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Institut d’Études Romanes

Karol Cytrowski
Numéro du carnet de notes : 342068

L’Abbé Jules d’Octave Mirbeau en tant
qu’exemple de l’influence de Fiodor
Dostoïevski sur le roman français de la 2e
moitié du XIXe siècle

Mémoire de maîtrise
écrit sous la direction de
prof. Anita Staroń

Łódź 2018
2:77773216

Instytut Romanistyki

Karol Cytrowski
Numer albumu: 342068

Ksiądz Juliusz Octave’a Mirbeau jako
przykład wpływu Fiodora Dostojewskiego na
literaturę francuską w II połowie XIX w.

Praca magisterska
napisana pod kierunkiem
dr hab. prof. UŁ Anity Staroń

Łódź 2018
3:75854172

TABLE DES MATIÈRES

INTRODUCTION .......................................................................................................... 5

CHAPITRE I: MIRBEAU DANS LE CADRE DU DÉVELOPPEMENT DE LA
LITTÉRATURE DU XIXÈME SIÈCLE

1. L’INTRODUCTION ................................................................................................. 7

2. LA CRÉATION DE FIODOR DOSTOÏEVSKI DANS LE CONTEXTE DE LA
LITTÉRATURE RUSSE DU XIXÈME SIÈCLE ........................................................ 9

3. MIRBEAU ET LE ROMAN DU XIXÈME SIÈCLE ................................................ 12

4. « LA MODE RUSSE » DANS LE MONDE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE
..................................................................................................................................... 13

CHAPITRE II: LE ROMAN PSYCHOLOGIQUE – LA CRÉATION DU
PERSONNAGE PRINCIPAL DANS L'ABBÉ JULES ET L'IDIOT

1. L’INTRODUCTION : L'ABBÉ JULES EST- IL L’ IDIOT? .................................. 16

2. LA GENÈSE DU HÉROS – L’ENFANCE DU PERSONNAGE PRINCIPAL .... 18

3. UNE PERSONNE EXCEPTIONNELLE EN FACE DE LA SOCIÉTÉ –
COMMENT LE HÉROS PERÇOIT LES AUTRES .................................................. 22

4. LA BELLE PLUME FAIT LE BEL OISEAU – COMMENT
L’ENVIRONNEMENT TRAITE LE HÉROS ........................................................... 24

5. LE HÉROS ET LES FEMMES. CE QUE DISENT LES RELATIONS AVEC LE
SEXE OPPOSÉ À PROPOS DU PERSONNAGE PRINCIPAL ............................... 27
4:11218663

6. LE PROTAGONISTE VIS-À-VIS À LA RÉALITÉ. QUELLES ATTITUDES ET
QUELS VUES REPRESÉNTENT LES PERSONNAGES PRINCIPAUX ?............ 29

7. UNE IMAGE DE LA SOUFFRANCE, UN PORTRAIT DE FOU, OU À QUI
RESSEMBLE L’ABBÉ JULES ? ............................................................................... 34

CHAPITRE III: LE CONTEXTE SOCIAL DANS LES ROMANS DE
DOSTOÏEVSKI ET D’OCTAVE MIRBEAU, LA VISION DU MONDE
CONTEMPORAIN

1. L’INTRODUCTION, DES INFORMATIONS DE BASE SUR LE CONTEXTE
HISTORIQUE ET SOCIAL ....................................................................................... 38

2. L’IMAGE DE LA FAMILLE, LA CELLULE DE BASE DE LA SOCIÉTÉ DANS
L’IDIOT ET L’ABBÉ JULES .................................................................................... 40

3. LE PORTRAIT DE LA FEMME ........................................................................... 43

4. LE RÔLE ET LE SENS DE LA FOI ET DE LA RELIGION ............................... 45

5. LE SPECTRE DE LA SOCIÉTÉ, LE RÉSUMÉ.................................................... 49

CONCLUSION ....................................................................................................................... 53

BIBLIOGRAPHIE ................................................................................................................. 55
5:20396686

5

INTRODUCTION

La deuxième moitié du XIXème siècle est un temps riche en innovations dans la
littérature française. La période précédant l’ainsi dite « Belle époque » est marquée par
une sorte de crise2 en ce qui concerne cette part de la vie culturelle. On peut parler alors
d’un paradoxe, car cette période était extrêmement prolifique en ce qui concerne la
production romanesque. Il faut bien dire que la littérature a été dominée par le roman,
genre complètement subordonné aux thèses du réalisme et du naturalisme. Ces courants
ont été victimes du développement de la civilisation et de la mode du scientisme. Les
principaux créateurs ont tenté de donner à leurs œuvres la dimension la plus pratique et
la plus crédible, réduisant l'art à un outil d'analyse sociobiologique. Certes, on ne peut pas
nier que le naturalisme a introduit une innovation et une percée dans la perception du rôle
d'une œuvre littéraire, et que ses représentants, parfois d’une manière très pertinente et
intéressante, créaient un témoignage de l'époque. Cependant, ce courant a atteint la
frontière de l'absurde, provoquant une impasse à long terme dans le roman français.
Pendant cette période, pratiquement tous les créateurs de la prose étaient liés par les
chaînes du réalisme et du naturalisme, en tirant plus ou moins parti de ces mouvements.
Octave Mirbeau était l’un d’eux. D'une part, cet auteur a clairement exploité, dans ses
œuvres, certaines hypothèses proches du naturalisme, mais d’autre part, il exprimait
directement son opposition au manifeste de Zola, essayant de rester original et fidèle à
ses propres idées. « Le sauvetage » est venu d'un côté inattendu. L'admiration de la
littérature russe était un des remèdes à l'impasse mentionnée auparavant. Les romans de
Tolstoï et de Dostoïevski, car ces auteurs sont devenus le synonyme du roman russe parmi
les Français, éclipsant les autres auteurs, ont fait une grande impression avec leur
profondeur psychologique et leur sensibilité spirituelle. Avant que la russomanie
devienne la réponse au marasme culturel de cette époque, certains auteurs parcouraient
des sentiers à la recherche de nouveau. Bien qu'il soit difficile de dire qui a été le premier
à redécouvrir la littérature russe, on peut affirmer que Mirbeau était certainement l'un des
précurseurs de l’admiration pour les œuvres de Dostoïevski.

2
C’est ainsi que l’explique Michel Raimond dans son ouvrage canonique. M. Raimond, La Crise du
roman. Des lendemains du Naturalisme aux années vingt, Paris, José Corti, 1966.
6:77763115

6

Qu'est-ce qui relie vraiment ces deux auteurs ? Les influences du psychologisme
de Dostoïevski sont-elles visibles dans les œuvres de Mirbeau ? Cette étude est une
tentative démontrer ces relations en s’appuyant sur l'analyse de deux romans clés, L’Idiot
de Dostoïevski et L’Abbé Jules de Mirbeau. Le premier chapitre contiendra des
informations contextuelles sur la littérature russe et française et sur les relations entre
elles au cours de la période mentionnée. À cette étape, la présentation générale du
contexte de la littérature russe sera la plus importante, comme une clé et un point de départ
pour des paragraphes dans lesquels la question du roman français et son lien avec les
auteurs russes sera développée. La partie la plus importante et la plus vaste de l'analyse,
contenue dans le deuxième chapitre, a été consacrée à la création du personnage principal
sur la base d'aspects choisis de manière subjective, car c’est bien un individu qui est au
centre dans ce type de romans qu’on peut qualifier de « psychologiques ». Ces aspects
sont notamment relatifs à la genèse du comportement du prince Mychkine et de l’abbé
Jules Dervelle ainsi que de leurs vues et leurs relations avec d’autres personnages, ce qui
composera la base pour la conclusion sur des similitudes et les différences dans la façon
de montrer des protagonistes dans les deux romans. Cette analyse sera complétée par une
image des réalités contemporaines qu’on peut construire à partir des deux œuvres, et qui
fait l’objet des réflexions du troisième chapitre. Dans cette partie, le plus important sera
ce qui a une dimension plus vaste, à savoir l’image des sociétés et d'autres questions
importantes soulevées dans les deux ouvrages, telles que le problème de la religion, le
rôle de la famille et l'image de la femme. À partir de l’analyse complète des œuvres
contenue dans deux chapitres, on pourra tirer des conclusions générales à propos de leur
relation et de l'influence de la créativité de Dostoïevski sur Mirbeau et son second roman.
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7

CHAPITRE I
LA CRÉATION DE FIODOR DOSTOÏEVSKI ET D’OCTAVE
MIRBEAU DANS LE CADRE DU DÉVELOPPEMENT DE LA
LITTÉRATURE DU XIXÈME SIÈCLE

1. L’INTRODUCTION

Le XIXème siècle marque un tournant tant pour le monde occidental que pour la
Russie. Bien sûr, une considération sur le changement social et son influence sur la
littérature peut sembler banale, surtout dans le contexte du XIXème siècle. Cependant ces
changements ont un caractère spécifique dans le pays des tsars. La Russie fait partie de
l’Europe dans le sens géopolitique, on ne peut pas mettre en question sa connexion à
l'occident, mais même aujourd’hui ce pays reste une structure complètement séparée et
différente pour tous les autres du point de vue de la mentalité et de la culture. Au milieu
du XIXème siècle, la Russie lutte avec sa propre dissonance entre l'ouverture à l’occident
laïque et les valeurs traditionnelles. L'un des symboles de cette époque est l'œuvre de
Fiodor Dostoïevski. Ce conservateur, un slavophile, d’une profonde spiritualité, a eu un
grand impact sur les plus grands esprits de l'époque, y compris les écrivains et les
philosophes aussi bien athées que chrétiens. La principale innovation dans les ouvrages
de Dostoïevski était son mode de présentation des héros. L'auteur lui-même définit son
travail de cette façon3 :
On m’appelle psychologue, […] mais ce n’est pas vrai, je suis un réaliste au sens le plus vrai du mot, c’est-
à-dire que je montre les profondeurs de l’âme humaine.
C'est la capacité extraordinaire d'analyser la personnalité humaine qui l'a fait une
inspiration pour d'autres artistes comme Joyce ou les romanciers du XXème siècle. Même
aujourd'hui les œuvres de Dostoïevski sont parmi les plus citées, devenant un symbole
d’« intemporalité littéraire ». Elles sont d'autant plus intéressantes qu'elles se combinent
aux réalités russes de l'époque et il semble difficile de les comprendre sans la
connaissance de la mentalité contemporaine et des problèmes spécifiques de ce pays.
Toutefois, du point de vue du destinataire étranger, ou bien des lecteurs des générations

3
http://terredecompassion.com/2011/11/14/dostoievski/
8:22001867

8

futures, « les problèmes locaux » ne sont pas si importants. Malgré cela, Dostoïevski est
entré dans la conscience de masse des XIXème, XXème et XXIème siècle. Cela concerne
aussi les représentants de divers environnements et positions sociales. Même en Pologne,
cet auteur a gagné beaucoup d’intérêt, malgré le fait que ses manifestations politiques
visibles dans les romans étaient, pour le dire doucement, défavorables pour la patrie de
Chopin.
Le style de créer et de présenter un personnage fait de Dostoïevski un modèle
inaccessible. Grâce à sa perspicacité discrète, il a influencé des générations de créateurs
comme « dénudeur des âmes humaines »4. Cela est valable aussi pour des romanciers
français, qui se sont inspirés de Dostoïevski plus ou moins consciemment. L'un des
exemples d’une telle influence est Octave Mirbeau. Il semble que ces auteurs n'aient pas
beaucoup de points communs. Ils sont divisés par la langue, la culture, et avant tout, par
un regard sur les problèmes sociaux et politiques. Mirbeau dès le début de son travail était
un journaliste et activiste d’extrême gauche, de plus, un athée. Il est difficile de
soupçonner qu’un tel auteur s’inspire des œuvres d’un slavophile russe, chrétien zélé. De
plus, au niveau littéraire il est également difficile de lier ces deux auteurs car la manière
de percevoir le concept de l’œuvre présentée par Dostoïevski semble d’être
« impraticable » du point de vue de Mirbeau. Il a commencé sa carrière à l’époque du
triomphe des naturalistes, et il a essayé de montrer la réalité de la manière la plus
imaginative afin d'influencer les émotions du lecteur de façon directe, se référant parfois
à des images violentes et choquantes. Il semblerait que Mirbeau est très éloigné de ce que
Dostoïevski offre. Bien qu'il ne blanchisse pas la réalité, il la montre d'une manière
complètement différente. Pour Dostoïevski, l’homme et son for intérieur sont au centre,
alors que Mirbeau paraît se concentrer davantage sur la critique de la société. Malgré ces
différences évidentes et malgré le fait que Mirbeau n’a consacré aucun texte à
Dostoïevski, on sait que l'écrivain russe a eu une influence considérable sur son travail.
La correspondance de Mirbeau témoigne le mieux à quel point il était fasciné par les
romans de Dostoïevski. Voici un exemple de la lettre à Rodin en juillet 18875 :
Avez-vous lu L’Idiot de Dostoïevski ? Quel prodigieux livre ; et comme nous paraissons petits – même les
plus grands – à côté de ce dénudeur d’âmes ! Cette œuvre m’a causé une vive impression, plus intense que
celles de Baudelaire et de Poe : on est, avec ce merveilleux voyant, en pleine vie morale, et il vous fait
découvrir des choses que personne n’avait vues encore, ni notées...

4
http://mirbeau.asso.fr/dicomirbeau/index.php?option=com_glossary&id=73
5
Ibid.
9:76194577

9

On voit donc que ces sont la manière de dénuder la psyché humaine, avec la sensibilité
inhabituelle et le rôle de l'inconscient qui ont enchanté Mirbeau. Ces inspirations sont
déjà visibles dans ses premiers romans Le Calvaire et L’Abbé Jules. On peut constater
que Dostoïevski l’a aidé à se libérer de « la routine naturaliste »6. La présente étude est
une tentative de comparer le style de ces deux romanciers et de de trouver la réponse à la
question de savoir quelle influence a eu Dostoïevski sur Mirbeau. Les deux romans
(L’Idiot et L’Abbé Jules) seront la base de l’analyse à plusieurs niveaux avec un accent
particulier sur le psychisme des personnages et les moyens de la montrer par le narrateur.

2. LA CRÉATION DE FIODOR DOSTOÏEVSKI DANS LE CONTEXTE DE LA
LITTÉRATURE RUSSE DU XIXÈME SIÈCLE

Pour bien présenter, analyser et comparer L’Abbé Jules de Mirbeau avec L’Idiot
de Dostoïevski il faut monter un contexte littéraire plus large. Il est nécessaire de
connaître les réalités de l’époque, surtout en ce qui concerne l’ouvrage de Dostoïevski,
car sa patrie peut sembler un peu « exotique » du point de vue de récepteur occidental. Le
XIXème siècle est appelé « un siècle d’or » de la littérature et du roman russe. C’est l’ère
de Gogol, Tolstoï, Dostoïevski7. Cependant, tout cela était un processus complexe,
associé à l'histoire turbulente. Le début du siècle était une période très marquante pour le
développement de la littérature et son rôle dans le contexte de la conscience sociale. Une
courte période du despotisme total résultant en isolation totale du monde extérieur et
l’interdiction des œuvres étrangères s’est terminée avec l'accession au trône du tsar
Alexandre I. Son règne, qui a duré presqu’un quart de siècle, abonde en contradictions.
Cette ère est une période d’un développement dynamique de la littérature qui devient «
une littérature nationale moderne »8. Le rôle politique de la littérature change aussi, de ce
moment-là elle est un élément important dans la création de la conscience sociale. Ces
changements rapides favorisent la diversité. En Russie évolue beaucoup de phénomènes
artistiques qui échappent au classement standard du processus historique-littéraire. Il est
difficile de définir cette période, même une description détaillée ici est insuffisante,

6
A. Lévy, « Mirbeau lecteur de Dostoïevski », Cahiers Octave Mirbeau, n° 21, Angers, Société Octave
Mirbeau, 2014, pp. 139-154.
7
E. Etkind, G. Nivat, I. S. et V. Strada, Histoire de la littérature russe, t. 3 : Le XIXème siècle. Le temps
du roman, Paris, Fayard, 2005, 1553 p.
8
B. Mucha, Historia literatury rosyjskiej od początków do czasów najnowszych, Wrocław, Ossolineum,
2002, p. 144.
10:11060771

10

cependant, il faut mentionner les plus importants thèmes généraux c’est-à-dire l’abrasion
des tendances sentimentales et les influences du Siècle des Lumières y compris le
néoclassicisme inspiré par des courants français. Le désir de donner à la littérature russe
un caractère national indépendant était un élément unificateur. Une autre tendance
littéraire de cette époque était la littérature des décabristes. Dérivée du mouvement
politique et strictement subordonnée à ses idées, elle devait promouvoir des idéaux
révolutionnaires et patriotiques. Cette fois aussi la littérature devrait avoir un caractère
national. Le ton pathétique, le désir de créer une esthétique séparée de l’influence
étrangère, le rôle du poète-prophète – voici les traits caractéristiques pour l’art des
décabristes. Leurs œuvres portent la marque des débuts du romantisme. Cela concerne
principalement la couche idéologique : le rôle de l’individu, la liberté, le patriotisme.
D’autre part, ils ont postulé aussi quelques concepts des Lumières. Bien que l’insurrection
de décabristes soit tombée, l’activité littéraire de ses partisans est très importante pour
cause d’influence qu’ils ont exercée sur les générations des auteurs futurs. Les idées de
ce mouvement ont été promues plus tard par les plus grands des poètes russes, Alexandre
Pouchkine et Mikhaïl Lermontov. Les années 20 et 30 du XIXème siècle c’est, en Russie,
une période de réaction après la résurrection des décabristes. De nombreux mouvements
d'étudiants surviennent. Les jeunes développent une nouvelle conscience culturelle. Le
romantisme français est particulièrement favorisé (surtout Balzac, Hugo). Cependant, les
idées romantiques ont une dimension différente de celle de l'Occident. Les romantiques
russes sont plus enclins à revenir à des tendances étrangères qu’à leurs propres traditions.
Ce mouvement n'a jamais pris de forme dominante et il a duré relativement court.
Pouchkine, Lermontov, Gogol sont reconnus comme les principaux représentants de la
tendance romantique, mais ses signes ne sont que temporaires dans leur création. Le
romantisme russe a été développé par des artistes moins connus et il a été rapidement
supplanté par des tendances réalistes. Cependant, il est important que certains éléments
de la prose romantique soient visibles dans les œuvres de Fiodor Dostoïevski.
Comment résumer le travail de Pouchkine ? Pourquoi est-il si important non
seulement pour la prochaine génération, mais aussi pour les époques suivantes ?
Dostoïevski lui-même donne une réponse dans son Discours sur Pouchkine9 :
Pouchkine a su admirablement incarner en lui l’âme de tous les peuples. C’est un don qui lui est particulier ;
cela n’existe que chez lui, comme aussi ce don prophétique qui lui fait deviner l’évolution de notre race .

9
https://bibliotheque-russe-et-slave.com/Livres/Dostoievski%20-
%20Discours%20sur%20Pouschkine.htm.
11:41764856

11

Pouchkine est un véritable symbole de son temps. Il a montré et exposé l'âme russe en
utilisant un vaste atelier littéraire. Une multitude de genres, un langage révolutionnaire
sont les caractéristiques de style de l’auteur que le rendent immortel.
La mort prématurée de Pouchkine était une tragédie, mais aussi, en même temps,
une chance pour la littérature russe, une occasion pour la floraison d’un nouveau grand
talent représenté par Mikhaïl Lermontov. Parmi les ouvrages les plus importants de
Lermontov, il faut mentionner Le Démon. Ce poème a été créé pendant 12 ans, il est donc
un exemple parfait du développement artistique de l'auteur. Par des motifs religieux, le
poète soulève des questions sur le sens de la liberté et la relativité du bien et du mal. À
part la poésie identifiée avec la période de la jeunesse et la prose qu’il a créée à la fin de
sa vie, Lermontov a aussi écrit des œuvres dramatiques. Cependant, pour bien
comprendre l’essentiel de Lermontov il faut s’arrêter en 1840. Un héros de notre temps a
été appelé par Aleksander Kaczorowski dans son article « un premier vrai roman russe,
un roman sans lequel il n’y aurait pas Dostoïevski »10. Lermontov est parti très tôt,
cependant, il a laissé son héritage artistique et le seul roman qui jettera bientôt les bases
de l'âge d'or de ce genre, en inspirant Dostoïevski, Tourgueniev et Tolstoï11.
Les années 1840 marquent le début d'un roman réaliste. Cette période était sous
l’influence des créations de Pouchkine, Lermontov et surtout Gogol. Sur cette base une
nouvelle tendance littéraire est apparue. L’auteur de Les Âmes mortes a contribué à la
création de ce qu’on a pu appeler l'« École nouvelle »12. Au cours de l'oppression tsariste,
un contrepoids sous la forme de nombreuses organisations intellectuelles a été créé. Le
jeune Dostoïevski n’appartenait pas aux slavophiles mais aux socialistes. Son premier
roman, Les Pauvres Gens13, est en fait une continuation de Gogol et s'intègre parfaitement
dans le contexte dominant. Au cours des années suivantes, les idées et la créativité de
Dostoïevski ont évolué, marquées par des événements dramatiques, ainsi que le roman
russe, initié et fondé par les trois grands artistes qui ont influencé la création des prochains
grands écrivains de prose, y compris Dostoïevski qui, de ses débuts, a surpris par
l'étonnante profondeur de l'analyse psychologique.
Il est impossible de ne pas mentionner dans ce contexte l'une des figures les plus
remarquables et les plus reconnaissables de la culture russe dans le monde, Lev Tolstoï.

10
http://wyborcza.pl/1,75517,2803265.html
11
B. Mucha, op. cit., p.239.
12
ibid. p.250-253.
13
https://www.gosc.pl/doc/804118.Pieklo-i-nadzieja
12:52283161

12

Cet auteur était une autorité morale pour les représentants contemporains et des grands
noms de générations futures. Les deux créateurs ont vécu à la même époque. Ils étaient
les grands représentants du réalisme. Bien qu'ils aient des points de vue différents et ne
partageaient pas une même vision de la création, ils s’appréciaient mutuellement et ils
s'accordaient sur l'importance du rôle de l'art14. Notons au passage qu’en termes de
valeurs, on peut relier Tolstoï avec Mirbeau, car l’écrivain russe était un anarchiste et un
amoureux de la nature.
En résumé, la création de Dostoïevski est marquée par la spécificité turbulente du
développement de la littérature russe. Ceci est étroitement lié à l'histoire de cette période
et à la séparation du monde oriental qu’il s'est trouvé à la croisée des chemins. La direction
principale a été établie par les grands noms des créateurs, dont Pouchkine, Lermontov et
Gogol étaient les plus importants. Pouchkine a exercé une énorme influence sur la
manière de penser de nombreux écrivains russes pendant les époques suivantes, et Gogol
a poussé la littérature vers la prose, initiant en quelque sorte la période d'or du roman
russe.

3. MIRBEAU ET LE ROMAN DU XIXÈME SIÈCLE

Il serait difficile de présenter toute l’étendue de la littérature française de XIXème
siècle, mais il y a ici un genre particulièrement important, surtout en ce qui concerne
L’Abbé Jules et les œuvres de Mirbeau. Dans la seconde moitié du siècle, le roman est
devenu un genre dominant. En général, au cours de cette période il existait deux
mouvements les plus populaires. Le premier est le réalisme, dont l'objectif principal était
d'exprimer la réalité et créer son image sans idéalisation et qui se place dans la suite du
romantisme15. La voie pour le réalisme a été pavée par le romantisme social, dont le plus
grand représentant est Victor Hugo16. Cependant le moment tournant est la publication
de La comédie humaine de Balzac. Cette collection monumentale d'œuvres donne un
large panorama de la société française de cette époque et constitue le modèle de la
littérature réaliste. Ce courant dominera l'art contemporain sous diverses formes. Le ton
principal a été donné par les œuvres des frères Goncourt et de Gustave Flaubert pour qui

14
http://kulturaiwartosci.umcs.lublin.pl/wp-
content/uploads/2011/11/Ewa_Cichocka_Cechy_swoiste_sztuki_Tolstoj_i_Dostojewski.pdf
15
https://www.etudes-litteraires.com/figures-de-style/realisme.php
16
J. Prokop, B. Marczuk, K. Dybeł, Historia literatury francuskiej, Warszawa, Wydawnictwo Naukowe
PWN, 2006, p. 295.
13:41628758

13

la prose réaliste est devenue un manifeste antiromantique. La vie quotidienne grise,
parfois sauvage et effrayante, montrée dans sa volatilité d'une manière extrêmement
impartiale, c’est comme cela qu’on peut décrire ce mouvement qui vient d’une rébellion
contre les rêves d'espoir romantique et la crise des valeurs des Lumières. Selon Stendhal
un roman est un miroir qui se promène sur une grande route. Cependant, il est difficile
d’éviter l’impression que la créativité ne peut jamais être totalement dénuée de toute
prononciation, par exemple à travers le sujet. De cette façon, Stendhal ne peut pas cacher
son obsession antireligieuse. Il faut aussi mentionner George Sand et sa vision de
l’émancipation. Les naturalistes, dont le gourou était Émile Zola, sont allés plus loin. Le
manifeste naturaliste consiste à cartographier le monde avec une précision
photographique. Des représentants de la marge étaient des protagonistes des romans. Ils
sont ramenés à des activités biologiques et constituent un objet de recherche pour une
analyse précise, approfondie et indiscutable de la société.
Comment placer Mirbeau dans ce contexte? Certes, il est difficile de séparer cet
auteur des tendances qui prévalaient à l’époque, il faut cependant admettre qu’il échappe
à un simple classement. Mirbeau pourrait être considéré, dans une certaine mesure,
comme un disciple de Zola. Certaines de ses œuvres reflètent bien l'esprit de réalisme et
de naturalisme, notamment en ce qui concerne le sujet (la prostitution, le viol, etc.) et la
manière de décrire la réalité des classes inférieures. Cependant Mirbeau brise les principes
de base du courant. Il ne reste pas à l'écart, comme le voudraient les réalistes, mais il
utilisera le monde présenté pour critiquer la société17. De plus, il s’oppose directement à
Zola, en critiquant la naïveté des hypothèses du naturalisme. Mirbeau rejette la croyance
en la capacité d'exprimer la réalité et de lui donner une dimension cohérente et logique à
travers les actions de l'esprit de l'observateur18. Il faut admettre que Mirbeau se distingue
de cette façon de la plupart des auteurs de la seconde moitié du XIXe siècle, à l'exception
de…Dostoïevski19. Peut-être la lecture des romans du grand auteur russe a-t-elle influencé
sa perception du rôle de la littérature ? Quelles sont donc les caractéristiques de L’Abbé
Jules ? On y répondra dans la partie ultérieure de la présente étude.

3. « LA MODE RUSSE » DANS LE MONDE DE LA LITTÉRATURE
FRANÇAISE

17
http://mirbeau.asso.fr/dicomirbeau/index.php?option=com_glossary&letter=N&id=554
18
https://mirbeau.asso.fr/romans.htm
19
J. Prokop, B. Marczuk, K. Dybeł, op. cit., p. 308-321.
14:86502030

14

Il a déjà été mentionné qu’il existe un lien entre la littérature russe et française de
XIXème siècle. On peut établir une conclusion banale que les artistes russes s’inspiraient
par des changements qui ont lieu dans la patrie de Balzac, car la France de cette époque
peut être considérée comme la capitale culturelle du monde. Cependant dans le contexte
de cette analyse une relation inverse est la plus importante. Jean Bonamour explique ce
phénomène comme cela :
Aux alentours de 1880, la littérature russe connaît en France une vogue extraordinaire, qui durera une
quinzaine d'années. Cette « mode russe » n'est sans doute qu'un épisode dans la longue histoire des contacts
entre les deux peuples, mais, par sa soudaineté et son intensité, c'est un épisode révélateur20.
Bien que les contacts entre les deux nations au niveau culturel se soient
considérablement étendus, la fascination pour la littérature russe a été précédée par une
période d'ignorance et de désinformation :
Tout ce qui touche à la Russie est perçu en France de façon passionnelle. Dès le XVIII e siècle, Voltaire et
Diderot ont exprimé leur vision de ce vaste territoire mystérieux, dressant de la Russie de Catherine II un
tableau séduisant, celui d’un grand pays désireux de s’ancrer à l’Europe et animé d’une farouche volonté
de modernisation21.
Cette image pas tout à fait vraie de la patrie de Pouchkine est causée par son
inaccessibilité à la fois géographique et culturelle. Les images du monde oriental créées
par les auteurs polonais ne sont pas sans importance. Ce sont des auteurs comme
Mickiewicz qui ont créé le concept français sur les questions slaves. Cependant, la
situation sociopolitique a changé ainsi que les tendances littéraires. Le début des années
1880 est en France une période de crise. C'était le résultat de la défaite de 1871 et la
volonté de changer concernait non seulement les problèmes nationaux, mais aussi la vie
culturelle et littéraire. Les tendances antinaturalistes sont nées, car l'approche réaliste et
scientifique a commencé à s'épuiser, en d'autres termes, des changements étaient
nécessaires. Le rapprochement culturel et politique de la Russie et de la France était une
bonne occasion pour la découverte littéraire. La percée est la publication de Le Roman
russe par Eugène-Melchior de Vogüé en 1886. Ce manifeste antinaturaliste ouvert a reçu
un accueil extrêmement enthousiaste et a contribué à l'explosion de la russophilie à la fin
du siècle. De cette manière, les intellectuels français, mais aussi le public ordinaire,

20
J. Bonamour, « La littérature russe en France à la fin du XIXe siècle : la critique française devant
"l’âme slave" ». In: Revue Russe n°6, 1994. LA RUSSIE et la FRANCE. Trois siècles de relations. Actes
du colloque organisé à Saint-Lô et à l’abbaye d’Hambye par le Conseil général de la Manche, 1993. pp.
71-73.
21
https://www.afr-russe.fr/spip.php?article266
15:49510593

15

pouvaient découvrir à la fois le génie littéraire et l’âme russe. Il faut dire cependant que
l'admiration concernait principalement les œuvres de Dostoïevski et de Tolstoï avec
l'œuvre phare Guerre et Paix, qui devenaient alors le synonyme de l'art russe. La richesse
psychologique et les connotations spirituelles ont été un remède parfait aux problèmes de
la littérature française, contribuant à la renaissance de l'idéalisme22. Cependant il est
difficile de dire si la russomanie de cette période n'a pas créé dans les esprits français une
autre vision déformée et incomplète de ce pays, de sa mentalité et de son rôle
international23. Cependant, avant la publication de l'œuvre de Eugène-Melchior de
Vogüé, Octave Mirbeau était l’un des précurseurs de la découverte de la littérature de
Dostoïevski en France. La correspondance entre son œuvre, L’Abbé Jules, et de l’un des
principaux romans de l’auteur russe constituera le principal axe d’analyse dans le
deuxième et le troisième chapitre.

22
https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/eugene-melchior-de-vogue-par-anna-204599
23
J. Bonamour, op. cit., p. 73-77.
16:66793610

16

CHAPITRE II
LE ROMAN PSYCHOLOGIQUE – LA CRÉATION DU
PERSONNAGE PRINCIPAL DANS L'ABBÉ JULES ET L'IDIOT

1. L’INTRODUCTION : L'ABBÉ JULES EST- IL L’ IDIOT?

La première question qui se pose dans le contexte de la comparaison des œuvres
littéraires : Pourquoi ces deux-là ? Qu'est-ce que Mirbeau et Dostoïevski ont en commun
dans le contexte du roman psychologique ? Pourquoi l'analyse est basée sur l’exemple de
L’Abbé Jules et de L’Idiot, et non, par exemple, sur Le Calvaire et Crime et Châtiment ?
À titre préliminaire, dans l’introduction, il faut dissiper ces doutes, en se servant des
informations générales. Premièrement, quel est le rôle de L’Idiot dans la conscience de
Mirbeau? On doit laisser parler l’auteur lui-même :
Quel prodigieux livre, et comme nous paraissons petits – même les plus grands – à côté de ce dénudeur
d’âmes !24
Cependant, la question des influences qui ont inspiré la création du deuxième
roman de Mirbeau reste ouverte. Sans aucun doute L’Abbé Jules porte les marques du
roman naturaliste. Malgré le fait que l’auteur lui-même est devenu critique envers ce
courant, l’impact de l'approche propagée par Zola est un outil pratique par rapport aux
sujets particulièrement importants pour Mirbeau, c’est-à-dire, par exemple : la critique de
la bourgeoisie, le problème des convenances sociales, l’hypocrisie de la religion, le
matérialisme, etc. Ces éléments qui composent la manière dont l’auteur présente la réalité,
relient Mirbeau avec des créateurs comme Daudet, Zola et les frères Goncourt, cependant
on ne peut pas définir son œuvre comme un roman naturaliste. Cela serait injuste, car il
se concentre sur des solutions complètement différentes, contenant, en quelque sorte, une
réponse à l'approche des naturalistes. Une analyse plus détaillée de ce problème dans le
contexte du deuxième roman de Mirbeau a été incluse dans la préface de L’Abbé Jules25.
Toutefois, la relation entre Mirbeau et le roman naturaliste ne fera pas l'objet principal de
ce travail. La question du lien entre Mirbeau et Dostoïevski semble nettement plus
intrigante. Le temps du début littéraire de Mirbeau (en tant que romancier) est précédé

24
P. Michel, Les combats d’Octave Mirbeau, Besançon, Annales Littéraires de l'Université de Besançon,
1995, p. 174.
25
P. Michel, L’Abbé Jules : de Zola à Dostoïevski, Préface de L'Abbé Jules, Angers, Éditions du
Boucher, 2003.
17:25453950

17

par une période de fascination nationale pour la littérature russe. Bien qu’il soit difficile,
ou même impossible, de donner la date précise en ce qui concerne l’introduction du roman
« psychologique » en France, c'est un fait que cette tendance de « dénuder les âmes » a
été inspirée par Dostoïevski qui était son instigateur principal26. On peut constater avec
assurance que L’Abbé Jules était l'un des premiers romans psychologiques français dans
son sens actuel et, au moins, l’un des premiers qui d’une manière évidente profite des
moyens de Dostoïevski par rapport à la construction du héros. On peut supposer que
L'Idiot était l’inspiration principale qui a contribué à la création de L’Abbé Jules, bien
qu'il y ait des opinions différentes sur ce sujet27. Dans son article « L'Abbé Jules et les
Démons de Dostoïevski. Quelques remarques sur la dramaturgie des deux romans »
Jonathan Artaux montre les relations avec une autre œuvre d’écrivain russe28. On sait que
Mirbeau a lu d’autres romans de Dostoïevski, mais on ne peut pas dire si c'étaient Les
Démons qui avaient la plus grande influence sur ses premiers romans. Certes, Mirbeau
connaissait différentes œuvres de nombreux artistes. Cela, peut-être même
inconsciemment, a trouvé un reflet dans ses œuvres. Cependant, dans cette analyse, on
fait confiance aux paroles de l'auteur lui-même, qu’on a citées au début. On n'essaiera pas
de montrer quelle œuvre est plus importante du point de vue de Mirbeau, car une analyse
excessivement détaillée, visant à montrer des relations entre des œuvres différentes et
basée sur des hypothèses, pourrait priver l'auteur de son originalité. Une citation dans
laquelle Mirbeau se réfère directement à L’Idiot est une preuve tangible de la connexion
de ce roman avec sa création, cependant dans ce travail ce n'est qu'un prétexte pour une
analyse comparative approfondie du texte, l’analyse qui vise à évaluer la méthode
d'inspiration à travers le prisme des similitudes et des différences.
Il est évident que l'analyse comparative des romans psychologiques doit être
concentrée autour d’un personnage. Dans le cas des œuvres mentionnées ci-dessus la
question semble très simple. On a les deux romans dont le héros principal est inscrit dans
le titre. Au cours de l'analyse, il sera possible de déterminer dans quelle mesure les
caractères principaux constituent le centre des œuvres et quel est leur rôle par rapport à
la création du monde présenté, mais cette convergence est un bon point de départ. Pour
déterminer ce que « l’Abbé du titre » a en commun avec le héros appelé perversement

26
R. Ponton, « Naissance du roman psychologique : Capital culturel, capital social et stratégie littéraire à
la fin du XIXe siècle », Paris, Actes de la recherche en sciences sociales, 1975.
27
P. Michel, « Aux sources de L'Abbé Jules »,Université de Toulouse, n° 30, février 1994, pp. 73-87.
Cahiers Octave Mirbeau n° 21, Angers, 2014, p. 48-55.
18:10405432

18

« l’idiot », il faut entreprendre une analyse basée sur quelques aspects sélectionnés. Ces
questions se concentrent sur les protagonistes – la façon dont ils sont créés et les relations
qui les relient aux autres personnages. De cette façon, on peut saisir ce qui est plus
important dans l'analyse comparative du roman psychologique, cependant le choix de la
problématique a un caractère arbitraire.

2. LA GENÈSE DU HÉROS – L’ENFANCE DU PERSONNAGE PRINCIPAL

L’enfance est un motif très important à la fois dans la création de Dostoïevski et
de Mirbeau. Cette constatation détestablement banale peut être cependant développée
dans un discours plus long. Dans les œuvres de ces deux auteurs la façon de montrer la
première période de la vie humaine a été marquée par diverses influences mais aussi,
peut-être même plus, par des bagages d’expériences personnelles et des réflexions sur la
condition de l’homme et de la société. Cependant à cette étape de l’analyse on va se
concentrer sur l’enfance strictement dans le contexte du personnage principal. Dans le
troisième chapitre, cette question sera examinée par rapport à l’image de la famille.
Il semblerait que l’enfance soit une étape clé en ce qui concerne la création du
personnage dans un roman psychologique. En un certain sens, c’est le cas de L’Idiot, mais
le problème n’est pas si évident. Nous rencontrons le héros quand il est un homme adulte.
Nous apprenons son histoire un peu plus tard grâce aux paroles du héros lui-même. La
période de l'enfance n'est pas donc incluse dans l'action du roman, ce temps n'est pas aussi
largement décrit car « il ne pouvait expliquer d’une manière satisfaisante tout ce qui
s’était passé alors, car le sens de bien des choses lui échappait29 ». Est-ce que cela signifie
que l'enfance a peu d'importance du point de vue du personnage principal ? Certainement
pas. Bien que mystérieuse, cette période est la genèse et la clé pour comprendre les
événements actuels, la situation et l’attitude du prince Mychkine. Même la façon
d’introduire la rétrospection n'est pas sans importance – la superficialité et les sous-
entendus correspondent avec l'immaturité du héros et ses problèmes mentaux, ce qui est
important dans le contexte du style de la création du roman psychologique de Dostoïevski
où les personnages sont connus principalement sur la base de leurs propres mots et leur

29
F. Dostoïevski, L’Idiot, Tome Premier, Paris, La Bibliothèque électronique du Québec, Édition de
référence, , Gallimard, Coll. Les classiques russes,1939, p. 91. Par la suite, nous utiliserons l’abréviation
I1, suivie du numéro de page.
19:20945037

19

comportement (malgré le récit à la troisième personne qui sert le plus souvent à relater
des évènements). Revenant à notre propos – le prince était orphelin. On sait qu'il a passé
son enfance à la campagne pour des raisons de santé. Il s’abandonnait à la merci des
autres, il a réussi à survivre grâce à l'aide de l'ami de son père. Il y a une certaine chaîne
de faits mineurs qui n'ont apparemment pas d'importance, cependant cette brève
description contient un détail essentiel – le début de la maladie du héros. Une maladie
mystérieuse qui peut être décrite comme l'épilepsie30 a façonné le prince dans son âge
précoce. Des accès fréquents l’ont réduit à un état végétatif, le prince lui-même se décrit
comme un idiot. On sait que le personnage principal luttait avec les effets de la maladie
aussi comme un adulte. C’était un facteur qui a influencé de manière significative la
personnalité du héros et dans une large mesure, dirigeait ses actions. Il convient de
mentionner aussi une sorte de « boucle » : au début de la narration, on apprend que, enfant,
le protagoniste est tombé malade, ce qui l’a privé de parole. Avec le temps, grâce au
traitement, « il est revenu à la vie ». Cependant, les symptômes sont retournés, enfin, à la
suite d'expériences traumatisantes, et le prince se retrouve au point de départ – il redevient
« l’idiot ». Cela conduit à la conclusion que dans ce roman de Dostoïevski l'enfance du
héros est un problème énigmatique. Néanmoins, cette période peut être considérée
comme la genèse de l'histoire principale – on peut y chercher une source du comportement
du héros. On peut aussi dire que le prince est chassé par son passé. L'auteur n'a pas accordé
trop d'attention à ce problème, l'enfance du héros est connue des descriptions
rudimentaires, mais il est difficile de résister à l'impression que c’est un choix délibéré.
Les sous-entendus créent un aura de mystère, c'est au lecteur de résoudre l’énigme qui lie
le héros à son passé.
Dans L’Abbé Jules la question de l’enfance du protagoniste paraît plus claire. Au
début, il faut mentionner la façon dont le passé du personnage principal est présenté. On
apprend la plupart des faits de la vie de Jules grâce à la relation du narrateur qui est l’un
des personnages (le neveu du protagoniste). Le narrateur lui-même était enfant quand il a
rencontré son oncle extraordinaire pour la première fois. Il présente la figure de l’abbé
Jules par la rétrospection basée sur sa propre expérience et sur des relations de ses
proches : « [...] d’après les souvenirs personnels que j’en ai, d’après les recherches

30

https://www.swarthmore.edu/sites/default/files/assets/images/russian/Diagnosing%20Prince%20Myshkin.
pdf
20:10498863

20

passionnées auxquelles je me livrai chez les personnes qui le connurent et dans les divers
milieux qu’il habita »31.
L'image de l'enfance du héros qui émerge de cette description est loin d'être
idyllique :
Jamais on n’avait vu un enfant comme était Jules ; sournois, tracassier, cruel, il ne se plaisait que dans les
méchants tours. Son frère et sa sœur avaient beaucoup souffert de lui […] C’est tout le portrait de son père,
se disait en pleurant la pauvre femme. Et de fait, elle remarquait avec effroi, chez son fils, les mêmes gestes,
les mêmes regards qu’avait son mari […] Au collège, où on le mit de très bonne heure, Jules battait ses
camarades, les dénonçait, se révoltait contre ses professeurs. Mais il était très intelligent, travailleur même
et toujours le premier de la classe. […] il s’échappa, après avoir sali de dessins obscènes une quantité
considérable de papier timbré. En même temps, il s’était pris d’une véritable passion pour la lecture ; il
lisait de tout (AJ, p. 54-55).
Ce fragment assez vaste soulève deux conclusions. Tout d'abord, on a ici un portrait
détaillé du jeune protagoniste. En tant qu’enfant, il manifestait une tendance à l'agression
et à la rébellion. Il a eu un effet dévastateur sur les environs, dans un sens, il était un
sadique qui a même blessé sa propre famille et cela lui a fait plaisir. Même alors, il était
vulgaire et obscène – il a utilisé la sphère sexuelle pour exprimer sa rébellion. Dans le
même temps, Jules était très intelligent et il avait le désir de savoir. En lisant cette
description, il est facile de remarquer que toutes ces caractéristiques correspondent
parfaitement à la description du héros adulte, on peut dire qu’elles se sont seulement
renforcées au fil du temps. On a affaire à une sorte de « prédestination », le héros-enfant
manifeste des traits prédéterminés, se dirige dans une direction spécifique, il n'y aura pas
de changements majeurs car son caractère est déjà formé. Dans le cas de Jules ces traits
s’aggravent, le héros plonge dans la folie et l'autodestruction. Le deuxième facteur
important qui compose l'image et la signification de la description de l'enfance du héros
est la question de l’hérédité. Le père de Jules pour le moins, n'était pas un « saint » et le
protagoniste « est tout le portrait de son père» (AJ, p. 54-55). On peut dire que le
personnage principal est, dans un sens, condamné à être « méchant ». Cela est également
confirmé dans d’autres fragments. Le héros lui-même accuse la société. À la destruction
du jeune héros a contribué aussi la morale chrétienne oppressive qui supprime les besoins
primaires rendant l'homme malheureux et induisant un individualiste comme Jules à se
révolter :

O. Mirbeau, L'Abbé Jules, Éditions du Boucher, 2003, p. 53. Par la suite, nous utiliserons l’abréviation
31

AJ, suivie du numéro de page.
21:38837057

21

Et, sais-tu pourquoi ? Parce que dès que j’ai pu articuler un son, on m’a bourré le cerveau d’idées absurdes,
le cœur de sentiments surhumains […] On a déformé les fonctions de mon intelligence comme celles de
mon corps, et à la place de l’homme naturel, instinctif, gonflé de vie, on a substitué l’artificiel fantoche, la
mécanique poupée de la civilisation, soufflée de l’idéal (AJ, p. 187).
En conclusion, la psyché de protagoniste est influencée par deux facteurs :
l'héritage et la société oppressive32 contre laquelle il tente de se rebeller. Toutes ses
caractéristiques sont déjà visibles pendant l'enfance, il est ainsi façonné à l'avance et ne
peut pas s'opposer à sa nature. On a ici une sorte de fatalité post naturaliste, où l’image
de l'enfance devient une expression de l'injustice de l'ordre social. Pour Mirbeau la
religion était un symbole principal de ce problème, mais cette question sera développée
dans le chapitre suivant.
Dans L’Idiot, de même que dans L'Abbé Jules, l'enfance du protagoniste n'est pas
montrée de manière exhaustive. Bien que les auteurs n'aient pas consacré trop de temps à
ce problème et les souvenirs de cette période sont seulement des mentions, les premières
années de la vie des héros sont extrêmement importantes en ce qui concerne l'analyse
approfondie, en particulier dans le contexte du roman psychologique et le rôle du
personnage principal. Dans le contexte de l'espace que l'auteur a consacré au sujet de
l’enfance, cette question est similaire dans les deux œuvres, mais L’Idiot et L'Abbé Jules
diffèrent dans la façon dont ils présentent ce problème. Dans l’œuvre de Dostoïevski, on
a affaire à un certain type de mystère que le lecteur doit résoudre lui-même, combinant le
passé énigmatique du héros avec son profil psychologique et les événements actuels. Par
contre, dans L’Abbé Jules cette période est présentée comme un signe avant-coureur des
événements ultérieurs, dans ce cas c’est la révolte du protagoniste qui, en tant qu’enfant,
manifeste une agression et un désaccord avec les règles sociales. Ce serait une
simplification exagérée de dire que Mirbeau a réduit la question du développement d’un
jeune homme à deux facteurs, cependant l'influence sociale et l'héritage sont la clé pour
comprendre la source du comportement rebelle de Jules. Il convient de noter que, bien
que le héros puisse hériter le caractère difficile de son père, il possède aussi des qualités
positives telles que l'intelligence supérieure ou la passion pour la lecture. On peut se
disputer si ce sont seulement les gènes du père qui l'ont rendu antisocial et agressif, ou
peut-être ce comportement prouve que Jules dès son plus jeune âge, d'une manière

32
A.-L. Séveno, « L’Enfance dans les 'romans autobiographiques' d’Octave Mirbeau : démythification et
démystification d’une tradition littéraire : le Thème de l’enfance », Cahiers Octave Mirbeau no 4, Angers,
Société Octave Mirbeau, 1997.
22:86818495

22

réfléchie, a exprimé une déchirure profonde et une sensibilité spécifique. On peut donc
conclure que dans les deux œuvres, la question de l'enfance des héros a une signification
différente. Une analyse approfondie de cette période donne un nouveau regard sur les
actions ultérieures des héros, cependant, dans les deux cas, il est impossible de déterminer
indéniablement la genèse de leur comportement.

3. UNE PERSONNE EXCEPTIONNELLE EN FACE DE LA SOCIÉTÉ –
COMMENT LE HÉROS PERÇOIT LES AUTRES

Certes, la grande source de connaissances sur le héros du roman psychologique
est sa relation avec les autres. Il s’agit principalement de son comportement dans des
situations interpersonnelles spécifiques, l’environnement dans lequel se trouve un
personnage, la façon de construire les relations, ainsi que la perception du protagoniste
par les autres. Avant de situer le héros dans la société sur la base d’une perspective
« externe », il faut regarder avec les yeux du héros et essayer de répondre aux questions :
Comment il perçoit la réalité ? Qui sont les autres pour lui ? Comment il se voit dans le
contexte de la relation avec l'environnement ?
Dostoïevski a dit directement qu’il a essayé de créer un portrait « d’un homme
parfait ». L’attitude du prince Mychkine envers le monde est une réalisation de sa
conception. C’est un homme inhabituellement sensible. On pourrait dire que la
compassion est sa devise principale. C’est particulièrement visible sur l’exemple de sa
relation avec Nastasia Philippovna. On ne peut pas définir ses liens strictement comme
« l’amour », mais le protagoniste tente, à tout prix, de sauver une femme qui, à son avis,
a été blésée par le destin. Comme le Christ, le prince voit parmi les abandonnés la
quintessence de l'humanité. Guidé par une sensibilité incompréhensible pour l’entourage,
le héros s'engage dans les problèmes des autres d'une manière complètement naturelle, en
agissant à travers les gestes du cœur. En même temps, il est complètement sans
prétentions. Il n'essaie pas de sauver le monde, il ne moralise pas, il ne condamne
personne. Toutefois on peut hasarder la suggestion que le prince n'est pas pleinement
conscient de sa situation. Malgré la connaissance étendue et la brillance de l'esprit, le
héros ne peut pas s’adapter au milieu. Bien qu’il vienne de l'aristocratie lui-même, il ne
fait pas attention aux biens matériels, il n’est pas emprisonné par des conventions. Il ne
comprend pas les règles du jeu continu qui régit les relations interpersonnelles, le prince
est complètement honnête et il s’adresse également aux personnes de différentes couches
23:30338552

23

sociales. Mychkine est prêt à pardonner tout mal, il ne montre pas de colère, cependant il
a des principes moraux durs, des vues claires et il ne manque pas de courage pour les
montrer, mais il exige principalement de lui-même33. Certes, l'attitude du prince et son
originalité peuvent être une source d'inspiration pour les spécialistes de l'âme humaine,
de la philosophie à la psychiatrie34. Malheureusement, comme ce n’est pas difficile à
deviner, un tel comportement entraîne des conséquences négatives, mais c’est un matériel
pour un prochain point de l’analyse.
Comment, dans ce contexte, on peut juxtaposer la figure de l’abbé Jules ? Est-ce
que ces héros ont quelque chose en commun ? Certainement ils sont liés par une sorte de
solitude, mais sans aucun doute Jules ne ressemble au prince en ce qui concerne la
manière dont ils traitent les gens. Dans cette matière, il y a un antagonisme extrême entre
eux. La plupart du temps le protagoniste du roman de Mirbeau se comporte, pour le dire
gentiment, de manière pas amicale. Il est froid et distant envers ses proches, avec un talent
particulier de les blesser. Il est aussi un manipulateur compètent. Sa relation avec l'évêque
et sa carrière dans les structures d'église sont un exemple du cynisme grâce auquel il
utilisait ses propres émotions et celles des autres pour réaliser ses intentions. Cela prouve
aussi sa force de caractère et sa capacité à influencer les autres. La cupidité et la jalousie
lui sont familières et l’ont poussé à voler. Le héros, en un sens, joue avec les gens, il
essaie de les tromper, de se moquer d'eux, même après la mort. Alors, l’abbé Jules est-il
un psychopathe sans sentiments plus profonds, qui n'est guidé que par l'hédonisme et
l'intérêt personnel ? Pas complètement.
Il y avait des moments où cela lui faisait du bien de poser ses yeux sur ce bonnet blanc, blanc comme sont
blanches les ailes d’un ange gardien, et sur ce petit châle noir, attendrissant et modeste, sous lequel se
cachaient tant de courage simple et tant de bonté […] (AJ, p. 144)
Ses sentiments privés envers certaines personnes, comme sa mère ou l’évêque, trahissent
Jules et prouvent qu’il avait aussi un visage humain, désirant la proximité. En quelques
éclairs, l’abbé Jules regrette ses écarts et il se confesse de ses péchés. Aussi une relation
spéciale avec le narrateur quand le héros joue involontairement le rôle de « l'enseignant »
et essaie de transmettre au jeune garçon sa vision du monde, montre son meilleur côté.
Pour comprendre son attitude envers l'environnement, il faut se référer à sa déchirure
intérieure. Le héros méprise les gens, les traite avec distance, mais il n'est pas dépourvu
de moralité. Peut-être que c’est la conscience de la méchanceté humaine et de l'hypocrisie

33
http://villmar.blogspot.com/2012/08/fiodor-dostojewski-idiota.html
34
http://filozofuj.eu/natasza-szutta-ksiaze-myszkin-idiota-moralny-swiety/
24:56670234

24

qui le pousse à cette attitude de rejet. Jules est déchiré entre la sensibilité, le désir du bien
et la volonté de manifester sa révolte qui se combine avec le mépris, qu'il révèle aussi
envers lui-même. Il stigmatise également la corruption de son environnement
professionnel. Pendant l'attaque de rage, il expose clairement tous les péchés du clergé,
ce qui prouve que Jules est conscient du mal et, dans un certain sens tordu, exprime son
opposition :
Vous mentez tous !... Depuis une heure, je vous regarde... Et, à le voir porté par vous, je rougis de l’habit
que je porte, moi... moi qui suis un prêtre infâme, qui ai volé, et qui vaux mieux que vous, pourtant !... Je
vous connais, allez, prêtres indignes, réfractaires au devoir social, déserteurs de la patrie, qui n’êtes ici que
parce que vous vous sentiez trop bêtes, ou trop lâches, pour être des hommes, pour accepter les sacrifices
de la vie des petits. (AJ, p. 126)
En fait, ce court fragment reflète parfaitement l'attitude du héros envers les gens. D'une
part, Jules est conscient de ses fautes, il peut s'humilier, mais il n’est pas capable de
contrôler sa nature. Il voit le mal et l'hypocrisie comme des attributs assignés à l'homme
et cela le pousse à se rebeller, à mépriser l’humanité, mais paradoxalement, peut-être
inconsciemment, il justifie de cette façon ses propres actions. Sûrement, il ne fait
absolument rien pour changer la situation. Cette profonde contradiction est au cœur de la
folie du héros, mais ce sujet sera développé dans un autre paragraphe. Un fait est certain,
en termes de relations avec les gens, l’abbé Jules est la négation totale du prince
Mychkine.

4. LA BELLE PLUME FAIT LE BEL OISEAU – COMMENT
L’ENVIRONNEMENT TRAITE LE HÉROS

Il faut commencer l'analyse de ce problème par un dénominatif commun, c’est-à-
dire l’aliénation. Le héros du roman de Mirbeau et le prince Mychkine se confrontent tous
le deux à une sorte de stigmatisation sociale, mais quelle est la genèse de cette situation ?
L'Idiot du titre est traité d'une manière spéciale. Il convient de mentionner au début qu'il
se trouve dans le monde de l'aristocratie russe où les questions d'origine sont importantes
mais à cet égard, le héros ne peut être accusé de rien car il vient de la haute couche sociale.
Pour cette raison, ses relations avec d'autres personnages sont basées principalement sur
des conventions où les vraies intentions sont souvent cachées derrière le voile des bonnes
manières. Cependant, la nature du prince façonne assez rapidement l'opinion générale à
propos de lui. Le terme « idiot » est un leitmotiv. Le comportement du prince suscite la
25:15814100

25

méfiance et la suspicion. L'attitude d'indulgence prévaut dans ses relations avec
l'environnement. La droiture et l'ouverture du héros font que ses amis commencent à le
traiter avec hauteur. Le héros souffre de l'incompréhension, ses mots sont déformés. Cela
évoque, souvent involontairement, des émotions extrêmes. Les gens retrouvent dans
l'attitude du héros des intentions cachées. Ceux qui croient en son honnêteté le perçoivent
comme une personne déséquilibrée, socialement inadaptée, c’est-à-dire « L'idiot » du
titre. Bien sûr, il y a autour du prince des gens qui pensent différemment et qui ont à son
égard des sentiments sincères, comme p.ex. Kolia ou, dans une certaine mesure, Nastasia
Philippovna, mais ce sont des attitudes marginalisées, contrastant avec la perception
générale du héros, ce qui souligne encore plus son aliénation. Cependant, il y a un
problème qui affecte la façon dont l’environnement se réfère à Mychkine. On arrive ici
au point commun qui lie le prince avec le protagoniste du roman de Mirbeau. Cette
question c’est bien sûr l’argent. Le message que le héros avait pu potentiellement héritier
d'une somme importante ne change pas radicalement l'opinion sur lui, mais cela affecte
la façon dont il est traité par les autres. Certains changent de comportement, des nouveaux
« amis » apparaissent et ils veulent utiliser « l'idiotie » du héros à leurs propres fins. On
voit ici une connexion claire, car la prétendue fortune de l’abbé Jules devient l'objet de la
spéculation, causant un intérêt malsain. La famille est la plus disposée à en tirer profit, en
particulier la belle-sœur du personnage de titre qui compte sur un grand héritage après la
mort de Jules. Comme dans le cas du prince, des personnages intéressées à l'argent
potentiel effectuent les traitements nécessaires pour atteindre l'objectif, en limitant leur
bonté au minimum. Cependant, le héros de Mirbeau contrairement au prince Mychkine
ne se laisse pas tromper. Le prince est exposé à ces types « d'attaques », il est heureux
d'aider les autres sans être conscient, ou en ignorant leurs intentions réelles. Jules est
différent, il connaît la méchanceté et l'hypocrisie humaines. Il joue avec ses proches et
finalement, il devient un gagneur posthume, en détruisant les espoirs des héritiers
potentiels. On a donc une certaine similitude entre les héros, mais aussi la différence
résultant de leurs caractères opposés. Il reste aussi la question comment l’abbé Jules était
reçu en général. Ici on revient au point de départ – l’aliénation. D'après ce qui a été
mentionné au début, les deux héros ont rencontré un certain rejet social. Cependant, dans
le cas de Jules, la source du problème est différente. Le protagoniste n'a pas suscité la
pitié mais il a évoqué des émotions extrêmes, surtout la peur. Ceci est parfaitement
démontré par la réaction du narrateur lui-même. Un petit garçon qui n'a jamais rencontré
26:45618982

26

Jules forme des visions effrayantes d'une figure diabolique car il est imprégné des
relations, des opinions et des peurs de sa famille.
Je dormis très mal, cette nuit-là, en proie à des rêves pénibles où passait et repassait la grimaçante figure
de mon oncle. […] Mais l’émotion, la peur me coupèrent la parole. Au moment où je prononçais ces mots,
il me sembla qu’une atroce, qu’une diabolique image se dressait devant moi, l’image menaçante de mon
oncle !... Et je restai bouche bée (AJ, p. 126).
L’abbé Jules a suscité la peur dès le plus jeune âge. Il a terrifié sa mère, il a réussi
à terroriser son supérieur, l'évêque. Même le comportement d'un frère qui essaie d'être
favorable au héros et qui a, peut-être, des sentiments honnêtes pour lui, est marqué par la
peur. L'une des sources du problème est la nature explosive de Jules. Son comportement
violent, ses changements d'humeur extrêmes et sa tendance à l'agression amènent des
associations avec la possession et pour beaucoup, il est comme l'incarnation de Satan,
mais ce n’est qu’un sommet de l'iceberg. La vraie source de la perception négative de
Jules repose dans la manière dont il se réfère aux principes sociaux et religieux. Cela
éveille la plus grande horreur et fait de Jules une menace. Pour le clergé, il est une menace
de leur position et de leur influence. Pour les esclaves des conventions de la petite
bourgeoisie, il constitue la destruction de l'ordre incontesté. Il doit donc être l'incarnation
du mal et beaucoup le traitent avec distance et mépris. Bien sûr, Jules lui-même va bien
au-delà de notion d’une rébellion pour de bonnes causes, une lutte contre la corruption,
parce que son comportement soulève souvent des inquiétudes justes. Cependant, personne
ne se soucie de comprendre la motivation du héros qui, en réception générale, sape les
structures les plus importantes de la réalité connue – la religion, la famille et les
convenances. Enfin, il convient de mentionner un petit aspect reliant le héros de Mirbeau
et de Dostoïevski. Ils trouvent un peu de compréhension, de sympathie et de bonne
volonté de la part des enfants, qui sont souvent plus ouverts et non affectés par les
distorsions du monde adulte. Pour le prince, les enfants, qu’il se rappelle de son séjour en
Suisse, sont un modelé du bon, tandis que Jules s'ouvre au narrateur et tente de lui
transmettre son point de vue comptant sur sa nature non encore corrompue. En résumé,
les deux héros se heurtent au rejet et au manque de compréhension, bien que leur situation
et leur attitude soient extrêmement différentes. Sur cette base, on peut tirer des
conclusions tristes. Peu importe si on est bon sans tache, sincère et honnête ou agressif et
vulgaire. Tout ce qui va au-delà des habitudes et menace la convention est traité avec
détachement et mépris. À ce stade, on soupçonne que Jules est vraiment le reflet d'une
autre figure de Dostoïevski.
27:77731574

27

5. LE HÉROS ET LES FEMMES. CE QUE DISENT LES RELATIONS AVEC LE
SEXE OPPOSÉ À PROPOS DU PERSONNAGE PRINCIPAL

Contrairement aux apparences, cela ne sera pas une analyse dans le style de Freud.
Il convient cependant de présenter brièvement les relations amoureuses des protagonistes
comme une source de connaissance sur les personnages et sur la façon dont les auteurs
touchent cette question. Sur cette base, on peut tirer beaucoup de conclusions à propos du
portrait psychologique du héros et découvrir comment l’affectent les relations avec le
sexe opposé. Dans le cas du protagoniste de roman de Dostoïevski la situation est un peu
plus compliquée. Ici il faut limiter le champ de l’analyse au « triangle » entre le prince,
Nastasia Philippovna et Aglaé Epantchine. Au début, il vaut la peine de noter que les
relations créées par le prince sont principalement platoniques. La sensualité et la
corporéité sont à l’arrière-plan de l’œuvre de Dostoïevski pour laisser place à une
dimension spirituelle, ou plutôt psychologique, dans une forme pure. Il faut cependant
noter la présence du thème d’admiration de la beauté extérieure. On arrive ici au sujet clé
du point de vue de l’analyse, c’est-à-dire la genèse et le déroulement de la relation entre
le personnage principal et Nastasia Philippovna. Il est difficile de dire quand le prince
tombe amoureux de Nastasia. Il admire sa beauté pour la première fois en regardant son
portrait. Cependant, la première rencontre avec l’héroïne exerce une grande impression
sur le protagoniste. Désormais, la compassion sera un sentiment majeur qui construira la
relation des héros et influencera le comportement du prince Mychkine envers Nastasia
Philippovna. Ainsi se forme un cercle vicieux. On peut supposer que les personnages
partagent un sentiment sincère, mais l'attitude du prince est dominée par l'empathie, tandis
que Nastasia est guidée par le remords ; ne voulant pas le blesser, elle lui fait plus de mal.
Un enchevêtrement tragique sera complété par d'autres personnages. Rogojine est une
source de mortification pour Nastasia. En fuyant vers lui, elle noie sa conscience et se
punit pour ses crimes imaginaires, croyant qu'elle protège le prince. Le deuxième
personnage tragiquement empêtré dans l'intrigue amoureuse c’est Aglaé Ivanovna
Epantchine. Elle est enchantée par le héros et attirée par sa gentillesse et sa simplicité.
Cependant Aglaé est naïve et enfantine, peut-être même vaine. Son amour pour Mychkine
est immature, on peut dire que c’est une sorte de caprice. Cela doit être prétendument
démontré par l'histoire de sa relation avec le comte polonais, qui ridiculise, en quelque
sorte, l'héroïne et expose sa nature. Le prince aime les deux femmes, mais d'une manière
différente. C'est vraiment trop pour une telle personne. Il est dominé par la compassion
28:17492723

28

et ne peut pas gérer les sentiments. Quand il prend la décision finale, la situation est
compliquée à nouveau par Rogojine. Cette relation entre les personnages depuis le début
se dirige vers la fin tragique. On peut voir que cela est inévitable. Il y a ici un mélange
tragique, les héros guidés par des sentiments extrêmement différents blessent eux-mêmes.
Les gens comme le prince Mychkine et Nastasia Philippovna ne peuvent pas gérer une
telle tourmente et ils n'ont aucune chance d’être heureux35.
Dans le cas de L’Abbé Jules la situation tout à fait différente. Puisque le
personnage principal est un prêtre, on peut attendre que ses relations intimes ne soient pas
un fil principal. C’est vrai en un sens. Contrairement au roman de Dostoïevski, le thème
du développement des relations entre homme et femme n’est pas une histoire principale.
Dans l’analyse de cette question, il convient de se référer à une scène clé. C'est une
description naturaliste, voire iconoclaste, de la tentative de viol. Aussi bien cette courte
scène que la réaction ultérieure de Jules sont la principale source de connaissance de la
perception du sexe opposé par le protagoniste. L’abbé Jules succombe à la convoitise. En
un instant, d'une personne consciente, essayant de se contrôler, il se transforme en un fou
qui peut commettre les pires crimes. L'intention cruelle échoue ; cependant, la réaction
du héros est très importante. Quand il réalise ce qu'il a fait, il essaie sans succès d'étouffer
le remords. Il tombe d'un extrême à l'autre. Encore une fois, il ne peut pas se contrôler.
Cette fois il plonge dans l’extase de mortification. Il est terrifié par son acte, il ressent du
dégoût et du mépris pour lui-même. Bien sûr, c’est une fureur momentanée qui n’entraîne
aucune réflexion profonde ni changement dans l'attitude du héros. Encore une fois, il
révèle sa double nature et sa déchirure interne. Donc, en un sens, Jules est soumis à la
moralité traditionnelle. Bien qu’il soit dominé par l’hédonisme et des impulsions, il ne
peut pas se libérer de la pensée conventionnelle, qu'il méprise au fond. Cela conduit à une
contradiction qui devient la source de son hypocrisie et de sa folie. On ne peut pas trouver
beaucoup de descriptions qui éclairent l’attitude de l’abbé Jules envers les femmes. Les
poèmes iconoclastes qu'il récitait à l'agonie et une grande collection de contenu
pornographique suggèrent que Jules est resté dans un monde de fantasmes insatisfaits.
Enfin, la question des relations amoureuses concerne principalement le contact intime, le
désir, la corporéité et leur contraste avec la moralité traditionnelle. Cela distingue
certainement Mirbeau de Dostoïevski. Une approche de ces questions peut être combinée
avec la tradition littéraire par laquelle les deux auteurs ont été inspirés. Bien qu’il y ait ici

35
http://galeriakongo.blogspot.com/2014/04/idiota-fiodor-dostojewski.html
29:25166708

29

un contraste, à partir des deux visions émerge une image pessimiste de relations
humaines.

6. LE PROTAGONISTE VIS-À-VIS À LA RÉALITÉ. QUELLES ATTITUDES ET
QUELS VUES REPRESÉNTENT LES PERSONNAGES PRINCIPAUX ?

En premier lieu, le concept de « vues » devrait être restreint à la définition la plus
archétypale de cette notion, c'est-à-dire au regard sur les questions liées à la religion, la
politique, la nation et à la société. Il est plus qu’évident que dans le cas de ces deux héros,
le contraste sera le point du départ. Pour bien comprendre les motivations des
protagonistes, leur vision de la réalité sociale, il faut commencer par la genèse de leurs
attitudes. Pour faire cela, on doit chercher au plus profond et essayer de définir un égard
général du prince Mychkine et de l’abbé Jules sur la manière de percevoir la nature
humaine. On va aussi toucher à la matière de l'inconscient. Pour toutes ces raisons, cette
analyse doit être basée sur des citations, car les discours des protagonistes sont un
témoignage principal de leurs réflexions.
Ainsi, le prince est un optimiste-né. La croyance en la bonté humaine est
profondément enracinée dans son âme. Toutes ses actions et ses vues sont subordonnées
à cette idée. Le prince est l'exemple d'un optimiste inébranlable. Le premier important
trait de ce point de vue se réfère à la peine de mort. Dans ce cas, l'opinion du héros est
très étroitement liée à l'expérience de l'auteur lui-même, qui a été condamné à mort, mais
il a évité l’exécution à la dernière minute. Cet événement a certainement laissé sa marque
dans sa vie, ce qu’il exprime dans L’Idiot36 :
Le condamné que j’ai vu supplicier était un garçon intelligent, intrépide, vigoureux et dans la force de l’âge.
C’était un nommé Legros. Eh bien ! croyez-moi si vous voulez, en montant à l’échafaud il était pâle comme
un linge et il pleurait. Est-ce permis ?
Il a été dit : Tu ne tueras point. Et voici que l’on tue un homme parce qu’il a tué. Non, ce n’est pas admissible
[…] Peut-être existe-t-il de par le monde un homme auquel on a lu sa condamnation, de manière à lui
imposer cette torture, pour lui dire ensuite : « Va, tu es gracié ! ». Cet homme-là pourrait peut-être raconter
ce qu’il a ressenti. C’est de ce tourment et de cette angoisse que le Christ a parlé. Non ! on n’a pas le droit
de traiter ainsi la personne humaine ! (I1, p. 76-79)
Ce discours émotionnel est une forte expression de l'opposition à la peine de mort et
constitue un témoignage de la sensibilité du héros. Son attitude peut être appelée

36
https://www.history.com/this-day-in-history/fyodor-dostoevsky-is-sentenced-to-death
30:10304084

30

« l’humanisme chrétien ». Cependant, il n'est pas sans critique dans cette approche. Le
Christ est mis au centre, mais le christianisme a une forme spécifique dans la version du
prince. La religion est inséparablement liée à la moralité, elle est un indicateur, mais il
s'agit de sa dimension spécifique. La religion est combinée au concept de nation et à la
mentalité russe. Le héros rejette l'athéisme comme une expression de frustration et de
noirceur mais, le catholicisme est même pire. De plus, cette religion conduit à l’athéisme.
Mychkine perçoit la civilisation occidentale et sa compréhension du Christ comme une
menace, l'accusant d'effondrement, d'exploitation et de matérialisme. La foi catholique
est, à son avis, une extension de l'empire romain et s'est écartée du Christ en faveur des
valeurs laïques.
Pavlistchev était un esprit lucide et un chrétien, un vrai chrétien, déclara brusquement le prince ; comment
aurait-il pu adopter une confession... qui n’est pas chrétienne ? Car le catholicisme est une foi qui n’a rien
de chrétien […]
C’est avant tout une religion qui n’a rien de chrétien, repartit le prince avec une vive émotion et sur un ton
excessivement cassant. Voilà le premier point. Le second, c’est qu’à mon avis le catholicisme romain est
pire que l’athéisme même ! Oui, telle est mon opinion ! L’athéisme se borne à proclamer le néant, mais le
catholicisme va plus loin : il prêche un Christ qu’il a défiguré, calomnié, vilipendé, un Christ contraire à la
vérité. Il prêche l’Antéchrist, je vous le jure ! [.. .] Pour moi il ne constitue même pas une religion ; c’est à
proprement parler la continuation de l’Empire romain d’Occident ; tout en lui est subordonné à cette idée,
à commencer par la foi […]
[…] tout a été troqué contre de l’argent, contre un misérable pouvoir temporel. Et cela n’est pas la doctrine
de l’Antéchrist ?
[…] L’athéisme est sorti du catholicisme romain lui-même ! C’est par ses adeptes qu’il a commencé :
pouvaient-ils croire en eux-mêmes ? Il s’est fortifié de l’aversion qu’ils inspiraient ; il est le produit de leurs
mensonges et de leur impuissance morale. L’athéisme37!
Tout cela contribue à l'image de la civilisation occidentale qui s'oppose au monde russe
et le menace. Le départ de « la vraie foi » résultant en désespoir conduit à la confusion.
Cela, selon le Prince, provient de la théologie catholique et provoque de nouvelles
« distorsions » qui sont extrêmement dangereuses :
Oh ! non, non ! ce n’est pas exclusivement du domaine de la théologie, je vous en réponds ! Cela nous
touche de beaucoup plus près que vous ne le pensez. Toute notre erreur est justement là : nous ne pouvons
pas encore nous faire à l’idée que cette question n’est pas seulement théologique ! N’oubliez pas que le
socialisme est, lui aussi, un produit du catholicisme et de son essence. Comme son frère, l’athéisme, il est
né du désespoir ; il représente une réaction morale contre le catholicisme, il vise à s’approprier l’autorité

37
F. Dostoïevski, L’Idiot, Tome Second, Paris, La Bibliothèque électronique du Québec, Édition de
référence, Gallimard, Coll. Les classiques russes, 1939, p. 588-592. Par la suite, nous utiliserons
l’abréviation I2, suivie du numéro de page.
31:66987519

31

spirituelle que la religion a perdue, à étancher la soif ardente de l’âme humaine et à chercher le salut, non
pas dans le Christ, mais dans la violence ! (I2, p. 595)

Ainsi le prince prévoit le spectre de la révolution et du socialisme. Il blâme la civilisation
occidentale pour l'émergence de tels phénomènes, en les combinant avec la violence. Il y
a aussi des accusations contre les Russes eux-mêmes qui reprennent ces modèles en leur
donnant une forme extrême. Selon le prince, cette attitude apparaît « par angoisse morale,
par soif de l’âme, par nostalgie d’un monde plus élevé » (I2, p. 595). Les trois principales
menaces pour la civilisation russe : le catholicisme, l’athéisme et le socialisme se joignent,
l'un vient de l'autre. Mychkine met en garde contre la négligence de ces phénomènes qui
sont plus grands et plus dangereux qu'on pourrait le supposer. Ses compatriotes se sentent
perdus dans le rejet de leur propre patrie, alors ils se tournent vers des modèles
occidentaux destructifs. Bien sûr, le prince propose une recette sociale pour ces
problèmes :
Il faut que notre Christ, que nous avons gardé et qu’ils n’ont même pas connu, resplendisse et refoule
l’Occident ! Nous devons maintenant nous dresser devant eux, non pas pour mordre à l’hameçon du
jésuitisme, mais pour leur infuser notre civilisation russe.
Faites-lui voir la rénovation future de toute humanité et sa résurrection, qui peut-être ne lui viendra que de
la pensée russe, du Dieu russe et du Christ russe. Et vous verrez quel géant puissant et juste, sage et doux,
se dressera devant le monde stupéfait et terrifié ; car ils n’attendent de nous que le glaive, le glaive et la
violence, et, en jugeant d’après eux-mêmes, ils ne peuvent se représenter notre puissance sous d’autres
dehors que ceux de la barbarie. Il en a toujours été ainsi jusqu’à présent et ce préjugé ne fera que croître à
l’avenir (I2, p. 595-597).
Les vues du prince Mychkine sont une compilation d'humanisme sensible et de visions
nationalistes. Il est difficile d’éviter une impression que ces derniers, en particulier, sont
le manifeste de l’auteur lui-même. Dostoïevski introduit, un peu par force, dans la parole
de « l'homme idéal » sa vision du messianisme russe et la supériorité de sa civilisation
dans laquelle Christ doit se trouver au centre. Cependant, le discours exalté du prince se
confronte à l’attitude méprisante des auditeurs qui sous-estiment la menace, ce qui devait
conduire aux conclusions plutôt pessimistes. Cette question sera développée dans le
troisième chapitre dans une dimension plus générale.
L’abbé Jules est la négation de ce que représente le prince. Sur la base de l'analyse
de l'enfance du héros et des influences « génétiques », on a établi que le protagoniste avait
questionné la réalité dès son plus jeune âge. Il a un peu de pessimisme, de rébellion et de
folie dans « son sang » et cela détermine, en quelque sorte, son attitude, on peut dire que
ses actions sont guidées par un nihilisme hédoniste spécifique. Mais en quoi cela concerne
32:62106909

32

les vues de Jules ? Quel est le sujet le plus exposé dans ce contexte ? Avant tout, on
remarque que la religion est au premier plan, ce qui n'est bien sûr pas une surprise
considérant le métier du héros. Cependant, il s'agit de quelque chose de plus. Dans ce cas,
la critique de la religion devient le motif principal. Non seulement le comportement des
personnages, mais aussi les paroles du héros lui-même constituent l’accusation contre les
institutions religieuses. Les questions politiques, la notion d’État passent dans ce cas au
second plan, quoique, bien sûr, ils apparaissent comme un élément de « la machine de
l'oppression ». Toutefois, il convient d’indiquer clairement que le protagoniste ne se
concentre pas sur des exultations patriotiques sublimes et que le bien de sa patrie n’est
pas un facteur déterminant du bien général pour lui. Les conclusions résultant de l'analyse
des mots du héros seront plus générales, concernant la nature de l’homme, avec un accent
particulier sur la foi, bien qu’une évaluation critique des relations sociales ne sera pas
évitée. La meilleure source de connaissances sur les réflexions de Jules repose dans ses
conversations avec le narrateur. Au cours de ces discours, le héros semble honnête avec
sa vision du monde :
Qu’est-ce que tu dois chercher dans la vie ?... Le bonheur... Et tu ne peux l’obtenir qu’en exerçant ton corps,
ce qui donne la santé, et en te fourrant dans la cervelle le moins d’idées possible, car les idées troublent le
repos et vous incitent à des actions inutiles toujours, toujours douloureuses, et souvent criminelles… ne pas
sentir ton moi, être une chose insaisissable, fondue dans la nature […]
Je t’avertis que ce n’est point facile d’y atteindre, et l’on arrive plus aisément à fabriquer un Jésus-Christ,
un Mahomet, un Napoléon, qu’un Rien […]
Tu réduiras tes connaissances du fonctionnement de l’humanité au strict nécessaire : 1° L’homme est une
bête méchante et stupide ; 2° La justice est une infamie ; 3° L’amour est une cochonnerie ; 4° Dieu est une
chimère... Tu aimeras la nature ; tu l’adoreras même, si cela te plaît, non point à la façon des artistes ou des
savants qui ont l’audace imbécile de chercher à l’exprimer avec des rythmes, ou de l’expliquer avec des
formules ; tu l’adoreras d’une adoration de brute, comme les dévotes le Dieu qu’elles ne discutent point.
[…]
Malheureusement, tu vis dans une société, sous la menace de lois oppressives, parmi des institutions
abominables, qui sont le renversement de la nature et de la raison primitive […]
Tiens, tout à l’heure, je te disais que Dieu était une chimère... Eh bien ! je ne sais pas... je ne sais rien... car
la conséquence de notre éducation et le résultat de nos études sont de nous apprendre à ne rien savoir, et à
douter de tout (AJ, p. 186-187).
C’est la religion catholique qui a fait de la mort un sombre épouvantement, tandis qu’elle n’est que la
délivrance de l’homme, le retour du prisonnier de la vie à sa véritable patrie, au néant bienfaisant et doux
(AJ, p. 218).
Je n’ai jamais cru à la sincérité de la vocation des prêtres campagnards, et j’ai toujours pensé qu’ils étaient
prêtres parce qu’ils étaient pauvres. Le métier de prêtre attire surtout les paresseux qui rêvent une vie de
33:31417523

33

jouissances grossières, sans labeurs, sans sacrifices, les vaniteux et les mauvais fils que la blouse dé goûte
et qui renient leurs pères aux dos courbés, aux doigts calleux ; pour eux, le sacerdoce c’est le confortable
bourgeois du presbytère, la table servie, l’orgueil d’être salués très bas par les passants (AJ, p. 230).
En réalité, cette collection de citations est un recueil de vues de l’abbé Jules. On
pourrait presque parler d’une sorte de manifeste anarchiste. Le héros marque tous les
aspects de la civilisation et leur donne une dimension générale. La famille, la société,
l’état, l’école et la religion, ces sont les parties d'une machine d'oppression, des créatures
artificielles qui éloignent l'homme du bonheur. Tout ce qu'un homme apprend, ou ce qui
lui est enseigné mène à l’inconscience, ainsi, la religion éloigne les gens de Dieu. Jules
met en rang des messies et des grands leaders. Il s'oppose au culte de l'individu sous toutes
ses formes, soit religieux soit laïque, croyant que tout cela est une illusion. Cependant, il
n'est pas athée, même s'il n'accepte aucun système religieux. Jules lui-même admet qu'il
succombe parfois à la foi, l'appelant d’ailleurs « la poison ».
Est-ce que l’abbé Jules a quelque chose en commun avec le prince Mychkine dans
cette matière ? C'est certainement l’attitude envers la religion catholique. Jules, comme
le prince, évoque la déformation de cette religion, l'accusant d'hypocrisie et de
matérialisme. Cependant, il fait certainement référence à un contexte plus large et ne
considère aucune autre foi comme un remède, traitant chaque religion comme une source
de mal. La plainte principale qui concerne tous les aspects mentionnés ci-dessus concerne
le fait qu’ils confondent un homme le détachant des besoins naturels et par conséquent de
bonheur, L’abbé Jules lui-même en est le meilleur exemple. La seule solution est de
rompre avec les conventions sociales et la religion et de se rapprocher de la nature, en
admirant de façon irréfléchie sa beauté. Cependant, est-ce que Jules peut le faire ? On
voit qu’un rapprochement du héros avec la nature ne donne qu'un bonheur apparent, et il
ne peut pas réaliser sa vision, ce qui résulte en des conclusions plutôt pessimistes. Les
héros des romans de Mirbeau et de Dostoïevski sont-ils complètement différents ? Jules,
contrairement au prince, se concentre sur les défauts humains, mais il est certainement
plus compliqué et écartelée. En un sens, Jules Dervelle représente ce avec quoi le prince
se bat dans son discours – le produit désespéré et perdu de la réaction anticatholique,
rejetant Dieu à cause des mensonges et l'hypocrisie de cette religion. On ne peut pas nier
aux deux héros la perspicacité et les conclusions intéressantes, quoiqu’extrêmement
différentes, résultant de l'observation de la réalité. Contrairement aux apparences, l’abbé
est aussi sensible, mais de manière différente. Il semble plus conscient, mais il n'a pas de
vision cohérente. Il n’est pas capable de donner une réponse qui pourrait apporter un
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34

remède « aux maux du monde ». Jules ne peut pas trouver sa place et plonge dans le
désespoir. Comment comparer leurs schémas idéologiques, l’humanisme chrétien et le
nihilisme anarchiste « écologique » ? On peut certainement dire que dans une certaine
mesure, ils reflètent les opinions des auteurs. Un autre lien est aussi une connotation
pessimiste. Les deux attitudes rencontrent une incompréhension complète et sont rejetées
par la société, suscitant un manque de respect pour le prince et la peur et le mépris envers
l’abbé Jules pour lequel le petit garçon est un seul confident.

7. UNE IMAGE DE LA SOUFFRANCE, UN PORTRAIT DE FOU, OU À QUI
RESSEMBLE L’ABBÉ JULES ?

La question se pose : comment résumer l’analyse de ces deux protagonistes ?
Comment enfin créer leur portrait et assembler ces deux images ? L'analyse précédente
suggère quelques conclusions. Le prince Mychkine et l’abbé Jules sont malheureux. Les
gens les traitent avec distance, on peut dire qu’ils sont considérés comme des fous. De
quoi cela résulte ? Est-il possible de surmonter cette situation ? Dans le cas du prince, la
source de sa souffrance est sa maladie, le spectre qui pèse sur lui, qui revient constamment
pour gagner finalement. C’est un peu symbolique. Le prince est condamné à être
« l’idiot ». On ne peut pas éviter l’impression que tôt ou tard son destin fermera le cercle.
Les rechutes de la maladie de manière allégorique rappellent l'inévitable. Mychkine est
simplement trop bon. Avec cette attitude, il n'y a pas de chance dans la société, il sera
toujours négligé. Ce sont sa bonté, son honnêteté et sa franchise qui sont comme la
maladie. Le héros est traité comme un lépreux, bien qu’il suscite des soupçons injustes.
Le motif de la maladie aussi que le titre du roman montrent que « l’homme parfait » dans
le monde moderne est condamné à être qualifié d’idiot et sera traité comme une personne
troublée. D'autre part, le protagoniste lui-même est coupable d'une certaine manière. Le
comportement du prince est marqué par une sorte d’autodestruction. Il ne tire pas de
conclusions de ses expériences, donc il se condamne à l'échec. Sa bonté débridée fait qu'il
ne peut pas agir de façon décisive, lorsque cela est nécessaire. Il s’agit de son attitude
envers Nastasia et Rogojine. Mychkine lui-même crée des obstacles sur sa route vers le
bonheur. On peut constater qu’une telle sensibilité condamne à une double souffrance –
la solitude éternelle et le rejet par la société, ainsi que la souffrance interne. La fin du
roman est significative dans ce contexte, l’effondrement est donc inévitable.
35:36418610

35

L’abbé Jules est apparemment une négation du prince Mychkine. Cependant, on
a réussi à démontrer certaines caractéristiques reliant les protagonistes de Dostoïevski et
de Mirbeau. C'est principalement leur unicité et les réactions qui en résultent, c’est-à-dire
le manque de compréhension de la part de l’entourage et le rejet. Bien sûr, la genèse de
ces attitudes est différente. Dans le cas du prince, il y avait un motif de la maladie
clairement défini. Ce motif n'est pas exprimé, en ce qui concerne Jules, donc,
officiellement, le héros est en « bonne santé », mais est-ce vrai ? Dès le début, on a
l'impression que le héros de Mirbeau souffre d'une forme de personnalité divisée et qu’il
a de troubles mentaux, cependant, ce ne sont que des hypothèses, basées sur l'analyse de
son comportement. La source de la souffrance de l’abbé Jules se trouve dans son esprit.
Les protagonistes des deux œuvres sont harcelés par leurs démons. Jules est, en quelque
sorte, emprisonné, il tente de se libérer, mais en vain. Sa vie s'accompagne d'une lutte
constante, vouée à l'échec. C’est une image pessimiste de la nature humaine et il est
difficile de ne pas remarquer que le roman de Dostoïevski suggère des conclusions
similaires. Jules Dervelle est une figure incohérente. Il ne s'agit pas seulement de sa
déchirure interne, mais aussi de « la période parisienne » entourée de mystère. En fait, on
n’est pas capable d’explorer pleinement son passé et de le comprendre pleinement. Son
attitude semble spécifique à un homme cynique sans scrupules, cependant, on peut le
regarder d’une autre perspective. Comparé au prince, le héros de Mirbeau peut être plus
sensible, et il est certainement plus conscient ce qui le rend plus malheureux38. Ses
performances émotionnelles et ses moments de réflexion personnelle suggèrent que le
héros est frustré par la corruption du monde et ses propres faiblesses, mais il lui manque
« une idée plus haute ». Il ne peut pas résoudre des problèmes, il n'a aucune idée pour lui-
même. Une autre source de sa souffrance est la déchirure interne mentionnée ci-dessus.
Ce problème provient de la nature explosive de Jules comprimée par les principes moraux
et les règles sociales qui lui étaient inculquées. Le héros en est conscient. Il favorise la
proximité avec la nature et rompt avec l'ordre actuel et l'influence de la religion, mais il
reste toujours leur esclave, il est complètement perdu. Les convoitises hédonistes avec
lesquelles Jules tente de lutter ne sont pas un problème elles-mêmes, car enfin elles
dominent le protagoniste. Le problème est que le héros essaie d’étouffer sa nature et par
conséquent ne sait pas ce qu'il veut, il n’est pas conscient de ce qui est bon et mauvais.
Un autre problème est la question des relations interpersonnelles. Les gens se distancient

38
P. Michel, L'Abbé Jules, ou l'évangile du cynisme, préface de L'Abbé Jules, Lausanne, L'Âge d'Homme,
2010, pp. 7-27.
36:51067415

36

également du prince Léon Nicolaïévitch Mychkine et de l’abbé Jules Dervelle. Le
protagoniste de Mirbeau est aussi méprisé, il suscite la peur et la répulsion. Cependant,
personne n'essaie vraiment de connaître ses motivations et de comprendre les raisons de
son comportement. Une telle situation d'impasse scelle sa solitude et supprime la chance
pour sortir des griffes de la folie.
L’objectif de l’analyse était de comparer les deux héros de titre, car l'une de ces
œuvres aurait pu être une inspiration pour l'autre. On peut affirmer que les protagonistes
combinent certaines caractéristiques. Cela concerne principalement la structure générale
de la création du héros, la question de son caractère unique et sa place dans la société,
ainsi que la manière de créer son portrait, c’est-à-dire la profondeur psychologique, le
rôle de l’inconscient, les dialogues et des sous-entendus significatifs. Cependant, en ce
qui concerne le destin, Jules est plus proche d'un autre héros de roman de Dostoïevski,
Nastasia Philippovna. C'est une femme considérée comme perdue, ses coutumes inspirent
la peur et le dégoût. Elle est folle, énigmatique et imprévisible et en même temps
consciente de sa fragilité. Elle se punit et s'humilie elle-même, se dirigeant vers la mort
inévitable.
En résumé, on a deux portraits de personnes sensibles, mal comprises et rejetées.
L’un de Dostoïevski – « l’homme idéal », dont tout homme devrait être à son image, et
l’autre de Mirbeau – l’homme de chair et de sang, plein de faiblesses. D’où vient cet
extrême ? Les auteurs mettent leur âme dans ces personnages, ils parlent par leurs voix.
Ils transmettent leur vision de manière complexe, ce qui est le fond du psychologisme
dans lequel l’inconscient joue le premier rôle. L’idiot du titre doit être un homme parfait,
donc Dostoïevski lui donne ses propres traits et les « vues correctes ». Jules Dervelle
constitue un manifeste de Mirbeau. Ce fait est aussi confirmé par Pierre Michel :
Mirbeau a surtout mis beaucoup de sa personnalité. Nous retrouvons chez le romancier et l’abbé Jules des
emballements communs, une passion identique pour les livres, un même goût pour la mystification et la
nature. Il suffit de lire les lettres de l’écrivain pour retrouver les déchirements, les angoisses, les peurs, les
dépressions du prêtre39.
L'auteur met ses problèmes sur papier, créant en partie un alter ego, bien qu'il ne
s'agisse pas strictement d'un roman autobiographique40. Dostoïevski et Mirbeau créent
des portraits de personnes condamnées à la solitude et ils frappent par le pessimisme à

39
http://mirbeau.asso.fr/dicomirbeau/index.php?option=com_glossary&id=642
40
Ibid.
37:44628473

37

propos du rôle des individus dans la société, en présentant différentes dimensions de la
souffrance résultant d'une sensibilité excessive et d'un désaccord sur l'ordre en vigueur.
38:75865063

38

CHAPITRE III
LE CONTEXTE SOCIAL DANS LES ROMANS DE DOSTOÏEVSKI
ET D’OCTAVE MIRBEAU
LA VISION DU MONDE CONTEMPORAIN

1. L’INTRODUCTION, DES INFORMATIONS DE BASE SUR LE CONTEXTE
HISTORIQUE ET SOCIAL

On sait que les protagonistes des deux romans sont associés aux auteurs. Ils
portent leurs traits et expriment leurs opinions. Mais comment cela se présente dans un
contexte plus vaste ? Les romans de Dostoïevski et de Mirbeau ne constituent pas
seulement une analyse de profondeur psychologique et de nature humaine, mais comme
on a montré précédemment, ils contiennent aussi une image des réalités contemporaines,
le témoignage des temps et des visions des auteurs. Bien sûr il ne s’agit pas de l’analyse
dans le style de Taine et des conceptions naturalistes41, où l'œuvre entière est subordonnée
à des faits historiques sans âme et dépouillée de la dimension artistique, mais ces écrivains
et leurs romans n'existaient pas dans le vide et ils se réfèrent aux plusieurs aspects de la
vie quotidienne, constituent son profil vu à travers les yeux de l'auteur. C’est
particulièrement important dans le cas de Dostoïevski dont l’ouvrage a un sous-texte
politique. En résume, l’analyse dans le troisième chapitre est basée sur les aspects
généraux sélectionnés concernant les questions des relations sociales, la politique et
l’histoire. Pour faire cela, il convient de présenter brièvement le contexte de la création
ces deux romans.
Dans le contexte de L’Idiot de Dostoïevski il faut évoquer quelques faits les plus
importants. Premièrement, la situation de Russie. Le pays a fait face à de nombreux
dilemmes. Le pouvoir territorial grandissait, mais économiquement, elle restait en retard
sur l'ouest industriel en croissance rapide. La Russie devait choisir la voie du
développement, risquant la perte de la stabilité interne42. Cependant, les changements
économiques rapides ont été associés à un changement de mentalité et des idéologies et
c’est le principal problème dans les considérations de Dostoïevski. L'attitude de l'auteur
s'inscrit dans le contexte plus large du motif du messianisme dans la littérature russe.

41
J-T. Nordman, Taine et la critique scientifique, Paris, Presses Universitaires de France, 1992.
42
http://countrystudies.us/russia/6.htm
39:92110780

39

Dostoïevski est resté en Europe occidentale dans la période précédant la création du
roman. Il a donc pu observer les changements et les référait à la situation en Russie. Le
problème principal était le développement du socialisme et le spectre imminent de la
révolution qui, en fonction des opinions politiques, évoquait la terreur ou la joie. Ce
phénomène se reflète fortement dans les œuvres de Dostoïevski, ce qui est clairement
visible dans L'Idiot. Dans sa création on voit un thème de l’apocalypse. L'auteur voit dans
les changements en cours une grande menace qui conduit à une catastrophe inévitable et
son manifeste caché dans L’Idiot y est subordonné dans une large mesure43.
En ce qui concerne le roman de Mirbeau, les mots de Pierre Michel décrivent le
contexte de la meilleure façon :
À la fin du XIXe siècle, le monde change : la révolution industrielle a non seulement modifié le paysage,
mais également changé les mentalités. Les citoyens sont dorénavant divisés en deux grandes catégories :
ceux qui font partie des rouages essentiels du système technico-marchand et ceux qui, à leur corps défendant
ou non, sont considérés comme des improductifs. Les romanciers ont une fascination particulière pour ce
dernier groupe, à tel point qu’ils font de l’artiste (totalement inutile aux yeux des financiers), de la prostituée
(sommée de ne pas faire d’enfants, quand bien même la Patrie exige de chaque femme son lot de petits
soldats), ou du curé, des personnages récurrents44.
On peut dire que Mirbeau s'inscrit dans les tendances de l'époque. On ne peut pas oublier
que l’œuvre de Mirbeau était écrite 20 ans plus tard que L’Idiot. Au cours de cette période,
la France était un pays beaucoup plus avancé dans le processus de changement de
civilisation que la Russie, l’état était marqué par la révolution industrielle, un
développement technique extrêmement rapide et la force croissante des mouvements
socialistes dont les effets peuvent être observés par exemple pendant la Commune de
Paris. Cette période de l'histoire de la France a été appelée la belle époque pour une raison.
Il n’est pas étonnant que Mirbeau idéologiquement était sur le côté opposé de
Dostoïevski. Le romancier français se penche sur les problèmes sociaux généraux en
accordant une attention particulière aux niveaux les plus bas. Dans sa création il se
concentre sur des problèmes comme la pauvreté et l’exploitation, critiquant l'ordre
traditionnel comme source d'oppression. Cette attitude est également visible dans L’Abbé
Jules. On a deux visions de société apparemment contradictoires. Comment les unir ? Est-
ce qu’on peut trouver des similitudes dans certains aspects et même indiquer des
inspirations ? L'analyse de plusieurs questions devrait apporter une réponse.

43
D. M. Betha, The shape of apocalypse in modern Russian fiction, New Jersey, Princeton University
Press, 1989, p. 62-65.
44
http://mirbeau.asso.fr/dicomirbeau/index.php?option=com_glossary&id=642
40:17206004

40

2. L’IMAGE DE LA FAMILLE, LA CELLULE DE BASE DE LA SOCIÉTÉ DANS
L’IDIOT ET L’ABBÉ JULES

La question de la famille est complexe dans la compréhension de Dostoïevski,
mais il est difficile de dire que c'est le problème principal dans L’Idiot, cependant bien
sûr il y est présent. Selon la pensée chrétienne et traditionnelle, la famille devrait être le
fondement de la moralité. Au début, il convient de se référer à d'autres ouvrages de cet
auteur, dans lesquels le problème de la famille est plus développé. Grace à l’analyse de
Journal d'un écrivain et Les Frères Karamazov on peut dire qu’il existe dans la création
de Dostoïevski un thème de la crise de la famille russe. L’auteur diagnostique ce problème
et présente sa vision. Selon Dostoïevski la source de désintégration de la famille est liée
à un problème plus profond. Il s’agit de l’écart des principes moraux, en particulier la
perte de la foi en Christ45. En conséquence, des relations malsaines apparaissent et
détruisent la base de la famille. Les besoins matériels, en particulier les besoins sexuels,
couvrent la dimension spirituelle. Comment cela se réfère à L’Idiot ? Sans aucun doute,
on voit dans cette œuvre certaines caractéristiques mentionnées ci-dessus. Il convient de
noter que le roman décrit les réalités des classes dites « supérieures », la bourgeoisie et
l'aristocratie. Parmi ces facteurs mentionnés, certains sont particulièrement visibles dans
L’Idiot. Il s’agit principalement de biens temporels. Le premier est le désir incarné par
Nastasia. Un amour incompris mène à la tragédie, détruit les relations interpersonnelles
et frappe la famille. L'argent est un autre problème. Ceci est bien montré par le fil
d'héritage, les gens sont prêts à abandonner leurs valeurs et leurs croyances pour des biens
matériels. Soudain, il se trouve que le prince a beaucoup « d'amis », lorsqu'il y a un
soupçon qu'il possède une fortune importante. La poursuite de l'argent fausse les valeurs
familiales et dépasse ce qui est le plus important. Il y a aussi un autre problème qui est
facilement négligé. Il s'agit du problème de la dépendance. Sur l’exemple de général
Ivolguine on voit quel impact sur les relations dans la famille a l’abus d’alcool. Ainsi,
dans L’Idiot on peut trouver une annonce du problème qui sera développé dans Journal
d'un écrivain et Les Frères Karamazov. Il s’agit d’une crise de la famille russe causée par
la chute des valeurs traditionnelles. L'auteur indique les éléments qui constituent une telle
image. Par la bouche du prince, il propose une solution qui serait un retour aux valeurs

45
A. Antoniacci, The crisis of the Russian family in the works of Dostoevsky, Tolstoy and Chekhov,
Christchurch, University of Canterbury, 2015, p.44-45,112-114.
41:43736790

41

chrétiennes, à la soumission de la morale à la foi dans de Christ. Cependant, ce manifeste
est sous-estimé, ce qui a une connotation pessimiste. Enfin, il faut noter que l’image de
la famille de Dostoïevski n’est pas une vision clairement négative d’une chute finale.
Dostoïevski souligne la gentillesse et l'innocence des enfants, qui ne sont pas détruits par
des distorsions de la vie adulte. Il y a aussi des éléments positifs comme l'amour parental
ou fraternel visible sur l'exemple de la famille Epantchine, cependant, cet ordre fait face
à de sérieuses menaces qui prévalent sur ce que l’auteur considère comme bon.
La situation est différente en ce qui concerne le roman de Mirbeau. L'image de la
famille ici est subordonnée à une thèse. La famille comme une cellule sociale présente la
même « qualité » que l'église ou l'école. C'est donc une institution marquée par
l'hypocrisie et vidée de sentiments naturels. Ici commence le processus de la
« déformation » d'un jeune homme, une inculcation des conventions et suppression des
besoins naturels. Tout en conformité avec les exigences de la société que la famille reflète.
Seulement ceux qui s’opposent à cette oppression peuvent atteindre un type de liberté, de
cette façon les artistes sont créés :
C’est en effet dans la famille, avant même l’école et l’Église, que commence pernicieusement le processus
de « déformation » que – par antiphrase ? – on a coutume d’appeler “éducation” et qui constitue en réalité
une aliénation aux effets durables : seuls quelques enfants, parce qu’ils tiennent tête et manifestent leur
liberté en résistant, fût-ce par la simple force d’inertie (c’est notamment le cas des futurs artistes), échappent
à cet étouffement de leur personnalité ; les autres sont à jamais broyés46.

Pour prouver sa thèse, Mirbeau utilise un exemple exagéré de la famille petite-bourgeoise
où la préservation des apparences est particulièrement importante à cause des yeux
attentifs des voisins et du prêtre local. L'axe principal de l'analyse pourrait être construit
autour du destin du protagoniste. Il est un exemple parfait de la victime du régime social
également appliqué par la famille et l'éducation. Le début de sa folie remonte à l'enfance,
ce qui a été mentionné dans le chapitre précédent. La relation avec la mère a également
répandu une ombre sur sa vie adulte. Cependant, le témoignage du narrateur est plus
important dans le contexte de l'image de la famille. La description de la famille du
narrateur se trouve déjà au début du roman, même avant que on connaisse l’abbé Jules.
C'est une image extrêmement sombre, mais pas traumatisante. Tout est subordonné à une
convention rigide, il n'y a pas de place pour montrer l'amour. L'enfant est poussé à
l'arrière-plan et doit également réaliser des fonctions particulières :

46
http://mirbeau.asso.fr/dicomirbeau/index.php?option=com_glossary&letter=F&id=644
42:83781789

42

Et puis, ils étaient très imprégnés de cette idée qu’un enfant bien élevé ne doit ouvrir la bouche que pour
manger, réciter ses leçons, faire sa prière (AJ, p. 28).
La description de la maison du narrateur est également très significative :
[…] dans cette salle, sans meubles, aux murs nus, aux fenêtres pleines de nuit, je me sentais bien seul, bien
abandonné, bien triste. Du plafond, des murs, des yeux même de mes parents, un froid tombait sur moi, qui
m’enveloppait comme d’un manteau de glace, me pénétrait, me serrait le cœur. J’avais envie de pleurer. Je
comparais notre intérieur claustral, renfrogné, avec celui des Servière, des amis chez qui, toutes les
semaines, le jeudi, nous allions dîner. Comme j’enviais l’intime et douce chaleur de cette maison […] (AJ,
p. 33).
Il y a une image très triste de solitude vue à travers les yeux d'un enfant. Le temps passé
avec la famille était une corvée pour le protagoniste, dominé par les règles rigides dictées
par la mère. Elle a forcé le héros à respecter la rigueur, symbolisée par de nombreuses
heures de prière. Cette femme était l'incarnation de la froideur et du sérieux. Le garçon se
sentait abandonné, il a envié aux enfants de ses voisins. Est-ce à supposer qu’il y a un
monde normal quelque part où existe de la joie, ou peut-être que c'est juste une vision du
héros ? On ne le découvre pas. L'image d'une famille « amie » est plus importante que le
portrait d'un personnage potentiellement positif. L'enfance du héros était sombre et
ennuyeuse, la femme de chambre était la seule personne qui lui montre des sentiments.
Mirbeau est allé plus loin en rappelant la figure de Mme Robin et sa famille. Autant que
la famille du héros présente une image négative, les Robins constituent des allégations
extrêmement exagérées contre cette cellule sociale. Les réunions des deux familles ont
pris la forme d'une farce grotesque. C'était un spectacle de vantardise et de vanité, avec
une attention toute particulière à la convention et à la courtoisie. Le ménage est obsédé
par ces apparences, et pour les préserver, il recourt à des mensonges répétés. Mme Robin
joue un rôle particulier dans ce théâtre. C'est une femme sans âme, vaine et cruelle. Elle
a honte de son fils malade et défectueux. Elle soigne sa frustration en abusant
« discrètement » du narrateur. Pour renfermer la boucle de la présentation de la famille
dans L’Abbé Jules il faut se référer à ce que les personnages font, quand Jules est revenu
à la ville, à la fin de l'action. Les parents utilisent délibérément leur fils pour un gain
financier. La mère déteste le prêtre et s’adresse à son fils d'une manière sèche et
indifférente, mais la nouvelle à propos d’une fortune prétendue la fait préserver les
apparences et la femme exploite l’enfant comme un outil. Ainsi, la famille n'est pas
seulement la première étape inconsciente de la répression sociale, mais aussi l'écloserie
de mauvaises habitudes et le déclin de la moralité. Cette institution est dominée par
l'hypocrisie, le matérialisme et le cynisme. L'auteur donne un exemple de famille qui
43:68219976

43

pourrait être le contraire de cette image négative, cependant c’est seulement un fond
épisodique, comme si la normalité était une exception. Mais pourquoi la description
exagérée de la mère du narrateur et de Mme Robin a-t-elle été mise en évidence ? On ne
peut pas cacher que dans ce spectacle de la corruption, les femmes jouent un rôle de
premier plan, en étant la source et l’inspiration des distorsions. On peut constater que la
famille selon Mirbeau est la société en bref, car elle représente tous ses défauts et reflète
le niveau des relations interpersonnelles. La constatation que L’Idiot et L’Abbé Jules
montrent une image de la crise de la famille serait un euphémisme injuste. La vision de
Mirbeau est beaucoup plus exagérée et subordonnée à d'autres objectifs. Est-ce que
quelque chose relie des romans dans ce contexte ? Ce sont certainement des personnages
d'enfants. Ils sont un point lumineux contrastant avec l'image générale. Puisque leurs
esprits n'ont pas encore été corrompus, les enfants se distinguent par leur honnêteté, leur
ouverture et des sentiments sincères.

3. LE PORTRAIT DE LA FEMME

Pendant l’analyse dans la sous-section précédente on a rencontré des exemples
négatifs en ce qui concerne des personnages féminins. Alors, quel est le rôle des femmes
dans le monde créé par Dostoïevski et Mirbeau ? Selon l’auteur de l’article « La femme
rédemptrice chez Dostoïevski », L'Idiot est une exception dans la création de cet écrivain :
Toutes les figures féminines ne sont pas appelées à jouer ce rôle de rédemptrices dans les romans de
Dostoïevski. L’Idiot illustre à ce titre le choix de Dostoïevski d’inverser les rôles et de refuser le mélodrame
au profit de la tragédie47.
Selon l'auteur, les femmes jouent souvent le rôle de rédemptrices dans les romans de
Dostoïevski. En analysant L’Idiot, il faut commencer par une constatation que l'image de
la femme y est complexe et ambiguë. Il y a différents personnages féminins qui se
distinguent. Dostoïevski crée beaucoup d'héroïnes qui représentent d'autres types de
féminité sans se limiter aux stéréotypes. Nastasia elle-même est ici le meilleur exemple.
C'est une figure mystérieuse pleine de contradictions. Elle est fière, rebelle et arrogante,
mais en même temps pure et perdue dans la vie. Sa beauté incarne le modèle de désir, ce
qui fait d’elle une femme fatale séduisante. Nastasia n'est pas une rédemptrice, elle
cherche la rédemption. Aglaé Ivanovna Epantchine est un autre personnage important.
Elle suscite la sympathie du lecteur, même si elle est immature et un peu capricieuse, peut

47
https://philitt.fr/2017/06/23/la-femme-redemptrice-chez-dostoievski/
44:43608847

44

être en raison de son âge. Élisabeth Prokofievna, sa mère, est une personne complètement
différente. Elle est un archétype de matrone. C’est une femme avec les pieds sur la terre,
qui est capable de gouverner toute la famille. De l’autre côté, elle peut être sensible et
délicate bien qu'elle ne soit pas sans défauts. Il convient aussi de mentionner Marie, une
amie du prince des temps d’émigration. C’est une fille très simple qui a beaucoup souffert.
La question reste, ce qui découle de cette brève analyse ? Les femmes sont un exemple
de diversité. Les héroïnes ont des caractères différents et elles se caractérisent par la
profondeur psychologique, tout en évitant la catégorisation selon les modelés
prédéterminés. Dans le monde de Dostoïevski, les femmes jouent divers rôles souvent
moralement ambigus, ce qui crée une impression de réalisme et de crédibilité. On peut
dire que, si possible, Dostoïevski a évité l'approche stéréotypée du personnage féminin,
encore que, évidemment, ils aient été intégrés dans des réalités historiques et sociales
spécifiques.
Que-est ce que dit Mirbeau à propos des femmes ? Encore une fois on peut
compter sur des informations recueillies par Pierre Michel :
Pour avoir beaucoup souffert de quelques femmes (Judith Vimmer et Alice Regnault, notamment), Mirbeau
a eu fâcheusement tendance à généraliser à tout le sexe dit faible et s’est fait de la femme une image peu
engageante de créature, certes séduisante, mais généralement peu intelligente et volontiers cruelle, dont la
seule mission serait de perpétuer l’espèce et, à cette fin, d’attirer des mâles dans ses rets, de les « dominer
» et de les « torturer » […]
Et puis Mirbeau est un des tout premiers à avoir proclamé, dès 1890, le droit à l’avortement et à s’être battu
pour que les femmes puissent disposer du contrôle de leur propre fécondité, combat féministe s’il en est !
Comme quoi les rancœurs de l’homme malheureux dans ses amours n’aveuglent pas complètement
l’intellectuel engagé dans des combats éthiques48.
En général, on peut dire que l'image de la femme selon Mirbeau est marquée par la
misogynie qui peut venir des expériences personnelles désagréables. Cependant ce n’est
pas une image si évidente qu’on pourrait le supposer. Alors, quel portrait de la femme on
peut trouver dans L’Abbé Jules qui était créé au début de carrière de romancier de
Mirbeau ? Il faut dire directement que dans son second roman l'image de la femme a été
rendue superficielle et soumise à une thèse. La femme, comme Ève biblique, est la source
du péché. La mère du narrateur et Mme Robin, décrites plus haut, constituent l'exemple
le plus fort et le plus évident. Ces femmes représentent le manque de sentiments, un
matérialisme et un cynisme extrême, on peut dire qu’e c’est le mal incarné. Elles sont
nées pour manipuler, comme la plupart des femmes, car il n’y a pas de contrepoids. Bien

48
http://mirbeau.asso.fr/dicomirbeau/index.php?option=com_glossary&letter=F&id=827
45:98792430

45

que les hommes ne soient pas des saints, les femmes sont même pires. On peut voir cela
sur l'exemple de la relation des parents du héros. Le père est influencé par sa femme, qui
inspire tout le mal. Il est impuissant dans une certaine mesure, il est amené au mauvais
chemin comme Adam. La seule figure positive est la grand-mère du narrateur, une femme
modeste, simple, travailleuse et sensible, elle a beaucoup souffert à cause des autres. Elle
personnifie des valeurs générales particulièrement proches de l'auteur.
En résumé, Mirbeau présente une image exagérée de la femme pour prouver sa
raison. Est-ce qu'il le fait délibérément tout en étant conscient de l'exagération ? C'est
difficile à dire. Il est vrai que les personnages féminins dans l’œuvre de Dostoïevski sont
plus développés et complexes. Ceux de Mirbeau sont marqués par l'autobiographie et
soumis à des préjugés. Au détriment de la crédibilité.

4. LE RÔLE ET LE SENS DE LA FOI ET DE LA RELIGION

Il est impossible de ne pas consacrer à cette question un sous-paragraphe distinct.
Ce problème affecte non seulement l’une des questions fondamentales, mais il est
également très exposé dans les deux romans. Comment Dostoïevski fait-il la référence à
la question de la foi ? Sans aucun doute, toute la philosophie de Dostoïevski est basée sur
le christianisme. Cela est visible non seulement dans ses romans, mais aussi dans les
articles de journaux49. On peut conclure, sur la base de l’analyse de L’Idiot, que ce n'est
pas le christianisme dans sa dimension générale. L'auteur fait explicitement référence au
rôle de la religiosité russe et, en conséquence, aux questions nationales. L’auteur de
l’étude Christian Fiction and Religious Realism in the Novels of Dostoevsky avance une
thèse audacieuse selon laquelle le travail de Dostoïevski est détaché des dogmes
orthodoxes et ne constitue pas une nouvelle vision de cette religion, mais renvoie aux
vérités éthiques et morales universelles résultant de la vision chrétienne du monde. Certes,
il y a beaucoup de vérité, mais comment relier cette constatation à L’Idiot ? Est-ce qu’on
peut discuter avec cette opinion ? Le prince Mychkine est la personnification du bien
évangélique. Sa modestie et sa simplicité évoquent les vertus bibliques. La question de
foi apparait dans les discussions entre les personnages plusieurs fois. La première
conclusion est que Dostoïevski rejette l'athéisme. Bien que ce problème soit plus
complexe, il ne fait aucun doute que la disparition de la foi est clairement critiquée. La

49
W. P. van den B., Christian Fiction and Religious Realism in the Novels of Dostoevsky, London,
Anthem Press, 2011, p. 9-13.
46:50305048

46

seconde est la critique du catholicisme, qui incarne l'Ouest. Cela est montré à travers la
déclaration du prince et l'histoire de Marie. Tout pour montrer la corruption, l'hypocrisie
et même la cruauté de cette religion vue comme une menace. Quelle est alors l'attitude
envers l'église orthodoxe ? L'argument principal concernant la religion et son rôle crucial
a été présenté dans le discours émotionnel du prince, qui a été mentionné dans le chapitre
précédent. William Peter van den Bercken remarque le contraste entre cette déclaration
et la nature douce du protagoniste qu’on peut observer dans la suite du roman. Il associe
cette explosion avec une attaque d'épilepsie à venir. L’auteur de Christian Fiction and
Religious Realism in the Novels of Dostoevsky tente de distancer le héros de la religion
orthodoxe et même de la foi50. C’est vrai dans une certaine mesure, mais pas
complètement. En effet, le prince ne montre pas de piété orthodoxe. On ne peut l’appeler
« un dévot ». Cependant, on ne peut sous-estimer son discours émotionnel comme une
négation de la personnalité du héros. Il ne faut pas attendre que Dostoïevski, qui a dit
ouvertement que le prince est un « homme parfait », détache le protagoniste de la
religiosité profonde combinée avec des idées nationales. C'est le cas ici. L’exultation du
prince est vraiment en contradiction avec sa personnalité, mais cela souligne ses mots en
leur donnant une force exceptionnelle. De cette manière, la manifeste du héros se
distingue sur le fond de l’œuvre. Cependant, on ne peut pas dire que c'est un manifeste
orthodoxe. Dostoïevski s'oppose à l'Occident, attaquant toute la civilisation. Il dénonce
ses défauts dont la source et la représentation est le catholicisme avec sa corruption qui
provoque le développement de l'athéisme. On a donc une sorte de manifeste culturel. Les
valeurs russes doivent être la réponse. La foi et le Christ sont leur principale source. Il n'y
a pas d'hypothèses de programme ici, ni de référence aux dogmes spécifiques. Cependant,
il y a un concept clair d'humanisme chrétien combiné avec la tradition nationale, construit
sur de nouvelles fondations et une sorte de renaissance des valeurs. Ces mots peuvent
certainement être considérés comme l'opinion de l'auteur bien que ce ne soit pas sans
critique. Dostoïevski est conscient de la situation, ce qui est présenté dans la réaction de
l'entourage, ironique et indulgent. Les conclusions sont encore une fois pessimistes mais
pas désespérées. En général, la foi selon Dostoïevski est un concept complexe. Toute
déclaration univoque ou inscription dans un contexte religieux serait injuste, car
Dostoïevski montre ce problème sous un éclairage différent. Cependant, on peut trouver
ses messages. Le concept principal est l'humanisme chrétien, basé sur la sensibilité et en

50
Ibid., p. 33-35.
47:47677489

47

opposition à la violence. Dans L’Idiot l’auteur, par les mots du héros, combine ce concept
avec l’idée de la nation et de la civilisation en réponse à la menace qui vient de l’Occident.
Comment ces problèmes sont présentés dans le roman de Mirbeau ? Tout d'abord,
les questions de foi et de religion sont plus développées, mais il y a beaucoup plus de
religion que de foi. Mirbeau se concentre sur la religion en tant qu'institution et ses
représentants comme une partie de l'ordre social. La religion à laquelle l'auteur se réfère
est bien sûr la religion dominante en France à cette époque, le catholicisme. Ce n'est pas
sans raison que le personnage de titre a choisi une telle profession. En fait, beaucoup
d'espace a été consacré à l'image de l'église et de sa structure. L'influence de la religion
est déjà visible au début du roman. La vie religieuse domine les relations de la
communauté petite-bourgeoise. Cela concerne principalement « le formalisme
religieux », c’est-à-dire la démonstration de la religiosité. Tout pour montrer l'hypocrisie
et la faiblesse de cette attitude, une image sombre des gens étouffés par le régime, qui, en
un sens, s’imposent leur-mêmes dans la crainte du jugement. La religion est un élément
important de la vie sociale, mais dans un sens négatif. Un autre élément important de la
présentation de l'image de l'église sont ses structures montrées sur l'exemple de la carrière
de l'abbé Jules. C’est une institution hiérarchique, où il y a un dur combat pour des
influences. Ce combat vaut la peine. C’est un jeu de la richesse et du pouvoir. Il en résulte
une image accablante qui montre à quel point la religion est loin de l'essence de la foi.
Cependant, Mirbeau essaie de ridiculiser certains aspects. Le comportement du Père
Pamphile, sa poursuite insensée d’un mirage est un symbole de ce que la religion est
devenue, détachée de la réalité et basée sur des idées délirantes. Un autre exemple
important associé à l'église est la figure de l'évêque. C'est la quintessence du
conformisme. Son domaine sont des clichés triviaux et des formules ennuyeuses, tout cela
est rempli d’une peur égoïste.
Dans ses allocutions, ses lettres pastorales, ses mandements, il esquivait soigneusement les questions
irritantes, se bornait aux banalités ambiguës, aux recommandations courantes du catéchisme […]
Relisons, relisons, monsieur l’abbé... Et, je vous en prie, tâchons de ne pas nous compromettre... nous
sommes les missionnaires de la paix des âmes... Notre devoir est de concilier, d’apaiser... ne l’oublions pas,
monsieur l’abbé […]
La nuit, dans ses rêves, il voyait les phrases de son mandement, casquées de fer, hérissées d’armes terribles,
rangées en bataille, se précipiter contre lui avec des hurlements sauvages. Alors, brusquement, il se
réveillait, la sueur au front, et il demeurait de longues heures, très malheureux, tourmenté par la crainte
qu’une virgule mal placée n’amenât des gloses, des querelles, d’incalculables désastres (AJ, p. 64, 65).
48:69776763

48

Un moment très important du point de vue de cette question et en même temps un tournant
dans l'action de l’œuvre est le discours émotionnel du héros cité dans le deuxième
chapitre. On peut voir ici une analogie avec le manifeste du prince. On peut avoir
l’impression que l’auteur crie lui-même à travers les paroles du héros, stigmatisant tout
le mal et l’hypocrisie en quelques mots émotionnels. C’est un témoignage clair des vues
de l'auteur sur cette question. Il faut aussi dire que le comportement des prêtres est marqué
par une farce derrière laquelle les intentions réelles sont cachées. Tout le monde veut
gagner quelque chose pour eux-mêmes. Toutes les tentatives de secouer l'ordre actuel
sont traitées comme une manifestation d'hostilité, car les représentants de l'église vivent
dans la peur de perdre leur position. Le portrait de Jules lui-même est également
important. Comme on sait, pour le dire doucement, le héros n'est pas dépourvu de défauts,
mais il semble une figure même positive dans le contexte du clergé. La distinction d'un
tel protagoniste sur le fond de l'environnement apporte discrètement des associations avec
le personnage de Dostoïevski. Il est intéressant de noter que Mirbeau n'attaque pas la foi
si fortement, bien que l’abbé Jules se réfère à toutes les religions. Dieu et la foi sont
quelque chose d'indéfini, il y a des accusations selon lesquelles la religion catholique a,
en quelque sorte, monopolisé ces concepts, comme l’amour, en leur donnant une forme
déformée.

Les religions — la religion catholique, surtout — se sont faites les grandes entremetteuses de l’amour...
Sous prétexte d’en adoucir le côté brutal — qui est le seul héroïque —, elles en ont développé le côté
pervers et malsain, par la sensualité des musiques et des parfums, par le mysticisme des prières et
l’onanisme moral des adorations... comprends-tu ?... Elles savaient ce qu’elles faisaient, va, ces courtisanes
! Elles savaient que c’était le meilleur et le plus sûr moyen d’abrutir l’homme, et de l’enchaîner […]
Dieu !... Dieu, ce n’est qu’une forme de la débauche d’amour !... C’est la suprême jouissance inexorable,
vers laquelle nous tendons tous nos désirs surmenés, et que nous n’atteignons jamais... Autrefois, j’ai cru à
l’amour, j’ai cru à Dieu !... J’y crois encore souvent, car de ce poison on ne guérit pas complètement (AJ,
p. 203).
Au final, cette image est ambiguë. On ne peut pas parler ici d’un manifeste athée. L’abbé
Jules est plein des contradictions, tout comme Mirbeau. Cependant la critique de la
religion, surtout catholique, est très visible, voire brutale, et fait partie de la pensée
générale de Mirbeau51. Les différences entre le roman de Mirbeau et L’Idiot, en ce qui
concerne le sujet de la foi et du rôle de la religion sont évidentes, mais est-ce qu’il y a des
ressemblances ? Avant tout, la création du protagoniste en est la première. Ce sont surtout

51
http://mirbeau.asso.fr/dicomirbeau/index.php?option=com_glossary&letter=R&id=207
49:98516898

49

les héros de titre qui transmettent les vues des auteurs, mais pas seulement. Quand
Dostoïevski se concentre sur une question idéologique et spirituelle liée à une vision
humaniste de l'homme et des problèmes nationaux, mais en détachement complet des
questions formelles, Mirbeau présente un profil plus large de la religion et des structures
de l'église elle-même. Selon lui, la religion est un autre élément du mécanisme
d'oppression, qui détache l'homme de sa vraie nature et de son bonheur. Il y a aussi un
autre point commun, c'est le catholicisme. La critique de cette religion a une dimension
similaire dans les deux romans. Bien sûr, cela est difficile à qualifier d'inspiration,
cependant, des caractéristiques telles que le matérialisme et l'hypocrisie sont aussi
mentionnées par Dostoïevski, bien que les visions des auteurs concernant cette religion
évoluent évidemment dans une autre direction.

5. LE SPECTRE DE LA SOCIÉTÉ, LE RÉSUMÉ

Le fait est que Dostoïevski se concentre principalement sur le portrait de la nature
humaine, cependant on peut bien sûr trouver dans L’Idiot une image de la société russe.
Les personnages du roman sont principalement des représentants de la soi-disant « classe
supérieure », descendants d’aristocrates et d’officiers militaires créant en quelque sorte
une élite de grand milieu, l’élite du système tsariste, qui est le cœur de la nation. Dans ce
roman on ne voit pas le destin d'un peuple simple, mais le destin de ceux qui pendant des
siècles, ont exercé un pouvoir sur ce peuple. La première chose qui attire le regard est la
crise de ce groupe social. Les signes du temps étaient visibles, la noblesse perdait de son
importance, on pouvait observer un antagonisme entre l'aristocratie et l'intelligence52.
Parallèlement au développement de la civilisation un nouvel ordre se formait. Les
mouvements socialistes et démocratiques sont apparus. La question de ces changements
est une partie importante du roman de Dostoïevski. La civilisation entière est un point de
départ. L'auteur présente une vue panoramique du monde russe face à une crise de valeurs.
Le symbole de cette menace est la civilisation occidentale. Dostoïevski méprisait les idées
occidentales des jeunes intellectuels qui comprenaient le « nihilisme russe »53, voyant la
menace dans la manière dont les Russes adoptaient des idées étrangères. Ce thème est
parfaitement visible dans L’Idiot et le prince, « un homme parfait » avec ses croyances
est, en quelque sorte, une réponse, car il y a un risque que, dans les terres russes, un tel

52
J. Orr, Tragic Realism and Modern Society, Edinburgh, Palgrave Macmillan, 1977. p. 69-70.
53
https://www.bbc.com/news/magazine-30129713
50:59872483

50

changement de la mentalité pourrait résulter en quelque chose de nettement pire. Les
symptômes du nihilisme sont l'athéisme et les mouvements socialistes. Ces menaces,
frappant l’identité des Russes, peuvent conduire à une catastrophe, emportant avec eux
des crimes justifiés par des idées apparemment nobles. Cela correspond à la vision
apocalyptique du changement social visible dans la création de Dostoïevski. Certaines
pensent qu’il a prédit la venue du totalitarisme54. Dostoïevski, partisan du panslavisme,
ne propage pas seulement des idées patriotiques, mais aussi des idées civilisationnelles.
La culture autochtone doit être une réponse à la corruption et la défense contre son
expansion. Cependant, la société russe doit remplir certaines conditions, ce qui semble
peu probable. Ce qui est nécessaire, c'est une renaissance humaniste de la nation basée
sur sa propre identité et les piliers de la religion chrétienne. Ici, la vision plus large de
l'aristocratie visible sur l'exemple des personnages de L’Idiot est importante. La paresse
est l’accusation principale. La société est passive, elle manque de valeur, de volonté
d'agir, d’amour pour sa propre patrie, en conséquence elle est facilement influencée. La
situation présentée dans le roman n’est pas optimiste. Le matérialisme, la crise de la
famille et de la foi ainsi que l'absence d'idées supérieures et même l'alcoolisme, sont à la
base de l'ignorance. L'auteur, discrètement mais universellement, stigmatise ces défauts,
en mettant l'homme au centre avec son âme et de son individuation, même s’il n'est pas
exempt de préjugés.
Il n'est pas difficile de deviner que, dans cette matière, Mirbeau est radicalement
différent de Dostoïevski. Cela vient, en partie, des réalités dans lesquelles les deux
écrivains ont vécu. L’auteur de L’Abbé Jules a créé dans le monde complètement différent
de celui de Dostoïevski, donc il se référait à des problèmes différents. Mirbeau montre
d’une autre manière des questions de la nation, de la religion et du patriotisme et, en
conséquence, son image de la société est complètement autre. L’Abbé Jules contient un
paysage non seulement de la religion et de l'église, mais aussi de la bourgeoisie. Selon
Pierre Michel une image complexe de ce groupe est le motif principal en ce qui concerne
une vision de la société chez Mirbeau :
[Aux] critiques d’ordre général, qui concernent aussi bien la vieille société chinoise et les sociétés des pays
colonisés et jugés « barbares » que celles des prétendues « civilisations » européennes, s’ajoutent toutes
celles que Mirbeau adresse à la société bourgeoise de son temps, dont rien ne trouve grâce à ses yeux : ni
ses institutions (système politique, administratif, judiciaire et militaire), ni la famille nucléaire qui en est la

54
Ibid.
51:74794288

51

base, ni l’école sclérosante et abrutissante, ni l’aliénante religion dominante qu’est le catholicisme, ni
l’économie capitaliste avec ses désastreuses conséquences pour l’homme et pour la nature 55.
La plupart des personnages sont les représentants de cette classe sociale. La famille Robin
est l’exemple le plus frappant. Viantais est un sinistre symbole de la communauté petite-
bourgeoise avec tous ses défauts. Les conventions et les petits intérêts prévalent sur la
sincérité et l’honnêteté. Les contacts sociaux sont une formalité, une démonstration de
l’hypocrisie et de la vanité. Chaque manifestation de l'individualisme est traitée comme
une menace pour l'ordre sacré. La religion, ou plutôt l'église est son ciment. Le
gouvernement des âmes contrôle les gens. Chacun veille sur son voisin. Dans ce monde,
il n'y a pas de place pour des individualités comme Jules Dervelle, mais aussi pour les
faibles et les défavorisés. L'un d'eux est le fils des Robin, une victime de la cruauté de sa
mère qui a honte d'admettre son propre enfant. Les « élites » bourgeoises témoignent du
fonctionnement de tout l'État. Monsieur Robin en est un exemple. La caricature du juge
doit être un pastiche de toute la profession, montrant la dégénérescence et le manque de
justice. Cependant, dans ce monde tout est institutionnalisé et, plus ou moins
consciemment, compose un ensemble. La famille enseigne toutes les caractéristiques de
la société, l'hypocrisie, la cupidité et le jeu des apparences. Un autre élément de la
machine, l’éducation, est dominé par des influences religieuses. Une impasse tragique est
en cours et dévore des générations suivantes, des personnes exceptionnelles sont
condamnées à l’aliénation. Dans cette prison, le bonheur ne peut être atteint parce que
l'homme est détaché de sa propre nature et de ses besoins. Les mots « patrie » ou
« France » n’existent pas. L’Abbé Jules est un exemple de la littérature pro anarchiste de
Mirbeau. La société dans son ensemble est présentée dans une lumière négative, de la
façon universelle sans une référence concrète. Bien sûr, le roman traite des réalités
proches de l'auteur, mais se concentre sur l’image générale. La religion est l'un des
principaux éléments du livre, mais elle n'est présentée que comme l'un des éléments de la
machine oppressive. La rupture totale avec les règles semble la seule solution, mais est-
ce possible ? Est-ce la façon de s’assurer le bonheur ? L’abbé Jules Dervelle n’a pas
réussi. Dostoïevski et Mirbeau se concentrent principalement sur le rôle de l'individu par
rapport à la société. Ils montrent sa vision tragique comme condamné à être consommé
par les conventions et la vanité. Bien qu’ils présentent des réalités différentes, l’image

55
http://mirbeau.asso.fr/dicomirbeau/index.php?option=com_glossary&letter=S&id=832
52:10329319

52

pessimiste résultant d’une analyse profonde de la nature humaine encore une fois relie
L’Abbé Jules et L’Idiot.
53:75231763

53

CONCLUSION

Sur la base de nos analyses, on peut conclure qu'il existe une relation forte entre
la littérature russe et les auteurs français des années 1880 et 1890. C'est une relation
mutuelle, bénéfique pour les deux côtés. Pour les Français, la littérature russe représentée
par Tolstoï et Dostoïevski, constituait une grande source d'inspiration et le début de la
réforme de la sensibilité, voire du changement culturel 56. D'autre part, grâce à la
russomanie française, les auteurs orientaux ont acquis une reconnaissance mondiale et se
sont inscrits comme les grands romanciers du monde, inspirant les générations suivantes.
Toutefois, il convient de noter que l’image de la culture russe et du pays lui-même
obtenue de cette manière était quelque peu superficielle et incomplète. Octave Mirbeau a
joué un rôle important dans ce processus post-naturaliste d'absorption des œuvres de
Dostoïevski. On peut dire en toute confiance qu’il a été un précurseur en matière de la
découverte de la véritable essence des romans russes, c’est-à-dire une profondeur
artistique et psychologique inhabituelle dans la création du personnage. Bien qu’on ne
puisse pas clairement indiquer comment et dans quels fragments de son roman Mirbeau
a été inspiré par Dostoïevski, on peut dire sans aucun doute que son second ouvrage
L’Abbé Jules porte des traits distinctifs de telles influences. Cela est bien visible en ce qui
concerne la présentation du personnage principal. Comme Dostoïevski, Mirbeau se
concentre sur le protagoniste du titre, montrant sa nature compliquée grâce au recours à
l’inconscient. Les deux auteurs utilisent des instruments similaires pour montrer des
caractères complètement différents. Cependant, il faut admettre qu'il existe également des
similitudes au niveau du contenu. Les deux écrivains créent une image tragique d'un
homme unique et donc condamné à la solitude et au rejet. L’utilisation de thèmes
autobiographiques est une autre question importante, qui lie L’Idiot avec L’Abbé Jules.
Les deux auteurs donnent à leurs personnages leurs propres caractéristiques et croyances,
ce qui rend les œuvres très personnels. Dostoïevski et Mirbeau ont grandi dans une
tradition complètement différente, à la fois littéraire, sociale et culturelle. Il n'est donc pas
surprenant que leurs visions de la société et leurs vues soient complètement différentes,
mais les deux œuvres analysées contiennent une sorte de message, car ils diagnostiquent
parfaitement leur temps. Il y a une clé pour comprendre ce qui relie les deux auteurs, à la
fois dans le contexte de la présentation des personnages et de l'image plus large de la

56
http://mirbeau.asso.fr/dicomirbeau/index.php?option=com_glossary&letter=D&id=73
54:62261468

54

société, c'est un pessimisme résultant d'une analyse psychologique approfondie
permettant d'atteindre la nature humaine, car l’homme en tant qu’individu est le plus
important aussi bien pour Dostoïevski que pour Mirbeau. L’auteur de L’Abbé Jules doit
certainement beaucoup au dénudeur des âmes, mais peut-on dire que c'est Dostoïevski
qui a façonné sa vision de la réalité et du rôle de l'œuvre littéraire ? En un sens, mais pas
complètement. Mirbeau était un excellent observateur de l'entourage sans Dostoïevski, ce
qui se voit dans sa création antérieure. Cependant, son admiration pour l’auteur de L’Idiot
a beaucoup apporté dans sa vision de la création romanesque et cela est bien visible dans
L’Abbé Jules. Finalement, on peut conclure que Fiodor Dostoïevski a influencé Octave
Mirbeau, mais il n'a pas menacé son originalité, il l'a même approfondie, en lui donnant
de nouveaux outils et élargissant ses horizons.
55:28015406

55

BIBLIOGRAPHIE

OUVRAGES ANALYSÉS :

Fiodor Dostoïevski, L’Idiot, Tome Premier et Second, Paris, La Bibliothèque électronique
du Québec, Édition de référence, Gallimard, Coll. Les classiques russes, 1939

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OUVRAGES CRITIQUES :

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Princeton University Press, 1989

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française devant "l’âme slave" ». In: Revue Russe n°6, 1994. LA RUSSIE et la FRANCE.
Trois siècles de relations. Actes du colloque organisé à Saint-Lô et à l’abbaye d’Hambye
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56

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du Boucher, 2003, Pierre Michel, Cahiers Octave Mirbeau no 21, Angers, 2014, p. 48-55

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http://kulturaiwartosci.umcs.lublin.pl/wp-
content/uploads/2011/11/Ewa_Cichocka_Cechy_swoiste_sztuki_Tolstoj_i_Dostojewski
.pdf

https://www.gosc.pl/doc/804118.Pieklo-i-nadzieja

https://www.etudes-litteraires.com/figures-de-style/realisme.php

http://mirbeau.asso.fr/dicomirbeau/index.php?option=com_glossary&letter=N&id=554

https://mirbeau.asso.fr/romans.htm

https://www.afr-russe.fr/spip.php?article266

https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/eugene-melchior-de-vogue-par-anna-204599
58:50574887

58

STRESZCZENIE

Przedmiotem pracy jest analiza porównawcza powieści Ksiądz Juliusz francuskiego
autora Oktawiusza Mirbeau i dzieła Fiodora Dostojewskiego pt. Idiota w kontekście
wpływu rosyjskiej powieści psychologicznej na literaturę francuską w II połowie XIX w.
We wstępie zawarto podstawowe informacje kontekstowe dotyczące przemian w
literaturze francuskiej we wspomnianym okresie oraz ogólny zarys problematyki, która
skupia się na dwóch wybranych dziełach. W pierwszym rozdziale kwestia kontekstu
historycznego i kulturowego została rozwinięta, ze szczególnym naciskiem na ewolucję
literatury rosyjskiej w XIX w. oraz jej wpływ na twórczość Fiodora Dostojewskiego. W
dalszej części tego obszaru analizy przedstawiono charakterystykę powieści francuskiej
w latach 70. i 80. XIX w., z uwzględnieniem najważniejszych twórców, głównych nurtów
oraz roli, jaką na tym tle odegrał Oktawiusz Mirbeau. Ostatni podrozdział poświęcony
jest specyfice związków pomiędzy literaturą rosyjską i francuską w omawianej epoce,
oraz podstawowym wnioskom odnośnie do relacji dzieł Mirbeau i Dostojewskiego, co
jest zarazem wstępem do analizy interpretacyjnej zawartej w dalszej części pracy. W
kolejnym rozdziale przedstawiono uzasadnienie dla wyboru wspomnianych utworów
oraz poruszono kwestię roli głównej postaci w powieści psychologicznej. Rozdział drugi
stanowi zasadniczą i najobszerniejszą część całej pracy, co wynika ze specyfiki powieści
psychologicznej. Na tym etapie analiza skupia się wokół kreacji bohaterów tytułowych
w oparciu o wybrane aspekty, które składają się na podrozdziały tematyczne poświęcone
kolejno dzieciństwu bohaterów, ich interakcji z otoczeniem, relacji z kobietami oraz
poglądom. Ostatni podrozdział tej części zawiera wnioski wynikające z dotychczasowej
analizy postaci, odnoszące się do podobieństw i różnic w kreowaniu głównego bohatera
oraz związków bohaterów z przekonaniami autorów. W trzecim rozdziale przedstawiono
szerszy przekrój tematyki poruszanej w powieściach, na którą składają się elementy
ówczesnego życia społecznego i obyczajowego, czyli kwestia religii, rodziny oraz roli
kobiet. W podsumowaniu rozdziału zawarto ogólny obraz społeczeństw widzianych
oczami Dostojewskiego i Mirbeau oraz wnioski łączące obie powieści. Na podstawie
analizy sformułowano wnioski końcowe dotyczące relacji powieści rosyjskiej i
francuskiej oraz wpływu twórczości Fiodora Dostojewskiego widocznego w dziełach
Oktawiusza Mirbeau oraz roli francuskiego autora w popularyzacji literatury rosyjskiej.
59:10168003

59

Załącznik 1
……………………………………………..
(imię i nazwisko)

Numer albumu: ……………………………
Uniwersytet Łódzki
Wydział Filologiczny
Kierunek: …………………………………..
Studia: ……………………………………..

OŚWIADCZENIE

Oświadczam, że złożona przeze mnie praca magisterska/licencjacka  pt:
……………………………………………………………………………………………
……...……………………………………………………………………………………
……………...
jest moim samodzielnym opracowaniem. Oznacza to, że nie zlecałem(am) opracowania
rozprawy lub jej części innym osobom, ani nie odpisywałem(am) tej rozprawy lub jej
części
z prac innych osób.

Łódź, dnia…………………………………….
……….……………………
(własnoręczny
podpis)


niepotrzebne skreślić
60:72929641

60

załącznik nr 2 do
Regulaminu udostępniania egzemplarzy
niepublikowanych prac gromadzonych w zbiorach Uniwersytetu Łódzkiego

Łódź, dnia ……………

OŚWIADCZENIE

Ja, …………………………………………...….…, nr PESEL
………………………..,
niniejszym wyrażam (nie wyrażam) zgodę/y na udostępnienie mojej pracy pt.:
…………………………………………………………………………….………….…
……………………………………………………………………………………………
………………………………………………………….… i wykorzystywanie pracy dla
celów naukowych, badawczych, edukacyjnych oraz na przekazanie wymienionej
powyżej pracy do ogólnopolskiego repozytorium pisemnych prac dyplomowych
prowadzonego przez ministra właściwego do spraw szkolnictwa wyższego i
wykorzystywanie tego dokumentu dla sprawdzania z innymi dokumentami
wprowadzonymi do repozytorium w celu ustalenia, czy praca nie jest plagiatem, a także
na udostępnianie treści wymienionej pracy innym użytkownikom ogólnopolskiego
repozytorium pisemnych prac dyplomowych.

…………………………
(podpis)
61:47640743

61

Załącznik 3

Dane studenta
Imię i nazwisko ...........................................................
Numer album ............................................................

Tytuł pracy w języku polskim

……………………………………………………………………………………………
……………………………………………………………………………………………
……………………………………………………………………………………………
………………

Tytuł pracy w języku angielskim
……………………………………………………………………………………………
……………………………………………………………………………………………
……………………………………………………………………………………………
………………

.………………………
(data i podpis studenta)

.…………………………
(data i podpis promotora)
62:42777309

62

Załącznik do Zarządzenie nr 42
Dziekana Wydziału Filologicznego UŁ
z dnia 1 marca 2016r.

………………………………………………….
Imię i nazwisko studenta

………………………………………………….
Kierunek studiów, numer albumu

OŚWIADCZENIE

Oświadczam, że treść złożonej pracy dyplomowej (licencjackiej/magisterskiej*) pt. …………….
………………………………………………………………………………………………………………………………………………
………………………………………………………………………………………………………………………………………………
jest zgodna z jej wersją elektroniczną złożoną na płycie CD lub innym nośniku elektronicznym.

……………………………………………………..
data, podpis studenta

(*) niepotrzebne skreślić