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LES AFFAIRES SONT LES AFFAIRES

SOUS L’OCCUPATION ALLEMANDE

L’adaptation de Jean Dréville

En 1942, Jean Dréville (1906-1997) a réalisé une adaptation cinématographique de la
pièce d’Octave Mirbeau Les affaires sont les affaires qui vaut bien notre attention, non
seulement en raison de ses acteurs, Charles Vanel, Robert Le Vigan et Jacques Baumer, et de
sa cinématographie originale, mais aussi, et peut-être même surtout, en raison de sa
signification historique, étant un produit culturel français dans lequel s’entremêlent les
intérêts politiques, économiques et esthétiques de la France vichyssoise et ceux de
l’Allemagne nazie1.

Robert Le Vigan

Isidore Lechat, du théâtre au cinéma

La comédie Les affaires sont les affaires, montée pour la première fois en 1903 à la
Comédie-Française, connut un succès énorme, tant en France qu’en Allemagne. Ni les
tensions politiques, ni les tensions économiques entre les deux pays ne compromirent le
succès de ses représentations. Certes, une grande partie du succès peut être attribuée au fait
que les metteurs en scène, des deux côtés du Rhin, étaient sensibles aux goûts et aux
demandes du marché. Bien qu’au départ les spectateurs aient pu s’imaginer que ceux-ci
étaient restés fidèles au texte original et aux indications scéniques de Mirbeau, ils s’aperçurent
assez vite qu’en choisissant leurs acteurs, les metteurs en scène promouvaient une
interprétation des personnages qui correspondait au Zeitgeist qui avait cours au temps de la
représentation de la pièce. Dans son article « Lechat sur la scène en 1903 et dans les années
30 », Philippe Baron évoque les acteurs français et allemands les plus connus qui jouèrent le
rôle d’Isidore Lechat, et il fournit des précisions importantes concernant la réception de leurs
interprétations de ce personnage2.

1 Renée Devillers, Jean Dréville, Charles Vanel et Jean Debucourt. Les affaires sont les affaires. [Paris] : Robur,
1942. Je voudrais remercier Manfred Prinz, Gina Reichl et Kerstin Bockmühl-Keck de l’Institut für Romanistik,
Universität Gießen, en Allemagne ,de m’avoir donné accès à la copie du film Les affaires sont les affaires de
Dréville, qui se trouve dans la collection de la bibliothèque de l’Institut.
2 Philippe Baron, « Lechat sur la scène en 1903 et dans les années 30 », Cahiers Octave Mirbeau, n° 17, 2010,
pp. 206-210.
L’intrigue de la pièce tourne autour d’Isidore Lechat, homme d’affaires et parvenu,
dont toutes les pensées et toutes les actions sont motivées par son désir ardent de faire du
profit. En créant Isidore Lechat, Mirbeau voulait démonter les rouages du système capitaliste
et mettre en lumière la corruption de la bourgeoisie, de l’aristocratie et de l’Église catholique.
Maurice de Féraudy, acteur de théâtre et de cinéma, qui sera aussi réalisateur par la suite, fut
le premier à interpréter ce rôle. Il joua Isidore Lechat pendant près de 25 ans (1903-1925) et il
lui doit l’essentiel de sa célébrité. Féraudy ajouta des traits supposés typiques du paysan
normand à ce personnage : selon Claude Berton, critique contemporain, Féraudy a donné à
Lechat « une tête d’emboucheur normand3 », en le représentant comme roux et solide,
spirituel et rusé, et ayant un sens aigu des affaires.
À Berlin, dans le Deutsche Theater, le rôle d’Isidore Lechat fut joué pour la première
fois par Alfred Bassermann qui, physiquement, était très diffèrent de Féraudy : il était grand et
mince et ressemblait au citadin bourgeois sophistiqué, rôle qu’il jouait d’ailleurs dans
beaucoup d’autres pièces et films4. Considéré l’acteur allemand le plus reconnu, il était
également l’un des premiers à jouer au cinéma, contribuant ainsi considérablement à
l’établissement du cinéma comme une forme d’art.
En 1930, c’est Emil Jannings, le premier acteur à recevoir un Oscar, qui reprit le rôle
d‘Isidore Lechat au Volkstheater de Vienne et au Theater des Westens de Berlin. Comme
Bassermann et Féraudy, il était un célèbre acteur de théâtre et de cinéma, incarnant les
personnages les plus recherchés. Comme le note Philippe Baron, pendant qu’il jouait Isidore
Lechat, il tournait avec Sternberg l’un des premiers films parlants, L’Ange bleu, où il
interprétait son rôle le plus célèbre, celui du Professeur Rath. Selon la critique contemporaine,
dithyrambique d’ailleurs, son expérience au cinéma eut un effet sur sa représentation d’Isidore
Lechat, influençant la qualité de sa voix et son expression mimique 5. En outre, la critique
soulignait sa capacité de représenter Lechat comme un animal de proie, sauvage et brutal.
Jannings, assez costaud et lourd, était capable de jouer Lechat comme celui-ci se voyait lui-
même : « Et sais-tu comment on m’appelle ici, moi, Lechat ?... Le Chat-Tigrrre6. »
L’interprétation de Jannings devint le modèle pour d’autres acteurs, qu’on comparait à
cet acteur allemand extraordinaire. Ce fut notamment le cas de Léon Bernard, qui reprit le rôle
d’Isidore Lechat à la Comédie-Française en 19317. L’interprétation de Bernard diffère
largement de celle de Féraudy. Avec son accent parisien, sa vigueur physique et sa brutalité,
Bernard évoque le héros typique des années 30, l’homme qui, par ses racines, appartient à la
classe ouvrière parisienne : « Large et puissant avec des gestes d’ancien portefaix et une voix
où perce l’accent des faubourgs, il est bien cette brute vicieuse et cordiale qu’a voulue
l’auteur », écrit James de Coquet dans Le Figaro8. Comme Féraudy, Bassermann et Jannings,
Bernard a également travaillé pour le cinéma.
On voit donc assez facilement qu’en choisissant leurs acteurs, les metteurs en scène
répondaient aux conceptions diverses de l’homme d’affaires qui avaient cours à l’époque, que
ce soit dans la société française ou dans la société allemande. Bassermann jouait l’homme
3 Cité par Philippe Baron, art. cit. p. 206.
4 Bassermann commença sa carrière d’acteur de cinéma dans le film Der Andere (1912-1913), dans lequel il
joue le rôle d’un avocat qui est victime d’un dédoublement de la personnalité.
5 Baron, art. cit., p. 207.
6 Octave Mirbeau, Les affaires sont les affaires, Paris, Fasquelle, [s.d. 1903 ?], p. 52. Pendant le Troisième
Reich, Emil Jannings fut reconnu comme « Staatsschauspieler », la plus haute distinction possible pour un
acteur dans l’Allemagne nazie. Il devint Reichskultursenator, et, en 1931, président du conseil d’administration
de la Tobis.
7 Dans son éloge Émile Fabre décrit l’acteur : « [D]e taille à rivaliser avec les célébrités étrangères, les
Jannings, les Laughton ». Voir Baron, loc. cit., p. 207, et le Dossier Rt 5854 du département des Arts du
spectacle de la B.N.F..
8 Cité par Baron, p. 208.
d’affaires des métropoles de l’empire allemand, cependant que Jannings était la brute,
l’animal de proie, anticipant l’image diffusée par la propagande antisémite des années 30 et
40 pour dénigrer l’entrepreneur juif. Quant aux interprétations françaises, les unes
soulignaient le type « paysan rusé », d’autres le type « ouvrier parisien essayant de grimper
l’échelle sociale ». Ces diverses interprétations n’ont pas manqué d’influencer l’adaptation de
Dréville, qui voulait combler l’écart existant entre les deux cultures, française et allemande,
en tournant un film qui n’offenserait personne et qui lui garantirait des recettes. C’est ainsi
qu’il déclara avoir décidé de tourner Les affaires sont les affaires, car « [c]’était moins risqué
et moins cher9 ». Il comptait en effet exploiter le fait que ses interprètes n’étaient pas
seulement des comédiens de théâtre, mais aussi des acteurs de cinéma, qui étaient donc
connus par un large public, y compris les classes populaires. Comme nous allons le voir,
Dréville construisit le personnage d’Isidore Lechat en lui attribuant des traits de caractère qui
étaient mis en avant par des interprètes précédents.
Patrick Glâtre considère que Dréville, comme la majorité des réalisateurs français sous
l’Occupation, n’avait que trois possibilités pour réaliser un film : ou bien représenter les
valeurs promues par le régime de Vichy ; ou bien produire des films de pur divertissement ;
ou encore faire des adaptations « de grands classiques de la littérature exemplaires du génie
national10 ». Glâtre soutient qu’en adaptant Les affaires sont les affaires, Dréville défendit les
valeurs vichyssoises, tout en essayant d’adapter un grand classique de la littérature française,
exemplaire du génie national.
J’aimerais pourtant faire valoir que Dréville faisait beaucoup plus que cela. Il a, certes,
choisi une pièce française lui permettant d’apaiser la censure vichyssoise ; mais il s’agit aussi,
en l’occurrence, d’une pièce qui avait connu un énorme succès en Allemagne et dont le
message principal était anticapitaliste, où Mirbeau soulignait les similitudes qui existent entre
sociétés capitalistes plutôt qu’il ne s’attardait sur les particularités françaises. Ainsi Les
affaires sont les affaires fournissait un sujet qui ne semblait guère de nature à susciter des
polémiques, surtout si l’on ajoute que le réalisateur était prêt à introduire un certain nombre
de modifications. Le succès antérieur de la pièce, en France et en Allemagne, constituait
presque la garantie d’une réception favorable par les autorités françaises et allemandes.
Dréville lui-même avait des rapports étroits avec l’industrie cinématographique
allemande. Il fut l’un des premiers réalisateurs à travailler avec la Continental, filiale de
l’UFA, créée par Joseph Goebbels en 1940 comme société cinématographique française
financée par des capitaux allemands et dirigée par Alfred Greven. Or Greven, amateur de
films français, essayait de recruter les meilleurs professionnels dans l’industrie
cinématographique française, et était souvent amené à contourner les lois raciales nazies pour
y parvenir. C’est lui qui produisit le film de Dréville Annette et la dame blonde, sorti en
septembre 1941.
Selon Dréville, la production du film Les affaires sont les affaires fut surtout motivée
par des raisons économiques : « Tourné en treize jours, avec très peu d’argent et des prises
rarement recommencées11 », le film semble, au premier abord, une œuvre mineure du
réalisateur, lequel travaillait déjà sur un autre film, Les Cadets de l’océan12, qui ne devait
9 Cité par Glâtre, Patrick, Jean Dréville cinéaste, Paris, Créaphis, 2006, p. 33.
10 Ibid., p. 33.
11 Glâtre, op. cit., p. 39.
12 Le film fut produit par Gaumont, géré, depuis 1938, par l’agence Havas, qui avait été nationalisée par le
gouvernement de Vichy. Pourtant Havas préférait travailler avec les nazis plutôt qu’avec Vichy, comme
l’expliquent Nathalie Raulin et Renaud Lecadre : « Plutôt nazi que vichyste. Sous l'Occupation, le président de
Havas, Léon Rénier, préfère s'adresser directement aux Allemands dans une pure logique de pouvoir. Son
agence de presse a certes été nationalisée par le gouvernement de Pétain. Mais Havas espère sauver son autre
fleuron, la régie publicitaire. Il négocie avec l'occupant le nouveau tour de table de Havas-publicité: les anciens
actionnaires privés (comme Paribas) garderont 32% du capital, contre 48% au groupe allemand Mundus et
sortir qu’après la deuxième guerre mondiale 13. Au début, Dréville avait l’intention de donner
le rôle d’Isidore Lechat à Raimu. Il pensait que Raimu serait l’acteur le plus en mesure
d’effacer l’image créée par Féraudy : « Tous les grands acteurs de l’époque redoutaient le
rôle écrasant d’Isidore Lechat, tant le souvenir qu’avait laissé son créateur au théâtre en
1903, Maurice de Féraudy, était fort. Nous avions pensé à Raimu 14. » Le réalisateur avait
besoin d’un acteur de la stature de Raimu pour souligner des traits de caractère d’Isidore
Lechat qui étaient différents de ceux qu’avait accentués Féraudy. Pour Dréville il était
important qu’Isidore Lechat ne fût plus associé aux paysans normands et à leur prétendu sens
des affaires – une image que Féraudy avait cultivée avec beaucoup de succès. Pour le
réalisateur, Isidore Lechat, personnage antipathique, devait être un habitant des villes, sans
lien avec la terre française ni avec les paysans français, auxquels Vichy attachait une si grande
valeur.
Pourtant, en fin de compte, Dréville décida de ne pas embaucher Raimu, qui était,
selon lui, trop difficile : « J’avais commencé à travailler avec lui, le temps de comprendre
qu’il était un acteur d’instinct ! […] L’instinct l’emportait sur l’intelligence. […] Puis il y a
eu un retard. Raimu avait un engagement ailleurs 15. Et moi, j’ai pensé à Vanel 16. » Mais il est
fort probable que le choix de Vanel n’a pas été le fruit du hasard pour Dréville qui, dans ce
film, essaya d’apaiser la censure nazie et vichyssoise. Bien que Raimu ait travaillé avec la
Continental dans Les Inconnus dans la maison, il n’était pas intéressé par un travail continu
avec cette compagnie de production, après la sortie du film : il préférait se tenir à distance de
l’occupant allemand. Par contre Vanel, acteur très apprécié par le régime pétainiste installé à
Vichy17, avait des liens étroits avec l’industrie cinématographique allemande, avec Alfred
Greven et avec Raoul Ploquin, qui était directeur du Comité d’organisation de l’industrie
cinématographique (COIC18) et qui, durant les années 1930, était dialoguiste et producteur des
versions françaises des coproductions franco-allemandes réalisées dans les studios de l’UFA,
à Babelsberg, près de Berlin. Vanel avait participé à nombre de ces coproductions : en 1935 il
avait joué dans Le Domino vert, produit par Alfred Greven, et, en 1938, dans SOS Sahara, un
film produit par Raoul Ploquin. Dréville et Vanel continueront à travailler avec Ploquin après
le succès du film Les affaires sont les affaires. Mais ils n’étaient pas les seuls : beaucoup
d’autres acteurs qui jouèrent dans Les affaires sont les affaires étaient liés à l’industrie
cinématographique allemande : ainsi, les rôles de Gruggh et Phinck furent donnés à Jacques
Baumer et Robert Le Vigan, qui avaient travaillé avec la Continental ; Le Vigan, en
particulier, approuva la politique raciale des nazis.

seulement 20% à l'État français » (« Havas, cet obscur objet du pouvoir. 166 ans après sa création, le groupe est
absorbé par la Générale des eaux », Libération, 9 mars 1998).
13 Le film décrit la vie sur le navire-école de la Marine de Guerre « L’Océan », amarré à Toulon. Il fut interdit
en France de 1942 à 1945 ; d’abord par les Allemands et ensuite par les Alliés. Pour des références
supplémentaires, voir Claude Guiguet et Emmanuel Papillon (éd.), Jean Dréville. Propos du cinéaste.
Filmographie. Documents, Paris, Dujarric, 1987, p. 116, et Glâtre, op. cit., pp. 32-33.
14 Dréville, cité dans Guiguet et Papillon, p. 113.
15 Raimu joua dans le film de Decoin Les Inconnus dans la maison (sorti en mai 1942), produit par la
Continental ; et dans L’Arlésienne, film de Marc Allégret, sorti en septembre 1942 et produit par les films
Impéra. Dréville fait probablement référence à L’Arlésienne.
16 Dréville, cité par Guiguet et Papillon, op. cit., p.113.
17 Pétain lui attribua l’ordre de la Francisque gallique.
18 Le COIC fut créé par la loi du 16 août 1940 du régime de Vichy, pour normaliser la production
cinématographique et pour pouvoir la contrôler. Le comité ne dépendait pas seulement du gouvernement de
Vichy, mais aussi de l’occupant allemand.
Les affaires sont les affaires fut produit par Les Moulins d’or19, qui annoncèrent le film
au moyen d’une affiche montrant la mère et la fille Lechat angoissées, devant une image en
arrière-plan représentant la tête surdimensionnée de la brute Isidore. Ses sourcils épais
évoquent l’animal de proie, et le gros nez fait penser à la représentation des hommes
d’affaires dans la presse antisémite de l’époque. L’affiche s’inscrit ainsi dans l’iconographie
nazie. En même temps, le portrait de la brute Lechat-Vanel évoquée sur l’affiche rappelle
aussi les représentations théâtrales des années 30, celles de Jannings et de Bernard, faisant
donc appel à l’imaginaire collectif des deux côtés du Rhin.

De subtils glissements

Le film s’ouvre sur une brève introduction qui encadre l’adaptation de la pièce et qui
établit la comédie de Mirbeau comme un chef-d’œuvre de la littérature française et son auteur
comme un écrivain respectable et une personne attachante : ainsi la présentation invite-t-elle
le spectateur à être fier de son patrimoine culturel. Dréville remercie également Sacha Guitry
de lui avoir donné accès au manuscrit original de la comédie de Mirbeau (dont des pages sont
montrées) et de lui avoir accordé la permission d’utiliser une séquence du court-métrage
Ceux de chez nous (1915, version sonore 1939), que Guitry avait réalisé pendant la première
guerre mondiale, en réaction à une proclamation des intellectuels allemands glorifiant la
culture germanique. Guitry y met en scène ses plus illustres contemporains (acteurs, écrivains,
artistes, compositeurs) comme des icônes de la culture française. Dréville extrait du court-
métrage non-sonorisé la séquence sur Mirbeau, qui fait donc une brève apparition dans le film
tiré de sa pièce. En encadrant le film avec une référence au manuscrit original et à Mirbeau,
Dréville ne souligne pas seulement la place importante de l’écrivain dans la culture française,
comme l’avait déjà affirmé Guitry dans Ceux de chez nous, mais il suggère aussi qu’il y a une
relation étroite entre la pièce et le film, entre les intentions de Mirbeau et les siennes.
Pourtant, nombre de modifications révélatrices sont à noter.

19 Tobis-Klangfilm possédait les droits pour la production sonore.
- Tout d’abord, contrairement à la pièce de Mirbeau, située à la Belle Époque, l’action
du film se déroule dans les années 1940 : le cadre du film crée donc un lien immédiat avec le
spectateur contemporain.
- En outre, la règle des trois unités, respectée dans la pièce de Mirbeau, est abandonnée
dans le film de Dréville : alors que l’action de la pièce se déroule entièrement au château de
Vauperdu, résidence privée de Lechat, où celui-ci contrôle tous ceux qui y habitent et qu’y
entrent, le film commence par nous présenter Lechat dans son entreprise, le journal Le Chant
du coq.
- Autre différence : Lechat n’apparaît plus seulement comme un homme d’affaires sans
merci, mais aussi comme un coureur de femmes, trait de caractère qui ne figurait pas vraiment
dans la pièce20. C’est là un attribut que Dréville ajouta au film pour souligner le caractère
animal de Lechat, aspect important qui, on l’a vu, figure déjà sur l’affiche du film.
- Par ailleurs, dans le film, le monde des affaires (représenté par la scène qui a lieu au
bureau du journal Le Chant du coq) se juxtapose au monde privé et à la vie en famille et à la
campagne (représentée par les scènes qui ont lieu au château de Vauperdu). Ainsi la
représentation cinématographique de Vauperdu diffère-t-elle légèrement de la représentation
théâtrale.
- S’il est vrai que, dans le film comme dans la pièce, tous les personnages sont en
opposition avec Isidore Lechat, il convient pourtant de noter que l’adaptation
cinématographique accentue encore ce désaccord en opposant les habitants et les lieux de
Vauperdu, qui symbolisent les valeurs rurales promues par Vichy, au nouveau riche Lechat,
qui représente le capitalisme « américain » et le monde apatride des affaires.
- Plus grave : dans le film, les membres de la famille servent en quelque sorte de porte-
parole de l’idéologie vichyssoise. Ainsi, la fille, Germaine (Renée Devillers 21), va à l’église,
non pas pour satisfaire le désir de son père, qui a besoin de voix catholiques pour les
élections, mais parce qu’elle est croyante, alors que, dans la pièce de Mirbeau, elle refuse d’y
aller tout simplement. D’ailleurs, la Germaine de Dréville est une femme plutôt docile : son
seul acte de rébellion consiste dans son choix d’un amant au-dessous de sa condition. Certes,
elle est tourmentée par les injustices de son père, ce qui est illustré à travers une scène
surréaliste, dans laquelle la terre et les plantes de Vauperdu la hantent et lui parlent. Mais cette
scène souligne également la nature émotionnelle et anxieuse d’une jeune femme qui est avant
tout une femme de cœur, alors que, dans la pièce de Mirbeau, Germaine est surtout une
femme de tête, intelligente et raisonnable : c’est une femme qui n’est pas seulement en révolte
contre son père, mais s’oppose aussi à son amant, le chimiste Lucien, qui, embauché par
Lechat et ayant peur de perdre son emploi, lui reproche d’être peu réaliste dans l’évaluation
du comportement de celui-ci et ne prend conscience de la force de son dégoût et ne consent à
prendre en compte ses demandes qu’au moment où elle lui raconte qu’elle a été tentée d’avoir
des relations sexuelles avec un homme de l’écurie : « Si je te disais que …bien des fois… par
dégoût… par besoin de vengeance… par un désir sauvage d’humilier mes parents… j’ai été
tentée de me livrer à un homme de l’office ou de l’écurie » (p. 143). Lucien perçoit, dans cette
tentation libertine, une menace pour sa propre masculinité et il accède à sa demande de quitter

20 Dans la pièce, Isidore Lechat ne veut pas croire qu’on puisse raconter des histoires sur lui, et il demande à
son fils de préciser : « Des histoires ? ….Allons donc …Des histoires de femmes ? » (p. 196). Et il explique à son
fils que les femmes sont mauvaise nouvelle pour les affaires : « C’est très gentil… les femmes… mais… en
dehors de l’amour… je m’en méfie comme de la peste…. Non… non… pas de femmes dans les affaires «
(pp.197-198).

21 Dans sa vie privée Devillers était également liée au monde de l’argent. En 1935 elle avait épousé
Jean-Conrad Hottinguer, banquier de la fameuse banque Hottinguer.
le château avec elle, nonobstant le conflit inévitable avec Lechat et les difficultés financières
qui en résulteront (p. 144). Si, lors de la création de la pièce, les traits féministes de Germaine
ont été ressentis comme une provocation par les spectateurs bourgeois, dans le film de
Dréville, Germaine est fort peu féministe, bien au contraire : c’est une jeune femme qui
accepte son rôle sans opposition majeure. Manifestement, la position anticléricale et pro-
féministe de Mirbeau ne pouvait prendre place dans l’interprétation vichyssoise de la pièce
par Dréville.
- Chez Mirbeau, le frère de Germaine, Xavier, membre de la jeunesse dorée
parisienne, qui dépense sans compter, est l’enfant préféré d’Isidore, qui lui pardonne
facilement, car il considère les relations de son fils comme utiles au maintien de son propre
statut social et à la croissance de sa richesse. Dans le film de Dréville, Xavier est un peu plus
sympathique. Quant à l’accident de voiture du Xavier de Mirbeau, résultat d’une conduite
imprudente, qui mène à la mort de ce jeune homme « moderne », il se transmue en un
accident de chasse, dans l’adaptation cinématographique. En fait, Dréville interprète le
comportement de la jeunesse dorée dans son sens originel, antirévolutionnaire (bien dans la
ligne de Vichy), montrant un Xavier épaulé par un groupe de jeunes aristocrates raffinés, qui
l’invitent à la chasse où il va trouver la mort. Le portrait flatteur de jeunes nobles et la
camaraderie dont ils font preuve envers Xavier (« son fils [le fils de Lechat], paraît-il, est
assez sympathique », remarque le jeune marquis de Porcellet) reflètent la politique du
gouvernement de Vichy en faveur de la noblesse et des propriétaires terriens. Cela se voit
également dans le portrait du marquis de Porcellet, membre décavé de la noblesse, qui a
emprunté de l’argent à Isidore Lechat et auquel ce dernier propose une affaire : si Porcellet
accepte que son fils épouse Germaine et s’il est prêt à soutenir sa candidature aux prochaines
élections, où Isidore se présente avec un programme anticlérical et “socialiste”, Lechat lui
donnera quittance de ses dettes (p. 218). Dans la pièce, Lechat rabat le caquet de l’arrogant
marquis en lui expliquant que les aristocrates et l’Église catholique n’ont pas été, tant s’en
faut, plus généreux que lui envers le peuple : comme lui, ils ont protégé leurs intérêts
matériels, mais sans rien donner au peuple en échange (pp. 234-235). Dans le film, Lechat ne
lance pas ce genre d’accusation : il ne met en question que certaines notions telles que
l’honneur, la tradition, la réputation, que le marquis défend en prétendant que, « chez nous,
l’honneur passe avant l’intérêt ». Le commentaire de Porcellet renvoie évidemment aux
valeurs vichyssoises, mais, plus important encore, il a toutes chances de plaire aussi aux
spectateurs français en général.
- Mirbeau et Dréville se moquent l’un et l’autre du soi-disant patriotisme des hommes
d’affaires, considérant que le patriotisme affiché dans le monde des affaires ne relève que
d’une stratégie de marketing. Dans la pièce, Gruggh essaie bien de provoquer chez Lechat le
sentiment d’orgueil patriotique : « Vous êtes assez au courant du grand mouvement industriel
de l’Europe pour savoir que l’avenir de l’industrie appartient…tout entier… à l’électricité…
La Suisse.. et l’Allemagne… » Mais Lechat, peu sensible à ce type de discours, lui répond :
« Laisse donc l’Allemagne et la Suisse tranquilles » (p. 160). Léopold Marchand22, le
scénariste du film dont le nom ne figure pas au générique, décida d’éliminer cette référence
controversée à l’Allemagne, qui aurait pu être perçue comme une provocation. Il ne retint que
l’attitude peu patriotique de Lechat, qui, dans le film, répond à l’affirmation de Gruggh – «
J’ose dire que l’affaire que je vais avoir l’honneur de vous présenter à une double face …
D’abord elle est patriotique… » – de la même manière que dans la pièce : « Comme toutes les
affaires… c’est connu… » (p. 161).
- Mirbeau et Dréville utilisent le titre du journal dont Lechat est le propriétaire comme
un autre exemple d’une stratégie de marketing qui se sert du patriotisme. En même temps, le

22 Léopold Marchand n’est pas mentionné dans le générique, car il était marié à Misz Hertz, actrice juive, qui se
suicida quelques jours avant la grande rafle du Vél d’Hiv.
titre du journal sert aussi à décrire la personnalité de Lechat, par métonymie. Dans la pièce, le
quotidien de Lechat s’appelle Le Petit Tricolore, faisant allusion au fait qu’Isidore, malgré son
ostentatoire culte du drapeau tricolore, ne montre en réalité que fort peu d’engagement envers
la réalisation des objectifs de la Révolution française. Dans le film, le titre du journal, Le
Chant du Coq, fait aussi allusion au comportement ostentatoire et pompeux d’Isidore, mais il
peut également être lu comme une allusion à Pathé Natan, dont l’emblème était le coq gaulois.
À l’époque tous les spectateurs connaissaient l’histoire de Pathé Natan et de Bernard Natan,
qui en fut le propriétaire de 1929 à 1935. Comme Lechat, il fut inculpé pour fraude et
emprisonné. Il était accusé d'avoir créé des sociétés fictives, et d’avoir mal géré les affaires de
son entreprise cinématographique. Emprisonné en 1939, il fut libéré en septembre 1942, donc
au moment même où sortait le film de Dréville Les affaires sont les affaires. Français
naturalisé, on l’accusait aussi de cacher ses origines roumaines et juives. Isidore Lechat, dont
le portrait sur l’affiche-annonce du film évoque la représentation de l’homme d’affaires de la
presse antisémite et qui prétend être un Français patriote, mais qui, bien sûr, ne l’est pas, peut
donc être lu par les spectateurs contemporains comme une caricature de Bernard Natan, qui,
aux yeux de ses ennemis, prétendait être Français sans vraiment l’être 23. L’allusion à Natan,
homme d’affaires sophistiqué, évoque indirectement aussi Alfred Bassermann et son
interprétation de Lechat sur la scène, à Berlin. En 1942 il était également connu du public
français. Ayant quitté l’Allemagne à cause des lois raciales, il s’était installé brièvement en
France, où il avait joué aux côtés de Raimu, dans le film Le Héros de la Marne, avant de se
rendre aux États-Unis en 1940.

Charles Vanel, dans le rôle d’Isidore Lechat

L’Isidore Lechat mirbellien est un personnage qui garde une personnalité bien
française, surtout du fait de ses traits de caractère qui nous font penser au stéréotype du
roublard paysan normand, accentué dans l’interprétation de Féraudy, que Mirbeau admirait 24,
tandis que l’Isidore de Dréville n’est pas seulement un personnage dépourvu de tout
patriotisme, mais est aussi quelqu’un qui n’a d’attachement ni à la terre, ni aux valeurs
françaises traditionnelles. Contrairement à l’Isidore de Mirbeau, qui est, d’une certaine
manière, un personnage tragique, dans la mesure où il est condamné à faire des affaires
jusqu'à la fin de sa vie, le film nous présente un dénouement cathartique : Isidore Lechat est

23 Après la sortie de prison, le gouvernement français livra Natan aux nazis. Il mourut la même année à
Auschwitz.

24 Dans sa dédicace de sa comédie à Jules Claretie, Mirbeau écrit : « Je ne sais ce que l’avenir réserve à
Les affaires sont les affaires. En revanche, je sais déjà ce que nous avons gagné le public et moi…. Moi, votre
amitié précieuse; le public, quelque chose d’exceptionnel, un comédien de génie, Maurice de Féraudy. »
puni, il s’effondre sur le corps de son fils mort et le spectateur est en droit de présumer que le
père aussi se meurt.

Pour garantir le succès de son film Les affaires sont les affaires, Dréville a tenu
compte des intérêts et des valeurs du gouvernement de Vichy, mais aussi de ceux de
l’occupant allemand. Il a choisi judicieusement ses acteurs parmi ceux qui avaient leurs
habitudes dans l’industrie cinématographique allemande et il a fait de son Isidore Lechat une
espèce d’amalgame, composé des interprétations différentes données par Bassermann,
Jannings, Bernard et Vanel. Au vu de la notoriété de ces acteurs, on constate que ce n’était pas
seulement leur interprétation d’Isidore Lechat, mais également leur position charismatique
dans les cultures française et allemande qui contribua au succès de ce film.
Elisabeth-Christine MUELSCH
Angelo State University, San Angelo, Texas (États-Unis).