CÉZANNE ET MIRBEAU

Une lettre inédite de Cézanne à Mirbeau Lors de la vente aux enchères qui a eu lieu dans l’Opernpalais de Berlin, les 21 et 22 mars 2006, par les soins de l’expert Stargardt, a été vendue, pour la modique somme de 1 600 euros, une lettre apparemment inédite de Paul Cézanne à Octave Mirbeau. Autant qu’on le sache, le peintre et le critique ne se sont, semble-t-il, rencontrés qu’une seule fois1. Ce fut à Giverny, le 28 novembre 1894, chez Claude Monet, en présence d’Auguste Rodin, de Georges Clemenceau et de Gustave Geffroy, alors que Cézanne séjournait à l’auberge du village. À l’invitation, non retrouvée, de Monet, qui a pris l’initiative de la rencontre, Mirbeau répond avec enthousiasme, mais non sans une certaine crainte, car il connaît de réputation le caractère sauvage du peintre provençal: « Nous irons mercredi, c’est entendu. [...] Mais, sapristi, que Cézanne n’oublie pas de venir, car j’ai un violent désir de le connaître2. » Geffroy nous a laissé le seul récit que nous ayons de cette journée, où le timide et innocent Aixois a souvent étonné ses admirateurs par la cocasserie de son comportement. Le comble a été atteint lorsque, « les larmes aux yeux », tellement il était bouleversé de l’honneur que lui avait fait, en lui serrant la main, un homme décoré mais « pas fier » comme l’illustre sculpteur, il s’est carrément agenouillé « devant Rodin, au milieu d’une allée », pour l’en remercier encore3... Sophie Monneret considère que, dans son « récit grotesque et faux », Geffroy a mal interprété ce qui, selon elle, révèle « le goût de la farce d’atelier toujours cher à Cézanne4 ». Quoi qu’il en soit, face à ce qui a dû lui apparaître comme une innocente ferveur, l’admiratif Mirbeau ne pouvait faire moins que de tenter, nonobstant son horreur pour les déshonorantes breloques, que d’aller solliciter, près de son ancien compagnon de bohème Henry Roujon, devenu un puissant administrateur des beaux-arts, la croix de la Légion dite “d’Honneur” pour « le plus peintre des peintres5 ». Théodore Duret raconte ainsi l’épisode, qu’il situe en 19026 :
En l'année 1902, Cézanne qui avait supporté avec une grande philosophie le long mépris, se voyant enfin relativement apprécié, laissa entendre que, sans penser à faire lui-même aucune démarche, il accepterait volontiers la décoration qu'on pourrait lui décerner, comme reconnaissance officielle de son mérite. M. Octave Mirbeau se chargea, après cela, de faire appel en sa faveur à M. Roujon, le directeur des Beaux-Arts. Voilà donc Mirbeau qui, accueilli par Roujon, lui dit qu'il vient lui demander la Légion d'honneur pour un peintre de ses amis et Roujon, qui assure Mirbeau de sa bienveillance et du plaisir qu'il aurait à lui donner satisfaction. Mirbeau désigne alors Cézanne. À ce nom Roujon sentit son sang se glacer. Décorer Cézanne ! mais c'est lui demander de fouler aux pieds tous les principes remis à sa garde. Il répond donc par un refus péremptoire. D'ailleurs, il serait prêt à décorer tout autre Impressionniste , Claude Monet en particulier, mais qui précisément ne consentait pas à l'être. Mirbeau se retira dédaigneux et Cézanne dut comprendre, que le fait d'être apprécié par une
Précisons : une seule fois attestée. Car, comme Mirbeau raconte sur Cézanne des anecdotes et cite de lui des propos oraux qu’il est supposé avoir entendus, on est en droit d’imaginer qu’il a dû le rencontrer au moins une autre fois, à une date indéterminée. Á moins, bien sûr, qu’il n’ait tout inventé, ou qu’il se soit contenté de récits de seconde main : vu sa façon de “faire l’histoire”, qui est bien évidemment celle d’un polémiste et/ou d’un apologiste, et non celle d’un historien, on n’est certes pas obligé de prendre ses propos au pied de la lettre. 2 Lettre inédite de Mirbeau à Claude Monet, catalogue de la vente du 13 décembre 2006 à l’Hôtel Dassault. Cette lettre se substitue à la lettre-fantôme n° 1295, dans le tome II de la Correspondance générale. 3 Gustave Geffroy, Monet, sa vie, son œuvre, Macula, 1986, p. 326. 4 Sophie Monneret, L’Impressionnisme et son époque, Robert Laffont, collection Bouquins, 1987, t. I, p. 121. 5 Préface au catalogue de l’exposition Cézanne, Bernheim-Jeune, 1914 (Combats esthétiques, Séguier, 1993, t. II, p. 526). 6 D’après Ambroise Vollard, c’est en septembre 1902 que Mirbeau est allé voir Roujon, qui lui aurait déclaré : « “Monet, si vous voulez ! Monet n’en veut pas ? Prenons alors Sisley ! Quoi, il est mort ! Voulez-vous Pissarro ?” Se méprenant sur le silence de Mirbeau : “Il est mort aussi ? Alors choisissez vous-même n’importe qui, si vous prenez l’engagement de ne plus me parler de ce Cézanne !” » (En écoutant Cézanne, Degas, Renoir, Grasset, 1938, p. 81).
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minorité d'artistes et de connaisseurs n'empêchait pas qu'il ne fût toujours tenu pour un monstre, dans les sphères de l'art officiel et de la correction administrative.7

Ce que Sophie Monneret transcrit ainsi : « Choisissez vous-même n’importe qui, mais ne me parlez plus de Cézanne8. » Pour en revenir à cette unique rencontre de novembre 1894, Cézanne en conservera toujours un « souvenir fervent », selon le témoignage de son confident Joachim Gasquet9. Un mois plus tard, fin décembre 1894, il écrit à Mirbeau, un peu plus tôt qu’il ne l’envisageait, pour le remercier de l’élogieuse mention de son nom dans son article sur le legs Caillebotte10 :
J’attendais le renouvellement de l’année pour me rappeler à votre excellent souvenir, mais devant cette récente marque de sympathie que vous me donnez dans Le Journal, je ne puis tarder plus longtemps à vous remercier. Je compte que j’aurai l’honneur de vous revoir et pouvoir manifester d’une façon moins éphémère que par de simples paroles la gratitude qui [...]11 et s’impose. Je vous prierai de vouloir bien faire agréer à Madame Mirbeau mes hommages respectueux et de me croire bien cordialement à vous. P. Cézanne12

Un mois plus tard, il reprend les mêmes termes de « sympathie » et d’« honneur » pour remercier Gustave Geffroy de sa dédicace de son recueil de nouvelles Le Cœur et l’esprit13. Doutant de lui-même et fort éloigné du petit monde parisien où se font et se défont les réputations, il se sent probablement fort “inférieur” aux deux influents journalistes, qui l’honorent de leur respectueuse attention14. En ce qui concerne Mirbeau, il se pourrait que le mot « honneur » soit également lié à l’admiration soudaine, et un peu surprenante de la part d’un bon bourgeois traditionaliste par ailleurs, que le peintre prétend avoir pour lui : selon Joachim Gasquet, il le considérait désormais comme « le meilleur écrivain de son temps15 ». Il ressort aussi d’un brouillon de lettre, conservé dans un carnet à dessins, qu’il oppose Mirbeau à Huysmans : « Écrivez pour les intelligences moyennes. Je ne crois pas que vous soyez un Huysmans16 ». Pour Christian Limousin, cette opposition signifie que Mirbeau n’est pas un critique aux opinions changeantes17. Mais la phrase précédente implique aussi que Cézanne a compris que Mirbeau s’adresse à un large public, et qu’il peut donc façonner l’opinion, alors que Huysmans ne touche qu’un lectorat restreint d’initiés. L’appui de Mirbeau n’en est que plus précieux à ses yeux : aussi bien lui demande-t-il, dans ce
Théodore Duret, Histoire des peintres impressionnistes, Paris, Floury, 1939. Sophie Monneret, op. cit., t. I, p. 799. Quant à Mirbeau lui-même, il fait tenir à Roujon, trois ans après, ces propos hénaurmes, histoire de le tourner en dérision : « ... J’aimerais mieux... vous entendez bien... j’aimerais mieux décorer l’assassin de Bourg-la-Reine... si je le connaissais... Et comme je regrette... en ce moment... de ne pas le connaître !... Cézanne ! Ah ! ah ! ah ! Cézanne !... Et puis quoi encore ? Allons, dites-le donc tout de suite... ne vous gênez point... Brûler le Louvre, n’est-ce pas ?... » (« L’Art, l’Institut et l’État », La Revue, 15 avril 1905 ; Combats esthétiques, t. II, p. 413). 9 Joachim Gasquet, Cézanne, Bernheim, 1969, p. 69 (cité par Christian Limousin, dans sa préface à Gustave Geffroy, Paul Cézanne, Séguier, 1995, p. 38).. 10 « Le Legs Caillebotte et l’État », 24 décembre 1894 (recueilli dans Combats esthétiques, Séguier, 1993, t. II, pp. 69-72). Le nom de Cézanne y est juste mentionné, aux côtés de ceux de Manet, Degas, Renoir, Berthe Morisot et Pissarro, dont Caillebotte possédait des toiles qu’il entendait léguer à l’État. Cézanne doute tellement de lui-même que cette simple mention suffit à le combler. Mais, en même temps, elle semble l’embrigader parmi les impressionnistes, lors même que son art s’en éloigne de plus en plus. 11 Mot illisible. 12 Paul Cézanne, Correspondance, Grasset, 1937, p. 270. Dans la seconde édition de 1978, revue et augmentée, John Rewald précise qu’il s’agit du texte d’un brouillon (p. 241) : il n’est donc pas certain que la lettre ait été expédiée. 13 Lettre du 31 janvier 1895, citée par Gustave Geffroy, Paul Cézanne, Séguier, 1995, p. 90. 14 Léo Larguier, qui l’a longuement fréquenté, écrit : « Je ne l’ai connu qu’âgé et malade du diabète, après une vie de labeur obstiné et bafoué, mais je suis sûr que le moindre encouragement en eût fait un autre homme, lui eût apporté, comme il disait, un appui moral » (Avant le déluge, Grasset, 1928, p. 66). 15 Cité par Christian Limousin, dans sa préface au Paul Cézanne de Gustave Geffroy, loc. cit., p. 20. 16 Ibid., p. 21. 17 Ibid., p. 42.
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brouillon, de l’ « aboucher avec un marchand de tableaux ». À cette époque, il ne s’est pas encore « abouché » avec Ambroise Vollard et la mort du père Tanguy18 le prive de son habituel, quoique très modeste, débouché. Sa toute fraîche connaissance de Mirbeau peut donc lui apparaître alors comme providentielle. Pourtant, malgré les nombreux séjours de Cézanne dans la région parisienne, au cours des années suivantes, aucune autre rencontre n’est attestée, ce qui ne manque pas d’étonner quelque peu. La timidité légendaire19, voire la sauvagerie du peintre, qui fuyait les contacts et faisait preuve, en société, d’une maladresse déconcertante, contribue sans doute à expliquer qu’il n’ait apparemment fait aucun effort pour revoir son admirateur. Peut-être aussi sa méfiance générale à l’égard des littérateurs20, attestée par Gasquet. Et l’inachèvement du portrait de Geffroy, malgré la centaine de séances de pose, en 1895, n’a pu que l’inciter à se réfugier en Provence sans revoir personne du cercle de Giverny. Il est possible aussi que, du côté de Mirbeau, la bigoterie de ce bon bourgeois, partisan de l’ordre et qui sera tout naturellement anti-dreyfusard, ne l’ait guère encouragé à renouer le contact. Reste que le souvenir de l’unique rencontre, quasiment historique, est demeuré bien gravé dans la mémoire de Cézanne quand, huit ans plus tard, le 22 novembre 1902, il écrit de nouveau à son thuriféraire pour lui recommander un jeune Cévenol « du plus brillant avenir », le poète Léo Larguier21, parce qu’il connaît la « bienveillante sympathie » de Mirbeau « pour tous ceux qui luttent ». Et il ajoute :
J’ai reçu dernièrement des nouvelles de Monet. Puissé-je ne pas paraître indiscret ? Veuillez agréer l’expression de ma plus vive reconnaissance pour le bon souvenir que vous avez gardé de ma rencontre avec vous chez le maître de Giverny 22.

La formule adoptée – « que vous avez gardé » – semble indiquer que c’est une toute récente lettre de Monet qui lui a confirmé l’intérêt manifesté à son endroit par l’auteur du Journal d’une femme de chambre, roman qui, au demeurant, n’avait que bien peu de chances de lui agréer. Mais l’occasion était belle, pour lui, d’entretenir la flamme chez un critique influent qui, à la différence de l’ami Geffroy, avait bien compris que le maître d’Aix suivait une route aux antipodes de celle du « maître de Giverny », comme Cézanne se plaît à désigner celui à qui il s’oppose pour mieux se poser. De fait, alors que Geffroy semble ne pas noter la véritable rupture de Cézanne avec l’impressionnisme dont il est le chantre, Mirbeau ira jusqu’à écrire, en 1909 : « On l’a enrégimenté parmi les impressionnistes, et justement il fut le contraire d’un impressionniste, lui qui s’efforça toujours d’atteindre à la pureté, à la perfection classiques 23. » Cette compréhension de son évolution esthétique a sans doute incité Cézanne à faire appel à lui, plutôt qu’à Geffroy, en qui il prétendait même, bizarrement, ne plus voir qu’ « un homme d’affaires24 »... Le 11 juillet suivant, nouvelle lettre de rappel, que nous publions ci-dessous. Elle est
Rappelons que Mirbeau a organisé une vente de tableaux, fournis bénévolement par des peintres, pour venir en aide à la veuve du père Tanguy (voir sa Correspondance générale, t. II, pp. 831 sq.). Le succès de cette opération n’a pu que confirmer, aux yeux de Cézanne, le rôle éminent du critique dans le système marchand-critique qui se met en place. 19 Léo Larguier parle d’une « insurmontable timidité » (Avant le déluge, loc. cit., p. 55). 20 Dans sa préface de 1914 au catalogue de l’exposition Cézanne, Mirbeau écrira que ce serait « blasphémer » que de prêter à Cézanne « des prétentions littéraires » ou de s’imaginer « que la littérature puisse faciliter la compréhension de son œuvre » (Combats esthétiques, t. II, p. 526). 21 Léo Larguier faisait alors son service militaire à Aix. Il est retourné à Paris en octobre 1902, comme il le raconte dans ses souvenirs d’Avant le déluge (Grasset, 1928), ce qui permet de dater la lettre de recommandation de Cézanne, qui lui a auparavant rendu visite dans les Cévennes, au mois de septembre. Léo Larguier a publié, en 1925, ses souvenirs sur Cézanne (Le Dimanche avec Paul Cézanne, L’Édition, 1925). Il est à noter que, dans le chapitre II de ses souvenirs, Larguier évoque la représentation de L’Épidémie au Théâtre du Peuple de Louis Lumet ; mais, à la différence de Rubén Darío (voir Cahiers Octave Mirbeau, n° 12, pp. 296-300), il a fort apprécié le jeu de Mirbeau : « Aucun professionnel n’a peut-être joué avec tant de naturel et d’autorité. Mirbeau avait l’allure aisée et désinvolte d’un grand propriétaire élégant » (p. 37). 22 Catalogue de la vente du 18 juin 1970, Hôtel Drouot, n° 92. 23 Dans sa préface au catalogue du Salon d’Automne d’octobre 1909 (Combats esthétiques, t. II,, p. 480). Il reprendra tout le passage dans sa préface de 1914 (Combats esthétiques, t. II, p. 527). 24 Dans une lettre du 9 janvier 1903, citée par Christian Limousin (op. cit., p. 25).
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motivée officiellement par une missive de son fils Paul, qui a dû rencontrer Mirbeau dans des circonstances que nous ignorons. Nouvelle occasion d’attirer sa bienveillante attention sur des recherches artistiques qu’il a bien du mal à formuler : « le dessin et la couleur », « l’idée d’art que je crois avoir » – comme s’il n’en était pas vraiment sûr ! –, « cette donnée d’art », autant d’expressions extrêmement vagues, et pas mal alambiquées, comme s’il avait peur de s’aventurer sur un territoire dangereux, faute de savoir précisément quels sont les critères d’appréciation de son correspondant. Faute, peut-être aussi, d’être capable de formuler clairement, au moyen des mots, des tâtonnements liés à une évolution de sa sensibilité esthétique plus qu’à des théories rationalisables Toujours est-il qu’il manifeste son vif désir de revoir Mirbeau, désir qu’il souligne doublement : par le « sans doute », qui sonne comme une prière, et par le rappel de son « âge avancé », qui est une incitation à faire vite pour ne pas rater une occasion qui a toutes les chances d’être la dernière. Mirbeau semble bien avoir compris le message. Car, profitant de la première, triomphale, de Les affaires sont les affaires à Marseille, le 31 janvier 1904, il se rend en Provence et, après un séjour, froid et pluvieux, à Menton, à l’Hôtel des Anglais de ses amis Arbogast 25, où il tente de se remettre de terribles maux de tête, il s’arrête à Aix sur le chemin du retour dans l’espoir de rendre visite au vieux peintre. Mais, à en croire son témoignage, rapporté par Lucien Pissarro, le fils aîné de Camille, il se serait heurté à un mur et aurait dû repartir bredouille. Selon lui, en effet, Cézanne serait « cloîtré par son fils de connivence avec Vollard26 » et « on ne laisse personne l’approcher27 ». En l’absence de tout autre témoignage, il convient d’accueillir cette confidence avec beaucoup de circonspection car, exactement à la même date, Cézanne reçoit la visite d’Émile Bernard 28, qui reste un mois à Aix, qui l’accompagne sur le motif et qui recueille précieusement ses confidences, dont il tirera la matière d’un livre vingt et un ans plus tard29. Ajoutons que, si Vollard a souhaité défendre son monopole, auquel il doit sa notoriété et sa fortune, Cézanne, lui, n’a cessé de lui réaffirmer sa fidélité face aux sollicitations des Bernheim30, sans qu’il ait pour cela besoin d’être « cloîtré par son fils », lequel, au contraire, était intervenu en faveur des mêmes Bernheim un an plus tôt. Nous ne saurons donc sans doute jamais pourquoi Mirbeau a quitté Aix sur un échec, si contraire à ses habitudes de lutteur invétéré. Peut-être convient-il simplement d’incriminer ses horribles maux de tête de l’époque, qui résistent « à tous les médicaments », comme il l’écrit à Claude Monet31, et qui étaient bien de nature à le dissuader d’insister. À moins encore qu’il n’ait voulu tout bêtement éviter l’importun Émile Bernard, dont le symbolisme mystico-larvaire et le retour à une forme d’académisme ne devaient manquer de le hérisser32... Quoi qu’il en soit, le grand critique aura prochainement l’occasion de prouver de nouveau son attachement au maître d’Aix quand, dans les mois qui suivent, il sera chargé par les fils Pissarro de vendre les toiles appartenant à leur père, afin de pouvoir procéder à la répartition de l’héritage. Or, parmi ces toiles de peintres amis, en figurent au moins quinze de Cézanne, que Mirbeau parvient à vendre pour environ 100 000 francs (soit plus de 300 000 euros), notamment
Sur les Arbogast et leur fille Yvonne, admiratrice inconditionnelle de Mirbeau, voir l’article de Bernard Garreau, « Correspondance d’Yvonne Arbogast avec Paul d’Aubuisson : portrait épistolaire d’une mirbeauphile », dans les Cahiers Octave Mirbeau, n° 11, mars 2004, pp. 245-262. 26 Ambroise Vollard (1868-1939) est le marchand de tableaux attitré de Cézanne, depuis l’exposition qu’il a organisée dans sa galerie de la rue Laffitte, en décembre 1895, sur le conseil de Renoir. C’est précisément à Paul Cézanne qu’il consacrera sa première étude, en 1914. Rappelons que Vollard publiera en 1902 une édition de luxe du Jardin des supplices illustrée par Rodin et, en 1924, une autre édition de luxe, de La 628-E8, illustrée par Pierre Bonnard. 27 Lettre de Lucien Pissarro à Esther Pissarro, Ashmolean Museum, Oxford. 28 Émile Bernard arrive d’Égypte le 4 février 1904, avec sa femme et ses deux enfants. 29 Émile Bernard, Souvenirs de Cézanne – Une conversation avec Cézanne, R. G. Michel, 1925 (réédition chez Séguier en 1995). Le texte a été pré-publié dans Le Mercure de France le 1er juin 1921 et, partiellement, en 1907. 30 Voir par exemple sa lettre à Bernheim-Jeune du 11 octobre 1904 (Correspondance de Cézanne, édition de 1978, pp. 306-307). 31 Collection particulière. 32 Le 23 février 1896, il l’accusait de « mystification » (« Les Peintres de l’âme », Combats esthétiques, t. II, p. 134) ; le 17 mars 1901, il jugeait son esprit « perverti par toute sorte de religiosités vagues » et le qualifiait de « médiocre » et même d’ « impuissant » (« Vincent Van Gogh » ; ibid., p. 295).
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trois tableaux qu’il vend aux Bernheim 5 000 francs chacun33. Vu le peu de reconnaissance de la valeur de Cézanne en 1904 et l’encombrement de ses toiles sur le marché – Mirbeau écrit à Julie Pissarro que « Vollard en possède des trentaines qu’il vend de 800 à 1 000 francs34 » –, force est de reconnaître qu’il a été un vendeur d’une efficacité exceptionnelle. Lui-même a acheté plusieurs de ces toiles, qui se sont ajoutées à toutes celles qu’il s’était déjà procurées, de sorte qu’après sa mort Alice mettra en vente la bagatelle de quinze Cézanne35. Preuve, s’il en était besoin, de son indéfectible admiration pour un peintre en qui il voyait, non sans une emphase provocatrice, « le plus grand entre les plus grands36 ». Pierre MICHEL ** * Aix, 11 juillet 1903 Mon cher Mirbeau37, Je viens de recevoir une lettre de mon fils38, qui m’a mis au courant de l’intérêt que vous me 39 portez . Votre point d’appui moral m’est trop précieux pour que je ne vous en remercie40. Je continue à chercher à développer par le dessin et la couleur l’idée d’art que je crois avoir. Il me sera sans doute donné malgré mon âge avancé de vous revoir et ce sera une grande joie pour moi de pouvoir causer avec vous de cette donnée d’art qui préoccupe tant de bons esprits. Veuillez agréer mes bien cordiales salutations. Paul Cézanne

Paul Cézanne : Lettre à Octave Mirbeau

Sur ces ventes de toiles de Cézanne, voir notre édition de la Correspondance avec Pissarro, Éditions du Lérot, Tusson, 1990, pp. 164-178. 34 Correspondance avec Pissarro, p. 177. 35 Voir le détail dans les Combats esthétiques (t. II, pp. 536-539 et 564). En 1932, Le Déjeuner sur l’herbe sera de nouveau mis en vente, après le décès d’Alice.. 36 Préface au catalogue de l’exposition Cézanne de 1914 (Combats esthétiques, t. II, p. 526). 37 Gustave Geffroy, lui, n’a droit qu’à « Monsieur », le 31 janvier 1895, et à « Mon cher monsieur Geffroy »,le 4 avril suivant (loc. cit.), ce qui maintient une distance. La différence est sensible. 38 Paul Cézanne junior (1872-1947) est le fils unique du peintre et de son ancien modèle Hortense Fiquet. Il a lui aussi plusieurs fois servi de modèle à son père. 39 Cézanne fait sans doute référence aux vains efforts de Mirbeau pour le faire décorer, l’année précédente. Mais il est curieux qu’il ne se soit pas manifesté plus tôt. Nous ignorons quand et à quelle occasion Mirbeau a eu l’occasion de rencontrer le fils du peintre. 40 Léo Larguier témoigne de l’attente du peintre quand il l’imagine plaisamment s’adresser à Dieu en ces termes, « sans remuer les lèvres » : « Seigneur, que votre volonté soit faite et non la mienne. Si vous l’aviez voulu, au lieu d’être là, avec ces servantes et ces petits rentiers bien pensants, j’aurais un atelier du côté de Vernon ou de Marlotte et M. Mirbeau viendrait y déjeuner son appui... » (Avant le déluge, loc. cit., p. 57).

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