Vous êtes sur la page 1sur 7
 
Octave MIRBEAU
 Les 21 jours d'un neurasthénique
(Éditions La Piterne, 2017)Préace des
Vingt et un jours d’un neurasthénique
Publié le 15 août 1901,
 Les Vingt et un jours d’un neurasthénique
 dresse un admirable, mais partial, panorama de la Belle Époque. Cette intention n’a pas été comprise par les contemporains deMirbeau, qui n’ont eu,  de rares e!ceptions pr"s, que des commentaires prudents ou #$nés %ormuler en #uise de critique. &l %aut rappeler le plus cél"bre d’entre eu! ' et le plus e!péditi% ' parusous la plume de (ac)ilde * +
 Il y a de tout ; c’est le carnet d’un reporter, le fond de tiroir d’un journaliste, le fond de bain d’une très belle imagination parfumée au musc des boulevards et au sueurs des salles d’armes
  -
 !ercure de "rance
, octobre 1901, p. 19/. ussi né#ati%s soientils,ces propos 2isent parado!alement 3uste. &l ne su%%it que d’en in2erser la 2aleur pour obtenir uneanal4se pertinente du roman, qui se 2eut un condensé de l’esprit de l’époque.
Un !anieste est"éti#$e
e roman est d’abord un mani%este est)étique et une ponse la scrose du #enreromanesque, incapable, selon Mirbeau, de se renou2eler. Plut6t que de dé2elopper un récit linéairedans lequel l’enc)a7nement causal des situations assure la co)érence et la 2raisemblance du récit, leromancier pré%"re composer des récits )étéro#"nes, qui compilent des te!tes publiés isolément dansla presse, qu’il s’a#isse de contes ou de c)roniques 3ournalistiques. 8r"s t6t Mirbeau a mis  mal le principe séminal du roman %ranais 2anté par les anal4ses, non dénuées de sousentendusidéolo#iques, d’un Paul Bour#et
1
* la composition. u su3et du
#alvaire
, il si#nale d"s 1::;  cem$me Bour#et qu’+ <e=
n écrivant,
 <il ne s’est=
 préoccupé ni d’art, ni de littérature
 <...= <qu’il s’est=
volontairement éloigné de tout ce qui pouvait ressembler $ une %uvre composée, combinée, écritelittérairement 
>
.  C’est une telle est)étique que 2a outrer le roman de 1901 en collant ensemble unesoi!antaine de contes dé3 publiés. e reproc)e du manque d’unité et de composition auquel il se)eurte semble oublieu! de cette littérature d’obser2ation qu’a été la littérature panoramique au toutdébut du si"cle et dont la structure parcellaire était consubstantielle  sa nature. e #enre de la p)4siolo#ie, auquel les di2ers portraits présents dans le roman incriminé pourraient d’ailleurs %aireson#er, n’a pourtant pas compl"tement disparu des pratiques littéraires. Mirbeau luim$me participeen 1::9  l’ou2ra#e collecti%
 Les &ypes de 'aris
 qui n’est rien d’autre qu’une reprise moderne demoindre ampleur de la somme
 Les "ran(ais peints par eu)m*mes
?
. 1 +
 Il y a, outre l’élément de vérité, un élément de beauté dans cet art si complee du roman+ #et élément de beauté, c’est, $ mon sens, la composition+ i nous voulons que le roman fran(ais gardeun rang $ part, c’est la qualité que nous devons maintenir dans nos %uvres
. , Paul Bour#et,
 -ouvelles 'ages de #ritique et de .octrine
, cité par lbert 8)ibaudet, + a composition dans leroman .> ettre  Paul Bour#et du >1 no2embre 1::;,
#orrespondance générale
, ’#e d’@omme, >00>, t.1, p. ;1:.? An 1901, année de la parution des
Vingt et un jours
, @. lour4 publie un recueil du m$me t4pe
 "igures de 'aris, ceu qu’on rencontre et celles qu’on fr/le,
dans lequel, sous la )oulette d’cta2eDEanne, plusieurs écri2ains se li2rent  l’e!ercice du portrait t4pique.
 
Fue %autil alors déduire de la critique e!primée, sinon qu’elle traduit la di%%iculté, pour lescontemporains, d’accepter une telle %orme en raison de son écart a2ec les codes usuels duromanesque G ’in%luence du roman de mHurs réaliste  l’Hu2re dans le c)amp littéraire depuis lemilieu du si"cle a imposé une %orme canonique e!clusi2e, seule  m$me de rendre compte du réeldans son étendue et sa 2érité. es auteurs s’impr"#nent inconsciemment de ce mod"le, qui tendrapidement  de2enir dominant et qui suppose le souci de la composition assorti d’une dimensione!plicati2e. ’inté#ration de cette norme se %ait de mani"re continue 3usqu’ la %in du I&I
e
 si"cle,oJ l’on peut encore la repérer dans la réaction de (ac)ilde. e roman de mHurs, %acteur delibération et de renou2eau de la littérature  ses ori#ines, quand il ren2oie dos  dos le romantismeet l’idéalisme, l’a cependant été au détriment de la liberté %ormelle de la littérature panoramique.Fui plus est, il est de2enu, quelques décennies plus tard, le nou2eau mod"le dominant, qui limite les possibles dans le c)amp littéraire. &l se trou2e que l’école naturaliste a réussi audel des espérancesde Kola et que, en pit de nuances de tails entre auteurs, elle a impoune matriceromanesque e!clusi2e, de m$me que, dans le domaine de la peinture, les lois de la perspecti2ereprésentent le sc)"me indépassable de la représentation du réel -sc)"me qui s’impose encore au!impressionnistes, quel que soit par ailleurs leur de#ré de remise en cause de la représentation
L
/. Plussuper%iciellement encore, les deu! mou2ements, littéraire et pictural, ont créé une mode et, pour lemeilleur et pour le pire, nombre d’épi#ones. Monet le déplore d"s 1::0 en a2ouant au 3ournaliste de
 La Vie !oderne,
 qui l’interro#e  propos de l’impressionnisme * +
 La petite église est devenue uneécole banale qui ouvre ses portes au premier barbouilleur venu
5
. Pour la littérature, 8)ibaudetdresse le m$me constat en é2oquant +
ce genre de roman moyen
  auquel aboutit cette +
école duroman pour tous
<qui=
a montré au premier venu qu’il pouvait b0tir un roman avec sa vie et celle de ses voisins
<...=
;
 . ’il 4 a des sui2eurs, c’est aussi parce qu’il 4 a des prescripteurs. éon Blo4,a2ec toute la 2iolence qui lui est coutumi"re, dénonce cet autre 2isa#e de l’)é#émonie naturaliste ens’en prenant au! +
législateurs de la "iction
 , Mirbeau aurait donc eu le tort de ne pas respecter,dans
 Les Vingt et un jours d’un neurasthénique
, qui suit pourtant la 2oie %ra4ée par ses deu! romans précédents,
 Le 1ardin des supplices
 et
 Le 1ournal d2une femme de chambre
, les codes romanesquesen 2i#ueur, dont la 3uridiction s’étend audel m$me des limites de la littérature soucieuse de rendrecompte de la réalité. a littérature idéaliste, qui se dé2eloppe concurremment dans le si"cle au!écoles réaliste et naturaliste, peut bien, en e%%et, accuser ces derni"res de se complaire dans latri2ialité du quotidien et la dimension #ra2eleuse de tout ce qui touc)e au corps, ses critiques s’en prennent uniquement au %ond des Hu2res, mais restent étran#ement muettes sur leur %orme. C’estque, bien qu’uniquement préoccupés de l’Nme, les auteurs idéalistes n’ont pas trou2é de %ormule plus )eureuse, pour atteindre leur but, que la peinture structurée et pro#ressi2e d’une e!istence,qu’une description du personna#e essentiellement ps4c)olo#ique et orientée 2ers une %in. Cettedimension téléolo#ique du roman idéaliste est la m$me que celle  laquelle sacri%ient les auteursréalistes ou naturalistes,  qui il importe que le tableau brossé de la société soit inscrit dans une pro#ression et qu’il %orme un tout indépendant qui + se tienne  #rNce  la composition.
 Les Vingt et un jours d’un neurasthénique
 o%%r 
e
 pour
sa
 part une alternati2e  l’ort)odo!ie %ormelle qui r"#nedans le #enre romanesque.L Comme l’indique Pierre rancastel, + <a=
u fond,
 <...=,
 si l’on y regarde de plus près, on s’aper(oit vite que le schéma de composition de la plupart des toiles impressionnistes est strictement analogue$ celui d’une toile classique
, in
 'einture et société
, coll. + &déesOrts , allimard, 19;5, p. 1>?.5
 La Vie moderne
, 1> 3uin 1::0, cité par @enri MitterandQ in Kola,
 L’3uvre
, olio, >005, p. L90.; lbert 8)ibaudet, + e roupe de Médan ,
 4éfleions sur le roman
, allimard, 19?:, pp. 1?>1??.
 La "emme pauvre+ 5pisode contemporain
, Paris, Éditions . Cr"s, <1:9=, 19>L, p. 15.
 
Un %anora!a criti#$e de &a société
’ob3ecti% de Mirbeau, s’il est est)étique, est aussi et surtout polémique. &l s’a#it de dresser dans son roman le portrait de la société de son époque. r il s’a2"re que la %orme %ra#mentairerépond par%aitement  un tel ob3ecti%. An 4 a4ant recours, le roman décadent enre#istrait ladéliquescence du monde par l’intermédiaire des soubresauts d’une conscience indi2iduelle repliéesur ellem$me. Mirbeau %ait un constat identique tra2ers le m$me prisme morcelé etidios4ncrasique, mais loin de restreindre l’e!périence é2oquée au! limites d’une sub3ecti2ité, sonécriture débouc)e sur une ré%le!ion sociétale #lobale. An ce sens, cette %orme, loin d’$tre un capriceou le si#ne d’une impuissance créatrice, est intimement liée  l’époque dans laquelle elle éclot.’arti%ice %ictionnel utilisé par Mirbeau est simple * décrire une 2ille de cure et ses esti2ants tra2ers le re#ard de l’un d’entre eu!. Pour ce %aire, Mirbeau s’inspire de uc)on, oJ il a sé3ourné en1:9 pour soi#ner une p)ar4n#ite dia#nostiquée par son médecin, le cél"bre docteur (obin. Maisles emprunts  la réalité s’arr$tent l. e reste est a%%aire de littérature et de parti pris. e narrateur n’a, en e%%et, que peu de c)oses en commun a2ec Mirbeau, sinon un certain pessimisme lucidemNtiné de désespoir qui, au moral comme au p)4sique, se traduit par une neurast)énie c)roniquequi donne son titre au roman et sa couleur sombre au récit. i +
 prendre les eau
, comme le ditl’e!pression consacrée, est une t)érapie prétendument roborati2e, la 2ille de cure du roman produitl’e%%et in2erse sur le narrateur, qui n’a de cesse de dénoncer le caract"re morti%"re des lieu!. Ronobstant ce détail, la 2ille de I, l’anon4mat 2olontairement entretenu pour les besoins de la%iction, est densément peupe de créatures de t4pes et de nationalités 2ariés, composantd’+
insupportables collections de toutes les humanités
 , attirées par les 2ertus curati2es destraitements o%%erts. Ce ne sont pourtant pas les pratiques t)ermales qui 2ont $tre décrites, la seulemention de cellesci se réduisant  l’é2ocation lapidaire de l’établissement situé +
au fond d’untrou
, mais bien les curistes eu!m$mes dont le narrateur se propose de détailler au lecteur + l
es physionomies souvent laides
 et de lui rapporter +
les peu édifiantes histoires
  les concernant, ouencore +
les propos presque toujours scandaleu
 qu’ils tiennent. e bilan attendu de ce 3eu demassacre est énoncé d"s les premi"res pa#es dans une %ormule sentencieuse qui %leure bon la p)raséolo#ie du militantisme anarc)iste * +
pectacle désolant, car on se rend compte que partout,les classes bourgeoises sont en crépitude
 . a 2oie est ou2erte au dé%ilé de %i#uresreprésentati2es de la société de l’époque. Mirbeau se pla7t  cet e!ercice. &l le réitérera de mani"reori#inale un an apr"s la parution du roman, le ?1 mai 190>, en rédi#eant le numéro ;1 de
 L’6ssietteau beurre
, s4mboliquement intitulé + 8$tes de 8urcs , qui propose, au %il des pa#es, de bre%s portraits assassins de contemporains cél"bres, a#rémentés de leur e%%i#ie subtilement caricaturée par ucien Braun. An 1901, l’éloquence des mots su%%it  mener la c)ar#e sans qu’il soit besoin de luiad3oindre celle ' muette ' des ima#es. Pourtant l’)omolo#ie que le te!te entretient a2ec l’une des#randes nou2eautés iconiques de la %in de si"cle a été souli#née d"s l’année de parution du roman par un critique resté anon4me, qui 4 2oit +
un véritable cinématographe des types qui défilent dansles villes d2eau
:
.  e rapproc)ement est d’autant plus 3udicieu! si l’on 2eut bien considérer ce quesont les productions du cinéma d’alors. ’appareil des %r"res umi"re n’est encore capabled’appré)ender que de br"2es sa4n"tes en plan %i!e. At lorsqu’ils ne scénarisent pas le su3et de leurs%ilms, les deu! %r"res plantent leur appareil dans la rue et enre#istrent le spectacle qui se déroulede2ant leur ob3ecti%. An témoi#ne de mani"re s4mbolique pour notre propos le %ilm + Sue prised’une plate%orme mobile , qu’ils réalisent  l’occasion de l’A!position uni2erselle de 1900
9
.’é2énement est l’occasion d’une débauc)e arc)itecturale que Mirbeau a dé3critiquée par anticipation dans un article intitulé + Pourquoi des A!positions G
, paru cinq ans a2ant la:
 L’6urore
, 19 août 1901.9 An partie 2isible sur le site de l’&R,  l’adresse )ttp*OOTTT.ina.%rO2ideoOCB:?0105>;01.10
 4evue des .eu !ondes
, décembre 1:95.

Satisfaites votre curiosité

Tout ce que vous voulez lire.
À tout moment. Partout. Sur n'importe quel appareil.
Aucun engagement. Annulez à tout moment.
576648e32a3d8b82ca71961b7a986505