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SAMUEL LAIR

QUELQUES OBSERVATIONS SUR LES RAPPORTS ENTRE OCTAVE MIRBEAU

ET GUSTAVE GEFFROY À TRAVERS LEUR CORRESPONDANCE

À vous donc mon cher ami, mon compagnon de


route, avec mon très cher Mirbeau et Geffroy, groupe que
j’aime.
Lettre de Rodin à Monet du 22 septembre 1897,
citée par Geffroy dans Monet, sa vie, son œuvre, réédition
Macula, p. 359.

« Nous avons eu, dans la génération qui vient de disparaître, un critique de premier ordre,
Gustave Geffroy1 », proclamait Léon Daudet ; le même, ailleurs : « […] Geffroy est un des premiers
critiques artistiques de notre temps, un conteur hors pair et un journaliste entièrement original2. ».
Proust disait-il autre chose, en reconnaissant que Geffroy lui avait « ouvert les yeux3 » ?
La carrière critique de Gustave Geffroy (1855-1926) est, à plus d’un titre, sœur de celle
d’Octave Mirbeau. Mais, des deux analystes, l’histoire de l’art a sans doute retenu de façon
privilégiée, grâce à l’entreprise de Pierre Michel, l’activité de Mirbeau, cependant que ses
contemporains, dont plusieurs, on l’a vu, ne partageaient pas ses vues politiques ou son milieu,
tenaient aussi en très haute estime le talent de Geffroy.
Inféodé à une vue politique4 (le socialisme), à un journal (La Justice, puis L’Aurore), à un
homme, surtout (Clemenceau), jusqu’au sacrifice d’une part de sa personnalité, Geffroy, celui qui
« manquait de sang », selon son mentor en politique, suit un cheminement moral et intellectuel
incontestablement marqué par la place qu’y occupe le lien de dépendance, quand le parcours
intellectuel de Mirbeau poursuit, comme horizon ultime, l’affranchissement.

Dans une âme douce et obstinée, toutes les nuances affirmées à leur instant comme définitives
et directrices. Pleine de révolte et de résignation. […] Têtu, retiré en soi. La mer est un
spectacle qui force à la résignation aux éléments, sans que l’être abandonne l’espoir dans la
lutte qu’il leur oppose.

Dans cette impossibilité fondamentale, pour un caractère, de se fixer, on croirait reconnaître


quelque peu un portrait élémentaire de Mirbeau, à travers cette silhouette brossée par le peintre
Carrière de son ami Geffroy, dans une lettre à Élie Faure.
Et pourtant... Amoureux de la rue, Geffroy s’est fait assez tôt le chantre de la capitale et de
ses quartiers populeux, à la réelle différence de Mirbeau, en qui s’enracine profondément l’aversion
du contact avec la cité. Imaginerait-on une telle proclamation de foi dans les humbles, « Le populo
est sublime5 » , dans la bouche de Mirbeau ? Mais une fois dépassé ce lyrisme, nombre d’éléments
tendent à rapprocher la vision du monde des deux hommes, affinité qui se traduit notamment par
une attention au petit, un attachement au quotidien. La correspondance familiale de Geffroy,
conservée au fonds Goncourt des archives municipales de Nancy, montre un homme soucieux de
1
Léon Daudet, Mes idées esthétiques, Arthème Fayard, Paris, réédition 1939, p. 43.
2
Léon Daudet, Écrivains et artistes, éditions du Capitole, Paris, 1928, tome III, p. 145.
3
Cité par Jean Vallery-Radot, Gustave Geffroy et l’art moderne, Paris, 1957, p. 16.
4
À l’image de la lecture des lettres de Mirbeau, celle de la correspondance de Geffroy jette quelques lumières
sur l’enracinement de certaines tendances, patriotiques, notamment. L’armistice de 1918 montre que l’âme pacifiée de
Geffroy ne décolère pas. « Mon cher ami, / Je suis d’avis, tout en faisant la réparation de toiture nécessaire pour
abriter la nef, de laisser la cathédrale de Reims debout, telle qu’un grand squelette, victime et témoin à jamais terrible
et irrécusable du crime prémédité d’un empereur, d’une armée, d’une race », lettre à Armand Dayot, non datée, Harry
Ransom Center, University of Texas, Austin.
5
Lettre de Geffroy à Achille Astre, 11 septembre 1914, catalogue de la librairie du Donjon, novembre 1996,
obligeamment signalée par Gilles Picq.
maintenir un contact chaleureux avec ses proches, par-delà l’éloignement géographique, par-delà le
temps. Nombre de lettres s’étendent à l’envi – et ce, simultanément à l’évocation des étapes de
l’Affaire, par exemple – sur la qualité et le contenu des repas pris par Geffroy, l’identité des
personnes rencontrées dans la journée, l’organisation détaillée de ladite, sous ses aspects les plus
insignifiants, parfois : on imagine assez mal Mirbeau se réfugier dans les méandres de cette sous-
communication… Ne nous y trompons pas, néanmoins. Outre qu’il nous rend l’ami Geffroy6
infiniment proche, ce lyrisme du petit est non seulement une marque possible du pessimisme, mais,
plus qu’une crispation angoissée, il trouve aussi sa finalité en soi, en ayant sa raison d’être dans
l’état de satisfaction, voire de plénitude, où le plonge cette disponibilité de tous les instants. Du
reste, on ne s’étonnera pas que tout l’exotisme de Geffroy tienne, en matière de déplacement
géographique, en l’espace d’un mouchoir de poche : la Creuse auprès de Monet chez Rollinat, les
hauteurs relatives des Monts d’Arrée, les fins fonds de la forêt d’Huelgoat ou les dédales de l’Île
Saint-Louis ou de la Cité, tout un cadre qui suffit à combler l’esprit poétiquement sédentaire de
Geffroy. Au vrai, ces goûts sobres, émanation directe d’une âme dont le relief et la profondeur sont
avant tout perceptibles par les intimes, au premier chef desquels les destinataires de sa
correspondance, sont-ils si différents de ceux qui animent Mirbeau ? Tel aveu d’enthousiasme en
face de la nature pourrait tout aussi bien se trouver sous la plume de l’auteur de Sébastien Roch.
C’est ainsi la poésie consensuelle du « décidément » qui éclate : « Le printemps est décidément une
chose admirable, on ne trouvera pas mieux » (lettre à sa mère et à sa sœur, Argenton, 3 mai 1897) ;
« Il n’y a décidément rien de plus parlant à l’esprit qu’un champ de blé. »
Les lettres échangées entre Octave Mirbeau et Gustave Geffroy sont relativement tardives7
(Pierre Michel insère la première dans le tome I de la Correspondance de Mirbeau, à la date du 17
février 1888), si l’on considère que les bases des principales amitiés que vont tisser les deux
journalistes sont déjà jetées. Geffroy a d’ores et déjà rencontré Monet, par hasard, à Kervilahouen, à
Belle-Ile8. Une belle lettre trace à l’attention de sa mère les lignes de la solide amitié de quelque
quarante ans qui va se nouer entre le peintre et l’hagiographe de Blanqui : le 3 octobre 1886, soit
deux à trois semaines après leur rencontre décrite par le menu dans son Monet (1922), Geffroy
mentionne, maniant l’oxymore, cet « ami inconnu, Claude Monet, un des vrais peintres de ce temps
sur lequel j’ai autrefois fait un article, et qui m’a répondu d’une belle lettre 9 », présence qui justifie
pleinement qu’il quitte Le Palais pour Kervilahouen. Le 8 octobre, le critique suggère que les liens
se sont formalisés, en évoquant le logis qu’ils occupent, Claude Monet, Henri Focillon et lui-
même : « J’occupe un rez-de-chaussée, au-dessus un premier étage, où loge Claude Monet.
Focillon est gîté dans une ruelle plus loin, tout seul, dans une maison vide. » L’historien n’en
oublie pas les motifs premiers de sa venue sur l’île : « Mais moi, ce qui m’intéresse le plus, c’est
que je suis venu tout droit, par hasard, dans la partie de l’île où vit le souvenir de Blanqui10. »
Avènement d’une correspondance assez tardive, donc, dans la mesure où Mirbeau est âgé
d’exactement quarante ans, ce 17 février 1888, et Geffroy, de trente-deux ans. Ce qui surprend est la
tonalité éminemment affective du dialogue qui s’instaure incontinent de l’un à l’autre, à l’instar des
lettres adressées par Mirbeau à Paul Hervieu. Les « Je vous embrasse » sont pléthoriques, « Mon
cher zèbre11 » ou « Vous êtes un délicieux ami et le meilleur cœur que je connaisse 12 » montrent, s’il
en était besoin que, très rapidement, le sentiment est d’appartenir à une même coterie, celle qui
gravite bientôt autour du groupe Monet-Rodin-Pissarro13, liée par le cœur. Les années 1890 seront
6
Nous reprenons là le beau titre proposé par Christian Limousin dans son étude complète sur l’auteur de
L’Apprentie, parue dans les Cahiers Goncourt, n°4, 1995-1996.
7
Attelé à l’entreprise de recension de la correspondance de Gustave Geffroy, somme considérable, nous lançons
un appel à l’attention de tous ceux qui, collectionneurs ou spécialistes de l’époque, auraient la bienveillance de nous
indiquer l’existence de certaines lettres.
8
Mirbeau devra attendre le 3 novembre de la même année pour le rencontrer, à Belle-Île, lui aussi.
9
Archives de l’Académie Goncourt, Nancy.
10
Archives de l’Académie Goncourt.
11
Lettre de Mirbeau à Geffroy, 16 juin 1889, Correspondance générale, tome II, p. 121.
12
Lettre de Mirbeau à Geffroy, 26 février 1892, ibid., p. 559.
13
Si des goûts esthétiques communs rendent naturelle la fréquentation partagée de certains phares par Mirbeau
et Geffroy, il convient de relever que les noms de certaines personnalités artistiques, à défaut d’être complètement
manifestement celles où Mirbeau et Geffroy partagent de conserve le plus grand nombre de projets :
voyages et rencontres (Geffroy séjourne à Londres avec Monet, chez son ami Estrubé, visite
régulièrement Mirbeau à Pont-de-l’Arche) ; amitiés communes (Monet, Rodin, naturellement,
Ajalbert, Raffaëlli, mais aussi Rollinat, pour qui Mirbeau, au contraire de Geffroy, n’éprouve
qu’une estime toute relative). En décembre 2006, le Musée d’Orsay a fait l’acquisition d’une
soixantaine de lettres de Geffroy à son ami Monet, qui montrent l’impécunieux et fidèle
collaborateur de Clemenceau à La Justice se démener sans compter pour stimuler les achats de ses
amis impressionnistes, rencontrer et aiguillonner les collectionneurs, tels de Bellio ou Gallimard,
satisfaire aux exigences de l’article à composer pour le lendemain, en bagneux de la chronique, à
l’instar de Mirbeau, et se dépensant sans souci d’économiser sa santé, à telle enseigne que, face à
cet électron libre, Mirbeau finit par faire sien le mot de Goncourt : « D’ailleurs Goncourt m’a dit :
“Il ne reviendra pas. Geffroy est celui qui ne revient jamais.” Le maître avait raison14. »
De fait, l’être de Geffroy est fondamentalement affectif : l’abondance de l’échange
épistolaire, quasi quotidien, avec sa mère et sa sœur Delphine, le désespoir qui le submerge à la
mort de sa mère en 1910, l’impossibilité de survivre plus de quelque temps à sa sœur, décédée elle
aussi en 1926, suffisent à nous faire toucher du doigt l’écart d’avec un Mirbeau, qui dut faire le
deuil de sa mère à vingt-deux ans. Au critique Armand Dayot, Breton de naissance comme Geffroy
l’est de souche, ce dernier confie, lors du décès de sa mère : « Tu as bien deviné mon état, il ne
pouvait en être autrement. J’essaye en ce moment de me dominer, puisqu’il faut encore vivre 15. » Si
Geffroy et Mirbeau sont tous les deux fondamentalement hommes de cœur, celui de Mirbeau
s’exprime volontiers par l’excès et l’indignation, le déferlement pléthorique, cependant que Geffroy
trouve dans la résignation ou la colère muette un espace d’expression plus favorable à son
tempérament. À tel point que le lecteur de sa correspondance est parfois surpris par d’inédits coups
de gueule, mis en sourdine, il est vrai, puisque poussés dans les lettres, a fortiori destinées à sa
mère. L’Affaire le trouve légitimement vindicatif, mais l’amertume grossière étonne, au sein de la
correspondance familiale.
J’ai hâte aussi des nouvelles de Paris [sic] car les journaux n’arrivent ici qu’après trois
jours. J’ai vu pourtant la suite du drame Henry, le suicide au Mont Valérien. Enfin la vérité
commence d’apparaître, et elle est terrible, comme nous le savions. 16

Chère Maman,
Chère Delphine,
Excellent déjeuner à Bordeaux, arrosé d’une excellentissime bouteille pour fêter l’arrestation
du colonel Henry ! Enfin ! Voilà les documents de Cavaignac, fabriqués par ce salop ! J’espère
qu’on va en apprendre d’autres, et que Brisson et Bourgeois vont enfin se montrer ! 17

L’année 1898 le voit en totale adéquation avec Mirbeau, face à l’iniquité et l’absurdité du nouveau
jugement.
Chère Maman,
Chère Delphine,
Je suis atterré et indigné de la condamnation de Dreyfus. C’est stupide en même temps
qu’abominable puisque les juges de 1899 le condamnent à dix ans au lieu de le condamner à

absents sous sa plume, ne sont pas parmi les plus citées par Mirbeau, cependant que Geffroy les encense :
Bracquemond, Focillon, même Carrière, qui, en dépit de l’estime portée par l’auteur des Combats esthétiques, n’en est
pas pour autant l’ami intime, alors que Geffroy entretient avec le peintre des Maternités une affection inentamable. Le
cas de Cézanne, qui commencera, de sa propre initiative, le fameux portrait de Geffroy, sans jamais l’achever, relève, à
un autre titre, d’une idiosyncrasie artistique bien singulière.
14
Lettre de Mirbeau à Geffroy, 16 juin 1889, op. cit., p. 121.
15
Harry Ransom Center, University of Texas, Austin.
16
Lettre du 4 septembre 1898, archives municipales de Nancy.
17
Lettre du 5 septembre 1898, archives municipales de Nancy.
vie comme les juges de 1894. Ils le trouvent toujours coupable. Il est impossible que les choses
restent ainsi. Mais dans quel gâchis allons-nous entrer ? 18

Au demeurant, certaines pointes transparaissent dans la correspondance de Mirbeau,


manifestement excédé des aspects œcuméniques que prend l’amitié selon son ami. Là encore, c’est
nécessairement sur le terrain de l’affect que se produit le schisme. Le décapant volume de la
correspondance croisée Mirbeau-Huret témoigne à l’envi de la profondeur de l’imprégnation des
grands Russes chez Mirbeau, processus qui fonctionne à plein : l’auteur de L’Abbé Jules s’y fait le
promoteur de la bonté : « C’est idiot le génie ! Il n’y a que la bonté. », proclame-t-il à l’adresse de
Jules Huret. De la sorte, si Maupassant est celui qui paie de sa vie son indifférence à tout (« Depuis
cet horrible drame, j’ai toujours à l’esprit ce mot de Saint-Just : “celui qui n’a pas d’ami sera mis
à mort” », lettre de Mirbeau à Huret du 11 janvier 1892), Geffroy figure, à l’inverse, celui qui
pêche par excès de bonté jusqu’à risquer la compromission à ne pas davantage prendre ses distances
vis-à-vis de ce qu’il réprouve. La nouvelle de la décoration de Geffroy, en janvier 1895, trouve
Mirbeau perplexe, comme en témoigne cette correspondance à Monet :
Et que dites-vous de notre ami Geffroy ? Avais-je raison ? Et vous rappelez-vous, ses
indignations à la pensée que vous pourriez, peut-être, un jour, accepter la croix ? C'est un bon
garçon. Mais tout de même, il aime trop de choses, trop de gens, trop de chèvres, trop de
choux. 19

Du reste, une telle égratignure de la part de Mirbeau est bien dans le ton et la sensibilité de
son auteur, et ne dément en rien l’amitié sincère et profonde à l’égard du doux Geffroy. En tout état
de cause, elle n’atteint jamais à la véhémence nauséeuse ou vénéneuse d’un Suarès, par exemple, à
l’endroit des critiques en général, et de Geffroy en particulier :
Vous devez tous les connaître, depuis le Souday qui souillerait la Vierge Marie si elle était ma
cousine, jusqu’à l’honnête Geffroy qui aime tant sa mère. La probité de l’un finit par valoir la
mauvaise foi de l’autre ; l’honnêteté ne donne pas d’esprit dans ce métier-là. 20

D’une façon plus significative, la correspondance entre Mirbeau et Geffroy ne manque pas
de repentirs, d’excuses voilées, de plaintes à demi-mot destinées à désamorcer tour à tour les
susceptibilités de l’un, puis de l’autre. Les lettres de Mirbeau à Monet du 10 juillet 1889, et à
Geffroy, du même jour, font aussi affleurer l’angoissant sentiment vécu par leur auteur d’être lâché
par Geffroy, quitte à revenir sur l’erreur de cette intuition, dans une lettre du 12 juillet 188921. La
similitude avec la teneur d’un courrier de Geffroy au peintre, de juillet 1891, où celui-là se répand
en dénégations pour rassurer l’artiste sur la permanence de son affection22, dit néanmoins, entre les
mots, que l’amitié de Geffroy présentait vraisemblablement des lignes de faiblesse, peut-être des
signes d’irrégularité, ou, plus probablement, que son comportement n’était pas invariablement celui
du doux ami, image colportée par une histoire littéraire en partie rédigée par le potinier Goncourt !
Le fidèle Geffroy, le résigné, comme Blanqui fut L’Enfermé, sut aussi se faire désirer. Reste que sa
correspondance véhicule principalement cette figure d’intercesseur affectueux, déchiré en son âme
par les conflits qui peuvent écarter momentanément deux de ses amis :
Cher ami,

18
Lettre du 10 septembre 1899 (cachet de la poste), archives municipales de Nancy.
19
Mirbeau, Correspondance générale, tome III, L’Âge d’homme, lettre de Mirbeau à Monet, 4-5 janvier 1895.
20
Lettre d’André Suarès à Ambroise Vollard, 25 juillet 1918, obligeamment communiquée par Jean-Paul Morel.
21
Mirbeau, Correspondance générale, op. cit., tome II, p. 139.
22
« Cher ami, / Qu’allez-vous raconter là, que vous demandez si j’ai quelque chose contre vous ! Et quoi donc,
miséricorde ! / Mais non, mon cher Monet, je suis toujours votre fidèle et bien affectueux ami, et j’ai autant d’envie
d’aller à Giverny que vous avez envie de m’y voir venir […] », Archives du Musée d’Orsay.
J’ai beaucoup causé avec Rodin, et je crois que vous ne résisterez ni l’un ni l’autre à quelques
instants de franche conversation23. Il veut venir dîner avec Mirbeau, vous et moi jeudi 24. Voulez-
vous donc être à cinq heures, rue de Sèze, dans la galerie de votre exposition ? Répondez-moi
un petit mot d’acceptation (je vous en prie) 88, rue de Belleville.
Et soyez assuré de la fidèle amitié de votre
Gustave Geffroy

Les liens entre Mirbeau et Geffroy ne connaîtront pas le relâchement dont certains
destinataires de la correspondance de Mirbeau ont eu à souffrir ; tout juste Pierre Michel relève-t-il
un vide de trois ans dans la correspondance, rompu par la missive du 4 juin 1901 25. Un courrier
tardif de Geffroy à Marie Descaves, daté de 1913, témoigne de la permanence et du caractère
durable de leur affection mutuelle26. Mais la pléthorique activité de Geffroy aux Gobelins, de 1908 à
sa mort en 1926, opportunité exceptionnelle, pour lui et pour la Manufacture, de voir coïncider son
arrivée avec l’entrée des plus grands artistes qu’il a la chance de fréquenter, ne doit pas nous faire
oublier qu’au plus fort de son implication en tant qu’administrateur de 1908-1926, les liens avec
Mirbeau sont peut-être moins sensibles à travers la correspondance.
Car l’un des intérêts majeurs de sa correspondance tient à l’échange abondant qui s’établit
entre l’auteur de La Vie artistique, ces « pages de bataille et de rêverie », dont la publication des
huit volumes a lieu de 1892 à 1908, et les critiques et historiens de l’art qui ouvrent le vingtième
siècle : Armand Dayot, Élie Faure, Henri Focillon, Achille Astre, Roger Marx, d’autres encore,
composent cette brillante nébuleuse critique, qui témoigne de la haute teneur intellectuelle autant
qu’ « impressionniste » irriguant la conception du rôle du critique selon Geffroy.
Une lettre assez tardive , puisque datée du 27 juin 192227, adressée au critique d’art Louis
Vauxcelles, montre le journaliste de L’Aurore profiter d’un début de polémique, qui l’oppose au
rédacteur en chef de la revue Iris, pour faire le point sur les quelque quinze ans passés aux Gobelins
à impulser un nouvel essor de la tapisserie. Les motifs avancés soulignent tant la recherche de
l’émotion que l’aspiration à travailler déjà dans la perspective d’un art des musées. Mais la
permanence des goûts promus paraît bien, aux yeux de Vauxcelles, les signes d’une forme
d’immobilisme condamnable, chez un Geffroy qui s’empresse de riposter, en alléguant la cohérence
de choix qui n’ont néanmoins nullement oublié de s’ouvrir aux tendances nouvelles : il n’y a pas
solution de continuité entre les anciens maîtres de l’impressionnisme finissant, et ceux ouvrant
pleinement le vingtième siècle, celui qui se construit sur les décombres de la Grande Guerre. Et le
critique d’exciper de ses titres en un florilège éblouissant que n’aurait pas renié Mirbeau : nullement

23
Les motifs de dissension de Monet à l’endroit de Rodin sont réels, à l’occasion de leur exposition commune, à
la galerie Georges Petit, rue de Sèze, du 21 juin au mois d’août 1889 : les exigences financières de Petit s’avèrent
léonines, Rodin impose par la force la disposition de ses groupes dans l’espace d’exposition (lettre de Monet à Petit du
21 juin 1889, Wildenstein, III, pp. 245-246), et en juillet, l’insuccès de la manifestation paraît flagrant. En définitive, les
retombées seront tardives, mais bien réelles.
24
Le jeudi 31 juillet, Mirbeau donne également rendez-vous à Geffroy rue de Sèze à cinq heures. En revanche, la
même missive prévient Geffroy qu’il lui sera impossible de passer la soirée avec lui. Mais le jeudi 27 juin, déjà, rendez-
vous était pris avec Monet et Geffroy, pour un dîner qu’il sera impossible à Mirbeau d’honorer, en fin de compte :
atteint de dysenterie, il s’excuse le jour même auprès de Geffroy, qui ne recevra la dépêche que trop tard
(Correspondance générale de Mirbeau, II, lettre 663, p. 124). Enfin, le 20 juin, toujours un jeudi, Mirbeau, Monet,
Geffroy et Rodin participent à un même dîner. L’hypothèse la plus probable est cette dernière.
25
« Un refroidissement de leurs relations semble pourtant à exclure : Mirbeau a expédié à son ami un
exemplaire dédicacé et relié du Calvaire illustré par Jeanniot ; de son côté, Geffroy a dédié le sixième volume de La
Vie artistique, en août 1900 – ce dont Auguste Rodin l’a félicité – et lui a par la même occasion, adressé ses
félicitations, après lecture, pour Le Journal d’une femme de chambre, dans une lettre signalée dans le catalogue de la
vente de la bibliothèque de Mirbeau (t. II, p. 4), mais dont le texte n’est pas reproduit. Il faut donc supposer que
plusieurs lettres de Mirbeau ont été perdues, ou vendues », Correspondance générale de Mirbeau, tome III, op. cit.,
lettre 1921.
26
« Chère Madame, / Vous êtes bien aimable d’être venue m’inviter pour mercredi, mais je suis déjà engagé
pour ce jour-là chez Mirbeau avec Rosny jeune (et je ne sais si je pourrai même remplir ma promesse). Ne m’attendez
donc d’aucune façon et excusez-moi auprès de vos amis [… ] », lettre citée dans le catalogue de l’exposition Lucien
Descaves (1861-1949), De la Commune de Paris à l’Académie Goncourt.
27
Harry Ransom Center, University of Texas, Austin.
d’humeur à se positionner dans une nouvelle Querelle des Anciens contre les Modernes, Geffroy
aligne l’esbroufant florilège qu’il peut se vanter d’avoir soutenu à la Manufacture : Raffaëlli,
Anquetin, Veber, Willette, Bracquemond, Cézanne, Renoir, Maurice Denis, Vuillard, Roussel,
Signac, Van Gogh, Seurat, Puvis de Chavannes, Monet, bien sûr, Mme Cazin, Chéret, Gondouin
(qui eut le bon goût de donner un superbe Portrait de Mirbeau en 1919), Bonfils, Odilon Redon et,
plus surprenant, Degas28.

Octave Mirbeau, par Emmanuel Gondouin (1919)

Le nom de Geffroy aura été indissociable de certaines batailles effectivement livrées par
Mirbeau, ou dont seul un concours de circonstances a écarté la collaboration positive. Les
souscriptions en faveur de la veuve du père Tanguy, de la veuve et de la fille de Paul Bonnetain en
1899, la mobilisation en faveur du Balzac de Rodin, qui avorte pour cause de pusillanimité du
sculpteur, l’initiative pour le Penseur « offert par souscription publique au peuple de Paris29 » en
1906, le plaidoyer pour le Çakountala de Camille Claudel offert au musée de Châteauroux, fin
28
Au grand étonnement de M. Jacques Vittet, par exemple, Inspecteur de la Création artistique au Mobilier
national.
29
[En-tête du Comité des lettres, 73, boulevard Saint-Michel] Paris, le 18 juillet 1921 / Monsieur le Député /
Je me souviens fort bien de la visite faite à Ranc avec votre regretté père et des sentiments de sympathie qu’il voulut
bien m’exprimer. / Je vous remercie pour la démarche que vous croyez devoir faire auprès de moi. Permettez-moi de
vous rappeler que le choix du sculpteur Maillol eut lieu dans une réunion chez Clemenceau, à laquelle assistaient, avec
Clemenceau, Jaurès, Octave Mirbeau, Claudius Grangeon, et peut-être Ranc– avec le signataire de cette lettre. / Au
refus définitif de Camille Claudel, qui avait d’abord été désignée pour le monument de Blanqui, Maillol fut proposé par
Mirbeau, et accepté par ceux qui étaient présents. Grangeon le fit accepter ensuite par le Conseil municipal, de Puget
Théniers, une souscription des Beaux-Arts lui fut versée, et il conçut et exécuta la statue de la “Liberté enchaînée” sur
un piédestal où est modelé le profil de Blanqui. »
1895, l’impulsion qui devait aboutir à L’Action enchaînée de Maillol, après que Camille eut refusé,
autant de combats esthétiques et humains où l’on rencontre aussi le nom de Geffroy, en amont, ou
en prolongement, de l’action… Plus pertinente qu’une opposition de caractères, au demeurant
sensible, il convient de parler d’une communauté et d’une complémentarité de vues esthétiques, les
seules valables selon ces deux tempéraments profondément artistes, grandis à l’ombre de Goncourt,
au-delà de la diversité des engagements intellectuels ou politiques.
Samuel LAIR

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