TRADUIRE LE HIATUS

Sur ma traduction de La Mort de Balzac en italien
Hiatus : « solution de continuité (dans une chose ou entre deux choses). Synonyme espace,
ouverture [...] Au fig. Distance (entre des choses abstraites, des personnes) marquant une différence.
Synonyme coupure. »1.
Lorsque un collègue, bibliophile et bibliomaniaque, m’a proposé de traduire le livre
d’Octave Mirbeau La Mort de Balzac pour une petite maison d’édition italienne 2, j’ai compris que
j’avais entre les mains un petit chef-d’œuvre qui constituait un hiatus dans la réception italienne de
l’auteur. En effet, j’ai pu facilement vérifier que la seule traduction de La 626-E8 en italien3, parue
en 1908 et épuisée depuis longtemps, manquait des trois chapitres « censurés » sur Balzac. Il est
vrai qu’il existe une version plus récente de La 628-E8 : viaggio in automobile attraverso il Belgio
e l’Olanda, sortie en 2003. Cette traduction partielle ne concerne toutefois que les parties que
Mirbeau a consacrées à la Belgique et à la Hollande, et cela pour des raisons liées à la collection
« Le guide storiche del viaggiatore raffinato » où elle a été insérée4. Des chapitres sulfureux sur
Balzac et Mme Hanska, pas la moindre trace dans ma langue maternelle : combler ce hiatus a été, par
conséquent, mon premier objectif.
Par la suite, en me penchant sur le texte à traduire, je me suis aperçu que les trois chapitres
intitulés « Avec Balzac », « La femme de Balzac» et « La mort de Balzac », tout en constituant un
épisode à part dans La 628-E8, auraient gagné à être relus dans leur co-texte d’origine, autrement
dit ce premier roman-automobile de la littérature française qui, par sa nouveauté thématique et ses
trouvailles stylistiques, constitue un hiatus dans le panorama littéraire du début du XX e siècle.
Tandis que, d’un côté, je progressais dans mon travail de traduction, de l’autre j’avançais dans un
ouvrage décousu et largement corrosif, où l’état fragmenté de l’écriture, nourri d’innombrables
points de suspension et d’incises réitérées, semblait m’imposer une lecture délibérément saccadée,
comme si moi-même je montais à cheval... sur la C.G.V. d’Octave Mirbeau. Certes, par une série
d’anecdotes cocasses, d’où jaillit une énergie vitale ardente, dans son journal de voyage Mirbeau a
su peindre une humanité avec des teintes criardes, par le biais d’une technique qui relève de
l’expressionnisme plus que de l’impressionnisme5. Mises à côté de La 626-E8, ces pages
« révoltantes » sur la lubricité sans frein de Mme Hanska avaient précisément la même saveur âcre,
bien que Mirbeau ait dû les détacher de son volume prêt pour être vendu. La coupure, provoquée
par cette censure auto-imposée, nécessitait alors d’être recousue par une réflexion visant d’abord à
déceler les nombreux points de contact existant entre La Mort de Balzac et La 626-E8.
C’est cette tâche que devrait remplir la postface intitulée « Un’automobile, un libro e uno
scandalo » (« Une voiture, un livre et un scandale ») que j’ai placéz à la fin de ma traduction. À plus
forte raison je suis donc convaincu du titre que j’ai placé en tête de ce témoignage : dans cette
postface, je parle longuement d’un livre différent de celui que le lecteur vient de lire. L’amour pour
les faits curieux ou mordants, qui est le gage de l’unité du patchwork inventé par Mirbeau, s’unit au
goût pour le portrait délibérément anti-réaliste, comme il est évident de la description qu’il nous
offre du chauffeur Brossette. Pour certaines femmes (les cuisinières et les femmes de chambre en
particulier), le mécanicien est comme un héros de guerre : « pour elles, un homme toujours lancé à

1 Trésor de la langue française, version en ligne (http://atilf.atilf.fr).
2 Éditions Sedizioni, http://www.sedizioni.it.
3 La 628-E8, traduit par C. Castelli, Roma, E. Voghera, 1908.
4 La 628-E8 : viaggio in automobile attraverso il Belgio e l’Olanda, traduit par R. Cavalieri ; avec des dessins de P.
Bonnard, Città di Castello, Edimond, 2003, « Le guide storiche del viaggiatore raffinato ».
5 Pierre Michel, « La 628-E8 : de l’impressionnisme à l’expressionnisme », Préface à La 628-E8, Éd. du Boucher /
Société Octave Mireau, 2003, pp. 3-31.
1

travers l’espace, comme la tempête et le cyclone, a vraiment quelque chose de surhumain 6 ». Mais
Mirbeau lui-même est étonné des qualités presque prodigieuses de son chauffeur : « ce que j’admire
en Brossette, c’est la puissance de sa vue, qui lui permet d’apercevoir, à des kilomètres de distance,
le moindre obstacle sur la route ; ce que j’admire surtout, c’est le sens étonnant, mystérieux, qu’il a
de l’orientation7 ». Des descriptions semblables, hétérogènes et presque excessives, semblent être
en compétition avec les portraits, tantôt grotesques, tantôt sublimes, qu’on peut lire dans n’importe
quel roman de Balzac. L’inventeur de Vautrin, Rastignac et Gobseck est évoqué, dans un jeu de
miroirs si l’on veut, lorsque Mirbeau évoque l’enterrement de M me Hoockenbeck, et notamment le
repas de funérailles qui suit, chez son ami bruxellois Hoockenbeck8. Le banquet tourne vite en repas
digne d’un lupanar : les vins qui arrosent le dîner réveillent les souvenirs les plus drôles de la
jeunesse de la défunte, tandis que de la tristesse initiale on passe à des plaisanteries de plus en plus
« salées ». La sensualité de cousins et de cousines bientôt s’anime, et, tout au long de cette
« kermesse », des couples se forment, disparaissant et revenant sans cesse... L’alliance du thème
macabre et de la libido, qui relève d’une réaction concrète et typiquement humaine à la mort, est en
effet le véritable noyau de La Mort de Balzac, où la vérité historique subit un grossissement voulu
parce que l’homme mourant (« Balzac !... Balzac !...Un Balzac ! », comme s’écrie Gigoux à la fin
de son récit) est incommensurablement plus gros, plus exagéré qu’un quidam quelconque. Pour
Mirbeau, l’homme Balzac est plus un personnage littéraire qu’un écrivain qui a réellement existé.

Giacomo Balla, Velocità d'automobile, 1913

Mon travail de traduction confirmait entre-temps cette intuition : si, d’une part, Mirbeau
déclare nettement que l’œuvre de Balzac ne l’intéresse nullement, d’autre part, il décrit l’homme
Balzac comme si, à force d’écrire, il était devenu lui-même l’un des personnages de sa Comédie.
« Sa vie – du moins par ce que l’on en connaît – ressemble à son œuvre. On peut même dire qu’elle
la dépasse. Elle est énorme, tumultueuse, bouillonnante 9. » N’étais-je donc encore plus touché par
ces mots – sinon réels, comme le relate Stéphane Zweig, du moins vraisemblables – que Mirbeau
fait prononcer par Balzac sur son lit de mort : « Ah ! oui !… je sais… il me faudrait Bianchon… Il
me faudrait Bianchon… Bianchon me sauverait, lui10 ! » Ce n’est que la fiction qui pourrait sauver
son existence – ou plutôt, c’est un final balzacien, une sortie digne d’un protagoniste de la Comédie
humaine, que Mirbeau restitue à Balzac. Ces pages scandaleuses sont la preuve du pouvoir que
l’auteur de La Mort de Balzac accorde à toute invention fabulatrice : le créateur de Vautrin méritait
d’avoir, dans la chambre à côté, sa femme en compagnie de son amant, tandis qu’il exhalait ses
6 La 628-E8, éd. cit., p. 65.
7 Ibid., p. 66.
8 Ibid., p. 106-110.
9 Ibid., p. 356.
10 Ibid., p. 387.
2

derniers soupirs, afin de devenir, lui aussi, mythifié par l’outrage, le sujet de ces histoires tellement
énormes qu’elles deviennent patrimoine partagé.
Si seule la littérature compte, alors – les procédés d’autofiction abondent dans ce récit –, la
pratique d’un travail de traduction doit nécessairement tenir compte d’une série de questions
menues. Pour ma version de La Mort de Balzac en italien, j’ai décidé de maintenir, autant que
possible, l’architecture syntaxique très saccadée des phrases mirbelliennes. Je me réfère en
particulier à l’abondance, ou plutôt à l’insistance de Mirbeau dans l’utilisation des points de
suspension : ceux-ci constituent non seulement un outil stylistique pour l’écrivain, mais surtout un
instrument souple, qui remplit au moins trois fonctions dans son œuvre romanesque. D’où leur
caractère à mon avis incontournable, même dans une version dans une langue étrangère.
Dans Sébastien Roch une ligne de points semble évoquer, même visuellement, une narration
impossible : celle du viol subi par le protagoniste lorsqu’il est encore un adolescent. Mirbeau
semble ainsi, non seulement transgresser un tabou en traitant d’un sujet interdit, mais aussi mettre
en question la capacité de l’écriture à raconter : cette ligne de points met en évidence, en fait, les
limites de la parole vis-à-vis d’un fait qui demeure largement indicible.
De même, les points de suspension sont omniprésents dans La 628-E8 : la fiction du journal
d’un voyage en automobile (les arrêts imprévus, les secousses, l’accélération et la décélération et
ainsi de suite) nécessite en effet d’un outil stylistique de ce genre. Mais l’interruption d’une phrase
par des points est fréquente aussi dans La Mort de Balzac : véritable stylème de l’écriture de
Mirbeau, ce signe de ponctuation représente alors une énième preuve de la continuité existant entre
La 628-E8 et les pages supprimées de l’« Affaire Balzac ». Certes, au fur et à mesure que le lecteur
s’approche du dernier soupir rendu par le génie mourant, les points de suspension s’intensifient. Le
crescendo de la tension narrative, que la ligne presque musicale de l’écriture visualise à travers ce
hiatus rythmique, semble atteindre son paroxysme, non seulement quand la voix de la servante, au
moment où Balzac meurt, en annonce anxieusement la nouvelle à M me Hanska et à Jean Gigoux,
mais aussi quand celui-ci décide de sortir de sa chambre. Il relate alors : « Je m’arrêtai pourtant…
j’écoutai… Rien !… Un craquement de meuble… ce fut tout !… J’eus une secousse au cœur, et
comme un étranglement dans la gorge… Un instant je songeai à entrer; je n’osai pas… Je songeai
aussi à aller chercher ma boîte de couleurs et à faire une rapide esquisse du grand homme, sur son
lit de mort… Cette idée me parut impossible et folle 11... » La tentative de représenter, par une image
visuelle, ce qui est non-représentable (la mort), tentative où Gigoux a échoué, semble se traduire
dans l’écriture au moyen de ces points qui suspendent continuellement le rythme.
C’est que Mirbeau tente de combler, avec La Mort de Balzac, un dernier hiatus : ces points
de suspension entre la vie et la mort qui le fascinent et le hantent à la fois – cette coupure essentielle
et toutefois indescriptible, et que seule une fiction fondée sur la rupture, sur les incises et sur un
rythme heurté est capable d’évoquer.
Davide VAGO
Université catholique, Milan

11 Ibid., p. 395.
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