Meamar TIRENIFI

La déconstruction du journal intime
et l’absence de l’autofiction traditionnelle
dans Le Journal d’une femme de chambre
d’Octave Mirbeau

Mémoire de Master, Université de Mostaganem (Algérie),
sous la direction du Dr. Benhaimouda Miloud

Mai 2016

1

Dédicace

Je dédie ce travail à mes chers parents, qui m’ont apporté leur soutien et qui ont fait tout ce
qui est en leur pouvoir de faire, pour que je puisse bénéficier d’un parcours bien émaillé et
sans la moindre entrave.
Vos prières m’ont apporté un soutien, à la fois moral et spirituel et aucune dédicace ne pourra
exprimer le profond amour que je porte pour vous.
Je dédie aussi ce mémoire à mon ami de toujours Doubal Menaouer

2

Remerciements

Je tiens à exprimer toute ma reconnaissance à mon directeur de recherche Mr Benhaimouda
Miloud, pour m’avoir bien encadré et assisté au cours de mon cursus universitaire.

3

Sommaire

Dédicace……………………………………………………………………………………..1
Remerciements………………………………………………………………………………2
Sommaire…………………………………………………………………………………….3
Introduction………………………………………………………………………………….4
I. Chapitre Premier…………………………………………………………………………..6
I.1 Le « moi » effectif de l’auteur………………………………………………………...7
I.1.1 La dynamique quadruplée du « moi »………………………………………………9
I.1.2 Le « moi » autobiographique de Célestine…………………………………………11
I-1.3 Le rapport du « moi » avec la société………………………………………………13
I.1.4 Le « moi » subjectif de Mirbeau……………………………………………………15
I.1.5 Le rapport événement-intimité dans le journal de Célestine………………………..17

II. Chapitre Deux……………………………………………………………………………19
II.1. L’autofiction dans le journal d’une femme de chambre……………………………20
II.1.1 L’absence de la fictionnalisation de soi…………………………………………...21
II.1 .1 .1 L’absence du « protocole nominal»…………………………………………...23
II.1 .1 .2 L’absence de l’imagination dans le discours…………………………………..24

Conclusion…………………………………………………………………………………..26
Bibliographie………………………………………………………………………………...27

4

Introduction

Dans la présente étude, nous nous sommes consacrés à un roman qui présente, sur le plan
structural et organique des dissonances avec le roman de son temps. Le journal d’une femme
de chambre est un roman qui se particularise en ce qui concerne sa trame romanesque, ce qui
nous a amené à réfléchir sur cette différenciation et à l’étudier dans notre mémoire. A l’instar
d’Emile Zola,Octave Mirbeau a mené un long combat éthique et esthétique et bien des années
après sa mort il tomba dans les conspirations silencieuses d’où il n’est sorti que tardivement
grâce aux travaux menés par Pierre Michel et Jean-François Nivet, Octave Mirbeau,
l’imprécateur au cœur fidèle( 1990), la seule biographie documentée et impartiale de l’auteur.
Les thèmes sulfureux du roman, reflètent en réalité l’ambition constante de Mirbeau à
dénoncer les rouages de la classe bourgeoise et peignent en parallèle l’image d’un artiste à la
fois engagé sur le plan politique et novateur sur le plan littéraire. Le XIXème siècle a vu évoluer
le genre romanesque à travers le romantisme, le réalisme et le naturalisme; or Mirbeau s’est
démarqué de tous ses courants par sa conception du genre romanesque : en incarnant la figure
de l’intellectuel ambitieux, créatif et réfractaire aux étiquettes d’écoles littéraires.
Afin d’éclairer les lecteurs sur cette naissante conception mirbellienne qui est passée
inaperçue jusqu’au début des années 90, nous répondrons à la problématique suivante :
Comment Octave Mirbeau déconstruit le genre romanesque de son temps ?
Dans le premier chapitre, notre cheminement hypothétique se basera sur quelques ouvrages
théoriques qui expliquent le journal intime du point de vu organique et structural en se
focalisant sur la figure du diariste. L’objectif est de ramener à la surface la déconstruction du
genre romanesque par le biais du journal intime. Nous analyserons le « moi-sujet et le moiobjet » du diariste par rapport à l’action et le « moi » quadruplé qui est un dédoublement
fréquent chez le diariste au moment ou il rédige son journal car nous avons constaté que le
« moi » dans le journal d’une femme de chambre prend une tournure différente de celle du
« moi » du journal intime.

5

Dans le deuxième chapitre, nous analyserons la forme nouvelle d’autofiction présente dans le
roman et qui n’a pas été traitée jusqu’alors. Elle se caractérise par l’absence de la
fictionnalisation de soi, l’absence du protocole nominal et l’absence du discours imaginaire.

6

Chapitre I

7

I.1 Le « moi » effectif de l’auteur
Le journal intime est le jardin secret des tribulations qui conditionnent le bien-être et mal-être
d’un diariste, il devient le confessionnal par excellence dans la mesure où il permet la mise en
évidence des contraintes morales et esthétiques car il est sous l’égide de « l’intimité ». En
amont le diariste est sujet de son vécu, il accomplit l’action et en aval il en devient l’objet en
racontant à son journal son vécu à sa manière. Que ses propos soient édulcorés ou exagérés,
qu’il soit authentique ou mensonger, le journal demeure un confident tributaire de son
diariste. En l’occurrence, si le journal ne fait qu’écouter son confident et ne peut pas
intervenir, le diariste va s’inventer un autre « moi » comme l’explique Béatrice Didier : “ Le
journal est un faux miroir ; l’image qu’il donne est elle-même morcelée, falsifiée. Loin de se
développer harmonieusement pour devenir un être cohérent et unique, le diariste se voir
devenir deux ou plusieurs. Le dédoublement est en effet le phénomène le plus constaté par les
auteurs de journal 1 ”. Dans le cas de notre corpus, le journal de Célestine est le fruit d’une
mise en abime mirbellienne ; l’auteur procure à Célestine un journal fictif ou le phénomène
de dédoublement prend une tournure différente car l’autre « moi » de Célestine n’est autre que
Mirbeau. Selon Béatrice Didier le dédoublement est inévitable pour un diariste : “le diariste
est deux : il est celui qui agit et celui qui se regarde agir 2 ”. Célestine ne s’invente pas un
double personnage car elle est sous l’hégémonie d’une création romanesque, d’un « moi »
effectif dont elle reflète partiellement les appréciations et les contestations personnelles.
L’absence de dédoublement dans le journal d’une femme de chambre nous insiste à repenser
le moi-sujet et le moi-objet qui constituent la trame de notre journal. Pour que le moi-sujet
existe, il doit être confronté à un dehors et cette confrontation va engendrer des remises en
questions de soi, des méditations sur les différentes situations qui surviennent à l’improviste.
Le moi-objet va se livrer à une introspection, ce qui lui confèrera une supériorité sur le moisujet car il porte un regard précis sur ce qu’il a vécu alors que le moi-sujet improvise l’instant
présent ; mais pour Célestine, la situation est différente car son moi-sujet n’improvise pas, il
est alimenté par l’imaginaire de Mirbeau, ce qui fait que Célestine sujet et objet à la fois. Le
journal de l’héroïne est une représentation de la bourgeoisie du siècle de Mirbeau, l’effroyable
parcours de femme de chambre par lequel elle passe est le reflet du long combat
démystificateur auquel s’était livré Mirbeau et ce, en pourfendant des institutions
prépondérantes (bourgeoisie, clergé, armée, factions d’extrême droite tel le boulangisme) et
1 Béatrice Didier, « Le journal intime ». Éditions des Presses Universitaires de France, 1976, chap. II, p. 123213
2 Ibidem

8

qui dans sa conception étaient en déphasage avec les valeurs morales prônées par une société
qui se respecte.

9

I.1.1 La dynamique quadruplée du « moi »
La situation fréquente qu’on retrouve chez un diariste c’est l’affrontement entre le moi-quiécrit et le-moi-au-présent-qui-lit. Cette dynamique se quadruple dans la mesure ou le moi-auprésent-qui-lit s’interrogera sur le moi-qui-a-écrit le journal et le moi-qui-était- l’objet de ce
journal passé tel que le démontre Béatrice Didier : “Le dédoublement peut devenir plus
complexe (....) Situation fréquente ou s’affrontent le moi-qui-écrit, le moi-au-présent-qui-lit,
le moi-qui-a-écrit et enfin le moi-qui-était-objet de ce journal passé 3”.
Le moi-qui-écrit, c'est-à-dire Célestine ne s’interroge pas sur ce qu’il a écrit car le journal luimême est le résultat d’une création romanesque. Célestine ne se dédouble pas et s’abstient de
ce quadruplé car son vécu et son journal sont sous l’hégémonie de cette création
mirbellienne. Notons que notre diariste n’est qu’une chambrière et pourtant elle fait preuve
d’une culture supérieure à son rang et qui dépasse l’entendement d’une simple femme de
chambre. Le passage suivant témoigne de la perspicacité et de la sagacité de Célestine «Je
connais ces type de femmes et je ne me trompe point à l’éclat de leur teint. C’est rose dessus,
oui, et dedans, c’est pourri « … » Soit tempérament, soit indisposition organique, je serai
bien étonnée que madame fût portée sur la chose… Des vieilles filles vierges, elle garde, en
toute sa personne je ne sais quoi d’aigre et de suri, je ne sais quoi de desséché, de momifié,
ce qui est rare chez les blonds. Ce n’est pas madame qu’une belle musique comme Faust-ah !ce Faust !--ferait tomber de langueur et s’évanouir de volupté entre les bras d’un beau
mâle…Ah !non par exemple ! Elle n’appartient pas à ce genre de femme… » (Page 25)
En effet, elle n’est pas une simple chambrière ; elle voit ce que les autres ne voient pas et du
premier coup d’œil, elle repère les défaillances morales de ses maîtres. Cette faculté à réagir
promptement et adopter une réaction adéquate dénote la présence d’un moi supérieur, tirant sa
vitalité de la création mirbellienne ; elle analyse méthodiquement la situation et elle décide
d’agir en fonction de la situation vécue avant même d’écrire sur son journal et trouve toujours
des subterfuges en adoptant le comportement typique à celui d’une femme de chambre «
Cette dynamique n’entraine pas une divergence4 du « moi » mais une convergence qui se
traduit par une situation réfléchie, voulue par notre imprécateur au cœur fidèle5 et qui révèle
sans ambages la veulerie morale de l’individu bourgeois. Pour un diariste, détenir un journal
témoigne d’un vouloir vivre différent du réel; mais pour Célestine la situation est différente
3 B. Didier, « Le journal intime », chap. II, Page 126-213
4 Ibidem : “Les divergences entre tous ces « moi » en présence peuvent être grandes ; et c’est justement dans
la mesure où elles le sont qu’il existe une tension, une distance et donc une plus grande réalité de ces « moi » ”
5 L'expression est de Jean Vigile, dans une série d'articles du Perche, les 17, 24 et 31 juillet 1981.

10

car son journal peint la réalité telle qu’elle est et elle l’accepte avec fatalité et n’aspire pas à la
changer : « D’être domestique, on a ça dans le sang.. »
Quand elle se livre à un bilan sur sa sexualité sans que son « moi » se quadruple, elle cherche
à comprendre ce qui a prématurément éveillé ses pulsions et ses fantasmes alors elle se confie
à lui. Elle émet des hypothèses et revient sur des épisodes de son enfance; la mort prématurée
de son père qui laissa sa mère en proie à une fatalité inexorable, une vie dissolue : « C’est à
partir de ce moment que ma mère s’adonna, avec rage, à la boisson « ... » elle nous battait
moi et ma sœur « ... » Moi je fuyais la maison, tant que je pouvais. Je passais mon temps à
gaminer dans le quai, à marauder dans les jardins « ... » A dix ans je n’étais plus chaste.
A onze ans je connaissais les premières secousses de la puberté. A douze ans j’étais femme,
tout à fait... et plus vierge...Violée ? Non pas absolument... Consentante ? Oui » (p.112)
Notre soubrette ne se livre pas à une introspection, mais préfère évoquer des souvenirs afin
d’expliquer sa fatalité antérieure.
La présence du « moi » quadruplé a pour rôle d’apporter des explications plausibles car le
diariste est seul et cherche des réponses; or Célestine se fait ses propres explications en
revenant sur son enfance et s’abstient du « moi » quadruplé.

11

I.1.2 Le « moi » autobiographique de Célestine
Dans son ouvrage « Le pacte autobiographique », Philippe Lejeune avance une distinction
entre le journal personnel et l’autobiographie et ce, en se penchant sur la poétique du journal
intime. Il définit l’autobiographie comme étant : “Un récit rétrospectif en prose qu’une
personne réelle fait de sa propre existence lorsqu’elle met l’accent sur sa vie individuelle, en
particulier sur l’histoire de sa personnalité 6 ”. Cette définition s’appuie sur les points
suivants:
a- La mise en forme du langage (récit en prose du vécu de Célestine rédigée dans un

journal intime)
b- Le sujet traité (l’existence d’une domesticité inhumaine et la démystification de la

classe bourgeoise)
c- La situation de l’auteur (la présence de l’auteur à travers la transposition de la relation

dominant-dominé)
d- La position du narrateur (il y a l’identité de la narratrice et du personnage principale

« Célestine » qui choisit la rétrospection dans ses récits)
Les trois points avancés ci-dessus renforcent notre hypothèse du « moi » autobiographique car
on les retrouve dans le journal de Célestine. L’autobiographie s’inscrit dans la rétrospective,
ce qui n’est pas le cas du journal personnel ; mais dans le journal de Célestine, il existe une
suite d’actes narratifs égrenés et dans laquelle un fait en explique un autre car le moi-qui-écrit
revient sur son passé afin d’éclairer ses questionnements en dressant un aperçu circonstancié
de sa vie et construit une image cohérente de son individualité : ( le bilan sur la sexualité de
Célestine que nous avons développé et qui s’abstient de la dynamique du « moi » quadruplé).
Selon Jean Philippe Miraux7, l’obstacle inhérent à la transparence d’une écriture
autobiographique c’est le risque de l’oubli essentiel de ce qui doit être dit. Le défaut de
mémoire risque d’altérer la vitalité du vécu raconté et créer une confusion de compréhension
par rapport à un épisode de sa vie. Pour Célestine, il y a l’absence de cet obstacle et une
remémoration sagace de son enfance et des familles bourgeoises qui l’ont recrutée. Quand elle
avance un bilan sur ses différentes places, elle se remémore minutieusement tous les détails
qui constituent son souvenir. Elle décrit l’aspect physique des personnes qu’elle a rencontrées
dans ses moindres détails et se souvient même de l’impression ressentie au moment ou elle a
6 Philippe Lejeune, « Le pacte autobiographique », Page 14-273
7 Auteur de l’ouvrage : « L’autobiographie, écriture de soi et sincérité »
12

vu la personne pour la première fois. Rappelons que l’autobiographie « Dévoile le moi passé
que le temps a recouvert d’instants multiples et fugaces 8 » et le diariste emploie une écriture
synthétique9 ce qui le plonge dans des rétrospections car il est seul face à un journal qui ne
fait qu’enregistrer ce que le diariste écrit et déduit avec son « moi » quadruplé.
L’origine de la rédaction d’un journal intime répond à une aspiration personnelle et Célestine
en est la preuve ; mais dans son cas, le journal présente des dissonances organiques car on y
retrouve des glissements autobiographiques, alors que le journal personnel dépend d’une
improvisation du temps présent, d’événements vécus dans un laps de temps éphémère. Avec
Célestine les évènements sont décrits minutieusement, quelle que soit la durée de leur vécu.
Dans le chapitre X Célestine évoque le souvenir de son embauche chez Victor Charrigaud, un
écrivain de talent qui a fait très vite fortune mais s’est laissé séduire par l’opulence et le
snobisme. Elle décrit le somptueux diner durant lequel l’écrivain a invité des personnalités
mondaines et des célébrités de la littérature : « On s’aperçut que l’argenterie manquerait,
qu’il manquerait de la vaisselle et des cristaux alors ils durent en louer « ... » des émincés de
crevettes, des côtelettes de foie gras, des gibiers comme des jambons, des jambons comme des
gâteaux, des truffes en mousses et des purées en branches... des cerises carrées et des pêches
en spiral... enfin tout ce qu’il y a de plus chic... » (P.227) En l’occurrence le récit en prose de
Célestine s’inscrit dans l’approche Autobiographie hors de l’autobiographie, le cas du
journal personnel de Françoise Simonet-Tenant dans la mesure où le journal retrace dans les
moindres détails le parcours de Célestine sous l’hégémonie d’une création romanesque

8 Jean Philippe Mireaux, « L’autobiographie, écriture de soi et sincérité. », Page 34-128
9 Françoise Simonet-Tenant, « l’autobiographique hors de l’autobiographie : le cas du journal
personnel »

13

I-1.3 Le rapport du « moi » avec la société
Corrélativement à ce rapport avec le moi-sujet et le moi-objet qu’incarne Célestine dans son
journal, Mirbeau met en relief l’homologie entre sa réalité sociale et celle de Célestine comme
le dit Pierre Michel : “ Le journal de Célestine n’est pas seulement un nouvel exemple de mise
à mal des conventions littéraires : il est aussi un outil au service d’une entreprise de
subversion des normes et de démystification de la société. ”. On peut parler d’une dialectique
entre la réalité fictive et effective ; la première concerne le vécu de Célestine et la deuxième
celui de Mirbeau. En parallèle, Célestine met à nu les tares des familles bourgeoises grâce à sa
position de femme de chambre et Mirbeau dénonce la domesticité inhumaine que vivent les
bonnes. L’auteur n’hésite pas à se manifester pour défendre Célestine en lui donnant les atouts
nécessaires afin de rester inébranlable face à cette déshumanisation. En effet, quand Célestine
apprend que Paul Bourget est l’ami et le guide spirituel de la comtesse de Fardin chez qui elle
a servit tout une année, elle décide de le consulter sur sa psychologie passionnelle tout en
précisant au psychologue que c’est pour une femme de chambre, la réponse de Paul Bourget
la sidéra : « je ne m’occupe pas de ces âmes-là, dit-il... Ce sont de trop petites âmes... Elles
ne sont du ressort de ma psychologie » (P 114). Cette déshumanisation se caractérise la
condition misérable du domestique, allant jusqu’à l’esclavagisme tel que le crie Célestine par
ses propos indignés : “ On prétend qu’il n’y a plus d’esclavage...Ah! voilà une bonne blague,
par exemple..., s’écrie Célestine. Et les domestiques, que sont-ils donc, eux, sinon des
esclaves?...” Le journal de Célestine dénonce les rouages d’une exploitation inhumaine des
prolétaires et Mirbeau s’attaque comme un « évangéliste de la sociale 10» à cette forme de
ségrégation en mettant l’accent sur l’inconsistance morale de la bourgeoisie.
La corrélation qui existe entre la réalité fictive de Célestine et la réalité effective de Mirbeau
nous éclaire sur les aspirations de Mirbeau et Célestine. En effet, Célestine est
malencontreusement tiraillée par la fatalité sociale ; elle est contrainte d’accepter des places
qui ne lui plaisent pas car elle se proclame d’un tout autre acabit et la société a été injuste avec
elle, mais la nature l’a gâtée en lui conférant une beauté et un raffinement que même ses
maitresses lui envient « Madame ne se fend guère pour son papier à lettre, il est acheté au
Louvre, moi qui ne suis pas riche j’ai plus de coquetterie que Madame... j’écris sur du papier
parfumé à la peau d’Espagne, du beau papier, tantôt rose, tantôt bleu pâle.» (P 10)
Ce revers du sort la pousse vers son seul confident ; son Journal. Octave Mirbeau vivait dans
des conditions misérables et a accepté des places que ne lui plaisaient guère. Il n’hésitait pas à
10 L’expression est du romancier et critique Eugène Montfort.
14

le dire : "Il faut vivre pourtant, quoiqu'on ait du talent11.’’ En 1870, il a opté la mort dans
l’âme pour la carrière notariale malgré qu’il n’aimait pas cela, ce qui n’a pas altéré son
ambition pour l’écriture. Mirbeau n’a d’autre choix que d’attendre le messie, l’homme
providentiel12 qui le libérera de sa place de notaire. L’espérance est le trait d’union qui relit
les ambitions de Mirbeau à celles de Célestine. Le moi-qui-écrit nous révèle leur relativité
par le truchement de la domesticité; thème qui revient toujours dans l’œuvre de Mirbeau.
Le journal d’une femme de chambre crée une homologie entre la réalité sociale et la réalité
romanesque, pour la bourgeoisie l’argent et la position sociale deviennent des priorités
absolues au détriment de la morale, un objectif à atteindre; mais le bourgeois devient un
individu dissolu et c’est par le thème de la domesticité que Mirbeau le démontre. Il dénonce
la domesticité inhumaine dans laquelle est plongé tout individu de condition misérable et
Célestine en est le témoin principal car elle espère que l’homme providentiel la libérera.

I.1.4 Le « moi » subjectif de Mirbeau
11 Octave Mirbeau, « Les beautés du patriotisme », Le Figaro, 18 mai 1891
12 Pierre Michel, « Les combats d’Octave Mirbeau », page 20-220
15

C’est par le truchement de ses personnages fictifs que Mirbeau s’implique comme
physionomiste de son temps. Il peint une réalité romanesque imprégnée de la réalité de son
temps. Il s’implique en apportant sa contribution dans l’histoire et Célestine caractérise le
franc-parler de Mirbeau. Etant confronté sans cesse à des personnes immorales, elle n’hésite
pas à mettre l’accent sur l’ignominie qui caractérise la classe bourgeoise et conteste les
valeurs morales. Mirbeau dénonce par le truchement de Célestine la condition misérable du
domestique et sa soumission. Le « je » de Célestine revient toujours sur sa contrainte de
domestique soumis et le « moi » de Mirbeau passe par la transposition du « je » de Célestine.
Le « moi » profond de Mirbeau se révèle par l’intelligence secrète de Célestine, sa sagacité à
percevoir la dégradation morale et la conduite avilissante de ses maîtres ; Mirbeau dénonce un
rapport de soumission dans lequel l’intelligence est entravée par la condition sociale et
l’individu réduit à un état de domination ainsi que l’explique Anita Staron dans la citation
suivante: ‘‘ L’indignation avec laquelle Mirbeau aborde ces problèmes est hautement
significative. Il est clair que ces questions le touchent profondément et qu’il ne saurait rester
indifférent à la relation dominant-dominé. Or il apparaît qu’il l’a vécue à son propre compte,
pendant les douze premières années de sa carrière. Moyennant des sommes souvent ridicules,
il mettait sa plume au service de ceux qui étaient incapables de composer un texte par euxmêmes ; aussi a-t-il rédigé des brochures de propagande bonapartiste pour Dugué de la
Fauconnerie et des chroniques d’art pour un journaliste à L’Ordre, Emile Hervet. Il a été le
secrétaire intime et particulier de Dugué de la Fauconnerie et d’Arthur Meyer, le
propriétaire du Gaulois ; on peut supposer qu’en cette qualité, il était souvent chargé de
besognes louches et honteuses. Cette expérience traumatisante l’a marqué pour la vie : il n’a
jamais clairement avoué cet épisode, mais il ressort du nombre de ses écrits13’’.
La condition sociale de Célestine ne lui a pas laissé d’autre choix que d’opter pour la place
d’une femme de chambre ; et ce malgré son intelligence et sa sagacité qui font d’elle une
femme cultivée et perspicace. Nous assistons à une transposition de la relation « dominantdominé », elle se traduit par le « moi » subjectif de Mirbeau car lui aussi a travaillé comme
nègre malgré son ambition d’écrivain « Il a dû notamment, on l'a vu, écrire pour Dugué de la
Fauconnerie trois importantes brochures de propagande bonapartiste qui n'ont pas peu

13 Anita STARON, « La servitude dans le sang / L’image de la domesticité dans l’œuvre d’Octave Mirbeau », in
Statut et fonctions du domestique dans les littératures romanes. Colloque international, 26 et 27 octobre 2003,
Lublin, Wydawnictwo UMCS, 2004, p. 129 -140.

16

contribué aux succès électoraux de l'Appel au peuple, au point de précipiter le ralliement des
orléanistes à la République, par peur d'une restauration de l'Empire, en janvier 187514 .»
Le journal d’une femme de chambre laisse deviner une analogie entre l’exploitation littéraire
dont Mirbeau fût victime entant que « nègre » et la conditio sociale de Célestine; car si on
s’en tient toujours à l’image de la domesticité et qui sert d’appui à la transposition dont nous
avons parlé, on en retrouve une trace à travers laquelle Mirbeau laisse paraître son indignation
contre le mutisme d’autrui : "Je n'ai pas pris mon parti de la méchanceté et de la laideur des
hommes. J'enrage de les voir persévérer dans leurs erreurs monstrueuses, se complaire à
leurs cruautés raffinées. Et je le dis15".
En effet, quand Célestine assiste à l’avilissement moral de la bourgeoisie, c’est Mirbeau qui
fait preuve d’une lucidité pitoyable en dénonçant cette infamie et les différentes caricatures
que Célestine nous peint dénotent une forme de dénonciation que Mirbeau n’hésite pas à
mettre en évidence dans son roman.

14 Pierre Michel, « Les combats d’Octave Mirbeau », page 32-220
15 Citation d’Octave Mirbeau, citée par Pierre Michel dans, « Les combats d’Octave Mirbeau », page 5-220.
17

I.1.5 Le rapport événement-intimité dans le journal de Célestine
Rappelons que le journal s’écrit au jour le jour et que sa vitalité dépend de cette discontinuité
temporelle, qui fait cette dynamique du moi-sujet et du moi-objet et qui se produit lors de
son écriture ; mais pour l’autobiographie c’est le récit qui domine. Tout ce qui est
événementiel n’intéresse pas le diariste car le journal intime ne se focalise pas sur les
événements mais sur ce qui est de l’ordre de l’intimité, c’est-à-dire ses sentiments intérieures
Pour Célestine, l’événementiel et l’intimité sont les constituants de son journal intime alors
que l’événement relève du récit mais l’intimité ne relève pas du registre du récit et plus
précisément l’intimité avec soi-même16. Dans le journal de Célestine l’intimité et
l’événementiel constituent une cohérence parfaite. Elle s’appuie sur la plupart des événements
pour expliquer certains aspects ambigus de son intimité. Dans le chapitre VII, Célestine
évoque un 6 octobre, date qui lui rappelle un événement tragique ; la mort de M. Georges :
« Une torture tout ce qu’on contient l’enfer » (P 174). En effet, cet événement a laissé
Célestine en proie à un souvenir indélébile car c’est dans un rapport intime avec elle que M.
Georges mourut. Le rapport événement-intimité dans le journal d’une femme de chambre
dénote d’un « moi » autobiographique dans notre corpus et Célestine raconte un ‘‘événement’’
qui est le résultat d’une relation qui s’est nouée dans le secret et dont la mort a consumé
Georges dans ‘‘l’intimité’’.

L’intimité est une notion qui se démarque totalement de l’événement car au moment ou le
diariste est livré à soi-même, la notion du temps disparait et le diariste est plongé dans une
interaction entre le moi-qui-écrit et le moi-qui-est-objet de son écrit. Or pour Célestine,
l’intimité et l’événement deviennent deux notions complémentaires et le récit ne s’oppose
plus au discours introspectif mais le complète ; ce qui est totalement à l’opposé du
développement de Béatrice Didier : “Par opposition de ce que nous appelions le récit, on
pourrait parler ici de discours introspectif. Chez les écrivains uniquement diariste, le
discours l’emporte de beaucoup sur le récit...17 ’’.

16 Béatrice Didier, « Le Journal intime », page 167-213
17 Béatrice Didier, « Le Journal intime », Page 171-213
18

Dans le chapitre V, Célestine reçoit une lettre dans laquelle on lui annonce le décès de sa
mère. Comme tout être humain elle cherche à comprendre les raisons de cette mort brusque et
c’est à ce moment que le rapport événement-intimité se noue : « Ce qui ma rendu le plus
malheureuse, c’est que j’ai vu une coïncidence entre la mort de ma mère et le meurtre du petit
furet. J’ai pensé que c’était là une punition du ciel et que ma mère ne serait pas morte si je
n’avais pas obligé le capitaine à tuer le pauvre Kleber... » (P107). Dans la situation suivante,
l’intimité se traduit par la superstition de Célestine et le discours introspectif auquel elle se
livre dénote d’un rapport dépendant de l’événement vécu (la mort de Kleber le petit furet)

19

Chapitre II

20

II.1. L’autofiction dans le journal d’une femme de chambre
Rappelons que Mirbeau est un écrivain réfractaire au roman de son temps et son aspiration a
toujours été de se délier de la forme romanesque comme nous le fait savoir son biographe
Pierre Michel dans la citation suivante : ‘‘Mirbeau renonce aux subterfuges des personnages
romanesques et se met lui-même en scène en tant qu’écrivain, inaugurant ainsi une forme
d’autofiction avant la lettre. Il renonce à toute trame romanesque et à toute composition, et
obéit seulement à sa fantaisie18’’ Le journal d’une femme de chambre se présente sous la
forme d’un journal intime ; mais sous le plan structural et organique il n’en respecte pas la
forme. Ce qui nous intéresse c’est de ramener à la surface cette « forme d’autofiction » dans
laquelle s’implique Octave Mirbeau par ses fantaisies et ses desseins d’auteur engagé. Le
terme ‘‘autofiction19’’ nous intéresse dans son extension la plus large car si nous prenons le
terme tel que le définit dans un premier temps Serge Doubrovsky, nous risquerons d’aboutir à
la fictionnalisation de soi car elle est totalement absente dans le journal d’une femme de
chambre. Comme nous l’avons expliqué dans le chapitre premier, la forme autobiographique
existante dans notre corpus est fictive dans la mesure où elle revient sur l’enfance de Célestine
qui n’a rien avoir avec celle de Mirbeau ; mais a pour objectif de dénoncer les affres de la
société de son temps.
Afin de démontrer cette forme d’autofiction, nous allons poser la question suivante et y
répondre au fur et à mesure de notre développement : Comment se présente l’autofiction dans
le journal d’une femme de chambre ?

18 Biographie d’Octave Mirbeau sur Wikipedia.
19 Néologisme crée en 1977 par Serge Doubrovsky ; composé du préfix auto (du grec: « soi-même ») et fiction
21

II.1.1 L’absence de la fictionnalisation de soi :
Si nous nous référons à l’article ‘‘ L’entre-deux dans le journal d’une femme de chambre ’’ du
Pr. Carmen Boustani, l’image que Mirbeau donne de lui à Célestine « Ne le garde pas dans
la détermination d’un genre sexué. Il est plutôt dans un espace commun au féminin et au
masculin. » . En l’occurrence il existe un espace entre Célestine et Mirbeau et la
fictionnalisation de soi est absente car l’intrigue laisse transparaître un dédoublement
‘‘l’entre-deux’’ ou les évènements sont fictifs et effectifs. Selon la définition de Vincent
Colonna20 : ‘‘ La fictionnalisation de soi consiste à s’inventer des aventures que l’ont
s’attribuera, à donner son nom d’écrivain à un personnage introduit dans des situations
imaginaires. En outre, pour que cette fictionnalisation soit totale, il faut que l’écrivain ne
donne pas à cette invention une valeur figurale ou métaphorique, qu’il n’encourage pas une
lecture référentielle qui déchiffrerait dans le texte des confidences indirectes ’’. En outre, dans
le journal d’une femme de chambre, Mirbeau s’abstient de la fictionnalisation et apparait
dans son roman par son ambition de toujours et qui est de dénoncer les conditions misérables
de la classe prolétaire et l’avilissement de la classe bourgeoise par la corruption morale en
mettant l’accent sur sa constante humiliation. Mirbeau ne dote pas son roman d’atours
fictionnels mais esquisse la réalité telle qu’il la perçoit et expose son engagement social par le
biais de son roman. En citant des noms célèbres tel que Paul Bourget ou Alfred Dreyfus,
Mirbeau veut se détacher de la fiction et affronter la réalité par son engagement politique et
esthétique. L’hostilité du personnage Joseph par rapport à Dreyfus est un élément évocateur
car Mirbeau prône l’innocence d’Alfred Dreyfus. En effet, Joseph est pour l’exécution de
Dreyfus et Mirbeau aurait pu défendre Dreyfus par le biais de son personnage ; mais il est
contre cette forme d’engagement fictif, et Joseph représente l’image antidreyfusarde que
Mirbeau a toujours dénoncé en se vouant à la cause Dreyfusarde tel que nous le démontre
Yannick Lemarié dans la citation suivante : ‘‘Mirbeau, quant à lui, n’est pas en reste et, même
si ses interventions n’ont pas laissé dans l’Histoire de l’Affaire une trace aussi vive que le
J’accuse de Zola, il convient malgré tout de ne pas négliger son action. En effet, non
seulement il signa sans hésitation diverses pétitions, dont « Le Manifeste des Intellectuels »,
mais il mit en outre sa plume et son talent au service de la cause dreyfusarde, à travers de
nombreux articles parus – en grande partie dans L’Aurore – entre novembre 1897 et juillet
189921.’’
20 Auteur d’une thèse de doctorat intitulée : L’autofiction (essai sur la fictionnalisation de soi en littérature)
dirigée par Gérard Genette.
21 Yannick LEMARIE, « Octave Mirbeau, l’affaire Dreyfus et l’écriture de combat », p.1-11

22

Il s’adresse directement à son lecteur sans avoir recours à la fiction afin de produire en lui
l’effet d’une idée exprimée sans détours significatifs : ‘‘En amplifiant une idée - ne serait-ce
qu'en vue d'en extraire une chronique ajustée au format standard de trois cents lignes - ,
Mirbeau multiplie l'effet qu'il entend produire sur son lecteur, le retient prisonnier dans les
rets de sa rhétorique, lui martèle une conviction communicative, et souvent aussi prépare le
contraste qui mettra en lumière le caractère aberrant, grotesque ou monstrueux de la
pratique ou de l'individu qu'il souhaite ridiculiser22’’ et pour Mirbeau, la fiction est une
hallucination naissante23 .

II.1 .1 .1 L’absence du « protocole nominal» :
Les manières dont l’auteur s’implique à travers son personnage sont nombreuses et donner
son patronyme ou son prénom à un personnage est la plus courante dans un récit. Dans la
22 Pierre Michel, « Les combats d’Octave Mirbeau » Page 199-220
23 Phrase de Bergson tirée de la définition du mot « Fiction » dans Le Petit Robert
23

plupart des cas les écrivains ont recours à des transformations onomastiques ; or dans le
journal d’une femme de chambre, Célestine tel que l’explique Carmen Boustani fait « Echo à
Célestin, ordre religieux institué vers 1254 par Célestin V, et qui suit les règles de saint
Benoit. L’association se poursuit, Célestin / Célestine / femme d’un ordre religieux / moralité
stricte. Célestine connote aussi « céleste », relatif à ciel, aérien, paradis et azur. Son prénom
donne l’image mentale d’une messagère céleste et d’un ange. Mais Célestine est démoniaque,
infernale et vicieuse. Par antonyme, son prénom entraîne le lecteur au cœur du système
nerveux du personnage et lui fait sentir jusqu’à la moelle ses perversions telles qu’elles sont
influencées par sa condition et son milieu.), prénom qui n’a aucun rapport avec Octave.
Célestine a toujours eu pour surnom ‘‘Marie’’, ses maîtres trouvent aiment l’appeler par ce
prénom« Je vous appellerai Marie, si vous le voulez bien… C’est très gentil aussi, et c’est
court… Et puis toutes mes femmes de chambre, je les ai appelées Marie. C’est une habitude à
laquelle je serais désolé de renoncer » (Page 15). Marie est le prénom de la sainte Vierge de
Nazareth qui donnât naissance à Jésus. Le prénom Marie est symbole de chasteté et de vertu ;
or Célestine n’est point chaste et vertueuse mais infernale et vicieuse.
En l’occurrence le protocole nominal n’est possible que lorsqu’il établit un rapport direct ou
indirect avec le patronyme ou le prénom d’un personnage. La réalisation du protocole
nominal dépend ainsi que l’explique Vincent Colonna d’une relation d’homonymie entre le
nom « auctorial » (le nom de l’auteur) et un nom « actorial » (le nom d’un des personnages).
Ce terme d’homonymie se justifie parce que les noms de l’auteur et du personnage ont la
même forme. Cette inadéquation patronymique explique à la fois l’absence du protocole
nominal dans notre corpus et la fictionnalisation de soi et il n’existe aucun type d’occurrence
patronymique entre Octave et le prénom Célestine ou Octave et le surnom de Marie donné à
Célestine.

II.1 .1 .2 L’absence de l’imagination dans le discours :
Sur ce point, ce qui nous intéresse c’est l’image poétique dans notre corpus, dépourvue d’un
discours dont l’emploi engendre l’imaginaire. Quand on parle d’imaginaire, on pense tout de
24

suite à l’utilisation de la métaphore ; mais le souci de la pureté du discours est absent dans la
poétique mirbellienne, c’est une poétique à la fois réaliste et incisive, elle s’abstient
invariablement de l’imaginaire. Mirbeau emploi un dialecte approprié aux habitants
provinciaux ; le style direct, des dialogues laconiques mais sentencieux et précis, des tics
suivis de trois points de suspensions et aussi des termes d’obscénité que Célestine emploie
tout le temps en caricaturant ses maîtres. La poétique mirbellienne est réaliste et subjective,
elle esquisse la réalité sans l’orner d’imagination transcendante, une poétique réfractaire à
celle du roman réaliste tel que l’explique Davoult Gaeten dans son livre l’Ecriture du
Déchet : ‘‘Cette considération du vocabulaire abject, dans une prévalence matérielle et
corporelle, reflète la part instinctuelle ou pulsionnelle de son écriture, en fait affirme la part
importante de subjectivité qui est à la base de sa création littéraire, et s’oppose à cette
science de l’objectivité qui se fait fortement sentir en imprimant son diktat dans la majeur
partie des entreprises romanesques en cette fin de siècle, ce depuis le naturalisme et les
thèses de Claude Bernard. Il réside donc dans le choix même du vocabulaire de Célestine
une remise en cause profonde, une véritable sape des dogmes littéraires. Il nous reste
maintenant à investir l’écriture mirbellienne pour en repérer les procédés de création et
d’innovation langagière.’’
Mirbeau présente ses personnages dans leur dualité humaine, sa poétique ne tempère pas leur
dialogue par l’imagination ; la spontanéité expressive domine le discours et lui donne une
touche réaliste plus dure que la réalité Balzacienne ou Zolienne, ce qui pousse le lecteur qui
ne s’est pas interrogé sur l’origine du journal d’une femme de chambre à supposer que c’est
un journal intime qui a appartenu à une femme de chambre. L’emploi du langage approximatif
entre les personnages témoigne d’une volonté à cerner une réalité sans ambages ; il s’inscrit
dans un contexte provincial en situant les personnages dans le temps et dans l’espace, une
manière de rationaliser l’image sociétale dans son roman.
- Et toi... mon bébé... mon gros bébé... le seul gros bébé à sa petite femme... na !...
- Ah ! Non... c’est trop rigolo aussi, vos histoires... c’est trop bête... Oh ! La La !... (Page 330)
Ce langage approximatif, inédit et pointilleux est en parfaite adéquation avec le comportement
d’une personne réelle dans une conversation car il y a beaucoup de répétitions, de
bégaiements et dans la plupart des cas la ponctuation traduit des moments d’hésitations, d’où
l’emploi des trois points de suspension car leur surabondance ainsi que nous le précise Pierre

25

Michel « … témoignent de la discontinuité des choses, suggère le mystère, l'inconnaissable, et
nous fait pénétrer au cœur même de la perception du personnage ou de l'auteur24. »
Les onomatopées telles que “ah !”, “ et zut !...”, “toc, toc !”, na!...” qu’emploie Célestine
renforcent la continuité du langage et permet d’éviter le bégaiement comme le font les
personnes réelles dans la vie quotidienne, car l’emploi des onomatopées témoignent de la
spontanéité de la passion et du désir et les utiliser est une manière de faire entorse à la
poétique si bien ciselée des écrivains réalistes.
Mirbeau ne cherche pas à peaufiner sa poétique par des métaphores séductrices mais veille à
ce qu’il soit approprié à la situation vécue, au temps et à l’espace. Il ne censure pas le réel
mais le prend tel qu’il est sans l’objectiver car il s’est toujours démarqué des écrivains
réalistes et naturalistes de son temps.
Le style direct employé dans la majeure partie du roman met en valeur la lucidité de son style
mirbellien afin que ses impressions ressenties soient explicites et traduisent son dégouts du
réel: ‘‘Ecrivain fin- de-siècle, Mirbeau nous présente un moi éclaté, déchiré entre des pôles
opposés, il recourt naturellement à l'oxymore pour rendre ces états mal définissables, où les
contraires s'accouplent, où l'horrible et le beau se rejoignent, où Éros et Thanatos ont partie
liée25’’. Les quelques critères de la poétique mirbellienne que nous avons relevés ci-dessus
caractérisent une volonté de distinction par rapport aux styles des écrivains réalistes et
naturalistes car rappelons que Mirbeau a toujours été contre l’esthétique traditionnelle et son
aspiration à toujours été de s’en démarquer : ‘‘je suis dégoûté, de plus en plus, de l'infériorité
du roman, comme manière d'expression. Tout en le simplifiant, au point de vue
romanesque26’’.

Conclusion
Le chapitre premier nous a éclairés sur un roman qui, sous la forme d’un journal est
indissociable de son auteur et fait fi de la structure élémentaire du journal intime. En faisant
constamment des entorses aux caractéristiques élémentaires du journal intime, Mirbeau remet
en cause le genre romanesque. Le journal de Célestine n’obéit pas, sur le plan structural et
24 Pierre Michel : « les combats d’Octave Mirbeau »
25Jean Foyard, « Structure du moi décadent chez Barrès », dans Fins de siècle, Presses de l'Université de
Toulouse-le Mirail, 1989, p. 280
26Correspondance avec Claude Monet, Éditions du Lérot, Tusson, 1990, p. 126.

26

organique aux règles de la rédaction d’un journal intime ; il dénonce l’hypocrisie bourgeoise
et use d’une poétique différente, ce qui nous amène à la conclusion suivante : la
déconstruction du journal de Célestine met parallèlement en exergue l’aspiration de Mirbeau à
déconstruire la trame romanesque et son combat éthique contre l’ébranlement social qui se
répercute sur la classe des prolétaires. Le journal se présente sous forme d’un mémorial et
revient constamment en arrière, ce qui engendre des dissonances structurales et organique
avec le journal intime. Les personnages du journal d’une femme de chambre sont des figures
marquantes de l’engagement littéraire de Mirbeau et son génie. Dans le deuxième chapitre,
nous avons vu que Mirbeau use d’une poétique subversive et différente de celle des réalistes
de son siècle. Il avance ses propres opinions sans les contournées par des sous-entendus et. Il
incarne la figure du romancier novateur en menant un combat à la fois éthique et esthétique et
devient le précurseur d’écrivains novateurs comme Léon Bloy et Paul Léautaud. Nous avons
vu que Mirbeau utilise l’argot provincial et parisien, ce qui nous laisse à penser qu’il fût l’un
des premiers écrivains à utiliser l’argot dans ses écrits bien avant Louis Ferdinand Céline.
En conclusion, nous pouvons dire que Mirbeau incarne la figure de l’écrivain moderne et un
des premiers à avoir ouvert la voie au nouveau roman.

Bibliographie
I. Ouvrages
-Béatrice Didier. Le journal intime, Tunis, Cérèse (1998)

27

-Emile Henriot, La manie du journal intime et le roman autobiographique, Edition Monaco
(1924)
-Dominique Rincé- Bernard Lecherbonnier. Littérature XIXe Siècle, Textes et Documents,
Nathan, Paris (1986)
-Gérard Gengembre. Les grands courants de la critique littéraire, Seuil, Paris (1996)
Gérard Genette. Discours du récit, Seuil, Paris ( 2007)
-Gilles Philippe. Le roman, Paris, Seuil (1996).
-Henri Mitterand. Zola et la Naturalisme, PUF, Paris (2002).
-Jean-Philippe Miraux. L’autobiographie : écriture de soi et sincérité, Nathan, Paris (2009)
-J.R.Chevalier et Pierre Audiat. Textes français du XIX et XX siècle,Hachette, Paris (1956)
-Laurent Flieder. Le roman français contemporain, Seuil, Paris (1998)
-Octave Mirbeau. Le journal d’une femme de chambre, Fasquelle, Paris (1937)
-Paul Ricœur. Du texte à l’action, essais d’herméneutique II, Seuil, Paris (1986)
-Philippe Lejeune. Le pacte autobiographique, Seuil, Paris (1973)
-Pierre V. Zima. Pour une sociologie du texte littéraire, Union générale d’éditions, Paris
(1978).
-Pierre Brunel. La critique littéraire, Puf, Paris (2001)
-Serge Doubrovsky. Fils, Folio, Paris (2001)

28

II.Webographie
-Aleksandra Gruzinska, « Humiliation, haine et vengeance : le rire de Célestine », cahiers
Octave Mirbeau, 1997. http://mirbeau.asso.fr/darticlesfrancais/Gruzinska-celestine.pdf

29

-Anita Staron. « La servitude dans le sang. L’image de la domesticité dans l’œuvre d’octave
Mirbeau », in Statut et fonctions du domestique dans les littératures romanes, Lublin,
Wydawnictwo UMCS, 2004. http://mirbeau.asso.fr/darticlesfrancais/Staron-laservitudedansle.
-Bibliographie d’Octave Mirbeau, Société Octave Mirbeau, 2008,
https://fr.scribd.com/doc/2383792/Pierre-Michel-Bibliographie-d-Octave-Mirbeau
-Carmen Boustani. « L’entre-deux dans le journal d’une femme de chambre », 2001,
http://mirbeau.asso.fr/darticlesfrancais/Boustani-entredeux.pdf
-Françoise Simonet-Tenant. « L’autobiographique hors l’autobiographie : le cas du journal
personnel », Elseneur, Centre de Recherche Textes Histoire Langages, 2008.
https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00650039/document
-Gaéton Davoult. « L’Ecriture du déchet dans le journal d’une femme de chambre », mémoire
de maîtrise, université du Havre, 2002, http://mirbeau.asso.fr/darticlesfrancais/DavoultEcriture%20du%20dechet.pdf
-Pierre Michel. « Jean Paul Sartre et Octave Mirbeau », Société Octave Mirbeau, 2005,
http://mirbeau.asso.fr/darticlesfrancais/PM-SartreetMirbeau.pdf
Pierre Michel. « Mirbeau et l’autofiction », Société Octave Mirbeau.
http://mirbeau.asso.fr/darticlesfrancais/PM-OMetlautofiction.pdf
-Pierre Michel. « Lucidité, désespoir et écriture », Presses de l’université d’Angers – Société
Octave Mirbeau, 2001. http://www.scribd.com/doc/2383817/Pierre-Michel-Lucidite-desespoir-etecriture.

-Pierre Michel. « Les combats d’Octave Mirbeau », 1995
http://www.scribd.com/doc/8919528/Pierre-Michel-Les-Combats-d-Octave-Mirbeau.

-Pierre Michel. « Octave Mirbeau et le roman », société Octave Mirbeau, Angers 2005,
http://mirbeau.asso.fr/darticlesfrancais/PM-OM%20et%20le%20roman.pdf
-Pierre Michel. « Préface du Journal d’une femme de chambre ». Edition du Boucher.
http://mirbeau.asso.fr/darticlesfrancais/PM-preface%20Journal%20femme%20de
%20chambre.pdf

30

-Société Octave Mirbeau. « Les Articles d’Octave Mirbeau »,février 2009,
http://www.scribd.com/doc/12846979/Pierre-Michel-Les-Articles-d-Octave-Mirbeau.
- Yannick Lemarié. « Octave Mirbeau, l’affaire et l’écriture de combat », 2000
http://mirbeau.asso.fr/darticlesfrancais/Lemarie-combat.pdf
- Yannick Lemarié et Pierre Michel. « Dictionnaire Octave Mirbeau », Société Octave
Mirbeau, 2011, 1195 pages.
http://mirbeau.asso.fr/dicomirbeau/

31

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