LA DÉBÂCLE1 SELON ZOLA ET SELON MIRBEAU

Les deux écrivains évoquent, l’un dans La Débâcle, l’autre dans Le Calvaire et
Sébastien Roch, chacun à sa façon, la défaite de 1870 et ses conséquences. Mais ils ne
s’intéressent pas à la même période de la guerre : si les textes de Mirbeau couvrent l’ensemble
de la guerre – ce qui lui permet, dans cette chronique d’une défaite annoncée, d’évoquer les
rodomontades du début –, celui de Zola traite du commencement de la fin et de la Commune,
conséquence de la guerre.
LE PAMPHLÉTAIRE ET LE JOURNALISTE
Mirbeau écrivait dans un article intitulé « La Guerre » : « Un homme en tue un autre
pour lui prendre sa bourse ; on l’arrête, on l’emprisonne, on le condamne à mort. » Mais il
en va tout autrement lorsqu’il s’agit de la guerre, crime collectif : « Un peuple en massacre un
autre pour lui voler ses champs, ses maisons, ses richesses, ses coutumes ; on l’acclame, les
villes se pavoisent quand il rentre couvert de sang et de dépouilles, les poètes le chantent en
vers enivrés, les musiques lui font fête. » Dans un article amusant, mais qui donne à réfléchir,
« Royaume à vendre », il dit avoir lu quelque part qu’il y avait près de la Sardaigne une île à
vendre et qu’il avait rêvé qu’il en était roi. « Ah ! quelle royauté ! » : « À peine si le bruit de
mon peuple arrivait jusqu’à mon trône que ne gardaient pas des armées, des commissaires de
police et des gendarmes. »
Passant du pamphlet au premier roman qu’il signe de son patronyme, Mirbeau va
persévérer dans sa dénonciation de l’incurie de l’État et de son armée, ce qui se confirme à la
lecture de Sébastien Roch. Il s’efforce de faire comprendre que la défaite de l’armée impériale
était inéluctable. Mais il ne se montre pas plus tendre envers l’armée de la « République »,
bien qu’elle soit honnie par les nobles qui la désignent sous le vocable de « pouvoir actuel »,
ce qui ne les empêche pas de la servir, uniquement dans la diplomatie et l’armée (pour le
malheur de Dreyfus) ; un général républicain est une chose très rare sous la Troisième
République, note Pierre Michel2. Cette soldatesque, force mise au service du coup d’État et
efficace contre les opposants au régime, ne pouvait faire preuve que d’impuissance face à une
armée étrangère. École du vice, l’armée fait appel aux plus bas instincts et notre « Don Juan
de l’Idéal » (Georges Rodenbach) ne pouvait que s’insurger, lorsqu’il écrivait ses romans
qu’on a appelés « autobiographiques », au nom de l’idée qu’il se fait de l’Humanité.
Cette armée de guerre civile, conçue pour faire la guerre aux civils français, doit
improviser lorsqu’il s’agit de faire face à l’invasion étrangère dont le déclenchement est
partiellement imputable à Napoléon III. Cette armée restera, après Sedan, l’instrument de
répression du pouvoir face à la contestation sociale des Fédérés : « Ah ! si vous aviez eu cette
balle enchantée pendant la Commune et à Fourmies...3 » Avec cynisme, l’un de ces traîneurs
de sabre avoue son dégoût pour « ces guerres entre nations étrangères ». Non qu’il soit un
pacifiste, mais si, naguère, il prenait tout ce qui se présentait, à présent, il exige qu’une guerre
soit claire : « C’est pourquoi, voyez-vous, je ne comprends la guerre qu’entre gens d’un même
pays. On se connaît, que diable ! On se bat et on tue pour la défense d’une prérogative, d’une
habitude, la conquête d’un droit nouveau, le maintien d’un intérêt de classe... Cela est

1

Éditions utilisées : Zola, La Débâcle, préface, notes et dossier par Roger Ripoll, Le Livre de Poche,
2008 (Z.). – Mirbeau, Œuvre romanesque, tome I, pp. 121-303 et pp. 543-768, édition critique établie et
présentée par Pierre Michel, Société Octave Mirbeau/Buchet–Chastel, 2000.
2
Œuvre romanesque, tome II, 2001, p. 1340. Il y a encore de beaux jours pour l’alliance du sabre et du
goupillon.
3
« La Fée Dum-Dum », Le Journal, 20 mars 1898 (Contes cruels, II, Librairie Séguier, 1990, p. 387).

clair4. » Il regrette la Commune, car il peut dire qu’il a connu là les meilleurs jours de sa vie
de soldat.
Zola, quant à lui, dans les articles qu’il écrit en 1868 et 1869 dans La Tribune, prédit la
tragédie inévitable, mais il impute à la sauvagerie inhérente à la nature humaine la fatalité de
la guerre. Le civilisé, autoproclamé, peut se révéler, à l’occasion (et la guerre en est une)
d’une sauvagerie insoupçonnée. Certains y verraient une tentative destinée à dédouaner
Napoléon III. D’ailleurs, Zola ne tarde pas à rejoindre la lourde charretée des bellicistes.
UNE CRITIQUE DE FOND
Passer du temps de paix au temps de guerre signifie, pour l’armée, une amplification
de ses tares originelles. Mirbeau nous fait pénétrer dans un univers kafkaïen et ubuesque à la
fois. Il ne varie pas dans sa dénonciation des institutions, parmi lesquelles l’armée figure en
bonne place. Ses défauts seront mis en évidence par la guerre de 1870 et sa conclusion
inéluctable : la débâcle.
D’abord, cette armée de non-citoyens est composée de régiments qui amalgament les
troupes (les « zouaves ») qui ont assuré les conquêtes coloniales – « dont l’histoire sera la
honte à jamais ineffaçable de notre temps », qui égale en horreur « les atrocités des antiques
époques de sang5 » – et les « moblots », « francs-tireurs », étrangers, « gardes forestiers »,
gendarmes et cavaliers sans monture (p. 144), tout un « ramassis de soldats errants » arrachés
« violemment » à leur famille (p. 145), de « volontaires vagabonds », « celui-là coiffé d’un
bonnet de police, celui-là la tête entortillée d’un foulard, d’autres vêtus de pantalons
d’artilleurs et de vestes de tringlots » (p. 145) ; « Des mobiles, des chasseurs à pied,
débraillés, tête nue, la cravate pendante, quelques-uns ivres et le képi de travers,
s’échappaient des voitures où ils étaient parqués, envahissaient la buvette, ou bien se
soulageaient en plein air, impudemment.» (p. 147)
Mirbeau dit de ces « détachements qu’ils sont « sans chefs », « sans cohésion, sans
discipline » (p. 144). Les officiers sont inconscients du danger qu’ils font courir à leurs
hommes en cédant au caprice : « – Est-ce que je ne pourrais pas tirer un coup de canon ? »
Son supérieur accède à sa demande : « – Si ça vous fait plaisir, ne vous gênez pas... / – Merci !
Ce serait très drôle si j’envoyais un obus au milieu de ces Prussiens, là-bas... Ne trouvez-vous
pas que ce serait très drôle ? » (p. 764). Quant au commandement du régiment dont fait partie
Jean Mintié, le héros du roman, il est assuré – si l’on ose dire – par « un vieux capitaine
d’habillement » promu lieutenant-colonel, le nombre élevé d’officiers tués s’expliquant par la
supériorité de l’artillerie ennemie. L’absence de compétence professionnelle le dispute à
l’inaptitude physique : le général peut « à peine se tenir à cheval » et, lorsqu’il veut mettre
pied à terre – quel gag ! – il « s’embarrasse les jambes », tel un clown, « dans les courroies
de son sabre ». Le lieutenant, dont le grade ne doit rien à la pénurie d’officiers, n’en est pas
moins disqualifié par sa jeunesse et sa faiblesse physique de tendron, qui le rendent irrésolu,
ce qui est fort dommageable lorsqu’il s’agit de se faire obéir. Il est l’objet des moqueries de
ses hommes, qui lui reprochent ses manques. La « vacherie » (G. Hyvernaud) humaine étant
la chose du monde la mieux partagée, les soldats reprochent au jeune lieutenant d’être
« bon » : il distribue parfois aux hommes des cigares et des suppléments de viande (p. 144).
La reconnaissance, connais pas ! Mais peut-être faut-il excuser ces ingrats qui ne savent pas
ce qu’ils font. Trêve d’idéalisme : malgré sa bonne volonté, le jeune lieutenant est condamné
d’avance, quoi qu’il fasse, parce qu’il appartient à un système qui légalise la loi de la jungle et
que les exploités vouent aux gémonies leurs exploiteurs, ce qui condamne à l’échec les
4

« Âmes de guerre », L’Humanité, 23 octobre 1903 (Combats politiques, Librairie Séguier, 1990, p. 252-

5

« Colonisons », Le Journal, 13 novembre 1892 (Contes cruels, II, p. 271).

255).

actions inspirées par les meilleures intentions. Mirbeau sait faire la part des choses... et des
hommes. Le sort du jeune lieutenant semble fixé, tout comme celui de ce « petit garçon de
Saint-Michel » que Mintié reconnaît « et dont les paupières enflées suintaient, qui toussait et
crachait le sang. » (p. 147). L’armée a tôt fait de transformer un jeune homme en vieillard :
« Trois mois avaient suffi pour terrasser des corps robustes, domptés au travail et aux
fatigues pourtant !... » (p. 151). Que peut-on espérer pour des êtres fragiles, fussent-ils
officiers ? L’armée est comme ça ! Mais Mirbeau n’est pas manichéen : exemple, le portrait
qu’il fait du capitaine de Sébastien Roch (p. 763) d’où se dégage beaucoup d’humanité.
En revanche, il nous fait bien comprendre que la médecine militaire est à la médecine
ce que la justice militaire est à la justice : « Et je revois le chirurgien, les manches de sa
tunique retroussées, la pipe aux dents, désarticuler, sur une table, dans une ferme, à la lueur
fumeuse d’un oribus6, le pied d’un petit soldat, encore chaussé de ses godillots !... » (p. 169).
Les faibles, les malades sont considérés par les « merdecins mirlitaires » (Jarry) comme des
« tire-au-flanc » dont la mort est annoncée sans ménagements à la famille que l’on éconduit
promptement, car l’on redoute ce que l’on appelle une « scène » (p. 153).
Dans les romans de Mirbeau que nous avons retenus, l’écrivain se livre, on le voit, à
une critique approfondie des tares de l’armée impériale (le narrateur de La Débâcle dit du
Second Empire qu’il fut « emporté par débâcle de ses vices », p. 497) aussi bien que de celle
issue de la proclamation du 4 Septembre. Il n’y a pas de miracle : le gouvernement provisoire
hérite des vices de l’armée impériale.
D’abord, on l’a vu, cette armée est une armée de guerre civile, qui a porté Badinguet
au pouvoir : elle est mieux faite pour tuer des Français que pour affronter le Prussien. De
surcroît, elle est habituée aux guerres coloniales (« comme là-bas en Afrique », Z., p. 90) et se
trouve... désarmée lorsqu’il s’agit d’arrêter l’ennemi. Enfin, le système injuste du
remplacement est dénoncé par Mirbeau comme par Zola : « Le richard à la place de qui je
vais me faire casser la gueule...» (p. 54).
COMMANDEMENT ?
Le mal est profond et vient de loin. Les chefs ont refusé de croire ce qui crevait les
yeux : après Sadowa, la Prusse est puissante. Ils sont coupables de s’être « mal gardés et de
n’avoir rien prévu » (p. 34). Ils n’ont pas vu que, si la France déclarait la guerre, elle serait
battue (p. 36). Ils s’y sont pourtant jetés, en aveugles, sans préparation sérieuse (p. 38), et ont
causé l’effarement et la débandade du « troupeau ».
L’armée souffre de nombreux manques. Les soldats sont mal préparés, l’artillerie est
médiocre, les effectifs, menteurs et les généraux, incapables (p. 87).
Zola dénonce aussi l’incurie de l’état-major impérial devant la « poussée de
l’inévitable » (p. 530) : les effectifs sont incomplets (p. 34) ; mobilisation et concentration ont
été faites en même temps (p. 34) ; l’artillerie et la cavalerie coupent des lignes des fantassins ;
quant au chef suprême des armées, il est incapable d’une « résolution ». Situation anxiogène :
l’inaction (p. 33).
Les ordres de marche sont mal donnés (p. 50) : on pense à une « grande migration »
(p. 62). Le 7e corps, par exemple, arrive dans « une confusion inexprimable, incomplet,
manquant de tout. » (p. 33) ; il n’a pas encore de cartouches. (p. 97).
L’impératrice, en parfaite méconnaissance du danger (p. 77) qu’une telle initiative peut
constituer, donne l’ordre de marcher en avant (p. 75). Ordre, contre-ordre : « On ne se repliait
plus sur Paris, on allait marcher sur Verdun » (p. 94).
Le renseignement, c’est le moins que l’on puisse dire, laisse à désirer : « Où étaient
les armées allemandes ? » (p. 75).
6

Chandelle de résine.

Armement : « 30 000 pièces de rechange manquaient, indispensables au service des
fusils » (p. 33). Un officier, envoyé à Paris, en avait rapporté 5 000.
Des régiments « fuyaient sans avoir combattu » (Z., p. 50) Les soldats auront le
sentiment d’avoir été battus sans avoir combattu (p. 86).
Quant au capitaine de Sébastien Roch, « petit homme » à « face débonnaire », il est
vrai qu’il esr « paternel avec ses hommes » et qu’il cause avec eux, « ému sans doute de
toutes ces pauvres existences sacrifiées pour rien ». Mais que penser de ce colonel, à qui l’on
demande de fusiller les protestataires, et qui recule uniquement parce qu’ils sont trop
nombreux : « C’est terrible » (Z., p. 59), ajoute-t-il. Le mot est repris, en écho, par la
capitaine, qui ajoute : « C’est la fin de tout » si on ne peut plus fusiller... en paix.
J’ VEUX PAS L’ SAVOIR
« C’est comme ça parce que c’est comme ça. » (p. 39). Sorti du rang, le capitaine
Rochas est prêt à avaler tous les bobards.
Le capitaine que tuera l’ami de Sébastien brutalise le petit Leguen, « fatigué, malade »
et qui ne peut plus avancer. « Le capitaine lui dit : – Marche ! Leguen répondit : – Je suis
malade. Le capitaine l’insulta : – Tu es une sale flemme ! et il lui donna de grands coups de
poing dans le dos... Leguen tomba... Moi, j’étais là ; je ne dis rien... Mais je me promis une
chose... Et cette chose... » (p. 766). Et, en effet, plus tard, l’un de ces appointés de l’Ordre ne
sera pas seulement menacé, comme il arrivait souvent, mais tué : « – Eh bien, c’est fait !...
Hier, j’ai tué le capitaine. / – Tu l’as tué ! répéta Sébastien » (p. 766). Ainsi, les serviteurs
appointés de l’Ordre sont menacés ou tués par les soldats placés sous leurs ordres ! .Échange
de bons procédés, puisque le général fait partager son sentiment au lieutenant-colonel :
« Sales gueules, vos hommes. » (p. 154). Et le mot traduit bien l’animalisation de ces êtres
humains traités «comme des chiens. » (p. 145), le narrateur reconnaissant lui-même que,
placés dans une telle situation de dénuement, ils mangent « aussi gloutonnement que des
chiens enragés » (p. 151). « Je revois, près des affûts de canon, émiettés par des obus, de
grandes carcasses de chevaux, raidies, défoncées, sur lesquelles le soirs nous nous
acharnions, dont nous emportions, jusque sous nos tentes, des quartiers saignants que nous
dévorions en grognant, en montrant les crocs, comme des loups ! ... » ( p. 169).
EMPRISE ET DÉSERTION
« Terrassé par les fatigues et les privations journalières », « gagné à la folie ambiante
de démoralisation », Sébastien se trouve « entraîné » par « une force aveugle » qui se
substitue « à son intelligence, à sa sensibilité, à sa volonté ». Délabrement moral qui
accompagne l’allure physique de ceux que Zola compare à des « bohémiens.» (Z., p. 449),
« foule égarée » (p. 57).
Dans ces conditions, on comprend que les désertions se multiplient. Si la bataille est
attendue, c’est parce qu’elle serait l’occasion de mettre « la crosse en l’air », de déserter et
d’être fait prisonnier (Le Calvaire, p. 145) : « Il me dit qu’à la première affaire, il espérait
bien que les Prussiens le feraient prisonnier... » (p. 147). « – Tu sais que Gautier n’a pas
répondu à l’appel ? Il est tué ? / – Ouat ! Il a fichu le camp, le malin !... Il y a longtemps qu’il
me l’avait dit qu’il ficherait le camp !... Ça ne finira donc jamais, cette sacrée guerre-là !... »
(Sébastien Roch, p. 760)
« Que de fois j’ai vu des soldats se débarrasser de leurs cartouches qu’ils semaient le
long des routes ! » (Le Calvaire, p. 145). Témoignage de Mirbeau, qui a été « moblot », et que
confirme Zola sur la foi des témoignages qu’il a recueillis : un petit soldat pâle s’arrête, jette
son sac dans un fossé (p. 52). Un autre, après avoir dit : « Ah ! ce qu’il me scie les pattes, ce

flingot », « balance son fusil de l’autre côté de la haie. » (Z., p. 54). Certains, au comble de la
« désespérance » (Z., p. 466), sont tentés par le suicide (« Je préfère qu’on me fusille comme
déserteur », p. 213) pour mettre un terme à leurs souffrances, comme Mintié : « Je me
demandais s’il ne valait pas mieux en finir tout de suite, en me pendant à une branche
d’arbre ou en me faisant sauter la cervelle d’un coup de fusil » (Le Calvaire, p. 153).
La désertion n’explique pas, à elle seule, les « disparitions » : « Pendant la nuit, des
camarades tombés de fatigue sur la route cessèrent de rallier le camp. Il y en eut cinq dont on
n’entendit plus jamais parler. À chaque marche pénible, cela se passait toujours ainsi ;
quelques-uns, faibles ou malades, s’abattaient dans les fossés et mouraient là » (p. 150).
Contre ce qu’il faut bien appeler, de la part des gradés, une incitation à la révolte, il
n’est pas question, chez les soldats, d’organiser une révolte collective et de préconiser la
fraternisation (nous sommes en 1870, pas en 1917 !). Contre les privations, s’élèvent bien des
menaces et la révolte gronde, ce que les officiers ne semblent pas remarquer. Mais, comme
disait Jaurès, on ne fait pas de révolution avec des révoltés. La colère des damnés de la terre
ne demande qu’à tomber dès que la peau du ventre est, de nouveau, bien tendue (p. 169).
L’homme aurait-il la servitude chevillée au corps ? se demandera Célestine dans Le Journal.
COMMUNAUTÉ ?
Chacun pour soi. Ni Zola ni Mirbeau n’évoquent la fraternité qui devrait unir les
soldats dans le malheur. Il faut parler de promiscuité et d’un alignement vers le bas : « un
abaissement » tire le soldat « à la bassesse des misérables » dont il est entouré (Z., p. 55).
Loin de promouvoir la solidarité et la fraternité – comme on le prétend –, la
juxtaposition de gens sans affinités favorise l’égoïsme « féroce » (p. 144) : chacun ne songe
qu’à soi, c’est le seul moteur de la masse de ces soldats « déguenillés, harassés, farouches »
(p. 145). Ainsi y eut-il « des rixes sanglantes pour un pot de rillettes » (p. 146).
HYSTÉRIE COLLECTIVE
Dès que la guerre est déclarée, des jeunes se mettent à hurler. Pourquoi chantent-ils ?
Ils n’en savent rien : « J’ai remarqué que le sentiment patriotique est, de tous les sentiments
qui agitent les foules, le plus irraisonné et le plus grossier ; cela finit toujours par des gens
saouls... » (Le Calvaire, p. 144). « Vainement, Sébastien essaya de s’approcher d’un feu,
qu’entouraient dix rangées d’hommes. » On le repoussa durement.
Jean Mintié, lui, sait raison garder et n’adopte pas le slogan fondé sur une idéologie
qui rejette : « La patrie est menacée ». « Malgré l’habitude, malgré l’éducation, je ne sens
pas du tout l’héroïsme militaire comme une vertu, je le sens comme une variété plus
dangereuse et autrement désolante du banditisme et de l’assassinat » (p. 755). Mirbeau
juxtapose, d’une manière significative, « les chants de Marseillaise » et « les refrains
obscènes », comme si patriotisme et pornographie étaient synonymes, les deux faisant appel
aux plus bas instincts. Avec La Débâcle, on est loin des rodomontades premières, des
hurlements des jeunes : « Pourquoi chantent-ils ? Ils n’en savent rien. »
DAMNÉS DE LA TERRE
En attendant le combat, il ne faut pas moins d’un mois pour équiper – « mal » (Le
Calvaire, p. 144) – les recrues (la « guerre éclair », connais pas !). Pour les occuper, on leur
fait faire et refaire l’exercice : « Sébastien resta un mois entier à Mortagne, à faire l’exercice,
à s’entraîner pour la campagne prochaine » (p. 757). Le reste du temps, les futurs héros
coincent la bulle, habitude qu’ils conserveront lorsqu’ils occuperont, par exemple, un avant-

poste (« Les hommes ne faisaient rien, sinon qu’ils flânaient, buvaient et dormaient », p. 160),
ou courent les bistrots et les bordels. Ils excellent dans la prise d’assaut... des cabarets (cf. p.
154) : un tropisme semble en effet diriger leurs pas vers les cabarets, où ils « se répandent »
(comme « un mal qui répand la terreur »). Il reste que, pendant les classes, l’exercice
mécanique casse les bras du soldat (Z., p. 32).
Mais il est d’autres besoins, vitaux, ceux-là, élémentaires, que l’armée ne prend pas en
compte et qu’elle est incapable de satisfaire : l’intendance ne suit pas. C’est ainsi que les
troufions sont « mal nourris – et, le plus souvent, pas nourris du tout – » (p.144) : « À part le
café, rapidement avalé, le matin, nous n’avions rien mangé de la journée » (p. 147). Et il leur
faut « encore se passer de soupe » ce jour-là (« gourdes vides » ; « provisions épuisées » ;
« gamelles creuses »). Le froid ajoute aux souffrances de soldats mal nourris : les hommes
sont « à moitié gelés de froid sous leurs tentes sans paille, à moitié morts de faim, aussi, car
ils étaient sans vivres, l’intendance, en prévision d’une défaite plus rapide, ayant reçu l’ordre
de battre en retraite, au moment précis de la distribution » (p. 759).
Pendant la guerre, on affame donc la troupe de laquelle on exige pourtant un effort
surhumain : « Les hommes exténués, tombaient de faim et de fatigue » (Z., p. 58). Les soldats
sont souvent obligés de se contenter de biscuits.
Ironie de Zola : la soupe a douze heures de retard – « seulement » ! (p. 47) –, cette
soupe que l’on ne laisse pas aux hommes le temps d’absorber : « – Allons, pliez tout, emballez
tout, on part. / – Mais la soupe ?/ – Un autre jour, la soupe » (p. 48).
On saoule la troupe en lui donnant, au lieu de vivres, de l’eau-de-vie : « Il avait fallu
se contenter de mâcher à froid le biscuit, qu’on arrosait de grands coups d’eau-de-vie, ce qui
achevait de casser les jambes » (p. 23).
On laisse les hommes debout, « sous le soleil ardent » (Z., p. 50). On les laisse
« comme des pieux, à attendre deux heures » (p. 51), sans les laisser faire tranquillement
bouillir leur soupe et la manger. « Le bois devait s’être égaré. » Pour allumer le feu, les
hommes en sont réduits à tenter d’allumer un tas de bois vert (p. 23).
Chez Mirbeau, on fait attendre sur le quai de la gare, la nuit, sous la pluie « lente et
froide » (p. 147), les soldats dont les capotes sont déjà « mouillées par les averses. » À cette
maladie honteuse de l’armée que constitue l’attente interminable et indéfinie s’ajoute
l’ignorance concernant la suite qui sera donnée à cette... immobilisation. Et ce sera dans la
plus grande ignorance et la plus grande confusion de la troupe, à l’appel du clairon, remettre
« sac au dos et fusil sur l’épaule » (p. 149), pour obéir au « contre-ordre »
Cette armée, qui semble avoir pour maître à penser le père Ubu, n’a pas plus de
stratégie que de tactique : « Douze jours », « aujourd’hui à droite, demain à gauche », pour
faire avancer les recrues (de fatigue !) de « quarante kilomètres » et les faire reculer d’autant :
on fait tourner en rond le bétail humain. Comment en serait-il autrement, puisque l’état-major
se fie, à ce que, dans leur langage châtié – qui n’a d’égal que la « littérature militaire » (p.
156), références héroïques comprises (p. 156) – les militaires nomment le rapport des
chiottes ? « Les Prussiens étaient plus de cent mille, toute une armée. Eux, les mobiles, deux
mille à peine, sans cavaliers et sans canon, avaient dû se replier. Chartres brûlait, les villages
alentour fumaient, les fermes étaient détruites » (p. 159).
Cet immobilisme ambulant (ou déambulatoire) a de quoi faire retomber
l’enthousiasme, d’autant que les gradés négligent l’entretien du moral des troupes. La marche
en avant (suivie d’une marche en arrière) ressemble à la retraite anticipée d’une « armée
vaincue, hachée par les charges de cavalerie, précipitée dans le délire des bousculades, le
vertige des sauve-qui-peut » (p. 145). D’où la démoralisation : « L’ordre était de lever le
camp à cinq heures ; mais dès quatre heures, on réveillait les soldats », pour leur faire refaire
« en sens inverse le chemin déjà fait la veille » (p. 51). La bonne conduite de la marche « se
trouve compromise par ce départ précipité » (p. 60). On se bat, alors que ce n’était pas prévu

au programme des réjouissances : « La bataille s’était engagée peu à peu sans que les chefs le
veuillent, paraît-il » ; « Je ne sais foutre pas pourquoi on nous avait fait quitter le village le
matin, car nous nous sommes usé les dents et les ongles pour le réoccuper, sans y parvenir »
(p. 84).
Colère des damnés de la terre, véritable « chair à canon » (p. 67) : « Je comprends que
l’on se batte, que l’on se tue, entre gens d’un même pays, pour conquérir une liberté ou un
droit : le droit à vivre, à manger, à penser » (p. 755). Mais les récalcitrants sont menacés de
représailles : « Il faut fusiller une demi-douzaine de ces bandits » (p. 59). Menace
continuelle : « Les têtes, malgré elles, se tournaient toujours vers les fumées grossissantes,
dont la nuée de désastre sembla suivre la colonne pendant toute une lieue encore » (p. 101).
Commentaire : « C’est terrible de souffrir de la sorte, avec les tracas qu’il doit avoir dans la
tête ! car il y a un gâchis, une bousculade ! Ma parole, ils ont l’air d’être fous ! » (p. 271).
SPECTRES
Agrandissement épique de la pitié en réponse au caractère apocalyptique de cette
guerre de gueux, de morts en sursis (« attendant la mort »), « cassés » avant même d’être
blessés, « spectres de soldats » dont la débâcle prend les dimensions d’« un exode » : des
colonnes « débandées et hurlantes » passent « avec des gestes cassés et fous, d’étranges
profils, des flottements vagues et de noires bousculades ; et des chevaux sans cavaliers, leurs
étriers battants, le col tendu, la crinière horrifiée, surgissaient tout à coup dans la mêlée
humaine, emportés en de furieux galops de cauchemar7. »
Une éclaircie permet de voir défiler les régiments de chasseurs d’Afrique, « tels
qu’une chevauchée de fantômes » (p. 252).
CAUCHEMAR
Les nouvelles parviennent à Jean, blessé, comme au réveil d’un « cauchemar »
(p. 499). Maurice « n’avançait plus que dans un cauchemar d’atroce lassitude, halluciné des
fantômes » (p. 55). Les récits alarmistes, les rumeurs (p. 43 ; « les choses devaient se gâter»,
p. 66), alimentent les cauchemars (p. 64). Et, comme les foules ont la fâcheuse tendance à
« changer de passion », les informations « contradictoires » (« un quart d’heure plus tard »
on apprenait que « l’armée avait dû abandonner Woerth », p. 42), dont le narrateur déplore le
« gâchis »…
LE RÊVE
Jean Mintié trouve une compensation à sa misère dans un rêve, non pas de révolution
sociale, mais d’évasion. Dans « l’espoir naïf » de trouver « un abri et du pain » (p. 148), se
forge une félicité digne d’un conte de fées. Il est l’enfant perdu sur qui les lumières d’une
maison font « l’effet de deux bons yeux, de deux yeux pleins de pitié qui m’appelaient, me
souriaient, me caressaient... » (p. 148). Rêve de bonheur : « Je voyais une route de lumière,
qui s’enfonçait au loin, bordée de palais et d’éclatantes girandoles8... De grandes fleurs
écarlates balançaient, dans l’espace, leurs corolles au haut de tiges flexibles, et une foule
joyeuse chantait devant des tables couvertes de boissons fraîches et de fruits délicieux... Des
femmes, dont les jupes de gaze bouffaient, dansaient sur les pelouses illuminées » (p. 150).
Jean Mintié, pour se consoler, fait aussi appel à ses souvenirs du temps de paix (p. 153).
7
8

On retrouve dans ce mot le néerlandais mare, fantôme nocturne.
Guirlande lumineuse.

Devant tant de « navrement », le narrateur « s’attendrit » (p. 151) : « Je souhaitai –
ah ! avec quelle ferveur je souhaitai ! – d’avoir, comme Isis, cent mamelles de femme,
gonflées de lait, pour les tendre à toutes ces lèvres exsangues... » (p. 152).
APOCALYPSE
Agrandissement épique de la pitié en réponse au caractère apocalyptique de cette
guerre de crève-la-faim : « Alors Bolorec se mit debout, se détourna un instant, et il aperçut
la batterie dans une sorte de rêve affreux, de brouillard rouge, au milieu duquel le capitaine
revenu commandait en brandissant son sabre, au milieu duquel des soldats s’agitaient tout
noirs » (p. 776), promis à la mort.
Art gorgonéen de Mirbeau : nous frapper tout en nous obligeant à réfléchir, c’est en
face qu’il faut regarder Méduse. La Mort « avait déjà appesanti son horrible griffe sur ces
visages émaciés, ces dos décharnés, ces membres qui pendaient, vidés de sang et de moelle »
(p. 151) ; « Encore quelques jours, peut-être, et, tout à coup ils tomberaient, ces va-nu-pieds,
la face contre le sol, dans la boue d’un fossé, charognes livrées au croc des chiens rôdeurs,
au bec des oiseaux nocturnes » (p. 151) ; « J’eus soudaine de la Mort, de la Mort rouge »,
très poesque, « debout sur un char que traînaient des chevaux cabrés, et qui se précipitait
vers nous, en balançant sa faux » (p. 156) ; « Il était comme dans un abîme, comme dans un
tombeau, mort, avec la sensation atroce et confuse d’être mort, et d’entendre, au-dessus de
lui, des rumeurs assourdies, de la vie lointaine, de la vie perdue. Il ne s’aperçut même pas
que, tout près de lui, un homme qui fuyait tourna tout à coup sur lui-même et s’abattit, les
bras en croix, tandis qu’un filet de sang coulait sous le cadavre, s’agrandissait, s’étalait » (p.
767).
Après les privations et l’épuisement, la Peur... La Mort plane (cf. Pierre Mac Orlan) :
« Les coteaux restaient encore dans une ombre inquiétante, peine de mystère de cette invisible
armée qui, tout à l’heure, allait descendre dans la plaine avec la mort » (p. 763). Dans une
rumeur de plus en plus grandissante, « passaient et repassaient des ombres étrangement
agitées, des silhouettes démoniaques » (p. 160).
Hallucination : à la vue d’une charrue abandonnée « dont les deux bras se dressaient
dans le ciel, comme des cornes menaçantes de monstre », le souffle manqua à Mintié et il
faillit « tomber là, à la renverse... » (p. 160).
Monstruosité de cette guerre : ces « enfants » appelés récemment à la vie vont,
incessamment, rencontrer la mort.
Évocation des coups portés à la nature. L’armée française ne se contente pas de
sacrifier des Français, elle dévaste la Nature. Et Mirbeau d’évoquer la « terre brûlée », en
France même, par l’occupant français (p. 157). Sous prétexte de préparer la défense de pays
qui ne sont pas encore menacés, la soldatesque ravage la campagne en contraignant les
habitants à participer aux destructions. Destructions totalement inutiles : c’est ainsi qu’un
« très beau parc » est rasé pour établir « des gourbis » qui ne serviront à rien. Cette
profanation de la Nature est une métaphore de la guerre que les militaires livrent aux civils,
apportant avec elle la désolation physique et morale, « un grand désordre », « une
inexprimable confusion », le Chaos. Le narrateur oppose au spectacle de la ruine occasionnée
par la guerre celui de la prospérité du temps de paix.
Monstre de l’Apocalypse, nouvel avatar de Moloch, la guerre se gonfle de « viande
humaine » (p. 146) et l’armée, faute d’assurer la subsistance de la troupe, recourt au pillage
légalisé qui provoque la « panique » des paysans, qui peuvent toujours exciper de « leur
qualité de Français »… Sous couvert d’arrêter les Prussiens, l’armée française fait en réalité
la guerre aux... Français. Ainsi, après un interrogatoire poussé, on brûle le mobilier d’un
malheureux dont on prétend qu’il cache son bois de chauffage (p. 149), ou bien le général fait

fusiller un vieillard qui avait caché du lard fumé. Les exactions ne sont pas le fait d’individus
isolés : ce sont les gradés qui donnent l’exemple. Des héros ?
MYTHOLOGIE
Zola, lui aussi, recourt au mythe : « l’éclat des trompettes du jugement dernier »
(p. 598), « lueur d’enfer » (p. 601). Paris, durant la Commune, est une « ville maudite »
(p. 608) (« le spectacle de Babylone en flammes », p. 602 ; « l’enfer des capitales maudites et
foudroyées », p. 601), comme l’ont été Sodome et Gomorrhe (p. 609). Parfois, le mythe n’est
pas manifeste, mais latent : Jean et Maurice, frères dans la guerre, de camps opposés pendant
la Commune, font penser à Abel et Caïn.
On envoie « au sacrifice » l’armée de la « désespérance » pour « tenter de fléchir la
colère du destin » ; elle va monter « au calvaire » (p. 96). La défaite était « fatale comme la
loi des forces qui mènent le monde » (p. 87). Elle aboutit à une « débâcle » (p. 86), à une
« débandade » (p. 361) de cette « foule égarée » (p. 57), de ce « troupeau » (p. 58) de
« pillards » et de « bohémiens. » (p. 82)
Mais qui ne voit, dans l’évocation nostalgique (p. 81) des grandes heures de la légende
napoléonienne (Waterloo compris ?), opposée à celle de la guerre menée ( ?) par Napoléon le
Petit, une intention parodique de la part de Zola ? Il n’empêche que l’évocation de la grandeur
passée est de nature à inspirer un optimisme totalement injustifié (« une simple promenade de
Strasbourg à Berlin », p. 33 ; « à coups de pied dans le cul, jusqu’à Berlin », p. 42), comme la
suite le démontrera. Où trouver quelque raison pour accréditer la légende du « troupier
français parcourant le monde entre sa belle et une bouteille de bon vin » (p. 40) ? On ne mise
pas en vain sur le besoin d’illusion du Français. Devant le plan rêvé, se dresse la réalité de
l’exécution (p. 33).
Toujours est-il que le bourrage de crâne, l’action psychologique, est partie intégrante
de la stratégie. La désinformation qui a fait tant de mal aux soldats français se poursuit dans la
défaite. Après la défaite, la légende de la « trahison » (Ganelon) généralisée, prend le relais
(p. 472), à partir de cas isolés : Bazaine, « un conspirateur et un traître » (p. 495). La guerre
réduit les hommes « aux coups du désespoir » (p. 588).
Humour noir de Zola qui apparaît dans la confrontation de deux représentations
opposées : ces soldats qui semblent, dans un premier temps, une réunion de soldats au
bivouac, sont, en fait, des cadavres que les Prussiens ont mis en scène.
CODE HERMÉNEUTIQUE
Le recours au code herméneutique permet à Mirbeau et à Zola de porter un jugement
sur cette maudite guerre faite par de « misérables soldats » : « Sébastien gisait inanimé, le
crâne fracassé. La cervelle coulait par un trou horrible et rouge » (p. 787) ; « une sensation
atroce » (p. 767) ; « un silence lugubre » (p. 767) ; « l’air louche » (p. 763) ; « une lividité
tragique » (p. 763) ; « un lugubre chaos de membres raidis et tordus » (p. 763) ; « une ombre
inquiétante » (p. 763) ; « des silhouettes démoniaques » (p. 160) ; « des cornes menaçantes de
monstre. » (p. 160).
Mais, parce que le grotesque n’est que l’autre face du terrible, l’hyperbole conforte le
comique ; le temps (« une heure ») nécessaire pour parvenir à « rallier » les buveurs dit, non
seulement l’ampleur du désordre, mais aussi son caractère burlesque : les « cavaliers »
envoyés pour récupérer les défenseurs de la patrie, attardés au bistrot, s’attardent eux-mêmes
à boire.
Chez Zola, l’écriture de guerre exige cette lisibilité qui appelle la sentence :
« horreur » (p. 362), « horrible » (p. 606, p. 628, p. 537), « épouvantement » (p. 589, p. 601),

« féroce » (p. 545, p. 621), « farouche »9 (p. 593, p. 596), « effarement » (p. 196, p. 246, p.
477, p. 540, p. 568), « terrible » (p. 591, p. 600, p. 607, p. 620, p. 609, p. 316, p. 343, p. 472,
p. 476, p. 535, p. 540, p. 550), « terreur » (p. 588, p. 605, p. 281, p. 334, p. 608, p. 582),
« affreux » (p. 628, p. 293, p. 558, p. 564, p. 628), « effroyable » (p. 318, p. 327, p. 68 p. 570,
p. 391, p. 578, p. 493, p. 345, p. 494, p. 543) ; « effroi » (p. 367, 348, 352, p. 375, p. 372)...
LA LOI DU MONDE
À Paris, « des foules sauvages, des bousculades des individus, je comprenais que la
loi du monde, c’était la lutte ; loi inexorable, homicide, qui ne se contentait pas d’armer les
peuples entre eux, mais faisait se ruer l’un contre l’autre les enfants d’une même race, d’une
même famille, d’un même ventre » (Le Calvaire, p. 162). Ici, Mirbeau semble rejoindre Zola,
mais il ne justifie pas la guerre pour autant. Le narrateur de La Débâcle parle de l’homme
sous l’uniforme comme d’« un être d’instinct » (p. 568, p. 667, p. 381), « un fauve » (p. 452),
qui appartient au « bétail humain », tout prêt à suivre le « troupeau » (p. 547, p. 621, p. 625) :
« Ah ! la guerre, l’abominable guerre qui changeait tout ce pauvre monde en bêtes féroces »
(p. 538). L’invasion est un « élan farouche de horde barbare » (p. 578). Toute guerre contient
« des semences scélérates pour d’effroyables moissons ».
C’est l’image du fleuve qui s’impose lorsqu’il s’agit d’évoquer le « courant
irrésistible » (p. 62) du « fleuve débordé » (p. 60) et « limoneux » (p. 86) de l’envahisseur :
les Prussiens arrivaient « de toutes parts en France comme la crue d’un fleuve débordé .» (p.
50).
Zola rejoint Mirbeau pour constater que la « loi du monde », c’est la lutte pour la vie,
mais il fait de la déroute des Français, leur « calvaire », « l’expiation de tout un peuple » (p.
601). D’où cette question : « Qu’avons-nous fait, mon Dieu ! pour être punis de la sorte ? »
Sedan sera pour eux une prison, en attendant... mieux.
ESPOIR ?
Art méduséen de Mirbeau : frapper le lecteur pour le contraindre à réfléchir. L’épisode
du baiser au Prussien est plus efficace, nous semble-t-il, qu’un discours (certes nécessaire)
contre la guerre et qui a, d’ailleurs, suscité l’indignation des “patriotes” auto-proclamés :
« J’étreignis le cadavre du Prussien, le plantai tout droit contre moi ; et, collant mes lèvres
sur ce cadavre sanglant, d’où pendaient de longues baves pourprées, éperdument, je
l’embrassai ! » (p. 169) .
Aussi longtemps que l’homme ne comprendra pas qu’il est homme avant d’être
Allemand ou Français, il y aura de beaux jours pour l’armée et la guerre. Il y a, certes, le
bourrage de crâne (les Allemands sont des sauvages), mais ne mise-t-on pas sur la
méconnaissance et le mépris de l’autre, défauts bien humains, mais que seul un optimisme
béat peut occulter pour parvenir à ses fins : la promesse de lendemains qui chantent ? « La
plupart ignorent le peuple que nous allons combattre : j’entends des phrases comme celle-ci :
– C’est-y des Russes ou bien des Anglais qui nous en veulent ? » (p. 754). Hésitation bien
compréhensible : la France n’a jamais manqué d’ennemis dits héréditaires !
C’est là un message de paix, alors que le Prussien de Zola voit dans la débâcle de
l’armée « les dernières poussières de la corruption latine » et qu’il crie « sa haine de race, sa
conviction d’être en France le justicier envoyé par le Dieu des armées pour châtier un peuple
pervers » (p. 601).
Dans La Débâcle, Henriette, où l’on reconnaît le personnage mythique de Cendrillon
(p. 401, p. 625), qualifie la guerre d’ « exécrable » (p. 619). Mais le narrateur se fait
9

Doublet de « féroce ».

l’interprète (critique) de Maurice, le révolté, qui verse « dans les violences révolutionnaires,
croyant à la nécessité de la terreur ». Il faut, selon lui, « détruire pour détruire, ensevelir la
vieille humanité pourrie sous les cendres d’un monde, dans l’espoir qu’une société nouvelle
repousserait heureuse et candide, en plein paradis terrestre des primitives légendes ! » Aussi
Maurice reprend-il sa sœur : « Non, non, ne maudis pas la guerre... Elle est bonne, elle fait
son œuvre... » ; elle « est nécessaire », car « la guerre est la vie même, la loi du monde » (p.
215). Quand Jean, au bon sens paysan, intervient (« Sacré bon Dieu ! quand je te vois là, et
quand c’est par ma faute... Ne la défends plus, c’est une sale chose que la guerre ! »),
Maurice, blessé, a un geste vague : « C’est peut-être nécessaire, cette saignée. La guerre,
c’est la vie qui ne peut pas être sans la mort » (la guerre est la vie même des peuples, p. 71).
Et il poursuit, avec des mots qui appartiennent au lexique religieux : « Le bain de sang était
nécessaire, et de sang français, l’abominable holocauste, le sacrifice vivant, au milieu du feu
purificateur. »
Maurice se considère comme « le membre gâté » qu’il fallait abattre : « S’il s’était
trompé, qu’il payât au moins l’erreur de son sang » (p. 594). Dommage que ce soit son
« frère » qui se soit chargé, involontairement, de cette besogne. Selon Maurice, qui ne se
contente pas de faire son mea culpa, c’est l’Empire qui a précipité la France dans la débâcle.
La « paix armée » voulue par Napoléon III ne conduisait-elle pas, inéluctablement, à la
guerre, et, faute de préparation, à la défaite ? Aussi faut-il voir dans le déclenchement de la
guerre l’intervention du Destin. Si Maurice « était pour la guerre, la voyait inévitable », c’est
parce qu’il la jugeait « nécessaire à l’existence même des nations » (p. 31) : « Seul, debout,
l’inévitable demeurait, la loi fatale qui, à l’heure marquée jette un peuple sur un peuple » (p.
32). C’est le même destin qui, dans La Débâcle, préside aussi aux rencontres : « Le hasard
nous remet encore une fois face à face » (p. 398)
Jean, qui a défendu « la vieille terre de France » (p. 25), est, selon Maurice, « le
paysan sage », « la partie saine de la France, la pondérée, la paysanne, celle qui était restée
le plus près de la terre, qui supprimait la partie folle, exaspérée, gâtée par l’Empire,
détraquée de rêveries et de jouissances ; et il lui avait fallu couper dans sa chair même, avec
un arrachement de tout l’être, sans trop savoir ce qu’elle faisait » (p. 624). Jean est à l’image
de ce paysan qui, malgré la bataille, continue à « pousser sa charrue » (p. 596) : « Ce n’était
pas parce qu’on se battait, que le blé cesserait de croître et le monde de vivre » (p. 259).
Oraison funèbre prononcée par Jean, devant la dépouille mortelle de Maurice : « Au
dernier jour, sous les derniers débris de la Commune expirante, il avait donc fallu cette
victime de plus ! Le pauvre être s’en était allé, affamé de justice, dans la suprême convulsion
du grand rêve noir qu’il avait fait, cette grandiose et monstrueuse conception de la vieille
société détruite, de Paris brûlé, du champ retourné et purifié, pour qu’il y poussât l’idylle
d’un nouvel âge d’or » (p. 628). La monstruosité du rêve utopique, il faut bien le reconnaître
avec Jean, ne doit pas faire oublier la grandeur d’âme qui l’inspire : la Commune apparaissait
à Maurice comme « une libératrice apportant le fer qui ampute, le feu qui purifie». Il croit à
l’avènement d’une « société nouvelle, après avoir balayé les débris pourris de l’ancienne »
(p. 584).
Mais, décidément, pour le narrateur qui imagine la « sensation extraordinaire » qui a
saisi Jean, les lendemains qui chantent appartiennent à cette belle race de Français qui sont
liés à la terre : « Il lui sembla, dans cette lente tombée du jour, au-dessus de cette cité en
flammes, qu’une aurore déjà se levait. » Mais pas pour Jean. Ce monde à reconstruire, Jean y
laissait son cœur déchiré, Maurice, Henriette, « son heureuse vie de demain emportée dans
l’orage. Pourtant, parce qu’il faut faire confiance à la nature, « par-delà la fournaise, hurlante
encore, la vivace espérance renaissait, au fond du grand ciel calme, d’une limpidité
souveraine. C’était le rajeunissement de l’éternelle nature, de l’éternelle humanité, le
renouveau promis à qui espère et travaille » (p. 629). Agrandissement cosmique, dont La

Débâcle offre de nombreux exemples : « Si l’idée justicière et vengeresse devait être écrasée
dans le sang, que s’entrouvrît donc la terre, transformée au milieu d’un de ces
bouleversements cosmiques, qui ont renouvelé la vie ! » (p. 586). La plaie « serait guérie par
le feu, une catastrophe sans nom, sans exemple, d’où sortirait un peuple nouveau » (p. 587).
Éternel retour. Ici encore, le naturaliste ne résiste pas à l’invasion du mythe. Fin
symbolique : « Le champ ravagé était en friche, la maison brûlée était par terre ; et Jean, le
plus humble et le plus douloureux, s’en alla, marchant à l’avenir, à la grande et rude besogne
de toute une France à refaire » (p. 630). Maurice et Jean, qui est l’incarnation de cette France
rurale qui, aujourd’hui s’amenuise, sont réunis dans un commun espoir d’améliorer les
choses.
Zola ne semble plus croire, in fine, au déterminisme qui rendrait la guerre inévitable.
En revanche, Mirbeau (voir l’épisode du baiser au Prussien) semble se montrer confiant en
une humanité qui œuvrerait à l’instauration d’une paix universelle. Parce qu’il n’est pas un
antimilitariste viscéral, Mirbeau ne fait pas de l’armée un bouc émissaire. Il sait très bien
qu’elle n’est que l’une des institutions mises en place par la société capitaliste pour
contraindre le peuple à l’obéissance et qu’elle trouve son origine dans la « vacherie »
humaine.
On voit que Le Calvaire ou Sébastien Roch entrent dans la catégorie de « tous ces
romans qui ne dépeignent que des héros malades 10 », dénoncés par un nazi à visage français :
ils ne sauraient bien évidemment convenir à qui méprise le genre humain.
Claude HERZFELD

10

Adolphe (ça ne s’invente pas !) de Falgairolle, « Littérature 1941 », in Agenda de la France Nouvelle,
1941, Toulouse, Édition des Services d’Information, Vice-Présidence du Conseil, p. 119 (cité par Robert
Pickering dans son article : « La France expie le crime d’être ce qu’elle est (Valéry) : locating the culprit 19401944 »).