pas la livrer au hasard des voitures,
par cette pluie et ce vent, pourriez-vous me retenir une voiture de votre cercle, et la faire
arriver, au débarcadère de la gare, à 11 h. ½ [?] Je vous demande pardon de ce dérangement,
mais cela nous rendrait bien service. Ma femme la garderait toute la journée, et même tout le
soir jusqu’à minuit, car nous devons aller entendre la musique de Rollinat152.
Et vous, quand vous verrai-je, ce mercredi ?
Seriez bien gentil de m’envoyer un petit télégramme [à] Pont-de-l’Arche.
Je vous embrasse.
Octave Mirbeau

38.
[Les Damps — 1er décembre 1892153]
Mon cher ami,
J’écris à Pérard pour qu’il tâche de faire changer la date de la convocation 154, et la
remettre au 16. J’espère que c’est possible.
Que me dites-vous ? Les dernières ? Eh bien, cher ami, il faut s’incliner devant la
Puissance du Mal. Je ne croyais pas à une telle domination de la Mauvaise foi et de l’Envie.
Et j’en suis, je vous assure, tout triste. Pourtant, votre lettre n’aura pas été inutile. On a été
obligé de reconnaître votre grand talent, et votre nom y a gagné une notoriété encore plus
grande. Vous serez mieux armé contre la bande, la prochaine fois.
C’est vraiment enrageant, tout de même, de penser que d’un succès certain, éclatant, la
Presse peut faire cela155 ! Je vous embrasse encore plus tendrement que jamais, mon cher
Hervieu, mon grand et si énergique et si tendre ami.
Alors M. Hugues Leroux n’a pas, comme la femme Magnien [sic], goûté chez
Bismarck d’une certaine vieille eau de vie de Clos-Vougeot. Et que va dire Pigeonnat ? Nom
de Dieu156 !
J’ai reçu une lettre de Xau157, particulièrement touchante. Il me refusait un article, mais
dans des termes tels que les larmes m’en sont presque venues aux yeux. Ce Xau est un
homme d’une délicatesse inouïe. Je vais remplacer l’article par un conte158.
150 Cachet de la poste. La lettre est de nouveau adressée au 13 bis rue des Mathurins.
151 Soit le 10 février. Pour finir, les Mirbeau ne viendront à Paris que le 14 février, parce que la soirée Rollinat,
prévue le 10, a été retardée.
152 La soirée Maurice Rollinat n’aura finalement lieu que le 15 février. Sur cette soirée, que Mirbeau n’a pas du
tout appréciée, voir la lettre à Claude Monet du 17 février (Correspondance générale,, t. II, pp. 553-554).
153 Cachet de la poste. La lettre est adressée au 13 bis rue des Mathurins.
154 Ce Pérard pourrait bien être un avoué, mais nous ignorons de quelle affaire il peut bien être question.
155 Allusion à l’échec de la première pièce d’Hervieu, Les paroles restent, créée au Vaudeville le 17 novembre
et qui n’aura eu que 23 représentations.
156 Sur ces allusions, voir la lettre à Camille Pissarro, n° 1071. C’est lors de sa visite aux Damps, le 2
novembre, que Mirbeau a dû raconter de vive voix à Hervieu la conversation rapportée par écrit à Pissarro.
157 Rédacteur en chef du Journal.
158 Il s’agira du « Vieux Sbire », qui paraîtra dans Le Journal du 6 décembre sous le pseudonyme de Jean
Maure, comme les autres contributions de Mirbeau au Journal à cette époque où, étant sous contrat avec L’Écho
Je vous embrasse encore, mon cher Hervieu, de toute mon âme.
Octave Mirbeau
159
P. S. Non, ce que je vais mépriser plus encore ce Blum et ce Toché ! Ah ! ce que
vous me faites haïr de gens !

39.
[Carrières-sous-Poissy — début mars 1893160]
Mon cher ami,
J’avais bien pensé qu’étant donné vos justes ressentiments contre le Xau, vous n’iriez
pas déjeuner chez lui. Et j’ai décidé que, malgré la comédie promise, je n’irais pas non plus.
C’est d’ailleurs folie que de vouloir faire comprendre à ce zigue qu’il y a peut-être des
écrivains supérieurs à M. Hugues Leroux [sic] et à Méténier161, qui sont, tout naturellement,
ce qu’il peut admirer le plus.
Donc, rapidement, je monterai vos étages, mardi162, je vous embrasserai et je vous
laisserai à vos effrayants travaux163. Et j’attendrai le jour de Carrière164.
Nous entrerons dans la Carrière
Quand la copie n’y sera plus.
Je vous embrasse de tout mon cœur. Et ne vous tourmentez pas des canailleries du
Journal. C’est la boutique à Maizeroy, à Hugues et à Berge 165... Ils ont beau avoir les
honneurs de cette feuille... personne n’aura l’idée de confondre mon grand Hervieu avec les
« littérateurs à la manque », comme dit le père Peinard166.
Je vous embrasse.
Octave Mirbeau

40.
[Carrières-sous-Poissy — mi-mars 1893]
Cher ami,
Il est 7 heures, je vais dîner ; je profite de la minute de répit que me laissent les
ouvriers pour vous embrasser et vous dire que nous vous attendons lundi167.

de Paris, il ne collabore pas encore officiellement au Journal.


159 C’est précisément un vaudeville d’Ernest Blum et Raoul Toché qui succèdera à Les paroles restent, le 8
décembre.
160 Date conjecturale, fonction de l’hypothèse émise note 162.
161 Sur Hugues Le Roux, voir Correspondance générale, t. II, p. 29. Oscar Méténier (1859-1913),
fonctionnaire de la police, a écrit des pièces d’inspiration naturaliste représentées au Théâtre-Libre et au Théâtre
Antoine et a adapté au théâtre des romans des frères Goncourt et de Jean Lorrain et des contes de Maupassant.
162 Peut-être le 7 mars (Mirbeau assiste ce soir-là à une représentation d’une pièce de Georges Lecomte,
Mirages). Ce pourrait être aussi le 24 mai, au lendemain de la première de Pelléas et Mélisande, de Maurice
Maeterlinck.
163 Si la date est juste, il s’agirait de la correction des épreuves de Peints par eux-mêmes. Voir Correspondance
générale, t. II, pp. 740-741 et 745-746.
164 Mirbeau, qui s’apprête à emménager à Carrières-sous-Poissy, espère rencontrer Gustave Geffroy et Eugène
Carrière lors d’un prochain passage à Paris.
165 C’est-à-dire Hugues Le Roux et Émile Bergerat. Sur René Maizeroy, que Mirbeau méprise cordialement,
voir Correspondance générale, t. I, p. 438.
166 Le Père Peinard est un journal anarchiste, fondé en 1889 et dirigé par Émile Pouget. Le style en était
volontiers populaire et argotique.
167 Peut-être le 20, ou le 27 mars.
J’ai hâte de votre livre168. C’est par lui que je rentrerai dans l’art. Car j’en suis sorti, au
milieu de toutes ces choses désolantes169, oh ! combien ! Il ne faut rien moins que le génie de
mon petit Hervieu, qui est un grand bonhomme, pour me rhabituer à la beauté.
À lundi. Venez de bonne heure.
Nous vous embrassons.
Octave Mirbeau

41.
[Carrières-sous-Poissy — vers le 12 octobre 1893170]
Mon cher ami,
Je ne puis, malgré tout mon désir, changer la date. Clemenceau aussi avait accepté.
Mais nous recommencerons la petite fête, la semaine prochaine, voulez-vous ?
Parbleu, je pense bien que vous ne pouvez manquer cette invitation171. Et croyez bien,
mon cher Hervieu, que je ne vous en veux pas. Je vous en voudrais, au contraire, si vous
laissiez élire Faguet.
Donc , à la semaine prochaine. Nous combinerons le jour.
Je vous embrasse.
Octave Mirbeau
P. S. Je ne vous ai pas répondu hier, car ce n’est que fort tard, dans la soirée, que j’ai
reçu votre seconde lettre. Je ne suis pas rentré dîner à la maison.

42.
[Les Damps — mi-décembre 1893172]
Cher ami,
J’ai écrit à Legendre173, c’est affreux ! que, ayant rencontré, en descendant de voiture,
près du théâtre174, des amis que je lui ai nommés du premier nom venu à l’esprit, M. et M de de
la Poterie175, j’avais obéi à l’insistance qu’ils avaient mise pour nous entraîner dans leur loge.
Ceci posé, j’ai marché dans les généralités, et je l’ai sacré grand auteur dramatique. Les
mots... poignant, belle humanité... mouvement... souffle... et quelques autres s’harmonisaient
avec des considérations morales, tirées de l’abaissement du goût public176... etc.
C’est ignoble. Mais il me sera peut-être pardonné beaucoup, parce que j’aurai
beaucoup aimé la Loïe Fuller177...

168 Peints par eux-mêmes.


169 Parmi ces « choses désolantes », l’influenza, le déménagement et l’emménagement, et surtout la crise
multiforme qui perdure.
170 Date conjecturale. Clemenceau doit venir au Clos Saint-Blaise le 16 octobre avec Gustave Geffroy (voir le
récit de cette visite, Correspondance générale, t. II, p. 793).
171 Nous ignorons précisément de qui vient l’importante invitation adressée à Hervieu. Il s’agit
vraisemblablement d’un dîner à cooptation, auquel le critique Émile Faguet, cordialement méprisé par Mirbeau,
s’est porté candidat.
172 Mirbeau est venu à Paris le 15 et le 17 décembre 1892. La lettre doit donc dater soit du 16, soit du 18.
173 Sur le poète et dramaturge Louis Legendre, voir Correspondance générale, t. I, p. 695. La date de la lettre-
fantôme à Louis Legendre n° 1117 doit probablement être avancée de quelques jours.
174 Il s’agit du Théâtre-Français, où a été représenté, le 23 novembre, Louis Darlot, de Louis Legendre.
175 Nous ne savons rien de ces amis
176 Mirbeau fait comprendre ainsi comment il a pu, pendant des années, vendre sa plume et servir des causes
qui n’étaient pas la sienne : en employant des « mots » creux et en recourant à des « généralités ». Simplement il
s’agit ici d’euphémiser son jugement pour ne pas blesser inutilement un ami, ce qui devrait être plus facile, la
bonne intention permettant d’excuser les mensonges. Et pourtant il juge cela « affreux » et « ignoble ». Combien
plus affreuses et plus ignobles doivent lui paraître, rétrospectivement, ses compromissions de jadis !
Oh ! votre Vanoche, cher Hervieu, comme je la connais, et comme vous expliquez, en
traits définitifs, sa vanité. Comme j’ai aimé aussi le silence de Marfaux, pendant la séance178...
Hervieu ! Hervieu ! Vous êtes effrayant. Il n’y a point de voiles pour vous, sur les
âmes. Vous êtes l’Œdipe du Mans179 de ce colossal rébus : la Vie.
Je vous embrasse bien tendrement, et si vous saviez ce qu’il y a de respect dans ma
tendresse, et de peur !
Octave Mirbeau
T. S. V. P.
Je suis allé à L’Écho de Paris hier. Un triomphe, mon ami180. À mon arrivée, des
visages éclairés de joie, des mains tendues, des serrements prolongés. On m’entraînait dans
les coins pour m’exprimer, par de nouveaux remerciements muets et expressifs, de la
reconnaissance, de l’admiration. Simond, plus affectueux que jamais. Mendès plus délicieux ;
Courteline, d’un enthousiasme !
Schwob m’avait dit : « Ils savent que Jean Maure c’est vous. Ils vont vous en parler.
Cela les inquiète beaucoup181 ». Ils ne m’ont parlé de rien. En partant, le petit Simond m’a dit,
tandis qu’il me reconduisait :
« Barrès voulait répondre182. Mais ça, jamais. Mon père183 lui a dit : Ça, jamais ! »

43.
[Carrières-sous-Poissy — 15 avril 1895]
Cher ami,
Brunetière vient demain à 5 h. 10, à Poissy184. Si vous pouviez être là, pour, avec moi,
recevoir notre ami, mieux que ne le font les ministres et les procureurs, ce serait très gentil185.
Je vous embrasse tendrement.
Octave Mirbeau
Dites à Vandérem combien je suis fâché de ses parti[s]-pris 186, mais que nous l’aimons
bien tout de même.
J’avais remarqué votre invasion par Séverine. Est-ce qu’ils ne vont pas nous foutre la
paix, tous ces mendiants ?

177 La célèbre danseuse américaine Loïe Fuller (1862-1928) se produit à Paris, aux Folies-Bergère, depuis le 5
décembre 1892, et suscite énormément d’engouement. Elle s’y est notamment illustrée par sa danse serpentine.
178 Allusion au roman d’Hervieu Peints par eux-mêmes, qui est publié en feuilleton depuis le 10 décembre dans
L’Écho de Paris (voir Correspondance générale, t. II, p. 700). Hervieu dédiera précisément le volume à Louis
Legendre. Vanoche est le surnom donné à Mme Vanault de Floche. Guy Marfaux est un peintre mondain.
179 Le château de Pontarmé, où est situé le roman, se trouve dans l’Indre-et-Loire, mais pas trop éloigné du
Mans. Est-ce suffisant pour justifier la localisation de l’Œdipe français ? C’est douteux.
180 Dans L’Écho de Paris se poursuit le feuilleton de Dans le ciel. Mais ce n’est visiblement pas cela
qu’applaudissent les journalistes. Il s’agit très probablement de l’article du 13 décembre, « Gustave Geffroy »
(recueilli dans les Combats esthétiques, t. I), où Mirbeau réglait son compte à la critique journalistique, ce qui lui
avait valu des menaces d’Henry Baüer (cf. la lettre à Marcel Schwob n° 1115 ; Correspondance générale,, t. II,
p. 692).
181 Parce que le début de collaboration de Mirbeau au Journal, sous le pseudonyme de Jean Maure, est le
prélude à l’abandon de L’Écho de Paris. Mais Mirbeau attendra février 1894 pour quitter le quotidien de
Valentin Simond. En décembre, Mirbeau a fait paraître deux articles signés Jean Maure : « Les Mémoires de M.
Frédéric Febvre », le 12, et « Scène politique », le 28.
182 Le nom de Barrès était pourtant cité élogieusement aux côtés de ceux d’Hervieu, de Maeterlinck,
d’Emerson et de Whitman.
183 C’est-à-dire Valentin Simond, le patron de L’Écho de Paris.
184 Voir la lettre à Brunetière du 9 avril 1895 (Correspondance générale, t. III, p. 95).
185 Hervieu sera effectivement bien présent à Poissy.
186 Nous ne savons pas à quels articles fait allusion Mirbeau.
Mais je pense que votre décision n’est pas irrévocable187.

44.
[Carrières-sous-Poissy — 24 mai 1895188]
Mon cher ami,
Nous n’aurons, lundi189, ni Régnier, ni Griffin190. Régnier est, paraît-il, souffrant, et
Griffin part pour ses terres191. Mais nous aurons Hervieu, et c’est la grande affaire.
J’ai écrit aussi à Goncourt192. Mais le martyr d’Auteuil ne m’a pas encore répondu193.
Donc, cher ami, dites-moi bien à quelle heure matinale vous arriverez.
Je vous embrasse bien tendrement.
Octave Mirbeau

45.
[Carrières-sous-Poissy — 6 décembre 1895]
Cher ami,
Hier, la correction194 s’est passée le mieux du monde. Et quand elle fut finie,
Brunetière me dit : « Votre article est très bien, et je suis sûr qu’il va faire un petit tapage dans
le monde... Maintenant, il ne nous reste plus qu’à choisir le sujet d’un autre195. »
J’ai voulu vous faire part tout de suite de cette petite scène, puisque c’est à vous, mon
cher Hervieu, que je dois tout cela.
Je vous embrasse tendrement et j’espère bien que votre vilaine bronchite est passée..
Octave Mirbeau

46.
[Paris ou Carrières-sous-Poissy — fin 1895 ou début 1896]
Cher ami,
Nous avons reçu les deux Tenailles196. Parées de vos tendresses et de votre luxe. Je
vous en remercie. Alice vous en remerciera elle-même, de tout mon et son cœur.
J’attends votre bonne lettre pour être mardi à l’endroit et à l’heure que vous
m’indiquerez.
Je vous embrasse tendrement.
Octave Mirbeau

187 Faut-il en déduire que Paul Hervieu aurait envisagé de quitter Le Journal ?
188 Cachet de la poste. La lettre est adressée au 13 bis rue des Mathurins.
189 Soit le 27 mai.
190 Voir l’invitation à Henri de Régnier (lettre n° 1381, Correspondance générale, t. III, p. 112).
191 C’est-à-dire en Touraine, au château de Nazelles, près d’Amboise..
192 Voir la lettre n° 1378, Correspondance générale, t. III, p. 109.
193 Nous ne connaissons pas la réponse de Goncourt. Toujours est-il que, dans son Journal, il ne parle d’aucune
visite chez Mirbeau le 27 mai. Noter l’ironie de Mirbeau à propos du prétendu martyre enduré par le vieux
Maître.
194 Il s’agit de l’inhabituellement long article sur les expositions universelles, rédigé à la demande de
Ferdinand Brunetière et qui paraîtra le 15 décembre 1895 dans La Revue des deux mondes, naguère brocardée
par Mirbeau. C’est Paul Hervieu qui a introduit son ami auprès de Brunetière.
195 En fait, ce sera la seule contribution de Mirbeau à la caverneuse Revue des deux mondes. Il a sans doute dû
faire un gros effort sur lui-même pour adopter, dan son unique contribution, la forme de la dissertation
argumentée affectionnée par Brunetière.
196 La pièce d’Hervieu Les Tenailles a été créée au Théâtre-Français le 28 septembre 1895. Elle a été publiée
chez Lemerre fin 1895 – début 1896, en une brochure de 90 pages. L’exemplaire de Mirbeau, relié par Paul Vié,
comportait un envoi autographe, non cité dans le catalogue de la vente Mirbeau de mars 1919.
47.
[Paris — 16 mars 1896197]
Cher ami,
Voulez-vous nous faire le grand plaisir de venir passer la soirée avec quelques amis,
samedi 21 mars [?] Tâchez de vous échapper un peu.
Il faut absolument que nous parlions de Curel198.
Je vous embrasse tendrement.
Octave Mirbeau
199
P. S. Vous ne savez pas ? Marin Thibault veut nous faire un procès. Il réclame, je
crois, 100 000 F. de dommages et intérêts. Il prétend que le jour où l’article parut, il devait
signer un traité considérable d’on ne sait quoi, avec on ne sait qui, lequel a argué, pour rompre
le traité, que Marin Thibault était notoirement un fantoche.

48.
[Carrières-sous-Poissy — vers 1896 ou 1897200]
Cher ami,
Demain, c’est irrévocable. Et je serai joliment heureux de vous voir à la gare, puisque
si aimablement vous offrez d’y venir à notre rencontre.
Je vous embrasse tendrement.
Octave Mirbeau

49.
Clos St-Blaise
[Carrières-sous-Poissy] [9 avril 1897]
Mon cher ami,
Mardi, nous ne sommes pas au Clos 201. Voulez-vous samedi ? J’écris à Léon202 de venir
aussi, et aussi à Huret203. Tâchez de vous arranger pour passer la journée complète.
Je classe vos lettres, vos bonnes lettres, vos admirables lettres. J’en aurai trois volumes
que je vais faire relier richement. Mais si riche que soit le vêtement que je leur donnerai, il
sera bien pauvre, à côté de cette richesse de l’esprit, du cœur, de l’incomparable intelligence,
dont ces lettres étincellent. En les relisant, mon bien cher Hervieu, j’ai revécu tout un passé,
toute une vie, et j’ai pleuré bien des fois. Et je me suis reproché, avec amertume, de ne vous
avoir pas assez aimé, peut-être, comme il eût fallu vous aimer 204. Et pourtant, je vous ai bien
aimé. Et cette amitié, aujourd’hui, me remonte au cœur, à grands élans de tendresse et
d’admiration.

197 Cachet de la poste.


198 Sans doute parce qu’il a entendu dire que François de Curel travaillait à une pièce traitant de la question
ouvrière, comme celle à laquelle Mirbeau commence à travailler et qui deviendra Les Mauvais bergers.
199 Cet ancien journaliste de l’Eure, que Mirbeau avait jadis connu dans la période où il travaillait pour les
bonapartistes et pour Raoul-Dival, est l’objet d’un article nécrologique où il est tourné en ridicule par Mirbeau,
« Souvenirs et regrets », paru le 29 février 1896 dans Le Gaulois. Mais il faut croire que Mirbeau s’est trompé en
le croyant décédé, sur la foi d’un journal de l’Eure, à ce qu’il prétend, à moins qu’il ne se soit agi que d’un
canular.
200 La lettre est impossible à dater plus précisément, faute d’indications explicites.
201 Les Mirbeau espèrent assister à la première d’une pièce d’Abel Hermant, La Carrière, au théâtre des
Variétés.
202 C’est-à-dire Léon Daudet, dont l’affaire Dreyfus ne l’a pas encore éloigné.
203 La lettre à Jules Huret (anciennes archives de Jean-Étienne Huret) date du 9 avril.
204 Aveu intéressant. Mirbeau se reproche amèrement d’avoir insuffisamment tenu compte des aspirations et
des impératifs de son ami, qui lui a toujours été fidèle et lui a rendu d’éminents services, lors même qu’il lui
arrivait d’être en désaccord avec lui.
Je vous embrasse, et à samedi, n’est-ce pas ?
Octave Mirbeau

50.
[Paris — vers 1897 ?]
Mon cher Hervieu,
Je vous embrasse, et à ce soir.
Tendrement.
Octave Mirbeau

51.
[En-tête : 3 boulevard Delessert]
[Paris — 21 février 1898]
Cher ami,
Vous n’avez pas à être touché de ces mots stupides sur vous 205. Hélas, depuis cette
affaire206, je ne puis plus rien faire ; je ne pourrais écrire que là-dessus, et je n’en ai pas le
moyen207. Aujourd’hui, à la sortie208, nous avons été fortement hués et poursuivis. C’était
admirable.
Mercredi209 je serai encore au procès. Pour le dernier jour, je ne puis abandonner cet
admirable Zola.
Ah ! j’aurais voulu que vous fussiez là, vendredi et samedi 210 ! Ç’a été une chose que
vous ne pouvez concevoir. Et vos yeux de voyant eussent vu le crime !... Le crime de Pellieux
et de Boisdeffre ! Aussi visiblement que vous me voyez quand je suis devant vous.
Ce sont de bien grands bandits.
Et cet Esterhazy !... Ah ! lui du moins, c’est un gredin magnifique211 !
Je vous embrasse bien tendrement.
Octave Mirbeau

52.
Clos St-Blaise
[Carrières-sous-Poissy] Mardi [14 juin 1898]
Mon cher ami,

205 Allusion à l’article du Journal paru le 20 février, « Quand on n’a rien à dire ». Dans un dialogue avec un
personnage aussi ambitieux que grotesque, Isidore Naturel, qui entend se présenter à l ‘Académie Française, son
interlocuteur objecte que Paul Hervieu, « homme exquis et d’une rare valeur morale », s’y présente aussi, que
c’est « un grand écrivain », que « son œuvre est très belle très forte », qu’il « y a en lui de grands espoirs » et
qu’il a « écrit le chef-d’œuvre du roman contemporain, Peints par eux-mêmes ».
206 Allusion à l’affaire Dreyfus. Le « J’accuse » de Zola a paru cinq semaines plus tôt, le 13 janvier 1898, et le
romancier est en procès depuis le 7 février. Mirbeau l’accompagne tous les jours au tribunal et lui sert à
l’occasion, de garde du corps.
207 Les colonnes du Journal lui seraient fermées s’il y développait des analyses dreyfusardes. « Pas le moyen »
pourrait aussi signifier qu’il ne peut pas se passer de son gagne-pain du Journal. S’il y reste, c’est en effet pour
des raisons alimentaires, mais il bâcle sa copie, n’ayant pas l’esprit assez libre pour rédiger autrement qu’à la va-
vite.
208 Du tribunal. Il s’agit du procès d’Émile Zola, qui s’est déroulé du 7 au 23 février 1898.
209 Soit le 23 février.
210 Soit les 18 et 19 février.
211 En ce sens qu’il assume sa gredinerie et accepte d’apparaître tel qu’il est, alors que les militaires du haut
état-major tentent hypocritement de camoufler leurs forfaitures. Il pourrait fort bien être un personnage de
Mirbeau, à l’instar d’un Isidore Lechat, ou de l’anonyme narrateur du Jardin des supplices.
Voulez-vous venir déjeuner ici, le lundi 20, avec Picquart, Zola, Clemenceau, Huret et
quelques amis des deux sexes212 ? Vous me feriez un grand plaisir, et Zola serait content de
vous voir.
À vous, tendrement, mon cher Hervieu.
Octave Mirbeau

53.
[Paris — 24 mai 1901213]
Cher ami,
Reçu à correction, seulement214. Mais je refuse toutes corrections. Je ne suis pas triste
d’ailleurs, et je vous aime bien.
À vous.
Octave Mirbeau

54.
[Paris ou Veneux-Nadon ? — 18 octobre 1901 ?215]
Cher ami,
Je suis venu pour seulement vous embrasser et vous souhaiter bon courage ce soir.
J’aurais bien voulu aller à l’Odéon216. Mais je n’ose quitter ma femme. Elle a eu, cette
nuit, une affreuse crise de nerfs.
Je vous embrasse.
O. Mirbeau

55.
[Veneux-Nadon — 21 octobre 1901217]
Mon cher Hervieu,
Nous allons rentrer à Paris, demain matin. D’abord, il faut à ma femme des soins
quotidiens qu’elle ne peut plus trouver ici, et cette maison maudite me pèse terriblement. Il
me semble que, si je prolongeais mon séjour, ce serait encore de nouveaux malheurs. Nous
descendrons à l’Élysée-Palace, car l’appartement218 n’est pas encore prêt. J’y serai demain
matin.

212 Les Natanson, les Fasquelle et Fernand Desmoulin.


213 Cachet de la poste. Il s’agit d’un pneumatique, adressé au 23 avenue du Bois de Boulogne, nouvelle adresse
d’Hervieu, qui sera prochainement le voisin de Mirbeau.
214 Il s’agit de la réception de sa comédie Les affaires sont les affaires par le Comité de lecture de la Comédie-
Française, qui s’est réuni l’après-midi même. Le « seulement » implique que, malgré les hostilités attendues de
plusieurs comédiens, Mirbeau espérait bien que le soutien de Jules Claretie serait décisif. Mais il apprendra plus
tard, par le « Procès verbal des comédiens » du 18 octobre suivant, que Claretie a en réalité joué double jeu.
D’ailleurs, l’hostilité des comédiens à son encontre ne pouvait qu’en inciter plusieurs à exiger des corrections, en
sachant pertinemment qu’un auteur aussi exigeant que Mirbeau n’accepterait jamais de se soumettre, d’une aussi
humiliante façon, devant ce qu’il considère comme une bande de cabotins.
215 Date tout à fait hypothétique, fonction de la donnée évoquée note suivante. Mais un aller-retour de Mirbeau
à Paris ce jour-là n’est pas attesté par ailleurs, et la lettre est écrite au crayon et d’une écriture plutôt inhabituelle
à cette époque. On ne saurait donc exclure qu’il s’agisse d’une lettre postérieure, ayant trait à un autre événement
programmé à l’Odéon.
216 La seule pièce de Paul Hervieu donnée à l’Odéon est Point de lendemain, d’après la nouvelle de Vivant
Denon, dont la première a eu lieu le 18 octobre 1901, d’où la datation proposée. Le 7 octobre, Jules Huret est allé
interviewer Hervieu à l’Odéon.
217 La lettre est bordée de noir.
218 L’appartement luxueux du 68 Avenue du Bois.
Merci, cher ami, de ce que vous faites pour moi, au milieu de toutes vos
préoccupations219. Nous en sommes vivement touchés.
Je crains bien n’arriver à rien avec Claretie, qui se contentera, comme acte de courage,
d’annoncer qu’il a reçu ma pièce, et qui ne la jouera que dans deux ans220... Dans deux ans ! Je
vais lui mettre Silvain aux trousses221. Silvain a hâte de créer le rôle et il trouvera peut-être le
moyen d’actionner un peu les hésitations de Claretie. Je l’y aiderai, d’ailleurs.
À demain, mon cher ami. Vous savez tout ce dont mon cœur est plein pour vous, et
tout ce que ma tendresse vous souhaite de succès et de joies.
Je vous embrasse.
Octave Mirbeau

56.
[En-tête : Élysée Palace Hôtel, Avenue des Champs Élysées, Paris (8e)]
[22 ou 23 octobre 1901]
Cher ami,
Merci. Le voilà donc qui commence à marcher 222. Je pense que le reste va suivre. J’ai
reçu la lettre223. Elle est, en effet, terrible pour le personnage. Mais il peut équivoquer. Et il va
falloir que je le prenne à la gorge, sans pitié, ni faiblesse224. Enfin, j’espère.
Je vous embrasse.
Octave Mirbeau
P. S. J’irai demain matin vous porter ce procès verbal que nous lirons ensemble, si
vous le voulez bien.

57.
[Paris — novembre ou décembre 1901225]
Cher ami,
Alors, c’est entendu pour demain vendredi. Alice viendra. Elle va un peu mieux 226 et se
remet à la joie.

219 Hervieu est en plein dans les répétitions de L’Énigme, qui sera créé le 5 novembre à la Comédie-Française.
220 En fait, dans un an et demi, ce qui est un délai habituel à la Comédie-Française, comme Mirbeau le sait
pertinemment. Après la dissolution du comité de lecture de la Comédie-Française, le 12 octobre, l’administrateur
Jules Claretie, devenu seul maître à bord, a aussitôt reçu Les affaires sont les affaires. Mais Mirbeau se méfie de
lui, à juste titre, comme l’a révélé le « Procès verbal des comédiens », rédigé le 18 octobre et transmis aussitôt à
Mirbeau. Lequel attendra pourtant le 27 octobre pour aller demander des explications à Claretie. La mort de
Dingo, qui l’a traumatisé, et l’accident d’Alice, à Veneux-Nadon, qui l’a beaucoup angoissé, expliquent peut-être
son absence de réaction immédiate. Mais il est également possible que, à l’instar d’Isidore Lechat dans la
dernière scène de sa comédie, il ait voulu profiter de sa position pour imposer à Claretie d’accorder la priorité
aux Affaires.
221 C’est Eugène Silvain qui devait, initialement, créer le personnage d’Isidore Lechat.
222 Mirbeau parle visiblement de Jules Claretie. Il répond apparemment à une lettre d’Hervieu, non retrouvée,
évoquant une rencontre avec l’administrateur.
223 La lettre des comédiens du Comité de Lecture faisant le procès-verbal de la réunion du 24 mai précédent.
Elle est datée du 18 octobre. Mirbeau l’a-t-il reçue à Veneux-Nadon, le 19 ou 20 octobre, avant son retour, ou
bien seulement à Paris, où on l’aurait fait suivre, le 22 octobre ?
224 Mirbeau ira voir Claretie le 27 octobre, mais n’en obtiendra rien de plus. Sur cette rencontre houleuse, voir
la lettre à Paul Hervieu n° 1999 (Correspondance générale, t. III, pp. 802-806).
225 Datation conjecturale.
226 Alice a été victime d’un grave accident en septembre 1901, lors du séjour à Veneux-Nadon.
Je me souviens très bien de votre ami, le capitaine Clerc 227, avec qui j’ai dîné plusieurs
fois, et qui fut si gentil pour le jeune Monet 228 soldat dans son régiment. J’aurai plaisir à le
revoir.
Mais la grosse, l’impressionnante, la solennelle affaire, ce sera Le Bargy 229 ! Je me
prépare à cette entrevue, par une veille spéciale et grave.
Nous vous embrassons avec Vandérem, qui va révolutionner aussi la province de ses
invectives.
Octave Mirbeau
230
P. S. Je trouve que Pierre ne répond pas assez à ces nobles préoccupations.

58.
[En-tête : 68 avenue du Bois de Boulogne]
[Paris — début décembre l902]
Cher ami,
Une de mes amies, qui, j’espère, est ou sera bientôt tout à fait la mienne, une femme
très charmante, Madame Pierson231, et moi avons trouvé quelque chose de tout à fait bien pour
ma pièce, et nous avons besoin d’un conseil de vous, et, peut-être, d’un service 232. Je voudrais
bien vous en parler.
Mais quand ? Je vous sais très occupé, surmené, et dans tout l’énervement des
dernières répétitions233... Quand vous voudrez donc ?
Je pense à vous ; mon cher ami, avec toute l’angoisse que j’aurais pour moi-même,
que j’aurai bientôt, pour moi-même. Mais cette angoisse, en ce qui vous concerne, n’a rien de
douloureux. C’est l’angoisse de la certitude et de la justice. Vous allez avoir un colossal
succès, et mon cœur, d’accord avec mon esprit, s’en réjouit, de toutes ses forces. J’attends ce
grand moment avec impatience, mais avec tranquillité. Avec quelle joie profonde
j’embrasserai mon cher Hervieu, dans le triomphe !
À vous, de toute mon âme.
Octave Mirbeau

59.
[En-tête : 68 avenue du Bois de Boulogne]
[Paris — mi-décembre 1902]
Cher ami,

227 Le capitaine Clerc qui a participé à la création des Chasseurs Alpins. Il a été affecté en 1900 au 159e
régiment d’infanterie alpine, stationné à Briançon, et a formé les premiers skieurs militaires capables de défendre
les frontières durant l’hiver.
228 Michel Monet, né le 17 mars 1878. Il est le père naturel de Mme Giordanengo, qui a hérité de toutes les
lettres de Mirbeau à Claude Monet et qui, en 1968, me les a communiquées généreusement.
229 Jadis très critique à l’égard de ce cabotin, Mirbeau lui a tout de même proposé de mettre en scène Les
affaires sont les affaires, histoire de se concilier les bonnes grâces de comédiens jadis tympanisés. Mais comme
Le Bargy s’est empressé de le faire savoir à la presse, Mirbeau s’est trouvé en porte-à-faux face à Claretie. Il se
retrouve coincé entre les acteurs et l’administrateur et a du mal à se sortir d’affaire. Voir Correspondance
générale, t. III, pp. 807-808.
230 Nous ignorons de quel Pierre veut parler Mirbeau. Pourrait-il s’agir de l’acteur Pierre Laugier, qui créera le
rôle de Phinck dans Les Affaires ? Ce n’est pas l’habitude de Mirbeau d’appeler ses amis par leur prénom.
231 L’actrice Blanche Pierson (1842-1919), de la Comédie-Française, va créer le rôle de Mme Lechat dans Les
affaires sont les affaires.
232 Il est bien regrettable que Mirbeau ne précise ni l’idée neuve pour la pièce, ni le service demandé à Hervieu,
ce qui aurait apporté d’intéressantes indications sur la façon dont Mirbeau a évolué, au fil des mois, dans la mise
au point définitive de sa grande comédie.
233 Hervieu est en plein dans les répétitions de Théroigne de Méricourt, drame historique en six actes, qui sera
créé le 23 décembre 1902 au théâtre Sarah-Bernhardt, avec Sarah Bernhardt dans le rôle-titre.
Après votre pièce234, nous parlerons. Et je vous remercie de trouver toujours votre
amitié prête.
Oui, j’attends avec impatience votre répétition générale. Nous y serons avec nos cœurs
et nos mains.
Et nous vous embrassons tendrement, cher Hervieu.
Octave Mirbeau
235
P. S. Croyez-vous que Brandès est stupide. Je l’ai vue hier. Elle ne veut rien
entendre.

60.
[Paris — début janvier 1903]
Cher Hervieu,
Vous savez la nouvelle ? Elle part236. C’est définitif.
J’irai vous voir demain, avec Alice, à 10 h. ½, pour causer un peu de tout cela.
Si vous ne pouviez pas, voulez-vous être bien gentil de me le faire dire, demain matin.
Si je n’ai pas de mot, nous serons chez vous à l’heure ci-dessus.
Mes grandes amitiés, cher Hervieu.
Octave Mirbeau

61.
[En-tête : 68 avenue du Bois de Boulogne]
[Paris — mi-avril 1905]
Cher ami,
Nous partons mardi237 matin, à 7 h., en auto, pour la Hollande où nous séjournerons un
mois ½. Je serai donc privé de la joie d’entendre, sous sa nouvelle forme, cette belle
Armature238, que je relisais, ces jours derniers, et dont l’impression si forte m’est demeurée la
même que jadis.
Si Brieux ne vous a pas gâté votre livre, ce sera une magnifique chose, infiniment
dramatique et poignante.
À notre retour, cher ami, je vous rappellerai votre offre amicale. Ce sera ma première
joie à Paris.
Merci encore, et tous mes sentiments les plus tendres et tous mes souhaits de gros et
juste succès239.
Octave Mirbeau

234 Il s’agit de Théroigne de Méricourt.


235 Marthe Brandès, sur qui Mirbeau comptait beaucoup pour créer le personnage de Germaine Lechat, a
décidé de quitter la Comédie-Française pour le Théâtre de la Renaissance, ce qu’elle fera en janvier 1903, et elle
n’assistera donc pas à la lecture de la pièce aux comédiens, le 6 janvier, malgré les prières du dramaturge dépité.
236 Il s’agit de Marthe Brandès (voir la note précédente).
237 Soit le 18 avril.
238 L’Armature, pièce en cinq actes d’Eugène Brieux, d’après le roman homonyme de Paul Hervieu, sera
représenté au Théâtre du Vaudeville le 19 avril 1905.
239 Cette lettre est la dernière connue des lettres de Mirbeau à Hervieu et elle ne manque pas de surprendre.
Car, par la suite, il prétendra avoir coupé les ponts avec son ancien ami, à qui il reprochait d’avoir refusé de
signer la pétition pour Gorki, dont il avait pris l’initiative, comme il l’en avait prié dans une lettre du 31 janvier
ou 1er février 1905. Si rupture, ou plutôt éloignement, il y a bien eu, la chose ne s’est pas faite aussi brutalement
qu’on avait tendance à se l’imaginer.