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Tolstoï et la traductrice compulsive

La Guerre et la paix (Война и миръ, titre lors de la parution en feuilleton dans Русский
вестник [Le Messager russe] ; Война и мир, dans la graphie actuelle) ouvre sur un para-
graphe qui, pour reprendre une formule qu’affectionnait le Guide bleu d’il y a quelques
lustres, « mérite le détour ».

La scène se passe à Saint-Pétersbourg — siège de la cour impériale —, en juillet [Henri


Mongault écrit « juin » — voir Post-Scriptum, p. 10] 1805 (un mois après l’annexion de Gênes et
la transformation de la république de Lucques en duché au profit d’Élisa, l’aînée des sœurs
de Napoléon), chez Anna Pavlovna Scherer, dame ou demoiselle d’honneur (si tant est que
la distinction ait été pertinente sous les tsars : фрейлина, de „Fräulein“) de l’impératrice
douairière, qui tient salon et accueille son premier invité, le prince Kouraguine :
(Le texte est celui d’une édition russe ancienne — sans plus de précisions —, d’après un cliché
publié en avril 2007 à l’adresse http://en.wikipedia.org/wiki/War_and_Peace et dont je joins une
reproduction page 9. Wikipedia a, depuis, retiré ce cliché.
L’équivalent russe des mots et expressions français y est indiqué en note.)
« Еh bien, mon prince. Gênes et Lucques ne sont plus que des apanages, des помѣстья, de la
famille Buonaparte. Non, je vous préviens que si vous ne me dites pas que nous avons la guerre,
si vous vous permettez encore de pallier toutes les infamies, toutes les atrocités de ces [sic]
Antichrist (ma parole, j’y crois) — je ne vous connais plus, vous n’êtes plus mon ami, vous
n’êtes plus мой вѣрный рабъ, comme vous dites. Ну, здравствуйте, здравствуйте. Je
vois que je vous fais peur, садитесь и разсказывайте. »
 поместье est la forme moderne (au nominatif singulier) d’un terme qui appartient
au vocabulaire historique de la féodalité : « domaine, propriété » (le caractère qui a été rem-
placé est le yat’, Ять). Mlle Scherer a recours à deux termes techniques précis et idioma-
tiques.
 Buonaparte marque une franche hostilité de la part de l’énonciatrice ; il suffit, pour s’en
convaincre, de songer au feint revirement intervenu chez le diplomate Bilibine, occasion
d’un de ses « mots » [Tome Ier, IIe Partie, Chap. X] :
— Buonaparte? — вопросительно сказал Билибин, морща лоб и этим давая чувс-
твовать, что сейчас будет un mot. — Buonaparte? — сказал он, ударяя особенно
на u. — Я думаю, однако, что теперь, когда он предписывает законы Австрии
из Шенбрунна, il faut lui faire grâce de l’u. Я решительно делаю нововведение и
называю его Bonaparte tout court.
— Buonaparte ? fit Bilibine dont le front se plissa, indice qu’un mot allait arriver. Buo-
naparte ? reprit-il en appuyant sur l’u. En tout cas, maintenant qu’il dicte de Schœn-
brunn des lois à l’Autriche, je crois qu’il faut lui faire grâce de l’u. Je me décide à une
innovation et je l’appelle Bonaparte tout court. [traduction d’Henri Mongault, Pléiade,
1952, p. 195-6]
(On remarquera que, sur la photo publiée par Wikipedia, l’incisif Buonaparte est rendu en
note par l’anodin Бонапарте, au lieu de Буонапарте. Or la traduction en russe doit être
de Tolstoï.)
 ces Antichrist : « ces » pour « cet » est une coquille d’imprimeur (à titre de confir-
mation, le texte russe en note porte этого, et non pas le pluriel этих) ; la forme fran-
çaise attendue à l’époque est Antéchrist, mais Mlle Scherer est influencée par анти-
христ (de nos jours, la Bible de Jérusalem et la Traduction œcuménique de la Bible emploient la
forme « Antichrist » ; cf. ἀντίχριστος).
 мой вѣрный рабъ (moderne мой верный раб, sans yat’ ni « signe dur », Твёрдый
Знак) : « mon esclave dévoué », expression hyperbolique et courtisane, propre à Koura-
guine dans le roman. Раб(ъ) est inséparable de работа « travail » (apparenté à l’alle-
mand Arbeit ; gotique arbaiþs, vieil-anglais earfoð ‘hardship, trouble’) et de notre « robot »
(cf. Rossumoví Univerzální Roboti = Rossum’s Universal Robots, de Karel Čapek ; le tchèque ro-
bota signifie « servitude, travail forcé, corvée »).
 Ну, здравствуйте, здравствуйте « Eh bien, bonjour, bonjour » — Formule ritualisée,
comportant un verbe à l’impératif (« portez-vous bien ! »), tiré de l’adjectif Здоровый
« sain, en bonne santé », cf. Здоровье « santé ». Je ne saurais mieux faire que de renvoyer
le lecteur curieux à l’étude passionnante que Claire Le Feuvre (Université Marc Bloch,
Strasbourg II) a intitulée « Vieux russe dobrŭ zdorovŭ, russe moderne živ zdorov, avestique
druuā hauruuā et l’étymologie de slave sŭdravŭ » in La langue poétique indo-européenne
(Peeters, 2006), p. 235-250.
 садитесь и разсказывайте « Asseyez-vous et racontez-moi » [moderne расска-
зывайте].

Tolstoï précise la réaction du destinataire à cette tirade d’accueil : « Dieu, quelle virulente
sortie ! »
Deux remarques, avant de poursuivre.
Dans les passages en français du roman, les éditions russes modernes diffusées sur Inter-
net :
— ont une ponctuation déroutante : Non, je vous préviens, que si vous ne me dites pas, que
nous avons la guerre, si vous vous permettez encore de pallier toutes les infamies,…
— semblent avoir rencontré une difficulté de codage en caractères latins et tantôt ajou-
tent, tantôt suppriment une séquence « ie », avec des résultats tels que : le vicomte de
MorteMariet, la manie des marieiages, un marietyr, le pauvre petit mariei, les grandeurs ne lui ont
pas touriené la tête, Nathalieie, M. Pitt ... est condamiené, soutndra, cela ne vous tourienera pas la
tête, qui se met en marieche vers la frontière, chère Mariei, derienières, par-dessus le marieché,
Julieie, l’ario mée de nos alliés détruite, fusiller les Marie-audeurs, nos villards de vingt ans… — on
retrouve les mêmes traits dans les passages en allemand.

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Project Gutenberg a mis en ligne et permet de télécharger une version française de l’œuvre,
dont on sait en tout et pour tout qu’il s’agit d’une « traduction par une Russe » : affirmation
aussi concise qu’invérifiable.
Version originale Project Gutenberg (PG)

« Еh bien, mon prince. Gênes et Lucques ne sont « Eh bien, prince, que vous disais-je? Gênes et
plus que des apanages, des помѣстья, de la Lucques sont devenues les propriétés de la fa-
famille Buonaparte. Non, je vous préviens que si mille Bonaparte. Aussi, je vous le déclare d’a-
vous ne me dites pas que nous avons la guerre, vance, vous cesserez d’être mon ami, mon fidèle
si vous vous permettez encore de pallier toutes esclave, comme vous dites, si vous continuez à
les infamies, toutes les atrocités de cet Anti- nier la guerre et si vous vous obstinez à défendre
christ (ma parole, j’y crois) — je ne vous con- plus longtemps les horreurs et les atrocités com-
nais plus, vous n’êtes plus mon ami, vous n’êtes mises par cet Antéchrist..., car c'est l’Antéchrist
plus мой вѣрный рабъ, comme vous dites. en personne, j’en suis sûre! Allons, bonjour, cher
Ну, здравствуйте, здравствуйте. Je vois prince; je vois que je vous fais peur... asseyez-
que je vous fais peur, садитесь и разска- vous ici, et causons [1]....»
зывайте. » [1] En français dans le texte. (Note du traduc-
teur.)

Mme Une Telle (Госпожа Tакая-то ? Госпожа имярек ?) s’est efforcée de traduire du
français en français et le comble, c’est qu’elle a échoué. Sarcasme mis à part, sur quel texte
a-t-elle bien pu travailler ?

La note [1] de PG laisse croire que l’ensemble du paragraphe est en français, ce qui est faux.
Dans le roman, la forme d’adresse est toujours « mon prince » mais « князь ». Quelques lignes
plus bas, « cher prince » est une interpolation (« милый князь », écrit Bilibine à André).
« Que vous disais-je ? » ne correspond à rien ; « Aussi » appelle la même remarque.
« Gênes et Lucques ne sont plus que… » a plus de force que « sont devenues » et « les propriétés
de la famille Bonaparte » fait pâle figure à côté de l’original : la pointe de Buonaparte y est
émoussée et le compte n’y est pas avec un seul terme neutre face à « des apanages, des
помѣстья ».
« Non » est une bonne attaque de phrase, théâtrale, pour un personnage conscient de son
caractère ardent, fougueux, impétueux (горячий), alors que dans la colonne d’en face la
négation est diluée, de même que la gradation à trois termes « je ne vous connais plus*… »
y est massacrée. *Le prince ne répond pas « Je vous connais encore, et c’est ce qui me tue ».
Menace : « je vous préviens… » ; où est-elle dans « je vous le déclare d’avance » ? Le ton monte
encore avec « si vous vous permettez de » (si vous osez) : aucune intensité dans « si vous
continuez à ».
Enflammée, la dame de cour veut entendre de la bouche de son interlocuteur que les
hostilités ont commencé (« nous avons la guerre ») ; « nier la guerre » me laisse pantois.
Mlle Scherer ne reproche pas au prince de « défendre » mais de « pallier » [Déguiser une
chose qui est mauvaise, l’excuser en y donnant quelque couleur favorable. Il essaie de
pallier sa faute. En termes de Médecine, Pallier le mal, Ne le guérir qu’en apparence — cf.
palliatif, soins palliatifs] « toutes les infamies, toutes les atrocités » (à droite, « toutes » est
effacé).
L’incidente « ma parole, j’y crois » est délayée en « car c'est l'Antéchrist en personne, j'en suis
sûre ! ».
« Asseyez-vous ici et causons » : « ici » est très directif et ne repose sur rien ; « causons » ?
mais le texte ne porte pas поговорим.
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Annexe I
12 novembre 2007

Tolstoï frenchie

Alors qu’une nouvelle traduction de Guerre et Paix déconcerte les lecteurs américains
(elle commence en français), France 2 diffuse ce soir la deuxième partie de sa dernière
adaptation. Tolstoï voulait appeler son livre « Tout est bien qui finit bien ». Pourquoi em-
ploya-t-il tant de mots, d’expressions et de phrases en langue française ?

« Eh bien, mon prince, Gênes et Lucques ne sont plus que des apanages, des domaines de la famille
Buonaparte. Non, je vous préviens que si vous ne me dites pas que nous avons la guerre, si vous vous
permettez encore de pallier toutes les infamies, toutes les atrocités de cet Antéchrist (ma parole, j’y
crois) – je ne vous connais plus, vous n’êtes plus mon ami, vous n’êtes plus mon fidèle serviteur
comme vous dites. » Les lecteurs américains découvrent cet automne, stupéfaits, irrités de
devoir se reporter aux notes de bas de page, ces phrases en français du début de War and
Peace, dans la bouche d’Anna Pavlovna, première dame d’honneur de l’impératrice Marie
Fiodorovna : une nouvelle traduction de Война и мир, lu de notre côté sous son titre fran-
çais d’origine La Guerre et la Paix (emprunté par Tolstoï à Pierre-Joseph Proudhon). La
presse dit aux Américains : c’est un bon moment pour lire War and Peace car nous sommes
en guerre. Mais les lecteurs doivent choisir entre ce War and Peace de 1276 pages (traduit
par les parisiens Larissa Volokhonsky et Richard Pevear, chez Knopf), qui conserve pour la
première fois les dialogues en français de Tolstoï, avec ses digressions philosophiques, et
un autre de 886 pages (une traduction par Andrew Bromfield, Ecco éditeur) donné abusi-
vement pour la version « originale ». Un combat fait rage, la France doit-elle s’y engager ?
On voit déjà combien l’alphabet russe a soudain changé la police de caractères.
Mais pourquoi deux mots sur cent de français (quarante pages environ) dans l’œuvre de
Léon (Tolstoï) ? Snobisme de l’aristocratie, dénonciation du « faux », « langue-masque » ?
« Charmante », « mon cher », « ma bonne amie », c’est vrai, on trouve tout au long ces paillet-
tes d’une langue de classe. « Adorable, divin, délicieux, s’écriait-on de tous côtés. » Anatole
Kouraguine, qui aime les « petites filles » : « Ah ! quel pied, mon cher, quel regard ! une déesse » (il
parle bien sûr de la gracile et pétillante Natacha Rostov). Et des mots isolés, « adolescen-
tes », « prochain », « le bien public », « mots » (les bons mots, ceux dont Bilibine, le diplomate,
réservera la primeur à Natacha devenue reine de salon). Et des expressions : « comme un
chien dans un jeu de quilles », « d’une pierre deux coups », « tout vient à point à qui sait attendre »,
« mieux vaut tard que jamais » ou « vous êtes une fine mouche ».
« La crème de la véritable bonne société, la fine fleur de l’essence intellectuelle de la société de Pé-
tersbourg » pratique ce langage dans les soirées données par Anna Pavlovna. Elle s’adresse
en français à la parfaitement belle princesse Hélène, à Pierre Bégouzhov [Безухов, Bézou-
khov], à Véra, Lise, Mlle Bourienne, Julie Karaguine. « La méconnaissance de la langue ma-
ternelle était, semble-t-il, surtout le fait des femmes. Pouchkine le suggère avec grâce et
amusement par quelques vers d’Eugène Onéguine. Au reste comment s’en étonner puisque
pour être une jeune fille du monde accomplie, il fallait savoir chanter ou jouer du clavi-
corde, peindre à l’aquarelle et surtout parler français ! Aussi, toute misogynie tolstoïenne
mise à part, était-il normal que le parler féminin plutôt que le masculin soit représentatif
de la gallomanie et serve de modèle à ce genre de caricature » (Marie Sémon, les Femmes
dans l’œuvre de Tolstoï, Institut d’études slaves).
[Les femmes dans l’œuvre de Léon Tolstoï, romans et nouvelles, par Marie Sémon, IES, 1984, 504
pages (ouvrage couronné par l’Académie française : prix d’Académie)]
Pour autant, Anatole, le prince Basile, Hippolyte, le général Koutouzov, le chargé d’affaires
du Danemark, s’interpellent dans la même langue. André va jusqu’à parler le russe avec
l’accent français. Et Pierre, « même né en Russie il pense en français », dit Tolstoï. Il n’est
pas le seul. « Tout cela est bel est bon, mais il faut que cela finisse se dit le prince un beau ma-
tin. » « Une maîtresse femme ! (il songe à Hélène) Voilà qui s’appelle poser carrément la question.
Elle voudrait épouser tous les trois à la fois, pensa Bilibine. » Ils se disent, ils pensent, adieu le
snobisme : le langage s’intériorise, il n’est plus en scène. Et il se dédouble. Le comte Ros-
toptchine (le père de la comtesse de Ségur), gouverneur de Moscou : « La voilà, la populace,
la lie du peuple, la plèbe qu’ils ont soulevée par leur sottise, se disait-il » (en français). Puis,
s’avançant sur le balcon, il s’adresse, en russe, à la foule.
« – Bonjour les enfants ! Merci d’être venus ». Une voix dans la foule : « Et toi qui disais
que c’est un Français… Il va te faire voir ce que c’est que l’ordre ». Rostoptchine livre à la
meute un suspect qu’elle étrangle et déchiquette. Un moment plus tard, seul, « il se dit en
français : La populace est terrible, elle est hideuse. Ils sont comme les loups qu’on ne peut apaiser
qu’avec de la chair ».
Le français n’est plus seulement la fausse parole que son enfance poussait Tolstoï à railler.
« Quelle créature insupportable que cette Mimi [Marie Ivanovna, la gouvernante de sa sœur]…
elle était toujours après nous : ‘Parlez donc français !’ et à ce moment précis, comme pour la
contrecarrer, il nous venait une envie furieuse de parler russe… », « Mangez donc avec du pain »,
« Comment est-ce que vous tenez votre fourchette ? » (Enfance). Lui-même ne tarda pas à
être pris dans cette socialisation par la langue : « À côté de moi, raconte-t-il dans Jeunesse, le
groupe où était Ivine parlait français. Ces messieurs me paraissaient affreusement bêtes. Chacun des
mots que je saisissais dans leur conversation me semblait non seulement absurde mais impropre, ce
n’était pas français, tout bonnement (ce n’est pas français, me disais-je en aparté)… ils n’étaient
pas comme il faut.»
À l‘époque de Pierre le Grand, on écrit le russe en slavon d’église et le russe proprement
dit n’est que langue parlée (Hélène Carrère d’Encausse). La langue française devient le
modèle idéal. En quelle autre langue tenir une conversation ? Le français représente la
manière de parler mais aussi celle de penser. Tout le monde lit en français. Les grands tex-
tes de la littérature française sont traduits, ils affinent et enrichissent la langue russe : elle
contient encore 25% de mots venus de Paris. Passe Catherine II, femme de lettres qui écrit
en français et le traduit (Bélisaire de Marmontel, condamné par l’Église, « passionnément
lu et parfaitement compris en Russie » – toujours Mme la secrétaire permanente [perpé-
tuelle] de l’Académie française). Passe Voltaire, et passe Diderot. Passe l’émigration et le
collège français de St-Pétersbourg. Passe Pouchkine et ses lettres en français, langue dans
laquelle il pouvait atténuer (s’adressant à sa belle-mère) une confession, noyée dans l’abs-
traction littéraire. Et ses premiers poèmes, faisant rimer comme Ronsard « rose » et
« éclose », écrivant son Portrait : « Vrai singe par sa mine / Ma foi voilà Pouchkine ». Lorsque
Custine passe à son tour, en 1839, trois mois en Russie (Tolstoï a onze ans), on se rend
compte, à la lecture de ses lettres qu’il ne rencontre qu’une seule fois quelqu’un qui « ne
sait pas un mot de français », le commandant de la forteresse de Schlusselbourg [Schlüssel-
burg, Шлиссельбург : « forteresse-clé »], la prison politique, mais finit par se demander s’il
ne fait pas semblant d’ignorer sa langue.
Français, français, français, on ne sort pas du mot : Tolstoï en joue en permanence. C’est
vrai que son épouse la comtesse lui arracha une édition sans phrases françaises ni com-
mentaires, mais que Léon restaura aussitôt. Elle ne comprenait rien. Elle l’exaspérait. Par
le français, ses personnages disent ce qu’ils ne peuvent dire en russe. « Ah ! maman, ne dites
pas de bêtises. Vous ne comprenez rien. Dans ma position j’ai des devoirs, dit Hélène en passant
du russe au français, car il lui semblait qu’en russe il y avait quelque obscurité dans son af-
faire. » À la maladie de la comtesse Bézoukhov (l’embarras où elle se trouvait d’épouser
deux hommes à la fois), « personne n’aurait osé faire allusion ». Alors on parle, en français,
d’ « angine pectorale ». Et Anna Pavlovna peut glisser, dans cette langue : « On m’a dit qu’elle
allait un peu mieux ». Quand l’ennemi (Napoléon) approche, on décide dans les salons de ne
parler que le russe – en conservant la syntaxe du français ! – et de donner des amendes à
qui y manquerait. Julie Droubetskoï s’oublie : « Vous savez, je la crois un petit peu amoureuse
du jeune homme » – « une amende ! Une amende ! Une amende ! – Mais comment dire cela en
russe ? ». Le chapitre XXIV de Jeunesse (« L’amour ») : « C’est ridicule et bizarre à dire, mais je
suis persuadé qu’il y a eu et qu’il y a encore nombre de gens d’une certaine société, en particulier des
femmes, qui auraient vu disparaître instantanément leur amour pour les amis, pour leur mari, pour
leurs enfants si seulement on leur avait interdit d’en parler en français. »
Rostoptchine à l’arrivée des troupes françaises : « Un conseil d’ami, mon cher, dit-il à Pierre.
Décampez, et au plus tôt, c’est tout ce que je vous dis. À bon entendeur, salut.» Sur l’honneur, cela
ne peut se dire en russe.
Le général Koutouzov, pendant la retraite de Napoléon, dit à Tchitchagov, en costume de
petit amiral, tout le sens, peut-être, de ces paroles françaises : « Ce n’est que pour vous dire ce
que je vous dis ». Dire ce que l’on dit et qu’on ne peut pas dire hors du français.
Les armées napoléoniennes, en envahissant leur terre, ont donné leur unité, leur langue,
leur conscience aux peuples de Russie. Plus de français dans les salons, plus de fines her-
bes dans les cuisines, on mange de la soupe aux choux. La dernière réplique en français,
avant l’épilogue, est celle du général Villarski à Pierre : « Vous vous encroûtez, mon cher ».
Fin du travail d’ironie.
Reste le titre, pris tardivement au français et qui ne correspond pas exactement à l’inten-
tion de Tolstoï. Guerre, oui, par évidence, Austerlitz, Borodino, Moscou, la Bérézina, mais la
Paix ? L’éditeur russe de la version courte, celle de Bromfield (Igor Zakharov) la vend par
ces mots : « Deux fois moins long, quatre fois plus intéressant… moins de guerre, plus de paix ».
Mais ce n’est pas la simple paix qui interrompt une guerre, elle est plus profonde, plus
immense et plus silencieuse. Elle est le ciel d’Austerlitz que contemple le prince André,
blessé (« Tout est mensonge en dehors de ce ciel sans limites »). Elle dit la mort mieux que la
guerre. C’est un bon moment pour lire Tolstoï (nous avons la traduction intégrale de Boris
de Schloezer [1881-1969] et aussi une version courte de Bernard Kreise [1970]) car nous som-
mes – paraît-il – en paix. Et puisque France 2 diffuse ce soir la deuxième partie de l’adapta-
tion de Guerre et Paix, c’est un bon moment pour juger du triomphe de la littérature. Tout
de même, il est bien difficile, déconcertant, incompréhensible, pour un lecteur américain,
ce premier paragraphe du grand livre russe. It’s in French !

Alain Garric

Source : http://libellules.blog.lemonde.fr/2007/11/12/tolstoi-frenchie/

Libellules
… du latin libellus, diminutif de liber, petit livre — de deux à quatre pages éblouissantes de lumière, ou
bien du latin libella, niveau. Il était aussi une fois « Libé lu »…
À propos
“Libellules” met en ligne des articles de presse anciens avec l’accord de leur auteur. De temps à autre — mais de
plus en plus souvent — on publiera des textes nouveaux, inédits.
Eva Almassy

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Annexe II
Guère épais

Comme tout classique qui se respecte, Tolstoï savait qu’il est impossible de plaire à tout le
monde. Ainsi [Aussi ?], en écrivant son célèbre Guerre et Paix, avait-il imaginé plusieurs des-
tins pour ses personnages.
C’est une simple citoyenne soviétique, Evelina Efimovna Zaïdenshpur, qui a été la première
à s’en apercevoir. Entrée comme employée au musée Tolstoï de Moscou en 1918, elle consa-
crera une soixantaine d’années à trier les premiers manuscrits de Tolstoï, tentant de consti-
tuer, à partir de feuillets épars, quelque chose qui pourrait ressembler à une œuvre litté-
raire. Sa tâche accomplie, elle réalisa que si l’on ajoutait les pages qu’elle avait retrouvées au
Guerre et Paix que nous connaissons, et qui vit le jour le 6 décembre 1869 dans les pages du
Messager russe, la vie de certains des héros en deviendrait moins tragique : en effet, c’est
seulement au cours des rédactions successives de son roman que Tolstoï finit par décider de
les tuer.
La première version composée de ces ébauches est sortie en 1994, mais les éditions Zakharov
ont aujourd’hui décidé d’en faire un best-seller. « Inédit. La première version complète du grand
roman », proclame en gros caractères la couverture de cette nouvelle édition.
On ignore ce que vont en dire les professeurs de littérature, mais les écoliers et femmes au
foyer auront de quoi se réjouir, car cette version diffère notablement du classique qui nous
était familier : elle comporte bien plus de chapitres « paix » et moins de « guerre », elle est
deux fois moins épaisse (800 pages seulement), elle ne contient presque plus de digressions
philosophiques. Les interminables passages en français ont été remplacés par leur traduc-
tion en russe, effectuée par Tolstoï lui-même et, surtout, le prince André et Pétia Rostov res-
tent en vie.
C’est très bien ainsi. À quoi bon faire de la peine aux lecteurs pour rien ? D’autant qu’il
existe désormais une alternative : les plus sanguinaires peuvent toujours lire l’édition pessi-
miste classique.

Courrier International, 24 février 2000

Зайденшнур Эвелина Ефимовна


(1902 – 1985) –
научный сотрудник;
толстовед-текстолог;
редактор ПСС (Юб)
(1924 – 1985)
http://www.tolstoymuseum.ru/history/people.html

Donc Zaïdenshnur (et non pas *Zaïdenshpur) ;


de Seidenschnur « fil de soie »

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Post-Scriptum
La Guerre et la paix :

Так говорила в июле 1805 года известная Анна Павловна Шерер, фрейлина и
приближенная императрицы Марии Феодоровны, встречая важного и чинов-
ного князя Василия, первого приехавшего на ее вечер. […]

Уже был второй час ночи, когда Пьер вышел от своего друга. Ночь была июнь-
ская петербургская, бессумрачная ночь. […] … ночь … походившую более на вечер
или на утро.

La discordance entre les deux passages est le fait de l’auteur, qui situe le début de son
roman un soir de juillet 1805 (le bristol d’Anna Pavlovna Scherer prie les invités de paraî-
tre à sa soirée entre 19 h et 22 h) et, quelques chapitres plus loin, — LA MEME NUIT — Pierre
Bézoukhov quitte André Bolkonski après souper, vers une heure du matin, par une nuit
blanche de juin, caractéristique de Saint-Pétersbourg.

Henri Mongault :

(p.3) C’est par ces paroles qu’au mois de juin de l’an 1805 la fameuse Anna Pavlovna
Scherer, dame d’honneur favorite de l’impératrice Marie Fiodorovna, accueillit le
prince Basile, personnage important et haut placé, qui arrivait, bon premier, à sa
soirée.
(p. 36) Pierre ne sortit de chez son ami qu’à une heure passée. C’était une belle nuit
blanche, comme il y en a à Pétersbourg au mois de juin. […] … une nuit … très
semblable au crépuscule ou au matin.

Le traducteur a, sans mot dire, rectifié l’incohérence du texte original ; sa discrétion m’a
entraîné à lui imputer, à tort, ce qui pouvait passer pour une inexactitude. Mea culpa.

En ce qui concerne Maria (pourquoi Anna mais Marie ?) Féodorovna, les éditions ne pré-
cisent pas — indication superflue pour les contemporains de Tolstoï — qu’il s’agit de
l’« impératrice douairière » (Вдовствующая Императрица), mais le lecteur du XXIe siècle
risque de ne pas voir que l’importance sociale de Mlle Scherer ne doit pas être exagérée.

L’hôtesse, comme je l’indiquais plus haut, « veut entendre de la bouche de son inter-
locuteur que les hostilités ont commencé », ce qui n’est pas le cas à beaucoup près :
 В кабинете, полном дыма, шел разговор о войне, которая была объявлена мани-
фестом, о наборе. Манифеста еще никто не читал, но все знали о его появлении.
H. Mongault, p. 72 : « Dans le cabinet plein de fumée, on ne parlait que du recrutement et
de la guerre. On savait que celle-ci venait d’être déclarée par un manifeste, que personne
d’ailleurs n’avait encore lu. »
 Полковник рассказал, что манифест об объявлении войны уже вышел в Петер-
бурге и что экземпляр, который он сам видел, доставлен ныне курьером главноко-
мандующему.
H. Mongault, p. 78 : « À en croire le colonel, la déclaration de guerre avait déjà été
publiée à Pétersbourg, et un exemplaire du manifeste, qu’il avait vu de ses propres yeux,
venait d’être remis par courrier au gouverneur militaire de Moscou. »

Pour mémoire, les « nuits blanches » (Белые Ночи, titre d’un court roman de Dosto-
ïevski) « comme il y en a à Pétersbourg au mois de juin » sont une période d’une cinquan-
taine de jours (en gros : de fin mai à la mi-juillet) où la nuit ne dure que deux heures
environ — et encore : on a pu écrire qu’il s’agit plutôt d’une pénombre.

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Ne quittons pas encore la soirée d’Anna Pavlovna.
Pierre Bézoukhov y met de l’animation en se faisant l’avocat du diable : Napoléon.
Un royaliste émigré, le vicomte de Mortemart (Мортемар), évoque l’exécution du duc
d’Enghien : « depuis l’assassinat du duc il y a un Martyr de plus dans le ciel, un héros de moins sur
la terre », suscitant l’émotion des assistants, mais aussi la contradiction.

Personnages en présence :
Pierre Bézoukhov ; Anna Pavlovna Scherer ; Lisa, épouse d’André Bolkonski (réputée « la
femme la plus séduisante de Pétersbourg », surnommée la petite princesse) ; Hippolyte Koura-
guine.

— Казнь герцога Энгиенского, — сказал мсье Пьер, — была государственная нео-


бходи-мость; и я именно вижу величие души в том, что Наполеон не побоялся
принять на себя одного ответственность в этом поступке.
— Dieu ! mon Dieu ! — страшным шопотом проговорила Анна Павловна.
— Comment, M. Pierre, vous trouvez que l’assassinat est grandeur d’âme, — сказала
маленькая княгиня, улыбаясь и придвигая к себе работу.
— Ah ! Oh ! — сказали разные голоса.
— Capital ! — по-английски сказал князь Ипполит и принялся бить себя ладонью
по коленке.

Henri Mongault, p. 23 :
— L’exécution du duc d’Enghien, dit monsieur Pierre, fut une nécessité d’État ; et,
selon moi, en assumant seul la responsabilité de cet acte, Napoléon a donné une
preuve évidente de sa grandeur d’âme.
— Dieu ! mon Dieu ! murmura Anna Pavlovna épouvantée.
— Comment, monsieur Pierre, vous trouvez que l’assassinat est de la grandeur d’âme, dit la
petite princesse toujours souriante en rapprochant son ouvrage.
— Ah ! Oh ! s’écrièrent d’aucuns.
— Capital ! dit en anglais le prince Hippolyte, qui ponctua cette exclamation en se
tapant sur la cuisse.
 Des protagonistes, Pierre Bézoukhov est le seul que narrateur et personnages
appellent en russe « monsieur (+ prénom) » dans la toute première partie du roman ; en
réalité, la forme utilisée dans tous les cas est Мсье, variante de Месье (indéclinable), et
note la prononciation m’sieu, sans les connotations qu’elle a en français.

 L’écrivain choisit de faire réagir Hippolyte Kouraguine au moyen d’une exclamation


anglaise idiomatique et d’un faux-ami, si l’on se place du point de vue d’un francophone.
Voyez ce qu’écrivait Maxime Kœssler (Les faux amis des vocabulaires anglais et américain,
Vuibert, 1975, p. 118) :

Noter que ce mot, employé familièrement ou non, prend parfois le sens de : excel-
lent, fameux, parfait, épatant, impayable, de première, p. ex. dans l’expression
a capital joke, une excellente plaisanterie, ou une plaisanterie impayable, a capital
medicine, un remède souverain. Dans ce cas, on le rencontre fréquemment sous for-
me d’exclamation. […]
“Franck, it is so lucky ! There’s not a soul in my house but me to-night.” “Capital”, said Troy.
(TH. HARDY, Madding Crowd, XXIX, 271.)
« Oh ! Franck, quelle chance ! Il n’y a pas un chat chez moi ce soir. » — « Fameux ! »
s’écria Troy.

C’est bien entendu ainsi qu’il faut interpréter l’adjectif que les éditeurs russes rendent
par Превосходно ! (excellent !).

 Enceinte, la petite princesse a apporté à la soirée mondaine de l’ouvrage de dame (tri-


cot, broderie, tapisserie), qu’elle range dans son réticule :

Nom donné, sous le Directoire, aux petits sacs que les femmes portaient avec elles, et
qui, par corruption, ont été dits ridicules.
Je vous ai déjà dit que les femmes avaient repris l’usage des sacs à ouvrage que les antiquaires appel-
lent réticules, attendu que ceux des dames romaines étaient formés en filet de réseau ; mais les
bourgeoises qui les portent disent toujours des ridicules.
DECOURCHAMP, Souvenirs de la marquise de Créquy, t. IX, ch. V.

Littré

(Attribués à Pierre Marie Jean Cousen dit de Courchamps [v.1777-1859], les prétendus
Souvenirs de la marquise de Créqui [1714-1803] sont une des plus étonnantes mystifications
littéraires du XIXe siècle ; la fraude fut mise en évidence par Charles Romey [1804-1874].
L’attestation retenue par Littré n’est donc pas recevable pour la datation. Le Trésor de la
Langue Française informatisé suit Littré sous « ridicule », mais donne une meilleure informa-
tion sous « réticule » :
1800 les sacs appelés ridicules (La Macédoine [no1] Prairial an VIII, p. 103).)

L’accessoire féminin, avec la mode dont il faisait partie, se répandit dans une bonne partie
de l’Europe et chaque langue modela à sa guise le nom qu’elle avait choisi : le russe opta
pour ridicule et Ридикюль ; Tolstoï se sert des deux termes, mais ses choix ne sont pas tou-
jours répercutés par les traducteurs : « Voyons, à quoi pensez-vous? … apportez-moi mon ridi-
cule », ordonne sans aménité la petite princesse à son frère Hippolyte, qu’elle vouvoie — mais
H. Mongault a préféré « réticule » comme équivalent de Ридикюль.

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Source du cliché : Jack Cassin-Scott, Costume and Fashion 1760-1920 (1971).

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Dans les deux dernières pages, ‘ridicules’ chez Dickens


(Oliver Twist, d’abord publié en feuilleton entre février 1837 et avril 1839 ;
deux occurrences dans le roman, celle-ci se trouvant dans le ch. XLII)
et chez ses traducteurs français, Alfred Girardin et Paul Lorain.