Vous êtes sur la page 1sur 11

YANNICK LEMARIÉ

L’ABBÉ JULES :

DE LA RÉVOLTE DES FILS AUX ZIGZAGS DE LA FILIATION

Dans son ouvrage intitulé L’Univers, les dieux, les hommes, Jean-Pierre Vernant
accorde une grande importance à la dynastie qui régna sur Thèbes. Il s’intéresse, en
particulier, à ceux qui succédèrent aux ancêtres Cadmos et Penthée. Les Labdacides –
puisque tel est le nom de la famille – ont, en effet, ceci de fascinant, qu’ils présentent tous une
forme de claudication. Labdacos ? Son nom signifie le boiteux. Laïos ? À côté de la traduction
usuelle (Laïos, chef de peuple), les hellénistes voient, dans ce patronyme, une allusion à la
gaucherie. Quant à Œdipe (Oidipous, en grec), son cas est encore plus simple puisque oidi
(gonflé) et pous (pied)1 renvoient au célèbre épisode de l’abandon dont nous pouvons rappeler
les grandes lignes, pour ceux qui l’auraient éventuellement oublié.
Bouleversé par les révélations de l’oracle (« Si tu as un fils, il te tuera et il couchera
avec sa mère »), Laïos décide de confier son rejeton à un serviteur, à charge pour lui de
l’exposer sur la montagne pour qu’il soit dévoré par les bêtes sauvages ou les oiseaux.
Aussitôt dit, aussitôt fait : l’homme se saisit du nouveau-né, passe dans ses talons une
courroie et part accomplir sa triste besogne. Heureusement (ou malheureusement), au dernier
moment, il décide de ne pas obéir à son souverain et confie le petit à un berger corinthien. Un
peu plus tard, ce dernier remet Œdipe au roi Polybe. Même s’il ne boite pas, au sens premier
du terme, Œdipe subit donc un triple gauchissement : physique, d’abord, puisque il a les pieds
déformés, sur ordre de son géniteur ; social, ensuite, puisqu’il est écarté d’un trône qui lui
revenait de droit ; généalogique, enfin, puisqu’il est adopté par un roi étranger. On comprend
dans ces conditions que lui seul ait pu répondre à la célèbre énigme de la Sphynge : « Quel est
l’être, unique parmi ceux qui vivent sur terre, dans les eaux, dans les airs, qui a une seule
voix, une seule façon de parler, une seule nature, mais qui a deux pieds, trois pieds, quatre
pieds ».
Nous sommes a priori bien loin de l’univers d’Octave Mirbeau. Voire, car l’écriture
romanesque, même dans sa version réaliste ou naturaliste, n’a jamais rompu avec les mythes
d’Athènes et de Jérusalem. Ainsi Claude Herzfeld a-t-il, maintes fois, rappelé l’importance de
la figure de Méduse dans l’œuvre mirbellienne. De notre côté, dans un article récent 2, nous
avons montré en quoi L’Abbé Jules présentait des ressemblances troublantes avec les
Évangiles. En dépit donc des apparences, le mythe œdipien – une fois débarrassé des oripeaux
psychanalytiques – peut servir de point de départ à une nouvelle lecture de L’Abbé Jules,
puisque, par-delà des siècles, il pousse le lecteur à se défaire des rets de l’anecdote et à
interroger Mirbeau sur sa fascination pour la torsion et les zigzags de la filiation.

* * *

Pour commencer notre étude, peut-être serait-il bon de nous arrêter un peu plus
longuement sur l’incipit3 de L’Abbé Jules. Que constatons-nous en effet ? La maisonnée de la

1
Jean-Pierre Vernant propose un autre découpage et une autre étymologie : Oi-dipous, bipède.
2
Yannick Lemarié, « L’Abbé Jules : Le Verbe et la colère », Cahiers Octave Mirbeau, n° 15, 2008,
pp.18-33.
3
Nous arrêtons l’incipit à la page 329, avec les mots suivants : « mes parents absorbés, chacun de son
côté, en des combinaisons inconnues, d’où je me sentais si absent, toujours ». Un saut de ligne permet de
famille Dervelle est soumise à la loi du silence. Le narrateur insiste : « mes parents ne
parlaient presque jamais », « ils n’avaient rien à se dire », « ils n’avaient rien à me dire »,
« pour qu’ils se crussent autorisés à desserrer les lèvres, […] il fallait des occasions
considérables », « absorbés, chacun de son côté en des combinaisons inconnues ». L’enfant
lui-même est interdit de parole. Quand il ouvre la bouche, ce n’est jamais que pour user des
mots des autres, ceux des maîtres ou ceux des prêtres, et, s’il s’insurge contre « ce système de
pédagogie familiale », Monsieur Dervelle lui renvoie aussitôt un argument définitif : « Eh
bien ! qu’est-ce que c’est ?... Et les trappistes, est-ce qu’ils parlent, eux ? ». Il y a, certes, au
sein du foyer, quelques échanges sur un déplacement de fonctionnaire, un chevreuil tué à
l’affût ou la mort d’un voisin, mais, dans ces cas-là, l’information est si peu importante que le
narrateur se contente de la donner sans développer outre mesure, sous la forme imprécise du
discours narrativisé.
Or, c’est dans ce contexte de déflation langagière qu’un thème réussit à retenir
l’attention des personnages : les grossesses des clientes. Pour se convaincre de son
importance, il suffit de comptabiliser le nombre de lignes qui lui sont consacrées : quasiment
la moitié ! Le narrateur prend soin, par ailleurs, de recourir au discours direct, dans le souci
évident de mettre en scène cette parole. Constatons enfin que c’est la seule conversation que
les deux époux entretiennent dans la durée, à tel point que leur enfant, dès l’âge de neuf ans,
connaît « le jaugeage et les facultés puerpérales des toutes les femmes de Viantais ».
Comment ne pas être étonné par ces phénomènes d’accumulation ? En s’attardant aussi
longuement sur le sujet, Mirbeau dit une chose essentielle : que L’Abbé Jules n’est pas
seulement le récit d’une foi, mais également un roman de la filiation et que, à côté de la croix,
il existe un autre objet digne d’intérêt, le forceps :
Parfois aussi, il employait ses soirées à nettoyer son forceps, qu’il oubliait, très
souvent, dans la capote de son cabriolet. Il en astiquait les branches rouillées, avec de la
poudre jaune, en fourbissait les cuillers, en huilait le pivot. Et quand l’instrument
reluisait, il prenait plaisir à le manœuvrer, faisait mine de l’introduire, en des hiatus
chimériques, avec délicatesse.

Le père étale, certes, devant lui « les menus et redoutables instruments d’acier
brillant » que son métier requiert, mais un seul appareil mérite une description détaillée, celui
qui favorise – même dans la douleur – la perpétuation de l’espèce.
Le discours paternel n’est pas uniquement médical. Après « les constatations
scientifiques, les énumérations d’utérus, de placentas, de cordons ombilicales », Monsieur
Dervelle rappelle que les enfants naissent – aussi – dans les choux. Cette dernière explication
pourrait prêter à sourire, si elle n’était une façon de consigner le mythe, à côté de la technique.
La filiation est, ici, autant réelle qu’imaginée ; elle intéresse de la même manière le médecin,
le rêveur et le croyant. Qu’Albert, le fils Dervelle, pose son postérieur sur deux tomes
« dépareillés et très vieux » de la Vie des Saints, est une façon, tout a fait mirbellienne, de
conjoindre la réalité et la légende. Car relater les pieuses existences d’un Jérôme, d’un
Théodore, d’un Théophile, voire d’un Jésus ou d’un Jules, oblige à reconstituer la généalogie
et à interroger les générations.
Dernier centre d’intérêt de cet incipit : la naissance – et donc la filiation – s’avère
d’emblée dangereuse. « C’est égal !... Je n’aime pas me servir de cela », avoue le médecin en
rangeant le forceps, avant d’ajouter : « C’est si fragile, ces sacrés organes ». Bien qu’il soit
brutal, l’avis est on ne peut plus clair. Sans s’en rendre compte, le père-obstétricien considère
la parturiente comme une somme de problèmes : tantôt un bassin trop étroit, tantôt une

détacher ce passage du suivant, l’arrivée de l’abbé Jules constituant le second point de départ du roman. Nos
références pour L’Abbé Jules sont prises dans Octave Mirbeau, Œuvre romanesque, édition critique établie,
présentée et annotée par Pierre Michel, tome I, Buchet/Chastel - Société Octave Mirbeau, Paris, 2000.
fragilité organique. Il ne voit dans la mise au monde qu’une menace et, dans la future
créature, une puissance inquiétante, condamnée à être liée ou tordue. Le choix de ces derniers
termes n’est pas un hasard. Nous avons parlé dans notre introduction de la mutilation
d’Œdipe, fils de Laïos ; il nous faut dorénavant aller plus loin. La ligature des pieds est
assurément un moyen pratique de tenir l’enfant, mais c’est aussi une manière de contrecarrer
sa puissance maléfique, de transformer le fils de Laïos en un de ces aversi dont parle Fritz
Graf4, dans son étude consacrée à la magie dans l’antiquité gréco-romaine. Lors d’un rituel
d’empêchement (la defixio), les mages modelaient, en effet, une figurine dont les membres
étaient, au mieux, attachés, au pire, complètement retournés ; ils y adjoignaient parfois des
lames de plomb sur lesquelles étaient inscrites les formules suivantes : « Je lie Théagène, sa
langue et son âme et les paroles dont il se sert ; je lie aussi les mains et les pieds de Pyrrhias,
le cuisinier, sa langue, son âme, ses paroles etc.». La Bible reprend, à sa façon, cette tradition.
La puissance de Jésus, fils de Dieu, ne se mesure-t-elle pas à sa capacité à faire marcher les
paralytiques ? Le prophète se retrouve lui-même, les pieds liés, sur la croix, comme s’il fallait
user d’une contre-mesure pour empêcher sa puissance émancipatrice 5. Comment s’étonner,
dès lors, que le petit Dervelle, voie ses beaux rêves se transformer « en cauchemar[s]
chirurgic[aux] où le pus ruisselait, où s’entassaient les membres coupés, où se déroulaient les
bandages et les charpies hideuses » (p.328) ? Comment être surpris qu’il ne rêve qu’à
« gambader6 quelque part, dans l’escalier, dans le corridor, à la cuisine, près de la vieille
Victoire », ou se réjouisse, quelques pages plus loin, de se dégourdir les jambes (p.357).
Amputation puis fixation : tout évoque l’angoisse ordinaire, celle de ne plus pouvoir se
déplacer dans l’espace, le temps et surtout l’histoire.
Mais nous ne sommes, ici, qu’aux prémices de l’œuvre. Il convient d’élargir notre
horizon.

1. « Portraits de famille dans des cadres ovales7 »

L’Abbé Jules s’applique à établir des généalogies. C’est ainsi que le narrateur présente,
dans un ordre strictement hiérarchique, les différents membres des familles Dervelle,
Servières, Robin. Toutefois, alors qu’il se contente, ici ou là, de présenter rapidement le père
ou la mère, il décrit avec un soin particulier les fils, privilégiant ainsi la descendance au
détriment de l’ascendance. Les fils ? Le terme générique est, sans doute, trop flou et ne rend
pas compte de la variété des situations. De fait, nous pouvons distinguer deux types de
filiation : celle qui découle de la génétique et celle qui relève du sacré.
Maxime Servières, Georges Robin et le narrateur appartiennent assurément au premier
groupe. Chairs d’une chair, tous trois, ont reçu en héritage un patronyme grâce auquel ils
prennent place dans la galerie des portraits familiaux et s’inscrivent dans le livre des
générations. Méfions-nous toutefois des apparences. En dépit d’un statut juridique identique,
le trio présente des différences importantes. Aux yeux du narrateur, Maxime, dont le prénom a
valeur programmatique, est l’enfant-roi, celui qui détient tous les pouvoirs. La preuve, il a le
droit de « courir et jouer dans tous les coins », au rebours d’un Œdipe dont on lie les pieds
pour mieux le retirer de la succession royale. Avec les Servières, le lien filial – décrit dans une
atmosphère, évaporée, quasiment irréelle (« tapis caressants », « tentures consolatrices »,
« jolis riens ») – est élevé à son plus haut (maximus) degré, presque trop beau pour être vrai.
Bien différente sont les situations de Robert et du narrateur. Certes, les parents
s’occupent de leurs rejetons dans la vie de tous les jours, leur assurant le gîte et le couvert,
4
Fitz Graf, La Magie dans l’antiquité gréco-romaine, Les Belles Lettres, Paris, 2004, p. 159.
5
Au milieu de l’allée d’ormes de la maison Viantais, « un calvaire s’élève dont le christ de bois peint,
pourri par l’humidité, n’a plus qu’une jambe et qu’un bras » (p. 338)
6
C’est nous qui soulignons.
7
P. 332.
mais la filiation n’est pas revendiquée. Mme Robin en particulier évite de parler de son aîné et
enferme le cadet dans sa chambre. Loin d’exposer sa maternité, elle la cache, par tous les
moyens, et cherche à rompre la trame qui la relie à sa progéniture. La filiation est tue, comme
empêchée, c’est-à-dire, si l’on se fie à l’étymologie (impedicare > empêcher8), liée, entravée.
Et pour quiconque aurait des doutes, Mirbeau insiste :
Mme Robin avait deux fils : l’un Robert, garçon de vingt-trois ans, soldat en Afrique
[…] ; l’autre, Georges, de deux ans moins âgé que moi, un pauvre être souffreteux et
difforme, que sa mère montrait rarement, honteuse de son visage fripé, de ses petites
jambes torses, de la faiblesse de ce corps, d’enfant mal venu…

Jambes torses : l’expression fait écho à notre propos, de sorte que l’explication
médicale avancée dans le texte peine à convaincre. Si l’enfant est mal venu, selon Mirbeau, il
est surtout – c’est du moins ainsi que l’entend Mme Robin – malvenu ou, si nous voulons être
plus précis encore, venu pour faire le mal. Pour elle, le malheur vient de cette créature
difforme, incapable de poser un pas devant l’autre. D’ailleurs, sa détestation ne se limite pas à
Robert, mais s’étend à d’autres enfants : « Parfois, [Mme Robin] me marchait sur les pieds9, si
fort que la douleur m’arrachait des larmes et elle s’excusait, ensuite, de sa maladresse, avec
mille tendresses hypocrites. »
Qu’en est-il alors du second groupe ? Comme nous l’avons dit, il existe, à côté du lien
organique, un lien sacré qui rattache le prêtre à son supérieur et, plus globalement, le croyant
à la divinité. Jules assure le passage de l’un à l’autre. Il est, en effet, d’abord un petit
d’homme, comme Mirbeau ne manque pas de le rappeler, notamment lorsqu’il s’attarde sur la
figure de la grand-mère. Il est, ensuite, le « cher enfant » du curé Sortais ou de l’évêque, qui,
en cas de difficultés, implore « notre père qui es aux cieux ». De ce point de vue, il s’inscrit
parfaitement dans la tradition chrétienne. En effet, Jésus est, lui aussi, doublement affilié,
puisqu’il est présenté comme le fils de Joseph et le fils de Dieu. On peut même affirmer que
tout est fait pour mettre en lumière et consolider les liens filiaux : les évangélistes relatent, par
exemple, les premières années du Messie auprès de ses parents. Ils reprennent une tournure
identique (Fils de Dieu) dans des épisodes aussi différents que l’annonce à Marie, la
Tentation, la Transfiguration, le procès. Quel que soit l’évangile, Jésus n’est jamais décrit
comme un pur esprit détaché. Au contraire, il est constamment situé dans une famille, dans
une Trinité, voire dans une dynastie.
On oublie trop souvent qu’avant de renvoyer à la transcendance, Fils de Dieu
s’applique à un souverain, à une fonction sacerdotale, à une réalité humaine. Petit rappel : au
début de l’ère chrétienne, Jérusalem est agitée par une question essentielle : la légitimité du
grand-prêtre. Depuis plusieurs années, grâce aux Romains, Hérode exerce le pouvoir royal et
nomme, chaque année, le grand-prêtre. Or cette dernière décision ne fait pas l’unanimité à tel
point qu’un grand nombre de Juifs s’efforcent de restaurer un sacerdoce légitime, exercé par
une dynastie. C’est dans ce cadre que Jésus entre en scène. Il est parent non seulement de
Jean-Baptiste, mais également de Jacques, Syméon et Jude, les trois dirigeants de la future
communauté chrétienne de Jérusalem. Il est donc le maillon d’une longue chaîne, le fils
parfait, où se nouent le génétique, le politique et le spirituel ; il est le maximus filius, donné et
rêvé, qui accompagne ses parents, établit un sacerdoce légitime, au risque de déplaire à ses
concurrents hérodiens, et promet le royaume du Père. Voilà donc le modèle de Jules. En
annonçant à sa mère sa future prêtrise, puis en s’occupant des affaires de l’évêché, le héros
mirbellien ne se coupe pas de la famille ; il prend, au contraire, comme modèle celui qui

8
Pour plus de précision, signalons que le verbe latin impedicare vient du nom pes, pedis, m : le pied.
Impedicare signifie donc, littéralement, se prendre les pieds dans…
9
P. 342. C’est nous qui soulignons.
incarne l’extrême filiation. Autrement dit, bien loin de se désaffilier, Jules s’affirme encore et
toujours comme un fils.
Il reste que le fils spirituel n’est pas libre pour autant. Jésus n’accepte-t-il pas le
supplice de la croix pour l’amour de son Créateur10 ? Le cas de Pamphile s’inscrit
parfaitement dans cette logique : sa mort, comme celle du Christ, ressemble trait pour trait à
un rituel d’empêchement. Que nous apprend Fitz Graf dans son ouvrage ? Une fois liée, la
poupée que le mage avait grossièrement façonnée était déposée « dans un tombeau ou dans
un puits » et dirigée « vers les puissances souterraines11 ». Or c’est exactement la position de
Pamphile, du moins si nous en croyons les observations de Jules :
Il remarqua, dépassant des gravats, d’une vingtaine de centimètres, un sabot. Et ce
sabot se dressait en l’air, immobile au bout d’une chose ronde noire, gonflée, luisante
d’exsudations verdâtres. Autour du sabot voletaient des mouches, des myriades de
mouches, dont le ronflement sonore emplit les oreilles de l’abbé d’un bruit d’orgues,
monotone et prolongé. […] Tout frissonnant, il s’approcha de l’amoncellement des
pierres, les yeux fascinés par le sabot, au-dessus duquel les mouches bourdonnaient, et
dont la rigidité lui glaçait le cœur d’une intraduisible épouvante. C’était bien le père
Pamphile !... Dans l’interstice des gravats, Jules avait aperçu des pans de robe blanche,
maculés de sang noir.

Renversé ainsi, jeté au fond d’un trou, le vieux trinitaire accomplit le destin qui lui
était octroyé. Son ambition avait beau être plus haute, il est empêché d’agir. Comme
n’importe quel laïque. Comme les arbres dont il a coupé les pieds et qui se retrouvent
« affreusement mutilés, les uns couchés, tordus [c’est nous qui soulignons] et saignants par
de larges blessures, les autres, les troncs en l’air, râlant appuyés sur les branches écrasées,
comme sur des moignons » (p. 388). Les insultes qu’il reçoit12 participent de la même logique.
Le commentaire de Sandrick Le Maguer nous invite, en tout cas, à cette interprétation : « Je
sais que “pied” s’écrit en hébreu reguel (RGL). Or j’apprends que cette racine signifie
également “calomnier”, ce qui me ravit13. » Calomnie, torsion, fondation sapée : tel semble
être le lot de Pamphile et, plus généralement, des enfants.

2. La révolte du fils

Mirbeau ne peut évidemment en rester à ce simple constat. C’est pourquoi, il va faire


de son Abbé Jules, le récit d’une révolte. Il s’agit certes, selon les mots de Pierre Michel, de
mettre à nu « les grimaces des dominants en recourant une nouvelle fois à une pédagogie de
choc, dans la continuité des cyniques grecs », mais aussi de jeter cul par-dessus tête
l’organisation sociale14, de relater le combat des fils contre les pères.
Tout commence avec le narrateur. De fait, les premières lignes du roman nous placent
d’emblée devant une contradiction : le je, auquel le père donne les trappistes pour exemples,
laisse entendre15 sa voix. Il est facile évidemment de justifier cette situation en distinguant le
personnage-enfant du narrateur-adulte, mais, ce faisant, on feint d’ignorer que l’incipit rompt
10
Le pied joue un rôle essentiel dans l’ensemble de la Tradition. Sandrick Le Maguer relève à la lecture
de divers midrashins juifs, que « des personnages nommés Myriam ont le pied sensible : elles se blessent le pied,
contractent des maladies en marchant pieds nus, etc. » (Portait d’Israël en jeune fille, Gallimard, coll. L’infini,
Paris, 2008, p.67)
11
Fitz Graf, op. cit., p. 152.
12
Lebreton prend son pied (le sien ? celui de Pamphile) lorsqu’il propose au mendiant d’aller chercher
une pièce dans la fente de ses fesses.
13
Sandrick Le Maguer, op. cit., ibid.
14
Jules espère, quant à lui, « des renversements prodigieux de l’ordre social » (p. 341).
15
Nous avons déjà vu, par ailleurs, combien le son était fondamental dans l’œuvre de Mirbeau. Yannick
Lemarié, « Des romans à entendre », Cahiers Octave Mirbeau, n° 12, pp. 69-85.
délibérément avec l’interdit posé au départ et réitéré (ou, mieux, sous-entendu…) à la fin,
sous la forme d’une remarque lapidaire : « la vie recommença comme par le passé ». Qu’on le
veuille ou non, notre lecture superpose le temps de la jeunesse et celui de la maturité, comme
elle superpose la parole et le silence. Détail que tout cela ? Nullement ! Car, comme le dit
Nietzsche dans Ainsi parlait Zarathoustra, « ce sont, les paroles les plus silencieuses qui
apportent la tempête. Ce sont les pensées qui viennent sur des pattes de colombe qui mènent
le monde16 ». Le commentaire du philosophe convient fort bien à L’Abbé Jules. La parole
filiale jaillit du silence imposé par le père. Le livre sort des lèvres scellées 17 du fils et va
jusqu’à constituer un brûlot que la famille, les voisins, les puissants, les villageois, bref tout le
monde, voudraient voir brûlé. En s’élevant de la gorge autrefois mutique, la voix du silence
bouscule les lois les mieux établies et impose un désordre durable.
Pour conforter cette hypothèse, il suffit de revenir au testament de l’abbé Jules.
Qu’est-ce qu’un testament, après tout, sinon une parole enfermée ? L’auteur insiste : « Le
notaire montra d’abord et fit circuler une grande enveloppe jaune, carrée, fermée de cinq
cachets très larges de cire verdâtre […] » (p. 510). La collure est parfaite, le secret bien tenu.
Or, de ce document muet, vont fuser les pires outrages. Des sacrilèges irréparables. Un
principe semblable est à l’œuvre avec la mystérieuse malle. Aussi puissamment close que la
bouche du petit Dervelle devant ses parents, elle ne cesse, une fois ouverte, de mettre en émoi
les populations :
L’histoire de la malle grandit, courut le pays de porte en porte, remuant violemment les
cervelles. […] On se livrait, à propos de la malle, à des commentaires prodigieux, à de
tragiques suppositions qui ne contentaient point la raison. (pp. 453-454)

Les images invisibles, éclairées par le feu du bûcher, ont été réduites en cendres. Mais
cela ne retire rien à la fascination que l’objet exerce, car les accents puissants du prêtre
continuent de retentir. Les gravures consumées ont été consommées par « les prunelles
avides » (p. 514) des témoins. Ses vociférations inouïes (à la fois ahurissantes et jamais
entendues18) éclatent jusqu’aux contrées les plus reculées. « Si c’était plein de matières
explosives », s’inquiète M. Servières… Il a tort et raison. Tort, quand il imagine un procédé
chimique. Raison quand il soupçonne une déflagration. Même cachetée, brûlée, tue, la parole
muette du curé conserve sa puissance volcanique.
Pour prendre la mesure de cette révolution, comparons avec la situation de l’évêque.
Que constate-t-on, en effet, si on s’intéresse d’un peu plus près au saint homme ? Lui, non
plus, n’a pas le droit de parler, quand bien même il doit écrire un mandement. D’ailleurs nous
sommes prévenus : « il n’avait rien à dire, ne voulait rien dire, ne pouvait rien dire ». Les
ordonnances impériales, comme les ordres des autorités ecclésiastiques – deux figures
paternelles par excellence –, sont parfaitement claires : l’évêque interviendra en chaire mais –
l’expression populaire donne tout son suc ! – pour ne rien dire. Il faut, en réalité, la force de
persuasion de Jules pour que le prélat se défasse de sa prudence et qu’il porte des accusations
contre ses contemporains. Toutefois, l’homme n’a pas le génie colérique d’un Jules : c’est
pourquoi, aussitôt son texte lu dans les paroisses, il est convoqué par Rome et sommé de
s’humilier, de demander pardon, bref de se taire. Ordre que le vieil ecclésiastique exécute sans
barguigner, trop amoureux qu’il est de sa tranquillité.

16
« Die stillsten Worde sind es, welche den Sturm bringen. Gedanken, dit mit Taubenfüssen kommen,
lenken die Welt » (Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, traduction de Jacques Derrida).
17
Nous utilisons d’autant plus volontiers ce vocable que le capitaine – encore une figure du père –
réclame, à cor et à cri, que tout soit scellé. Le narrateur signale également, dans les dernières lignes, que « M.
Robin était venu poser les scellés partout » (p. 514).
18
Nous rappelons que l’adjectif inouï est composé de la négation in et de l’adjectif ouï (du verbe latin
audire : entendre).
Évêque versus Jules : la juxtaposition est cruelle. Le choix mirbellien assumé. La
guerre déclarée. Ce sont des pensées qui viennent sur des pattes de colombe. Nietzsche
songeait peut-être à la paix. Pas de l’homme, répond Mirbeau l’imprécateur, en écho. Pour
quiconque est menacé d’avoir les pieds liés, la révolte prend les allures d’une marche
militaire. C’est sans doute la raison pour laquelle le narrateur ne cesse d’évoquer les grandes
enjambées de son oncle. Rappelons quelques passages, parmi tant d’autres :

Dans les cours, à la promenade, il restait à l’écart des groupes, en sauvage, marchant
avec acharnement, poussant du pied de grosses pierres, secouant les arbres, paraissant
toujours emporté vers des buts de destruction (p. 353)
Il arpentait les rues, à grandes enjambées, avec des hâtes mauvaises. (p. 364)
L’abbé marchait, furieusement, et c’était tout ! (p. 370)
Ebloui, charmé, il marchait vite, aspirait avec délices la fraîcheur qui s’épanouit dans
l’air […]. (p. 370)
Il voulut hâter le pas, mais il fut contraint de ralentir son allure, à cause des ronces qui
se glissaient sous sa soutane, s’accrochaient à ses jambes, entravaient sa marche de
leurs enlacements de reptiles douloureux et continus. (p. 384)
Il passait ses nuits à marcher dans sa chambre. (p. 426)
Jules recommença de marcher, frappant du pied. (p. 426)

Le pas de l’abbé est, assurément, l’expression d’un malaise, mais, au-delà, il traduit
une libération, un combat, un refus total de rester en place, quel que soit le lieu que des
supérieurs lui assignent : dans l’évêché, dans la cure, sur l’arbre généalogique. Sans même
s’en rendre compte, ses coreligionnaires l’ont compris, en particulier quand ils surnomment
Jules, l’abbé Mère de Dieu. Par ce trait d’humour d’un goût douteux, ils sanctionnent un
double déplacement, un double mouvement. D’une part, ils changent le masculin (un abbé) en
féminin (une Mère) ; d’autre part, ils font du fils, la génitrice/le géniteur de son supposé Père !
Les « pieds carrés » de Jules nous portent encore plus loin puisqu’ils transforment
l’homme d’église en une puissance négative, ou plus exactement, en pure négativité. Derrida,
dans une analyse serrée de l’expression « pas de loup », aide à comprendre notre propos :
[…] L’une des raisons – […] –, l’une des nombreuses raisons pour lesquelles j’ai choisi,
dans ce lot de proverbes, celui qui forme le syntagme « à pas de loup », c’est justement que
l’absence du loup s’y dit aussi dans l’autre opération silencieuse du « pas », du vocable
« pas » qui laisse entendre, mais sans aucun bruit, l’intrusion sauvage, de l’adverbe de
négation (pas, pas de loup, il n’y a pas de loup ), l’intrusion clandestine, donc, de l’adverbe
de négation « pas » dans le nom, dans « pas de loup ». Un adverbe hante un nom. L’adverbe
« pas » s’est introduit en silence, à pas de loup, dans le nom « pas ».19

Pas… pas… pas… pas… : la répétition du vocable, de page en page, finit par faire
entendre l’adverbe, comme si le pas redoublé de l’abbé martelait un non définitif. Au nom du
Père, Jules oppose le non du fils. Il prône la mutinerie ; il hâte le pas. Bien loin de respecter la
prière ou le commandement – tu ne jureras pas ! –, il retourne le nom sacré de Dieu pour en
nier la tutelle. Par le pouvoir de ses pas négatifs, il fait du Créateur une « chimère » (p. 470)

19
Jacques Derrida, Séminaire, La bête et le souverain, volume 1 (2001-2202), Gallilée, Paris, 2008, p. 24.
Cette idée se trouvait déjà dans un texte antérieur : Parages, Galilée, Paris, 1986, p. 52.
et de la nature la seule vraie divinité20. Il s’abandonne « au magnétisme, à l’aimantation21 » ;
il excite les polarités. Oui/non. Ici/ailleurs. Ciel/Terre. Souverain/bête.
Le dernier couple peut surprendre ; il ne fait qu’unir deux « êtres-hors-la loi », sans
doute aux antipodes l’un de l’autre, mais, en même temps, indissociables. C’est du moins
l’intuition de Derrida :
[…] Le souverain a le pouvoir « de donner, de faire, de suspendre la loi ». C’est le
droit exceptionnel de se placer au-dessus du droit, le droit du non-droit, si je puis dire, ce
qui, à la fois, risque de porter le souverain humain au-dessus de l’humain, vers la toute
puissance divine […] et, à la fois, à cause de cette arbitraire suspension ou rupture du
droit, risque justement de faire ressembler le souverain à la bête la plus brutale qui ne
respecte plus rien, méprise la loi, se situe d’entrée de jeu hors la loi, à l’écart de la loi.
Pour leur représentation courante, à laquelle nous référons pour commencer, le
souverain et la bête semblent avoir en commun leur être-hors-la loi.22

Face au Maître des cieux qui s’élève au-dessus des lois, Jules est bien la bête qui
s’abaisse, écarte ses pattes du droit chemin et refuse d’obéir aux règles. Le narrateur le dit
volontiers : « sa main hachait la toile, ainsi qu’une patte de crabe » (p. 500), « de ses doigts
recourbés en forme de griffes, il déchirait le vide […] » (p. 505). Ces annotations, glissées
lors de la description de l’agonie, concluent une longue liste. Ainsi, lors de son premier
sermon, le nouveau prêtre était-il comparé à un bouc (« sous l’infini regard de Dieu, comme
un bouc, j’ai forniqué », p. 355) ; peu après, il « déploy[ait] d’immenses ailes membraneuses
et plan[ait] sur la ville, ainsi qu’une gigantesque chauve-souris », p. 361) ; ailleurs, il avait
« les narines écartées, comme font les étalons qui flairent dans le vent, des odeurs de
femelles » (p. 371). Citons encore, au hasard : « c’est un ours mal léché » (p. 428) ; « Tu
espérais te payer le petit plaisir de me montrer comme un ours de ménagerie, une
monstruosité de foire, un mouton à cinq pattes » (p. 441), « cochon » (p. 452) ; « de même
que mon oncle, je le voyais virevolter avec d’étranges ailes noires, pareil à un gros oiseau
sinistre et carnassier » (p. 507). Enfin, ne peut-on pas voir dans le sifflement (p. 399, p. 408)
une forme d’animalisation ? Sans doute le plus simple serait-il de considérer ces
comparaisons comme des artifices littéraires, mais elles vont au-delà, car elles dévoilent le
vrai caractère du prêtre, sa capacité, non seulement à faire la bête, mais également à faire le
bête. De fait, Jules ne manque pas une occasion de commettre des bêtises : donner l’huile de
foie de morue à sa sœur, pousser l’évêque à écrire un mandement révolutionnaire, jurer,
sacrer, voler, menacer quiconque ne se soumet pas à ses désirs. Et quand il n’a plus les
moyens de ses ambitions, il défie encore le Père puisqu’il sombre dans le plus grand désordre
intellectuel et le plus complet abêtissement23 : « C’était un spectacle navrant que de voir cet
homme éloquent en arriver à ne pouvoir plus achever une phrase, et à ne se servir que de
mots grossiers, vite noyés dans une broue d’épileptique » (p. 430). Victoire (le prénom n’est
pas innocent…) a compris cela avant tout le monde :
Enfin, Madame, à votre idée, quoi qu’y peut y avoir dans c’te malle-là ?... C’est-y point
le diable ?... C’est-y point des bêtes comme il n’en existe plus, depuis Notre-Seigneur

20
Pour ne pas ouvrir outre mesure des pistes de lecture, nous nous contenterons de noter que la nature est
la Grande Silencieuse, bruissante de paroles incompréhensibles et d’insondables mystères. C’est pourquoi, les
fils aiment s’y réfugier. C’est pourquoi également, les savants ont le grand tort (« l’audace imbécile », p. 470) de
l’exprimer.
21
Les deux mots sont de Samuel Lair, in Mirbeau et le mythe de la nature, Presses Universitaires de
Rennes, Rennes, 2003, p. 108. On pourra relire à cette occasion les remarques de l’auteur sur la reconquête par la
marche (pp. 107-108).
22
Jacques Derrida, op. cit., p. 38.
23
On retrouve cet abêtissement chez d’autres personnages : celui du Calvaire (« on eût dit que mon
intelligence sommeillait toujours dans les limbes de la gestation maternelle », p.135)
Jésus-Christ ?... Ainsi, Madame, moi qui vous parle, quand j’étais petite, un jour, mon
père, dans un bois, vit une bête… Oh ! mais une bête extraordinaire !... Elle avait un
museau long, long comme une broche, une queue comme un plumeau, et des jambes,
bonté divine ! des jambes comme des pelles à feu !... Mon père n’a point bougé et la bête
est partie… Mais si mon père avait bougé, la bête l’aurait mangé… Eh ben ! moi, je crois
que c’est une bête comme ça, qu’est dans la malle… (p. 453)

La servante, comme le narrateur parfois, assimile la bête au diable. Il faut, ici, sortir de
l’orbe de la religion et dépasser une lecture convenue. La bestialité, la bêtise et l’abêtissement
sont le propre de l’homme24, et particulièrement, du fils mutin. À lui seul échoit cette
possibilité. On ne peut donc s’étonner du geste de l’abbé Jules qui, après avoir demandé à son
filleul ce qu’il avait appris, « examina rapidement [les livres] et les lança dans l’espace l’un
après l’autre ». La scène mérite d’être donnée jusqu’au bout, avec les mots mêmes du
narrateur :
Je les entendis retomber lourdement derrière le petit mur qui entourait la cour.
– Sais-tu encore quelque autre chose, me demanda-t-il ?
– Non, mon oncle…
– Eh bien ! mon garçon, va dans le jardin… Tu y trouveras une bêche… Bêche de
terre… Quand tu seras fatigué, couche-toi dans l’herbe… Va !
Ce fut ma première leçon. (p. 469).

C’est dans ce maillage serré (nous menant en silence, à pas comptés, vers la bête) que
le rire de Jules prend son sens. Son ha ha synthétise tout ce que nous venons d’écrire. Parce
qu’il est en deçà de la parole, il brise le mur du silence, notamment dans l’épisode final du
roman. Tandis que la famille éplorée retourne, sans un mot, à Viantais, le jeune Dervelle
entend « un ricanement lointain, étouffé, qui sortait, là-bas, du dessous de la terre » (p. 515).
Le récit a beau s’achever et la page redevenir blanche – muette –, le rire de Jules retendit
encore. Il prolonge le combat du prêtre. C’est une nouvelle scansion, la matière d’un dernier
scandale, le pas ultime, le refus obstiné et toujours recommencé de mettre en sourdine sa
révolte. C’est, in fine, le cri de la bête qui ne compose pas avec le souverain et accède
brusquement au Vrai. De fait, le haha du curé rappelle, à s’y méprendre, le aha des
gestaltistes. La Gestalt-théorie distingue en effet deux phénomènes pour expliquer comment
la pensée réussit à résoudre un problème qui, jusque-là, restait sans réponse : l’insight, que le
français traduit par le mot intuition, et le aha, qui diffère du précédent « par le fait que la
solution soudaine est précédée d’une période d’incubation plus ou moins longue25 pendant
laquelle le sujet […] ne semble faire aucun progrès vers la solution […] ». L’interjection
signale donc que, d’un seul coup, tout devient clair et que « la voie vers la résolution est
[enfin] ouverte26 ». L’analyse vaut pour L’Abbé Jules. Après les longues périodes de doute
pendant lesquelles le prêtre hésite sur la voie à suivre, son ha ha traduit une compréhension
totale et subite des réalités. Certes, les contemporains de l’abbé jugent diabolique ce
ricanement ; le neveu lui-même le considère comme effroyable. Mais ce rire est avant tout
jubilatoire car, non seulement il accompagne une révélation, mais il témoigne, en outre, d’une
lucidité supérieure. Voilà pourquoi le lecteur l’entend de temps à autre, par exemple, quand
Jules se rend compte, à la fois, de la pusillanimité de l’évêque et de ses propres faiblesses :
24
« Cette cruauté du “sans foi ni loi” serait donc le propre de l’homme, cette bestialité qu’on attribue à
l’homme et qui le fait comparer à une bête, ce serait encore le propre de l’homme en tant qu’il suppose la loi,
même quand il s’y oppose, tandis que la bête elle-même, si elle peut être violente et ignorer la loi, ne saurait
être tenue, dans cette logique classique pour bestiale. Comme la bêtise, la bestialité, la cruauté bestiale serait
ainsi le propre de l’homme » (Jacques Derrida, op. cit., p. 146)
25
Nous voyons là un rapprochement possible avec ce que nous avons appelé « la voix silencieuse ».
26
Herbert A. Simon, « L’explication en termes de traitement de l’information des phénomènes Gestalt »,
in Intellectica, n°28, 1999, pp.120-121.
« Suis-je fou !... Et qu’est-ce qui m’a pris de lui raconter toutes ces bêtises-là27, au vieux ?
que m’importe qu’on l’aime, qu’on ne l’aime pas, qu’il pleure ou qu’il chante ?... Ses
chagrins, je les connais, ses chagrins… Ha ! ha ! ha !... C’est d’avoir chipé le testament !... »
(p. 369). À cet instant le prêtre voit le monde tel qu’il est, sans avoir besoin de s’appuyer sur
un raisonnement logique. Son rire ne fait donc que suivre cette saisie immédiate du réel. Un
rire de voyant, en quelque sorte…

3. Une nouvelle famille

La rébellion ainsi consommée, il reste à reconstituer une famille. Le narrateur


n’avoue-il pas d’entrée qu’il aurait voulu être le l’enfant de M me Servières ? Relisons le texte :
« Pourquoi ma mère n’était-elle pas comme Mme Servières, gaie, vive, aimante, vêtue de
belles étoffes, avec des dentelles et des fleurs à son corsage, et des parfums dans ses cheveux
roulés en torsades blondes ? » (p. 332). Pour arriver à ce but, il convient cependant de
transformer les lois de la filiation et de faire du fils le fruit, non plus de la génétique, mais du
hasard. Hasard ou plus précisément hazard. La faute d’orthographe réjouit au plus haut point
l’abbé Jules, car le z n’est pas innocent. De nombreux auteurs se sont intéressés à cette lettre :
Balzac a repéré son allure contrariée ; Roland Barthes en a fait « la lettre de la déviance » ;
Leiris – Philippe Bonnefis le rappelle dans son ouvrage L’Innommable – a sondé « les
profondeurs de sa nature physique28 ».
Le z est tout cela, et bien plus encore. Dans le roman d’Octave Mirbeau, il figure la
division entre la loi commune et la bêtise julienne. On le soupçonnait déjà avec l’épisode de la
tante Athalie. Résumons : la jeune fille, incapable de réfréner sa gourmandise, se jette sur tout
ce qui se trouve à sa portée, au grand désespoir du jardinier, le père François :
Le jardinier se désespérait, pensant que c’était les loirs et les autres bêtes malfaisantes
qui causaient ces ravages. Il multipliait les pièges, passaient ses nuits à l’affût, et ta tante
se moquait de lui : « Eh bien, père François, et les loirs ? – Ah ! ne m’en parlez point,
mam’zelle, c’est des sorciers, ben sûr… Mais je les pincerai, tout de même. (p. 334)

Mam’zelle : en transcrivant l’appellatif de la sorte, Octave Mirbeau désigne celle qui


commet de « vilains péchés et la désobéissance ». Athalie est bien la sœur de Jules, en dépit
de leurs chamailleries, car elle aussi se tient hors la loi. Un simple agencement du prénom le
prouve sans difficulté puisque Athalie devient Attila29. Le texte insiste : « [elle était] si
gourmande qu’on ne pouvait laisser, à portée de main, aucune friandise, qu’elle ne la
dévorât. À l’office elle chipait les restes des fricots ; dans les placards, elle découvrait les
pots de confitures, et sauçait ses doigts dedans ; au jardin, elle mordait à même les pommes
sur les espaliers » (p. 334). Le narrateur parle d’un « petit diable » ; nous préférons voir une
bête qui ne laisse rien sur son passage, la fille putative du chef des Huns.
Le hazard d’Albert s’inscrit dans cette perspective. Mal écrire c’est échapper à la
puissance des pères et s’installer irrémédiablement dans le camp des Vandales. C’est faire un
partage entre les braves gens et les canailles ; c’est accéder à une pensée sauvage. D’ailleurs
le dialogue entre Jules et son élève ne manque pas de nous interpeller :
– Comment dit-on feu en latin ? me demandait mon oncle, lorsque je rentrais dans la
maison, suant, soufflant, tout embaumé de fraîches odeurs d’herbes.
– Je ne sais pas, mon oncle.

27
Jules prend soin de distinguer ces « bêtises-là » de la vraie bêtise, celle qui le libère du joug paternel.
28
Philippe Bonnefis, L’Innommable, essai sur l’œuvre d’E. Zola, SEDES, Paris, 1984, p. 41.
29
Dormir comme un loir. Sous Athalie, tel un loir, un Attila sommeillait. Où nous retrouvons le silence
sous la parole…
– Très bien ! faisait l’abbé, en se frottant les mains avec satisfaction… Parfait ! Et
comment écrirais-tu hasard ?
Je réfléchissais un instant, et épelant le mot :
– H… a… Ha… z…
– Z… z… à la bonne heure !... (p. 472)

L’instant est important puisque, dans la dernière réplique d’Albert, se retrouvent deux
éléments centraux de notre analyse : le ha ha (encore hésitant…) de la révélation et la lettre de
la déviance. Sans s’en rendre compte encore tout à fait, l’enfant vient de changer de vie.
Athalie rompait avec sa famille au profit d’une lignée barbare, le fils Dervelle découvre en
Jules le père qu’il lui faut. On comprend, dans ces conditions, pourquoi le « T’zimbééé…cile »
joue un rôle fondamental dans la construction du personnage mirbellien. La sifflante, qui
rappelle le sifflement de l’abbé, unit les destinées du maître et de l’élève. En un seul
mouvement, elle biffe le nom des géniteurs (« l’abbé s’étant fait une dédaigneuse loi de ne
jamais prononcer le nom de mes parents », p. 475) et dessine le chemin tortueux grâce auquel
le filleul rejoint son parrain. De hazard à t’zimbéé…cile, le z sinue, établissant un vrai lien de
filiation là où se trouvait, auparavant, une simple relation avunculaire.
Alors que les parents Dervelle ordonnaient à leur rejeton de se taire, Jules lui apprend
la vie. Il transmet même une chanson paillarde. Le détail importe. Sinon pour quelle raison
l’auteur aurait-il établi ce dernier dialogue entre l’oncle et le neveu : « J’avais dans l’oreille
l’air de la chanson ; […] il était dans le râle, plus faible, plus léger […]. Et je répondais en
dedans de moi-même, suffoqué par les larmes » (p. 508) ? En fait, Mirbeau donne
l’impression de finir son roman comme il l’avait commencé, en regardant sous les jupes des
femmes. Pourtant, que de différences ! Alors que le docteur Dervelle réduisait le sexe à une
mécanique et une économie, Jules en fait le symbole de toutes les transgressions :
transgression du vœu de chasteté, transgression du code de bonne conduite, transgression de
la loi du père. Car enfin, c’est Albert qui a, dorénavant, le dernier mot. Albert qui autrefois
était réduit au silence et qui devient, par la grâce de Jules – son père zigzagant – un homme de
profération. Le gardien du vrai testament. Le témoin irrécusable de la révélation.
« Les trappistes est-ce qu’ils parlent, eux ? » , « Faut qu’on mette les scellés ! » : le
docteur Dervelle et le cousin Debray poussent en vain leur cri d’effroi car la censure, in fine, a
échoué : Albert ose parler et écrire. L’Abbé Jules est bien l’histoire d’une filiation tordue,
l’hommage d’un fils spirituel à son père d’élection.
Yannick LEMARIÉ
Université d’Angers-CERIEC