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OCTAVE MIRBEAU ET BERTHA VON SUTTNER

Dans la cinquième partie, chapitre XXVII, de ses Memoiren


[“mémoires”], publiés en 1909 à Stuttgart et Leipzig par Deutsche
Verlags-Anstalt et désormais accessibles sur Internet1, l’écrivaine et
militante pacifiste autrichienne Bertha von Suttner évoque sa
rencontre avec Octave Mirbeau à Menton, au cours de l’hiver 1889.
Six lettres inédites que lui a adressées Mirbeau entre 1887 et la fin
1890, et qui sont conservées à Genève dans les archives de l’O.N.U,
permettent d’en savoir davantage sur des relations totalement
ignorées jusqu’à ce jour.
Aujourd’hui quelque peu oubliée – du moins en France2 –, Bertha von
Suttner n’en a pas moins eu son heure de gloire et a même été, à
coup sûr, une des femmes les plus célèbres de son temps. Dès
1889, précisément, quand elle a publié Die Waffen Nieder ! – Eine
Lebensgeschschte [“Bas les armes ! – Histoire d’une vie”], qui, en
Allemagne, s’écoulera à 210 000 exemplaires de son vivant.
Constamment réédité (la dernière fois en 2005) et traduit en seize
langues, ce roma pacifiste connaîtra un grand retentissement dans
toute l’Europe, notamment en Espagne. En français, il a été d’abord
publiée à Berne, chez Widmer, en 1891-1892, dans des conditions
que nous ignorons, puis à Paris, chez Fasquelle, dans la Bibliothèque
Charpentier, avec une préface de Gaston Moch, en 1899, c’est-à-dire
en pleine affaire Dreyfus (rééditions en 1903 , 1906 et 1908).
C’est une œuvre d’inspiration clairement antimilitariste, donc bien
susceptible de plaire à Mirbeau qui, malheureusement, ne sera pas en
mesure de le lire dans le texte originel, faute de connaître l’allemand.
C’est le récit, écrit à la première personne, de la vie d’une comtesse
autrichienne originaire de Vienne, Marthe Althaus, confrontée, de 1859 à
1871 à quatre guerres successives, au cours desquelles elle perd ses deux
maris, ses sœurs et son père, et qui s’engage, comme la romancière, dans
un combat, toujours recommencé, pour l’établissement de la paix entre
1
Le chapitre 27, où la romancière évoque sa rencontre avec Mirbeau, est accessible sur le site de Zeno :
http://www.zeno.org/Literatur/M/Suttner,+Bertha+von/Autobiographisches/Memoiren/F
%C3%BCnfter+Teil+(1885-1890)/27.+Mentone+und+Venedig.
2
En Autriche son souvenir est resté très vivace, comme en témoignent les pièces de deux euros gravées à
son image. Rien de tel en France : ses Memoiren n’ont pas été traduits en français, et, si incroyable que cela
paraisse, les bibliothèques universitaires françaises ne possèdent aucun exemplaire de Bas les armes...
les peuples3. En décembre 1905 viendra la consécration, quand Bertha
von Suttner sera la première femme à obtenir le tout récent prix Nobel de
la paix, cinquième du nom4.
Fille d’un vieux feld-maréchal d’Autriche, décédé à 75 ans peu avant
sa naissance, elle est née comtesse Kinsky von Wchinitz5 und Tettau, le 9
juin 1843, à Prague, alors dans l’Empire d’Autriche. Elle reçoit une parfaite
éducation aristocratique, mais, sa famille ayant été ruinée, elle doit
travailler comme gouvernante chez les richissimes von Suttner. C’est alors
qu’elle s’éprend du fils de la famille, le jeune baron Arthur Gundaccar,
ingénieur et futur écrivain (1850-1902), qui est son cadet de sept ans6.
Malgré l’opposition de la famille du jeune homme, elle l’épouse
secrètement en juin 1876, et, anticipant la révolte de Germaine Lechat
dans Les affaires sont les affaires, elle choisit la liberté et s’éloigne de son
milieu et de son pays, intellectuellement et géographiquement. Invitée par
la princesse Ekaterina Dadiani, elle passe huit années dans le Caucase, en
Mingrélie (Géorgie occidentale), à enseigner et à faire ses gammes dans la
presse en collaborant, sous pseudonyme, à divers journaux de langue
allemande. Elle finit par rentrer en Autriche en mai 1885, après la mort de
sa mère, et se réconcilie alors avec ses beaux-parents. Mais le
conservatisme de cette grande famille aristocratique et la vie de château
ne conviennent guère à la jeune progressiste, révoltée et anticléricale7,
qui publie ses trois premiers romans, alimentaires, en 1885 et 1886, et
s’engage peu après dans le mouvement pacifiste international, à partir de
1887. Après le triomphe européen de son quatrième roman, Die Waffen
Nieder !, elle fonde la Société autrichienne des amis de la paix et en
assume la présidence jusqu’à sa mort, en juin 1914, à la veille de la
première boucherie mondiale , et elle crée et dirige, de 1892 à 1899, la
revue Die Waffen Nieder !, du nom de l’œuvre qui lui a valu succès et
scandale. Elle n’a dès lors plus cessé de lutter, non seulement contre le
nationalisme, la xénophobie et les graves dangers de la course aux
armements et de la militarisation à outrance, mais aussi contre
l’antisémitisme, participant notamment à de nombreuses conférences
internationales pour la paix, dans l’espoir que des traités, des tribunaux
3
Le roman a été adapté deux fois au cinéma, notamment par Carl Dreyer, auteur du scénario d’un film
produit par la Nordisk et tourné en 1914.
4
Il est à noter qu’elle a été un temps – deux semaines ! – la secrétaire particulière d’Alfred Nobel, à Paris,
en 1876, à un moment où Mirbeau était celui de Dugué de la Fauconnerie, et qu’elle est restée en relation avec
l’inventeur de la dynamite jusqu’à sa mort, en 1896, au point qu’on a dit qu’on lui devait la création du prix
Nobel de la paix... Leur correspondance a été publiée en français en 2001.
5
Nom allemand de Vchynice, aujourd’hui en Tchéquie.
6
Il écrira sur Mirbeau un article qui paraîtra dans le Magazin für die Literatur das In- und Ausland, le 6
juillet 1891.
7
Elle développera le crématisme en Allemagne et demandera à être incinérée.
internationaux et des procédures d’arbitrage puissent dorénavant
permettre de régler les litiges et les conflits inter-étatiques sans recourir à
la guerre. Son roman suivant, Das Maschinenzeitalter [“l’ère des
machines”], paraît à Zurich en 1889, puis chez Pierson en 1899, et la suite
de Bas les armes, Marthas Kinder [“les enfants de Marthe”] en 1902, chez
le même éditeur, mais sans obtenir un succès comparable8.
Quand elle fait la connaissance de Mirbeau, en février 1889, elle
n’est pas encore vraiment célèbre, et cela explique sans doute qu’il
ne signale pas cette rencontre dans sa correspondance de l’époque,
alors qu’il évoque longuement, pour son confident Paul Hervieu, ses
conversations avec le baron von Bunsen, député au Reichstag, qui
lui inspirent son article du 4 novembre 1889, « Quelques opinions
d’un Allemand »9. En revanche, Le Calvaire a valu au romancier un
scandale à l’échelle de l’Europe, et la jeune activiste de la paix, qui
l’a lu dans le texte français, a été vivement impressionnée par le
chapitre II : elle reconnaît en lui un esprit fraternel, qui partage ses
valeurs éthiques fondamentales et son combat pour la paix. C’est
son mari Arthur qui a pris le premier contact, ce qui lui a valu une
réponse de Mirbeau, expédiée de Belle-Ile, début juiller 1887. Une
deuxième lettre, écrite par Bertha cette fois, non retrouvée, mais
apparemment très élogieuse pour L’Abbé Jules, lui vaut une seconde
réponse, en avril 1888, sans que pour autant les deux écrivains
pacifistes aient alors l’occasion de se rencontrer. Ce sera chose
faite, on l’a vu, en février 1889, à Menton. Mais, curieusement,
Mirbeau ne semble pas entretenir davantage la relation, et c’est
Bertha qui de nouveau le relance, après la publication de Sébastien
Roch. Pour se faire pardonner sa négligence, pour laquelle, plaidant
coupable, il sollicite à maintes reprises le pardon de la baronne, il va
s’employer à faire publier en France Die Waffen nieder !, que son
ignorance de l’allemand lui interdit de découvrir dans sa version
originale, mais dont il soupçonne l’orientation. Il se heurte à
l’indifférence et à la procrastination de Georges Charpentier, songe
un temps à recourir à son premier éditeur, Paul Ollendorff, avant de
remporter de haute lutte l’accord de Charpentier. Du moins c’est ce
qu’il prétend dans sa dernière lettre connue.
Mais il est tout de même curieux qu’il ait fallu attendre 1899 pour
que le volume finisse par paraître. Que s’est-il donc passé qui puisse

8
Pour en savoir plus, voir Harald Steffahn, Bertha von Suttner, Rowohlt Verlag, Hambourg, 1998, 158
pages.
9
Voir sa Correspondance générale, Lausanne, L’Âge d’Homme, 2005, t. II, pp. 82 et 95-96.
expliquer un retard aussi inhabituel ? Nous l’ignorons. Autre sujet
d’étonnement : ce n’est pas Mirbeau qui rédigera la préface, comme
il l’avait annoncé, mais Gaston Moch. Pourquoi ? Bertha von Suttner
lui a-t-elle retiré sa confiance ? Est-ce lui qui y a renoncé ? En
l’absence de tout document connu à ce jour et de toute mention des
efforts de Mirbeau dans les Memoiren de la baronne, qui, il est vrai,
ne s’étendent guère sur son œuvre littéraire, nous sommes
incapable d’apporter une réponse satisfaisante.
Vingt ans après leur première – ou leur seule ? – rencontre, Bertha
von Suttner est encore sensible à son allure plus britannique que
française. Elle ne rapporte malheureusement pas les propos de son
hôte et ne se souvient que de sa sensibilité à la question sociale et
de sa révolte contre l’injustifiable misère. Mais n’est-ce pas là
l’essentiel ?
Pierre MICHEL
* * *

Menton et Venise

Au début de l’année 1889 (mon roman était alors à l’état de


manuscrit entre les mains réticentes de Pierson10), nous nous accordâmes
un petit voyage d’agrément. En l’occurrence, nous fîmes route vers la
Côte d’Azur – destination Menton. C’est au cours de ce voyage que nous
fûmes foudroyés d’apprendre, par des connaissances, la nouvelle de la
mort du prince héritier Rodolphe11. Les premières informations parlaient
d’un accident de chasse ; c’est seulement peu à peu que vinrent à notre
connaissance les détails, terribles et contradictoires. La tragédie nous a
fortement ébranlés. [...]
C’est une très intéressante connaissance que nous fîmes, quelques
jours après notre arrivée à Menton : celle d’ Octave Mirbeau. Déjà à cette
époque le jeune écrivain12 avait connu la célébrité grâce à son roman Le
Calvaire. Je connaissais le roman, notamment un chapitre qui décrit une
merveilleuse scène de la guerre franco-allemande, et qui la décrit d’une
telle manière que la conclusion en est une condamnation profonde de la
guerre. Ce chapitre m’avait bien plu et je me réjouissais de pouvoir serrer
la main de l’auteur.
Avec sa jeune et jolie femme Mirbeau habitait, au Garavent13, une
petite villa qu’il avait achetée14 ; c’est là que le couple nous a invités à
déjeuner. Le jeune écrivain avait plus l’air d’un Anglais que d’un Français.
Il me rappelait un peu Achille Murat15. Très grand, large d’épaules, avec
10
Edgar Pierson (1848–1919) est l’éditeur de Dresde, chez qui va paraître Die Waffen Nieder ! (327
pages), ainsi que les deux romans suivants. Ses réticences sont probablement dues à l’idéologie pacifiste
qu’illustre le roman et qui a mauvaise presse en Allemagne. Mais Bertha von Suttern n’avait pas le choix : il
était le seul éditeur à s’être laissé convaincre de publier le roman.
11
Allusion au drame de Mayerling, du nom du village des environs de Vienne où, dans un pavillon de
chasse, l'archiduc Rodolphe de Habsbourg, fils de l'empereur François-Joseph et de l'impératrice Elisabeth
(alias Sissi), a été retrouvé mort, le 30 janvier 1889, auprès de sa maîtresse, la toute jeune baronne Maria von
Vetsera. Double suicide, ou meurtre de la jeune femme suivi du suicide de l’archiduc : deux interprétations
étaient possibles. Le scandale était double : pour l’empereur, il fallait à tout prix cacher à la fois le suicide de
Rodolphe, qui aurait interdit une inhumation chrétienne, et la présence du corps de la jeune maîtresse du fils
adultère (il était marié à la princesse Stéphanie, de Belgique). La thèse d’un double assassinat a également couru
et a repris de la force en 1959, puis en 1992, de sorte que, aux yeux de beaucoup, le mystère demeure entier.
12
Mirbeau a alors 41 ans, ce qui, à l’époque, n’est pas particulièrement jeune, surtout pour un romancier
qui n’a fait ses débuts officiels que deux ans plus tôt. Alice est également qualifiée de « jeune », alors qu’elle va
avoir quarante ans. Sans doute Bertha von Suttner les considère-t-elle comme jeunes parce qu’elle a cinq et six
ans de plus qu’eux.
13
Telle était l’orthographe à l’époque. Aujourd’hui on écrit Garavan.
14
Il s’agit de la Casa Carola, où les Mirbeau se sont installés en novembre 1888. Mais ils n’en sont que
les locataires. Et la maison est fort grande...
15
Le prince Achille Murat est né le 2 janvier 1847 à Bordentown (New-Jersey), où son père, Lucien-
Charles Murat, s’était exilé en 1825 ; il est décédé en février 1895, en Géorgie. Il était le petit-fils du maréchal
Joachim Murat, roi de Naples, et, par sa tante Catherine Gray, un arrière-petit-neveu de George Washington. Il a
une fine moustache blonde. Si son apparence extérieure semblait
anglaise, en revanche sa manière d’être et sa conversation étaient
purement françaises, vraiment pleines d’un esprit piquant. Cela ne
l’empêchait pas de parler aussi de choses très sérieuses. Les problèmes
sociaux semblaient être ce qui lui tenait le plus à cœur. Sa conviction la
plus profonde, c’est qu’il ne devrait pas y avoir de misère à travers le
monde ; et qu’il y en eût tout de même tant, cela suscitait sa colère.
[...]
Bertha von Suttner
Memoiren, cinquième partie, chapitre XXVII, p. 191
(traduction de Pierre Michel).

épousé, en mai 1868, à Paris, une princesse géorgienne, Salomé Dadiani de Mingrélie (1848-1913), fille
d’Ekaterina, et a fait deux séjours en Mingrélie, dans la famille de sa femme. C’est là qu’il a fait la connaissance
de Bertha von Suttner.
* * *

Lettres inédites d’Octave Mirbeau à Arthur et Bertha von


Suttner

1.

À ARTHUR GUNDACCAR VON SUTTNER1

Kervillaouen, Belle-Ile
Morbihan
[début juillet 1887]

Monsieur et cher confrère,


Pardonnez-moi de n’avoir pas répondu plus tôt à votre charmante
lettre ; elle m’arrive seulement aujourd’hui Depuis plus d’un mois, je suis
en Bretagne, à chercher une maison, qui me semble rare, et cela m’oblige
à de quotidiens voyages. Votre lettre me suivait, de bureaux de poste en
bureaux de poste : je la trouve enfin, à Belle-Ile.
Certes, Monsieur et cher confrère, je vous autorise, et de grand
cœur, à traduire le chapitre du Prussien, de mon roman2. J’aime
l’Allemagne, et je suis désolé de voir que deux pays qui auraient tant
besoin l’un de l’autre, se déchirent continuellement. Si ces quelques pages
pouvaient faire germer, dans l’esprit de quelques-uns, des idées de paix,
j’en serais bien heureux. Mais je ne crois pas à l’influence des lettres sur
l’esprit des hommes et des peuples, et je crois que la sottise et le mal
doivent toujours triompher des rêves du poète3.
Recevez, Monsieur et cher confrère, l’expression de mes sentiments
les plus distingués.
Octave Mirbeau

Bibliothèque de l’O. N.U, Genève, Fonds Suttner-Fried, 289, 1.5.

1. Arthur Gundaccar von Suttner (1850-1902) est un journaliste et écrivain autrichien. Il est l’auteur de
Sein Verhängnis (1897), Gebrandmarkt (1898) et Scharfeneck (1900). Il a épousé Bertha Kinsky von Wchinitz
und Tettau, de sept ans son aînée, le 12 juin 1876, et l’a accompagnée dans tous ses combats. En totale rupture
avec son milieu d’origine, aristocratique, catholique et conservateur, il était très anticlérical, antimilitariste et
proche des socialistes.
2. Nous ignorons si Suttner a pu faire paraître cette traduction dans une revue. Ce qui est sûr, en revanche,
c’est qu’il consacrera un article à Mirbeau dans le Magazin für die Literatur das In- und Ausland, le 6 juillet
1891.
3. Cette lucidité désespérée ne l’empêchera pas de continuer à écrire et à se battre, comme si les mots
avaient quelque chance de remédier aux maux.
2.

À BERTHA VON SUTTNER

Kerisper par Auray


Morbihan
[vers le 20 avril 1888]

Madame,
Je reçois votre si aimable lettre, après des déplacements sans
nombre. Je quitte d’ailleurs aujourd’hui Kerisper pour une absence
nouvelle d’un mois, et je vais dans le midi me guérir des fièvres
paludéennes gagnées dans les marais de Bretagne.
Votre lettre m’a causé une vive joie et fait un grand honneur 1. C’est
notre récompense à nous autres écrivains que ces sympathies inconnues
qui nous suivent dans notre si douloureux métier2, et qui nous consolent
de tous nos dégoûts et de toutes nos angoisses. Je me dis souvent que
c’est bien inutile de tenter à faire entendre une parole de vérité, ou à
chercher une forme d’art3. Et je suis injuste, puisque je reçois des lettres
comme la vôtre, Madame, qui me redonnent un peu plus de confiance
dans le travail et un peu plus de fierté pour mon œuvre de travailleur.
Soyez mille fois remerciée.
Veuillez agréer, Madame, l’hommage de mon profond respect.
Octave Mirbeau

Bibliothèque de l’O.N.U, Genève, Fonds Suttner-Fried, 289, 1.6.

1. On peut supposer que cette lettre, non retrouvée, comporte des compliments pour L’Abbé Jules.
2. Ce mot est révélateur de la façon dont il perçoit son statut, en rupture avec la conception romantique : il
n’est qu’un professionnel de la plume qui se bat douloureusement avec les mots, qui sont aussi son gagne-pain.
3. Autre aveu intéressant sur les deux objectifs, l’un éthique (« une parole vérité »), l’autre esthétique
(« une forme d’art ») qu’il aimerait pouvoir fixer à son « métier ». Le singulier, dans les deux formules, est aussi
symptomatique de sa modestie et de son absence d’illusions, tant sur lui-même que sur les hommes en général.

3.

À BERTHA VON SUTTNER

Les Damps, par Pont-de-l’Arche


(Eure)
[mai ou juin 1890]

Chère Madame,
Merci de votre si charmante et bonne lettre1, qui me rend plus
odieuse encore ma conduite envers vous. Je ne veux pas m’excuser, car je
crois qu’il n’est pas d’excuses. Peut-être connaissez-vous cet engrenage
de silence, de la remise au lendemain, qui est toujours le lendemain, c’est-
à-dire l’heure qui n’arrive jamais2. Et pourtant, que vous avez été bons
pour moi, M. de Suttner et vous, et combien je vous suis reconnaissant à
tous deux. Ne me jugez pas ingrat, je vous en prie, et croyez bien que
votre souvenir m’est très cher, et que nous l’évoquons bien souvent, ma
femme et moi, dans notre paysage tranquille, tout fleuri, et où je voudrais
tant vous voir. Peut-être la traduction de votre livre vous amènera-t-elle à
Paris, et comme nous vivons à deux heures de Paris, j’espère bien avoir la
joie de vous posséder quelques jours. Comme nous serions heureux.
Écrivez-moi vite que vous le voulez bien.
Je n’ai jamais tant regretté de ne pas savoir l’allemand qu’en ce
moment, car je voudrais lire votre livre. Mais est-il nécessaire de savoir
l’allemand, pour écrire une préface, qui me serait bien douce à écrire. Je
pourrais l’écrire, sur les bonnes feuilles, c’est très facile. Certes, je n’y
mettrais probablement pas le talent de Maupassant, mais je sais que j’y
mettrais plus de mon cœur que lui. Et puis, Maupassant ignore l’allemand
comme moi. Je puis néanmoins lui en parler, et je ne doute pas qu’il ne le
fasse. Dites-moi franchement ce que vous préférez.
Voulez-vous me tenir aussi au courant des négociations de M. Max
Nordau3. Car si Hinrichen4 fait la moindre difficulté, je puis, dès
maintenant, vous promettre que Charpentier éditera cette traduction. J’en
fais absolument mon affaire. Je ne lui en parle pas avant d’y être autorisé
par vous. Mais c’est l’affaire de cinq minutes pour avoir son adhésion.
Avez-vous un traducteur en vue ? Mettez-moi tout à fait au courant de vos
volontés et de vos désirs, et je m’emploierai, de tout mon cœur, à les
satisfaire. Il serait nécessaire, pour le succès de votre livre, que M. Jacques
St-Cère5 vous promît Le Figaro. Pour Le Figaro, je ne puis
malheureusement rien. Cela devient si difficile d’écrire dans une feuille
française, et surtout dans celle-là, ce que l’on pense, que j’ai renoncé au
journalisme6, et Le Figaro m’en garde rancune, au point que Magnard a
refusé de faire faire un article sur Sébastien. Mais M. St-Cère peut
beaucoup, je crois : il faut qu’il vous promette un article.
Enfin, chère Madame, dites-moi bien ce que vous voulez, et je me
mets à votre entière disposition pour vous aider, ce qui me sera infiniment
agréable.
Ma femme vous aime, nous parlons de vous, souvent, très souvent,
car nous ne sommes pas de vrais oublieux, je vous jure. Elle me charge de
vous envoyer ses amitiés toutes chaudes encore du souvenir très
charmant que vous avez laissé en elle7. Voulez-vous accepter mes
respects affectueux et reconnaissants et les partager avec M. de Suttner.
Octave Mirbeau

Bibliothèque de l’O.N.U, Genève, Fonds Suttner-Fried, 289, 1.1.

1. Lettre non retrouvée. On peut supposer que Bertha von Suttner l’y complimente pour Sébastien Roch et
parle aussi d’un projet de traduction de Die Waffen nieder ! pour laquelle elle envisage de solliciter une préface
de Maupassant.
3. Max Nordau (1849-1923), pseudonyme de Simon Maximilian Südfeld, est un médecin et écrivain
d’origine hongroise et de langue allemande, né à Budapest et mort à Paris, où il a passé les dernières décennies
de sa vie. Il est surtout connu pour son engagement sioniste et pour son livre sur la dégénérescence, Entartung
(1892). Bertha von Suttner a d’abord assisté à une de ses conférences à Berlin, en 1887, puis a fait sa
connaissance à Paris, lors de son séjour de 1888. Elle a alors été frappée par ses cheveux blancs, malgré son
jeune âge. Dans ses Memoiren, elle rappelle que certains critiques, comme Cherbuliez, ont attribué à Nordau
Das Maschinenzeitalter, qui avait paru anonymement.
2. À l’en croire, Mirbeau serait donc, comme Baudelaire, atteint de procrastination.
4. Lecture incertaine. Un éditeur de Munich s’appelait Otto Heinrichs et a publié les trois premiers romans
de Bertha von Suttner, Ein schlechter Mensch en 1885, Daniela Dormes et High-life en 1886. Il est cependant
douteux qu’il s’agisse ici de lui, à moins que Mirbeau n’ait mal lu et mal retranscrit son nom, ce qui ne saurait
être exclu Les Suttner se sont apparemment fâchés avec lui, ce qui pourrait expliquer le changement d’éditeur
pour Die Waffen nieder ! Il existe aussi un journaliste et écrivain du nom de Hermann Henrichsen (1869-1919),
mais je vois mal ce qu’il viendrait faire ici.
5. Jacques Saint-Cère (1855-1898), Armand Rosenthal de son vrai nom, était un aventurier et un
journaliste, qui exerçait une grande influence au Figaro en matière de politique internationale. Il connaissait bien
l’Allemagne, où il avait passé plusieurs années en exil, en attendant la prescription pour une condamnation de
droit commun. Sur ses rapports avec Mirbeau, voir notre article dans les Cahiers Octave Mirbeau, n° 3, 1996,
pp. 197-212.
6. En fait, il n’a pas du tout renoncé au journalisme et continuera de fournir des articles à deux
quotidiens : Le Figaro et L’Écho de Paris. Simplement l’achèvement de Sébastien Roch a suspendu sa
collaboration au Figaro depuis le 24 décembre 1889, et elle ne reprendra que le 25 juillet suivant (et le 14 juillet
dans L’Écho de Paris).
7. Lors de leur rencontre à Menton, en février 1889.

4.

À BERTHA VON SUTTNER

[Les Damps – fin juillet 1890]

Chère Madame,
Excusez-moi. Pardonnez-moi. J’ai passé, ces temps derniers, par des
transes cruelles. Mon père frappé d’une apoplexie sérieuse, et qui ne fait
que se rétablir ; ma femme très souffrante, et menacée d’une fièvre
muqueuse, compliquée de péritonite1, heureusement en convalescence. Je
ne savais où donner de la tête. Et puis cet indécrottable Charpentier, à qui
j’ai écrit plus de 10 lettres, et qui ne me répond pas, ce qui est
inconcevable. Je lui écris aujourd’hui même une lettre à cheval2, lui
demandant de me répondre oui ou non. Suivant sa réponse, que je vous
ferai connaître, nous agirons. Si Charpentier refuse, j’ai pensé à Ollendorff,
avec qui je suis en bons termes, bien que je l’aie quitté3.
Dès que j’aurai une réponse, je vous en ferai part. Excusez-moi de
vous écrire si brièvement aujourd’hui. J’ai voulu ne pas vous faire attendre
si longtemps ; et je me propose de vous adresser bientôt une longue
lettre. Je suis obligé d’aller à Rouen, tout à l’heure, où je suis mandé pour
la statue de Flaubert, que nous érigeons en cette ville4.
Mille, mille, et encore mille excuses. Je suis navré, furieux, stupéfait,
du silence de Charpentier. Voulez-vous me rappeler à l’amical souvenir de
M. de Suttner, et recevoir, pour vous deux, de notre part à tous les deux,
nos plus sincères amitiés..
Octave Mirbeau

Bibliothèque de l’O.N.U, Genève, Fonds Suttner-Fried, 289, 1.4

1. C’est la seule mention d’une nouvelle péritonite d’Alice. Dans sa lettre à Claude Monet du 25 juillet,
Mirbeau parle de « fièvre nerveuse » et de « goutte » (Correspondance générale, t. II, p. 262).
2. D’après Littré, cela signifie « une lettre où on le [le destinataire] gourmande vertement ».
3. Dans sa lettre à Paul Hervieu du 3 mai, Mirbeau regrettait déjà d’avoir « lâché Ollendorff » pour
Charpentier (ibid., p. 223). Rappelons que c’est Ollendorff qui a publié les romans “nègres” et les deux premiers
romans signés Mirbeau.
4. Il s’agit d’un bas-relief réalisé par Henri Chapu, qui en a reçu la commande à l’automne 1887. Un
comité et un sous-comité avaient été constitués peu après la mort du romancier. Aux côtés de Victor Hugo, qui
en avait accepté la présidence, on trouvait notamment Tourgueniev, Zola, Goncourt, Daudet, Maupassant,
Heredia, Charpentier, Adrien Hébrard, Francis Magnard et Arthur Meyer. En mai 1890, la souscription avait
recueilli environ 12 000 francs, dont 1 000 francs donnés par Maupassant et 500 par Edmond de Goncourt, qui a
succédé à Victor Hugo à la présidence du comité. Voir Christophe Oberlé, « Maupassant et le monument
Flaubert édifié par Chapu », Cahiers naturalistes, n° 78, 2004, pp. 241-262.

5.

À BERTHA VON SUTTNER

[Les Damps – mi-novembre 1890]

Chère Madame,
J’arrive de Paris, et je repars, à l’instant, pour Rouen, toujours pour
cette maudite inauguration du monument de Flaubert1, qui ne va pas
comme je le voudrais et à laquelle on se heurte à tant de vanités, tant de
sottises municipales, tant de sous-intrigues littéraires, que j’en ai assez, et
que je vais remettre ma démission, à ce comité d’imbécilles [sic] et
d’orgueilleux2...
. Parlons de Bas les armes. Charpentier ne m’a pas écrit. Je l’ai vu,
lors de la représentation de La Parisienne3 ; et il ne m’a parlé de rien. Je
crois que vous auriez, avec ce brave et paresseux garçon, bien des ennuis.
Je suis donc allé ailleurs. Il m’a suffi de parler de l’affaire à Ollendorff pour
qu’immédiatement celui-ci dresse l’oreille. Envoyez-lui immédiatement un
exemplaire de Bas les armes. Il lit très bien l’allemand. Je crois qu’avec
Ollendorff, qui est actif, l’affaire ne traînera pas4.
Toutes nos amitiés.
Octave Mirbeau

Bibliothèque de l’O.N.U, Genève, Fonds Suttner-Fried, 289, 1.3.

1. Cette inauguration du monument à Flaubert par Chapu, initialement prévue le 10 juillet aura finalement
lieu le 23 novembre 1890, dans le square Solferino, à Rouen (voir la Correspondance générale de Mirbeau, t. II,
p. 306-308). L’invitation, signée par Goncourt, président, et Maupassant, secrétaire, est datée du 17 novembre.
2. J’ignore à quel moment Mirbeau a été intégré dans le comité du monument Flaubert.
3. La reprise de La Parisienne, d’Henry Becque, à la Comédie-Française, a eu lieu le 11 novembre 1890.
4. Finalement, Ollendorff ne publiera pas Bas les armes, mais c’est chez lui que paraîtra, en 1901, un
roman ancien de Bertha von Suttner, High Life, traduit par Mme Charles Laurent (l’édition allemande a été
publiée en 1886).

6.

À BERTHA VON SUTTNER

[En-tête : Les Damps, par Pont-de-l’Arche (Eure)]


[fin 1890 ?]

Chère Madame,
J’arrive de Paris, où je suis allé voir Charpentier. L’affaire est
entendue, en principe ; elle est même entendue tout à fait. Il ne reste plus
qu’à traiter des conditions de publication de l’ouvrage, et de vos intérêts.
Voulez-vous être assez bonne pour vous mettre directement en relations
avec Charpentier, et lui donner tous les détails que je n’ai pu lui donner1.
Charpentier m’a dit, après notre conversation, qu’il avait reçu la
visite d’un M. de Herrens2 et qu’il n’avait pu rien en tirer de clair. Il
paraîtrait même que ce dernier aurait été fort maladroit. En tout cas,
Charpentier ne savait pas du tout ce dont il était question. Je ne saurais
trop vous engager à retenir M. de Herrens dans ses attributions de
traducteur, et pas autre chose. D’après ce que j’ai vu, il serait fort capable
de faire manquer une affaire sûre.
Il est bien entendu que je reste tout à votre disposition pour tout ce
dont vous aurez besoin. Mais il vaut mieux, dans votre intérêt, que vous
vous mettiez directement en rapport avec Charpentier.
Je ferai la préface, et il est entendu que, le jour de la mise en vente
de votre volume, cette préface paraîtra en première page du Figaro3.
Excusez, chère Madame, la brièveté de ma lettre, mais je tiens à ce
qu’elle parte aujourd’hui, et le courrier est là, qui m’attend.
Ce que je peux vous dire, c’est que vous pouvez user de moi, user
encore, user toujours, vous n’abuserez jamais.
Toutes nos bonnes amitiés et tous nos souvenirs affectueux, de nous
deux pour vous deux.
Octave Mirbeau

Bibliothèque de l’O.N.U, Genève, Fonds Suttner-Fried, 289, 1.2.

1. C’est ce qu’elle finira par faire, semble-t-il, comme l’attestent les lettres de Georges Charpentier à
Gaston Moch, le préfacier, relatives à la publication de l’ouvrage de Bertha von Suttner et conservées dans le
même fonds Suttner-Fried de Genève, sous la cote BvS/23/290-1/17.
2. Lecture incertaine, qui ne permet pas d’identifier le personnage. Il est possible qu’il s’agisse du
traducteur envisagé pour Die Waffen nieder ! Mai,s comme aucun nom de traducteur ne figure sur l’édition
Fasquelle de Bas les armes, nous ne pouvons vérifier l’hypothèse.
3. Pour des raisons que nous ignorons, Mirbeau n’écrira aucune préface, et c’est Gaston Moch, ancien
officier d’artillerie converti au pacifisme (et père de Jules Moch), qui rédigera l’avant-propos à l’édition
française de Bas les armes, qui ne paraîtra chez Charpentier-Fasquelle qu’en 1899. Mais auparavant une édition
française aura paru en Suisse, chez F. Widmer, dans une publication hebdomadaire, L'International, dans la
collection des « Chefs-d'œuvre littéraires ».