CAHIERS

OCTAVE MIRBEAU
Rédacteur en chef : Pierre MICHEL

N° 16
2009
Édités par la Société Octave Mirbeau
10 bis, rue André-Gautier, 49000 Angers

Ce numéro a été publié avec le concours du C.N.L., de l’Académie des Sciences
et de la ville d’Angers. Il a également bénéficié de l’aide financière des communes
de Carrières-sous-Poissy, de Trévières, de Triel-sur-Seine et des Damps.

ANGERS

Mirbeau photographié par Sacha Guitry vers 1910 (B.N.F.).

PREMIÈRE PARTIE

ÉTUDES

Le Journal d’une femme de chambre, par Louis James.

OCTAVE MIRBEAU
ET LES PERSONNAGES REPARAISSANTS
Il peut paraître surprenant de parler de personnages reparaissants à propos
d’un écrivain tel qu’Octave Mirbeau, qui, à la différence de Balzac ou de Zola
pour la Restauration et le Second Empire, n’a jamais eu l’ambition de tracer un
tableau aussi complet que possible de la France de la Troisième République1,
ni, a fortiori, de faire concurrence à l’état civil. Certes, ses contes, ses dialogues,
ses interviews imaginaires, ses comédies et ses romans grouillent de personnages pittoresques et hauts en couleurs qui font tout de même de lui un concurrent du Créateur, tout aussi apte que ses grands prédécesseurs à distribuer la vie
à des centaines, peut-être même des milliers, de créatures et, au besoin, à la
leur reprendre pour satisfaire aux nécessités du récit ou de la scène2. Reste qu’il
n’a jamais théorisé le recours au système de personnages reparaissants, et qu’il
n’a pas davantage senti le besoin de reprendre le procédé zolien d’une famille
dotée d’un arbre généalogique dont les branches, telles de puissantes racines à
la recherche de l’eau vitale, puissent s’infiltrer en tous lieux et en tous milieux.
Alors, pourquoi consacrer un article à un procédé que notre écrivain n’a eu
garde d’employer ? Tout simplement parce que, dans sa vaste et multiforme
production, il lui est malgré tout arrivé de donner le même nom à des personnages de fiction, et c’est ce petit nombre de cas que nous nous proposons
d’évoquer ici. Ils sont, sauf erreur de notre part, au nombre de six : la comtesse de La Verdurette, la princesse Vedrowitch, Lechat, le docteur Triceps,
Lerible et Victor Flamant. Et ils constituent autant de cas particuliers, qu’il
convient donc d’examiner séparément.
Mais il n’est pas inutile de rappeler auparavant les deux fonctions majeures
du système mis en œuvre par Balzac à partir du Père Goriot, où il utilise 48 de
ces personnages déjà apparus ou destinés à reparaître : d’une part, il obéit à
un principe d’économie, en évitant d’avoir à réinventer de toutes pièces un
personnage et en faisant appel à la mémoire du lecteur qui l’a déjà rencontré
dans des romans antérieurs ; d’autre part, il permet de conférer au cycle romanesque une ampleur, une cohérence et une dimension temporelle qu’une
simple juxtaposition de romans autonomes, dépourvus de tout lien entre eux,
n’aurait pas permis d’obtenir.

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COMTESSE DE LA VERDURETTE
Le plus reparaissant des personnages mirbelliens est incontestablement la
comtesse Denise de la Verdurette3, qui partage sa vie entre son hôtel parisien
et son château de la Verdurette, par Fyé-le-Châtel (Sarthe) – village de pure
fiction, cela va sans dire. On trouve son nom dans des textes publiés entre
1880 et 1885, et ce sous trois – voire quatre4 – signatures différentes.
Tout d’abord, dans la série de « La Journée parisienne » du Gaulois, signée
Tout-Paris. Entre octobre 1880 et février 1881, elle apparaît à six reprises dans
des chroniques qui se présentent sous la forme de lettres qu’elle échange avec
des amies demeurées à Paris ou qu’elle adresse à son intendant Joseph Robineau5 : « Pourquoi je reste à Paris » (6 octobre 1880), « Sous bois » (26 octobre 1880), « La Journée parisienne », sans sous-titre (7 novembre 1880),
« Autour d’une église » (30 novembre 1880), « Gris et bleu » (18 janvier 1881)
et « Veinard et marié » (12 février 1881). Représentante du « beau » monde,
elle exprime tous les préjugés et toute la bonne conscience de sa classe, sans
que l’auteur ait besoin de prendre position : ses personnages sont « peints par
eux-mêmes », comme sera intitulé le roman par lettres de l’ami Paul Hervieu,
et c’est au lecteur de les juger en toute liberté. C’est ainsi que, pratiquant la
charité dite « chrétienne », elle ordonne à son intendant de ne « pas trop »
éconduire les mendiants, de donner 20 francs à une pauvresse (alors qu’elle
lui demande par ailleurs de lui en envoyer 10 000) et de laisser les pauvres ramasser le bois mort – ce qui, malgré tout, distingue l’aristocratie des nouveaux
riches du genre d’Isidore Lechat ; mais, trois mois plus tôt, elle déplorait, dans
une lettre à une sienne amie, duchesse de son état : « Il n’y a plus de bons pauvres, honnêtes comme ceux que j’aimais tant à consoler. […] C’est le progrès
qui est la cause de ce mal. Ces gens-là ont trop d’instruction »…
Mêmes préjugés, d’ordre littéraire cette fois, dans les deux textes publiées
par le pseudo-Gardéniac dans la série des « Petits poèmes parisiens6 » de
1882, parus également dans Le Gaulois. Le 3 mars, elle se trouve « dans une
baignoire » – c’est le titre du texte dialogué –, pendant une représentation de
la Barberine de Musset à la Comédie-Française, où Mlle Feyghine fait ses débuts, et elle est mordante et sans pitié pour la jeune actrice, qu’elle juge aussi
mal fagotée qu’un moujik et qu’elle crédite de l’accent de Saint-Flour, alors
que Mirbeau, lui, l’apprécie beaucoup7. Le 27 mars suivant, dans une nouvelle lettre, adressée cette fois à la comtesse de Fontaine-Peureuse (Sarthe), Denise de la Verdurette se répand en éloges sur L’Abbé Constantin, « littérature
qui console de toutes les malpropretés d’aujourd’hui », et se dit en revanche
profondément choquée par « les abominations de Manet », alors que, on le
sait, Mirbeau est déjà un admirateur inconditionnel d’Édouard Manet, qui a le
grand mérite d’horripiler les bourgeois, et qu’il voit dans l’académique fiction
de Ludovic Halévy « un roman-néant », « d’où l’on ne peut dégager ni une

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page de style, ni une observation curieuse, ni de l’esprit, ni de l’émotion, ni le
plus léger grain d’art, ni rien de ce qui constitue de la littérature8 »…
Le 12 août 1885, c’est sous sa propre signature que Mirbeau reconvoque
la comtesse de la Verdurette, dans une des « Lettres de ma chaumière » parue dans La France et intitulée « Élections9 », où il tourne déjà en dérision la
démagogie électoraliste. Il faut dire que le comte est lui aussi en campagne
électorale et qu’il embrigade son épouse dans l’espoir de mieux séduire l’électeur. Aussi, pour tâcher de faire oublier leur indécente richesse, la comtesse
décide-t-elle de faire peuple : elle se montre partout, « charmante, bonne
enfant et pas fière », elle rend visite à tous les bourgeois qui comptent, elle va
jusqu’à acheter « elle-même des conserves gâtées chez l’épicier » et, délaissant
ses voitures de luxe, elle ne se sert plus que de voitures « préhistoriques » et
brinquebalantes.
S’il reparaît bien, à neuf ou dix reprises – et ce, dans deux journaux et
sous trois signatures, ce qui est à coup sûr original –, ce personnage n’est pas
pour autant conforme aux canons balzaciens : d’une part, ses apparitions sont
aussi éphémères que les articles des quotidiens qui l’ont vu naître, aussi vite
lus qu’oubliés, d’autant qu’ils n’ont pas été recueillis en volume, et il est donc
douteux que les lecteurs de La France fassent le lien avec des chroniques du
Gaulois et que ceux de Gardéniac se rappellent les « Journée parisienne » de
Tout-Paris ; et, d’autre part, plus qu’une individualité dotée de caractères propres en même temps que d’un passé, il s’agit de toute évidence d’un type, qui
symbolise une classe sociale, bien conditionnée et sans une once d’originalité
personnelle, et qui, à cet égard, relève plus de la caricature que du roman, à
l’instar des Tarabustin ou de Clara Fistule, dans Les 21 jours. Il n’est pas jusqu’à
son nom qui ne soit discrètement parodique et ouvertement « diminutif ».
LECHAT
On sait que le personnage de Lechat, Isidore pour les intimes, est le héros
de la grande comédie de mœurs Les affaires sont les affaires, rédigée pour l’essentiel en 1900-1901, et qu’il apparaît pour la première fois, alors prénommé
Théodule, dans un conte de 1885, « Agronomie », recueilli dans les Lettres
de ma chaumière10. En dépit de la différence de prénom, il s’agit clairement
du même personnage : un brasseur d’affaires dépourvu de tous scrupules et
de toute pitié, hâbleur, vulgaire et sournois, qui se gargarise d’être surnommé
« Lechat-tigrrre » tout en se prétendant « socialiste », qui est doté de la même
épouse perdue dans un décor disproportionné à ses modestes ambitions de
femme du peuple, qui habite le même château percheron de Vauperdu, qui
prétend y cultiver le riz, le café et la canne à sucre en « agronome révolutionnaire11 », qui interdit aux pauvres de ramasser du bois mort et prend plaisir à
humilier en public un hobereau ruiné passé à son service, qui fait tuer tous les

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oiseaux du voisinage, qui donne
l’ordre à son cocher de doubler
la voiture d’un noblaillon, quitte à renverser les deux voitures
dans le fossé12, et qui se ramasse
deux ou trois gamelles électorales malgré les millions dépensés
en pure perte pour acheter les
votes. Certes, on peut relever
quelques menues différences,
que les quinze années écoulées
entre ses deux apparitions suffiraient à rendre plausibles, s’il
Théodule Lechat, par Dignimont.
était absolument besoin de se
mettre en quête d’explications respectueuses de la vraisemblance : ainsi, de
quinze millions de francs sa fortune est-elle passée à cinquante, et sa propriété
de sept mille hectares s’étend-elle désormais sur huit chefs-lieux de canton, au
lieu de trois, et sur vingt-quatre communes, au lieu de quatorze13 ; de même,
le parvenu mué en gentleman-farmer est maintenant un homme d’affaires
omnivore et omnipotent, qui parle d’égal à égal avec les ministres, façonne à
sa guise l’opinion publique et caresse des projets à l’échelle de la planète.
La seule différence qui vaille vraiment la peine d’être relevée est donc
la modification de son prénom : Théodule, c’est-à-dire « esclave de Dieu »,
a été rebaptisé Isidore, c’est-à-dire « don d’Isis ». Les deux prénoms ont en
commun d’être originaux, parce que très rarement donnés, même à l’époque14, et de faire intervenir la puissance divine, ce qui convient assez à un
personnage arrogant et tout-puissant, bien décidé à imposer sa loi et à régner
en maître absolu. Reste que Théodule est moins bien adapté qu’Isidore au
Lechat des Affaires, qui, fort de ses cinquante millions et de son emprise sur
le monde, n’est certes pas de nature à accepter d’être réduit en esclavage par
qui que ce soit, fût-ce par le dieu des chrétiens. Dès lors, puisqu’il s’agit d’un
seul et même personnage, on peut très bien imaginer que, dans sa logique
mégalomaniaque, il ait lui-même choisi un prénom plus avantageux, ou qu’il
ait simplement décidé d’intervertir ses deux prénoms, rien dans les textes
n’interdisant en effet qu’Isidore soit son second prénom.
Nous nous sommes placé là dans la logique propre à un personnage de
fiction, comme s’il disposait d’une quelconque autonomie par rapport à son
créateur et vivait de sa propre vie. Mais, bien entendu, c’est celle de l’écrivain qui devrait seule retenir notre attention. Or, voici comment il présente la
réapparition de son héros, dans une interview parue dans L’Écho de Paris du
18 avril 1903, où il passe sous silence le changement de prénom15 : « Il y a
longtemps que le principal personnage de ma pièce, Isidore Lechat, a été par

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moi créé. C’était en 188[5]16, j’écrivais alors dans La France17, et je fis paraître, sous le titre « Agronomie », une longue nouvelle, où le caractère d’Isidore
Lechat était tout entier dépeint. Plus tard, j’eus l’idée de développer pour
le théâtre la nouvelle écrite en 188[5], et c’est ainsi que naquit Les affaires
sont les affaires. Ainsi, vous le voyez, tombent tous les bruits ridicules mis en
circulation et d’après lesquels j’aurais voulu dépeindre en Isidore Lechat telle
ou telle personnalité parisienne. La vérité, c’est que j’ai étudié des caractères
modernes, évoluant dans une société moderne. J’ai mis au théâtre, non plus le
financier ou le banquier, mais le brasseur d’affaires, personnage nouveau d’un
monde nouveau. »
Il est donc exclu que Mirbeau ait imaginé, même pour les besoins de la
cause, un système de personnages reparaissants quand il a simplement décidé
de « développer », dans une grande comédie destinée à la Comédie-Française, le personnage central d’une de ses anciennes nouvelles, que peu de
lecteurs, et pour cause18, se souviendront d’avoir déjà rencontré, fût-ce en
le dotant d’un prénom plus adéquat à son projet. En gestionnaire avisé, simplement soucieux de ne rien gaspiller de ce qui est sorti de sa plume, il s’est
saisi de l’occasion que lui offrait Jules Claretie19 pour donner à un personnage
presque épisodique des dimensions nouvelles et faire de lui le symbole d’une
ère nouvelle : celle de l’impérialisme naissant, première phase de ce qu’on
appellera plus tard la mondialisation. Le personnage de Lechat est bel et bien
réutilisé, mais il n’est pas, à proprement parler, un personnage reparaissant,
puisque la quasi-totalité des spectateurs ignoraient sa première existence.
LE DOCTEUR TRICEPS
Le docteur Triceps intervient dans une farce de 1898, L’Épidémie, dans
un article de 1901, « Propos gais », et dans des contes incorporés dans cette
monstruosité littéraire qu’est Les 21 jours d’un neurasthénique, où on découvre, au détour d’une brève lettre adressée au narrateur au chapitre III, qu’il
se prénomme Alexis (p. 5320). Dans la pièce en un acte, il est membre d’un
conseil municipal et, au nom de la science, ou prétendue telle, qu’il entend
incarner au sein d’une assemblée de bourgeois ignorants, il s’escrime à prouver que les « problématiques microbes » chers à Pasteur n’existent pas – « simple hypothèse de littérateur », selon lui – et qu’il est donc vain de vouloir
assainir les quartiers de la ville les plus propices aux épidémies, qui ne s’attaquent jamais qu’aux pauvres, « ce qui n’a pas d’importance », ou aux soldats,
dont c’est « le devoir » et « l’honneur » que de mourir, à en croire le chœur…
Mais quand un bourgeois inconnu meurt à son tour de l’épidémie, vert de
peur, Triceps proclame « Guerre aux microbes ! »… Dans Les 21 jours, où le
narrateur le qualifie de « petit homme médiocre, ambitieux, agité et têtu »
(p. 51), il apparaît tantôt comme un aliéniste, qui taxe tout le monde de folie

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et juge la névrose universelle21, ce qui lui confère du même coup une autorité
absolue et un pouvoir d’autant plus dangereux que personne n’est en droit
de le contester, tantôt comme une simple utilité narrative, en tant qu’ami du
narrateur ou que maître de maison chargé d’animer les soirées, de distribuer
la parole et de ponctuer les divers récits de ses commentaires et ricanements.
Dans les deux œuvres, il incarne les aberrations du scientisme. En tant
que médecin imbu de son savoir et de son infaillibilité, il assène péremptoirement les pires hénaurmités. Mais ce n’est pas seulement sa sottise qui fait
peur et que Mirbeau stigmatise en le chargeant à outrance, parce qu’il est
vital de mettre en garde contre les abus et les dégâts commis en toute bonne
conscience au nom de la « science », qui a le dos large. C’est aussi et surtout
que le discours pseudo-scientifique, qui impressionne la masse des ignorants,
sert de caution à un ordre social foncièrement inégalitaire et oppressif : le
savant, ersatz du prêtre au service des maîtres de la jeune République, tend
à jouer, pour la nouvelle classe dominante, le même rôle que le clergé pour
l’Ancien Régime et la vieille aristocratie ; il devient l’autorité morale qui sert
à justifier la hiérarchie et l’injustice sociale et à décourager le bon peuple de
s’employer à les chambouler. C’est ainsi que, au chapitre XIX des 21 jours, Triceps, anticipant les thèses de la sociobiologie états-unienne de ces dernières
décennies, entreprend de dédouaner le désordre institué de toute responsabilité dans la production de la misère :
Tandis que vous prétendiez que la pauvreté était le résultat d’un état social
défectueux et injuste, moi, j’affirmais qu’elle n’était pas autre chose qu’une
déchéance physiologique individuelle… Tandis que vous prétendiez que la
question sociale ne pourrait être résolue que par la politique, l’économie
politique, la littérature militante, moi je criais bien haut qu’elle ne pouvait
l’être que par la thérapeutique… (p. 248)

Selon une idéologie fort à l’honneur outre-Atlantique – et qui a valu à Reagan et à Bush junior d’être élus et réélus à la présidence des États-Unis ! –, il
considère que les pauvres sont des tarés et n’ont donc que ce qu’ils méritent,
sans qu’il soit nécessaire de s’en occuper davantage :
Que des êtres humains crèvent de faim et de misère, alors que les produits
alimentaires, les denrées de toute sorte, encombrent tous les marchés de
l’univers ?… Par quelle anomalie – inexplicable au premier abord, semble-t-il
– voyons-nous, parmi tant de richesses gaspillées, parmi tant d’abondance
inutilisée, des hommes qui s’obstinent, qui s’acharnent à rester pauvres ?…
La réponse était facile : Des criminels ?… Non… Des maniaques, des dégénérés, des aberrants, des fous ?… Oui… Des malades, enfin… Et je dois les
guérir !… (p. 249)

Reprenant le procédé de Montesquieu dans son célèbre texte sur « l’esclavage des nègres », Mirbeau met alors dans sa bouche de pseudo-démonstrations expérimentales tellement absurdes que la thèse s’effondre d’elle-même
sous les rires du lecteur.

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Il prête également à Triceps les thèses du criminologue italien Cesare
Lombroso22 sur la folie et le génie, qu’il caricature à dessein afin de mieux les
discréditer, et qu’il tournera de nouveau en ridicule dans sa farce de 1904,
Interview :
Vous savez à la suite de quelles expériences rigoureuses, inflexibles, nous
fûmes, quelques scientistes et moi, amenés à décréter que le génie, par
exemple, n’était qu’un affreux trouble mental ?… Les hommes de génie ?…
Des maniaques, des alcooliques, des dégénérés, des fous… Ainsi nous avions
cru longtemps que Zola, par exemple, jouissait de la plus forte santé intellectuelle ; tous ses livres semblaient attester, crier cette vérité… Pas du tout…
Zola ? Un délinquant… un malade qu’il faut soigner, au lieu de l’admirer…
et dont je ne comprends pas que nous n’ayons pu obtenir encore, au nom de
l’hygiène nationale… la séquestration dans une maison de fous… Remarquez
bien, mes amis, que ce que je dis de Zola, je le dis également d’Homère, de
Shakespeare. (p. 248)

La marquise de Parabole,
vue par Jean Launois.

Peut-on pour autant considérer Triceps
comme un véritable « personnage reparaissant » ? Ses diverses apparitions dans Les
21 jours donnent la nette impression de
n’obéir qu’à la volonté arbitraire du romancier d’ajouter artificiellement un minimum
de liant à ce patchwork de textes rapetassés
pour les besoins de la publication en volume. On serait bien en peine de tracer sa
biographie ou son portrait. En fait, il n’a rien
de l’habituel personnage de roman, doté
d’une identité forte et bien individualisé :
il n’est que l’incarnation d’une idée, et son
identité importe si peu que, dans d’autres
textes, ses développements sont attribués
à un docteur Trépan, à un interne du nom
de Jacques Rosier ou à l’Interviewer de
la farce de 1904 Interview, comme s’ils
étaient interchangeables. Il n’est pas jusqu’à ce symbolique autant que caricatural
nom de Triceps, synthèse de Trissotin et
de forceps, et aussi peu conforme à l’état
civil que Jean Guenille, Jean Loqueteux,
Tarte, Parsifal ou Parabole, qui ne le discrédite en tant que personnage : il n’est
décidément qu’un fantoche farcesque. S’il
reparaît bien, il n’est pas pour autant un
véritable personnage.

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VICTOR FLAMANT
Victor Flamant apparaît dans
Un gentilhomme, roman inachevé
auquel Mirbeau travaille au tournant du siècle, et Dingo, qui sera
publié en 1913. L’action du récit
laissé en plan est très précisément
située dans l’espace et dans le
temps : en mars 1877, à la veille
du coup d’État mac-mahonien du
16 Mai, et dans un bourg normand
fictif, où le romancier a amalgamé
des emprunts à Rémalard (Orne),
à Pont-de-l’Arche (Eure) et à des
bourgs du Calvados. Celle des
deux derniers chapitres de Dingo,
où reparaît Flamant, est située en
octobre 1901, si l’on se réfère à la
mort du Dingo historique23, et à
Veneux-Nadon, village de Seineet-Marne, où Mirbeau a effectiveLa cabane de Victor Flamant, vue par Gus Bofa.
ment passé l’été 1901 et traversé
© Marie-Hélène Grosos/ADAGP
plusieurs épreuves douloureuses,
qu’il évoque fidèlement dans les deux derniers chapitres du roman, dont on
sait qu’ils ont été rédigés, sur ses directives, par celui qui lui tient alors lieu de
secrétaire : Léon Werth. Dans les deux romans, Flamant est un braconnier,
un hors-la-loi et « un brave », qui ne se laisse intimider par rien ni personne,
qui a été plusieurs fois condamné « pour délit de braconnage », et qui vit en
marge de ses congénères, auxquels font peur sa violence potentielle24, sa fierté
hautaine et méprisante et sa liberté d’être sauvage et taciturne25.
Dans Un gentilhomme il transgresse de surcroît un tabou millénaire, constitutif, paraît-il, de la civilisation : celui de l’inceste. Il vit en effet « maritalement », « au vu et au su de tout le monde », avec sa propre fille, Victoire,
qui lui a donné deux enfants, et il affirme courageusement que son mode de
vie n’est pas du tout négociable quand le tout-puissant marquis d’AmblezySérac26, venu lui proposer la place enviée de garde-chasse, lui demande de
s’amender et de se séparer de sa fille :
— Victoire a l’habitude… Je la connais… elle me connaît… elle connaît le
fourbi… C’est une femme de tête et de courage… J’en trouverais jamais une
pareille… Non… monsieur le marquis… parlons pas de ça !
On sentait dans le ton de ses paroles une décision inébranlable…
(p. 101)

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Dans les deux romans, la description de Victor Flamant est identique, à un
détail près – la taille qui, de « moyenne », n’est plus que « petite », comme si
le personnage s’était voûté avec l’âge :
Vêtu d’une blouse et d’un pantalon d’un brun lavé, et, sous la blouse,
d’un tricot de laine fauve, coiffé d’une casquette dont la peau de lapin usée
lui moulait le crâne, une cravate lâche, en corde, autour du cou, il était de
taille moyenne, sec, osseux, couleur d’écorce et de sous-bois. Les yeux me
frappèrent tout d’abord, des yeux très clairs, d’un gris très dur, mais fixes et
ronds, sans aucun rayonnement, et pareils aux yeux des oiseaux que blesse
la lumière du jour et qui n’exercent leur puissance de vision que la nuit. Sa
face pointue, montée sur un col mince et long, était pour ainsi dire mangée,
rongée, comme une plaie jusqu’aux yeux, par une barbe très courte, très
dure, d’un gris roussâtre. Il avait des allures prudentes et obliques, l’oreille
attentive, inquiète, un nez extrêmement mobile dont les narines battaient
sans cesse, au vent, comme celles des chiens. Ainsi que les animaux habitués à ramper, à se glisser dans le dédale des fourrés, il ondulait du corps en
marchant. Je remarquai que ses chaussures en cuir épais, que des guêtres
prolongeaient jusqu’aux genoux, ne faisaient aucun bruit sur le sol. On les
eût dites garnies d’ouate et de feutre… Il m’impressionna fortement. Il représentait pour moi quelque chose de plus ou de moins qu’un homme…
quelque chose en dehors d’un homme… quelque chose dont je n’avais pas
l’habitude : un être de silence et de nuit…27 (Un gentilhomme, p. 100)

Force est d’en conclure qu’il s’agit bien du même personnage, à condition
toutefois de ne pas être trop regardant en matière de crédibilité romanesque, c’est-à-dire de cohérence interne aux œuvres elles-mêmes28. Car, dans
Dingo, cet « être de silence et de nuit » – qui rappelle évidemment le Joseph
du Journal d’une femme de chambre29 – vit maintenant misérablement avec
cinq enfants, qui ont apparemment perdu leur mère, et à plusieurs centaines
de kilomètres de sa région d’origine ; et le romancier, refusant de jouer le jeu,
ne fait pas vieillir le sauvage Flamant autant que l’exigerait le tacite pacte de
lecture passé entre des romanciers comme Balzac et Zola et les lecteurs de la
Comédie humaine et des Rougon-Macquart. Bien sûr, rien n’interdit que, du
Calvados ou de l’Orne, Flamant ait fini par échouer à Veneux-Nadon, bien
que ce ne soit pas d’une vraisemblance à toute épreuve ; rien n’interdit non
plus que sa fille lui ait donné trois enfants supplémentaires avant de rendre
l’âme – et de rendre du même coup la situation du malheureux encore plus
déplorable ; quant à l’insuffisance apparente du vieillissement, puisque, hors
le tassement, la description est exactement la même à vingt-quatre ans d’intervalle, elle pourrait s’expliquer, fût-ce avec un brin d’artifice et de mauvaise
foi, par l’absence d’indications précises sur l’âge de ce frère humain de Dingo,
ce qui laisse de la marge pour les interprétations. Mais il est clair que Mirbeau
n’a cure de la crédibilité romanesque, qu’il s’est souventes fois plu à mettre à
mal30 ; et il s’en soucie d’autant moins que le vaste projet d’Un gentilhomme
est resté en rade et qu’il n’a pas la moindre intention de l’achever, ni a for-

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

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tiori de le publier en l’état. Personne donc ne pourra venir lui jeter à la face
qu’il fait de nouveau du neuf avec du vieux et que, à l’encontre de toutes les
règles romanesques en usage, il néglige d’harmoniser les biographies de ses
personnages.
Peut-on, dans ces conditions, parler de personnage reparaissant au sens
balzacien du terme ? Ce n’est pas évident, car le romancier ne tente nullement de nous faire accroire à la permanence de son braconnier, à un quart
de siècle de distance : son seul souci est visiblement de récupérer un type
humain qui l’intéresse, en tant que marginal à qui on ne la fait pas, qui nargue
les lois et les bienséances et auquel le maître de Dingo voue une affection non
déguisée31. Agissant, comme toujours, en gestionnaire « près-de-ses-textes »,
il procède sans le moindre scrupule à un dépeçage partiel, commencé dès
190132, de son récit inachevé, comme il a démembré Dans le ciel, qui donne
aussi une apparence d’inachèvement, pour en réutiliser nombre de fragments
dans les Souvenirs d’un pauvre diable, « Le Tambour », « Pour s’agrandir »,
« Les Hantises de l’hiver », « Kariste », « Hors la vie », « Sur une tombe », « Des
lys ! des lys ! » ou Un homme sensible.
LERIBLE
Lerible apparaît dans un roman,
Un gentilhomme, où il est prénommé Joseph, et une comédie, Le
Foyer, qui a été créée à la Comédie-Française en décembre 1908
au terme de la longue bataille que
l’on sait33, mais il est alors rebaptisé
Célestin. Est-ce un seul et même
personnage au prénom fluctuant,
comme celui de Lechat, au gré de
ses lubies, ou de celles de son créateur, ou s’agit-il de deux personnages bien différents ?
Dans le roman, Lerible est l’intendant du marquis, depuis cinquante-deux ans, il est humble et
peureux et tremble devant son maîCélestin Lerible, vu par Gus Bofa.
tre comme devant les représentants
© Marie-Hélène Grosos/ADAGP
de la loi, mais il est sans pitié avec
les faibles et n’oublie pas de se servir au passage ; si le marquis, qui n’est pas
dupe, consent à accorder des miettes à cette « vieille canaille », comme il le
qualifie débonnairement, c’est parce que l’autre le sert, sinon loyalement,

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CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

du moins avec une efficacité attestée par la haine générale qu’il inspire aux
fermiers pressurés34. Voici comment il apparaît pour la première fois aux yeux
du narrateur :
Un vieux bonhomme au visage parcheminé, sec de corps et tout petit, très
humble, très propre. Il portait visiblement une perruque trop blonde et de
coupe ancienne ; sa haute cravate à double torsion était fixée par une fleur
de lys d’or… Les yeux toujours baissés, la bouche contrite, les mains allongées dans les manches de sa redingote brune, M. Joseph Lerible s’exprimait
lentement, avec des prudences sournoises et des inflexions mielleuses de
prêtre… Chaussé, le pied droit, d’un soulier à clous, le pied gauche, d’une
épaisse pantoufle de feutre, à cause de la goutte dont il souffrait, il boitillait,
ou plutôt il sautillait en marchant. (p. 70)

Dans Le Foyer, Lerible est également timide, mais n’en est pas moins, lui aussi, impitoyable en affaires. Après avoir été adjudicataire d’une prison nantaise et
s’être fait du beurre – et même beaucoup de beurre – sur le dos des détenus,
comme son homonyme sur celui des paysans normands, il s’apprête à récidiver
sur celui des fillettes du Foyer du baron Courtin : au dénouement, ayant été
jugé par Biron le seul capable de rentabiliser le Foyer au mieux de leurs intérêts,
il sera en effet celui par qui injustice sera faite, les innocentes payant pour le
coupable, comme il se doit dans le monde bourgeois réel, et pas seulement dans
celui du Divin Marquis. Comme son homonyme du Gentilhomme, il s’exprime
avec « des prudences sournoises » et possède un tic linguistique consistant à
répéter des mots, comme si son interlocuteur était dur de la feuille35. On a donc
l’impression que Célestin et Joseph pourraient bien ne faire qu’un. L’ennui, pour
cette hypothèse, est que Joseph est déjà fort âgé dans Un gentilhomme, ayant
commencé à travailler pour la famille du marquis dès 1825, ce qui veut dire
que, une trentaine d’années plus tard, il serait plus que centenaire…
Il ne peut donc s’agir d’un véritable personnage reparaissant, d’autant plus
que, nous l’avons vu, le roman, resté à l’état d’ébauche, n’a pas encore été
publié en 1908 et qu’aucun spectateur du Foyer ne pourrait donc reconnaître
un personnage qu’il n’a eu aucune chance de jamais rencontrer. Simplement,
Mirbeau a décidé de conserver un nom qui le satisfait – « ribler » signifie, en
vieux français, courir les rues et mener une « mauvaise vie », comme écrit
Littré – pour baptiser un nouveau personnage qui lui semble appartenir à une
même famille36 d’individus fort peu recommandables.
CONCLUSION
Pour finir, il semble bien que le seul personnage méritant d’être qualifié
de « reparaissant » soit la princesse Anna Vedrowitch, qui apparaît à deux reprises, mais dans des romans écrits comme nègre et signés Alain Bauquenne :
une première fois en 1882 dans L’Écuyère, où elle joue un rôle dramatique
important en même temps qu’elle constitue une figure pittoresque, quoique

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

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odieuse, de ce monde immonde que le romancier masqué voue aux gémonies ; et une seconde fois, deux ans plus tard, dans La Belle Madame Le Vassart,
mais son nom n’y est cité qu’au détour d’une conversation rapportée dans le
premier chapitre d’exposition, lorsque Bérose déclare qu’il a « une apparition
à faire chez la princesse Vedrowitch » (p. 43), après quoi de la princesse plus
ne sera jamais question. Si éphémère que soit cette timide réapparition, elle
implique effectivement le recours – sans lendemain – au système balzacien
(ou zolien), dans lequel le personnage principal d’un roman n’est plus qu’un
figurant ou qu’un comparse dans d’autres œuvres, ce qui épargne au romancier le soin de le présenter de nouveau tout en garantissant la continuité et la
cohésion du monde fictif qu’il crée. On comprend aisément que le nègre de
Bertéra-Bauquenne ait été tenté de recourir à ce principe d’économie, à un
moment où il lui fallait rédiger à toute allure quantité d’articles et d’œuvres
narratives pour assurer son train de vie et rembourser ses dettes.
Mais par la suite, quand il signera sa copie, il n’a plus eu la moindre raison
d’utiliser ce système. Car il n’entend pas le moins du monde rivaliser avec Balzac, et sa conception du roman exclut toute velléité de donner de la société
française une vision d’ensemble qui implique son unité et sa cohésion et qui
permette d’en découvrir et d’en comprendre tous les rouages. Au lieu, comme
Balzac, de tâcher de renforcer la cohérence interne de son univers romanesque, mimétique d’une société que le concurrent de la divine comédie souhaitait ordonnée, hiérarchisée, et par conséquent stable, le libertaire Mirbeau n’a
pas seulement souhaité dynamiter un « ordre » social criminogène et oppressif,
mais il n’a de surcroît cessé d’en affirmer l’irréductible chaos, à l’image de la
vie et de « l’univers, ce crime » sans criminel – et on sait que le recours à la
forme du journal, de Sébastien Roch à La 628-E8, et à la technique du collage,
dans Le Jardin, Le Journal et Les 21 jours d’un neurasthénique, a fortement
contribué à dissiper l’illusion scientiste de l’intelligibilité de toutes choses.
D’autre part, en ancrant l’essentiel de ses fictions dans ce qu’il a lui-même
pu observer ou vivre (à l’exception de la deuxième partie du Jardin des supplices, bien sûr), il a délibérément limité son horizon et n’a donc pas éprouvé, dans
son œuvre romanesque, le besoin de multiplier les personnages de tous ordres
pour couvrir l’ensemble des provinces, des professions, des milieux sociaux et
des types humains que peut comporter la France de son temps. Il n’a pas eu, par
conséquent, à tracer précisément la biographie de quantité de protagonistes37,
ni à nous faire savoir ce qu’ils sont devenus une fois tournée la dernière page du
roman qu’on vient de lire – pensons notamment aux narrateurs du Calvaire, de
Dans le ciel et du Jardin des supplices. Dès lors, s’il est vrai que quelques rares
personnages ont paru dans deux œuvres différentes, ils ne sauraient pour autant
être recensés comme de véritables personnages reparaissants.
Pierre MICHEL
Université d’Angers

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CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

NOTES
1. À en juger par une lettre à Jules Claretie du 2 septembre 1902 (recueillie dans le tome III de
sa Correspondance générale, L’Age d’Homme, 2009), il a cependant caressé un temps cette illusion de concurrencer Tolstoï dans un vaste projet qui eût fait d’Un gentilhomme l’équivalent de
Guerre et paix. Voir nos deux préfaces à ce roman, dans l’édition critique de l’Œuvre romanesque,
Buchet/Chastel – Société Octave Mirbeau, tome III, 2001, pp. 867-872, et aux Éditions du Boucher, http ://membres.lycos.fr/octavemirbeau/dprefacesaccueil/PM-preface%20Gentilhomme.
pdf, décembre 2001.
2. Pensons par exemple à la mort de Xavier Lechat au dénouement des Affaires sont les affaires.
3. Lors de sa première lettre, elle signe Denise de Nocé de la Verdurette. Nocé est un chef-lieu
de canton du Perche, dans l’Orne, proche de Rémalard.
4. Il est en effet question d’une « Mlle Verdurette », citée en passant dans un conte signé
Henry Lys et paru dans Le Gaulois le 12 août 1884 : « Gavinard » (recueilli dans les Contes cruels,
t. I, pp. 273 sq.). Mais il s’agit alors, apparemment, d’une jeune femme aux mœurs très légères,
qui n’a de commun, avec la comtesse, que l’improbable nom dont l’écrivain a bien voulu les
affubler.
5. Dans cette lettre (18 janvier 1881) apparaît aussi une « mère Gastelier » : Mirbeau réutilisera le nom de Gatelier dans son conte de 1885 « Justice de paix » (Contes cruels, t. II, pp. 435440). Dans Le Journal d’une femme de chambre, il appellera Robineau la bigote à qui arrive la
cocasse aventure de « l’étrange relique », au chapitre XI.
6. J’ai publié une anthologie des Petits poèmes parisiens aux Éditions À l’écart, en 1994.
7. Dans son article « Mademoiselle Feyghine », signé de son nom et paru dans Le Gaulois
le 13 septembre 1882, après le suicide de la jeune actrice victime de « la gomme », Mirbeau
rappellera qu’il l’a rencontrée quelques jours avant la première de Barberine, précisément, et
qu’il a été « charmé » par sa « nature d’artiste, délicate et sensible ». Il verra en elle « une vraie
femme », tendre et sincère, et une « plante gonflée de sève », qui doit sa perte au milieu qu’elle
a fréquenté, à l’instar de Julia Forsell, l’héroïne de L’Écuyère, publié justement en 1882.
8. Octave Mirbeau, « Academiana », La France, 10 décembre 1884 (recueilli dans ses Combats littéraires, L’Age d’Homme, 2006, p. 119).
9. Le texte, numérisé en mode image, est accessible sur le site Internet de Scribd : http ://documents.scribd.com/docs/1sfyxqn02zgp6zrrwdvg.pdf.
10. « Agronomie » a été recueilli dans notre édition des Contes cruels, Librairie Séguier, 1990,
t. II, pp. 193-210, et est accessible sur le site Internet de Wikisource (http ://fr.wikisource.org/
wiki/Agronomie).
11. « Cela veut dire que je cultive en homme intelligent, en penseur, en économiste, et pas
en paysan… Eh bien ! j’ai remarqué que tout le monde faisait du blé, de l’orge, de l’avoine, des
betteraves… Quel mérite y a-t-il à cela, et au fond, entre nous, à quoi ça sert-il ?… Et puis le blé,
les betteraves, l’orge, l’avoine, c’est vieux comme tout, c’est usé… Il faut autre chose ; le progrès
marche, et ce n’est pas une raison parce que tout le monde est arriéré pour que, moi, Lechat, moi,
châtelain de Vauperdu, riche de quinze millions, agronome socialiste, je le sois aussi… On doit
être de son siècle, que diable !… Alors j’ai inventé un nouveau mode de culture… Je sème du riz,
du thé, du café, de la canne à sucre… Quelle révolution !… » (« Agronomie »).
12. « « Toi, marche, et rondement… Et tu sais !… si je suis dépassé par un de ces imbéciles, je
te flanque à la porte… Au château ! vite… » (« Agronomie »).
13. En revanche, il ne faut plus que huit heures au lieu de vingt-deux, pour faire le tour de
ses propriétés : l’apparition de l’automobile suffit sans doute à expliquer cet accroissement de
la vitesse.
14. En 1900, 168 bébés ont été prénommés Isidore, et 216 en 2001 ; en 1900, seuls 39 bébés
ont été baptisés Théodule, et 4 en 2001, si l’on en croit les sites http ://www.aufeminin.com/w/
prenom/p8557/isidore.html et http ://www.aufeminin.com/w/prenom/p18884/theodule.html.
En 2006, Isidore n’arrive qu’en 1250e position, parmi les prénoms les plus donnés.

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15. Le texte de cette interview de Mirbeau par Jules Rateau est accessible sur le site Internet
de Scribd : http ://documents.scribd.com/docs/2dq9ohqooxh3g6nq9ieu.pdf.
16. En fait, Jules Rateau écrit « 1883 », sans qu’on sache si l’erreur lui est imputable ou est due
à une mémoire défaillante de Mirbeau.
17. En réalité, « Agronomie » n’a pas été publié dans La France, pour la bonne raison que c’est
le directeur de ce quotidien, Charles Lalou, qui a servi de modèle pour Lechat.
18. Les Lettres de ma chaumière n’ont eu qu’un tirage fort modeste et ont été fort peu écoulées : Mirbeau prétendra même que seuls cinquante exemplaires en ont été vendus… Il exagère
sans doute, mais toujours est-il que le volume n’est pas conservé à la Bibliothèque Nationale.
19. C’est en effet Jules Claretie, l’administrateur de la Comédie-Française, qui, au cours du
procès de Rennes, en août 1899, a proposé à Mirbeau d’écrire une pièce pour la Maison de
Molière.
20. Pour chaque roman, la pagination renvoie à l’édition du Boucher (http ://www.leboucher.
com/, décembre 2003).
21. Depuis très longtemps Mirbeau parle aussi d’« universel détraquement » (« Le Cocher »,
Le Gaulois, 13 septembre 1883), et Les 21 jours en apporte une éloquente illustration. Mais il ne
met pas cette folie sur le compte de tares individuelles, et n’en accuse que la société, qui marche
cul par-dessus tête.
22. Voir notre article « Mirbeau et Lombroso », Cahiers Octave Mirbeau, n° 12, 2005, pp. 232246 (http ://www.scribd.com/doc/2513415/Pierre-Michel-Mirbeau-critico-di-Lombroso).
23. Mais le romancier s’amuse à brouiller les pistes et la chronologie, puisqu’il imagine Dingo
à Cormeilles-en-Vexin, où il ne s’installera que trois ans après sa mort, en 1904.
24. Pour le marquis, « C’est un lascar… Et, au moins, il est capable d’abattre son homme…
comme un lapin, à l’occasion… » (Un gentilhomme, p. 71).
25. « Chacun s’écartait de lui. La terreur qu’il répandait était telle que, non seulement les gens
du pays ne lui parlaient pas, mais qu’ils évitaient de parler de lui. » (Dingo, p. 231).
26. Le marquis fait preuve, en l’occurrence, d’une largeur d’esprit surprenante : « Ici, quand
la mère meurt, la fille la remplace aussitôt dans le lit du père… comme dans les travaux du
ménage… C’est économique, et il n’y a rien de changé dans la maison… La vie continue sans
scandale, sans incidents, sans remords… paisiblement… naturellement… La plupart du temps,
j’ai remarqué que ce sont d’excellentes unions… Et les enfants qui en naissent ne sont pas plus
idiots que les autres… » (Un gentilhomme, p. 105).
27. Dans Dingo, la description se trouve p. 261.
28. Le code de la crédibilité romanesque vise à assurer la cohésion interne à l’œuvre, indépendamment de tout référent extérieur, en vue de susciter l’adhésion du lecteur, dans le cadre
d’un pacte de lecture tacitement passé. Pour sa part, la vraisemblance fait référence au monde
réel.
29. Au début du chapitre IX, Célestine écrit de Joseph : « Il a des allures vraiment mystérieuses
et j’ignore ce qui se passe au fond de cette âme silencieuse et forcenée. […] Il a des façons de
marcher lentes et glissées, qui me font peur. […] J’ai remarqué sur sa nuque un paquet de muscles
durs, exagérément bombés, comme en ont les loups et les bêtes sauvages qui doivent porter, dans
leurs gueules, des proies pesantes » (Le Journal d’une femme de chambre, p. 179).
30. Voir Pierre Michel, Mirbeau et le roman, site Internet de Scribd, http ://documents.scribd.
com/docs/tlmbmt5nnyfuej3141g.pdf, 2005, pp. 25, 32, 59, 73, 94, etc. Voir aussi les notes de
notre édition critique de l’Œuvre romanesque, Buchet/Chastel – Société Octave Mirbeau, 3
volumes, 2000-2001.
31. « J’aimais Flamant pour son apparence sauvage, pour sa vie solitaire, pour le mépris et pour
la peur qu’avaient de lui les paysans et les boutiquiers » (Dingo, p. 262). Dans une « Journée parisienne » du Gaulois, intitulée « L’Ouverture de la chasse » et parue le 18 janvier 1881, Tout-Paris
écrivait déjà : « Je les aime, moi, ces braconniers ». Et il ajoutait qu’il les préférait de beaucoup
aux bourgeois qui se contentent d’acheter pour 25 francs un équipement de chasseur.

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CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

32. Dès août 1901, il insère dans Les 21 jours d’un neurasthénique des chapitres primitivement destinés au Gentilhomme et publiés sous ce titre dans Le Journal (les 19 et 27 mai et 2 et 9
juin 1901), ce qui implique de toute évidence qu’il a renoncé à son grand projet de faire d’Un
gentilhomme un équivalent, pour la France du dernier quart du siècle, de Guerre et paix pour la
Russie du premier quart. Sur cette pratique du dépeçage, qui fait naturellement penser à celui
que pratique le bourreau chinois sur le corps des condamnés, dans Le Jardin des supplices, voir
l’importante étude de Robert Ziegler, The Nothing Machine, Rodopi, 2007.
33. Voir Pierre Michel, « La Bataille du Foyer », Revue du théâtre, 1991, n° 3, pp. 95-130.
34. « Ici, on le déteste… on l’a en horreur… C’est donc qu’il me sert… Ah ! parbleu !… il se
sert aussi… Mais quoi ?… » (p. 74). Dans le chapitre III, le narrateur retrouve, dans les papiers
du marquis, nombre de plaintes déposées contre son intendant.
35. On en trouve un exemple aussi dans Un gentilhomme : « Je tâcherai, monsieur le marquis… je tâcherai… » (p. 73). Mirbeau avait déjà donné ce tic à un personnage du même calibre,
Casimir, de La Maréchale, roman « nègre » de 1883 (recueilli en annexe du tome I de l’Œuvre
romanesque).
36. Rien, d’ailleurs, n’interdit d’imaginer que Célestin soit de la même famille biologique que
Joseph… Pourquoi pas son fils ou son neveu ?
37. Concernant des personnages majeurs tels que l’abbé Jules ou le père Pamphile, il apparaît
que leurs biographies, reconstituées par le narrateur, comportent bien des lacunes et des contradictions et que la temporalité où elles s’inscrivent n’est pas la même que celle de l’Histoire. Voir
nos notes sur L’Abbé Jules dans le tome I de notre édition critique de l’Œuvre romanesque de
Mirbeau.

Pierre MICHEL
Lucidité, désespoir et écriture
Société Octave Mirbeau
Presses de l’université d’Angers, 2001 ; 8,50 €

Pierre MICHEL
Les Combats d’Octave Mirbeau
Thèse de doctorat, 387 pages ; 17 €
Annales littéraires de l’Université de Besançon
(à commander à la Société Mirbeau)

L’ABBÉ JULES : DE LA RÉVOLTE DES FILS
AUX ZIGZAGS DE LA FILIATION
Dans son ouvrage intitulé L’Univers, les dieux, les hommes, Jean-Pierre Vernant accorde une grande importance à la dynastie qui régna sur Thèbes. Il s’intéresse, en particulier, à ceux qui succédèrent aux ancêtres Cadmos et Penthée.
Les Labdacides – puisque tel est le nom de la famille – ont, en effet, ceci de fascinant, qu’ils présentent tous une forme de claudication. Labdacos ? Son nom
signifie le boiteux. Laïos ? À côté de la traduction usuelle (Laïos, chef de peuple),
les hellénistes voient, dans ce patronyme, une allusion à la gaucherie. Quant à
Œdipe (Oidipous, en grec), son cas est encore plus simple puisque oidi (gonflé)
et pous (pied)1 renvoient au célèbre épisode de l’abandon dont nous pouvons
rappeler les grandes lignes, pour ceux qui l’auraient éventuellement oublié.
Bouleversé par les révélations de l’oracle (« Si tu as un fils, il te tuera et il
couchera avec sa mère »), Laïos décide de confier son rejeton à un serviteur,
à charge pour lui de l’exposer sur la montagne pour qu’il soit dévoré par les
bêtes sauvages ou les oiseaux. Aussitôt dit, aussitôt fait : l’homme se saisit du
nouveau-né, passe dans ses talons une courroie et part accomplir sa triste besogne. Heureusement (ou malheureusement), au dernier moment, il décide
de ne pas obéir à son souverain et confie
le petit à un berger corinthien. Un peu
plus tard, ce dernier remet Œdipe au roi
Polybe. Même s’il ne boite pas, au sens
premier du terme, Œdipe subit donc un
triple gauchissement : physique, d’abord,
puisque il a les pieds déformés, sur ordre
de son géniteur ; social, ensuite, puisqu’il
est écarté d’un trône qui lui revenait de
droit ; généalogique, enfin, puisqu’il est
adopté par un roi étranger. On comprend
dans ces conditions que lui seul ait pu
répondre à la célèbre énigme de la Sphynge : « Quel est l’être, unique parmi ceux
Œdipe et le sphinx, vase grec
qui vivent sur terre, dans les eaux, dans les
du Ve siècle avant J.-C.

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CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

airs, qui a une seule voix, une seule façon de parler, une seule nature, mais qui
a deux pieds, trois pieds, quatre pieds ? »
Nous sommes a priori bien loin de l’univers d’Octave Mirbeau. Voire, car
l’écriture romanesque, même dans sa version réaliste ou naturaliste, n’a jamais
rompu avec les mythes d’Athènes et de Jérusalem. Ainsi Claude Herzfeld at-il, maintes fois, rappelé l’importance de la figure de Méduse dans l’œuvre
mirbellienne. De notre côté, dans un article récent2, nous avons montré en
quoi L’Abbé Jules présentait des ressemblances troublantes avec les Évangiles.
En dépit donc des apparences, le mythe œdipien – une fois débarrassé des
oripeaux psychanalytiques – peut servir de point de départ à une nouvelle
lecture de L’Abbé Jules, puisque, par-delà des siècles, il pousse le lecteur à se
défaire des rets de l’anecdote et à interroger Mirbeau sur sa fascination pour
la torsion et les zigzags de la filiation.
* * *
Pour commencer notre étude, peut-être serait-il bon de nous arrêter un
peu plus longuement sur l’incipit3 de L’Abbé Jules. Que constatons-nous en
effet ? La maisonnée de la famille Dervelle est soumise à la loi du silence. Le
narrateur insiste : « mes parents ne parlaient presque jamais », « ils n’avaient
rien à se dire », « ils n’avaient rien à me dire », « pour qu’ils se crussent autorisés
à desserrer les lèvres, […] il fallait des occasions considérables », « absorbés,
chacun de son côté en des combinaisons inconnues ». L’enfant lui-même est
interdit de parole. Quand il ouvre la bouche, ce n’est jamais que pour user des
mots des autres, ceux des maîtres ou ceux des prêtres, et, s’il s’insurge contre
« ce système de pédagogie familiale », Monsieur Dervelle lui renvoie aussitôt
un argument définitif : « Eh bien ! qu’est-ce que c’est ?… Et les trappistes, estce qu’ils parlent, eux ? » Il y a, certes, au sein du foyer, quelques échanges sur
un déplacement de fonctionnaire, un chevreuil tué à l’affût ou la mort d’un
voisin, mais, dans ces cas-là, l’information est si peu importante que le narrateur se contente de la donner sans développer outre mesure, sous la forme
imprécise du discours narrativisé.
Or, c’est dans ce contexte de déflation langagière qu’un thème réussit
à retenir l’attention des personnages : les grossesses des clientes. Pour se
convaincre de son importance, il suffit de comptabiliser le nombre de lignes
qui lui sont consacrées : quasiment la moitié ! Le narrateur prend soin, par
ailleurs, de recourir au discours direct, dans le souci évident de mettre en
scène cette parole. Constatons enfin que c’est la seule conversation que les
deux époux entretiennent dans la durée, à tel point que leur enfant, dès
l’âge de neuf ans, connaît « le jaugeage et les facultés puerpérales de toutes
les femmes de Viantais ». Comment ne pas être étonné par ces phénomènes
d’accumulation ? En s’attardant aussi longuement sur le sujet, Mirbeau dit
une chose essentielle : que L’Abbé Jules n’est pas seulement le récit d’une foi,

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

21

mais également un roman de la
filiation et que, à côté de la croix,
il existe un autre objet digne d’intérêt, le forceps.
Parfois aussi, il employait ses soirées à
nettoyer son forceps, qu’il oubliait, très
souvent, dans la capote de son cabriolet. Il en astiquait les branches rouillées,
avec de la poudre jaune, en fourbissait
les cuillers, en huilait le pivot. Et quand
l’instrument reluisait, il prenait plaisir à le
manœuvrer, faisait mine de l’introduire,
en des hiatus chimériques, avec délicatesse.

Le père étale, certes, devant lui
« les menus et redoutables instruments d’acier brillant » que son métier requiert, mais un seul appareil
mérite une description détaillée,
celui qui favorise – même dans la
douleur – la perpétuation de l’espèce.
Le discours paternel n’est pas
uniquement médical. Après « les
constatations scientifiques, les énuL’Abbé Jules, par Hermann-Paul.
mérations d’utérus, de placentas,
de cordons ombilicales », Monsieur Dervelle rappelle que les enfants naissent
– aussi – dans les choux. Cette dernière explication pourrait prêter à sourire, si
elle n’était une façon de consigner le mythe, à côté de la technique. La filiation
est, ici, autant réelle qu’imaginée ; elle intéresse de la même manière le médecin, le rêveur et le croyant. Qu’Albert, le fils Dervelle, pose son postérieur
sur deux tomes « dépareillés et très vieux » de la Vie des Saints, est une façon,
tout a fait mirbellienne, de conjoindre la réalité et la légende. Car relater les
pieuses existences d’un Jérôme, d’un Théodore, d’un Théophile, voire d’un
Jésus ou d’un Jules, oblige à reconstituer la généalogie et à interroger les générations.
Dernier centre d’intérêt de cet incipit : la naissance – et donc la filiation
– s’avère d’emblée dangereuse. « C’est égal !… Je n’aime pas me servir de
cela », avoue le médecin en rangeant le forceps, avant d’ajouter : « C’est si fragile, ces sacrés organes ». Bien qu’il soit brutal, l’avis est on ne peut plus clair.
Sans s’en rendre compte, le père-obstétricien considère la parturiente comme
une somme de problèmes : tantôt un bassin trop étroit, tantôt une fragilité
organique. Il ne voit dans la mise au monde qu’une menace et, dans la future

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CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

créature, une puissance inquiétante, condamnée à être liée ou tordue. Le
choix de ces derniers termes n’est pas un hasard. Nous avons parlé dans notre
introduction de la mutilation d’Œdipe, fils de Laïos ; il nous faut dorénavant
aller plus loin. La ligature des pieds est assurément un moyen pratique de tenir
l’enfant, mais c’est aussi une manière de contrecarrer sa puissance maléfique,
de transformer le fils de Laïos en un de ces aversi dont parle Fritz Graf4, dans
son étude consacrée à la magie dans l’antiquité gréco-romaine. Lors d’un
rituel d’empêchement (la defixio), les mages modelaient, en effet, une figurine dont les membres étaient, au mieux, attachés, au pire, complètement
retournés ; ils y adjoignaient parfois des lames de plomb sur lesquelles étaient
inscrites les formules suivantes : « Je lie Théagène, sa langue et son âme et les
paroles dont il se sert ; je lie aussi les mains et les pieds de Pyrrhias, le cuisinier,
sa langue, son âme, ses paroles etc. » La Bible reprend, à sa façon, cette tradition. La puissance de Jésus, fils de Dieu, ne se mesure-t-elle pas à sa capacité
à faire marcher les paralytiques ? Le prophète se retrouve lui-même, les pieds
liés, sur la croix, comme s’il fallait user d’une contre-mesure pour empêcher sa
puissance émancipatrice5. Comment s’étonner, dès lors, que le petit Dervelle,
voie ses beaux rêves se transformer « en cauchemar[s] chirurgic[aux] où le pus
ruisselait, où s’entassaient les membres coupés, où se déroulaient les bandages
et les charpies hideuses » (p. 328) ? Comment être surpris qu’il ne rêve qu’à
« gambader6 quelque part, dans l’escalier, dans le corridor, à la cuisine, près de
la vieille Victoire », ou se réjouisse, quelques pages plus loin, de se dégourdir
les jambes (p. 357). Amputation puis fixation : tout évoque l’angoisse ordinaire, celle de ne plus pouvoir se déplacer dans l’espace, le temps et surtout
l’histoire.
Mais nous ne sommes, ici, qu’aux prémices de l’œuvre. Il convient d’élargir notre horizon.
1. « PORTRAITS DE FAMILLE DANS DES CADRES OVALES7 »
L’Abbé Jules s’applique à établir des généalogies. C’est ainsi que le narrateur présente, dans un ordre strictement hiérarchique, les différents membres
des familles Dervelle, Servières, Robin. Toutefois, alors qu’il se contente, ici ou
là, de présenter rapidement le père ou la mère, il décrit avec un soin particulier les fils, privilégiant ainsi la descendance au détriment de l’ascendance. Les
fils ? Le terme générique est, sans doute, trop flou et ne rend pas compte de la
variété des situations. De fait, nous pouvons distinguer deux types de filiation :
celle qui découle de la génétique et celle qui relève du sacré.
Maxime Servières, Georges Robin et le narrateur appartiennent assurément au premier groupe. Chairs d’une chair, tous trois, ont reçu en héritage
un patronyme grâce auquel ils prennent place dans la galerie des portraits
familiaux et s’inscrivent dans le livre des générations. Méfions-nous toutefois

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

23

des apparences. En dépit d’un statut juridique identique, le trio présente des
différences importantes. Aux yeux du narrateur, Maxime, dont le prénom a
valeur programmatique, est l’enfant-roi, celui qui détient tous les pouvoirs. La
preuve, il a le droit de « courir et jouer dans tous les coins », au rebours d’un
Œdipe dont on lie les pieds pour mieux le retirer de la succession royale. Avec
les Servières, le lien filial – décrit dans une atmosphère, évaporée, quasiment
irréelle (« tapis caressants », « tentures consolatrices », « jolis riens ») – est élevé
à son plus haut (maximus) degré, presque trop beau pour être vrai.
Bien différentes sont les situations de Robert et du narrateur. Certes, les
parents s’occupent de leurs rejetons dans la vie de tous les jours, leur assurant
le gîte et le couvert, mais la filiation n’est pas revendiquée. Mme Robin en
particulier évite de parler de son aîné et enferme le cadet dans sa chambre.
Loin d’exposer sa maternité, elle la cache, par tous les moyens, et cherche à
rompre la trame qui la relie à sa progéniture. La filiation est tue, comme empêchée, c’est-à-dire, si l’on se fie à l’étymologie (impedicare > empêcher8),
liée, entravée. Et pour quiconque aurait des doutes, Mirbeau insiste :
Mme Robin avait deux fils : l’un Robert, garçon de vingt-trois ans, soldat
en Afrique […] ; l’autre, Georges, de deux ans moins âgé que moi, un pauvre
être souffreteux et difforme, que sa mère montrait rarement, honteuse de son
visage fripé, de ses petites jambes torses, de la faiblesse de ce corps, d’enfant
mal venu…

Jambes torses : l’expression fait écho à notre propos, de sorte que l’explication médicale avancée dans le texte peine à convaincre. Si l’enfant est mal
venu, selon Mirbeau, il est surtout – c’est du moins ainsi que l’entend Mme
Robin – malvenu ou, si nous voulons être plus précis encore, venu pour faire le
mal. Pour elle, le malheur vient de cette créature difforme, incapable de poser
un pas devant l’autre. D’ailleurs, sa détestation ne se limite pas à Robert, mais
s’étend à d’autres enfants : « Parfois, [Mme Robin] me marchait sur les pieds9,
si fort que la douleur m’arrachait des larmes et elle s’excusait, ensuite, de sa
maladresse, avec mille tendresses hypocrites. »
Qu’en est-il alors du second groupe ? Comme nous l’avons dit, il existe,
à côté du lien organique, un lien sacré qui rattache le prêtre à son supérieur
et, plus globalement, le croyant à la divinité. Jules assure le passage de l’un à
l’autre. Il est, en effet, d’abord un petit d’homme, comme Mirbeau ne manque pas de le rappeler, notamment lorsqu’il s’attarde sur la figure de la grandmère. Il est, ensuite, le « cher enfant » du curé Sortais ou de l’évêque, qui, en
cas de difficultés, implore « notre père qui es aux cieux ». De ce point de vue, il
s’inscrit parfaitement dans la tradition chrétienne. En effet, Jésus est, lui aussi,
doublement affilié, puisqu’il est présenté comme le fils de Joseph et le fils
de Dieu. On peut même affirmer que tout est fait pour mettre en lumière et
consolider les liens filiaux : les évangélistes relatent, par exemple, les premières années du Messie auprès de ses parents. Ils reprennent une tournure iden-

24

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

tique (Fils de Dieu) dans des épisodes aussi différents que l’annonce à Marie,
la Tentation, la Transfiguration, le procès. Quel que soit l’évangile, Jésus n’est
jamais décrit comme un pur esprit détaché. Au contraire, il est constamment
situé dans une famille, dans une Trinité, voire dans une dynastie.
On oublie trop souvent qu’avant de renvoyer à la transcendance, Fils de
Dieu s’applique à un souverain, à une fonction sacerdotale, à une réalité
humaine. Petit rappel : au début de l’ère chrétienne, Jérusalem est agitée par
une question essentielle : la légitimité du grand-prêtre. Depuis plusieurs années, grâce aux Romains, Hérode exerce le pouvoir royal et nomme, chaque
année, le grand-prêtre. Or cette dernière décision ne fait pas l’unanimité à
tel point qu’un grand nombre de Juifs s’efforcent de restaurer un sacerdoce
légitime, exercé par une dynastie. C’est dans ce cadre que Jésus entre en
scène. Il est parent non seulement de Jean-Baptiste, mais également de Jacques, Syméon et Jude, les trois dirigeants de la future communauté chrétienne
de Jérusalem. Il est donc le maillon d’une longue chaîne, le fils parfait, où se
nouent le génétique, le politique et le spirituel ; il est le maximus filius, donné
et rêvé, qui accompagne ses parents, établit un sacerdoce légitime, au risque
de déplaire à ses concurrents hérodiens, et promet le royaume du Père. Voilà
donc le modèle de Jules. En annonçant à sa mère sa future prêtrise, puis en
s’occupant des affaires de l’évêché, le héros mirbellien ne se coupe pas de
la famille ; il prend, au contraire, comme modèle celui qui incarne l’extrême
filiation. Autrement dit, bien loin de se désaffilier, Jules s’affirme encore et
toujours comme un fils.
Il reste que le fils spirituel n’est pas libre pour autant. Jésus n’accepte-t-il
pas le supplice de la croix pour l’amour de son Créateur10 ? Le cas de Pamphile s’inscrit parfaitement dans cette logique : sa mort, comme celle du Christ,
ressemble trait pour trait à un rituel d’empêchement. Que nous apprend Fitz
Graf dans son ouvrage ? Une fois liée, la poupée que le mage avait grossièrement façonnée était déposée « dans un tombeau ou dans un puits » et dirigée
« vers les puissances souterraines11 ». Or c’est exactement la position de Pamphile, du moins si nous en croyons les observations de Jules :
Il remarqua, dépassant des gravats, d’une vingtaine de centimètres, un
sabot. Et ce sabot se dressait en l’air, immobile au bout d’une chose ronde
noire, gonflée, luisante d’exsudations verdâtres. Autour du sabot voletaient
des mouches, des myriades de mouches, dont le ronflement sonore emplit
les oreilles de l’abbé d’un bruit d’orgues, monotone et prolongé. […] Tout
frissonnant, il s’approcha de l’amoncellement des pierres, les yeux fascinés
par le sabot, au-dessus duquel les mouches bourdonnaient, et dont la rigidité
lui glaçait le cœur d’une intraduisible épouvante. C’était bien le père Pamphile !… Dans l’interstice des gravats, Jules avait aperçu des pans de robe
blanche, maculés de sang noir.

Renversé ainsi, jeté au fond d’un trou, le vieux trinitaire accomplit le destin
qui lui était octroyé. Son ambition avait beau être plus haute, il est empêché

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

25

d’agir. Comme n’importe quel laïque. Comme les arbres dont il a coupé les
pieds et qui se retrouvent « affreusement mutilés, les uns couchés, tordus
[c’est nous qui soulignons] et saignants par de larges blessures, les autres, les
troncs en l’air, râlant appuyés sur les branches écrasées, comme sur des moignons » (p. 388). Les insultes qu’il reçoit12 participent de la même logique. Le
commentaire de Sandrick Le Maguer nous invite, en tout cas, à cette interprétation : « Je sais que “pied” s’écrit en hébreu reguel (RGL). Or j’apprends
que cette racine signifie également “calomnier”, ce qui me ravit13. » Calomnie,
torsion, fondation sapée : tel semble être le lot de Pamphile et, plus généralement, des enfants.
2. LA RÉVOLTE DU FILS
Mirbeau ne peut évidemment en rester à ce simple constat. C’est pourquoi, il va faire de son Abbé Jules, le récit d’une révolte. Il s’agit certes, selon
les mots de Pierre Michel, de mettre à nu « les grimaces des dominants en
recourant une nouvelle fois à une pédagogie de choc, dans la continuité des
cyniques grecs », mais aussi de jeter cul par-dessus tête l’organisation sociale14,
de relater le combat des fils contre les pères.
Tout commence avec le narrateur. De fait, les premières lignes du roman
nous placent d’emblée devant une contradiction : le je, auquel le père donne
les trappistes pour exemples, laisse entendre15 sa voix. Il est facile évidemment
de justifier cette situation en distinguant le personnage-enfant du narrateuradulte, mais, ce faisant, on feint d’ignorer que l’incipit rompt délibérément
avec l’interdit posé au départ et réitéré (ou, mieux, sous-entendu…) à la fin,
sous la forme d’une remarque lapidaire : « la vie recommença comme par
le passé ». Qu’on le veuille ou non, notre lecture superpose le temps de la
jeunesse et celui de la maturité, comme elle superpose la parole et le silence.
Détail que tout cela ? Nullement ! Car, comme le dit Nietzsche dans Ainsi
parlait Zarathoustra, « ce sont, les paroles les plus silencieuses qui apportent
la tempête. Ce sont les pensées qui viennent sur des pattes de colombe qui
mènent le monde16 ». Le commentaire du philosophe convient fort bien à
L’Abbé Jules. La parole filiale jaillit du silence imposé par le père. Le livre sort
des lèvres scellées17 du fils et va jusqu’à constituer un brûlot que la famille, les
voisins, les puissants, les villageois, bref tout le monde, voudraient voir brûlé.
En s’élevant de la gorge autrefois mutique, la voix du silence bouscule les lois
les mieux établies et impose un désordre durable.
Pour conforter cette hypothèse, il suffit de revenir au testament de l’abbé
Jules. Qu’est-ce qu’un testament, après tout, sinon une parole enfermée ?
L’auteur insiste : « Le notaire montra d’abord et fit circuler une grande enveloppe jaune, carrée, fermée de cinq cachets très larges de cire verdâtre […] »
(p. 510). La collure est parfaite, le secret bien tenu. Or, de ce document muet,

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CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

vont fuser les pires outrages. Des sacrilèges irréparables. Un principe semblable est à l’œuvre avec la mystérieuse malle. Aussi puissamment close que la
bouche du petit Dervelle devant ses parents, elle ne cesse, une fois ouverte,
de mettre en émoi les populations :
L’histoire de la malle grandit, courut le pays de porte en porte, remuant
violemment les cervelles. […] On se livrait, à propos de la malle, à des commentaires prodigieux, à de tragiques suppositions qui ne contentaient point
la raison. (pp. 453-454)

Les images invisibles, éclairées par le feu du bûcher, ont été réduites en
cendres. Mais cela ne retire rien à la fascination que l’objet exerce, car les
accents puissants du prêtre continuent de retentir. Les gravures consumées ont
été consommées par « les prunelles avides » (p. 514) des témoins. Ses vociférations inouïes (à la fois ahurissantes et jamais entendues18) éclatent jusqu’aux
contrées les plus reculées. « Si c’était plein de matières explosives », s’inquiète
M. Servières… Il a tort et raison. Tort, quand il imagine un procédé chimique.
Raison quand il soupçonne une déflagration. Même cachetée, brûlée, tue, la
parole muette du curé conserve sa puissance volcanique.
Pour prendre la mesure de cette révolution, comparons avec la situation
de l’évêque. Que constate-t-on, en effet, si on s’intéresse d’un peu plus près
au saint homme ? Lui, non plus, n’a pas le droit de parler, quand bien même il
doit écrire un mandement. D’ailleurs nous sommes prévenus : « il n’avait rien
à dire, ne voulait rien dire, ne pouvait rien dire ». Les ordonnances impériales,
comme les ordres des autorités ecclésiastiques – deux figures paternelles par
excellence –, sont parfaitement claires : l’évêque interviendra en chaire mais
– l’expression populaire donne tout son suc ! – pour ne rien dire. Il faut, en
réalité, la force de persuasion de Jules pour que le prélat se défasse de sa
prudence et qu’il porte des accusations contre ses contemporains. Toutefois, l’homme
n’a pas le génie colérique d’un
Jules : c’est pourquoi, aussitôt
son texte lu dans les paroisses, il est convoqué par Rome
et sommé de s’humilier, de
demander pardon, bref de se
taire. Ordre que le vieil ecclésiastique exécute sans barguigner, trop amoureux qu’il est
de sa tranquillité.
Évêque versus Jules : la juxtaposition est cruelle. Le choix
L’évêque, vu par Hermann-Paul.
mirbellien assumé. La guerre

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

27

déclarée. Ce sont des pensées qui viennent sur des pattes de colombe. Nietzsche songeait peut-être à la paix. Pas de l’homme, répond Mirbeau l’imprécateur, en écho. Pour quiconque est menacé d’avoir les pieds liés, la révolte
prend les allures d’une marche militaire. C’est sans doute la raison pour laquelle le narrateur ne cesse d’évoquer les grandes enjambées de son oncle.
Rappelons quelques passages, parmi tant d’autres :
Dans les cours, à la promenade, il restait à l’écart des groupes, en sauvage,
marchant avec acharnement, poussant du pied de grosses pierres, secouant
les arbres, paraissant toujours emporté vers des buts de destruction (p. 353)
Il arpentait les rues, à grandes enjambées, avec des hâtes mauvaises.
(p. 364)
L’abbé marchait, furieusement, et c’était tout ! (p. 370)
Ébloui, charmé, il marchait vite, aspirait avec délices la fraîcheur qui s’épanouit dans l’air […]. (p. 370)
Il voulut hâter le pas, mais il fut contraint de ralentir son allure, à cause
des ronces qui se glissaient sous sa soutane, s’accrochaient à ses jambes, entravaient sa marche de leurs enlacements de reptiles douloureux et continus.
(p. 384)
Il passait ses nuits à marcher dans sa chambre. (p. 426)
Jules recommença de marcher, frappant du pied. (p. 426)

Le pas de l’abbé est, assurément, l’expression d’un malaise, mais, au-delà,
il traduit une libération, un combat, un refus total de rester en place, quel que
soit le lieu que des supérieurs lui assignent : dans l’évêché, dans la cure, sur
l’arbre généalogique. Sans même s’en rendre compte, ses coreligionnaires
l’ont compris, en particulier quand ils surnomment Jules, l’abbé Mère de Dieu.
Par ce trait d’humour d’un goût douteux, ils sanctionnent un double déplacement, un double mouvement. D’une part, ils changent le masculin (un abbé)
en féminin (une Mère) ; d’autre part, ils font du fils, la génitrice/le géniteur de
son supposé Père !
Les « pieds carrés » de Jules nous portent encore plus loin puisqu’ils transforment l’homme d’église en une puissance négative, ou plus exactement,
en pure négativité. Derrida, dans une analyse serrée de l’expression « pas de
loup », aide à comprendre notre propos :
[…] L’une des raisons – […] –, l’une des nombreuses raisons pour lesquelles j’ai choisi, dans ce lot de proverbes, celui qui forme le syntagme « à pas de
loup », c’est justement que l’absence du loup s’y dit aussi dans l’autre opération silencieuse du « pas », du vocable « pas » qui laisse entendre, mais sans
aucun bruit, l’intrusion sauvage, de l’adverbe de négation (pas, pas de loup,
il n’y a pas de loup), l’intrusion clandestine, donc, de l’adverbe de négation
« pas » dans le nom, dans « pas de loup ». Un adverbe hante un nom. L’adverbe « pas » s’est introduit en silence, à pas de loup, dans le nom « pas »19.

Pas… pas… pas… pas… : la répétition du vocable, de page en page, finit
par faire entendre l’adverbe, comme si le pas redoublé de l’abbé martelait un
non définitif. Au nom du Père, Jules oppose le non du fils. Il prône la mutine-

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CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

rie ; il hâte le pas. Bien loin de respecter la prière ou le commandement – tu
ne jureras pas ! –, il retourne le nom sacré de Dieu pour en nier la tutelle.
Par le pouvoir de ses pas négatifs, il fait du Créateur une « chimère » (p. 470)
et de la nature la seule vraie divinité20. Il s’abandonne « au magnétisme, à
l’aimantation21 » ; il excite les polarités. Oui/non. Ici/ailleurs. Ciel/Terre. Souverain/bête.
Le dernier couple peut surprendre ; il ne fait qu’unir deux « êtres-hors-la
loi », sans doute aux antipodes l’un de l’autre, mais, en même temps, indissociables. C’est du moins l’intuition de Derrida :
[…] Le souverain a le pouvoir « de donner, de faire, de suspendre la loi ».
C’est le droit exceptionnel de se placer au-dessus du droit, le droit du nondroit, si je puis dire, ce qui, à la fois, risque de porter le souverain humain
au-dessus de l’humain, vers la toute puissance divine […] et, à la fois, à cause
de cette arbitraire suspension ou rupture du droit, risque justement de faire
ressembler le souverain à la bête la plus brutale qui ne respecte plus rien,
méprise la loi, se situe d’entrée de jeu hors la loi, à l’écart de la loi. Pour leur
représentation courante, à laquelle nous référons pour commencer, le souverain et la bête semblent avoir en commun leur être-hors-la loi22.

Face au Maître des cieux qui s’élève au-dessus des lois, Jules est bien la
bête qui s’abaisse, écarte ses pattes du droit chemin et refuse d’obéir aux règles. Le narrateur le dit volontiers : « sa main hachait la toile, ainsi qu’une patte
de crabe » (p. 500), « de ses doigts recourbés en forme de griffes, il déchirait le
vide […] » (p. 505). Ces annotations, glissées lors de la description de l’agonie,
concluent une longue liste. Ainsi, lors de son premier sermon, le nouveau
prêtre était-il comparé à un bouc (« sous l’infini regard de Dieu, comme un
bouc, j’ai forniqué », p. 355) ; peu après, il « déploy[ait] d’immenses ailes
membraneuses et plan[ait] sur la ville, ainsi qu’une gigantesque chauve-souris », p. 361) ; ailleurs, il avait « les narines écartées, comme font les étalons
qui flairent dans le vent, des odeurs de femelles » (p. 371). Citons encore, au
hasard : « c’est un ours mal léché » (p. 428) ; « Tu espérais te payer le petit
plaisir de me montrer comme un ours de ménagerie, une monstruosité de foire,
un mouton à cinq pattes » (p. 441), « cochon » (p. 452) ; « de même que mon
oncle, je le voyais virevolter avec d’étranges ailes noires, pareil à un gros oiseau
sinistre et carnassier » (p. 507). Enfin, ne peut-on pas voir dans le sifflement
(p. 399, p. 408) une forme d’animalisation ? Sans doute le plus simple serait-il
de considérer ces comparaisons comme des artifices littéraires, mais elles vont
au-delà, car elles dévoilent le vrai caractère du prêtre, sa capacité, non seulement à faire la bête, mais également à faire le bête. De fait, Jules ne manque
pas une occasion de commettre des bêtises : donner l’huile de foie de morue
à sa sœur, pousser l’évêque à écrire un mandement révolutionnaire, jurer,
sacrer, voler, menacer quiconque ne se soumet pas à ses désirs. Et quand il n’a
plus les moyens de ses ambitions, il défie encore le Père puisqu’il sombre dans

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le plus grand désordre intellectuel et le plus complet abêtissement23 : « C’était
un spectacle navrant que de voir cet homme éloquent en arriver à ne pouvoir
plus achever une phrase, et à ne se servir que de mots grossiers, vite noyés dans
une broue d’épileptique » (p. 430). Victoire (le prénom n’est pas innocent…)
a compris cela avant tout le monde :
Enfin, Madame, à votre idée, quoi qu’y peut y avoir dans c’te malle-là ?…
C’est-y point le diable ?… C’est-y point des bêtes comme il n’en existe plus,
depuis Notre-Seigneur Jésus-Christ ?… Ainsi, Madame, moi qui vous parle,
quand j’étais petite, un jour, mon père, dans un bois, vit une bête… Oh !
mais une bête extraordinaire !… Elle avait un museau long, long comme une
broche, une queue comme un plumeau, et des jambes, bonté divine ! des
jambes comme des pelles à feu !… Mon père n’a point bougé et la bête est
partie… Mais si mon père avait bougé, la bête l’aurait mangé… Eh ben ! moi,
je crois que c’est une bête comme ça, qu’est dans la malle… (p. 453)

La servante, comme le narrateur parfois, assimile la bête au diable. Il
faut, ici, sortir de l’orbe de la religion et dépasser une lecture convenue. La
bestialité, la bêtise et l’abêtissement sont le propre de l’homme24, et particulièrement, du fils mutin. À lui seul échoit cette possibilité. On ne peut donc
s’étonner du geste de l’abbé Jules qui, après avoir demandé à son filleul ce
qu’il avait appris, « examina rapidement [les livres] et les lança dans l’espace
l’un après l’autre ». La scène mérite d’être donnée jusqu’au bout, avec les
mots mêmes du narrateur :
Je les entendis retomber lourdement derrière le petit mur qui entourait la
cour.
— Sais-tu encore quelque autre chose, me demanda-t-il ?
— Non, mon oncle…
— Eh bien ! mon garçon, va dans le jardin… Tu y trouveras une bêche…
Bêche de terre… Quand tu seras fatigué, couche-toi dans l’herbe… Va !
Ce fut ma première leçon. (p. 469).

C’est dans ce maillage serré (nous menant en silence, à pas comptés,
vers la bête) que le rire de Jules prend son sens. Son ha ha synthétise tout
ce que nous venons d’écrire. Parce qu’il est en deçà de la parole, il brise le
mur du silence, notamment dans l’épisode final du roman. Tandis que la
famille éplorée retourne, sans un mot, à Viantais, le jeune Dervelle entend
« un ricanement lointain, étouffé, qui sortait, là-bas, du dessous de la terre »
(p. 515). Le récit a beau s’achever et la page redevenir blanche – muette –,
le rire de Jules retendit encore. Il prolonge le combat du prêtre. C’est une
nouvelle scansion, la matière d’un dernier scandale, le pas ultime, le refus
obstiné et toujours recommencé de mettre en sourdine sa révolte. C’est, in
fine, le cri de la bête qui ne compose pas avec le souverain et accède brusquement au Vrai. De fait, le haha du curé rappelle, à s’y méprendre, le aha
des gestaltistes. La Gestalt-théorie distingue en effet deux phénomènes pour
expliquer comment la pensée réussit à résoudre un problème qui, jusque-là,

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CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

restait sans réponse : l’insight, que le français traduit par le mot intuition, et
le aha, qui diffère du précédent « par le fait que la solution soudaine est précédée d’une période d’incubation plus ou moins longue25 pendant laquelle le
sujet […] ne semble faire aucun progrès vers la solution […] ». L’interjection
signale donc que, d’un seul coup, tout devient clair et que « la voie vers la
résolution est [enfin] ouverte26 ». L’analyse vaut pour L’Abbé Jules. Après les
longues périodes de doute pendant lesquelles le prêtre hésite sur la voie à
suivre, son ha ha traduit une compréhension totale et subite des réalités.
Certes, les contemporains de l’abbé jugent diabolique ce ricanement ; le
neveu lui-même le considère comme effroyable. Mais ce rire est avant tout
jubilatoire car, non seulement il accompagne une révélation, mais il témoigne, en outre, d’une lucidité supérieure. Voilà pourquoi le lecteur l’entend
de temps à autre, par exemple, quand Jules se rend compte, à la fois, de la
pusillanimité de l’évêque et de ses propres faiblesses : « Suis-je fou !… Et
qu’est-ce qui m’a pris de lui raconter toutes ces bêtises-là 27, au vieux ? que
m’importe qu’on l’aime, qu’on ne l’aime pas, qu’il pleure ou qu’il chante ?…
Ses chagrins, je les connais, ses chagrins… Ha ! ha ! ha !… C’est d’avoir chipé
le testament !… » (p. 369). À cet instant le prêtre voit le monde tel qu’il est,
sans avoir besoin de s’appuyer sur un raisonnement logique. Son rire ne fait
donc que suivre cette saisie immédiate du réel. Un rire de voyant, en quelque sorte…
3. UNE NOUVELLE FAMILLE
La rébellion ainsi consommée, il reste à reconstituer une famille. Le narrateur n’avoue-il pas d’entrée qu’il aurait voulu être le l’enfant de Mme Servières ? Relisons le texte : « Pourquoi ma mère n’était-elle pas comme Mme Servières, gaie, vive, aimante, vêtue de belles étoffes, avec des dentelles et des fleurs
à son corsage, et des parfums dans ses cheveux roulés en torsades blondes ? »
(p. 332). Pour arriver à ce but, il convient cependant de transformer les lois de
la filiation et de faire du fils le fruit, non plus de la génétique, mais du hasard.
Hasard ou plus précisément hazard. La faute d’orthographe réjouit au plus
haut point l’abbé Jules, car le z n’est pas innocent. De nombreux auteurs se
sont intéressés à cette lettre : Balzac a repéré son allure contrariée ; Roland
Barthes en a fait « la lettre de la déviance » ; Leiris – Philippe Bonnefis le rappelle dans son ouvrage L’Innommable – a sondé « les profondeurs de sa nature
physique28 ».
Le z est tout cela, et bien plus encore. Dans le roman d’Octave Mirbeau, il
figure la division entre la loi commune et la bêtise julienne. On le soupçonnait
déjà avec l’épisode de la tante Athalie. Résumons : la jeune fille, incapable de
réfréner sa gourmandise, se jette sur tout ce qui se trouve à sa portée, au grand
désespoir du jardinier, le père François :

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

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Le jardinier se désespérait, pensant que c’étaient les loirs et les autres bêtes
malfaisantes qui causaient ces ravages. Il multipliait les pièges, passaient ses
nuits à l’affût, et ta tante se moquait de lui : « Eh bien, père François, et les
loirs ? – Ah ! ne m’en parlez point, mam’zelle, c’est des sorciers, ben sûr…
Mais je les pincerai, tout de même. (p. 334)

Mam’zelle : en transcrivant l’appellatif de la sorte, Octave Mirbeau désigne celle qui commet de « vilains péchés et la désobéissance ». Athalie est
bien la sœur de Jules, en dépit
de leurs chamailleries, car elle
aussi se tient hors la loi. Un simple agencement du prénom le
prouve sans difficulté puisque
Athalie devient Attila29. Le texte insiste : « [elle était] si gourmande qu’on ne pouvait laisser, à
portée de main, aucune friandise,
qu’elle ne la dévorât. À l’office
elle chipait les restes des fricots ;
dans les placards, elle découvrait
les pots de confitures, et sauçait
ses doigts dedans ; au jardin, elle
mordait à même les pommes sur
Athalie, vu par Hermann-Paul.
les espaliers » (p. 334). Le narrateur parle d’un « petit diable » ; nous préférons voir une bête qui ne laisse rien
sur son passage, la fille putative du chef des Huns.
Le hazard d’Albert s’inscrit dans cette perspective. Mal écrire c’est échapper à la puissance des pères et s’installer irrémédiablement dans le camp des
Vandales. C’est faire un partage entre les braves gens et les canailles ; c’est
accéder à une pensée sauvage. D’ailleurs le dialogue entre Jules et son élève
ne manque pas de nous interpeller :
— Comment dit-on feu en latin ? me demandait mon oncle, lorsque je
rentrais dans la maison, suant, soufflant, tout embaumé de fraîches odeurs
d’herbes.
— Je ne sais pas, mon oncle.
— Très bien ! faisait l’abbé, en se frottant les mains avec satisfaction…
Parfait ! Et comment écrirais-tu hasard ?
Je réfléchissais un instant, et épelant le mot :
— H… a… Ha… z…
— Z… z… à la bonne heure !… (p. 472)

L’instant est important puisque, dans la dernière réplique d’Albert, se
retrouvent deux éléments centraux de notre analyse : le ha ha (encore hésitant…) de la révélation et la lettre de la déviance. Sans s’en rendre compte
encore tout à fait, l’enfant vient de changer de vie. Athalie rompait avec sa

32

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

famille au profit d’une lignée barbare, le fils Dervelle découvre en Jules le
père qu’il lui faut. On comprend, dans ces conditions, pourquoi le « T’zimbééé…cile » joue un rôle fondamental dans la construction du personnage
mirbellien. La sifflante, qui rappelle le sifflement de l’abbé, unit les destinées
du maître et de l’élève. En un seul mouvement, elle biffe le nom des géniteurs
(« l’abbé s’étant fait une dédaigneuse loi de ne jamais prononcer le nom de mes
parents », p. 475) et dessine le chemin tortueux grâce auquel le filleul rejoint
son parrain. De hazard à t’zimbéé…cile, le z sinue, établissant un vrai lien de
filiation là où se trouvait, auparavant, une simple relation avunculaire.
Alors que les parents Dervelle ordonnaient à leur rejeton de se taire, Jules
lui apprend la vie. Il transmet même une chanson paillarde. Le détail importe.
Sinon pour quelle raison l’auteur aurait-il établi ce dernier dialogue entre
l’oncle et le neveu : « J’avais dans l’oreille l’air de la chanson ; […] il était dans
le râle, plus faible, plus léger […]. Et je répondais en dedans de moi-même,
suffoqué par les larmes » (p. 508) ? En fait, Mirbeau donne l’impression de
finir son roman comme il l’avait commencé, en regardant sous les jupes des
femmes. Pourtant, que de différences ! Alors que le docteur Dervelle réduisait
le sexe à une mécanique et une économie, Jules en fait le symbole de toutes
les transgressions : transgression du vœu de chasteté, transgression du code de
bonne conduite, transgression de la loi du père. Car enfin, c’est Albert qui a,
dorénavant, le dernier mot. Albert qui autrefois était réduit au silence et qui
devient, par la grâce de Jules – son père zigzagant – un homme de profération.
Le gardien du vrai testament. Le témoin irrécusable de la révélation.
« Les trappistes est-ce qu’ils parlent, eux ? », « Faut qu’on mette les scellés ! » :
le docteur Dervelle et le cousin Debray poussent en vain leur cri d’effroi car la
censure, in fine, a échoué : Albert ose parler et écrire. L’Abbé Jules est bien l’histoire d’une filiation tordue, l’hommage d’un fils spirituel à son père d’élection.
Yannick LEMARIÉ
Université d’Angers-CERIEC

NOTES
1. Jean-Pierre Vernant propose un autre découpage et une autre étymologie : Oi-dipous,
bipède.
2. Yannick Lemarié, « L’Abbé Jules : Le Verbe et la colère », Cahiers Octave Mirbeau,
n° 15, 2008, pp. 18-33.
3. Nous arrêtons l’incipit à la page 329, avec les mots suivants : « mes parents absorbés, chacun de son côté, en des combinaisons inconnues, d’où je me sentais si absent, toujours ». Un saut
de ligne permet de détacher ce passage du suivant, l’arrivée de l’abbé Jules constituant le second
point de départ du roman. Nos références pour L’Abbé Jules sont prises dans Octave Mirbeau,
Œuvre romanesque, édition critique établie, présentée et annotée par Pierre Michel, tome I,
Buchet/Chastel – Société Octave Mirbeau, Paris, 2000.
4. Fitz Graf, La Magie dans l’antiquité gréco-romaine, Les Belles Lettres, Paris, 2004, p. 159.
5. Au milieu de l’allée d’ormes de la maison de Viantais, « un calvaire s’élève dont le Christ de
bois peint, pourri par l’humidité, n’a plus qu’une jambe et qu’un bras » (p. 338)

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

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6. C’est nous qui soulignons.
7. P. 332.
8. Pour plus de précision, signalons que le verbe latin impedicare vient du nom pes, pedis, m :
le pied. Impedicare signifie donc, littéralement, se prendre les pieds dans…
9. P. 342. C’est nous qui soulignons.
10. Le pied joue un rôle essentiel dans l’ensemble de la Tradition. Sandrick Le Maguer relève à
la lecture de divers midrashins juifs, que « des personnages nommés Myriam ont le pied sensible :
elles se blessent le pied, contractent des maladies en marchant pieds nus, etc. » (Portrait d’Israël
en jeune fille, Gallimard, coll. L’infini, Paris, 2008, p. 67)
11. Fitz Graf, op. cit., p. 152.
12. Lebreton prend son pied (le sien ? celui de Pamphile) lorsqu’il propose au mendiant d’aller
chercher une pièce dans la fente de ses fesses.
13. Sandrick Le Maguer, op. cit., ibid.
14. Jules espère, quant à lui, « des renversements prodigieux de l’ordre social » (p. 341).
15. Nous avons déjà vu, par ailleurs, combien le son était fondamental dans l’œuvre de Mirbeau. Yannick Lemarié, « Des romans à entendre », Cahiers Octave Mirbeau, n° 12, pp. 69-85.
16. « Die stillsten Worde sind es, welche den Sturm bringen. Gedanken, dit mit Taubenfüssen
kommen, lenken die Welt » (Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, traduction de Jacques
Derrida).
17. Nous utilisons d’autant plus volontiers ce vocable que le capitaine – encore une figure
du père – réclame, à cor et à cri, que tout soit scellé. Le narrateur signale également, dans les
dernières lignes, que « M. Robin était venu poser les scellés partout » (p. 514).
18. Nous rappelons que l’adjectif inouï est composé de la négation in et de l’adjectif ouï (du
verbe latin audire : entendre).
19. Jacques Derrida, Séminaire, La bête et le souverain, volume 1 (2001-2202), Gallilée, Paris,
2008, p. 24. Cette idée se trouvait déjà dans un texte antérieur : Parages, Galilée, Paris, 1986,
p. 52.
20. Pour ne pas ouvrir outre mesure des pistes de lecture, nous nous contenterons de noter
que la nature est la Grande Silencieuse, bruissante de paroles incompréhensibles et d’insondables mystères. C’est pourquoi, les fils aiment s’y réfugier. C’est pourquoi également, les savants
ont le grand tort (« l’audace imbécile », p. 470) de l’exprimer.
21. Les deux mots sont de Samuel Lair, in Mirbeau et le mythe de la nature, Presses Universitaires de Rennes, Rennes, 2003, p. 108. On pourra relire à cette occasion les remarques de l’auteur
sur la reconquête par la marche (pp. 107-108).
22. Jacques Derrida, op. cit., p. 38.
23. On retrouve cet abêtissement chez d’autres personnages : celui du Calvaire (« on eût dit
que mon intelligence sommeillait toujours dans les limbes de la gestation maternelle », p. 135)
24. « Cette cruauté du “sans foi ni loi” serait donc le propre de l’homme, cette bestialité qu’on
attribue à l’homme et qui le fait comparer à une bête, ce serait encore le propre de l’homme en tant
qu’il suppose la loi, même quand il s’y oppose, tandis que la bête elle-même, si elle peut être violente
et ignorer la loi, ne saurait être tenue, dans cette logique classique pour bestiale. Comme la bêtise, la
bestialité, la cruauté bestiale serait ainsi le propre de l’homme » (Jacques Derrida, op. cit., p. 146)
25. Nous voyons là un rapprochement possible avec ce que nous avons appelé « la voix silencieuse ».
26. Herbert A. Simon, « L’explication en termes de traitement de l’information des phénomènes Gestalt », in Intellectica, n°28, 1999, pp. 120-121.
27. Jules prend soin de distinguer ces « bêtises-là » de la vraie bêtise, celle qui le libère du
joug paternel.
28. Philippe Bonnefis, L’Innommable, essai sur l’œuvre d’E. Zola, SEDES, Paris, 1984, p. 41.
29. Dormir comme un loir. Sous Athalie, tel un loir, un Attila sommeillait. Où nous retrouvons
le silence sous la parole…

LES ÉTATS MYSTIQUES
DANS L’ŒUVRE D’OCTAVE MIRBEAU
Octave Mirbeau est non seulement le brillant pamphlétaire et le chroniqueur anarchiste qui dénonce les méfaits de son siècle, mais encore un écrivain passionné, douloureusement atteint par la réalité des choses. Souffrance
et création érigent son œuvre fictionnelle, peuplée de personnages, révélant
explicitement les causes et circonstances qui les abstraient du monde, les élevant notamment au rang d’artistes.
Les états qu’ils traversent sont finement décrits, que ce soit par exemple
dans Sébastien Roch, Dans le ciel, Le Calvaire ou L’Abbé Jules, avec la perte de
soi, l’ascension pour l’accession à l’infini, l’extase ou le ravissement cataleptique, etc. La fréquence d’évocation de ces thèmes, autant que la similitude de
comportement des principaux protagonistes, laisse imaginer que le narrateur
restitue une expérience familière.
Perte de soi dans le néant, extase, ravissement, accession à l’infini : autant
de thèmes associés aux expériences mystiques, depuis l’antiquité.
L’importance des « grands horizons » du « grand ciel » (1*), empreints de
spiritualité chez Octave Mirbeau, ouvre sur la métaphore d’un état propice
à la création, qui pourrait s’apparenter au « désert silencieux », « au néant
innommé » de maître Eckart, du prieur Ruyesbroeck, des Béguines ou de Jean
de la Croix, qui cherchaient là toutes formes de « Déité ».
Ces personnages redéfinissent perpétuellement leur place au sein d’un
monde, où, tout en explorant ainsi leurs propres limites corporelles, ils cernent
l’origine de leur souffrance et de leur différence (tout comme Sébastien Roch
et son ami Georges, Lucien de Dans le ciel, Jean Mintié dans Le Calvaire, ou
encore l’abbé Jules).
Cette quête du rapport Moi-Infini – dans le sens de la dialectique animiste
dualiste définie par Spinoza1 et Aristote2 – s’établit dans toutes les circonstances
rapportées dans ces romans, dont la structure novatrice, hors des repères classiques établis (notamment chronologiques), renforce le sentiment de perte de soi.
Par ailleurs, comme dans l’œuvre de Plotin, s’instaure le rapport entre silence et mutisme, mort et sommeil (personnages féminins dans Le Calvaire ou

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

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Le Jardin des supplices). Les descriptions d’héroïnes aimées, endormies, ainsi
que l’association « souffrance-mort-plaisir charnel » (2*), renvoient aux mortifications, plus encore explicites avec le père de Kern dans Sébastien Roch, Jean
dans Le Calvaire ou l’abbé Jules : chaque douleur permet son dépassement
(3*) et la rupture avec une réalité, qui, ramenant au corps, entrave l’ascension
de l’âme vers un ailleurs possible. S’infliger ces douleurs reste, en soi, un acte
libérateur.
À maintes reprises ces romans deviennent donc le lieu du ravissement,
hissant les personnages, illuminés, guidés vers des sphères qui les écartent
d’une médiocrité ordinaire, à l’origine de toutes turpitudes, dans la fusion
de l’amour et de l’art : « Regarde donc !… La société qui s’acharne sur toi » ;
« L’amour, c’est l’effort de l’homme vers la création » (Le Calvaire).
Paradoxalement un autre récit, Sac au dos, qui, à première lecture, ne se
rapporte qu’à une banale randonnée, se réfère aussi au dépassement de soi
et à chaque étape d’une souffrance acceptée : souffrance musculaire, suffocation et sudation, non sans lien avec le cheminement du calvaire chrétien.
Peu après Octave Mirbeau, Romain Rolland décrira des sentiments analogues, notamment celui de la disparition, happé dans « le flot de la mer infinie », ou dans la musique, si présente dans les romans de Mirbeau (1*). Très
influencé par la quête bouddhiste du Tout universel (cf. La vie de Ramakrishna), Romain Rolland décrit cette sensation océanique, dont l’exploration
littéraire s’affirme d’ouvrage en ouvrage. Sigmund Freud l’analysera, pour
avoir vécu des expériences semblables, les répertoriant, puis les associant au
« principe de mort » en psychanalyse (cf. « l’inquiétante étrangeté ; trouble
sur l’Acropole3 »). Romain Rolland démontre dans ce sens, les fondements du
bouddhisme, visant à la quête de l’État Suprême, celui du détachement total,
finalement si proche de l’expérience des mystiques chrétiens.
L’amalgame entre ces états et l’hystérie reste fréquent. Bertrand Marquer4
a mis en évidence la progression vécue par quelques-uns des personnages
féminins dans les romans de Mirbeau, allant de l’excitation à la prostration.
Freud différencie clairement ces états mystiques en les définissant comme des
« états ordinaires de rupture », de « dépersonnalisation » (cf. « l’inquiétante
étrangeté »).
Le fait est que, omniprésents, principalement dans les romans autobiographiques, ces mêmes états se révèlent tantôt néfastes et terrifiants, tantôt à la
source de toute création, salvateurs et rédempteurs.
Alors, serait-ce l’influence de la religiosité des Jésuites, ou la propension
naturelle d’Octave Mirbeau à se soustraire au réel, qui en aurait généré une
description si authentique ? Ou peut-être ne s’agit-il finalement que du pendant nécessaire à la lucidité, si objectivement cruelle, avec laquelle Mirbeau
restitue, sans aucune concession, le monde qui l’entoure.
Fabienne MASSIANI-LEBAHAR

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Vincent Van Gogh, La Nuit étoilée.
CITATIONS
1 Dans le ciel, Éditions du Boucher (2003), p. 26. Voir aussi :
« Et l’on semble perdu dans le ciel, emporté dans le ciel, un ciel immense, houleux comme
une mer, un ciel fantastique… ce ciel qui vous entoure d’éternité silencieuse… le vertige de
l’abîme… » (p. 27)
« […] rien que du ciel, du vide autour de soi… » (p. 100)
« […] les membres rompus, a tête engourdie, je tombais dans des prostrations semblables à la
mort. C’était en moi et autour de moi, comme un immense abîme blanchâtre, comme un grand
ciel immobile… » (p. 100)
« Il est extraordinaire mon pic… il y a des endroits où l’on ne voit pas la terre, où l’on ne voit
que le ciel… dans une perpétuelle ascension vers l’infini… Tout autour de moi, le ciel,. Nul horizon… dans ce vide incommensurable, dans ce silence des éternités splendides… » (p. 118)
« Ce que je voudrais, ce serait rendre, rien que par de la lumière, rien que par des formes aériennes, flottantes, où l’on sentirait l’infini, l’espace sans limite, l’abîme céleste, ce serait rendre
tout ce qui gémit, tout se qui se plaint, tout ce qui souffre sur la terre… de l’invisible dans de
l’impalpable.. » (p. 126)
* Sébastien Roch, coll. 10/18, 1977
« […] une fuite de ciel, de ciel étoilé… longtemps il s’attacha, rêveur, à la contemplation du
ciel.. » (pp. 89-90)
« […] il ne sentait rien, ni ses jambes endolories, ni ses reins rompus, ni la pesante boule de
plomb qui lui emplissait l’estomac… il regardait devant lui, sans voir, sans entendre… » (p. 98)
« […] l’idée de la mort descendait en lui, endormante et berceuse… il ressentait quelque chose
inexprimablement doux… comme la volatilisation de tout son être, de tout son être sensible… »
(p. 111)

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« […] à mesure qu’il avançait, il ne percevait plus la résistance de la terre sous ses pieds… il ne
voyait plus rien que l’espace qui lui-même se transformait en blancheurs flottantes… » (p. 112)
« il en savourait l’harmonieuse et presque divine musique… c’était comme un mystère de résurrection… une extase auguste d’amour… » (p. 127)
« […] toutes les harmonies, toutes les extases… ce jour là il en avait la révélation corporelle…
ces mélodies le prenaient dans sa chair, le conquérait dans toute son âme, et y réveillait quelque chose de préexistant à son être… en assomptions d’astres, tout un monde immatériel… »
(p. 155)
« |…] un éblouissement, un vertige. Tout autour de lui tourna… et il vit la nuit, une nuit
noire… » (p. 173)
« […] le langage supra-humain, supra-terrestre, et en l’écoutant je retrouve les extases anciennes… mon âme, s’arrachant à l’odieuse carcasse de mon corps, s’élance dans l’impalpable,
l’invisible, dans l’irrévélé… toutes les formes qui errent dans l’incorruptible étendue du ciel…
illuminations de mon cerveau réjoui par la lumière… » (p. 306)
* Le Calvaire, Mercure de France, 1991
« […] il fallait qu’elle m’arrachât de force à cette extase, car je n’eusse point songé, je crois bien,
à retourner à la maison, enlevé que j’étais en des rêves qui me transportaient au ciel » (p. 44)
« J’aurais désiré lui parler, que c’était bien de contempler le ciel ainsi, et que je l’aimais de ces
extases… Ah ! l’horizon qu’ils embrassaient était si loin, si loin ! et par delà l’horizon, un autre, et
derrière cet autre, un autre encore… » (pp. 96-97)
* L’Abbé Jules, Mercure de France, 1991
« […] ça et là, des Océans… au-dessus du ciel… » (p. 531)
« … comme un lac immense, sans horizon, sans limites… un lac sur lequel je me sentais doucement traîné parmi des blancheurs d’onde, des blancheurs de ciel, des blancheurs infinies… »
(p. 644)
2* Le Calvaire, Mercure de France, 1991
« Elle dort, dans le silence de la chambre, la bouche à demi entrouverte, la narine immobile,
elle dort d’un sommeil si léger que je n’entends pas le souffle de sa respiration… Une fleur, sur
la cheminée, est là qui se fane, et je perçois le soupir de son parfum mourant… De Juliette je
n’entends rien… Juliette ne bouge pas… Mais le drap qui suit les ondulations du corps,, moule
les jambes, se redresse aux pieds, en un pli rigide, le drap me fait l’effet d’un linceul. Et l’idée
de la mort, tout d’un coup, m’entre dans l’esprit, s’y obstine. J’ai peur, oui, que Juliette ne soit
morte ! » (pp. 173-174)
3* Dans le ciel, Éditions du Boucher
« […] au milieu de l’universelle souffrance… l’impénétrable énigme… la divinité » (p. 57)
* Sébastien Roch, coll. 10/18, 1977
« […] infliger à son corps la torture physique d’une multitude d’aiguilles enfoncées dans la
peau… échapper à ces regards qui le martyrisaient… » (pp. 104-105)
« tout l’infini de la douleur, de la solitude de l’homme… il eût souhaité voir la mer, pourquoi
ne la voyait-il pas… sa pensée vagabondait d’un objet à l’autre, s’attachant surtout aux choses
flottants, aux nuages… » (pp. 107-108)
« Il portait un cilice, disait-on, on se flagellait… ses yeux souvent brillaient d’une étrange
flamme mystique, dans un grand cerne de souffrance. » (p. 96)
« cette chair où malgré les jeûnes, les prières, les supplices, le péché dormait encore ; il faudra
que je la déchire, que le l’arrache fibre à fibre avec mes ongles, avec… » (p. 216)

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Le Calvaire, par Georges Jeanniot.
* Le Calvaire, Mercure de France, 1991
« […] gravir jusqu’au bout le chemin douloureux de ce calvaire, même si ma chair y reste accrochée en lambeaux saignants, même si mes os à vif éclatent sur les cailloux et sur les rocs ! »
* L’Abbé Jules, Mercure de France, 1991
« […] pareil aux anciens chercheurs de martyre, se flagellait, se déchirait, écartait, avec ses
doigts, les plaies ruisselantes, éparpillait, sous la terreur des cous volontaires, les lambeaux de sa
chair et les gouttes de son sang… » (p. 391)

NOTES
1. Spinoza, Œuvres, I. Pensées métaphysiques, III. Éthique, GF-Flammarion, 1965.
2. Aristote, De l’âme, Éthique de Nicomaque, GF-Flammarion, 1965.
3. Sigmund Freud et Romain Rolland, Correspondance (1923-1936), éd. Henri et Madeleine
Vermorel, PUF, 1993.
4. « L’hystérie comme arme polémique dans L’Abbé Jules et Le Jardin des supplices », Cahiers
Octave Mirbeau, n° 12.

LE CHIEN, LE PERROQUET ET L’HOMME
DANS LE JOURNAL D’UNE FEMME DE CHAMBRE
Connu pour ses voltes-faces idéologiques à couper le souffle, Octave Mirbeau – l’ancien antisémite devenu un défenseur d’Alfred Dreyfus – a reconnu,
non sans une bonne dose d’autodérision, son penchant pour l’inconsistance
palinodique. Souvent les thèmes horriblement violents des romans de Mirbeau
semblent être les résidus thématiques de ses propres préjugés. Tels des réflexes
dont son travail créateur a permis au romancier de prendre conscience, ils
sont déchargés et évacués par le truchement d’une écriture thérapeutique.
Des personnages fantasmatiques qui ont occupé une place éminente dans
les romans de Mirbeau – la ménade rapace, l’artiste impuissant, le ploutocrate
cynique, le spéculateur juif – ne sont plus l’objet de l’antipathie horrifiée de
Mirbeau une fois qu’ils sont analysés et excrétés au cours du processus dissociatif de la fictionnalisation. Comme cela se passe au cours d’une psychothérapie, les matériaux inconscients cessent d’exercer leur contrôle quand leur
forme reconnaissable est assumée comme une conséquence de leur verbalisation.
C’est dans son roman le plus célèbre, Le Journal d’une femme de chambre
(1900), que Mirbeau assigne des positions antipodales aux pulsions agressives
et à l’élucidation créatrice. L’espace noir n’y est plus occupé par une nymphomane telle que la Clara du Jardin des supplices. En créant le personnage de
Joseph, Mirbeau fait briller une lampe dans son propre inconscient.
DES PERSONNAGES COMME ÉTAPES DE SON PROPRE DÉVELOPPEMENT :
JOSEPH ET L’INSTINCT
Plus que dans ses romans précédents, l’adaptation fictive que Mirbeau fait
du journal d’une femme de chambre a pour sujet l’acte d’écrire. L’objectif le
plus évident du journal de Célestine est la révélation de secrets peu ragoûtants,
et le récit arrache les vêtements d’ordinaire revêtus en silence ou ornés des
euphémismes de l’hypocrisie. Les maîtresses de Célestine, qui appartiennent
à la classe dominante et portent des robes de probité, se voient dépouillées
de leurs faux-semblants et exhibées dans leurs vices. Pourtant, alors que le

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CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

but affiché de Célestine est de découvrir et de révéler, son journal est jugé
par Mirbeau trop cru « dans son débraillé » (479). Son texte est encore criblé
des ombres de l’ignorance et de l’inconscience, lacunes qui traduisent son
échec dans la connaissance d’elle-même et des autres. Son journal occupe
une place intermédiaire entre l’incapacité de Joseph à expliquer sa violence
instinctive et l’éloquente transparence des explications fournies par Mirbeau,
qui l’a révisé.
Comme je vais tâcher de le démontrer, le livre de Mirbeau fournit une
archéologie de la conscience de l’écrivain : au niveau le plus bas, les pulsions
primitives s’incarnent dans le personnage de Joseph. Identifiables par leur résistance à la formulation linguistique, les vestiges de son antisémitisme passé,
sa misogynie et son attirance pour un mysticisme sensuel sont prêtés à Célestine, qui représente un stade intermédiaire de son propre développement.
Finalement, la lucidité dont fait preuve la narratrice de Mirbeau – sa capacité à
exprimer, à expliquer et à discréditer les préjugés violents – révèle l’ascendant
pris par l’idéologie progressiste du romancier sur sa conception pessimiste de
l’homme gouverné par ses instincts.
Pourtant, en dépit de l’évolution de la pensée de Mirbeau en matière de
psychologie, Le Journal d’une femme de chambre atteste de la pérennité des
convictions anti-utopiennes de Mirbeau. Le roman présente un continuum,
qui va de la spontanéité animale de Joseph à la clairvoyance des analyses de
l’écrivain, et culmine dans ce qui serait un triomphe de la compréhension
de soi et de la maîtrise de la situation. Cependant, l’évolution de Mirbeau
lui-même vers la tolérance sociale et la lucidité sur soi-même n’a pas effacé
sa conception antérieure d’une humanité plombée par l’égoïsme et l’ignorance. Il continue de penser qu’il est impossible d’espérer parvenir un jour à
une société vraiment juste. Chez Mirbeau, aucun système politique, aucune
œuvre d’art, ne peut exister dans un état d’équilibre. L’état de perfection artistique aussi bien que l’harmonie sociale de l’utopie ne peut que s’effondrer
rapidement et déboucher sur un épuisement entropique. Quand on cesse de
consommer de l’énergie et d’effectuer un travail, l’immobilité de l’harmonie
débouche sur le vide, la pourriture.
À travers la figure mythique de Joseph, dans laquelle l’inconscient de Mirbeau se transmue en langage, le caractère impénétrable du personnage correspond à des convictions tautologiques qui ne souffrent aucune discussion.
La glorification, par Joseph, de la tradition, de la hiérarchie, de la terre et de
l’orthodoxe catholique permet de comprendre son attirance pour tout ce qui,
à ses yeux, est immuable et peut lui servir de justification. Alors que le roman
de Mirbeau est structuré selon « un ordre déterminé par la contingence universelle et textuelle », et a ses fondements « dans une origine chaotique/anarchique qui précède […] l’imposition arbitraire de tout système gouvernemental »
(McCaffrey 103), la conception que se fait Joseph d’une stabilité anhistorique

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

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de la France comme patrie, perpétue un ordre
qui ne tolère aucune remise en cause et ne saurait bénéficier d’aucune amélioration. Le monde
du déséquilibre économique et du conflit entre
les classes dans lequel Joseph est une victime est
aussi, paradoxalement, celui dont il s’est fait le
champion à coups de vociférations.
En tant qu’agent thérapeutique de changements sociaux, Mirbeau fonde son écriture sur le
présupposé selon lequel tout système politique,
toute œuvre d’art, n’est vraiment achevée qu’à
condition qu’on en découvre l’inachèvement.
Chez Mirbeau, la perfection est une imposture
qui incite notre anarchiste à mener bataille pour
rétablir un état de fragmentation nécessitant des
efforts pour faire évoluer les choses dans la direction approximative d’une justice sociale qu’il
sait inaccessible. Les maîtresses de Célestine, Traduction tchèque du Journal
qui se prétendent des parangons de bienfaisand’une femme de chambre.
ce philanthropique et des modèles de fidélité
conjugale, nous sont présentées comme des femmes débauchées et dépensières. Tandis qu’en surface le journal de Célestine vise à détruire le crédit des
apparences superficielles, il illustre aussi la réalité de l’instabilité sociale et de
l’interpénétration des classes : les aristocrates sont moins bien traités que leurs
cochers, de riches propriétaires terriens s’abaissent à quémander les faveurs
sexuelles de leurs domestiques.
Plus un système social est articulé par une hiérarchie sociale et des nuances
sémantiques, plus est inévitable son retour à un état de désordre indifférencié.
L’homosexualité, l’égalitarisme, la xénophobie, la redistribution de la richesse
par des voleurs et des paniers percés – tout cela contribue à cette tension vers
un état où règnent l’impossibilité d’exprimer et l’uniformité. Dans un ordre
social tel que celui dont le texte de Célestine nous révèle le caractère factice,
les prétentions à la légitimité sont réfutées par la confusion entre le haut et le
bas et par le mélange de la sphère privée et de la sphère publique. Il n’y a pas
de marqueurs fonctionnels de frontières ou de différences sexuelles quand la
maîtresse de la rue Lincoln transporte un godemiché dans son sac en velours,
quand une gargouille priapique est prise par erreur pour une relique sacrée,
quand un vieux monsieur tout propret s’emploie à enlever la boue des bottines d’une femme de chambre.
Aucun Logos rédempteur n’est né de l’union de Joseph et de Mary (comme
des maîtres ont rebaptisé Célestine), rien qui nomme et qui, en identifiant,
sépare et clarifie. Alors qu’un texte sert normalement de lampe dissipant les

42

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

illusions, celui de Célestine est une lumière éteinte quand elle succombe à son
attirance pour Joseph, le tortionnaire des oies.
C’est pendant qu’elle est au service de M. Georges, le poitrinaire dont
l’érotisme morbide est embrasé par son amour pour la poésie de Maeterlinck,
que Célestine découvre pour la première fois sa vocation littéraire. C’est en
appréciant le sublime né de soins désintéressés et d’une passion quasiment
religieuse que s’est produit, explique-t-elle, « cet élan vers des chose supérieures […] à [elle]-même ». Car cette confiance qui la pousse à écrire, comme
elle le dit, « c’est à M. Georges que je le dois » (476). Sans hésitation Célestine
est d’accord avec le malade pour louer les vers de Baudelaire. Et ce ne sont
pas les plus cultivés, les plus instruits, qui savourent le plus aisément de telles
beautés. Car, pour jouir d’une image poétique, « il suffit d’avoir […] une petite
âme toute nue, comme une fleur » (476). Ce qui est plus incroyable encore
que ce que Lucien Bodard appelle « le miracle de la femme de chambre transmuée en génie littéraire » (VII), c’est que Célestine fasse de la naïveté le fondement de la sensibilité littéraire.
Par le truchement de son héroïne, Mirbeau tourne en ridicule la préciosité
raffinée des poétastres préraphaélites tels que Frédéric-Ossian Pinggleton et
John-Giotto Farfadetti, qui posent avec leurs masochistes communions d’âmes
et leurs épithalames suicidaires. Le journal de Célestine n’est ni un péan glorifiant l’éclosion des narcisses ou le plumage ocellé des paons, ni un hymne à
la sainteté de la Liebestod : il éclabousse les pervers de la lessive corrosive de
la vérité. Nonobstant la reconnaissance qu’elle manifeste à M. Georges, son
journal est un acte d’accusation chargé de prouver, non un texte romantique
chargé d’absoudre. « Pour moi, c’est bien simple », écrit-elle, « je n’ai vu que
du sale argent et que de mauvais riches » (402). Déchirant les voiles et arrachant les masques, elle aspire à dresser le plus acéré des réquisitoires. Elle
accuse les grimaciers et désarme les charlatans. L’inceste, le saphisme, la pédophilie, le fétichisme : Célestine a révélé par l’écriture tous les vices qu’elle
a observés, et c’est pourquoi, quand elle est face à Joseph, on est si surpris de
la voir incapable de s’exprimer clairement.
CÉLESTINE ET L’ÉCHEC DE L’AUTO-ANALYSE
Représentant une étape intermédiaire dans l’élargissement de la conscience
de Mirbeau, Célestine est apparentée à Joseph pour ce qui est des impressions
et des comportements qui résistent encore à l’analyse. Alors qu’elle fait preuve
d’une parfaite lucidité quand elle détecte les faiblesses des autres, elle est beaucoup moins sûre d’elle et beaucoup plus tâtonnante quand elle est forcée de
s’expliquer sur elle-même – comme si son interprétation d’elle-même était paralysée par son ambivalence à l’égard de son compagnon de domesticité. À ses
yeux, Joseph est l’indicible, le ça, la bête, l’assassin d’enfant, il est comme un

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reflet d’elle-même dans son incapacité à parler et à expliquer. Le personnage
de Joseph est comme une caverne qu’aucune analyse ne saurait sonder. « Vous
et moi, dans le fin fond de l’âme, c’est la même chose », lui affirme-t-il (514).
Le plaisir que Joseph trouve à tuer des animaux et sa haine des marginaux,
qu’il stigmatise sous le terme de « cosmopolites », révèlent qu’il est sous l’emprise de la pulsion de mort. La pauvreté de son expression, la banalité de ses
idées, la parfaite et inhumaine neutralité de sa chambre le situent hors d’atteinte du langage. En présence de Joseph, l’habituelle assurance verbale de
Célestine fait place à de la perplexité : elle reste sans voix ou toute bégayante
Alors que d’ordinaire elle est capable de discernement et d’intuition, elle se
révèle impuissante à comprendre la brutale pulsion destructrice de Joseph et
la fascination qu’il exerce sur elle.
Quand elle caractérise Joseph, Célestine met l’accent sur la lourdeur de sa
démarche, le poids d’un corps animal qui ralentit sa marche et inhibe l’analyse
qu’elle en fait : il avance comme si, à ses chevilles, étaient soudés un boulet et
une chaîne. Redoublant l’effet produit par les traits physiques de celui qu’elle
voit, il y a les impressions confuses de celle qui l’observe, et qui, ce faisant, devient semblable à celui qui est observé. Pesant dans ses mouvements, Joseph a
un aspect « lourd à supporter » (505) pour celle qui l’examine. Très pauvre du
point de vue lexical, doté d’une élocution peu respectueuse de la grammaire,
Joseph est à plusieurs reprises présenté par Célestine sous une apparence de
monstre : son cou est « un paquet de muscles dur comme en ont les loups »
(504) ; quand, ne supportant pas les vagabonds, il les chasse du Prieuré, elle le
compare à un dogue « flairant et menaçant » (505). Le vocabulaire répétitif et
pauvre de Célestine est alors en harmonie avec « cette puissance musculaire,
[…] cette carrure de taureau » (505).
En présence de M. Georges, les mots se sont envolés vers un ciel de lyrisme ineffable, sans pouvoir pour autant saisir des choses trop hautes, trop
pures, trop impalpables. Mais quand Célestine se meut dans la ténébreuse
sphère qui entoure Joseph, le langage s’enfonce dans des bas-fonds où règne
l’imprécision. Ce n’est pas en la flattant avec des mots que Joseph la séduit,
mais grâce à ses émanations de phéromones, qui sont la langue des animaux
musqués s’adressant à des créatures en chaleur.
Habituée à la dextérité langagière des gens du monde, à la psychologie
superficielle de Paul Bourget, Célestine commence par ne voir en Joseph
qu’un lourdaud, « quelque chose d’intermédiaire entre un chien et un perroquet » (472), elle a appris à rivaliser de servilité avec les chiens et à imiter le
bavardage des oiseaux. Mais en fin de compte c’est la brutalité mâle de Joseph
qui la touche plus éloquemment que ne l’eussent fait les mots d’esprit et les
badinages de ses maîtres.
Avec Joseph, le talent habituel de Célestine à disséquer les grimaces fait
place à des questionnements auxquels elle est incapable d’apporter des ré-

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ponses. Son journal se mue en un miroir qui reflète le visage absent de la
femme qui le rédige : « Je ne sais comment m’exprimer sur lui », écrit-elle de
celui qui la fascine (505).
L’idéologie politique de Joseph ne dit rien des solutions à apporter à l’injustice sociale et à l’exploitation des travailleurs. Inversement, la vision du
monde de Célestine est fluide et instable et reflète sa perception d’une société
et d’un moi dont elle sait que l’intégration harmonieuse n’est qu’une pure
illusion. Comme l’écrit Carmen Boustani : « Mirbeau dénonce, en la personne
de Célestine, la condition des domestiques au début du siècle, opposant la
révolte qui démarque les bonnes […] à la soumission des serviteurs de l’Ancien
Régime, représentés en la personne de Joseph » (75).
Bien que Joseph soit subversif par ses activités criminelles, il est un farouche défenseur de la hiérarchie et de l’ordre social, et il se fait à sa façon l’avocat de la subordination de l’individu aux prétendus intérêts de la collectivité.
En abdiquant les droits et prérogatives qui vont avec l’affirmation de soi, au
profit des institutions qu’il soutient – l’Église, la race, la nation, la répartition
des rôles sexuels –, il tend à assimiler le caractère inattaquable de sa propre
personne à un ordre social immuable. La conclusion de Mirbeau n’a pas été
perdue pour les lecteurs, qui voient Célestine cesser de rabaisser ses acariâtres
maîtresses bourgeoises dès qu’elle s’élève socialement à leur niveau. Criant à
son tour des slogans antisémites, elle adopte des positions politiques qui sont
les plus utiles pour tirer le profit maximal de son « petit café ».
Incarnation des pulsions inconscientes qui se dissolvent lorsqu’on tâche à
les exprimer, Joseph est, au début, inapte à toute analyse et à toute symbolisation. Quand il remplace Célestine comme représentation des préjugés archaïques de l’écrivain, ses conceptions en matière de patriotisme, d’ethnicité et de
sexe sont des énigmes impossibles à expliciter. Si Joseph, c’est l’antisémitisme,
la misogynie, la bigoterie, et la fascination pour la torture infligée aux faibles
et aux démunis, et si Célestine, c’est l’irrésistible attirance pour ces pulsions,
Mirbeau, lui, c’est la lucidité de l’analyse, qui lui a permis de se débarrasser
de ces sortes de sentiments.
L’ANTISÉMITE
En exhibant la banalité de haines les plus intraitables, Joseph professe des
formes d’antisémitisme du même genre que celui de Mirbeau à l’époque où
il écrivait dans Les Grimaces : par exemple, les stéréotypes du Juif errant, sans
ancrage dans une terre ou une tradition, toujours prêt à s’échapper n’importe
où avec sa richesse portative, qui s’introduit en tous lieux et contamine tout le
monde grâce à la séduction de son argent, à ses fourberies et à ses femmes1.
À la différence de catholiques fin-de-siècle tels que Huysmans, dont l’antisémitisme avait des racines religieuses et qui voyaient dans les Juifs ceux qui

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avaient mis à mort le Christ, des écrivains tels que Jean Lorrain ont répandu
des lieux communs sur les Juifs qui accroissent leur richesse grâce à leurs
coups fourrés, et non par leur travail. Bien que plus tempérées, des images
de banquiers et investisseurs juifs, capables de produire de l’or avec de l’or,
apparaissent encore dans des œuvres ultérieures telles que La 628-E8 (1907),
où une connaissance du romancier, le trafiquant de métaux Weil-Sée, pousse
à l’extrême cette image caricaturale du Juif comme statisticien faisant trafic
des probabilités, qui prend de la matière et, grâce à son intelligence, la raffine
pour en extraire des sophismes et des nombres. Parce que le Juif est atteint de
logorrhée, il est démasqué par les antisémites, qui croient que leur sincérité ne
peut être mise en doute et que leur véracité va sans dire.
Du point de vue de la race, de la politique, du sexe et de la métaphysique,
le monde de Joseph est un ensemble compact imperméable à toute modification. Absolument pas réceptif aux notions de progrès et de transformations
sociales, Joseph rejette la promesse du futur, s’attache au présent et s’en satisfait. Les peurs de la castration suscitées par l’antipathie pour quelque chose
que l’on perçoit comme incomplet, l’intolérance pour des états de choses
imparfaits et nécessitant des améliorations ou des révisions, déterminent l’antiféminisme de Joseph aussi bien que son dégoût pour le corps des Juifs ou
leur culture.
En dépit de ses fulminations et de ses menaces de patriotiques effusions
de sang, la rage antisémitique de Joseph s’exprime conformément à une
iconographie conventionnelle, quand il se souvient de chansons antijuives,
recueille et distribue des libelles diffamatoires et décore sa chambre des portraits de Drumont et du pape. Les préjugés de Joseph sont l’expression d’une
forme d’hostilité à l’art qui se limite à distribuer des images et à répéter des
idées toutes faites, dont le caractère pernicieux est tempéré par leur totale
absence d’originalité. C’est parce qu’il est incapable de décrire les Juifs et
d’exposer les raisons pour lesquelles des gens les méprisent qu’il en revient
toujours à cette image prédominante de leurs manœuvres sournoises et de
leur mimétisme protéiforme. Si on peut reconnaître un Juif, c’est précisément
parce qu’il est impossible de le distinguer de tout le monde ! Comme il est
invisible, explique Sandor Gilman, le Juif n’est pas individuellement la cible
de violences physiques, les persécutions sont d’ordre général. Pour Joseph,
c’est collectivement qu’il faudrait éliminer les Juifs : « Le Juif est attaqué dans
son identité religieuse » – expose Sandor Gilman – « dans son histoire, dans sa
race » ; aussi, « chaque fois qu’un Juif est persécuté, c’est toute sa race qui se
trouve persécutée à travers lui » (198).
Comme Joseph n’a aucune raison valable de haïr les Juifs, ils deviennent
synonymes de son échec dans sa tentative pour les identifier. Ils sont des
étrangers qui mettent la France en danger dans la mesure où on ne peut ni
les nommer, ni les voir. Joseph « englobe, dans une même haine, protestants,

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CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

francs-maçons, libres-penseurs, tous les brigands qui ne mettent jamais le pied
à l’église, et qui ne sont, d’ailleurs, que des juifs déguisés » (465).
L’impuissance de Joseph à les identifier a pour corollaire l’incapacité de
Célestine à les classifier. Elle a bien entendu dire que les Juifs sont riches, mais
elle sait qu’il n’y a que de l’argent sale, et pas seulement celui des Juifs. On lui
a bien dit que les Juifs sont sournois, qu’ils sont âpres au gain et avares, mais
elle trouve qu’une richesse excrémentielle a également été accumulée « dans
les maisons catholiques » (466).
L’exactitude taxinomique de la diariste qui catalogue les perversions disparaît quand Célestine tombe sous l’emprise du brutal jardinier. Ce qui la distingue pourtant de Joseph, c’est qu’elle reconnaît que son langage est inapte à
faire sien l’antisémitisme : « Lorsque je m’interroge sérieusement, je ne sais pas
pourquoi je suis contre les juifs » (466).
Établissant une relation d’homologie entre les maîtresses et les femmes de
chambre, les autoritaires et les anarchistes, Mirbeau nous présente un Joseph
qui ressemble par bien des traits au Juif traître du mythe : il inspire aussi la
confiance, mais profite de l’inattention et de la tolérance des autres. Joseph
s’apprête à disparaître avec des objets de valeur ayant appartenu à la vraie
classe dominante quand il échafaude un plan pour voler la précieuse argenterie des Lanlaire.
En lien avec l’aspiration de Joseph à être à la fois le Juif et son persécuteur,
le bourreau et sa victime, il y a la perception qu’en a Célestine : elle voit en
lui un être paradoxal et mystérieux, qui, à l’instar des Juifs, est à la fois partout
et nulle part, séduisant et repoussant, réel et immatériel. Quand elle l’observe,
de la buanderie, en train de planter des planches de légumes dans le jardin, il
s’abolit un moment, puis se réincarne, il disparaît, puis reprend forme : « D’où
vient-il ? D’où sort-il ? D’où est-il tombé ? » (506).
Les intermittences ontologiques de Joseph, le caractère périodique de
ses apparitions suivies de disparitions, sont aussi le reflet des oscillations de
Célestine entre compréhension et perplexité. Parfois Joseph semble avoir le
poids que lui prête Célestine dans ses descriptions. D’autres fois, quand il est
déréalisé, il s’évanouit en même temps que ses mots à elle.
Bien que le texte de Mirbeau n’établisse jamais catégoriquement la culpabilité de Joseph, Célestine est persuadée qu’il a violé et tué « la petite Claire ».
Alors que d’autres peuvent également être soupçonnés, son caractère fuyant et
sa cruauté convainquent Célestine que c’est bien Joseph qui a éventré la petite
fille. Ses violences sont des promesses non tenues de satisfaction, de trompeuses prémisses de total contentement. Souvent Joseph se sent trahi par les instruments de plaisir oral et sexuel. Sachant que sa faim, une fois rassasiée, reviendra
inévitablement, il continue à tourner une aiguille dans le cerveau d’un canard
abattu pour le dîner, et il a, selon elle, commis un acte de violence gratuite sur
une fillette qu’il laisse morte, exposée aux regards, et toute souillée.

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Peut-être les abus sadiques de
Joseph résultent-ils d’un utopisme impossible, de l’incapacité de
réaliser le rêve de servir un dieu
juste et un maître bienveillant,
d’un désir de mener une vie stable, d’avoir à ses côtés une épouse fidèle. La peur de la castration
est sous-jacente dans l’insistance
avec laquelle il souhaite que tout
ce qui existe soit entier et suffisant, et il explose de rage quand il
découvre des objets incomplets,
factices ou éphémères.
Le thème décisif du fétichisme
que Mirbeau présente dans son
roman commence par le portrait
satirique de M. Rabour, qui remplace le phallus maternel manquant par des bottines de femme.
Rabour est l’annonciateur, sur le
mode comique, du silencieux et
ruminant Joseph, qui déteste tout
ce qui n’est pas achevé : les Juifs circoncis, qu’il exècre tout en voulant rivaliser avec eux ; la femme, dont l’absence de phallus suscite à la fois le désir et
l’horreur ; les animaux, dont la faiblesse autorise la violence musculaire de la
part de celui qui les torture.
LE FÉTICHISTE ET LE COPROPHILE
Si Joseph est bien le violeur et l’assassin que Célestine voit en lui, sa perversion manifeste une forme de fétichisme qui consiste à substituer à l’objet
lui-même l’effet produit par l’objet. Le misogyne violent qui s’attaque aux
femmes plutôt que de dominer ses propres désirs, ce n’est pas l’orgasme qu’il
recherche, mais la sérénité qui va de pair avec l’impassibilité sexuelle. Avec ses
yeux injectés de sang et son hideux regard fourbe, l’homme qui prend plaisir
à torturer à mort un animal reste indifférent aux avances de Célestine. Bien
qu’il prétende avoir faim d’elle (« Je rêve de vous, Célestine, de vous dans le
petit café. J’ai les sangs tournés de vous » [515]), Joseph fait preuve d’un calme
terrifiant en sa présence. Ce qu’il souhaite d’elle, en réalité, c’est qu’elle mette
un terme à son désir d’elle, qu’elle élimine les troubles qui naissent du désir
et de la frustration, qu’il retrouve l’unité primitive résultant de la satisfaction et

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CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

de l’éradication des désirs, la sereine immuabilité engendrée par la soumission
à la pulsion de mort. Quand Joseph se regarde lui-même, ce qu’il aperçoit, ce
n’est plus un fantoche manipulé par des séductrices qui mériteraient un bon
coup de couteau. Il se découvre lui-même à travers Célestine, qu’il appelle
« une femme d’ordre » (512).
Avec son vaste échantillonnage de passages relatifs à l’hygiène, le roman de
Mirbeau peint la réalité sociale de la France de la fin-de-siècle, enfoncée sans
vergogne dans la saleté, les souillures et les vices. D’un autre côté, l’utopie de
l’ordre répressif dont rêve Joseph ne peut se réaliser que par des actes de violence dirigés contre soi et contre les autres. Le mythe préféré des bourgeois,
c’est d’occuper un univers propre et par conséquent hors du temps : « Il s’agit
bien pour la bourgeoisie de se croire imperturbablement immuable, hors du
temps, de la chair et du pourrissement, qui constitueraient sa perte, et la presseraient de s’examiner […] comme déchet face à l’inexorable cycle naturel »
(Davoult 130).
D’un côté, le style mordant de Célestine se complaît à énumérer tous les
miasmes des vices cachés de ses employeurs successifs. Des images d’ordures
évoquent une réalité déchue, où des choses immatérielles se rematérialisent,
où l’hyper-matérialité des choses vient de ce qu’elles ont été souillées et corrompues. En guise de majestueuse demeure où se cacher, la crasse se voit
affectée aux maisons des riches : « la sale bicoque où il vivent dans la crasse
de leur âme, le château » (405). Ces beaux contenants, amalgamés avec leurs
contenus dégoûtants, font d’un corps gracieux une cachette pour la vilenie
des âmes, et d’un sac à bijoux en velours le réceptacle d’un godemiché impossible à montrer, de même que que l’onctueux emballage des mots ne fait
qu’envelopper des idées dépourvues de toute valeur. Le journal de Célestine
vise à réaménager la relation entre les surfaces et les profondeurs, en prenant
par exemple un intérieur impur caché par une couche extérieure impénétrable et en échangeant leurs places.
Après la messe du dimanche, dans la boutique de Mme Gouin, se réunissent toutes les domestiques du village, et leurs propos dégagent la puanteur
de la médisance. Transformées en anus, leurs bouches sont des robinets que
l’on ouvre pour laisser s’écouler les égouts, des actions méprisables et des
commentaires méprisants se matérialisent en objets qui puent. Les bavardages des servantes coulent comme un fleuve sale emportant les excréments
de leurs maîtres, les immondices et les déchets émanant de la boutique de
Mme Gouin se mélangent aux insinuations malveillantes déversées par les lèvres de ces femmes : « Flot ininterrompu d’ordures vomies par ces tristes bouches, comme d’un égout » (422). Ici encore le journal de Célestine rétablit la
métaphore dans un corps, resitue des abstractions d’ordre moral dans un lieu
auquel elle donne des dimensions et des caractéristiques d’ordre physique :
par exemple, la boutique donne sur une cour humide qui pue la saumure et

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la fermentation, et l’eau dégoûtante qui s’écoule de l’égout se mue en dégoût
chez la narratrice (422).
La richesse des images du style de Célestine vient de l’origine du langage :
dans les expériences consistant à goûter, puis à avaler. Des mots doux comme
du miel révèlent la saveur gustative des objets qu’ils expriment, alors que les
images répugnantes que l’on crache sur le papier sont là pour que chacun
puisse les voir. Comme si elle y enregistrait des expectorations de critiques,
le journal de Célestine atteint le maximum de puissance quand des mots
outrageants servent à envelopper le caractère outrageant de l’action des
autres. Quand certains condamnent Mirbeau et l’accusent de pornographie,
ils confondent le contenu du document lui-même et les effets de sa publication. De sales secrets n’ont pas de réalité si un silence complice permet de les
avaler, mais quand Célestine exhibe les dessous peu ragoûtants de ses maîtres,
la puanteur s’en élève encore de la page de Mirbeau.
LE CROYANT
Différent de la fonction de ventilation remplie par le journal, où des descriptions crues sont proportionnées à la crudité des sujets traités, il y a le caractère vague et désodorisé des idéaux exprimés par Célestine. Quand on les
relâche dans l’air, les matières refoulées ont une odeur nauséabonde. Quand
elle tâtonne en vain à la recherche de croyances dont les origines lui paraissent inexplicables, le style de Célestine est neutre, dépourvu de tout parfum
et inapte à établir la communication. La foi religieuse, son attachement à sa
patrie bretonne, ses conceptions romantiques de l’amour, son acceptation des
normes hétérosexuelles, sont autant de valeurs qui ne sont pas justifiées et
qu’elle ne peut pas plus exprimer que ses raisons de détester les Juifs.
Quand Célestine décrit ceux qui assistent à la messe, quand elle se souvient de son enfance à Audierne, quand elle évoque sa première expérience
sexuelle avec le chevelu Cléophas Biscouille, contremaître dans un sardinerie,
son récit manque d’émotion et de distance critique, il est comme détaché. Des
expériences que l’on s’attendrait à voir susciter l’incrédulité ou l’horreur sont
rapportées dans un style débarrassé de tout affect. L’habituelle clairvoyance de
Célestine se limite alors à noter tranquillement sa propre incompréhension.
Des transports éthérés, soutenus par des hymnes et des homélies : la
religion de Célestine est une forme d’esthétisme sentimental. L’église est un
endroit où l’on a un maintien propice à la méditation et où l’on jouit d’une
euphonie propice à la prière, c’est un refuge loin des aspects sordides de
la servitude domestique. Le journal de Célestine ne mentionne ni Dieu, ni
dogme, ni aucune prescription sur ce que devrait être le comportement d’un
bon chrétien. Elle n’aspire à aucun paradis et n’a apparemment aucune peur
de l’enfer. Comme Joseph, qui remplit sa chambre d’un bric-à-brac antijuif

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CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

fabriqué en masse, Célestine dispose son crucifix en cuivre, sa statue de la
Vierge en porcelaine et des bondieuseries qu’elle place à côté d’autres « petits
bibelots » et des « photographies de monsieur Jean » (400).
Dans ses premiers romans, nombreuses sont les critiques que Mirbeau
adresse à la religion en tant qu’analgésique moral. La houle océanique de la
musique d’orgue suscite des effusions mystiques, qui transportent les croyants
loin du domaine où s’exerce l’esprit critique – extases spirituelles qui se caractérisent par l’inaptitude du langage à les accueillir. La mise en accusation du
catholicisme ne repose pas seulement sur son caractère répressif. Mirbeau critique aussi la dissolution de l’individu dans la stupide béatitude de la communauté, la disparition des facultés d’analyse de l’homme dans une liturgie et des
rites qui contribuent à émousser la conscience des véritables maux sociaux et
politiques, alors que la religion prétend élever l’homme jusqu’à un niveau de
conscience supérieur et lui permettre de connaître des expériences ineffables
et inexplicables rationnellement. De même que l’amour ou l’antisémitisme, la
foi est quelque chose que l’on ne peut dire.
L’utilisation que Mirbeau fait de ses romans afin d’exorciser l’influence de
la religion, qu’il considère comme un moyen de conditionner les comportements et de contrôler les âmes, est particulièrement évidente dans son évocation de l’élève Sébastien Roch : ravi par la musique et intoxiqué par la prière
et la poésie, il subit un lavage de cerveau de la part du père de Kern, son maître d’études jésuite, qui en profite pour le violer. On la voit aussi quand l’abbé
Jules du roman homonyme dénonce la religion qui pervertit les impulsions
naturelles de l’homme en préconisant l’ascétisme et la chasteté. Pourtant les
personnages de Mirbeau restent sensibles au message consolant de la religion,
à son enseignement apaisant, à la pompe de ses spectacles resplendissants, à
l’imperméabilité de sa doctrine à toute approche rationnelle. Quand Mirbeau
prétend avoir complété ou corrigé le véritable manuscrit de Célestine, c’est
afin de mettre en ordre et de clarifier des sensations et émotions que son héroïne est bien en peine de comprendre : « On aura beau faire et beau dire, la
religion c’est toujours la religion » (415).
LE MISOGYNE
En ce qui concerne la misogynie du romancier, il suffira de rappeler la façon dont il a caractérisé Juliette Roux dans Le Calvaire, ou celle dont le peintre
Lirat représente les femmes : des goules, des ogresses à la poitrine flasque, aux
joues carminées et aux lèvres rougies. Il y a aussi le portrait, plus nuancé, de
Clara dans Le Jardin des supplices, créature hybride dont la sexualité participe
de la luxuriance des parterres de fleurs irrigués de sang et dont la fascination
pour les supplices révèle son admiration pour le caractère purement instinctif
des bêtes.

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CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

Edelmann.

Cependant, dans Le Journal d’une femme de chambre, Mirbeau s’est émancipé du cauchemar de l’esclavage sexuel, comme le montre son choix d’une
héroïne telle que Célestine. En tant que narratrice dotée d’une psychologie
complexe, elle est beaucoup plus que la simple cible d’un désir mâle incontrôlable. Certes, comme ses prédécesseuses, elle utilise sa sexualité dans le but de
s’élever socialement, elle sait allumer le désir chez des patrons qu’elle manipule habilement. Mais elle n’est pas pour autant une émule de la Nana de Zola,
brasier où se consument la dignité et la fortune de ses amants, qui échangent
leur intégrité contre des babioles qu’elle écrase ou qu’elle jette : Célestine se
distingue des prostituées, car les plaisirs qu’elle dispense ne sont pas monnayés,
et son seul paiement, c’est l’intense satisfaction dont témoignent les gémissements de ses amants, leurs yeux révulsés et leur abandon pendant le coït.
Dans les souvenirs de son héroïne, Mirbeau évoque la diversité de ses
pratiques sexuelles : la nécrophilie vampirique visible dans sa liaison avec
M. Georges, ou le lesbianisme, dans ses étreintes avec Clé-Clé, sa camarade
chez les nonnes de Notre-Dame-des-Trente-Six-Douleurs. Malgré ses expériences en la matière, Célestine n’en a pas moins des opinions conservatrices
sur la sexualité : elle désapprouve, avec quelque indulgence il est vrai, le
gadget auto-érotique d’une de ses maîtresses, et elle se prétend choquée par
les goûts contre-nature de M. Rabour, retrouvé mort d’apoplexie avec une
bottine de Célestine fortement serrée entre ses dents. « Et où vont-il chercher
toutes leurs imaginations quand c’est si simple, quand c’est si bon de s’aimer
gentiment… comme tout le monde ? » (387).

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CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

Les pervers, les Juifs – tous ceux que Célestine critique parce qu’ils cherchent Dieu ou le plaisir par des voies différentes – reflètent les préjugés de
l’héroïne. C’est l’auto-justification circulaire des conventions religieuses et
sexuelles que le roman de Mirbeau illustre. En passant de l’inconscient, que
Joseph incarne dans sa dimension instinctuelle, à l’aveuglement émotionnel
et au comportement d’une héroïne qui, par ailleurs, est extrêmement lucide,
Mirbeau en arrive à analyser ses propres impulsions inexplicables d’autrefois.
Des attachements irrationnels, des antipathies non justifiées, sont maîtrisés à
partir du moment où il reconnaît la persistance de leurs effets.
AUTORITÉ ET MAÎTRISE DE SOI
Sous cet angle, l’Avertissement qui ouvre le roman fournit une déclaration
théorique sur le rôle de Mirbeau dans le roman. Au départ il s’agissait d’un
matériau brut dont le processus analytique n’était pas achevé. Par la suite, le
journal a été ordonné et réaménagé, devenant du même coup « de la simple littérature ». C’est la sincérité émotionnelle du texte de Célestine qui lui
confère « sa grâce un peu corrosive » (379), mais c’est l’élévation de Mirbeau
dans la prise de conscience de matériaux auparavant refoulés qui transforme
l’absence de composition du journal de l’héroïne en maîtrise littéraire de
l’écrivain.
Au fur et à mesure que le roman avance vers son épilogue, la lucidité de
Célestine va diminuant. Sa confusion émotionnelle est projetée sur Joseph,
qu’elle décrit comme de plus en plus opaque. Accessible dans son absence de
signification, Joseph est un mystère que tout le monde peut voir.
L’habitude prise par Célestine de décoder les autres grâce à l’étude déductive de leurs comportements habituels, de leurs vêtements, de leurs maisons, se trouve comme bloquée par son refus d’élucider les émotions qu’elle
refoule. Quand elle se glisse dans la chambre de Joseph en son absence, elle
explore ses affaires, et la neutralité de sa description est aussi banale que le
logement de Joseph. Les meubles du jardinier, les perceptions de Célestine et
les phrases sont également plats dans leur pauvreté symbolique. Dépourvue
d’images pour souligner le caractère tout à fait ordinaire des objets exposés en
pleine vue, le langage de Célestine reflète des murs blancs, des tiroirs ouverts.
Il n’y a ni petits coins porteurs de sens, ni cachettes, ni malles fermées à clef
et susceptibles de contenir des secrets. Joseph, qui se vante d’accomplir ses
devoirs en professionnel, qui affiche une religiosité conventionnelle, est matérialisé sous la forme d’un missel aux pages jaunissantes, de pièges à rats bien
luisants et de banales images pieuses. À la différence du mystère farouchement gardé d’un criminel en cavale ou d’un repaire de pervers, la chambre
de Joseph n’est qu’une annexe pour le jardinier, une petite chapelle, et « un
musée consacré à un nationalisme inarticulé » (McCaffrey 502). Avec ses mots,

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

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qui sont aussi silencieux que le sujet qu’ils expriment, le texte de Célestine
est comme un espace noir dans la conscience de la diariste. « Décidément »,
écrit-elle, « Joseph communique à tout ce qu’il touche son impénétrabilité…
Les objets qu’il possède sont muets, comme sa bouche, intraversables, comme
ses yeux et comme son front » (591).
Vers la fin, l’acuité de la perception de Célestine est émoussée par sa passion et sa complicité. En découvrant par expérience que Joseph est à la fois
tout et rien, elle cesse de faire l’effort de regarder, de douter de ce qu’elle voit
et d’enquêter : la religion, c’est la religion, et la sexualité, la façon de « s’aimer
gentiment ». Le texte de Célestine suggère que les domestiques ne sont pas
plus complexes que leurs maîtres.
Une des connaissances de Célestine, un nommé William qui s’y connaît
parfaitement en chevaux, avait le chef couronné d’un chapeau reflétant le
spectacle mouvant du ciel, la beauté changeante du monde et les objets passant à sa portée. Le couvre-chef de ce William est comme une toile parfaite,
il représente l’impossibilité de l’art à saisir la simultanéité et le caractère transitoire de toutes choses : « Oh ! les chapeaux de William, des chapeaux couleur d’eau profonde, où les ciels, les arbres, les rues, les fleuves, les foules, les
hippodromes se succédaient en prodigieux reflets » (630). Tout luisant du lustre
conféré par la sueur recueillie sur le front du valet de William, le chapeau est
la chose manquante, le fétiche magique qui rétablit la complétude. Capable
de nier l’incontestable réalité de la perte, il ramène le domestique à l’utopie,
l’élevant au-dessus de son statut de chien ou de perroquet.
Le plan de Joseph pour voler l’argenterie des Lanlaire et l’huilier Louis XVI
a pour objet de châtier les privations que s’impose la classe des maîtres, tout
en récompensant, en termes de richesses et de vengeance, ceux qui se sont
affranchis. Comme tous les phénomènes qui transcendent la rationalité et l’intérêt personnel, la criminalité participe de la transgression du sacré. Au même
titre que la sexualité et que l’antisémitisme, elle touche Célestine au niveau
des instincts : son attrait est impossible à exprimer, comme elle l’écrit gauchement : « Je ne sais comment exprimer cela, […] ce que je ressens n’influence,
n’exalte que ma chair… C’est comme une brutale secousse, dans tout mon être
physique » (655).
Le vol ne constitue nullement l’affirmation politique d’un égalitarisme social. Il n’exprime pas davantage une atteinte à la hiérarchie des classes ou à
l’injustice sociale. En revanche, il inverse la corrélation existant entre l’attirance érotique de Célestine et le recours à des objets volés pour financer l’acquisition du petit café de Cherbourg. La dénonciation des Juifs par Joseph et les
slogans militaristes qu’il hurle n’apparaissent plus comme l’expression de son
inconscient, mais comme une stratégie visant à amener des clients. Comme
Célestine – qui revêt « un petit costume aguichant » (664) – Joseph fait des
professions de foi nationalistes afin de bien établir sa réputation de possédant.

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CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

Chez lui, la pureté idéologique de sa naïve bigoterie s’est transmuée en un
vulgaire opportunisme d’homme d’affaires : « Et il n’y a rien comme le patriotisme pour saoûler les gens », note-t-il avec insistance (666).
C’est comme si, à la fin du journal de Célestine, dans son élucidation
de sentiments longtemps refoulés, le mystère d’une violence pathologique,
le prestige du véritable Mal, avaient rapetissé et n’apparaissaient plus que
comme de méprisables manifestations d’un matérialisme purement égoïste.
Le tortionnaire d’animaux, l’éventreur de petites filles, perd la grandeur du
monstre quand on ne voit plus en lui qu’un faiseur. L’analyse rationnelle, à laquelle se livre Mirbeau, ramène l’être diabolique et impressionnant au niveau
d’un vulgaire escroc.
L’objectif thérapeutique du roman de Mirbeau n’est pas d’exorciser ses
démons, mais d’explorer les névroses qu’il projette sur ses personnages et de
réduire en conséquence les symptômes dont ils témoignent. Le personnage
terrifiant qui a exercé une attraction magnétique irrésistible n’est plus qu’un
épouvantail qui ne fait peur qu’à ceux qui ne comprennent pas ce qu’ils ressentent. Si Joseph est le corps instinctif qui échappe à l’expression verbale, et
si Célestine est un ensemble d’émotions conflictuelles, Mirbeau, lui, est celui
qui diagnostique et résout les problèmes posés par son propre texte.
En ce sens, Le Journal d’une femme de chambre suit le chemin habituel aux
romans naturalistes, qui retracent l’histoire d’un personnage dont le désordre
vient de ce qu’il est différent, et qui entendent précisément traiter cette anomalie. Le texte fournit une étiologie du mal, qui le transforme en une simple
maladie, dont la thérapie marque la fin de l’histoire. Le livre de Mirbeau retrace le mouvement qui va du primitivisme à
la raison, et de l’inconscient, sous la forme de
la violence sexuelle, à l’examen conscient de
ces pulsions, dont la compréhension permet
à l’écrivain de s’en rendre maître et de les
contrôler
Cependant, l’esthétique anarchiste de Mirbeau est brouillée avec le dogme de la théorie
naturaliste et rejette le recours à une méthode
de diagnostic qui aboutirait à une homogénéité sociale, ce qui créerait un monde fade
et intolérant, où régneraient la soumission et
l’égoïsme.
Le but de Mirbeau dans son roman n’est
pas de vider l’inconscient. Son projet est d’exprimer, non de purger, de sorte que de porter
Traduction brésilienne du Journal au grand jour des secrets ne suffit pas à les
éliminer. S’il est vrai que Mirbeau entretient
d’une femme de chambre.

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

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des aspirations humanitaires et souhaite des réformes sociales, il s’avère qu’elles impliquent
l’assimilation des gens à des êtres dotés de la
capacité de s’exprimer, et l’autorisation qui leur
serait reconnue de proclamer qu’une vie instinctive est saine.
Les animaux que mentionne explicitement
Mirbeau sont connus pour être utiles aux gens.
Les chiens, par exemple, qui servent de métaphores zoomorphes pour désigner des domestiques,
sont appréciés pour leur servilité. De même les
perroquets, parce que ce qu’ils disent est dépourvu de toute originalité et de toute pensée.
Le capitaine Mauger, qui fait montre d’une arrogance propre aux espèces dominantes, essaie
Dingo, illustré
d’éliminer l’altérité en s’assimilant des animaux
par Pierre Falké.
rares qu’il dévore. Dans le dernier roman de
Mirbeau, Dingo (1913), le chien sauvage tient son prestige de sa révolte :
loyal, mais non obéissant, Dingo n’est pas un simple épigone de son maître.
Des domestiques qui cessent de remuer leurs queues et de faire des courbettes, qui renoncent à répéter comme des perroquets la langue de ceux qui
les oppriment, sont capables de reconnaître la place qui leur revient dans la
société et de s’emparer du pouvoir.
Pas plus capables de réfréner leurs appétits que les êtres gouvernés par
leurs instincts, leurs femmes de chambre ou leurs valets de pied, les riches
affectent un narcissisme moral, et ils se fabriquent un personnage public qui
n’est en fait que mensonge et mirage. Les fautes et les haines qu’ils suscitent,
ils les projettent sur des boucs émissaires : les jeunes femmes, les cosmopolites, les incroyants et les étrangers. Le roman de Mirbeau constitue un
argument pour jeter de la lumière dans la grotte de l’inconscient, et il montre
que le mal que l’on dissimule en le rejetant loin de soi résulte en réalité d’un
ajustement défectueux qui se trouve en soi. Une fois que le monde est vidé de
ses influences perverses, il n’y a plus que des sujets malheureux.
Le message positif du roman, c’est que la violence peut être surmontée par
l’analyse des racines inconscientes des comportements antisociaux. Véritable
bête humaine, ou démon intérieur qui assouvit sa vengeance en faisant des
ravages dans les vies des gens, Joseph perd son pouvoir une fois que ceux qu’il
domine réussissent à le comprendre. Cependant la vénalité, une connaissance
de soi mal adaptée, peuvent facilement l’emporter sur la lucidité éclairée. Alors
qu’il est trop désabusé pour continuer de croire à la perfectibilité des êtres humains, et trop sceptique pour entretenir l’illusion d’une société utopique composée d’individus ayant confiance en eux-mêmes, Mirbeau a vu qu’il y avait

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CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

une chance d’améliorer la santé et la dignité des gens en leur faisant adopter
une régulation de leurs instincts par la discipline et la sobriété. Son récit s’achève sur l’image de victimes qui reproduisent les mêmes injustices dont elles ont
pâti et s’inclinent devant le dieu argent. Pour pouvoir échapper au cycle de
l’exploitation et de la soumission, on doit embrasser la totalité de ce qu’on est,
oublier toute honte et prendre confiance. L’homme de l’avenir est un animal
parfaitement lucide sur son propre compte, doté d’intelligence et de force.
Robert ZIEGLER
Université du Montana
(Traduit de l’anglais par Pierre Michel)

Œuvres citées
Bodard, Lucien, Préface du Journal d’une femme
de chambre, Livre de Poche, 1986, pp. V-XII.
Boustani, Carmen, « L’Entre-deux dans Le Journal d’une femme de chambre », Cahiers d’Octave Mirbeau, n° 8, 2001, pp. 74-85.
Davoult, Gaétan, « Déchet et corporalité dans
Le Journal d’une femme de chambre (Quelques
remarques) », Cahiers Octave Mirbeau, n° 11,
2004, pp. 115-137.
Frosch, Stephen, « Freud, Psychoanalysis and
Anti-Semitism », The Psychoanalytic Review 93.
3, juin 2004, pp. 309-330.
Gilman, Sander, The Jew’s Body. New York :
Routledge, 1991.
McCaffrey, Enda, « Le Nationalisme, l’ordre et
Le Journal d’une femme de chambre », Cahiers
Octave Mirbeau, n° 7, 2001, pp. 99-105.
Michel, Pierre, « Octave Mirbeau philosémite »,
Cahiers
Octave Mirbeau, n° 6, 1999, pp. 207Edelmann, Le Journal
213.
d’une femme de chambre.
Michel, Pierre, et Nivet, Jean-François, Octave
Mirbeau – L’Imprécateur au cœur fidèle. Paris : Séguier, 1990.
Mirbeau, Octave, Le Journal d’une femme de chambre, in Œuvre romanesque, tome II,
Paris, Buchet/Chastel, 2001.
NOTE
1. Dans « L’Invasion », article du 15 septembre 1883, Mirbeau écrit venimeusement des Juifs :
« Aujourd’hui ils roulent leurs sacs d’écus sur nos consciences et nos dignités. Paris s’est laissé
invahir, puis conquérir par le juif qui l’exploite âprement : le mâle avec la toute-puissance de son
argent, la femelle avec la toute-puissance de sa beauté » (cité par Michel et Nivet, 166).

MIRBEAU ET FROMENTIN
CHEZ LES « PEINTRES DU NORD »
Eugène Fromentin (1820-1876), peintre, romancier1, critique d’art, effectue en 1875 un voyage – qui correspond sans aucun doute à un désir déjà
lointain – en Belgique et aux Pays-Bas2, d’où sortira une dernière œuvre, Les
Maîtres d’autrefois (1876)3, éloge de ces maîtres4 dont Mirbeau le libertaire
ne remet pas en cause la nécessité5. Il récuse la tradition, la transmission
mécanique, de génération en génération, de prétendus canons de la beauté.
À bas l’académisme ! Vive l’authenticité ! Il n’est pas, pour autant, « un inconditionnel de la “modernité” – que d’aberrations ne commet-on pas en son
nom ! – et il admire sans réserves tous les génies créateurs du passé, dont ceux
d’aujourd’hui sont les héritiers : il voit en Rodin le continuateur de MichelAnge ; c’est au nom de Botticelli qu’il brocarde les préraphaélites qui s’en réclament ; c’est en se référant à Beethoven et à Rembrandt qu’il se fait le chantre
de Franck et de Monet6. »
Fromentin, quant à lui, est persuadé, comme Taine, que les impressions recueillies dans
les musées doivent être éclairées de l’extérieur. Il introduit, dans ses Maîtres, par endroits, une continuité historique : il consacre
un chapitre aux maîtres de Rubens (I, 2) ou
remonte aux origines de l’école hollandaise
(II, 2). Il ne s’enferme pas dans des limites
géographiques et se remémore les toiles des
artistes flamands qu’il a pu voir hors de Flandre.
Moins paradoxale qu’il n’y paraît, cette nécrologie de Fromentin où, sous le pseudonyme
d’Émile Hervet, Mirbeau fait le panégyrique
de celui qui, « dans nos jurys officiels », avait
laborieusement conquis sa place » et en qui le
journaliste reconnaît « un artiste, dans le sens
vrai, profond, large et multiple du mot7 ».

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CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

Octave Mirbeau (1848-1917) visite les mêmes pays que Fromentin trente
ans plus tôt et tire de ce voyage – qui est aussi, comme il le reconnaîtra, un
voyage à l’intérieur de lui-même – une œuvre dont l’héroïne éponyme est une
automobile immatriculée 628-E8. Il nous a semblé intéressant de comparer les
commentaires des œuvres picturales « du Nord » faites par l’artiste Fromentin
et le peintre occasionnel qu’est Octave Mirbeau. L’un et l’autre envisagent
leurs écrits sur la peinture en amateurs d’art.
Carnet de voyage, La 628-E8 fait une large place à l’évocation des paysages
rencontrés, mais un critique d’art comme Mirbeau ne saurait trop privilégier
les musées : « Je commence par les musées, n’est-ce pas ?… par ces musées
magnifiques où, devant le génie de Rembrandt8 et de Vermeer9, je suis venu
oublier les expositions parisiennes, les pauvres esthétiques, essoufflées et démentes, de nos esthéticiens10… Des salles, des salles, des salles, dans lesquelles
il me semble que je suis immobile, et où ce sont les tableaux qui passent avec
une telle rapidité que c’est à peine si je puis entrevoir leurs images brouillées et
mêlées11… ». Mirbeau va nous offrir une vision de peintre, comme il l’avait fait
lorsqu’il évoque la Hollande, « à une dizaine de kilomètres de Breda », la Hollande « d’eau et de ciel, la Hollande infiniment verte, infiniment gris perle » (E.,
p. 428). À Amsterdam, il quitte les peintres pour longer les canaux « aux eaux
mortes, bronzées et fiévreuses, où glissent, pareilles aux jonques chinoises, ces
massives et belles barques néerlandaises », dont les « proues renflées » laissent
tomber un « reflet vert, acide et mouvant » qui n’échappe pas au regard artiste
de l’écrivain, encore ébloui par les merveilles qu’il vient de contempler. Mirbeau prend aussi la note d’un pays au cosmopolitisme discret, d’un pays qui
accueillit Spinoza (cf. E., p. 493). Amsterdam, carrefour de l’Europe, carrefour
du monde : « Il y avait des femmes blondes, aux cheveux tirés ; il y en avait de
très noires, avec des yeux en amande, et des teints où le jaune de l’ExtrêmeOrient luttait avec le rose d’Europe » (E., p. 434). Mirbeau ne rate pas l’occasion d’égratigner au passage les “esthéticiens” bien de chez nous, notre orgueil
gaulois dût-il en souffrir.
Fromentin est frappé, en Hollande, par le « spectacle inattendu de voir en si
peu de temps, trente ans au plus, en un si petit espace, sur ce sol ingrat, désert,
dans la tristesse des lieux, dans les rigueurs des choses, paraître une pareille
poussée de peintres et de grands peintres. / Il en naît partout à la fois : à Amsterdam, à Dordrecht, à Leyde, à Delft, à Utrecht, à Rotterdam, à Enckuysen, à
Harlem » (M., p. 170).
Ni à Fromentin ni à Mirbeau n’échappent les différences entre la Belgique
et les Pays-Bas : « Si l’on regarde bien un Téniers, un Breughel, un Paul Bril, on
verra, malgré certaines analogies de caractère et des visées presque semblables,
que ni Paul Bril, ni Breughel, ni même Téniers, le plus Hollandais des Flamands,
n’ont l’éducation hollandaise » (M., p. 182). L’absence d’œillères permet à nos
écrivains de saisir les nuances au plan pictural : influence de l’Italie sur les

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CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

peintres flamands, qui n’exclut pas « la magnificence flamande, parfois écrasante » : « Je ne demandais qu’à me reposer parmi les nuances et la discrétion
hollandaises », avant que de pouvoir « me plonger dans le délice de Vermeer
et la splendeur de Rembrandt » (E., pp. 424-425).
Mirbeau associe dans l’hommage Vermeer à Rembrandt, Vermeer vers qui
vont aujourd’hui nos préférences par rapport aux Albert Cuyp, Gérard Ter Borch,
Adriaen van de Velde, Paulus Potter prônés, plus ou moins, par l’Aunisien.
Cuyp, « un très-beau peintre », ne fut pas « très-goûté de son vivant » en raison du goût pour « l’extrême fini qui régnait alors », défaveur qu’il « partageait
avec Ruysdael » et Rembrandt et qui ne l’empêcha pas de peindre « comme
il l’entendait, de s’appliquer ou de se négliger tout à son aise, et de ne suivre
en sa libre carrière que l’inspiration du moment » (M., p. 261). « Complet
répertoire de la vie hollandaise », son œuvre offre « un intérêt considérable ».
Il a contribué plus qu’aucun autre, « par les curiosités et les aptitudes de son
talent », « la diversité de ses recherches » et « la vigueur et l’indépendance de
ses allures », à élargir « le cadre des observations locales où se déployait l’art
de son pays » (p. 262).
Le musée de La Haye possède un Portrait du sire de Roovère. Le tableau
est « naïf et bien assis, ingénieusement coupé, original, personnel, convaincu ».
Mais il y a un mais : « À force de vérité, l’abus de la lumière ferait croire à des

Albert Cuyp, Le Maas à Dordrecht.

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CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

erreurs de savoir et de goût » (p. 266). De Cuyp, à Amsterdam, au musée Six,
figurent deux grandes toiles. L’une représente l’Arrivée de Maurice de Nassau
à Scheveningen. Qui, sinon Cuyp, aurait été « à construire, à concevoir, à colorer de la sorte un tableau d’apparat de ce genre et de cette insignifiance »,
tableau dont Fromentin ne retient que « le premier bateau à gauche, opposé à
la lumière », qu’il trouve « un morceau admirable » (p. 266) ?
Le second tableau, Clair de lune, suscite chez le visiteur, à la fois, « surprise » et « plaisir d’esprit » : « La lune pleine à mi-hauteur du tableau, un peu
à gauche, absolument nette dans une large trouée de ciel pur ; le tout incomparablement vrai et beau, de couleur, de force, de transparence, de limpidité. »
Cependant, « il n’a pas créé ni un genre ni un art » (pp. 267-268).
Une chose frappe Fromentin : « Quand on étudie le fond moral de l’art hollandais, c’est l’absence totale de ce que nous appelons aujourd’hui un sujet »
(p. 193). « Les livrets sont désespérants d’insignifiance et de vague » (p. 203) :
pour Ter Borch, La Dépêche12. L’histoire contemporaine, on l’oublia. « À peine
aperçoit-on un tableau comme La Paix de Nimègue13 » (M., p. 193), de Gérard
Ter Borch.
Adriaen van de Velde est « près du vrai » (p. 281).
Le Taureau de La Haye14, de Paulus Potter, « le représente assez bien. C’est
une grande étude, trop grande au point de vue du bon sens, pas trop pour les
recherches dont elle fut l’objet et pour l’enseignement que le peintre en tira ».
Il ignore « les roueries », « les habiletés du métier ». La bête a son âge, « son
type, son caractère, son tempérament, sa longueur, sa hauteur, ses attaches,
ses os, ses muscles, son poil rude ou lisse, bourru ou frisé, sa peau flottante ou
tendue, – le tout à la perfection » Il y a plus : « Le ton même et le travail de
ces parties violemment observées arrivent à rendre la nature telle qu’elle est
vraiment, dans son relief, ses nuances, sa puissance, presque jusque dans ses
mystères » (pp. 214-215), ces mystères de la nature qui interpellent Mirbeau.
Le goût de Mirbeau, qui visite ces lieux trente ans après Fromentin, est très
sûr. Le peintre-écrivain, lui, dans Les Maîtres, ne cite que trois fois le nom de
Vermeer, mais, anticonformiste, comme Mirbeau, il estime que Vermeer “vaut
le détour” : « Van der Meer est presque inédit en France, et comme il a des
côtés d’observateur assez étranges, même en son pays, le voyage ne serait pas
inutile si l’on tenait à se bien renseigner sur cette particularité de l’art hollandais » (E, p. 224) (cf. p. 247). Et de s’étonner, lui qui s’était mis plus ou moins à
l’école de ce paysagiste, que, dans certain atelier, Van der Meer de Delft « n’y
soit pas pour le moment plus écouté que Ruysdael », on le dirait « à un certain
dédain pour le dessin, pour les constructions délicates et difficiles » (p. 288).
Fromentin, avec d’autres, considère Ruysdael comme « un maître » et,
« chose plus estimable encore, comme un grand esprit ». À Bruxelles, à Anvers,
à La Haye, à Amsterdam, « l’effet est le même ; partout où Ruysdael paraît, il a
une manière propre de se tenir, de s’imposer, d’imprimer le respect, de rendre

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

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attentif, qui vous avertit qu’on a devant soi l’âme de quelqu’un, que ce quelqu’un est de grande race et que toujours il a quelque chose d’important à dire »
(M., p. 247). À La Haye et à Amsterdam, deux paysages attirent l’attention du
visiteur. Ils sont, l’un en grand15, l’autre en petit16, « la répétition du même sujet » (p. 253). Il s’agit d’une vue prise à quelque distance d’Amsterdam, « avec
la petite ville de Harlem, noirâtre, bleuâtre, pointant à travers des arbres et
perdue, sous le vaste ondoiement d’un ciel nuageux, dans les buées pluvieuses
d’un mince horizon ».
La Vue d’une rivière17, « du musée Van-der-Hoop18 », est la dernière expression de « cette manière hautaine et magnifique » (p. 254) : « Un grand ciel
chargé de nuages avec des trouées d’un azur effacé, des nuées grises montant
en escalade jusqu’au haut de la toile […], une seule lueur au centre du tableau,
un rayon qui de toute distance vient comme un sourire éclairer le disque d’un
nuage » (p. 255). « Ce tableau serait encore mieux nommé le Moulin à vent,
et sous ce titre il ne permettrait plus à personne de traiter sans désavantage un
sujet qui, sous la main de Ruysdael, a trouvé son expression typique incomparable » (p. 254).
Fromentin s’est reconnu19 en ce peintre hollandais : « Au fond de sa nature, c’était un rêveur », un de « ces promeneurs solitaires qui fuient les villes,
fréquentent les banlieues, aiment sincèrement la campagne, la sentent sans
emphase, la racontent sans phrase, que les lointains horizons inquiètent, que
les plates étendues charment, qu’une ombre affecte, qu’un coup de soleil enchante » (p. 257).
Comme Rembrandt, Ruysdael allie génie, sensibilité et expérience : « Vous
apercevez dans ses tableaux comme un air de plénitude, de certitude, de paix
profonde, qui est le caractère distinctif de sa personne, et qui prouve que l’accord n’a pas un seul moment cessé de régner entre ses belles facultés natives, sa
grande expérience, sa sensibilité20 toujours vive, sa réflexion toujours présente »
(p. 248).
« Grand œil » accoutumé « à la hauteur des choses comme à leur étendue », Ruysdael « va continuellement du sol au zénith » : il ne regarde jamais
un objet « sans observer le point correspondant de l’atmosphère » (p. 252).
Éloge de Ruysdael, mais il est vrai que si l’on consulte les Carnets de voyage
en Belgique et en Hollande, on peut lire des observations qui concernent Vermeer et que Fromentin n’a pas retenues pour son livre : « Van der Meer. 72,
Vue de Delft, prise du canal de Rotterdam. Très charmant, tout moderne21 » ;
« Deux Van der Meer de Delft. La Femme au lait, Maison de la femme au lait.
Étonnant, la nature. Beau ton, puissant, étrange, sans aucun sacrifice, vu en
moderne, à plat. Exécution lourde par gouttelettes. / Du Bonvin, du Millet et
des naïfs contemporains. Air supprimé. Le ton sur la main ; c’est certainement
à cause de cela qu’il est tant en vogue22 ». Cette critique des caprices de la
mode est aussi celle de Mirbeau : est-il besoin de le rappeler ?

62

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

Au sortir du musée de La Haye,
où il a passé toute la journée, Mirbeau se dit « ivre de Vermeer, ivre
surtout de Rembrandt… » : « La tête
me tournait. L’Homère et, davantage, le portrait du frère de Rembrandt
me poursuivaient… Ce visage si prodigieusement humain, à la fois si dur
et si doux, si mélancolique et si obstiné, cette effigie, aux plans si larges
et sûrs plus vivante que la vie, ce
front encore tout chaud de la double
pensée qui l’anima et qui le modela,
et ces yeux où l’on voit tout ce qu’ils
ont regardé ! » (E., p. 426). Dénonciation de la myopie des réalistes :
c’est l’art qui donne vie à la réalité.
Pourtant, La Leçon d’anatomie
paraît, à Fromentin, inférieure à sa
réputation et il avoue, d’entrée de
jeu, sa gêne : « Je serais fort tenté de
Rembrandt, Homère. (Mauritshuis, La Haye.) me taire sur La Leçon d’anatomie.
C’est un tableau qu’il faudrait trouver très beau, parfaitement original, presque accompli, sous peine de commettre, aux yeux de beaucoup d’admirateurs sincères, une erreur de convenance ou
de bon sens » (M., p. 291). S’il loue, pour sa vérité, la figure du docteur Tulp,
il observe que plusieurs autres « ne sont ni bien vues, ni bien senties, ni bien
peintes » (p. 295). Il constate que la tonalité générale est « jaunâtre », que le
cadavre est « ballonné, peu construit, qu’il manque d’étude » et que, pour comble, ce n’est pas un mort ! Il reproche à Rembrandt de sacrifier l’objet à l’effet
lumineux : « Il avait à peindre un homme, il ne s’est pas assez soucié de la forme
humaine ; il avait à peindre la mort, il l’a oubliée pour chercher sur sa palette
un ton blanchâtre qui fût de la lumière » (p. 296). Et le critique conclut, avec
quelque exagération, que, « si le tableau était de petite dimension, il serait jugé
comme une œuvre faible, et que, si le format de cette toile lui prête un prix particulier, il ne saurait en faire un chef-d’œuvre, comme on l’a trop souvent répété »
(p. 297). Mais ce commentaire est précieux, venant d’un « gars du métier » !
Pour Mirbeau, un artiste digne de ce nom, tel Rembrandt, a le « génie »
de nous émouvoir parce qu’il parle de la condition humaine : « Le génie de
Rembrandt est si fort, qu’il en devient douloureux… On ne peut en supporter
le premier choc, sans un grand bouleversement. J’avais besoin de me remettre
de mon émotion… » (E., p. 426).

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

63

En fin connaisseur de l’œuvre de Rembrandt, Mirbeau mouche « certains
critiques » qui réputent « ébauches » les créations des dernières années du
peintre. Baudelaire, déjà, distinguait ce qui est « fait » de ce qui est « fini ».
Ébauches ? « Qui sait, qui saura jamais à quoi se vérifie la réalisation complète,
en une œuvre d’art ? » C’est dans ces toiles que Rembrandt « est allé le plus
loin, le plus haut, dans la science et dans le génie ». Elles sont là, devant le
visiteur, « rayonnantes sur ces murs gris » et, « en dépit de leurs discordances,
de leur inachèvement, de leur brutalité, c’est le seul art que mes nerfs surexcités, que mes yeux, toujours emplis des plus belles visions, puissent supporter,
aujourd’hui ». Et Mirbeau de conclure : Rembrandt « bouleverse comme un
phénomène de la nature » (E., p. 428).
Et, puisqu’« il y a de tout » et qu’« il y a tout dans un port », c’est à Rembrandt, qui n’est pas né dans un grand port, qu’aboutit pourtant la rêverie
de Mirbeau. Le nom du peintre est « inséparable de celui d’Amsterdam, où il
vécut tant d’années, et y trouva l’emploi de ses dons, en leur toute-puissance »
(E., p. 439), tout comme Rubens à Anvers. Le soleil fait à A’dam « la même
féerie » qu’à Venise, « avec le ciel et avec l’eau qui divise les maisons, jusqu’à
ce que l’humidité se condense en brouillard, pour lui dérober la cité aquatique
et la restituer à l’obscurité, sur qui le triomphe de l’astre n’aura plus de splendeur ». Et Mirbeau ne voudrait pas « penser que Rembrandt eût pu naître en
quelque petite ville endormie dans les terres, sans jamais voir le soleil dorer les
quais, dorer les eaux noires des bassins, dorer l’atmosphère profonde, “l’obscure clarté” qui grouille entre les coques des navires… » Oxymore cornélien,
par lequel notre critique d’art subsume le clair-obscur.
Certes, Rembrandt aurait pu tirer de lui-même de quoi « émerveiller les
humains ». Mais Mirbeau estime que, dans son œuvre, « la conception, non
seulement des images, mais des couleurs les plus somptueuses » est née de « la
rencontre de son génie avec le luxe d’un grand port, infini jusque dans la variété
de ses misères, à Amsterdam surtout, le plus oriental des ports d’Occident,
Amsterdam et sa sombre population juive » (E., p. 439). Le cosmopolitisme
d’un port est souvent la conséquence de persécutions raciales qui expliquent
la diaspora.
Rappel de la misère de l’artiste évoquée par Mirbeau dans nombre de ses
écrits23. « À l’ardeur insoutenable du couchant », Mirbeau songe au crépuscule
du héros, « à la fin douloureuse24 » de ce Rembrandt des dernières années,
« en proie au malheur, expiant, lui aussi, peut-être, le crime d’avoir osé dérober
au ciel, pour nous, le feu divin de sa lumière… » (E., p. 439).
Heureusement, pour se remettre, « depuis Gorinchem, c’est presque, jusqu’à Dordrecht, une succession de villages délicieux » (E., p. 439). « Délicieuse
petite ville, que Gorinchem !… » L’automobile « glisse » entre les habitations
« à pignons historiés », dans des rues lavées « comme les carreaux des intérieurs que peignit Pieter de Hoogh » (E., p. 434).

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CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

Malgré les ressemblances (« tout est pareil ») entre Ter Borgh et P. de Hoogh, Fromentin voit bien ce qui fait l’originalité de ce dernier (« tout diffère ») :
« Ici le sujet est enveloppé, fuyant, voilé, profond », la demi-teinte « transforme, assombrit, éloigne toutes les parties de cette toile admirable, comme elle
donne aux choses leur mystère, leur esprit, un sens encore plus saisissable, une
intimité plus chaude et plus vivante » (pp. 232-233).
« Une part de sentiment qui leur est propre et qui est leur secret » (p. 233)
permet à Fromentin de rapprocher de P. de Hoogh Gabriel Metzu : « Les délicatesses d’un Metzu, le mystère d’un Pierre de Hooch tiennent, je vous l’ai dit,
à ce qu’il y a beaucoup d’air autour des objets, beaucoup d’ombres autour des
lumières, beaucoup d’apaisements dans les couleurs fuyantes, beaucoup de
transpositions dans les tons, beaucoup de transpositions purement imaginaires
dans l’aspect des choses » (pp. 240-241). Mystère… imaginaire… qui ne peuvent laisser un Fromentin ou un Mirbeau25 indifférents.
À Dordrecht, Mirbeau visite le musée des Boers. Ceux-là, autant que « Pourbus ou les Breughel, Jean Steen ou van Ostade, Cuyp ou van Goyen, sont bien
de Hollande et de l’école hollandaise » : en Afrique australe, s’adaptant aux
« habitudes nouvelles, ils ont gardé le même visage dur et tranquille » de leurs
frères métropolitains et leur œuvre, « bien que très différente, est une expression au moins aussi significative de la physionomie d’un peuple » (Ê., p. 446).
Fromentin a bien vu l’importance de Brueghel, précurseur, « inventeur du
genre », « génie de terroir », « maître original », « père d’une école à naître, mort
sans avoir vu ses fils, dont les fils cependant sont bien de lui » (M., p. 22).
Fromentin note que Jean Steen n’est pas « beaucoup plus familier » aux
Français que Franz Hals, ce qui ne manque pas de nous étonner aujourd’hui.
Certes, Steen est « un esprit peu attrayant, qu’il faut fréquenter chez lui, cultiver de près, avec lequel il importe de converser souvent pour n’être pas trop
choqué par ses bruyantes saillies et par ses licences – moins éventé qu’il n’en a
l’air, moins grossier qu’on ne le croirait, très inégal, parce qu’il peint à tort et à
travers, après boire comme avant. Somme toute, il est bon à savoir ce que vaut
Jean Steen quand il est à jeun, et le Louvre ne donne qu’une idée très-imparfaite de sa tempérance et de son grand talent » (p. 224).
Le cas Ostade est vite réglé : « Isaac [van] Ostade est trop roux, avec des
ciels trop nuls » (p. 250). Van Goyen, quant à lui, est « par trop incertain, volatil, évaporé, cotonneux ; on y sent la trace rapide et légère d’une intention
fine, l’ébauche est charmante, l’œuvre n’est pas venue parce qu’elle n’a pas été
substantiellement nourrie d’études préparatoires, de patience et de travail »
(ibid.).
Vocation internationale d’Anvers, où la plus grande flotte du monde commerçait avec l’Europe « de toutes les marchandises d’outre-mer ». Le hasard
uniquement, selon Octave Mirbeau, fit que Rubens n’ouvrit pas les yeux à
Anvers, mais en Westphalie. Ses parents l’ayant « ramené » de bonne heure à

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

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Anvers, il y a passé « la partie de sa vie peut-être la plus féconde » : il tira « des
quais fameux de l’Escaut, outre l’arrangement des lignes et l’ampleur ornementale de ses compositions, une part au moins de la magnificence dont il distribua, entre les souverains et les belles dames de son temps, les éblouissantes
effigies » (E., p. 437). De l’influence du milieu sur un tempérament…
Fromentin analyse les œuvres d’une manière scrupuleuse, voit et revoit
les œuvres pour les juger en meilleure connaissance de cause, l’impression
reçue pouvant dépendre de l’humeur du moment. Le texte définitif de l’étude
consacrée à La Mise en croix et à La Descente de croix de la cathédrale d’Anvers est l’aboutissement d’une longue genèse dont les Carnets de voyage donnent une idée : « À la distance où les deux tableaux sont placés l’un de l’autre,
on en aperçoit les taches principales, on en saisit la tonalité dominante, je dirais
qu’on en entend le bruit : c’est assez pour en faire comprendre l’expression
pittoresque et deviner le sens » (M., p. 88). Finalement, sa préférence va à La
Descente de croix. « Plastiquement », le Christ de La Mise en croix, même si,
« dans la lumière », il résume « à peu près en une gerbe étroite toutes les lueurs
disséminées dans le tableau », « vaut moins » que celui de la Descente de croix.
Mais « le sujet valait d’être exprimé ainsi » (M., p. 94).
Pas plus que Mirbeau, Fromentin
ne se soucie des idées reçues et les
toiles les plus célèbres ne sont pas
celles qu’il admire le plus.
Mirbeau annonce qu’il ne mènera
pas son lecteur dans « le vieil Anvers,
pas même au Musée Plantin » : « Brûlons aussi la cathédrale, où je m’irrite
que Rubens s’ennuie, sur ces murs
sombres et froids, derrière ces rideaux
tirés de lustrine verte ». Le visiteur
nous conduira au Musée, « une autre
fois », lorsqu’il sera disposé, désinvolture qui sied au genre « reportage »
et à laquelle on reconnaît la patte de
Mirbeau, à nous confier ses « rêveries
sur Rubens, sur ce Rubens abondant,
éclatant, magnifique, dont M. Ingres
– ô ma chère Hélène Fourment ! –
écrivait qu’il n’était que le “boucher
ivre”, le charcutier, tout barbouillé
de graisse et de sang de la peinture »
(E., 394). Belle occasion d’égratigner
Rubens, La Descente de croix.
l’une de nos gloires académiques !

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CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

À quelques kilomètres d’Endegeest, se trouve la maison de Spinoza transformée en un musée « très curieux ». Un autochtone invite Mirbeau à s’y
rendre : « — Vous y verrez de vieilles savates en feutre… des savates portées
par lui… et des verres de lunettes… car il était aussi opticien… des verres de
lunettes polis par lui… » Mirbeau connaît « le genre d’émotion que procurent
les vieilles savates des grands hommes, un peu las de musées et pressé d’arriver
à Haarlem » (E., p. 493), où Franz Hals26 l’attend, l’Europe-trotter reprend
son chemin. C’est, en effet, à Haarlem que, selon Fromentin, « un peintre en
quête de belles et fortes leçons doit se donner le plaisir de voir Franz Hals »
(M., p. 299).
De l’eau a coulé sous les ponts depuis que Fromentin a effectué son
voyage et qu’il écrivait : Haarlem « possède en propre un peintre dont nous
ne connaissons que le nom, avant qu’il ne nous fût révélé très récemment27
par une faveur bruyante et fort méritée28. Cet homme est Franz Hals, et l’enthousiasme tardif dont il est l’objet ne se comprenait guère hors de Haarlem et
d’Amsterdam » (M., p. 223).
Fromentin définit Franz Hals comme un peintre « de dehors ». Il entend
par là que « l’extérieur des choses » le frappe plus que « le dedans ». Il se sert
mieux « de son œil que de son imagination ». La seule « transfiguration » qu’il
fait subir à la nature, c’est de la voir « élégamment colorée et posée, physionomique et vraie, et de la reproduire avec la meilleure palette et la meilleure
main » (M., p. 293).
Le portrait de Franz Hals29 qui
figure au musée d’Amsterdam,
et « dans lequel il s’est reproduit
de grandeur naturelle, en pied,
posant sur un talus champêtre, à
côté de sa femme, nous le représente assez bien comme on l’imaginerait dans ses moments d’impertinence, quand il gouaille et
se moque un peu de nous » (M.,
p. 300). Cela suffit pour que Fromentin décrète que la peinture,
« tout habile qu’elle est, n’est pas
beaucoup plus sérieuse » que le
sujet. Cette réserve faite, Fromentin consacre tout un chapitre à
Franz Hals !
Dans « la grande salle de l’académie de Haarlem », il trouve de
Franz Hals, Autoportrait.
larges toiles : Repas ou Réunions

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

67

d’officiers du corps des archers de Saint-George, du corps des archers de SaintAdrien, des Régents ou régentes d’hôpital. « Les tableaux appartiennent à tous
les moments de sa vie, et la série embrasse sa longue carrière » (M., p. 301).
Selon Fromentin, Hals n’était qu’un « praticien », mais, s’empresse-t-il
d’ajouter, « en tant que praticien, il est bien l’un des plus habiles maîtres et
des plus experts qui aient jamais existé nulle part, même en Flandre malgré
Rubens » (p. 302).
Les Régents de l’hôpital Sainte-Élisabeth, « magistral tableau », fait penser à
des chefs-d’œuvre : « Le premier souvenir qu’il éveille est celui des Syndics30 »
(p. 309). Il faut se garder, nous prévient Fromentin, de voir dans les deux toiles
« toutes les qualités multiples de Hals, ni toutes les facultés plus multiples encore de Rembrandt ; mais sur un thème commun, à peu près comme dans un
concours, on assisterait à une épreuve des deux praticiens. Tout de suite on verrait où chacun d’eux excelle et faiblit, et l’on saurait pourquoi. On apprendrait
sans nulle hésitation qu’il y a mille choses encore à découvrir sous la pratique
extérieure de Rembrandt, qu’il n’y a pas grand-chose à deviner derrière la belle
pratique du peintre de Haarlem » (p. 310).
Franz Hals sait « revêtir tous les âges, toutes les statures, toutes les corpulences et certainement tous les rangs » d’ajustements à l’« élégance naturelle »,
à la « désinvolture unique », au « négligé surpris et rendu sur le vif » (p. 334).
Coloriste, « ouvrier d’esprit sans pareil » (p. 348), Hals, « lorsqu’il veut spécifier
les tempéraments de ses personnages », oppose avec « finesse » ces « nuances
sanguines, jaunâtres, grisâtes ou pourprées » (p. 343).
Certes, le puriste des Maîtres d’autrefois, polémiste redoutable, n’a pu
apprécier comme il convenait le Franz Hals dernière manière, celui qu’aimeront les Impressionnistes. Il a imputé au grand âge de Franz Hals une touche
révolutionnaire. Cette incompréhension – vis-à-vis de Hals vieillissant et de
l’Impressionnisme – suffirait à distinguer Fromentin de Mirbeau. Fromentin se
rachète : « Vous avez vu Hals débutant ; j’ai tâché de vous le représenter tel
qu’il était en sa pleine force : voilà comment il finit ; et si, ne le prenant qu’aux
deux extrémités de sa brillante carrière, on me donnait à choisir entre l’heure
où son talent commençait à naître et l’heure beaucoup plus solennelle où son
extraordinaire talent l’abandonne, entre le tableau de 1616 et le tableau de
1664, je n’hésiterais pas, et bien entendu c’est le dernier que je choisirais. À ce
moment extrême, Hals est un homme qui sait tout, parce que, dans des entreprises difficiles, il a successivement tout appris » (M., p. 311).
Mais Les Maîtres d’autrefois et La 628-E8 sont des livres d’hommes qui
savent voir et qui apprennent à voir aux autres, ce que vérifierait la lecture,
pour Fromentin, d’Un été au Sahara et d’Une année dans le Sahel, et, pour
Mirbeau, de l’ensemble de ses chroniques esthétiques.
Quel que soit le moyen de transport utilisé pour l’atteindre, La Haye, cette
ville au « cosmopolitisme élégant » (M., p. 155), constitue, pour nos deux

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CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

auteurs, un haut-lieu de la paix. On y rencontre « des envoyés extraordinaires à l’occasion et plus souvent qu’il ne le faudrait pour la paix du monde »
(M. p. 156). Dans son « Hymne à la paix et à La Haye », Mirbeau dit comprendre « qu’on ait choisi la Hollande, et dans la Hollande, La Haye, pour y installer
ce tribunal arbitral qui, un jour, en dépit des plaisanteries et des dénégations
pessimistes, se substituera au bon plaisir des Empereurs, des Rois, des Parlements » (E., p. 476) pour établir la paix entre des peuples.
Claude HERZFELD
Université d’Angers

NOTES
1. Dominique, Pré-dossier, introduction, notes, variantes et commentaires par Pierre Barbéris,
GF – Flammarion, 1987. Voir notre “Dominique” de Fromentin Thèmes et structure, Nizet, F-37510
Saint-Genouph, 1977.
2. « Du moment qu’il s’agit de critique écrite, l’habitude est prise, et il est convenu que les
peintres n’y connaissent rien. / Ceci n’a pas le moins du monde préoccupé Eugène Fromentin ; et,
sans s’inquiéter de se mettre en désaccord avec une opinion courante, mais ridicule, il a fait le
dernier de ses livres, résultat de ses études en Belgique et en Hollande, Les Maîtres d’autrefois »
(Mirbeau, Premières chroniques esthétiques, recueillies, présentées et annotées par Pierre Michel, Société Octave Mirbeau – Presses de l’Université d’Angers, 1996, p. 235).
3. Le Livre de Poche, 1965. Édition de référence signalée par M. La pagination est celle de
l’édition originale, indiquée en marge.
4. Qui n’exclut pas des observations concernant, par exemple, le bois de la Cambre, à Bruxelles, jugé « plus anglais » et aussi « plus forêt » que le Bois de Boulogne.
5. Mirbeau a possédé, au moins, un tableau de Fromentin (cf. Correspondance générale, tome II, p. 652) : Fantasia (cf. Correspondance générale, tome premier, p. 666, et appel de note
18, note 19, en fait : « Mirbeau a consacré à Fromentin une élogieuse chronique nécrologique »
(P. Michel), où il écrit : « Jamais il n’a été peint de chevaux plus nerveux, plus vivants que ses
chevaux aux paturons roses et aux soyeuses crinières » (p. 668). Cet article a été recueilli dans les
Premières chroniques esthétiques, op. cit., pp. 233-236.
6. Pierre Michel, « Un moderne : Octave Mirbeau – Du purgatoire à l’engouement », in Impressions du Sud, printemps 1989, p. 22.
7. « Eugène Fromentin », in L’Ordre de Paris, 1er septembre 1876. Article recueilli in Premières
chroniques esthétiques, p. 233.
8. La Ronde de nuit, La Leçon d’anatomie… sont conservés au Rijksmuseum.
9. Sa Femme lisant une lettre, sa Laitière se trouvent dans le même musée.
10. « Leitmotiv des chroniques esthétiques de Mirbeau », signale Pierre Michel (note 34,
p. 1155). – Cf. ses Combats esthétiques.
11. La 628-E8, in Œuvre romanesque, volume III, édition critique établie, présentée et annotée par Pierre Michel, Buchet/Chastel – Société Octave Mirbeau, 2001, pp. 300-301. Nous
retiendrons la pagination de cette édition, que nous ferons précéder par E.
12. La Haye, Mauritshuis.
13. À La Haye, Fromentin ne put en voir qu’une copie.
14. Mauritshuis.
15. Mauritshuis.
16. Rijksmuseum.
17. Le paysage est appelé aujourd’hui : Le Moulin de Wijk bij Duurstede.

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

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18. Rijksmuseum. Prêt de la ville au musée depuis 1885.
19. La Hollande devait aussi lui rappeler l’Aunis.
20. Cf. Fromentin comparé à une « sensitive ».
21. Fromentin, Œuvres complètes, Textes établis, présentés et annotés par Guy Sagnes, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1984, p. 1140.
22. Ibid., p. 1161.
23. Cf. Dans le ciel, in Œuvre romanesque, op. cit.
24. Pierre Michel indique que, pour payer ses dettes, Rembrandt « fut obligé de vendre aux
enchères tous ses biens mobiliers, en 1657, puis sa maison, en 1658, ce qui lui interdisait de
vendre lui-même ses toiles » (E., p. 1174, note 43).
25. Cf. Le Monde imaginaire d’Octave Mirbeau, Presses de l’Université d’Angers – Société
Octave Mirbeau, 2001.
26. « Franz Hals (1580-1666), né à Anvers, est venu à Haarlem vers 1591-1592. Le musée de
la ville possède nombre de ses toiles : Les Gardes civiques, Les Régents et les Régentes, Banquets
d’officiers du corps des archers. » (Pierre Michel, E., p. 1180, note 88).
27. La Gazette des Beaux-Arts a consacré à Franz Hals de grands articles en 1868. Un livre de
Vosmaer avec gravures de W. Unger a paru à Leyde en 1873.
28. Toutefois, Fromentin redoute que l’on invoque « le nom de Hals [qui] reparaît dans notre
école au moment où l’amour du naturel y rentre lui-même avec quelque bruit » (M., p. 300) pour
préconiser plutôt les défauts du peintre que ses qualités. Il vise Manet, comme en témoignent les
notes des Carnets : « Franz Hals – Manet s’est inspiré de la dernière manière. […] Pourquoi donc
imiter les défaillances d’un homme de quatre-vingts ans quand on ne les a pas et faire croire à la
sénilité quand on est si jeune ? » (Œuvres complètes, op. cit., p. 1181).
29. Rien n’est moins sûr. En marge de son catalogue du musée, Fromentin a écrit, à propos
de ce tableau : « Joli, vivant. Trop spirituel. Trop de main. Celui-ci pourtant un peu plus sage. Et
néanmoins papier peint (Manet). Le voir à Haarlem et le définir nettement » (ibid., p. 1144).
30. Les Syndics des drapiers, de Rembrandt (Rijksmuseum).

Octave MIRBEAU
Combats littéraires
présentés et annotés par P. Michel et J.-F. Nivet
L’Âge d’Homme, octobre 2006
50 € (35 € pour nos adhérents)

Kinda MUBAIDEEN (éd.)
Un aller simple pour l’Octavie
Société Octave Mirbeau, 66 pages, 2007 ; 10 €

EN VISITANT LES EXPOS AVEC MIRBEAU…
En cet automne 2007, Carriès enfin nous fut révélé ! Et cela au Petit Palais,
grâce à une « exposition maison » (Carriès : la matière de l’étrange, 11 octobre 2007 - 27 janvier 2008) présentant tout simplement, de manière aérée,
l’ensemble du fonds de l’artiste conservé par cette institution. Artiste singulier,
tôt disparu (à 39 ans, en 1894), qui partit
du réalisme pour évoluer assez vite, via le
japonisme, vers un symbolisme fantastique
qui séduisit Octave Uzanne, Félicien Rops,
Arsène Alexandre, Jean Lorrain et Robert
de Montesquiou. Il a su pousser les matériaux (plâtre, cire, bronze, terre, grès) jusqu’à leurs limites, travaillant longuement les
surfaces, les patinant – en proie à une incessante quête de perfection qui l’épuisera
– jusqu’à obtenir une “peau” qui satisfasse
son goût pour l’étrange. Il aimait combiner,
par exemple, traits humains et traits animaliers. En 1892, le sculpteur, devenu potier
en Puisaye, présentait avec succès, au Salon du Champ-de-Mars, treize œuvres en
bronze et en cire dans la section sculpture
Jean Carriès, Masque grotesque
(une véritable rétrospective) et, dans la sec(destiné à la porte monumentale).
tion Objets d’art, une importante vitrine
« contenant des bustes, animaux et poteries de grès émaillé avec fragments de
briques destinés à une porte en exécution chez Mme Winaretta Singer ». Car
comme Rodin (qui fit parfois appel à lui pour des patines très spéciales), Carriès travaillait à une porte qu’il laissa inachevée et que la bêtise d’un conservateur du Petit Palais fit démonter dans les années 30 et égarer…
À la fin de son premier compte rendu du Salon, le 6 mai 1892, Mirbeau
notait : « Demain […] je parlerai aussi de l’œuvre de M. Carriès qui sera certainement le plus éclatant, le plus mérité succès du Salon. C’est un réveil de cet
art si intéressant du potier. La joie est grande à contempler toutes ces belles
espérances et toutes ces réalisations définitives dont fleurissent les vitrines de

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CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

ce maître-ouvrier d’un art perdu chez nous et aujourd’hui retrouvé. » (Combats
esthétiques, I, 470). Hélas, Mirbeau oublia sa promesse : il ne reparla pas de
l’œuvre de Carriès – et c’est bien dommage !
* * *
Pendant ce temps-là, en face, au Grand Palais, on célébrait Courbet, dont
la dernière exposition parisienne remontait à trente ans ! Cent vingt tableaux
(dont nombre d’œuvres majeures) et trente dessins, afin de montrer que, finalement, le peintre échappe aux classifications et que c’est bien réduire son
génie que de l’enfermer dans le carcan du Réalisme. Position diamétralement
opposée à celle de l’exposition de 1977, qui misait tout sur le caractère réaliste de son œuvre. Le parcours thématique adopté va des premiers autoportraits
romantiques à L’Origine du monde, mis en scène et accompagné de photos
pornographiques de l’époque (là, oui, c’est bien réaliste !).
Chez Mirbeau, on sent tout d’abord une certaine gêne à l’égard de Courbet, voire une réticence. C’est la fréquentation de Monet qui lui montra,
peu à peu, toute l’importance du maître dans l’éclosion du mouvement
impressionniste. Mais ce n’est qu’en 1909, dans sa préface du catalogue du
Salon d’automne, que Mirbeau put enfin laisser éclater son admiration. Tout
d’abord, il juge la « résurrection » du maître d’Ornans tout aussi « émouvante » que celle de Cézanne. Puis, il entame son dithyrambe : « Courbet est
l’égal des cinq ou six grands artistes qui illustrèrent, le plus splendidement, l’art
de l’humanité. Il est l’égal de Rembrandt, de Titien, de Vélasquez, de Tintoret,
et sa gloire, qu’assombrissent encore bien des haines, le disputera plus tard,
bientôt, à la leur. Non seulement il fut un peintre prodigieux, il fut celui dont
l’influence bouleversa, renouvela, le plus profondément, l’art français. Aucun
n’y échappa, même de ceux qui la nièrent le plus. Courbet forma pour ainsi dire
Manet, Claude Monet, Pissarro, Cézanne. Les plus délicates carnations dont
s’émerveillent les divines figures de Renoir, on en trouve l’origine dans certains
nus de Courbet, dans certaines natures mortes, où l’éclat irradiant des fleurs,
la transparence de leur pulpe, parut un tel crime et si nouveau, que les tristes fabricants de marionnettes académiques s’émurent et poussèrent des cris
scandalisés. » (Combats esthétiques, II, 486-487). Au passage, Mirbeau note
que « la passion de la vérité » domina toute sa vie et il le défend pour avoir
embrassé « la cause de la Commune ».
* * *
Féeriques visions (4 octobre 2007 - 14 janvier 2008), au musée Gustave
Moreau, proposait l’exercice peu commode de voir l’œuvre du peintre à travers le regard et les écrits de J.-K. Huysmans (mort il y a tout juste cent ans).
L’exposition, organisée conjointement par le Musée Moreau et la Société
Huysmans, présentait 70 œuvres (dont certaines inédites : aquarelles prépara-

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CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

toires à l’illustration des Fables de La Fontaine) regroupées thématiquement :
Galatée / Hélène, Salomé / L’Apparition, Le Roi David, Fables de La Fontaine,
Le Poète et la Sirène, Le Cantique des Cantiques. Au centre, le manuscrit d’À
rebours prêté par la BNF était ouvert à la célèbre description de Salomé. Un
joli petit catalogue donnait les clés pour lire et apprécier tout cela. Il restera,
car il éclaire parfaitement les relations entre le peintre et l’écrivain et propose
l’ensemble des textes que Huysmans consacra à Moreau.
Contrairement à Huysmans et à Lorrain, Mirbeau n’appréciait pas du tout
« l’art bibelot et bric-à-brac » de Moreau, qu’il oppose en tous points à celui de
Rodin, « inventeur de formes, créateur de mouvement ». « Peintre des formules
asservies », Moreau « péniblement accouche de petites académies, conventionnelles, léchées et mortes… Et c’est parce qu’il les sent si pauvres de plan,
si molles d’ossature, si glacées de chair qu’il les recouvre de voiles sanglants ou
de pierreries fausses… Il fait des mythes, c’est-à-dire de la mort […]. Gustave
Moreau ne cherche que les petites perversités et ne trouve que la jobardise.
[…] myope et sourd, enfermé dans son atelier, il lèche et pourlèche de petits
arrangements. Il truque, retruque et surtruque. […] Dans Gustave Moreau tout
est mort parce que tout est factice » (Combats esthétiques, II, p. 269-270). Ce
texte est de 1900, c’est-à-dire postérieur à la mort du peintre. Dès avril 1892,
Mirbeau faisait part à Gourmont, dans une lettre, de ses préventions vis-à-vis
de Moreau, concluant : « c’est de l’art juif ». Ajoutons qu’il jugeait tout à fait
pernicieuse l’influence de Moreau sur la jeune génération d’artistes (tant peintres qu’écrivains).
* * *
Le Musée Rodin continue de programmer des expositions originales et
stimulantes. Rodin et la photographie (14 novembre 2007 - 2 mars 2008)
proposait d’interroger le rapport à la photographie qu’entretint le sculpteur
tout au long de sa fructueuse carrière. Très tôt, il comprit l’intérêt de faire
photographier ses œuvres par de bons photographes (Druet, Bulloz), quitte
ensuite à retoucher leurs images par le crayon et le pinceau. Puis, après 1900,
à ces images documentaires un peu froides, vinrent s’ajouter les visions beaucoup plus personnelles et artistiques de photographes pictorialistes (l’américain Edward Steichen, le Français Jean Limet, un proche de Carriès). Ils nous
offrent des visions subjectives des œuvres de Rodin qui sont de véritables
re-créations.
Une photographie réalisée par un certain D. Freuler, photographe de quartier peu connu (il réalisa quelques travaux pour Rodin et six clichés de la maison d’Edmond de Goncourt pris en 1890), nous montre Le Monument à Octave Mirbeau vers 1894. Ce qui me surprend, c’est le titre (Le Monument…) :
que je sache, Rodin a bien exécuté un buste (dont il existe plusieurs versions :
en plâtre, terre cuite, marbre et bronze) de son ami, pas un monument ! Ce

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CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

que la photo de Freuler montre (plutôt bien, d’ailleurs) est une version présentée par Rodin sous forme de haut relief. Mirbeau en parle à Edmond de
Goncourt le 29 décembre 1894 : « Rodin avait commencé mon buste, mais il
n’en était pas content. Il devait le reprendre plus tard… Un jour, tout à coup,
prenant un fil de fer, il le coupe par la moitié comme une motte de beurre, en
fait un masque qu’il fiche contre le mur. Et la chose telle qu’elle est, Geffroy
affirme que c’est la plus belle chose qu’il ait faite. » Sur la photo de Freuler,
la tête de Mirbeau apparaît de profil (face tournée vers la gauche), plaquée
contre un panneau à effet de draperie, Voilà un document rare. Pour être
complet, précisons que ce « monument à Mirbeau » fut exposé au Salon de
1895 et que, donné à l’écrivain, il figura dans la vente du 6 juin 1932, faisant
suite au décès d’Alice Mirbeau.

* * *
Un peu plus tard (15 avril - 20 juillet 2008), le même Musée Rodin présentait une nouvelle exposition Camille Claudel. Encore ! Oui, mais nous
ne nous en lassons pas ! Le propos était de présenter l’artiste telle qu’en elle-

74

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

même, c’est-à-dire seule, sans Rodin, le maître et l’amant. Depuis quelques
années, la connaissance tant de la vie que de l’œuvre de Camille Claudel s’est
considérablement accrue. Le magnifique catalogue publié chez Gallimard en
témoigne. Il n’ignore pas les efforts que fit Mirbeau pour soutenir celle dont
l’art « très haut, très mâle » l’étonnait prodigieusement. Quel nez il eut de
saluer comme des chefs-d’œuvre, dès 1893, La Valse et Clotho ! (cf. Combats
esthétiques, II, 34).
* * *
Le Musée Guimet, ordinairement si calme, bruissait de monde pendant
l’exposition Hokusai « l’affolé de son art » (21 mai - 4 août 2008). Les estampes (appartenant toutes au fonds du musée) étaient présentées d’une manière
si serrée qu’il fallait jouer des coudes pour espérer pouvoir les approcher.
L’exposition des chefs-d’œuvre du maître de l’ukiyo-e était accompagnée de
documents sur sa réception en France, tant par des intellectuels (Gonse, Duret, Edmond de Goncourt) que par des marchands (Bing).
C’est Monet qui, ayant réuni une importante collection
d’estampes japonaises ornant
ses murs de Giverny, initia
Mirbeau. En mars 1907, Paul
Gsell visita la demeure de Mirbeau située « dans le plus bel
endroit de Paris, à deux pas
du Bois de Boulogne ». Gsell
s’extasiant devant « un aigle et
un tigre d’Hokusai » (s’agit-il
d’une ou de deux gravures ?),
Mirbeau lui expliqua comment
il en était devenu l’heureux
propriétaire : « Ce tigre, je l’ai
Hokusai, Tigre dans la neige (1849).
acheté à une vente publique.
Pendant la mise aux enchères, on vint m’avertir que le Louvre voulait ce kakémono. “Le Musée n’a point de grosses ressources, me dit-on, ne pourriez-vous
renoncer à cette acquisition ?” – “Y renoncer ? moi ? Plus souvent ! C’est bien
trop beau pour le Louvre. Les conservateurs y réservent toute leur tendresse
pour les œuvres les plus médiocres. Et ils détruisent les chefs-d’œuvre sous
prétexte de les restaurer.” » (Combats esthétiques, II, 422).
* * *
Le musée de l’Annonciade à Saint-Tropez continue d’honorer les artistes
qui travaillèrent dans le (pas encore) célèbre golfe. Cet été, c’est au tour de

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CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

Maximilien Luce, figure importante du néo-impressionnisme. En 1886, il
adopta la théorie divisionniste de Seurat et, comme son ami Signac qui l’attira
à Saint-Tropez, il l’abandonna peu à peu pour revenir à un impressionnisme
bien tempéré. L’exposition présentait à la fois des paysages édéniques et des
tableaux “sociaux” représentant le monde du travail, car Luce, artiste engagé,
incarne le versant social du néo-impressionnisme. Anarchiste, très lié à Pissarro, il fut emprisonné un mois à Mazas en 1894 et en tira un très bel album
de lithographies. Il avait tout pour plaire à Mirbeau qui, apparemment, ne le
regarda pas avec une attention suffisante, se bornant à mentionner son nom
de loin en loin. Ce peu d’intérêt est pour moi un mystère.
* * *
Le musée des Beaux-Arts de Nice n’a pas manqué de rendre une nouvelle fois hommage à Marie Bashkirtseff, saisissant l’occasion du 150e anniversaire de sa naissance en Ukraine. À la présentation de l’ensemble de la
donation faite par sa mère venaient s’ajouter des œuvres d’artistes qu’elle
a fréquentés (Louise Breslau, Anna Nordgren, Jules Bastien-Lepage) et qui
s’inscrivent tous dans le courant réaliste du XIXe siècle. Mirbeau, comme
beaucoup, n’a pas manqué d’être touché par le destin tragique de cette
jeune femme, à la fois peintre et diariste, emportée par la maladie à l’âge de
26 ans : « Chose rare, cette jeune fille était un vrai tempérament, une véritable originalité. Il y avait en elle des instincts admirables, des visions puissantes,
des élans passionnés. Elle a vu la nature, elle l’a comprise, elle en a rendu
l’émotion avec une expression vraie et cette recherche de style qui ne farde
pas la vérité, comme on le croit, mais l’embellit et la rend plus saisissante. […]
Et puis, il y a dans ces toiles une façon de voir moderne qui étonne et charme
à la fois » (Combats esthétiques, I, 121-122). De toutes les œuvres présentées
lors de l’exposition posthume dont il rend compte, Mirbeau a eu raison de
privilégier l’autoportrait de l’artiste qui est bel et bien un chef-d’œuvre en
noir et blond, à rapprocher des meilleures réussites de Manet : « Le portrait
de la jeune fille est là, dans une salle spéciale, sur un chevalet. […] Blonde, les
yeux curieux et chercheurs, le masque volontaire, un peu austère, bien droite
en sa robe simple, une palette à la main, elle semble regarder les œuvres qui
tapissent les murs de cette salle. […] » Camille Claudel / Marie Bashkirtseff :
deux destins foudroyés, mais aussi deux femmes lucides, bien résolues à ne
pas être d’éternelles « amatrices », mais à traiter en femme les mêmes sujets
que les hommes. M. Bashkirtseff notait dans son Journal : « Ces messieurs
nous méprisent, et ce n’est que quand ils trouvent une facture forte et même
brutale qu’ils sont contents, car ce vice-là est absolument rare chez les femmes. » À méditer.
* * *

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CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

Je ne m’avance pas beaucoup en affirmant que Mirbeau aurait aimé l’exposition Van Gogh / Monticelli à la Vieille Charité de Marseille (16 septembre 2008 - 11 janvier 2009). D’abord parce qu’elle rapproche deux peintres
exemplaires, deux vrais artistes. Ensuite parce que l’exposition fait la preuve
qu’on peut s’inspirer de Delacroix (présent avec trois œuvres), sans tomber
dans le divisionnisme de Seurat et de Signac (cf. infra la lettre de Signac à Mirbeau et les considérations qui l’entourent). Monticelli apparaît bien comme le
chaînon, inaperçu jusqu’ici, entre Delacroix et Van Gogh, tous deux affirmant,
comme le maître romantique, le primat de la couleur et la liberté d’exécution
(ce que ne permet pas le pointillisme).
On connaît les textes que Mirbeau consacra à Van Gogh, on connaît moins
ceux sur Monticelli. Dans la même Préface au Salon d’automne de 1909 que
je citais tout à l’heure à propos de Courbet,
Mirbeau écrit : « Nous avons eu Monticelli,
dont les fantaisies prestigieuses de coloriste,
la verve abondante et ensoleillée, la richesse
d’imagination, le faste de ses combinaisons,
l’ordonnance lumineuse, chatoyante de son
décor romantique furent, pour beaucoup,
une révélation et qui donne, en quelque
sorte, plus d’équilibre, plus de sobriété, et
comme un grand style classique à ses portraits qui sont parmi les plus beaux de son
temps » (Combats esthétiques, II, 484). Ce
qu’il faut savoir aussi, c’est que Mirbeau se
servit de Monticelli pour abattre Moreau !
Il propagea en effet le mythe selon lequel
Moreau aurait « réuni chez lui, dans une
petite pièce où personne ne vient, une trentaine de Monticelli. Avant de peindre quoi
que
ce soit, il passe là des heures, à étudier
Adolphe Monticelli.
les accords de couleurs, les étrangetés peintres, qu’il s’efforce ensuite à transposer sur ses toiles » (lettre à Gourmont du
1er avril 1892). En vain, selon Mirbeau, puisqu’il « combine Bouguereau avec
Monticelli ». Je dis « mythe », car aucun des spécialistes de Moreau (comme
de Monticelli) ne parle de cette collection et d’une influence de Monticelli.
Où Mirbeau est-il donc allé chercher cette idée d’un Gustave Moreau collectionnant les œuvres de l’obscur Marseillais pour s’en inspirer ?
(À suivre.)
Christian LIMOUSIN

LE « MENTIR-VRAI »
DE LA CHRONIQUE MIRBELLIENNE
Intimement liée à la question politique ou esthétique, celle des pouvoirs du
langage se trouve au cœur de la poétique de Mirbeau. Support de l’expression
littéraire, sa valeur reste, paradoxalement, toujours problématique dans les
œuvres de fiction. Ainsi, de L’Abbé Jules à Dingo, elle oscille en permanence
entre deux pôles antagonistes : moyen de révélation et outil impropre à la
communication ; truchement possible pour atteindre à l’idéal ou instrument
trivial du quotidien. Dans le roman de 1888, la famille du narrateur oppose
une parole pragmatique à la quête d’absolu de Jules, dont le langage, inapte
à sonder le mystère d’être soi, est grevé par les tics, les borborygmes et les
périodes d’aphasie. Dans celui de 1913, le dialogue fraternel entre l’homme
et la bête passe par le langage muet du corps et une compréhension mutuelle
instinctive, impossible à transcrire pour le narrateur, tandis que les mots servent à véhiculer les phantasmes paranoïaques et la haine des villageois.
Cette attention portée au langage se retrouve dans la considération, variable en fonction des périodes et des articles considérés, que le romancier a
pour sa prose journalistique. Marie-Françoise Melmoux-Montaubin en a établi
une stimulante synthèse dans un essai consacré à « l’écrivain-journaliste1 ».
Pour elle, « l’affaire Dreyfus est le pôle autour duquel s’articule la carrière de
Mirbeau dans la presse2 ». Après l’Affaire, le journal ne sera alors plus le marchepied qu’empruntait le chroniqueur pour s’élever à la littérature, mais l’outil
assumé de l’intellectuel, cette figure émergente de l’époque. Les premières
chroniques seraient donc essentiellement factuelles, selon la règle du genre,
tandis que les dernières chercheraient à dégager une vérité. Et la critique de
conclure que, si Mirbeau apparaissait, lors de ses débuts dans la presse, comme un « écrivain sans voix », c’est bien son engagement et « la conquête d’une
voix qui lui vaudr[ont] d’être désigné comme prophète3 », d’une part, et qui lui
permettront, d’autre part, d’engager sa révolution romanesque avec des récits
kaléidoscopiques nourris d’anciennes chroniques.
Nous souhaiterions, à notre tour, interroger la pratique de la chronique
chez Mirbeau et les relations qu’elle entretient avec la fiction. Il s’agira cependant moins ici de travailler sur la « dérive fictionnelle4 » de la chronique, cette

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CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

tentation du journaliste d’enrichir son texte par un « détour “ littéraire”5 » afin
de séduire davantage un public abreuvé de faits ou de flirter avec la littérarité
au sein d’un genre qui l’exclut par nature, que de mettre en lumière la portée
pragmatique, heuristique et idéologique du recours au régime fictionnel. Pour
ce faire, nous concentrerons nos efforts sur le statut de l’interview imaginaire
et, d’une manière plus globale, sur celui des dialogues fictifs, dont Pierre Michel a déjà tout dit quant aux références à la satire et à Diderot, notamment,
auxquelles ils prenaient leur source6. Nous nous consacrerons tout particulièrement à la frange de textes qui met en scène des personnalités de l’époque,
et non des personnages de convention, en nous attachant à dégager la spécificité de textes ayant recours à une fictionnalisation implicite.
PRESSE ET LITTÉRATURE
La dichotomie presse/littérature, telle que la perçoit Mirbeau au début de
sa carrière7, reprend la distinction entre praxis et poièsis, pour partager l’a priori aristotélicien à l’égard de la dernière. Pour Aristote, celle-ci correspond à la
production, ou à la fabrication, d’une œuvre ou d’un ouvrage en tant qu’il est
un produit extérieur à l’agent qui le crée. La servilité de la situation du chroniqueur n’est autre que celle décrite par la poièsis, que l’on peut interpréter
également, dans le contexte fin de siècle, en terme d’aliénation. En revanche,
la praxis serait l’activité pratique qui est à elle-même sa propre fin et correspond, de ce fait, avec l’accomplissement de celui qui agit. Que Mirbeau, de
même que plusieurs de ses contemporains, n’envisage pas la littérature autrement que comme la forme noble de son activité d’écrivain la reconduit vers
l’essence de la praxis, activité désintéressée, dont la finalité est interne à son
action même. Ce n’est pas sans forcer quelque peu les concepts aristotéliciens
que nous construisons cette opposition, qui n’a d’autre vertu que de poser
d’une manière claire les enjeux et les contradictions qui traversent les pratiques d’écriture de la fin de siècle. Si, pour Aristote, l’art est entièrement du
côté du faire de la poièsis, la littérature n’a pas manqué d’importer en son sein
la distinction originelle afin de rendre compte de sa propre évolution et de
séparer le bon grain de l’ivraie dans les productions d’une époque. La période
classique se fondait essentiellement sur la distinction entre les genres pour établir la hiérarchie des œuvres, mais celle-ci ne suffira plus pour rendre compte
des brouillages génériques dont accouchera la modernité. Le XIXe siècle est,
avant tout, celui de l’inflation du nombre des écrivains et de l’apparition d’une
littérature populaire, désormais massive, qui suit l’évolution d’un lectorat en
constante augmentation. La séparation entre l’artiste, préoccupé par l’idéal
créateur, et le faiseur, simple exécutant, permet alors de maintenir la spécificité
de ce que l’on croit être une exception de nature : la littérature. L’avènement
de la presse accentue le besoin, pour l’écrivain, d’affirmer la spécificité de son

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

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écriture, dans la mesure où il collabore à la première par nécessité et n’a pas,
pour elle, de mots assez durs pour la condamner. Production contre création,
gratuité contre essentialité, tels semblent être les deux pôles extrêmes entre
lesquels se déploie le travail de l’écriture. Le recours à une fictionnalisation
qui cherche à surprendre le lecteur en n’affichant pas les codes habituels de la
chronique, nous semble l’indice patent de la préoccupation mirbellienne de
restaurer un langage non démonétisé au sein de la presse.
DIALOGUES FICTIFS ET VALEUR RÉFÉRENTIELLE
La chronique mirbellienne, qui émerge dans l’entre-deux fictionnel et
référentiel de l’« interview imaginaire » propose une solution intermédiaire
possible à la dichotomie fiction/réalité. Elle ne se contente plus du langage
journalistique périssable qui se nourrit de la surface événementielle, mais
apparaît comme une tentative ironique pour faire de la littérature sans jamais
y parvenir réellement. Elle est surtout, pour les commentateurs, l’occasion
d’interroger la part fictionnelle introduite dans un genre avant tout défini par
sa dimension référentielle. Faut-il uniquement y voir la volonté de l’écrivain
de faire, malgré tout, de la littérature dans un contexte dévalorisant, ou bien
y découvrir l’apparition d’un genre autre, dans lequel les indices de la fiction
deviendraient les nouveaux critères de véracité propres à l’époque ?
Nous regroupons à la fois sous le terme générique de « dialogue fictif »,
les chroniques qui relèvent de l’interview imaginaire et celles qui mettent en
scène de simples dialogues entre personnages ayant un référent réel explicite,
qu’il s’agisse d’une personnalité (homme politique, artiste, savant, etc.), ou
implicite, comme lorsque l’auteur prétend entretenir des relations à des degrés divers avec tel ou tel des individus évoqués. La dimension fictive de notre
corpus ne réside donc pas dans la nature des personnages mis en scène, ce qui
en exclut de fait l’Illustre écrivain8 ou Kariste par exemple, tous deux personnages centraux de deux séries de dialogues traitant de littérature et d’art. Car,
tandis que l’écriture fictionnelle repose sur des énoncés à dénotation nulle,
la fictionnalisation qu’entreprend Mirbeau dans ces chroniques se construit
à partir d’éléments à valeur dénotationnelle (noms propres de personnalités,
comme Georges Leygues, événements culturels, comme le Salon des BeauxArts, ou politiques, telle l’affaire Dreyfus). Marie-Ève Thérenty a donné à ce
type d’interviews imaginaires le nom d’« interview apocryphe9 ». C’est de
cette catégorie que nous nous occuperons exclusivement ici. La part fictionnelle liée au dialogue n’a rien de très original dans le cadre de la chronique,
genre fréquemment soumis à la tentation narrative au nom de ce que Marc
Angenot a baptisé le « romanesque général10 », dans lequel baigne l’époque.
Ce sont davantage les conditions dans lesquelles apparaît la dimension fictive
des textes qui en font l’originalité et la valeur. Pour ne pas être l’apanage du

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CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

seul Mirbeau, l’usage de l’interview apocryphe est cependant d’autant plus
intéressant chez lui que la mise en fiction intervient dans le domaine politique
et polémique. Elle ne reprend donc pas simplement une mode propre au discours journalistique, mais vise véritablement à instaurer, au-delà de l’objectif
satirique et parodique, une fonctionnalité nouvelle de la chronique, destinée
à flétrir le langage dévoyé des interlocuteurs et, d’une manière plus globale, à
interroger le statut général du langage.
Précisons que l’interview imaginaire est autant une création due au tempérament de Mirbeau qu’un outil stratégique, issu, à bien des égards, de ce
que la sociologie du champ littéraire nomme « l’espace des possibles11 ».
Pour émerger, elle nécessite l’existence du modèle dont elle va emprunter
les traits génériques afin de les transposer dans le régime fictionnel. À ce titre,
elle relève de ce que Michal Glowinski a nommé la « mimésis formelle12 ». En
s’adossant à un modèle, elle propose, non seulement une forme ludique de
lecture, reposant sur les écarts entre le modèle et sa parodie, mais elle engage
également une critique radicale des présupposés de l’interview et définit ainsi
sa spécificité générique.
Si nous établissons une typologie des textes relevant de la catégorie du
dialogue fictif, nous obtenons un ensemble de références relativement homogènes, bien que spécifiques, pouvant se résumer comme suit :
• L’interview imaginaire, qui met en présence Mirbeau et une personnalité, selon un code institué dès les années 1870 dans la presse par la mode de
l’interview réelle. « Maroquinerie »13 relève de ce type.
• La rencontre fortuite, dont la gratuité
favorise la congruence thématique de la
chronique avec l’actualité, comme dans
l’exemple canonique des Combats esthétiques : « Décidément, le hasard fait bien
les choses… Quelques jours après la publication de son portrait, je rencontrais dans
la rue, M. Jean-François Raffaëlli…14 », ou,
pour le domaine politique, dans celui
d’« Idées générales » : « Chaque fois que la
France traverse une crise grave, ou simplement une crise bien parisienne, je rencontre toujours, comme par hasard et au bon
moment, M. Arthur Meyer15 ».
• Le dîner, grand pourvoyeur de textes
chez Mirbeau, parce qu’il offre une situation typique propice aux mises en scène
Jean-François Raffaëlli,
par Jean-Pierre Bussereau.
conversationnelles16. On peut ajouter à ce

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

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type celui du dialogue introduisant une anecdote. L’échange n’est alors qu’un
prétexte pour établir une rapide contextualisation.
• Le dialogue abrupt, lui, ne présente pas d’entrée en matière, mais
place le lecteur immédiatement au cœur de la conversation sur le modèle :
« — C’est possible !… dis-je… Mais, mon cher Dupuy […] » (« Le compagnon
Charles Dupuy », L’Aurore, 26 janvier 1899, AD, p. 224).
MODALITÉS FICTIONNELLES DES DIALOGUES FICTIFS
Les marqueurs fictionnels sont souvent des éléments convenus. On trouve
parmi ceux-ci les situations propres à l’incipit narratif (localisation, présentation des protagonistes), les références indéfinies désignant des types comme
« un visiteur indigné » (CE, II, p. 246), « un artiste » (CE, II, p. 192), « un vrai
parisien » (CE, II, p. 172) ; le recours aux initiales pour feindre la réalité d’un
nom à l’instar de « M. C. » (CE, II, p. 309), ou encore le traitement anecdotique du sujet.
Mais il en est de plus atypiques, relevant de ce « mentir-vrai » qu’élaborent
les dialogues fictifs, tels les noms de personnalités et les références à des événements sociaux ou historiques. Le lecteur est alors confronté à une fictionnalisation problématique, puisqu’elle s’obtient paradoxalement par les moyens de
l’écriture référentielle. Ainsi de l’emploi du contre-type17 : pris dans la chaîne
de références que constitue l’ensemble des chroniques mirbellienne, les noms
propres deviennent, dès leur mention, des embrayeurs fictionnels, alors qu’ils
réfèrent, par nature, au réel. Il en va de même à propos du nom de Mirbeau
dans deux textes supposés reproduire de véritables courriers et intitulés « Pour
le Roy » (L’Aurore, 8 et 15 juin 1899, in AD, pp. 312 et 318). L’onomastique
(baronne de Gnion, comtesse Matraque), de même que la teneur des propos
(alliant le cynisme et l’outrance aux contresens logiques), suffisent à avertir du
caractère ironique de la chronique. Néanmoins, l’ultime indice fictionnel est
celui de la signature, qui contraste avec la mention « Pour copie conforme »
indexant l’article sur le réel. Absent de la chronique, Mirbeau semble s’abstenir de tout commentaire et proposer un document brut. Mais son statut de
dreyfusard patenté ressurgit à la fin du texte, où son nom garantit la bonne lecture de l’article, satire des idées anti-dreyfusardes. Si la signature est l’une des
modalités de l’« illocutoire “idéologique”18 » propre à l’article de presse, loin de
renvoyer à une certification du propos, elle en produit ici la mise en cause.
POUR UNE FICTION CRITIQUE
Les Farces et moralités, ainsi que les derniers romans, qui sont des compilations de dialogues et d’anecdotes, sont des codex de l’esprit de l’époque,
des dictionnaires des idées reçues, qui empruntent autant à des outils insti-

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CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

tutionnels comme le Dictionnaire de la conversation de Duckett qu’à l’ironie
flaubertienne. Interviews imaginaires et dialogues fictifs constituent, pour leur
part, une causerie nécessitant, par la variété des modalités fictionnelles employées, la compossibilité de deux régimes discursifs différents. Leur but est
tout autant de mimer le discours commun en reprenant les clichés de l’époque, que de permettre une lecture critique de leur mode de transmission.
La fiction critique ne ressortit pas à l’apologue ; elle ne cherche en rien à
plaire pour instruire, mais se construit sur la base d’une complicité forcée qui
joue sur les effets « d’une lecture “en réseau” ou en série, qui potentialise les
effets de chacun de ses textes19 ». Elle nécessite donc, pour exister, la prise en
compte des potentialités de discours concurrents, l’un orienté vers la fantaisie
de l’invention (la fiction), l’autre tourné vers la traduction du réel (la chronique), et forme donc un écran, ou une médiation, qui suspend l’adhésion
immédiate, le pacte de connivence, et stimule la réflexion distanciée par le
biais des marques de l’ironie et de la satire. Le dialogue fictif est un échange
au second degré, dont le caractère métalinguistique soulève la question de ses
propres conditions d’énonciation. Car si la fin de siècle voit la chronique peu
à peu basculer vers le témoignage et le reportage au détriment du caractère
anecdotique du propos, Mirbeau continue à y avoir recours par le truchement
de la fiction critique, qui permet d’éviter la myopie de l’article journalistique,
fondé sur le fait récent, l’immédiateté, le détail et la référentialité, en instaurant un brouillage entre le réel et l’imaginaire, l’événement et l’actualisation
fictive de ses conséquences.
Le parti pris de Mirbeau transforme la chronique en tribune, alors qu’elle
était un instrument de pacification sociale, où s’étalaient, d’une manière
convenue, les truismes de l’époque, plus ou moins agrémentés par la causerie ou la fictionnalisation des faits rapportés. La fiction critique a recours à la
fiction dans une perspective moins déréalisante ou décorative que participative. Elle a une fonction perlocutoire d’autant plus efficace que son caractère
illocutoire est dissimulé sous les apparences de la chronique référentielle ou
divertissante. À ce caractère convenu du genre, les dialogues fictifs ajoutent
une dimension supplémentaire d’apparente neutralité axiologique. Dans la
plupart des dialogues, les propos les plus orientés sont imputables aux interlocuteurs, et non à Mirbeau lui-même, qui, lorsqu’il cède à cette pente, ne fait
que renchérir sur son allocutaire. On aboutit alors à une sorte d’atopie énonciative, accentuée par le fait que, dans le journal, il n’y a pas de paratexte,
cette « zone non seulement de transition, mais de transaction : lieu privilégié
d’une pragmatique et d’une stratégie, d’une action sur le public au service […]
d’un meilleur accueil du texte et d’une lecture plus pertinente20 ». Le détour offert par la fiction critique engendre un retour au réel, d’autant plus brutal qu’il
se dissimule sous les apparences de l’objectivité, et redonne au langage un
statut polémique, loin du caractère lénifiant de celui en usage dans la presse.

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Qu’en est-il alors de ses effets dans deux corpus de chroniques mirbelliennes : celles consacrées à l’affaire Dreyfus et celles relatives à l’art ?
L’AFFAIRE DREYFUS
Au sein d’un ensemble dévolu au combat pour la vérité, presque la moitié
des textes ayant trait à l’affaire Dreyfus relève du régime fictionnel21. Or, la
fiction étant entachée du soupçon de fausseté, comment se réclamer d’elle
pour lutter contre le mensonge et le déni de réalité dont font preuve les antidreyfusards ?
Parce qu’ubuesque à certains moments, la fiction critique repose pour partie
sur un comique propice à la prise de conscience. L’humour noir à l’œuvre dans
les textes interroge la condition humaine. Le comique ramène la superbe des
individus à sa juste valeur et à ses vraies proportions. Au milieu du débat mettant
en jeu les notions de vérité et de justice, souvent essentialisées par la majuscule
glorifiante dans les textes de l’époque, Mirbeau n’oublie pas de rappeler que
c’est affaire d’hommes, soit de créatures mues par des instincts moins purs qu’elles ne veulent bien l’admettre et dont toute la noblesse consiste à les affronter.
Il s’agit bien, encore et toujours, de regarder Méduse en face. Cette lucidité à
laquelle ramène l’écriture caricaturale fait aussi le procès du langage. La fiction
reste assimilée au mensonge, qui en fait l’antagoniste du discours de vérité.
Lorsqu’elle choisit, de surcroît, le registre comique, elle ajoute, à ce premier préjugé, celui de légèreté et de gratuité. En choisissant la fiction critique, Mirbeau
renverse ces idées reçues. En effet, si l’on regarde les sources de l’Affaire et les
raisons de son ampleur, tout aboutit à mettre en cause le discours sérieux. Qu’il
s’agisse des déclarations solennelles et sur l’honneur d’Esterhazy, puis des protestations indignées de tous les thuriféraires de la patrie et de l’armée, de l’interprétation des lois par les juges ou encore des propos scientifiques des experts
graphologues, le langage institutionnel débouche, soit sur le mensonge, soit sur
l’injustice. Le rire a donc une fonction, non pas cathartique, mais problématique. Sa valeur révélatrice n’offre en rien un exutoire ; elle se contente de placer
le lecteur en face de la réalité, si tant est que le rire propose plutôt « un point
de vue particulier et universel sur le monde, qui perçoit ce dernier différemment,
mais de manière non moins importante (sinon plus) que le sérieux22 ».
Dans le combat qui s’engage pour la révélation de la vérité, toutes les
forces sont convoquées. Celles, rationnelles, du dossier constitué par Bernard
Lazare, qui fournit les preuves matérielles de l’affaire sous la forme de documents, de l’article séminal « J’accuse », de Zola, dans lequel la portée des
propos est relayée par le statut du signataire, celles aussi de tous les articles, de
toutes les pétitions et de tous les meetings tenus par les partisans du capitaine ;
et celles, irrationnelles, mobilisées, notamment, par la fictionnalisation de la
chronique mirbellienne. Le réel n’est pas constitué d’une dimension unique,

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CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

que le réalisme en littérature épuiserait au moyen de la minutie descriptive
appuyée sur la qualité de l’observation, la documentation et l’enquête. Chacune de ces caractéristiques omet de notifier ces forces profondes qui agitent
l’homme véritable, les contradictions dans lesquelles il se débat, l’aporie de
sa propre condition. Allais les explore avec son « réalisme fantaisiste23 » qui
creuse les évidences du monde ; Mirbeau s’y affronte avec la psychologie des
profondeurs. Or, il en va de même dans le débat idéologique qui n’œuvre pas
uniquement sur le plan rationnel. Mirbeau intègre les non-dits de la politique,
et l’impensé social au cœur de l’écriture référentielle de la chronique en la minant par la fiction. L’essence du social, incarné dans la presse sous la forme de
la chronique, se renverse en son négatif dans la fiction critique. On n’y trouve
pas le simple commentaire de ce qui est, encore moins l’écart avec le réel
propre à certains discours réformateurs comme l’utopie, mais bien le jeu avec
le même. Les protagonistes sont identiques à ceux de la réalité, à cette différence près qu’ils offrent désormais à voir le revers des apparences, selon une
logique du pire adoptée par Mirbeau. Place est donc faite ici à une critique
interprétative des décisions et des comportements, attitude qui ne se contente
pas seulement de débattre d’une situation donnée, d’un état des lieux, mais
qui, sans renoncer pour autant à réfléchir synchroniquement, interroge les
potentialités inédites de la sphère sociale et politique. Alors que la satire cherche à corriger les mœurs24, c’est-à-dire à remodeler le réel en fonction d’une
norme implicite, le dialogue fictif demande au lecteur de renverser toute
norme, puisqu’il oblige à inverser la valeur intolérable des propos tenus par
les protagonistes, ce qui, dans le contexte de crise de l’Affaire, n’est pas sans
impliquer, symboliquement, de bouleverser l’ensemble des forces, institutionnelles ou non, dont l’absurdité est incarnée par leurs porte-parole respectifs25.
Le procédé recèle bien une dimension heuristique : après que les langages
dominants ont été discrédités par le dialogue fictif, doit surgir, de cette table
rase, un avenir neuf à déterminer sur des bases entièrement nouvelles.
LES COMBATS ESTHÉTIQUES
Après des années durant lesquelles Mirbeau respecte la formule standard
de la critique, apparaissent, dans les chroniques artistiques, des textes qui ne
se fondent plus sur le seul commentaire personnel des œuvres ou des artistes,
mais qui intègrent le dialogue fictionnel dans la perspective de la fiction critique. Sauf erreur de notre part, les nombreuses études consacrées à la critique
artistique de Mirbeau ne prennent pas en compte cette spécificité générique.
Paul-Henri Bourrelier traite de la série de dialogues dans laquelle Mirbeau met
en scène Kariste, peintre de fantaisie et symboliste repentant26, de même que
Marie-Françoise Melmoux-Montaubin, qui évoque déjà ce principe de « détournement de la critique en fiction27 » à l’œuvre dans ces textes. Toutefois, ces

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dialogues mettant en scène un personnage d’invention affichent explicitement
leur nature fictionnelle et n’entrent pas dans le cadre de notre propos.
Il semble que ce soit le 26 avril 1887, avec l’article « La Croix de François
Bonvin », paru dans le Gil Blas (CE, I, p. 324) que Mirbeau inaugure le procédé
du dialogue fictif, tel qu’il nous intéresse ici, dans les chroniques relatives à l’art.
Il y met en scène le sous-secrétaire d’État Turquet et ses atermoiements, dont
est victime le peintre François Bonvin. Le texte ne dépasse guère la satire et il
faut attendre le milieu des années 1890 pour voir le procédé s’enrichir pour
parvenir à un effet plus profond. Avec « Le Père Tanguy » (CE, II, p. 58), qui
donne la parole au personnage éponyme, le dialogue se concentre sur l’art,
ses pratiques et son essence. C’est un hommage à Van Gogh sous la forme de
l’éloge fruste du père Tanguy. La justesse et la sincérité de ton ridiculisent alors
d’autant plus, par contraste, l’art poétique que livre, à son pseudo interlocuteur
Mirbeau, le peintre Jean-François Raffaëlli dans l’article « Commentaire à un
portrait » (CE, II, p. 285). Et « Une heure chez Rodin » (CE, II, p. 268) permet
de dénoncer, par procuration, la sécheresse et la myopie de la critique d’art
officielle, grâce aux propos d’un simple passant, élevés au rang de vérité.
On retrouve dans cette pratique, la même volonté de remettre en cause la plénitude langagière et la logique du sens. Comme l’affaire Dreyfus
a montré les limites des discours institutionnels
dans le domaine du droit, certaines chroniques
artistiques servent à dénoncer le dévoiement de
la simple logique. Il en est ainsi dans « Sculpteur
malgré lui » (Le Journal, 30 mars 1902, CE, II,
p. 329), où un vulgaire courtier en objets d’art
est transformé en sculpteur de génie, aux dépens
d’un véritable artiste, par la grâce du verdict absurde d’un tribunal. À la dépossession de l’artiste,
à la confiscation de son bien par la malveillance
Georges Leygues.
d’autrui, la complicité des juges et de toute l’institution, la fiction critique répond par le détournement en restituant, à travers
le prisme déformant du dialogue fictif ou de l’anecdote, la voix des adversaires
de la modernité, afin de mieux les décrédibiliser, tandis que, dans le même
temps, Mirbeau cherche sa propre voix pour évoquer l’art dans ses chroniques.
« L’art et le ministre » est emblématique à cet égard. Georges Leygues, dans
un accès de lucidité que lui prête Mirbeau, oppose les verbes « discourir » et
« dire », le premier n’étant que babillage gratuit, tandis que le second relève de
l’expression authentique de la pensée (CE, II, p. 231).
Au moyen de la fiction critique, Mirbeau produit une critique artistique
négative, au sens d’une théologie négative, c’est-à-dire un commentaire qui,
dépourvu de mots propres à traduire les réalités dont il doit parler, choisit de

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les exprimer en creux, en les définissant par ce qu’elles ne sont pas. Éloge paradoxal et démonstration par l’absurde permettent l’avènement d’une parole
non limitée par les concepts prédéfinis de la langue. Elle ouvre alors un espace
propice à l’imaginaire, à l’infini de la pensée, qui seul pourra rendre compte
de la variété de l’Art en tant qu’il se doit d’exprimer la Vie.
UN HAPAX FICTIONNEL DANS LA FICTION CRITIQUE :
LE CAS DU DOCTEUR TRICEPS
Selon Jean-Marie Schaeffer, dans la fiction, « [l]a simple occurrence d’un nom
propre induit chez le récepteur une thèse d’existence28 ». Le recours à l’onomastique, qu’elle soit purement dénotative ou symbolique, est l’un des fondements
de l’effet de réel produit par le texte fictionnel. Trop ouvertement fantaisiste,
le patronyme renvoie du côté de la caricature et de la satire. Ainsi John-Giotto
Farfadetti et Frédéric-Ossian Pinggleton (« Intimités préraphaélites », Le Journal,
9 juin 1895, CE, II, p. 103) affichent immédiatement leur nature fantaisiste. Il en
irait de même du docteur Triceps, mis en scène dans « Propos gais » (Le Journal,
6 janvier 1902), si ce dernier n’intervenait dans un contexte différent. Le personnage est bien fictif : Triceps est issu du théâtre, puisqu’il est le praticien de
L’Épidémie (1898), une des Farces et moralités, et c’est après avoir migré dans
le roman Les Vingt-et-un jours d’un neurasthénique (1901) qu’il arrive dans la
chronique. S’il y a là un jeu de transposition générique typique des mutations de
la fin de siècle et de l’influence réciproque de l’écriture de presse sur la littérature et du roman sur l’article journalistique, on doit en dégager la spécificité. La
référence au personnage de Triceps reprend, en effet, un procédé classique de
la littérature à visée argumentative. Elle est l’équivalent de l’argument d’autorité.
L’écart avec le modèle rhétorique réside dans la nature ambiguë de l’exemple
choisi, qui contrevient à l’évidence nécessaire de l’allusion en régime argumentatif. Qui peut ici assurer que Triceps sera bien perçu par le lecteur comme un
personnage mirbellien ? Le texte est une violente critique des pratiques douteuses de certains médecins. Il fait suite à un premier
article évoquant un praticien connu et citant de larges
extraits d’un de ses rapports. L’anecdote rapportée
dans « Propos gais » jouit, dans un premier temps, de
ce contexte référentiel. C’est à la fin du texte que la
logique se brouille :

Docteur Doyen.

Cette histoire, que je fus à même de vérifier plus tard, me
fut contée par mon vieil ami Triceps… Elle avait le don de
l’enchanter…
Et comme je protestais contre sa gaieté :
— Qu’est-ce que tu veux… me dit-il… c’est la vie ! […]
Ce brave Triceps !… Je voudrais bien savoir si le docteur
Doyen le connaît aussi, celui-là !…

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Si Mirbeau présente l’auteur de cette anecdote comme un ami et prétend
avoir vérifié l’authenticité de ses dires, son identité laisse perplexe. En attribuant le récit à Triceps, la chute du texte pose la question de la connaissance
des codes de lecture propres à la presse, dans laquelle un texte ne prend son
sens complet que mis en relation avec les autres textes signés du même auteur,
et, au-delà, avec les références dont il joue, avec l’ensemble du cotexte et du
contexte. Ce jeu avec les règles intrinsèques à la chronique est explicite dans
la dernière phrase de l’article, dont la modalité exclamative souligne tout
à la fois la « pointe » qui conclut le texte, l’apostrophe de Doyen, véritable
praticien de l’époque, qui est sommé de jouer le jeu de la fiction critique, et
l’ironie de la nature de l’exemple.
Cet emploi de la référence fictive en contexte référentiel couronne le procédé du « mentir-vrai ». L’imaginaire se trouve, d’une part, doté de pouvoirs
aussi étendus que la raison. Quand Mirbeau prétend rapporter des anecdotes
sans se soucier de leur véracité et uniquement soucieux de leur vraisemblance29, il ne fait que poursuivre la réflexion de Montaigne sur l’imagination :
« Advenu ou non advenu, à Paris ou à Rome, à Jean ou à Pierre, c’est toujours
un tour de l’humaine capacité, duquel je suis utilement advisé par ce récit30. »
D’autre part, le « mentir-vrai » de la fiction critique, conduit à mettre
chacun devant sa propre responsabilité interprétative. La recherche du sens
n’est rien moins que celle de la vérité, mais une vérité qui est le produit d’un
locuteur dans un contexte donné, en fonction des moyens spécifiques employés, et non une vérité idéelle, intangible et transcendante, inaccessible aux
arguments d’un débat.
En ce sens, la fiction critique est l’outil qui a permis à Mirbeau d’illustrer dans
la chronique un postulat qui lui est cher et qu’il n’a formulé précisément qu’en
1902 : « c’est la vie qui exagère31 ». L’anecdote contée par Triceps peut bien être
controuvée, puisque lui-même n’offre aucune garantie d’existence, elle ne peut
cependant guère rivaliser avec le détachement cynique et froid du docteur Legneu que cite longuement Mirbeau dans « Les pères Coupe-Toujours » (Le Journal,
15 décembre 1901) et dont il place l’horreur des propos bien au-dessus des « terreurs de l’Américain Morrow » et des « imaginations compliquées d’Edgar Poe ».
La source des citations, extraites de La Presse médicale du 9 novembre 1901, en
garantit l’authenticité. S’appuyant sur celle-ci et sur les réactions indignées de certains praticiens, l’article suivant, « Propos gais », va proposer le pendant fictif de
cet article référentiel, en utilisant d’abord, d’une manière voilée, une anecdote
déjà parue sous la plume de son auteur dans le Frontispice du Jardin des Supplices (1899), puis en citant Triceps. Mirbeau fait ainsi de la puissance d’évocation
de la fiction critique, non pas un outil propice à l’excentricité, cette dimension
romanesque que prendront ses récits par la multiplication des anecdotes et des
narrateurs que l’on y trouve32, mais bien un instrument destiné à faire émerger,
d’une manière contrastive, toutes les potentialités que renferme le réel.

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FICTION CRITIQUE : UNE RÉFLEXION SUR LA RHÉTORIQUE DE GENRES
La fiction critique permettrait ainsi de réaffirmer les valeurs de l’imagination et de la fiction comme outils de la praxis, donc comme moyens critiques,
au moment où cette dimension de l’écriture est menacée par l’émergence de
l’intellectuel à qui seul serait réservé le pouvoir de produire un discours de
vérité sur le monde. La fiction retrouve ainsi son « effet d’entraînement33 »,
c’est-à-dire sa capacité de modéliser la réalité. Elle apparaît, de surcroît,
comme une réactivation de la dichotomie séparant la « feintise ludique » de la
« feintise sérieuse34 ». Au sein de la presse, Mirbeau distingue ainsi entre des
textes enrichissant leur contenu purement dénotatif par des procédés narratifs
fictionnels et la fiction critique, dont la fonction est de transcender la dimension référentielle pour en questionner les présupposés idéologiques.
Lorsque, après 1900, Mirbeau se lancera dans la rédaction de textes fictionnels à la composition desquels présidera le montage de textes journalistiques, cet
usage définira, rétrospectivement, la spécificité de la chronique fictive (plutôt que
fictionnelle, qui renvoie à un procédé courant dans la presse), permettant ainsi
de pouvoir en subsumer les conditions matérielles de production pour la définir
en tant que genre à part entière35 au sein du champ littéraire de l’époque.
Arnaud VAREILLE

NOTES
1. Marie-Françoise Melmoux-Montaubin, L’Écrivain-journaliste au XIXe siècle : un mutant des
Lettres, Éditions des Cahiers intempestifs, coll. « Lieux littéraires », 2005.
2. Ibidem, p. 252.
3. Ibidem, p. 261.
4. Ibidem, p. 258.
5. Idem.
6. Voir son ouvrage Les Combats d’Octave Mirbeau, Annales littéraires de l’Université de Besançon, 1995, pp. 29 et 97 notamment.
7. Nous ne revenons pas sur les multiples lettres dans lesquelles Mirbeau se plaint à son correspondant de l’absurdité du travail de journaliste et dit combien cette condition lui pèse.
8. Le premier texte de la série propose l’interview du grand écrivain par un journaliste obséquieux. Marie-Ève Thérenty classe cette interview dans la catégorie de « l’interview blagueuse »,
soit « celle où le genre est réquisitionné pour constituer le canevas d’un récit, d’une petite saynète
ou d’une chanson », « Frontières de l’interview imaginaire », in L’Art de la parole vive, Presses
Universitaire de Valenciennes, 2006, p. 103.
9. Idem, p. 99.
10. 1889. Un État du discours social, Préambule, « L’Univers des discours », 1989, p. 117.
11. Soit « un espace orienté et gros des prises de position qui s’y annoncent comme des potentialités objectives, des choses “à faire”, “mouvements” à lancer, revues à créer, adversaires à
combattre, prises de position établies à “dépasser”, etc. », Pierre Bourdieu, Les Règles de l’art.
Genèse et structure du champ littéraire (1992), Seuil, Points, « Essais », 1998, p. 384.
12. « Sur le roman à la première personne », Poétique, no 72, 1987, pp. 497-506.
13. Le Journal, 12 juillet 1896, in Contes cruels, II, Les Belles Lettres/Archimbaud, 2000, p. 333.

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14. « Commentaire pour un portrait », Le Journal, 13 janvier 1901, in Combats esthétiques, II,
Séguier, 1993, p. 284. Cette référence sera désormais abrégée en CE dans la suite de l’article.
15. L’Aurore, 2 novembre 1898, in L’Affaire Dreyfus, Séguier, 1991, p. 153. Nous désignerons
à présent cette référence par l’abréviation AD.
16. « Nous étions une vingtaine d’écrivains choisis et d’artistes d’élite réunis, le soir chez M.
Paul Deschanel… », « Nouvelles et anecdotes », Le Journal, 5 août 1900 (CE, II, p. 273).
17. Nous nous permettons de renvoyer sur ce point à notre article « D’un usage particulier de
la caricature chez Mirbeau : le contre-type », Cahiers Octave Mirbeau, n° 15, 2008, pp. 110 à
121, notamment.
18. Alain Pagès, La Bataille littéraire, Séguier, 1989, p. 67.
19. Marie-Françoise Melmoux-Montaubin, op. cit., p. 257.
20. Gérard Genette, Seuils, Paris, Seuil, 1987, p. 8 (souligné par l’auteur).
21. Vingt-cinq sur soixante-deux, auxquels on peut ajouter deux articles s’achevant par la
mention fictive « Pour copie conforme ».
22. Mikaël Bakhtine, L’Œuvre de François Rabelais, Paris, Gallimard, « Tel », 1970, p. 76.
Bakhtine souligne.
23. Que nous avons tenté de définir dans notre article « Ad augusta per absurda », in Studia
romania posnaniensia, n° XXXIV, Poznan, 2007, pp. 287-288.
24. Suivant la définition qu’en donne Linda Hutcheon, dans son article « Ironie, satire, parodie » : la « notion de dérision ridiculisante à des fins réformatrices est indispensable à la définition
du genre satirique », Poétique, n° 46, avril 1981, p. 146.
25. L’article « Tout va bien » (L’Aurore, 22 juin 1899, in AD, p. 323) en propose une intéressante variante, puisque la fiction critique s’adresse au camp des défenseurs de Dreyfus. L’optimisme
béat du « brave dreyfusard » rencontré demande à être battu en brèche par la volonté farouche
de poursuivre « à outrance » le combat pour la vérité.
26. « Octave Mirbeau et l’art au début du XXe siècle », Cahiers Octave Mirbeau, n° 10, 2003,
pp. 170-172.
27. « De l’émotion comme principe poétique », ibidem, p. 92.
28. Op. cit., p. 137.
29. « On m’a conté une petite histoire. Elle est vraiment bien “ contemporaine” […]. Je ne
sais si elle est vraie. En tout cas, elle est vraisemblable et tout à fait “d’ensemble”, comme ils [les
peintres] disent, avec l’époque » (« L’Envers de la mort », Le Journal, 13 novembre 1898 ; CE,
II, p. 222). Même chose avec le début de « L’Abbé Cuir » (Le Journal, 16 mars 1902 ; CE, II,
p. 325) : « Elle [l’aventure qui lui a été contée] m’a semblé tellement énorme que, d’abord, je ne
voulais pas y croire, bien que, ordinairement, je ne me refuse pas à accepter pour vraies les choses
les plus invraisemblables, lesquelles sont, en général, toujours en dessous de la réalité […] ».
30. Les Essais, Presses Universitaires de France, coll. « Quadrige », Livre I, chap. XXI, « De la
force de l’imagination », p. 105
31. « […] plus je vais dans la vie, et plus je m’aperçois que c’est la vie qui exagère, et non ceux
qui sont chargés de l’exprimer », « L’Abbé Cuir », loc. cit.
32. Voir Éléonore Reverzy, « Mirbeau excentrique », in Un moderne : Octave Mirbeau, Eurédit, 2004.
33. Jean-Marie Schaeffer, Pourquoi la fiction ?, Paris, Seuil, « Poétique », 1999, p. 39.
34. Ibidem, p. 41.
35. Puisque, selon Marielle Macé, « [t]out trait esthétique est en fait susceptible de devenir un
trait de genre, une fois répété, varié, intégré à un ensemble signifiant », Le Genre littéraire, GF
Flammarion, 2004, p. 22.

QUELQUES OBSERVATIONS SUR LES RAPPORTS
ENTRE OCTAVE MIRBEAU ET GUSTAVE GEFFROY
À TRAVERS LEUR CORRESPONDANCE
À vous donc mon cher ami, mon compagnon de route,
avec mon très cher Mirbeau et Geffroy, groupe que j’aime.
Lettre de Rodin à Monet du 22 septembre 1897,
citée par Geffroy dans Monet, sa vie, son œuvre,
réédition Macula, p. 359.

« Nous avons eu, dans la génération qui vient de disparaître, un critique
de premier ordre, Gustave Geffroy1 », proclamait Léon Daudet ; le même,
ailleurs : « […] Geffroy est un des premiers critiques artistiques de notre temps,
un conteur hors pair et un journaliste entièrement original2. » Proust disait-il
autre chose, en reconnaissant que Geffroy lui avait « ouvert les yeux3 » ?
La carrière critique de Gustave Geffroy (1855-1926) est, à plus d’un titre,
sœur de celle d’Octave Mirbeau. Mais, des deux analystes, l’histoire de l’art a
sans doute retenu de façon privilégiée, grâce à l’entreprise de Pierre Michel,
l’activité de Mirbeau, cependant que ses contemporains, dont plusieurs, on
l’a vu, ne partageaient pas ses vues politiques ou son milieu, tenaient aussi en
très haute estime le talent de Geffroy.
Inféodé à une vue politique4 (le socialisme), à un journal (La Justice, puis
L’Aurore), à un homme, surtout (Clemenceau), jusqu’au sacrifice d’une part
de sa personnalité, Geffroy, celui qui « manquait de sang », selon son mentor
en politique, suit un cheminement moral et intellectuel incontestablement
marqué par la place qu’y occupe le lien de dépendance, quand le parcours
intellectuel de Mirbeau poursuit, comme horizon ultime, l’affranchissement.
Dans une âme douce et obstinée, toutes les nuances affirmées à leur
instant comme définitives et directrices. Pleine de révolte et de résignation.
[…] Têtu, retiré en soi. La mer est un spectacle qui force à la résignation aux
éléments, sans que l’être abandonne l’espoir dans la lutte qu’il leur oppose.

Dans cette impossibilité fondamentale, pour un caractère, de se fixer, on
croirait reconnaître quelque peu un portrait élémentaire de Mirbeau, à travers
cette silhouette brossée par le peintre Carrière de son ami Geffroy, dans une
lettre à Élie Faure.

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Et pourtant… Amoureux de la rue, Geffroy s’est fait assez tôt le chantre de la capitale et de ses quartiers populeux, à la réelle
différence de Mirbeau, en qui s’enracine
profondément l’aversion du contact avec la
cité. Imaginerait-on une telle proclamation
de foi dans les humbles, « Le populo est sublime5 », dans la bouche de Mirbeau ? Mais
une fois dépassé ce lyrisme, nombre d’éléments tendent à rapprocher la vision du
monde des deux hommes, affinité qui se
traduit notamment par une attention au petit, un attachement au quotidien. La correspondance familiale de Geffroy, conservée
au fonds Goncourt des archives municipales de Nancy, montre un homme soucieux
de maintenir un contact chaleureux avec
ses proches, par-delà l’éloignement géographique, par-delà le temps. Nombre de
lettres s’étendent à l’envi – et ce, simultanément à l’évocation des étapes de l’Affaire,
Gustave Geffroy, par Rodin.
par exemple – sur la qualité et le contenu
des repas pris par Geffroy, l’identité des personnes rencontrées dans la journée, l’organisation détaillée de ladite, sous ses aspects les plus insignifiants,
parfois : on imagine assez mal Mirbeau se réfugier dans les méandres de cette
sous-communication… Ne nous y trompons pas, néanmoins. Outre qu’il nous
rend l’ami Geffroy6 infiniment proche, ce lyrisme du petit est non seulement
une marque possible du pessimisme, mais, plus qu’une crispation angoissée, il
trouve aussi sa finalité en soi, en ayant sa raison d’être dans l’état de satisfaction, voire de plénitude, où le plonge cette disponibilité de tous les instants.
Du reste, on ne s’étonnera pas que tout l’exotisme de Geffroy tienne, en matière de déplacement géographique, en l’espace d’un mouchoir de poche : la
Creuse auprès de Monet chez Rollinat, les hauteurs relatives des monts d’Arrée, les fins fonds de la forêt d’Huelgoat ou les dédales de l’Île Saint-Louis ou
de la Cité, tout un cadre qui suffit à combler l’esprit poétiquement sédentaire
de Geffroy. Au vrai, ces goûts sobres, émanation directe d’une âme dont le
relief et la profondeur sont avant tout perceptibles par les intimes, au premier
chef desquels les destinataires de sa correspondance, sont-ils si différents de
ceux qui animent Mirbeau ? Tel aveu d’enthousiasme en face de la nature
pourrait tout aussi bien se trouver sous la plume de l’auteur de Sébastien Roch.
C’est ainsi la poésie consensuelle du « décidément » qui éclate : « Le printemps est décidément une chose admirable, on ne trouvera pas mieux » (lettre

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à sa mère et à sa sœur, Argenton, 3 mai 1897) ; « Il n’y a décidément rien de
plus parlant à l’esprit qu’un champ de blé. »
Les lettres échangées entre Octave Mirbeau et Gustave Geffroy sont relativement tardives7 (Pierre Michel insère la première dans le tome I de la Correspondance de Mirbeau, à la date du 17 février 1888), si l’on considère que
les bases des principales amitiés que vont tisser les deux journalistes sont déjà
jetées. Geffroy a d’ores et déjà rencontré Monet, par hasard, à Kervilahouen, à
Belle-Ile8. Une belle lettre trace à l’attention de sa mère les lignes de la solide
amitié de quelque quarante ans qui va se nouer entre le peintre et l’hagiographe de Blanqui : le 3 octobre 1886, soit deux à trois semaines après leur
rencontre décrite par le menu dans son Monet (1922), Geffroy mentionne,
maniant l’oxymore, cet « ami inconnu, Claude Monet, un des vrais peintres de
ce temps sur lequel j’ai autrefois fait un article, et qui m’a répondu d’une belle
lettre9 », présence qui justifie pleinement qu’il quitte Le Palais pour Kervilahouen. Le 8 octobre, le critique suggère que les liens se sont formalisés, en
évoquant le logis qu’ils occupent, Claude Monet, Henri Focillon et lui-même :
« J’occupe un rez-de-chaussée, au-dessus un premier étage, où loge Claude
Monet. Focillon est gîté dans une ruelle plus loin, tout seul, dans une maison
vide. » L’historien n’en oublie pas les motifs premiers de sa venue sur l’île :
« Mais moi, ce qui m’intéresse le plus, c’est que je suis venu tout droit, par
hasard, dans la partie de l’île où vit le souvenir de Blanqui10. »
Avènement d’une correspondance assez tardive, donc, dans la mesure où
Mirbeau est âgé d’exactement quarante ans, ce 17 février 1888, et Geffroy,
de trente-deux ans. Ce qui surprend est la tonalité éminemment affective du
dialogue qui s’instaure incontinent de l’un à l’autre, à l’instar des lettres adressées par Mirbeau à Paul Hervieu. Les « Je vous embrasse » sont pléthoriques,
« Mon cher zèbre11 » ou « Vous êtes un délicieux ami et le meilleur cœur que
je connaisse12 » montrent, s’il en était besoin que, très rapidement, le sentiment est d’appartenir à une même coterie, celle qui gravite bientôt autour
du groupe Monet-Rodin-Pissarro13, liée par le cœur. Les années 1890 seront
manifestement celles où Mirbeau et Geffroy partagent de conserve le plus
grand nombre de projets : voyages et rencontres (Geffroy séjourne à Londres
avec Monet, chez son ami Estrubé, visite régulièrement Mirbeau à Pont-del’Arche) ; amitiés communes (Monet, Rodin, naturellement, Ajalbert, Raffaëlli,
mais aussi Rollinat, pour qui Mirbeau, au contraire de Geffroy, n’éprouve
qu’une estime toute relative). En décembre 2006, le Musée d’Orsay a fait
l’acquisition d’une soixantaine de lettres de Geffroy à son ami Monet, qui
montrent l’impécunieux et fidèle collaborateur de Clemenceau à La Justice se
démener sans compter pour stimuler les achats de ses amis impressionnistes,
rencontrer et aiguillonner les collectionneurs, tels de Bellio ou Gallimard, satisfaire aux exigences de l’article à composer pour le lendemain, en bagneux de
la chronique, à l’instar de Mirbeau, et se dépensant sans souci d’économiser

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sa santé, à telle enseigne que, face à cet électron libre, Mirbeau finit par faire
sien le mot de Goncourt : « D’ailleurs Goncourt m’a dit : “Il ne reviendra pas.
Geffroy est celui qui ne revient jamais.” Le maître avait raison14. »
De fait, l’être de Geffroy est fondamentalement affectif : l’abondance de
l’échange épistolaire, quasi quotidien, avec sa mère et sa sœur Delphine, le
désespoir qui le submerge à la mort de sa mère en 1910, l’impossibilité de survivre plus de quelque temps à sa sœur, décédée elle aussi en 1926, suffisent
à nous faire toucher du doigt l’écart d’avec un Mirbeau, qui dut faire le deuil
de sa mère à vingt-deux ans. Au critique Armand Dayot, Breton de naissance
comme Geffroy l’est de souche, ce dernier confie, lors du décès de sa mère :
« Tu as bien deviné mon état, il ne pouvait en être autrement. J’essaye en ce
moment de me dominer, puisqu’il faut encore vivre15. » Si Geffroy et Mirbeau
sont tous les deux fondamentalement hommes de cœur, celui de Mirbeau
s’exprime volontiers par l’excès et l’indignation, le déferlement pléthorique,
cependant que Geffroy trouve dans la résignation ou la colère muette un espace d’expression plus favorable à son tempérament. À tel point que le lecteur
de sa correspondance est parfois surpris par d’inédits coups de gueule, mis en
sourdine, il est vrai, puisque poussés dans les lettres, a fortiori destinées à sa
mère. L’Affaire le trouve légitimement vindicatif, mais l’amertume grossière
étonne, au sein de la correspondance familiale.
J’ai hâte aussi des nouvelles de Paris [sic] car les journaux n’arrivent ici
qu’après trois jours. J’ai vu pourtant la suite du drame Henry, le suicide au
mont Valérien. Enfin la vérité commence d’apparaître, et elle est terrible,
comme nous le savions16.
Chère Maman,
Chère Delphine,
Excellent déjeuner à Bordeaux, arrosé d’une excellentissime bouteille pour
fêter l’arrestation du colonel Henry ! Enfin ! Voilà les documents de Cavaignac, fabriqués par ce salop ! J’espère qu’on va en apprendre d’autres, et que
Brisson et Bourgeois vont enfin se montrer !17

L’année 1898 le voit en totale adéquation avec Mirbeau, face à l’iniquité et
l’absurdité du nouveau jugement.
Chère Maman,
Chère Delphine,
Je suis atterré et indigné de la condamnation de Dreyfus. C’est stupide en
même temps qu’abominable puisque les juges de 1899 le condamnent à dix
ans au lieu de le condamner à vie comme les juges de 1894. Ils le trouvent
toujours coupable. Il est impossible que les choses restent ainsi. Mais dans
quel gâchis allons-nous entrer ?18

Au demeurant, certaines pointes transparaissent dans la correspondance
de Mirbeau, manifestement excédé des aspects œcuméniques que prend
l’amitié selon son ami. Là encore, c’est nécessairement sur le terrain de l’affect
que se produit le schisme. Le décapant volume de la correspondance croisée

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Mirbeau-Huret témoigne à l’envi de la profondeur de l’imprégnation des
grands Russes chez Mirbeau, processus qui fonctionne à plein : l’auteur de
L’Abbé Jules s’y fait le promoteur de la bonté : « C’est idiot le génie ! Il n’y a que
la bonté », proclame-t-il à l’adresse de Jules Huret. De la sorte, si Maupassant
est celui qui paie de sa vie son indifférence à tout (« Depuis cet horrible drame,
j’ai toujours à l’esprit ce mot de Saint-Just : “celui qui n’a pas d’ami sera mis à
mort” », lettre de Mirbeau à Huret du 11 janvier 1892), Geffroy figure, à l’inverse, celui qui pêche par excès de bonté jusqu’à risquer la compromission à
ne pas davantage prendre ses distances vis-à-vis de ce qu’il réprouve. La nouvelle de la décoration de Geffroy, en janvier 1895, trouve Mirbeau perplexe,
comme en témoigne cette correspondance à Monet :
Et que dites-vous de notre ami Geffroy ? Avais-je raison ? Et vous rappelez-vous, ses indignations à la pensée que vous pourriez, peut-être, un jour,
accepter la croix ? C’est un bon garçon. Mais tout de même, il aime trop de
choses, trop de gens, trop de chèvres, trop de choux19.

Du reste, une telle égratignure de la part de Mirbeau est bien dans le ton et
la sensibilité de son auteur, et ne dément en rien l’amitié sincère et profonde
à l’égard du doux Geffroy. En tout état de cause, elle n’atteint jamais à la véhémence nauséeuse ou vénéneuse d’un Suarès, par exemple, à l’endroit des
critiques en général, et de Geffroy en particulier :
Vous devez tous les connaître, depuis le Souday qui souillerait la Vierge
Marie si elle était ma cousine, jusqu’à l’honnête Geffroy qui aime tant sa
mère. La probité de l’un finit par valoir la mauvaise foi de l’autre ; l’honnêteté
ne donne pas d’esprit dans ce métier-là20.

D’une façon plus significative, la correspondance entre Mirbeau et Geffroy
ne manque pas de repentirs, d’excuses voilées, de plaintes à demi-mot destinées à désamorcer tour à tour les susceptibilités
de l’un, puis de l’autre. Les lettres de Mirbeau
à Monet du 10 juillet 1889, et à Geffroy, du
même jour, font aussi affleurer l’angoissant sentiment vécu par leur auteur d’être lâché par
Geffroy, quitte à revenir sur l’erreur de cette
intuition, dans une lettre du 12 juillet 188921.
La similitude avec la teneur d’un courrier de
Geffroy au peintre, de juillet 1891, où celui-là
se répand en dénégations pour rassurer l’artiste
sur la permanence de son affection22, dit néanmoins, entre les mots, que l’amitié de Geffroy
présentait vraisemblablement des lignes de faiblesse, peut-être des signes d’irrégularité, ou,
plus probablement, que son comportement
n’était pas invariablement celui du doux ami,
Auguste Blanqui.

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

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image colportée par une histoire littéraire en partie rédigée par le potinier
Goncourt ! Le fidèle Geffroy, le résigné, comme Blanqui fut L’Enfermé, sut
aussi se faire désirer. Reste que sa correspondance véhicule principalement
cette figure d’intercesseur affectueux, déchiré en son âme par les conflits qui
peuvent écarter momentanément deux de ses amis :
Cher ami,
J’ai beaucoup causé avec Rodin, et je crois que vous ne résisterez ni l’un
ni l’autre à quelques instants de franche conversation23. Il veut venir dîner
avec Mirbeau, vous et moi jeudi24. Voulez-vous donc être à cinq heures, rue
de Sèze, dans la galerie de votre exposition ? Répondez-moi un petit mot
d’acceptation (je vous en prie) 88, rue de Belleville.
Et soyez assuré de la fidèle amitié de votre
Gustave Geffroy

Les liens entre Mirbeau et Geffroy ne connaîtront pas le relâchement dont
certains destinataires de la correspondance de Mirbeau ont eu à souffrir ; tout
juste Pierre Michel relève-t-il un vide de trois ans dans la correspondance,
rompu par la missive du 4 juin 190125. Un courrier tardif de Geffroy à Marie
Descaves, daté de 1913, témoigne de la permanence et du caractère durable
de leur affection mutuelle26. Mais la pléthorique activité de Geffroy aux Gobelins, de 1908 à sa mort en 1926, opportunité exceptionnelle, pour lui et pour
la Manufacture, de voir coïncider son arrivée avec l’entrée des plus grands artistes qu’il a la chance de fréquenter, ne doit pas nous faire oublier qu’au plus
fort de son implication en tant qu’administrateur de 1908-1926, les liens avec
Mirbeau sont peut-être moins sensibles à travers la correspondance.
Car l’un des intérêts majeurs de sa correspondance tient à l’échange abondant qui s’établit entre l’auteur de La Vie artistique, ces « pages de bataille
et de rêverie », dont la publication des huit volumes a lieu de 1892 à 1908,
et les critiques et historiens de l’art qui ouvrent le vingtième siècle : Armand
Dayot, Élie Faure, Henri Focillon, Achille Astre, Roger Marx, d’autres encore,
composent cette brillante nébuleuse critique, qui témoigne de la haute teneur
intellectuelle autant qu’« impressionniste » irriguant la conception du rôle du
critique selon Geffroy.
Une lettre assez tardive, puisque datée du 27 juin 192227, adressée au
critique d’art Louis Vauxcelles, montre le journaliste de L’Aurore profiter d’un
début de polémique, qui l’oppose au rédacteur en chef de la revue Iris, pour
faire le point sur les quelque quinze ans passés aux Gobelins à impulser un
nouvel essor de la tapisserie. Les motifs avancés soulignent tant la recherche
de l’émotion que l’aspiration à travailler déjà dans la perspective d’un art
des musées. Mais la permanence des goûts promus paraît bien, aux yeux de
Vauxcelles, les signes d’une forme d’immobilisme condamnable, chez un Geffroy qui s’empresse de riposter, en alléguant la cohérence de choix qui n’ont
néanmoins nullement oublié de s’ouvrir aux tendances nouvelles : il n’y a pas

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CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

solution de continuité entre les anciens maîtres de l’impressionnisme finissant,
et ceux ouvrant pleinement le vingtième siècle, celui qui se construit sur les
décombres de la Grande Guerre. Et le critique d’exciper de ses titres en un
florilège éblouissant que n’aurait pas
renié Mirbeau : nullement d’humeur
à se positionner dans une nouvelle
Querelle des Anciens contre les Modernes, Geffroy aligne l’esbroufant
florilège qu’il peut se vanter d’avoir
soutenu à la Manufacture : Raffaëlli,
Anquetin, Veber, Willette, Bracquemond, Cézanne, Renoir, Maurice
Denis, Vuillard, Roussel, Signac, Van
Gogh, Seurat, Puvis de Chavannes,
Monet, bien sûr, Mme Cazin, Chéret,
Gondouin (qui eut le bon goût de
donner un superbe Portrait de Mirbeau en 1919), Bonfils, Odilon Redon et, plus surprenant, Degas28.
Le nom de Geffroy aura été indissociable de certaines batailles effectivement livrées par Mirbeau, ou dont
Octave Mirbeau,
seul un concours de circonstances a
par Emmanuel Gondouin (1919).
écarté la collaboration positive. Les
souscriptions en faveur de la veuve du père Tanguy, de la veuve et de la fille
de Paul Bonnetain en 1899, la mobilisation en faveur du Balzac de Rodin, qui
avorte pour cause de pusillanimité du sculpteur, l’initiative pour le Penseur
« offert par souscription publique au peuple de Paris29 » en 1906, le plaidoyer
pour le Çakountala de Camille Claudel offert au musée de Châteauroux, fin
1895, l’impulsion qui devait aboutir à L’Action enchaînée de Maillol, après
que Camille eut refusé, autant de combats esthétiques et humains où l’on rencontre aussi le nom de Geffroy, en amont, ou en prolongement, de l’action…
Plus pertinente qu’une opposition de caractères, au demeurant sensible, il
convient de parler d’une communauté et d’une complémentarité de vues
esthétiques, les seules valables selon ces deux tempéraments profondément
artistes, grandis à l’ombre de Goncourt, au-delà de la diversité des engagements intellectuels ou politiques.
Samuel LAIR

NOTES
1. Léon Daudet, Mes idées esthétiques, Arthème Fayard, Paris, réédition 1939, p. 43.
2. Léon Daudet, Écrivains et artistes, éditions du Capitole, Paris, 1928, tome III, p. 145.

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

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3. Cité par Jean Vallery-Radot, Gustave Geffroy et l’art moderne, Paris, 1957, p. 16.
4. À l’image de la lecture des lettres de Mirbeau, celle de la correspondance de Geffroy jette
quelques lumières sur l’enracinement de certaines tendances, patriotiques, notamment. L’armistice de 1918 montre que l’âme pacifiée de Geffroy ne décolère pas. « Mon cher ami, / Je suis
d’avis, tout en faisant la réparation de toiture nécessaire pour abriter la nef, de laisser la cathédrale
de Reims debout, telle qu’un grand squelette, victime et témoin à jamais terrible et irrécusable du
crime prémédité d’un empereur, d’une armée, d’une race », lettre à Armand Dayot, non datée,
Harry Ransom Center, University of Texas, Austin.
5. Lettre de Geffroy à Achille Astre, 11 septembre 1914, catalogue de la librairie du Donjon,
novembre 1996, obligeamment signalée par Gilles Picq.
6. Nous reprenons là le beau titre proposé par Christian Limousin dans son étude complète
sur l’auteur de L’Apprentie, parue dans les Cahiers Goncourt, n° 4, 1995-1996.
7. Attelé à l’entreprise de recension de la correspondance de Gustave Geffroy, somme considérable, nous lançons un appel à l’attention de tous ceux qui, collectionneurs ou spécialistes de
l’époque, auraient la bienveillance de nous indiquer l’existence de certaines lettres.
8. Mirbeau devra attendre le 3 novembre de la même année pour le rencontrer, à Belle-Île,
lui aussi.
9. Archives de l’Académie Goncourt, Nancy.
10. Archives de l’Académie Goncourt.
11. Lettre de Mirbeau à Geffroy, 16 juin 1889, Correspondance générale, tome II, p. 121.
12. Lettre de Mirbeau à Geffroy, 26 février 1892, ibid., p. 559.
13. Si des goûts esthétiques communs rendent naturelle la fréquentation partagée de certains
phares par Mirbeau et Geffroy, il convient de relever que les noms de certaines personnalités
artistiques, à défaut d’être complètement absents sous sa plume, ne sont pas parmi les plus citées
par Mirbeau, cependant que Geffroy les encense : Bracquemond, Focillon, même Carrière, qui,
en dépit de l’estime portée par l’auteur des Combats esthétiques, n’en est pas pour autant l’ami
intime, alors que Geffroy entretient avec le peintre des Maternités une affection inentamable.
Le cas de Cézanne, qui commencera, de sa propre initiative, le fameux portrait de Geffroy, sans
jamais l’achever, relève, à un autre titre, d’une idiosyncrasie artistique bien singulière.
14. Lettre de Mirbeau à Geffroy, 16 juin 1889, op. cit., p. 121.
15. Harry Ransom Center, University of Texas, Austin.
16. Lettre du 4 septembre 1898, archives municipales de Nancy.
17. Lettre du 5 septembre 1898, archives municipales de Nancy.
18. Lettre du 10 septembre 1899 (cachet de la poste), archives municipales de Nancy.
19. Mirbeau, Correspondance générale, tome III, L’Âge d’homme, lettre de Mirbeau à Monet,
4-5 janvier 1895.
20. Lettre d’André Suarès à Ambroise Vollard, 25 juillet 1918, obligeamment communiquée
par Jean-Paul Morel.
21. Mirbeau, Correspondance générale, op. cit., tome II, p. 139.
22. « Cher ami, / Qu’allez-vous raconter là, que vous demandez si j’ai quelque chose contre
vous ! Et quoi donc, miséricorde ! / Mais non, mon cher Monet, je suis toujours votre fidèle et
bien affectueux ami, et j’ai autant d’envie d’aller à Giverny que vous avez envie de m’y voir venir
[…] », Archives du Musée d’Orsay.
23. Les motifs de dissension de Monet à l’endroit de Rodin sont réels, à l’occasion de leur
exposition commune, à la galerie Georges Petit, rue de Sèze, du 21 juin au mois d’août 1889 :
les exigences financières de Petit s’avèrent léonines, Rodin impose par la force la disposition de
ses groupes dans l’espace d’exposition (lettre de Monet à Petit du 21 juin 1889, Wildenstein, III,
pp. 245-246), et en juillet, l’insuccès de la manifestation paraît flagrant. En définitive, les retombées seront tardives, mais bien réelles.
24. Le jeudi 31 juillet, Mirbeau donne également rendez-vous à Geffroy rue de Sèze à cinq
heures. En revanche, la même missive prévient Geffroy qu’il lui sera impossible de passer la

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CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

soirée avec lui. Mais le jeudi 27 juin, déjà, rendez-vous était pris avec Monet et Geffroy, pour un
dîner qu’il sera impossible à Mirbeau d’honorer, en fin de compte : atteint de dysenterie, il s’excuse le jour même auprès de Geffroy, qui ne recevra la dépêche que trop tard (Correspondance
générale de Mirbeau, II, lettre 663, p. 124). Enfin, le 20 juin, toujours un jeudi, Mirbeau, Monet,
Geffroy et Rodin participent à un même dîner. L’hypothèse la plus probable est cette dernière.
25. « Un refroidissement de leurs relations semble pourtant à exclure : Mirbeau a expédié à son
ami un exemplaire dédicacé et relié du Calvaire illustré par Jeanniot ; de son côté, Geffroy a dédié
le sixième volume de La Vie artistique, en août 1900 – ce dont Auguste Rodin l’a félicité – et lui
a par la même occasion, adressé ses félicitations, après lecture, pour Le Journal d’une femme de
chambre, dans une lettre signalée dans le catalogue de la vente de la bibliothèque de Mirbeau
(t. II, p. 4), mais dont le texte n’est pas reproduit. Il faut donc supposer que plusieurs lettres de
Mirbeau ont été perdues, ou vendues », Correspondance générale de Mirbeau, tome III, op. cit.,
lettre 1921.
26. « Chère Madame, / Vous êtes bien aimable d’être venue m’inviter pour mercredi, mais je
suis déjà engagé pour ce jour-là chez Mirbeau avec Rosny jeune (et je ne sais si je pourrai même
remplir ma promesse). Ne m’attendez donc d’aucune façon et excusez-moi auprès de vos amis
[…] », lettre citée dans le catalogue de l’exposition Lucien Descaves (1861-1949), De la Commune de Paris à l’Académie Goncourt.
27. Harry Ransom Center, University of Texas, Austin.
28. Au grand étonnement de M. Jacques Vittet, par exemple, Inspecteur de la Création artistique au Mobilier national.
29. [En-tête du Comité des lettres, 73, boulevard Saint-Michel] Paris, le 18 juillet 1921 /
Monsieur le Député / Je me souviens fort bien de la visite faite à Ranc avec votre regretté père
et des sentiments de sympathie qu’il voulut bien m’exprimer. / Je vous remercie pour la démarche que vous croyez devoir faire auprès
de moi. Permettez-moi de vous rappeler que le choix du sculpteur Maillol
eut lieu dans une réunion chez Clemenceau, à laquelle assistaient, avec
Clemenceau, Jaurès, Octave Mirbeau,
Claudius Grangeon, et peut-être Ranc
– avec le signataire de cette lettre. / Au
refus définitif de Camille Claudel, qui
avait d’abord été désignée pour le monument de Blanqui, Maillol fut proposé
par Mirbeau, et accepté par ceux qui
étaient présents. Grangeon le fit accepter ensuite par le Conseil municipal,
de Puget Théniers, une souscription des
Beaux-Arts lui fut versée, et il conçut et
exécuta la statue de la “Liberté enchaînée” sur un piédestal où est modelé le
profil de Blanqui. »

Camille Claudel, Çakountala.

STYLE, POÉTIQUE ET GENÈSE :
PROPOSITIONS DE LECTURE DE LA CORRESPONDANCE
GÉNÉRALE D’OCTAVE MIRBEAU
Les lettres constituant la Correspondance générale d’Octave Mirbeau nous
donnent à lire une correspondance d’écrivain dans sa pleine acception, c’està-dire qui accompagne et prolonge l’œuvre publiée, éclaire et enrichit la compréhension et la pratique que nous avons de celle-ci. On y reconnaît un style,
qui se construit avec complexité, dans un mouvement parallèle à celui qu’emprunte le style des romans. Ces lettres définissent ou reflètent également de
nombreux aspects de la poétique mirbellienne, de même qu’elles portent en
elles toute l’histoire de la production des œuvres. Elles accompagnent enfin la
construction progressive de la figure littéraire. À l’occasion du travail de chronique que nous avons eu l’occasion de mener sur ces deux premiers volumes
(Revue de L’Aire1), puis de la lecture des lettres qui constitueront le troisième
volume2, nous avons pu dessiner quelques propositions de lecture qui resteront à explorer, à développer et à approfondir.
Le premier volume de la Correspondance générale3 d’Octave Mirbeau rassemble les lettres produites entre 1862 et 1888, adressées essentiellement à
des amis, pour la plupart écrivains et artistes, et à des personnalités du monde
de la presse. Deux parties ont été dessinées et renvoient en effet à deux moments d’activité épistolaire différents : la première nous donne à connaître
les missives du collégien, du jeune bachelier puis du chroniqueur et critique ;
la seconde commence en 1886, année qui coïncide avec la rédaction du
Calvaire, et l’entrée officielle de Mirbeau en littérature, pour le moins en son
nom propre. Nous avons recherché dans ce corpus les éléments qui pouvaient nous renseigner sur la genèse, sur la construction des œuvres, puis sur
l’émergence d’une poétique mirbellienne, en faisant porter plus précisément
notre attention sur deux aspects : le style déployé et le positionnement de
Mirbeau en écrivain. Les lettres qui s’étendent jusqu’en 1885 et appartiennent à l’époque où Octave Mirbeau ne publie pas encore en son nom, sont
précieuses sur ces deux points. Elles nous renseignent en effet sur l’héritage
littéraire de l’auteur, nous livrent les premières manifestations d’une veine

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CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

pamphlétaire et annoncent enfin les multiples contradictions qui vont habiter l’écrivain. Ces missives de l’adolescent, majoritairement adressées à un
ami d’enfance Alfred Bansard des Bois, relèvent de la catégorie des lettres
de formation, telles que les ont produites de nombreux écrivains, et elles
déploient des motifs topiques : la difficulté ou souvent l’ennui des études et
des collèges (« voilà la maudite cloche du réfectoire », p. 45), l’enthousiasme
des premières lectures, les projets. Les spécialistes de Mirbeau ont insisté sur
l’importance des lettres à Alfred Bansard des Bois en tant qu’elles donnent
à découvrir l’apprenti écrivain4. Ces textes portent fortement l’empreinte de
l’héritage romantique, dans le choix d’une posture mélancolique en particulier, comme pourraient en témoigner de nombreuses citations. Sur l’amitié,
notamment :
Oui, ces amis froids, indifférents, on les voit un instant, ils apparaissent au
collège, puis ils passent, ils vont se confondre dans cet océan du monde, et
bientôt l’oubli a passé sur eux et les a enveloppés de son ombre impénétrable. (6 avril 1864, p. 49).

Le jeune homme fait référence au « suave Lamartine » (p. 61) et à Oberman (p. 81). En « apprenti écrivain » en effet, il exploite à l’envi toutes les
métaphores et les clichés lexicaux tributaires d’une littérature classique et
convenue : « le doux murmure du vent » (p. 58), « le saint concert [de la nature] » (p. 58), « les larmes brûlantes » (p. 59), « les douceurs enivrantes de la
danse » (p. 52), etc. Les topoï sont aussi épistolaires, avec l’usage de la lettre
comme lieu d’épanchement lyrique : « Au moment où je t’écris, je n’en puis
plus, mes larmes errent sur cette lettre. » (6 avril 1864, p. 49).
Parallèlement, Mirbeau sait aussi tourner cette langue en dérision et s’en
distancie à plusieurs reprises. Les contradictions de l’auteur, qui sait à la fois
faire usage d’une « rhétorique bien huilée5 » et formuler le désir de renouveler
la langue et la littérature, se dessinent dès la première jeunesse. On relèvera
l’ironie des développements suivants, qui font mention des « contraintes poétiques insignifiantes », et dressent un portrait ridicule de la figure et du style
du poète :
Je ne prendrai pas ma lyre, mon bien cher Alfred, pour répandre sur ton
front des flots d’harmonie et de louanges. Nous nous connaissons trop pour
user de ces contraintes poétiques et insignifiantes. Retombons dans la réalité,
et laissons nos vapeurs poétiques aux échos nocturnes de la plaine. (8 août
1865, p. 55).
J’ai toujours eu pour la neige une profonde aversion […] Je sais bien que les
poètes, les petites personnes nerveuses, et les académiciens de province ont
toujours trouvé dans les blancs flocons de neige des sentiments plus ou moins
fantasques, et des comparaisons virginales et éthérées. ([9 mars 1867], p. 73).

Avec une part d’esprit potache, c’est le sexe qui vient aussi distordre les
clichés. Sur Paris :

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

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Chaque jour, je vois lever l’aurore et chaque jour je me dis : quand donc
pourrai-je embrasser cette terre bénie, arrosée par les sécrétions vaginales de
tant de jolies femmes ? » ([avril 1867], p. 77).

À plusieurs reprises, il n’est pas aisé de déterminer si Mirbeau use d’une
rhétorique romantico-symboliste à son propre compte ou s’il l’exploite avec
ironie. L’éditeur insiste sur cette part de doute : « Exercice de style ? Ou restes
d’un romantisme mal éteint ? Difficile à dire6… » Un exemple de ces passages
qui font douter, tant l’excès frôle la parodie. Sur les illusions passées : « illusions fugitives, fantômes diaphanes que nous ne pouvions saisir que dans le
monde de l’idéal et du vague, flammes brillantes, qu’un souffle faisait évanouir,
étoile scintillante, qu’un nuage dérobait à nos yeux enchantés » (8 août 1865,
p. 56).
Après la période de l’adolescence, et alors que Mirbeau entame sa carrière
de journaliste, notre attention a été attirée par les développements où nous
reconnaissons la plume du pamphlétaire. Les cibles de l’épistolier sont celles
contre lesquelles l’écrivain n’aura de cesse de se dresser : l’Église, la bourgeoisie catholique bien pensante, les hommes de loi, les politiciens, etc. Le style
est déjà là aussi, dans les lettres qu’il continue à adresser à Alfred Bansard des
Bois, puis à Paul Hervieu, à partir de 1883, qui va devenir son interlocuteur
privilégié. Les procédés de l’accumulation, de l’exclamation indignée, le
recours injurieux au bestiaire, les métaphores dépréciatives, la caricature, la
violence verbale, annoncent le Mirbeau polémiste et imprécateur que nous
connaissons.
Sur un mauvais écrivain, Louis Veuillot : « ce chien caniche qui veille aux
portes de la religion catholique, de peur qu’on aille déposer des ordures autour
de ce monument en ruine, j’ai lu son livre. C’est parfaitement bête, scandaleux,
et surtout cruellement ennuyeux » ([20 février 1867], p. 71).
Sur les juristes, que Mirbeau pratique alors qu’il fait son droit : « le droit,
quelle horrible chose ! C’est comme les humeurs froides, les scrofules, la syphylis [sic] ! Quels sauteurs que ces jurisconsultes ! Ah ! bélîtres et cancres, crétins
et goitreux ! Puissiez-vous être pendus, bouillis, pilés au mortier, donnés aux
porcs ! » ([novembre 1867], p. 104)
Sur les obligations militaires et la figure du sous-préfet : « Je ne te dirai rien
de la fameuse réorganisation militaire de l’armée. J’ai foi dans les bons sentiments du corps législatif […] et j’espère qu’à la lueur de sa lanterne, ces plans
absurdes s’évanouiront, rêves de cerveaux abrutis et grognards aux moustaches
retroussées. » ([9 mars 1867], p. 73) ; « J’ai amené, du baquet aléatoire que
notre palmipède de sous-préfet décore du nom pompeux… d’urne – je n’ai
jamais su pourquoi – le numéro 52 » ([3 février 1869], p. 131).
Nous pourrions multiplier les exemples. Stylistiquement, nous insisterons
aussi sur l’art de la formule polémique à deux termes qui fait chute. La presse
est « le conservatoire des vieilles formules et des traditions pourries » (p. 204),

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CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

un journal honnête devra dire la vérité « aux petits bouffis du monde et aux ramollis de la politique » (p. 307). Mirbeau pratique aussi le portrait charge et sa
correspondance dresse une galerie de portraits. Ceux-ci traversent ses lettres
comme autant de figures hautes en couleur et romanesques dans leurs attributs ridicules : Madame Véron est trente fois plus lourde qu’un Code civil ;
Monsieur Bidault « se complique » d’une dévote Léontine Bidault :
Le Code pèse 8 à 10 livres, le poids d’un lièvre (non pas que je veuille établir de comparaison entre le Code civil et un lièvre, mais c’est comme guide
dans l’appréciation du poids), et Madame Véron 300 livres. Donc… … Tu
vois cela d’ici… Rasé ! ! ! ([avril 1867], p. 79).
Le Bidault se complique d’une Léontine Bidault, son épouse, laquelle est
dévote et doucereuse, et occupe les rares loisirs que lui laisse la médisance, à
brocher des nappes d’autel et à confectionner des fleurs en papier sale, pour
les cérémonies religieuses. ([janvier 1884], p. 328).

Les lettres déploient bel et bien les procédés satiriques constitutifs du comique mirbellien.
Au sortir de la guerre de 70 et lorsque Mirbeau commence à écrire des
lettres publiques dans la presse, c’est aussi la diversité des styles qui frappe.
Alors même qu’il se livre aux développements que nous venons de citer dans
des courriers privés, le jeune homme rédige des dépêches pour la presse
bonapartiste puis légitimiste dans une plume des plus conventionnelles. Pour
preuve le maniement du style ampoulé des chroniques politico-mondaines
pour L’Ariégeois et Le Gaulois. Il est question de la cour d’Espagne :
À son arrivée à Madrid, Sa Majesté l’Impératrice a été reçue à la gare par le
roi Alphonse et la princesse des Asturies, qui lui ont appris avec les plus grands
ménagements la mort de sa mère. L’entrevue a été des plus touchantes […]
L’infortunée mère du Prince impérial a supporté avec beaucoup de courage le
nouveau malheur qui la frappait. » (23 novembre [1879], p. 228).
Le roi et la famille royale, suivis d’un brillant cortège, sont sortis à dix
heures et demi pour aller à l’église d’Atocha […] La ville est pavoisée […]
Le cortège royal est magnifique. Les ambassadeurs et les grands d’Espagne
en font partie et en augmentent l’éclat […] De toutes les églises, les cloches
sonnent à toute volée. (23 janvier [1878], p. 210).

À n’en pas douter, la dépêche a été un exercice d’écriture littéraire pour
Mirbeau, un entraînement à la narration dans ses rouages les plus classiques.
Ce sont de vrais récits qu’il livre, où les effets d’attente et de surprise sont ménagés, les descriptions travaillées, les émotions sensationnalistes privilégiées.
Mirbeau va au bout de l’exercice, en exploite sans ménagements tous les
procédés, et l’on retrouve cette « rhétorique de l’excès7 » et ce « baroquisme »
dont parle Éléonore Roy-Reverzy pour caractériser son œuvre. Quant au mélange des styles, à cette capacité de caméléon que possède l’épistolier à passer
de l’un à l’autre, ils renvoient eux aussi à l’univers kaléidoscopique mirbellien.
La lettre, dans sa distribution entre le public et le privé, le rétribué et le sin-

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

103

cère, est le lieu où s’exerce le double langage, ce qui force Mirbeau à s’exercer
à tous les styles. On peut se demander si le « décousu » dont parleront les
critiques à propos du Calvaire n’est pas à mettre en rapport avec la pratique
épistolaire fragmentée et sans cesse changeante qui est celle de Mirbeau au
quotidien.
Enfin, ces lettres antérieures à la rédaction et à la publication du Calvaire
rendent compte des premiers exercices narratifs de l’auteur, en dehors même
des exercices journalistiques. De nombreux récits, longs, structurés, entrecoupés parfois de dialogues au style direct, parsèment en effet la totalité du
volume (à commencer par le texte appelé Une page de ma vie8 envoyé à Alfred Bansard des Bois en 1868). Ici encore, le jeune épistolier semble utiliser
la lettre et la relation instaurée avec son destinataire pour faire ses « gammes » d’apprenti romancier. Parmi ces dernières figure par exemple le récit
de l’agonie de son oncle Louis (p. 77), très écrit, exploitant tous les ressorts
pathétiques du genre, et s’achevant sur les paroles édifiantes du mourant qui
exhorte son neveu à travailler. Dans ce même registre des scènes familiales,
on compte également le récit de l’accouchement de sa sœur (p. 121). Fait
aussi figure d’exercice littéraire la saynète autour de la jolie femme aperçue
dans une loge de théâtre à Paris (p. 83). Mirbeau affectionne également le
récit de faits divers mêlant la cruauté et la drôlerie, et annonçant les Contes
cruels :
Laisse-moi plutôt te raconter une véridique histoire arrivée à Écluzelle,
arrondissement de Dreux, en l’an de grâce 1867. Tu y verras comment un
gendre aimable fit de sa belle-mère qui ne se décidait pas à mourir 5 andouillettes et 3 livres de boudin : je ne garantis pas les saucisses. » ([septembre 1867], p. 99).

Ces récits sont également l’occasion pour Mirbeau de s’essayer à la description de décors ruraux, dans un registre parfaitement littéraire et classique :
Tu te figures aisément un village de Beauce. Quelques maisons couvertes
de chaume, à l’aspect misérable ; et semées ça et là au bord d’une route, une
église peu fréquentée, au clocher chancelant comme un homme ivre, et aux
arbres à moitié morts auprès du porche de l’église. Pas une source, pas une
mare : rien que la plaine, la plaine immense, sans limites, qui forme le fond
du tableau. » (ibid., p. 100).

Ces lettres constituent naturellement aussi des documents pour construire
la genèse des œuvres, et l’éditeur Pierre Michel mentionne systématiquement les rapprochements qu’elles permettent d’opérer entre les incidents qui
ponctuent la vie de Mirbeau et ses romans. Il met également l’accent sur les
passages qui annoncent ou reflètent des aspects de l’imaginaire mirbellien,
sur les récits ou les éléments qui seront repris et transformés par le romancier.
On touche bien sûr ici à tout ce qui fonde l’apport d’une édition scientifique
des lettres.

104

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

La première partie du premier volume s’achève alors que Mirbeau s’est mis
à travailler aux Lettres de ma chaumière. La seconde rassemble les missives des
années 1886-1888, et marque un tournant, puisque ces années coïncident
avec la publication du Calvaire et de L’Abbé Jules et la percée littéraire de l’écrivain. Ici, ce n’est plus seulement sur les indices stylistiques que ces lettres nous
invitent à nous pencher, mais aussi plus simplement et précisément sur les
informations nous renseignant sur l’écrivain, dorénavant reconnu comme tel.
Ce qui conférait déjà à ces missives le statut de « correspondance d’auteur » se
développe et s’amplifie, et il y a bien une unité dans ce corpus. Tout d’abord,
Mirbeau correspond avec les principaux auteurs et artistes de son temps.
Certains sont très célèbres (pour les deux seuls premiers volumes : Barbey
d’Aurevilly, Zola, Edmond de Goncourt, Huysmans, Daudet, Mallarmé, Maupassant, Heredia, Rodin, Monet, Renoir, Pissarro, Caillebotte, Félicien Rops,
etc.). D’autres sont aujourd’hui plus ou moins oubliés du grand public, et cette
correspondance fait revivre le monde littéraire de la Belle-Époque : Élémir
Bourges, Paul Bourget, Léon Hennique, Catulle Mendès, Gustave Toudouze,
Édouard Pailleron, entre autres. Les lettres adressées aux écrivains consacrés de
l’époque sont encore presque toutes des missives admiratives, enthousiastes et
hyperboliques, dans lesquelles Mirbeau assume la position du disciple face au
maître, exercice topique de la correspondance d’écrivain. À Edmond de Goncourt sur La Fille Élisa : « Je ne puis m’empêcher de vous crier mon admiration.
Je l’aurais voulue publique, mais n’ayant plus de journaux à moi, je me vois
forcé de vous importuner en catimini de mes enthousiastes ardents et sincères
[…] même magie dans le style qui a fait de vous, Monsieur, le premier écrivain
de notre temps » (31 mars [1877], p. 204). À Barbey d’Aurevilly : « Mon cher et
illustre Maître, / J’ai reçu votre nouveau chef-d’œuvre. […] On ne devrait point
désespérer de la vie quand la vie produit des hommes comme vous, et quand
on a en soi ce qu’il faut pour les admirer. » ([décembre 1883], p. 317).
Les lettres sur la littérature ne s’arrêtent d’ailleurs pas à ces missives codifiées, et les combats littéraires de Mirbeau se dessinent. L’écrivain érige dans
ce domaine une distinction capitale entre les articles de commande et les textes – dont les lettres publiques – qu’il se plaît à écrire. L’accouchement de ces
textes se fait dans la souffrance, comme celui de ses œuvres, avec lesquelles
ils forment finalement un tout. À Paul Hervieu sur Zola, après l’interdiction du
drame adapté de Germinal : « Figurez-vous que j’ai envoyé au Matin un article
sur Zola. Il était de ceux qui me plaisent à faire. Or ce que j’ai sué, soufflé dessus, non, jamais vous n’imaginerez cela. » ([novembre 1885], p. 458).
Aussi la plume pamphlétaire est-elle cette fois-ci mise au service de missives publiques, lorsqu’il s’agit de défendre les avant-gardes picturales et
littéraires. En témoignent, par exemple, cette lettre ouverte adressée à Léon
Gambetta pour protester contre l’administration des Beaux-arts, ou celle « aux
députés », sur le monopole d’Hachette dans les gares :

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

105

Jamais, depuis trois cents ans, elle [l’administration des Beaux-Arts] ne
s’est vue dans des mains plus ignorantes, plus incapables, plus indifférentes
et plus prétentieuses. » ([novembre 1880], p. 267) ;
Est-ce l’employé de M. Hachette qui distinguera un livre comme Mademoiselle de Maupin d’un livre imbécile et pieux ? Auquel des deux donnerat-il son visa ? » ([avril 1883], p. 300).

Autour de la fabrication des romans, ces lettres déploient également tous les
thèmes propres à la profession et nous informent sur l’édition des œuvres (dédicaces, expéditions, contrats, etc.) et sur leur réception critique. Mais surtout
elles nous livrent des renseignements, précieux par leur cohérence et leur unité,
sur le travail d’écriture de Mirbeau ainsi que sur sa poétique. Mirbeau travaille à
ses romans dans la difficulté, la souffrance et le doute. À son ami Paul Hervieu,
à propos de ses articles pour Les Grimaces, et sur le « vide » qui l’accable :
Quel vide effrayant il y a là-dedans. Quel manque de personnalité ; et ça
n’est pas même écrit en français. Et quand je me dis qu’il faut que je fasse un
livre, cela me semble une amère dérision. ([janvier 1884], p. 333).

Ce désir d’être original, créatif (on peut entendre ainsi ce qu’il nomme la
« personnalité ») et cette exigence de la langue sont très souvent affirmés, sous
diverses formes. On peut comprendre ainsi par exemple la métaphore du
« mâle », sur Le Calvaire. Toujours à Paul Hervieu, qui reçoit beaucoup de ces
confidences littéraires : « Oui, mon ami, je travaille, je travaille. Je vois des choses très bien, des choses grandes, mais les saisir, les étreindre […] sur le papier,
voilà le vrai ‘Calvaire’. Oh ! pourtant, si je pouvais produire quelque chose de
mâle, de vraiment douloureux » ([25 juillet 1885], p. 411). À Claude Monet,
sur L’Abbé Jules : « Je sens que c’est mauvais, déhanché, que l’originalité qui
aurait pu y être n’est pas sortie. » ([mars 1888], p. 756).
Ce sont autant d’informations permettant de définir la poétique romanesque de Mirbeau. L’exigence d’originalité et d’intensité semble s’inscrire en
opposition par rapport à cette rhétorique facile que l’écrivain continue à pratiquer au quotidien dans son travail de journaliste. Dans les développements
que Mirbeau consacre à cette douloureuse contradiction, c’est le terme de
« déclamatoire » qu’il use pour définir sa prose salariée. À Paul Hervieu : « Je
remplace, par des déclamations et des amplifications de rhétorique qui ne peuvent tromper personne, le manque d’idées et de pensées rares. » ([juillet 1886],
p. 548). À son ami Rodin, sur Le Calvaire : « C’est une œuvre ratée et vide, et
que j’aurais voulue très intense, et qui n’est, dans le fond, que déclamatoire… »
([novembre 1886], p. 615).
La topique très dix-neuvièmiste de la souffrance créatrice fait aussi entrer
ces lettres dans une certaine tradition des écrits d’artistes. L’écrivain s’identifie
au Claude Lantier de L’Œuvre notamment. À Émile Zola :
J’ai pleuré devant ce malheureux Claude Lantier, en qui vous avez synthétisé le plus épouvantable martyre qui soit, le martyre de l’impuissance. Génie

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CAHIERS OCTAVE MIRBEAU
à part, j’ai retrouvé en cette douloureuse figure beaucoup de mes propres
tristesses, toute l’inanité de mes efforts, les luttes morales au milieu desquelles je me débats. ([19 avril 1886], p. 527).

Certaines lettres nous donnent enfin à suivre d’assez près la construction
factuelle des œuvres, comme celles qui informent précisément sur leur avancement en nombre de feuillets. Nous nous sommes quant à nous arrêtée sur
un passage assez précis concernant le choix des mots, en l’occurrence des
mots crus, dans Le Calvaire, dans une missive à Juliette Adam qui a reproché
à Mirbeau sa grossièreté. Nous sommes ici précisément plongés dans le travail d’écriture, et dans la définition d’une poétique, avec l’emploi du terme
« doctrine » :
Ce n’est point par fanfaronade [sic] que j’ai poussé si loin certains détails
et certains mots. C’est une doctrine d’art que je crois très honnête. Car les
mots ne sont rien. Les plus ignobles prennent de la noblesse et de la grandeur, d’après l’intention qui les a dictés. Et ils sont plus chastes dans leur
nudité que les mots académiques avec tous leurs voiles. » ([novembre 1886],
p. 601)

Depuis la Bretagne, Mirbeau livre à Paul Hervieu une définition des lieux
et des habitants, qui définissent un aspect du comique mirbellien, constitutif
de son art poétique :
Ce qu’il y a de curieux, dans ce pays où les paysages sont si beaux et d’une
mélancolie si intense, c’est que les hommes y sont d’un comique irrésistible
et comme vous ne pouvez le rêver. […] la vie bretonne, personne n’a encore
songé à la peindre. […] Tout y est extraordinaire et le comique y abonde, non
le comique de vaudeville mais le comique shakespearien. » (2 mars 1884,
p. 341).

Le deuxième volume9, qui rassemble les lettres des années 1889-1894,
vient confirmer la qualité de la correspondance de Mirbeau et accrédite les
pistes d’analyse que nous proposons. Les lettres nous livrent beaucoup d’informations sur la rédaction de Sébastien Roch. Plus encore que pour l’écriture
du Calvaire ou de L’Abbé Jules, Mirbeau continue à dire sa souffrance d’écrire,
ses doutes, son sentiment de stérilité. Les mêmes termes surgissent pour parler
du travail d’écriture, tels la peur du « vide », la tentation honnie du « déclamatoire », le désir d’originalité. À Paul Hervieu : « Je n’ai aucun talent. Je n’ai
que de la déclamation, hélas ! très vide d’idées, et mêmes de sensations originales. » ([mars 1889], p. 49).
Le dégoût de Mirbeau pour son activité d’écriture salariée se précise et
s’amplifie, dans des termes violents. Il parle à Francis Magnard de sa lassitude
de « se salir aux gluantes paperasses des bureaux » (p. 190) ; il confie à Stéphane Mallarmé combien la prose de la chronique lui est facile (« bâclée »), à
l’inverse du travail que lui demande sa création. Ainsi, à propos d’un « Dialogue triste » :

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

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C’est du Maeterlinck grossier et sans saveur que par désespoir, j’ai fait dans
L’Écho de Paris. Mais comprenez-moi bien. Je suis dans un dégoût du journalisme. Et c’est avec terreur que je vois approcher l’instant de l’article. Durant
huit jours je m’efforce de n’y pas penser. […] Il faut alors, en deux heures,
bâcler quelque chose. Et je bâcle n’importe quoi. Cette forme – quand on
la traite par approximation – est facile et rapide. […] n’en soyez pas trop
écœuré. ([octobre 1890], p. 287).

Ces mêmes vocables continueront à parsemer les lettres qui suivront lorsqu’il sera question de la tragédie prolétarienne Les Mauvais bergers en 1897.
Dans la récurrence des mêmes mentions, il y aurait sans doute quelque chose
à dire sur la façon dont se formule la neurasthénie mirbellienne quant elle
touche à l’écriture. Les missives qui vont constituer le troisième volume renferment aussi des métaphores qui associent la plume à un corps exténué. À
Stéphane Mallarmé, sur un article à écrire : « Il y a des moments où j’ai envie
de me tuer pour me délivrer de cet absurde travail […] À jeudi donc, si d’ici là
je ne me suis pas passé ma plume à travers le corps. » ([1er décembre 1895]).
À Claude Monet : « Je me suis pris le cerveau à deux mains, je l’ai étreint de
toutes mes forces pour en faire sortir quelque chose… Et rien… […] Et ce que
je fais, c’est un vomissement stupide. » ([mi-mai 1896]).
La mention répétée des ratures nous fait parfois pénétrer au plus près du
travail sur la langue, en l’occurrence sur la construction des phrases. À Claude
Monet, puis Paul Hervieu : « Enfin je travaille énormément, sans avancer
beaucoup, car je rature, je recommence, je reprends sans cesse les chapitres. »
([février 1889], p. 36). À Paul Hervieu : « Je n’avance pas, je piétine sur place,
je barbote dans les qui, m’emboue dans les que, m’englue dans les dans, et ne
puis arriver à mettre un phrase debout. » ([avril 1889], p. 71).
Plus inédits, par rapport au volume précédent, sont les passages qui concernent le désir de Mirbeau d’user de ce registre pathétique et lyrique, teinté
d’un sentimentalisme un peu mièvre, que l’on rencontre dans Sébastien Roch
et qui s’estompera par la suite. L’écrivain tente de définir ce style auprès de
Paul Hervieu, puis de Catulle Mendès à qui il parle de « tragique dans le simple » et d’un « lyrisme » difficile à circonscrire :
Ce que je veux essayer de rendre, c’est du tragique dans le très simple,
dans le très ordinaire de la vie ; un attendrissement à noyer dans les larmes.
[…] Je les [les pages des deux premiers chapitres] ai lues à Alice hier. Elle a
pleuré comme une madeleine » ([janvier 1889], p. 31).
J’ai cherché à faire du tragique dans le simple […] Il faudrait Odilon Redon,
ou Besnard, les seuls peut-être qui pourraient faire le morceau lyrique que je
conçois, sans pouvoir encore le fixer. ([décembre 1889), p. 175)

On trouve quelques premières mentions du Journal d’une femme de chambre. Enfin, pour ce qui est de la genèse des œuvres, comment ne pas penser
au Jardin des supplices à chaque fois qu’il est question de fleurs, dont Mirbeau
se plaît à discourir, parfois sur des paragraphes entiers ? Une seule citation,

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CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

particulièrement parlante, d’une lettre à Claude Monet, sur Gauguin : « J’ai vu
une sorte de vase de lui, une fleur sexuelle étrangement vulvique, dont l’arrangement est vraiment très beau et qui est d’une obscénité poignante et haute. »
([février 1891], p. 343).
C’est toujours la foisonnante génération 1900 qui traverse la correspondance. L’amitié entre Mirbeau et Mallarmé se confirme, de nouveaux liens se
tissent aussi, avec Marcel Schwob, Remy de Gourmont, Robert de Montesquiou, Catulle Mendès entre autres, Félix Fénéon, Rosny Aîné, Jean Lorrain
dans le troisième volume. Ce sont aussi de nouveaux peintres qui rejoignent
Monet parmi les correspondants de Mirbeau, tels Pissarro, avec lequel se
construit une étroite amitié, ou Caillebotte. Ces lettres confirment la finesse
de jugement et l’avant-gardisme de Mirbeau critique d’art. Enfin, l’écrivain
correspond avec un certain nombre d’anarchistes, et emprunte un tournant
important dans ses investissements politiques.
Nous avons eu la chance de pouvoir lire les textes qui fonderont le troisième
volume de cette correspondance générale et rassembleront les lettres écrites
de 1895 à 1902. Nous en avons retenu plusieurs aspects. Il y est relativement
peu questions du Jardin des supplices et du Journal d’une femme de chambre,
comparativement à la place qu’y occupe le théâtre. Ceci s’explique peut-être
par le type de composition de ses deux œuvres qui rassemblent des textes
rédigés antérieurement. Il y a aussi sans doute un début de transformation
des modes de communication ; Mirbeau
mentionne à certains endroits le téléphone et le télégramme. Il rencontre aussi
beaucoup la société des gens de lettres
dont il fait désormais pleinement partie.
On voit en effet proliférer les billets qui
fixent les rendez-vous pour des dîners
et des causeries où se rassemble tout ce
que l’époque compte de plus brillant.
Mirbeau dresse avec légèreté une sorte
de nomenclature lexicale de ces rencontres : « la dînette » (et le verbe « dînetter »), « l’intime tasse de thé » ou la
« la causerie ». À Ferdinand Brunetière :
« Voulez-vous nous faire le grand plaisir
de venir, le samedi 11 janvier faire une
petite dînette » (1er janvier [18]96). À Edmond de Goncourt : « Voulez-vous nous
faire, à ma femme et à moi, le grand plaisir de venir dînetter » ([14 février 1896]).
Robert de Montesquiou,
vu par Ernest La Jeunesse.
À Stéphane Mallarmé : « Ma femme […]

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

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vous prie […] de venir prendre une intime tasse de thé » (15 mars [18]96). À Robert de Montesquiou : « Samedi, 2 mai, êtes-vous libre pour une petite causerie
du soir entre amis ? » ([30 avril 1896]).
On répétera encore combien cette correspondance est riche pour comprendre toute une génération d’auteurs qu’elle rassemble. Parce qu’il est
reconnu en tant qu’écrivain, Mirbeau est amené à donner son sentiment sur
des œuvres aujourd’hui pratiquement oubliées et qui revivent sous sa plume,
tels La Petite paroisse10 d’Alphonse Daudet ou Les Roseaux pensants11 de Montesquiou. Il nous rappelle – ou nous informe, tant celle-ci a été négligée – que
Clemenceau a eu aussi une production littéraire. À Gustave Geffroy, après
l’échec de l’homme politique aux élections législatives : « Nous avions compris que cet échec apparent n’était au fond qu’une délivrance, qu’il aboutissait
à quelque chose de beau, et que, si nous perdions un député, nous gagnions un
admirable écrivain. L’écrivain de La Mêlée sociale et de tous les autres volumes
qui vont suivre. » ([9 ou 10 mars 1895]).
Le statut littéraire de Mirbeau est désormais solidement reconnu, et la posture de l’auteur est désormais davantage celle d’un maître que d’un disciple.
Il est celui à qui l’on demande des préfaces ; Mirbeau reçoit des courriers de
jeunes auteurs. À l’un d’entre eux, Ernest La Jeunesse : « Je vous en prie, je
vous en supplie, ne me dites jamais : Cher Maître. Cela me fâche. Appelez-moi
votre ami » ([2 novembre 1897]).
Il est beaucoup question de théâtre, et l’on pénètre ici dans une dimension
de la production littéraire de Mirbeau que l’on connaît sans doute moins. C’est
ici encore la foisonnante production théâtrale de cette époque qui se donne à
explorer, avec des noms comme ceux d’André Antoine, Lugné-Poe, Victorien
Sardou et Sarah Bernard, ou des structures tels le Grand-Guignol et le Théâtre
populaire. Ces lettres mériteraient d’être mises en réseau avec d’autres correspondances de dramaturges de ces années, dont on a pareillement oublié les
productions. Nous pensons par exemple aux lettres de Jean Lorrain à Gustave
Coquiot12, qui présentent ce même caractère de « promenade » dans le théâtre
1900. Mirbeau parle volontiers de ses pièces dont on suit assez précisément la
progression et la genèse. À partir des Affaires sont les affaires où il fait de choix de
la comédie, l’auteur se dit content de son travail – affirmation rarissime13 –, et il y
a une ivresse d’écrire et une satisfaction de soi jamais rencontrées avant, comme
Mirbeau le constate explicitement. Sa facilité à composer ces textes est diamétralement opposée aux affres de la création romanesque. À Jules Claretie :
Je travaille allégrement. Mon premier acte est fini, et je suis dans les défilés
du deuxième. […] Je ne sais si je me trompe, mais je crois que tout cela est
bien venu. ([vers le 15 ou 20 décembre 1900]).
J’ai terminé mon second acte. Il m’a demandé beaucoup de mal. Mais
je le crois saisissant. […] je suis content. Et c’est la première fois que je suis
content d’une chose que j’ai faite. ([vers le 1er février 1901]).

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CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

Mirbeau définit aussi avec aisance et clarté les exigences qui sont les siennes en termes de poétique théâtrale : la dimension dramatique, le réalisme,
l’émotion, cet impératif d’originalité aussi, qui l’a tant fait souffrir dans la
construction de ses romans. Dans la même lettre à Jules Claretie : « La difficulté était de rendre dramatique, et plaisante au public, cette scène, car je voulais
qu’elle reposât sur la réalité […] Il me semble bien que j’ai atteint le but, qu’elle
est dramatique, dans le plus pur sens du mot, avec ses deux faces de comique
et de tragédie, et parfaitement réelle. » ([vers le 1er février 1901]). À Alexandre
Natanson : « Telle qu’elle est, elle a le mouvement et l’émotion, et on peut la
juger. […] Je crois que ce n’est pas ennuyeux, que c’est théâtre, et qu’il y a des
choses qu’on n’a pas coutume de dire au théâtre. » ([25 ou 26 mars 1901]).
On suit également toutes les étapes qui permettent la construction et la
mise en scène d’une pièce, depuis les lectures faites en privé, jusqu’au choix
des acteurs et la distribution des rôles, en passant par toutes les péripéties qui
ont permis aux Affaires sont les affaires d’être monté à la Comédie-Française. Il
y a en ce sens une véritable « dramatisation épistolaire » autour de cette pièce,
dont on suit le cheminement chronologique, avec mises en haleine et effets
d’attente, particulièrement au moment de la répétition générale.
Ces lettres portent également l’empreinte des investissements esthétiques
et politiques de Mirbeau et accompagnent, en sourdine, ses très nombreux
textes publics, rassemblés notamment dans les Combats littéraires14. C’est
encore le style qui frappe. La plume pamphlétaire est vivace, comme en
témoigne par exemple ce magnifique développement sur la bêtise. À Lucien
Millevoye, député et journaliste anti-dreyfusard :
Il y a une chose qui m’étonne et que j’admire : c’est votre bêtise, c’est votre persistance, votre ténacité dans la bêtise […] Comment cela peut-il arriver
que vous n’ayez jamais de répit, jamais le moindre repos dans la bêtise ?… Je
sais bien que, quand on est bête, c’est pour longtemps… Mais avoir, comme
vous avez, cette tension extraordinaire, continue, éternelle, dans la bêtise,
n’est-ce point un prodige ?… Je laisse de côté vos autres qualités. Elles sont
nombreuses et profondes… Mais la bêtise les dépasse, et pour ainsi dire les
annule. » ([18 janvier 1899]).

Les lettres qui tournent autour de l’affaire Dreyfus nous rappellent aussi combien Mirbeau a aimé pratiquer le style déclamatoire et la période, justement
appropriés à la formulation des principes humanistes dreyfusards. On retrouve
dans ces lettres la grandiloquence lyrique qui semble être à l’imitation de celle
de Zola dans les textes de La Vérité en marche. C’est encore et toujours la diversité des styles qui étonne dans la correspondance de Mirbeau. À Émile Zola :
Il faut que vous rentriez à Paris dans un immense triomphe […] que trois
cent mille hommes vous suivent, vous acclament, de la gare chez vous, et
que ce soit beau comme si vous n’étiez plus un homme, mais la justice, la
charité, la pitié enfin revenues ! […] quel poids affreux ces événements enlèvent de nos poitrines ! ([31 août 1898]).

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Jamais vous ne m’avez paru plus beau et plus grand dans cette modération passionnée et hautaine qui va jusqu’à la sainteté. Et j’éprouve un besoin
furieux de vous embrasser… et de vous dire toute ma reconnaissance pour
avoir illuminé si magnifiquement ce qui grondait d’obscur dans nos âmes.
([23 décembre 1900]).

Nous avons voulu parcourir quelques propositions d’analyse. Elles restent
naturellement à approfondir et à développer dans une lecture minutieuse des
lettres, et dans une mise en parallèle systématique et rigoureuse entre l’œuvre
et la correspondance.
Sonia ANTON
Université du Havre

NOTES
1. Revue de l’Aire : lettre et utopie, n° 30,
hiver 2004, p. 227 ; Revue de l’Aire : lettre et
poésie, n° 31, hiver 2005, p. 296.
2. Nous remercions l’éditeur Pierre Michel,
qui nous a proposé de parcourir le tapuscrit
du volume avant même qu’il ne soit édité.
3. Octave Mirbeau. Correspondance générale, Tome premier / édition établie, présentée
et annotée par Pierre Michel avec l’aide de
Jean-François Nivet, L’Âge d’Homme, 2002.
4. Voir Michel, Pierre, et Nivet, Jean-François, « Alfred Bansard des Bois : de l’amitié à la
littérature » pp. 57-59 dans Octave Mirbeau :
L’Imprécateur au cœur fidèle : biographie, Librairie Séguier, 1990 ; Levy Alexandre, « Mirbeau épistolier : lettres à Alfred Bansard »,
Cahiers Octave Mirbeau, n° 4, Société Octave
Mirbeau, 1999, pp. 33-46.
5. MICHEL Pierre, Préface à la Correspondance générale, tome premier, p. 22.
6. Ibid, p. 62.
7. Roy-Reverzy, Éléonore, « Mirbeau rhapJean-Pierre Bussereau,
sode ou comment se débarrasser du roman »,
« Octave ne veut plus travailler… »
Europe, n° 839, mars 1999, p. 17.
8. Voir le développement qu’y consacrent Pierre Michel et Jean-François Nivet dans Octave
Mirbeau, L’Imprécateur au cœur fidèle, p. 66.
9. Octave Mirbeau, Correspondance générale, Tome deuxième / édition établie, présentée et
annotée par Pierre Michel, avec l’aide de Jean-François Nivet, L’Âge d’Homme, 2005.
10. Lettre à Alphonse Daudet, [5 février 1895].
11. Lettre à Robert Montesquiou, 8 juillet 1897.
12. Jean Lorrain, Lettres à Gustave Coquiot, Champion, 2007.
13. Même si cette affirmation comporte une dimension stratégique, car il s’agit de convaincre
la Comédie- Française d’accepter la pièce.
14. Combats littéraires, L’Âge d’homme / Société Octave Mirbeau, 2006.

LA RÉCEPTION D’OCTAVE MIRBEAU EN GRÈCE
Les études sur l’influence et la réception d’Octave Mirbeau auprès d’un
public étranger ont illustré sa grande réputation et sa reconnaissance dans le
monde entier. En ce qui concerne l’impact de l’auteur exercé sur les lecteurs
grecs, quoique minime, en comparaison avec d’autres pays, il s’avère néanmoins intéressant pour évaluer tant l’évolution de la littérature grecque que
l’ampleur du génie mirbellien.
Les contacts de Mirbeau avec les Grecs modernes remontent au début
du vingtième siècle. Pendant les trois premières décennies, huit contes de
Mirbeau sont publiés dans la presse, surtout de l’hellénisme majeur. Plus
précisément, la réception de Mirbeau commence officiellement en 1900 par
la publication en grec du conte « Ta dÝo tax…dia » (« Les deux voyages »)
dans le journal AlÇqeia [« Vérité »] à Lemesos. Le conte suivant, qui s’intitule « KÒimÇqhkan! » [« Ils ont dormi »], a été initialement traduit par L. Th.
dans KÒsmoj [« Monde »] à Smyrne
en 1911, et ensuite « EkoimÇqhsan »
(« Ils ont dormi »), dans F£roj
[« Phare »], à Alexandrie, en 19221.
« O q£natoj tou skÚlou » (« La
Mort du chien »), traduit par un collaborateur, apparaît dans Ap’Òla [“De
tout”] à Constantinople, en 1912. De
nouveau à Lemesos, « H trellÇ »
(« La Folle ») est traduit dans le journal S£lpigx [« Trompette »] par
Aim. Chourmouzios, en 1924. Deux
ans plus tard, « Pient£na » (« Piédanat ») est traduit par Takis Pedelis, cette fois à Athènes, dans la revue littéraire bimensuelle Orqroj
[« L’Aube »]. Le dernier conte, intitulé « Ston k£mpo » [« Dans le
champ »], qui figure dans la presse de
Traduction grecque de « Piédanat ».
l’hellénisme majeur, est publié dans

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NeoellhnikÒn HmerolÒgion [« Journal néo-hellénique »], à Alexandrie, en
19292. Enfin, selon l’étude intitulée Dans les Revues de Lettre et d’Art et rédigée par Lefteris Papaleodiou, il existe encore un texte traduit, dont le titre n’a
pas pu être repéré, dans KuriakÇ tou eleÚqerou bÇmatoj [« Dimanche de
la marche libre »], une revue semestrielle, littéraire, artistique et sociale, qui
est publiée à Athènes en 19273.
Cependant, après cette date, qui clôt la première étape de la réception
mirbellienne en Grèce, l’intérêt pour l’auteur s’atténue et un grand décalage
s’ensuit jusqu’en 1972, où apparaît la première traduction autonome de l’œuvre Souvenirs d’un pauvre diable. Deux traductions vont encore suivre, celle
du Journal d’une femme de chambre, en 1989, et celle du Jardin des Supplices, en 1995. Ces publications, qui apparaissent dispersées dans le dernier
quart du siècle, composent la deuxième étape de réception et témoignent
d’un contact plus proche, systématique et continu des Grecs avec les idées
mirbelliennes.
Dans l’intention de saisir le contexte historique et littéraire dans lequel se
réalisent les deux étapes de réception de Mirbeau en Grèce, bien distinctes
et éloignées, il serait nécessaire d’observer l’évolution de la littérature néohellénique, ainsi que les influences étrangères, et particulièrement françaises,
qu’elle a subies. Après quatre siècles de soumission au joug turc, la Grèce
devient indépendante en 1830. Dans un pays secoué par de graves crises, le
peuple doit s’adapter à des institutions et des valeurs sociales modernes. Selon
une idéologie politique imposée de façon dramatique dans la vie littéraire, la
prose, comme la poésie d’ailleurs, tente de servir un idéal national, la Grande
Idée4, qui favorise l’usage de la langue pure, savante, retrouvant son antique
éclat, dans des romans historiques édifiants et capables d’exalter les vertus
nationales5. Cependant, l’avant-dernière décennie du XIXe siècle, dont l’atmosphère politique est moins tendue, la nouvelle, qui s’intéresse à la vie rurale
et au folklore, est extrêmement cultivée à travers des techniques littéraires
occidentales, en s’inscrivant dans le courant de la prose réaliste et naturaliste
au niveau européen. D’ailleurs, la liberté linguistique préconisée pendant la
Belle Époque, qui coïncide avec l’impersonnalité de la langue puriste, conduit
certains écrivains à employer la langue parlée en permettant la création d’une
langue démotique cultivée avec le temps. En somme, la prose grecque réalise
un passage tardif du roman historique, rédigé en langue pure, katharévoussa,
et servant la Grande Idée, à la nouvelle réaliste et naturaliste, qui s’inscrit plutôt
dans un cadre régional, affirmant même des choix linguistiques plus variés. Parallèlement, les tendances de la littérature universelle sont nombreuses6 et des
noms reconnus alternent avec des noms insignifiants dans la presse littéraire de
l’époque. Cependant, la littérature française et francophone occupe une place
prépondérante parmi les lettrés grecs, à la fois dans le pays officiel et dans la
région orientale de l’hellénisme, dès le milieu du dix-neuvième siècle7.

114

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

Dans ce cadre littéraire précis, Mirbeau devient connu exclusivement à travers ses contes chez un public cultivé à Smyrne, qui se trouve alors à la fin de
son apogée, avant le désastre militaire de 1922, à Chypre, qui commence son
développement dans la deuxième décennie, et à Alexandrie, qui achève son
épanouissement intellectuel jusqu’en 1930. En effet, il s’agit d’une période
cruciale pour le destin de cette région orientale de l’hellénisme. Par contre, la
presse athénienne, plus conservatrice, accorde à Mirbeau une place médiocre
en comparaison avec d’autres auteurs français. D’ailleurs, il se peut que les
lettrés grecs, tout en suivant les influences étrangères, soient préoccupés de
divers choix linguistiques offerts et fassent une tentative intense pour affirmer
leur propre identité littéraire dans la prose grecque, confinée au régionalisme
pendant une longue période. En bref, les intérêts thématiques et les normes
esthétiques particulières des romanciers grecs ne favorisent pas la traduction
autonome des livres mirbelliens, imprégnés des idées progressistes et d’un réalisme mordant. D’autre part, la traduction d’un conte en langue vulgaire, au
lieu d’un roman, s’inscrit dans l’épanouissement de la presse littéraire à cette
époque-là, qui favorise l’établissement de la langue populaire (démotique).
Le grand décalage qui sépare la parution du dernier conte dans la presse
jusqu’à la deuxième étape de la réception de Mirbeau, reflète les orientations
différentes des lettrés grecs, qui sont gravement marqués par la deuxième
guerre mondiale et la guerre civile qui a suivi. La réapparition de Mirbeau
coïncide avec la génération des années 70’, qui semble disposée à contester
le fondement des institutions sociales. Après le passage d’une cinquantaine
d’années, le contexte sociopolitique grec apparaît propice à recevoir la critique austère
et caustique de la société, les idées démocratiques et socialistes, et même la défense des
idéaux humanitaires qui composent la philosophie mirbellienne. Dans cette deuxième étape, figurent les traductions autonomes d’œuvres de Mirbeau, repérées actuellement dans
des bibliothèques publiques, mais épuisées
dans les librairies depuis longtemps. Le premier roman traduit en 64 pages, qui s’intitule
ApomnhmoneÚmapa enÒj ftwcoÚ diabÒlou
(Souvenirs d’un pauvre diable), apparaît dans la
Nouvelle Collection des petits chefs-d’œuvre
de la littérature internationale intitulée « Des
petits élus », n° 4, et publiée par les éditions
Labropoulou & Cie, à Athènes, en 1972. Il
s’agit d’une traduction anonyme sans introTraduction grecque
du Jardin des supplices.
duction, qui se contente de citer une courte

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

115

biographie de Mirbeau. La deuxième traduction autonome O kÇpoj twn
martup…wn (Le Jardin des supplices), est réalisée par Alina Paschalidi, pour
le compte des éditions Estia, à Athènes, en 1989. L’approche critique approfondie du roman par la traductrice attire la curiosité du public et permet pour
la première fois une meilleure connaissance de la personnalité mirbellienne.
Enfin, To HmerolÒgio miaj kamarišraj (Le Journal d’une femme de chambre), qui est traduit par Babis Lycoudis, aux éditions Kastaniotis, Bibliothèque
de l’Amour, à Athènes, en 1995, renouvelle l’intérêt qu’a provoqué le film de
Luis Buñuel en 1964. Il importe d’ajouter que, selon l’encyclopédie de Drandakis, il existe une version antérieure de ce roman, réalisée par G. Simiriotis
en 1924, mais elle ne figure pourtant dans aucun catalogue de bibliothèque.
À l’encontre de la première traduction qui
est très concise, les deux suivantes sont bien soignées et consacrent dans leur introduction une
biographie détaillée de Mirbeau. Par ailleurs, les
traducteurs initient le lecteur à travers une analyse
critique à la pensée mirbellienne perspicace et satirique, exprimée dans ses ouvrages de dénonciation
sociale. Quant au Journal, Lycoudis réussit à situer
brièvement le roman dans le cadre politique et
social agité de l’époque. Il signale la protestation
vivante de Mirbeau contre la société corrompue de
l’affaire Dreyfus, qui est manifestée à travers les humiliations quotidiennes subies par l’héroïne, Célestine, ainsi que l’aliénation et l’incertitude ressenties
par l’homme du peuple. Selon le traducteur, la
femme de chambre, douée d’un regard observateur et pénétrant, ainsi que de certaines valeurs
traditionnelles, exerce une critique austère et sans
scrupules sur le monde nocif de la ploutocratie
et du pouvoir, de l’esthétisme et de la « culture ».
Lycoudis remarque que le roman traite du fossé et Traduction grecque du Journal
d’une femme de chambre.
de la dialectique développée entre le maître, qui
est attiré par la spéculation et les idées totalitaires dans une société malsaine,
et l’esclave, qui loin d’en faire partie intégrante, est corrompu à l’image et à la
ressemblance de ses dirigeants.
À son tour Alina Paschalidi, dans Le Jardin, ne se limite pas à résumer le
message politique et social du roman pour les lecteurs, mais peint Mirbeau
comme une personnalité discutée, exubérante et explosive, qui participe aux
événements avec passion. Sa biographie est enrichie d’une analyse pertinente
de la philosophie mirbellienne, qui comprend ses tendances hétéroclites dans
sa carrière journalistique, souligne son rôle majeur d’accusateur furieux de la

116

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

corruption sociale et politique et cite, enfin, quelques détails piquants de sa
vie personnelle et amoureuse, ses passions et ses loisirs. Selon la traductrice,
l’auteur réussit à représenter, de son humeur sarcastique et parfois drôle, l’actualité sociale malsaine en révélant sa nudité crue. Dans ses œuvres de dénonciation sociale, qui s’attaquent alternativement aux institutions bourgeoises et
ecclésiastiques, à la décadence de la vie politique, à la perversion des mœurs et
des valeurs familiales, au règne de la corruption, sa colère s’avère authentique,
bien sentie, désarmante, à travers un style criant, tantôt pompeux, tantôt naïf.
Malgré le progrès fait dans le domaine de la traduction et de la critique
de l’œuvre de Mirbeau, il faut constater que les publications ci-dessus n’ont
pas été parallèlement accompagnées d’articles critiques dans la presse littéraire. D’ailleurs, son nom ne figure pas dans les histoires de la Littérature
Néo-hellénique, ce qui trahit son impact restreint sur les romanciers grecs.
Cependant, il existe assez de références biographiques, tantôt brèves tantôt
longues, dans plusieurs encyclopédies grecques. L’Encyclopédie générale
universelle de la société des éditions encyclopédiques Papyrus Larousse,
publiée à Athènes en 1961, consacre seulement quelques lignes à Mirbeau.
De même, dans le Nouveau Dictionnaire Encyclopédique Hlioj [« Soleil »],
publié probablement au début de la décennie 1960 à Athènes, les informations biographiques fournies sur Mirbeau sont élémentaires. D’autre part, la
Grande Encyclopédie grecque de Drandakis complète sa biographie d’une
critique brève sur l’ensemble de son œuvre. Selon l’auteur de la référence
encyclopédique, la disposition naturaliste de Mirbeau le conduit, plus que
Zola, à la description de créatures abominables et de difformités morales. Le
Calvaire, considéré comme une œuvre forte et sincère, est classé au premier
rang des romans dits d’analyse. En ce qui concerne Le Jardin des supplices
et Le Journal d’une femme de chambre, ce sont des œuvres qui évoquent les
impressions personnelles de l’auteur ou dénoncent les institutions sociales.
Dans les œuvres théâtrales de Mirbeau, les idées exprimées sont similaires et
la disposition de l’auteur s’avère toujours réaliste. Plus précisément, Les affaires sont les affaires est considéré comme la meilleure œuvre, qui approche la
forme parfaite de la comédie de Molière. Mais la critique considère que Le
Foyer exagère et n’a pas eu de grand succès. En 1972, le nouveau Dictionnaire
encyclopédique en un volume des éditions Elefthéroudaki fait une très courte
référence à l’auteur. De même, la Grande encyclopédie générale Ydria, publiée par la société des éditions grecques à Athènes en 1986, constate que
Mirbeau exerce une satire vivante sur le clergé et les conditions sociales de
son temps. Son activité journalistique intense dans les journaux bonapartistes
est aussi commentée par l’auteur de la biographie. Par ailleurs, l’encyclopédie contemporaine Papyrus Larousse Britannica, qui date de 1990, ajoute
quelques remarques critiques à la biographie de l’écrivain. Considéré comme
un homme qui a passé toute sa vie en luttant intensément contre toutes les

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

117

formes de hiérarchie sociale, Mirbeau condamne la classe bourgeoise dans Le
Journal et dénonce la corruption politique dans Les Mauvais bergers à travers
des images de cruauté et de colère qui composent un impressionnisme violent. Enfin, il importe de noter que c’est la seule encyclopédie qui se réfère à
son récit de voyage : La 628-E8.
Mirbeau est donc connu chez les Grecs plutôt en tant que romancier et
moins en tant que journaliste. Quant à son rôle de dramaturge, il est très tôt
reconnu en Grèce. L’étude de Ioannis Sideris8 nous informe que la compagnie
Lorandos Petalas a monté Oi kako… poimšnej (Les Mauvais bergers) au mois de
mai 1900 : c’est un drame qui est imprégné par le sens de la protestation sociale
et est strictement lié au développement du courant ouvrier en Grèce. Il est à
noter que cette même pièce a été traduite en judéo-espagnol, Los negros pastores, et a été publiée à Salonique par les éditions « El Avenir » en 1912. Cette
publication témoigne de la place considérable qu’occupe Mirbeau chez les Juifs
hispanophones qui habitaient en Grèce à cette époque-là et dont la culture
séfarade vivace s’intéressait à la littérature française9. Par ailleurs, la comédie
Les affaires sont les affaires a été montée plusieurs fois sur des scènes théâtrales
à Athènes sous le titre Crhmatist»j [« Le Financier »]. Plus précisément, elle
a été jouée en 1903, selon l’Encyclopédie Hlioj [« Soleil »], ainsi qu’en 1906,
au mois de novembre, par la scène royale d’Edmond Furst, selon Sideris. De
plus, si on s’appuie sur les archives du Musée de Théâtre à Athènes, la même
pièce a été montée par la compagnie de Marika Kotopouli et d’Edmond Furst
au théâtre municipal Apollon, qui se trouve dans l’île de Syros, en mars 1909, ce
qui témoigne de la grande répercussion qu’elle a eue, non seulement dans la capitale grecque, mais aussi dans une province insulaire. Les mêmes archives nous
apprennent encore qu’une farce de Mirbeau, To PortofÒli (Le Portefeuille)
a également été jouée, en juin 1904, par la compagnie Nea Skini, à Athènes.
D’après les différentes sources sur la réception théâtrale de Mirbeau en Grèce,
on constate que la préférence du public grec pour les pièces citées est évocatrice de ses préoccupations et aspirations socioéconomiques à cette époque-là,
marquée, d’ailleurs, par une crise intérieure politique profonde. L’adaptation de
ces œuvres sur les scènes théâtrales trahit sa reconnaissance chez les spectateurs
grecs, même si cela n’a été que pendant une période de temps limitée.
En s’appuyant sur la recherche effectuée concernant la répercussion mirbellienne sur la littérature néo-hellénique du tournant du vingtième siècle jusqu’à
nos jours, on remarque qu’elle est restreinte, postérieure et fragmentaire. Le
cadre sociopolitique précis de la Grèce détermine largement l’évolution de la
littérature néo-hellénique qui, malgré ses contacts nombreux avec les cultures
étrangères, ne favorise pas une connaissance profonde de l’œuvre de Mirbeau.
L’initiation du public cultivé grec de l’hellénisme majeur à l’esprit clairvoyant
et satirique de ses contes jusqu’en 1929 est suivie d’un grand décalage à cause
de la deuxième guerre mondiale et de la guerre civile. Quant à la tentative

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CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

suivante d’approfondir l’œuvre mirbellienne à travers les traductions de ses
romans, elle a beau être considérée comme significative grâce à leur introduction analytique et critique, elle reste incomplète. D’autre part, l’absence totale
d’articles critiques dans les revues littéraires ne permet pas de saisir l’essence
de la philosophie d’Octave Mirbeau, ni d’évaluer l’ensemble de son œuvre.
Nous souhaiterions que Mirbeau, dont les idées et les impressions personnelles
sont toujours actuelles, soit davantage lu, traduit, étudié et approfondi par les
Grecs et que son génie soit largement reconnu parmi les futures générations.
Antigone SAMIOU
Université d’Athènes

NOTES
1. La différence des deux titres traduits du même conte est exclusivement linguistique. Le premier est en langue vulgaire, tandis que le deuxième est en langue pure. Toutefois, on ne peut pas
savoir si la deuxième traduction est réalisée dans son ensemble en langue pure ou si seulement
son titre figure en katharevoussa. Voir davantage sur ce sujet dans la suite de l’article.
2. À part les deux journaux signalés en tant que tels, les autres traductions figurent dans des
imprimés de contenu littéraire dont la forme exacte n’est pas connue. De plus, il s’agit des publications en prose sans préciser si ce sont des feuilletons.
3. Papaleodiou Lefteris, Traductions littéraires de l’hellénisme majeur, Asie Mineure-Chypre,
Égypte 1880-1930, Théssalonique, 1998.
4. La Grèce ressuscitée devait réunir en elle tous les territoires autrefois occupés par les illustres ancêtres byzantins, y compris Constantinople.
5. Vitti Mario, Histoire de la Littérature grecque moderne, Collection Confluences, éditions,
Hatier, 1989.
6. Il existe des traductions anglaises, russes, allemandes, italiennes, moins souvent turques, arabes, latines et rarement, espagnoles, serbes, polonaises, roumaines, bulgares, hongroises, danoises.
7. L’impact de la littérature française apparaît considérable sur la prose grecque à travers Dumas et Sue, qui sont très populaires au début du romantisme grec. Des auteurs réalistes comme
Maupassant et Daudet sont préférés vers la fin du XIXe siècle et, en général, durant les années
1880-1930, les romanciers français populaires Montépin, Dumas et Richebourg dominent.
Quant aux œuvres théâtrales traduites, qui apparaissent moins nombreuses pendant la même
époque, elles se réduisent à Hugo, Dumas, Lavedan et Rostand.
8. Sideris Ioannis, Histoire du Théâtre néo-hellénique, tome I (17941908), Musée et Centre d’Étude du
Théâtre grec, Athènes, éditions Kastaniotis, 1999, p. 254 et p. 273.
9. Il semble qu’on ait également
donné, à Salonique, une traduction
judéo-espagnole de L’Épidémie, à
une date indéterminée.

Louis Icart, illustration pour
Chrysis, de Pierre Louÿs.

MIRBEAU BIBLIOPHILE,
OU DES CLEFS POUR LA BIBLIOTHÉQUE D’OCTAVE
Charles Nodier, Robert de Montesquiou, Jules Claretie, Pierre Louÿs, ou
encore Sacha Guitry : du XIXe siècle au commencement du XXe siècle, les
écrivains bibliophiles sont peu nombreux ; la plupart des auteurs édités se
bornent à la collection de leurs propres œuvres et de celles de leurs contemporains et amis. On sait qu’André Gide fit scandale en vouant à l’encan de
Drouot, afin de financer quelque expédition congolaise, des ouvrages à lui
dédicacés par des Claudel, Jammes, Loti ou Régnier et bien d’autres encore
vivants lors de la vente, ce qui lui valut, dit-on, la réception du dernier ouvrage
d’Henri de Régnier agrémenté d’un cinglant envoi manuscrit de l’auteur : « À
André Gide pour sa prochaine vente », ledit Gide ayant encore aggravé son cas
en proclamant qu’il ne s’était pas défait de tous ses livres, ayant conservé les
œuvres de ceux, dont Valéry, qu’il estimait !
Il y a peu à dire du bibliophile passif qui acquiert des ouvrages neufs ensuite laissés en leur état natif de parution.
Plus significatif est le bibliophile actif, achetant ou recevant par don des
livres qu’il décide, pour certains d’entre eux, de revêtir d’un certain type de
reliure, du cartonnage au vélin, de la toile au tissu orné ou mieux au maroquin. L’amateur révèle alors son goût, ses préférences ou ses affinités plus
ou moins prononcées pour tel auteur ou telle de ses publications, la reliure
– contenant marquant, à ses yeux, et d’un simple regard, la qualité prêtée au
livre-contenu.
Quand l’écrivain est un bibliophile de l’espèce des actifs, et de surcroît un
critique, à l’affût de la révélation de jeunes talents ou de coups à porter d’estoc et de taille à des valeurs consacrées, voire autrefois admirées, l’examen de
sa bibliothèque se révèle particulièrement riche d’enseignements. Tel est évidemment le cas de la bibliothèque d’Octave Mirbeau, dont la part majeure en
qualité sera considérée ici, grâce exclusivement au catalogue de la première
vente ayant eu lieu après son décès (Paris, Drouot, 24-28 mars 1919). On peut
y voir de quelle façon Mirbeau avait matériellement traité la production de ses
confrères en belles lettres, dans ce choix de fines fleurs et de jolies pousses de
son intime jardin d’amateur.

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CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

Rédigeant la préface de ce catalogue posthume, Pierre Decourcelle campe
avec finesse d’observation et compréhension complice la silhouette et l’attitude d’un Mirbeau amoureux des livres. Octave Mirbeau était en effet un
bibliophile reconnu comme tel par nombre de ses confrères, qui l’abreuvèrent, avec des arrière-pensées aisément perceptibles, d’exemplaires de leurs
productions, souvent adornés d’envois autographes personnalisés et, pour les
plus initiés, imprimés sur papier de hollande, le papier de luxe de prédilection
de Mirbeau, à voir le nombre important de livres de sa collection tirés sur ce
matériau, il est vrai aussi agréable à l’œil qu’au toucher et, de plus, résistant
bien mieux qu’un « chine », par exemple, aux manipulations du lecteur – ce
qui, pour un livre, n’est quand même pas sans intérêt pratique !
C’est ainsi en connaissance de cause et de l’homme amateur de beaux
livres, et de l’ami, que s’adressent tour à tour :
* Stéphane Mallarmé, par Pages, 1891, sur papier de hollande (cat. n° 493) :
« Offert à la bibliothèque des Damps / pour Madame Mirbeau / le cher Mirbeau/
leur familier Stéphane Mallarmé ».
* Jules Huret, avec Les Grèves, 1902, sur papier de hollande (cat. n° 407) :
« À Octave Mirbeau / collectionneur maniaque mais sympathique / son affectueux Jules Huret ».
* Jules Renard, pour Nos Frères farouches-Ragotte, 1908, sur papier courant – ce qui explique le texte ci-après – (cat. n° 605) : « À Octave Mirbeau
[dédicace imprimée] mon affectueuse gratitude / (je mettrai mon admiration
sur hollande) – Jules Renard » (envoi autographe).
* Ou encore Jean de Tinan, sur Penses-tu réussir ! ou les diverses amours de
mon ami Raoul de Vallonges, 1907, papier de chine (cat. n° 675) : « À Octave
Mirbeau / à l’admirable artiste qui / s’il faut en croire le médisant / La Jeunesse
se mue en bibliophile / Tinan ».
* Et Edmond Rostand (L’Aiglon, 1900, sur papier courant) : « À Octave
Mirbeau / dont l’amitié m’est chère / ce vilain exemplaire… …/ en attendant
le beau ! ».
Pour comprendre les textes de Renard et de Rostand, il faut rappeler que
leurs livres étaient d’abord imprimés et diffusés sur papier ordinaire avant
d’être édités sur papier de luxe, nos deux auteurs promettant pour plus tard à
leur ami un « grand papier »… qui lui parvint bien de la part de Rostand, mais
jamais de celle de Renard, d’après le catalogue de vente étudié…
Espérant une réaction plus facilement reconnaissante en retour de leur envoi, nombre d’auteurs demanderont à leur éditeur de faire porter sur l’exemplaire destiné à l’offrande la mention quelque peu ronflante et fallacieuse,
mais habituelle en l’espèce : « Imprimé spécialement pour Octave Mirbeau »,
ou, pour les plus calculateurs voulant se ménager les grâces d’une épouse présumée influente : « imprimé spécialement pour Madame Alice Mirbeau ».
Ainsi retrouve-t-on l’une ou l’autre de ces mentions avec :

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* Sacha Guitry : Le Veilleur de Nuit, 1911, sur japon (cat. n° 372) et Jusqu’à
nouvel ordre, 1913, sur vélin d’Arches (cat. n° 373)
* Jules Renard : L’Œil clair, 1914, sur hollande (cat. n° 606).
* Jean Richepin : Les Truands, 1899, sur papier rose (cat. n° 899).
* Edmond Rostand : L’Aiglon, 1900, sur papier vert (cat. n° 642).
* Maurice Donnay : Le Retour de Jérusalem, 1904, sur hollande (cat. n° 238).
* Gaston Chérau : Le Monstre, 1913, sur hollande (cat. n° 19)
* Anatole France : « Discours prononcé à l’inauguration de la statue d’Ernest Renan à Tréguier, 1903, sur japon (cat. n° 282).
* Émile Zola : Les Quatre Évangiles, Fécondité, 1899, sur japon (cat. n° 772) ;
Les Quatre Évangiles, Travail, 1901, sur papier rouge (cat. n° 774) ; Les Quatre
Évangiles, Vérité, 1903, sur japon mauve (cat. n° 776) ; et enfin, de la part de
l’éditeur Fasquelle : Correspondance, Lettres de Jeunesse, 1907, (cat. n° 777)
Zola étant décédé.
Notons que la mention « Imprimé pour… », si elle résulte d’une volonté
honorifique de l’auteur ou de l’éditeur, peut tout aussi bien être plus banalement le fruit d’une souscription, ce qui dénote alors l’intérêt du souscripteur
pour l’œuvre à paraître, son auteur, ou les deux à la fois.
Plus rarement, certains, et non des moindres, expédient à Mirbeau ce
stade intermédiaire entre le manuscrit de premier jet et l’imprimé définitif
que constitue le jeu complet d’épreuves corrigées de l’œuvre en gestation,
après aller et retour entre l’auteur et l’éditeur ou son imprimeur. Prennent
ainsi avec optimisme et confiance le risque de présenter leur ouvrage en voie
d’achèvement, avec ses corrections, derniers ajouts et ultimes retranchements
à ce sévère lecteur :

Rome et Les Pharisiens. Collection Jean-Claude Delauney.

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* Paul Claudel : La Ville, 1893, (cat. n° 203)
* Émile Zola : Rome, 1893, (cat. n° 771)
* Maurice Maeterlinck : Monna Vanna, 1902 (cat. n° 477)
Mirbeau agissait parfois d’une manière identique : en 1907, il offrait à Claretie les épreuves, abondamment corrigées, de La 628-E8 (cf. Cahiers Octave
Mirbeau, n° 15, 2008).
Un ensemble aussi important de livres d’auteurs contemporains que celui
recueilli par Mirbeau suggère maintes approches. Nous retiendrons les seules
publications postérieures à 1867, afin de mieux cerner la notion de « contemporains de Mirbeau ».
Ce postulat conduit à écarter les beaux exemplaires, soigneusement choisis
cependant par Mirbeau pour construire sa bibliothèque, des œuvres de ses
prédécesseurs, de Montaigne à Musset, de Rabelais à Balzac, de Corneille à
Flaubert, en passant par Molière, Voltaire ou Taine.
Nous recenserons à part, pour terminer, les œuvres imprimées et manuscrites de Mirbeau, lui-même, tout comme le fit l’auteur du catalogue de la
vente de 1919.
Partant de ce constat irréfutable pour un amateur de livres qu’un « bibliophile actif » fera plus ou moins luxueusement relier son exemplaire de prédilection, non pas en fonction de sa valeur vénale, mais en adéquation, dans son
esprit, entre la reliure-contenant et le texte-contenu, rendant ainsi au plus secret de sa « librairie » un hommage personnel destiné jusqu’à sa mort à n’être
connu que de lui seul, à ceux dont il avait apprécié le talent ou le génie, il
nous est apparu singulièrement révélateur de rechercher et d’établir à travers
leur traitement bibliophilique quelle appréciation Mirbeau avait pu porter sur
les œuvres entrées en sa possession, à titre gracieux ou à titre onéreux.
Il sera d’autant plus significatif de relever les achats effectués par Mirbeau de
livres que ni l’auteur ni l’éditeur ne lui avaient adressés, en tout cas dépourvus
de tout envoi, et qu’il fera néanmoins relier avec soin. Ainsi fera-t-il l’acquisition
de toutes les œuvres d’Ernest Renan imprimées sur papier de hollande pour les
faire uniformément relier en demi-maroquin à coins bleus, un même soin étant
apporté à certaines œuvres d’Anatole France, Gustave Flaubert, Guy de Maupassant, Maurice Barrès, Jules Renard, Tristan Bernard, Maurice Maeterlinck et
Émile Zola, pour seulement trois titres des débuts : Mes Haines(1866), Édouard
Manet (1867) Madeleine Féret (1868), figurant sous les n° 736, 737 et 738 au
catalogue de 1919. Et encore est-il possible que Mirbeau ait acquis deux de ces
ouvrages déjà reliés par Pouillet, ce dernier n’étant pas des artisans habituellement pratiqués par Mirbeau. De même, Mirbeau semble avoir acquis plusieurs
livres reliés dans une vente après décès d’Edmond de Goncourt.
Son relieur de prédilection fut, jusqu’à la mort de celui-ci, survenue en
1907, Paul Vié. Le catalogue étudié ne comporte en effet pas moins de cent
cinquante neuf ouvrages de sa façon et, par ordre croissant de coût :

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• vingt et un cartonnages recouverts de papier marbré ;
• onze demi-toile ;
• vingt-deux pleine toile ;
• vingt et une étoffes de fantaisie (broché, cretonne, fils d’or, fils d’argent,
fleurettes, etc.) ;
• trente huit demi-vélin ;
• douze vélin, les dos des demi-vélin et des plein-vélin étant, soit blancs,
soit ornés de motifs dorés ;
• quarante-trois demi-maroquin ;
• un plein maroquin.
Dans un bon peloton de favoris, comme ayant eu droit à de belles étoffes
de fantaisie bien dans le goût fin de siècle (le XIXe, bien sûr), on notera, avec ou
sans surprise : Paul Hervieu, Alfred Jarry, Léon Bloy, Jules Barbey d’Aurevilly,
Émile Augier, Judith Gautier, Gustave Geffroy, Remy de Gourmont, Jules Laforgue, Maurice Maeterlinck, Pierre Louÿs, Marcel Schwob, Paul Verlaine, Georges Rodenbach, Villiers de L’Isle-Adam, Paul Claudel, Robert de Montesquiou,
dès lors que leurs écrits ne méritaient pas d’accéder aux classes supérieures,
en reliure, des vélins et des maroquins.
Mirbeau fit souvent l’honneur du demi-maroquin aux livres à lui offerts
par Henri Becque, José-Maria de Heredia, André Gide, Maurice Barrès – avec
envois, jusqu’en 1894 seulement, pour cet anti-dreyfusard obstiné et, forcément, pour le tendre et cher ami de presque toujours, Paul Hervieu.
Notons que Mirbeau continuera systématiquement à faire finement relier
en demi-maroquin bleu les œuvres de Barrès jusqu’en 1904, le style de Barrès
étant de ceux qu’il admirait le plus.
Beaucoup plus rarement, le plein-maroquin apparaît tantôt exécuté par le
relieur Carayon, décédé en 1909, pour Paul Hervieu, mais aussi pour Barbey
d’Aurevilly… et Maurice Donnay, tantôt par le meilleur relieur de son époque,
Marius Michel, en allant jusqu’au maroquin doublé (c’est-à-dire les plats intérieurs de la reliure eux-mêmes revêtus d’un maroquin plus ou moins orné et
d’une autre couleur que celle des deux plats extérieurs) en faveur de Flaubert,
pour Madame Bovary et Trois Contes. Mais aussi de La Jeunesse et d’Hervieu,
tous trois placés au pinacle entre eux à égalité par une faveur que nous hésiterions certes à partager maintenant.
Faisant relier ses livres, Mirbeau attribuait souvent une certaine couleur
de reliure à un auteur. On ne peut s’empêcher de penser que cet esthète
amateur de peinture a voulu composer chromatiquement, tels des tableaux,
les étagères de sa pièce bibliothèque où les couleurs ne renvoyaient point à la
voyelle rimbaldienne, mais directement aux noms de ses auteurs d’élection,
ainsi aisément situés d’un regard rapide et averti :
• le rouge pour Hervieu et Heredia ;

124

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

• l’orange, majoritairement (cinq exemplaires), sinon le rose (deux exemplaires), pour Rosny ;
• le vert pour Jules Renard, Huysmans, Maeterlinck ;
• le bleu pour Renan et Barrès ;
• le blanc, en demi-vélin, pour Viélé-Griffin et Villiers de l’Isle Adam ;
• le demi-vélin, mais blanc et or pour Mallarmé, ou quelques rares titres
préférés de Maeterlinck, Schwob, Rodenbach, Gourmont, Jarry, Régnier, Bloy.
Exerçant pleinement et librement ses choix selon ses propres goûts et enthousiasmes, en totale abstraction de ses amitiés, obligations relationnelles,
mondaines ou mercantiles, aussi bien que des luttes et combats menés en
commun avec d’autres hommes de
lettres, Mirbeau laissera tels que reçus – parfois sans couper toutes les
pages – une masse d’ouvrages brochés que, volontairement, il n’adressera pas à son relieur. Il s’agit là, selon nous, d’une marque de dédain,
l’œuvre n’étant pas digne, selon son
dédicataire, de se retrouver avec
d’autres déjà reliés et disposés sur
ses étagères.
Cette hypothèse doit cependant
être
tempérée, comme pouvant ne
Le Fantôme.
valoir
que pour la période allant de
Collection Jean-Claude Delauney.
1880 à 1909 : passé cette date, peutêtre parce que ses rayons étaient déjà remplis de livres reliés qui restèrent en
place, malgré les brouilles et fâcheries avec Viélé-Griffin, Barrès, Montesquiou, entre autres ; peut-être du fait que les relieurs auxquels il aimait avoir
recours (et moins coûteux que Marius Michel), Vié et Carayon étaient décédés
et qu’il n’avait pas envie de les remplacer ; peut-être encore tout simplement
parce qu’avec le temps le goût de la bibliophilie active lui était passé, il semble bien que Mirbeau n’a plus rien fait relier, pas même ses propres dernières
œuvres, ni encore le Marie-Claire (1910) de Marguerite Audoux (cat. n° 858),
pourtant imprimé pour lui spécialement sur hollande et agrémenté d’un envoi
affectueux et reconnaissant de l’auteur, qui lui devait effectivement beaucoup
et à laquelle il avait accordé une belle préface.
Les confrères en littérature auront beau faire, de l’hommage à la louange,
du compliment ou dithyrambe, rien n’y fera, dès lors que leurs écrits n’auront
pas plu. Brochée, l’œuvre restera brochée.
Voués à la brochure tant que vivra Mirbeau, Apollinaire et son Hérésiarque
et Cie (1910), pourtant enrichi d’un plat et presque servile : « À Octave Mirbeau / au maître admirable et puissant / au seul prophète de ce temps / son

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

125

admirateur / Guillaume Apollinaire » (cat. n° 95). L’appui de Mirbeau lors de
l’affaire du vol de la Joconde ayant probablement motivé une telle louange.
Encore brochés, Louis Pergaud, La Revanche du Corbeau, 1911, sur hollande (cat. n° 546), en dépit d’un : « À mon cher Maître Octave Mirbeau /
avec mes sincères sentiments de respect et / d’admiration », et La Guerre des
Boutons, 1912 (cat. n° 347), avec sa récidive courtisane : « À mon excellent
maître / Octave Mirbeau / ce roman de vie saine et / farouche, avec mes sentiments de / respectueuse admiration ».
Le Cyrano et L’Aiglon (cat. n° 639 et 641) de Rostand n’ont encore droit
qu’à la brochure et il faudra que Rostand fasse imprimer spécialement sur
papier vert, pour Mirbeau, un second Aiglon pour qu’un demi-maroquin vert,
assorti à la teinte du papier, vienne couronner tant de persévérance ! (cat.
n° 642), étant rappelé qu’avant 1914, la mode n’était pas, comme au goût
bibliophilique dominant actuel, de conserver les ouvrages en leur état tel que
paru.
L’examen du tableau synoptique que nous avons dressé (voir infra) prouve
bien que le choix d’un beau papier par le donataire comme une mirifique
dédicace ne suffisait pas pour convaincre Mirbeau d’aller jusqu’à l’honneur,
fût-ce d’un modeste cartonnage ou d’une simple toile.
Ce sera donc l’échec sans remède pour Mme A. Mortier-Aurel. George Ancey, Azal, Gaston Chérau, Georges Clemenceau (sauf une exception),
Maurice Donnay, Anatole France (une fois sur deux), Sacha Guitry, Abel Hermant, la comtesse Mathieu de Noailles, Pergaud, ci-dessus cité, Charles-Louis
Philippe.
En froid avec Zola après sa verte critique de La Terre (1887) et face à la pitoyable course aux honneurs académiques et rubanesques du « parvenu » de
Médan, Mirbeau estime cependant assez haut le talent du « chef naturaliste »
pour posséder tous ses livres et en papier de hollande. Mais pas davantage.
Même après la communion dreyfusarde, les œuvres de Zola resteront pourtant brochées.
Très longtemps au mieux avec le fidèle compagnon et ami Paul Hervieu,
Mirbeau opère pour ses livres cette même sélection dans la reliure que pour
quiconque d’entre eux, ne s’attachant qu’à la valeur, selon son jugement
impartial, mais pas toujours sûr, des qualités du texte. Du demi-maroquin au
tissu brodé, Hervieu peut alors se trouver réduit au simple cartonnage, quand
il n’est pas maintenu honteusement broché. Qu’il soit permis au passage de
déplorer les agissements de bibliophiles qui n’hésitent pas à faire arracher la
reliure voulue par Mirbeau, pour y substituer une « belle » reliure ostentatoire
aussi détonante qu’un tablier à fleurs sur le postérieur d’une ruminante au
pré ! Qui a donc ôté le demi-maroquin grenat du Flirt de Paul Hervieu (cat.
n° 392) pour le remplacer, ignare de la hiérarchie mirbellienne, par un éclatant plein maroquin doublé ?

126

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

Et que dire des brochures passées dans l’atelier du relieur après la mort
de Mirbeau ? Topiquement pour J.-K. Huysmans, ce seront la toile et, mieux,
le vélin, pour les écrits païens. Tels A Rebours (1884), En Rade (1887) Là-bas
(1891). Mais le converti de La Cathédrale (1898), Sainte Lydwine (1899) et
Pages catholiques (1901) n’a pas trop l’heur de plaire, on le comprend, à notre
ancienne petite victime de jésuites bretons. Aussi, depuis sa Cathédrale, Huysmans ne se trouve-t-il plus que broché chez Mirbeau.
Sans participer du culte des reliques, mais considérant simplement que la
connaissance approfondie de la structure de la bibliothèque de Mirbeau permet de le connaître encore mieux, tellement il s’y est impliqué – tout comme
par ses choix dans sa galerie d’estampes, dessins, aquarelles, gouaches, peintures et sculptures, qu’il nous soit permis de souhaiter que tout ouvrage de la bibliothèque de Mirbeau demeure désormais en l’état où celui-ci l’avait voulu.
Outre cette marque de respect intellectuel et cette conservation d’un instrument d’étude, la trace des livres de Mirbeau, qui n’a jamais usé de l’ex-libris
ne serait-ce qu’une signature manuscrite sur l’un des feuillets, pourra ainsi être
mieux suivie, permettant au fidèle de l’Octavie quelque heureuse retrouvaille
chez nos amis libraires ou dans les salles de ventes.
Il convient encore de mentionner que Mirbeau a parfois acquis, le cas
échéant dans une vente après décès, un livre que son auteur avait offert à un
autre confrère. Ainsi :
* Bonnière à Goncourt (cat. n° 183) ;
* Goncourt à Premaray (cat. n° 324) ;
* Goncourt à Catulle-Mendès (cat. n° 329) ;
* Leconte de Lisle à Yriarti (cat. n° 454) :
* Rodenbach à Goncourt (cat. n° 618) ;
* Schwob à Goncourt (cat. n° 652) ;
* Schwob à Rodenbach (cat. n° 651).
Plus mystérieusement, la vente de 1919 présente comme appartenant toujours à la bibliothèque de Mirbeau, un exemplaire de Les affaires sont les affaires, 1903, sur hollande (cat. n° 828) réputé imprimé pour Catulle-Mendès.
On peut supposer que Mirbeau avait renoncé à son cadeau, déçu par l’accueil
pas assez enthousiaste réservé par ce critique à sa pièce.
Serait-ce aussi parce qu’à la réflexion le décor de la pièce ne lui avait pas
vraiment plu qu’il n’envoya pas le n° 827 du catalogue Les affaires sont les
affaires, 1903, sur hollande, portant cette dédicace : « À Albert Jusseaume /
pour le remercier de son admirable décor / cet exemplaire tardif, ignoblement
/ imprimé, mais bien cordial et reconnaissant ».
Les principaux acteurs de la pièce, lors de sa création, furent, eux, bien honorés d’un exemplaire sur hollande, avec dédicace manuscrite et félicitations
de l’auteur (les seconds rôles de cette pièce et des autres, telles que Le Foyer
ne recevaient qu’un exemplaire sur papier courant).

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

127

Sachant que l’on est servi au mieux par soi-même et se portant sans scrupules excessifs au sommet de sa hiérarchie par la beauté et le raffinement
des reliures, Mirbeau a eu le recours aux prestations, toujours excellentes, de
Marius Michel pour faire présent à Edmond de Goncourt de son Calvaire sur
hollande en 1887, en y insérant pour parfaire la première page de son manuscrit et en y inscrivant de sa plume cet envoi : « À Edmond de Goncourt, mon
maître / hommage de ma profonde admiration / Octave Mirbeau ». De quoi
consoler l’homme du « grenier » des atteintes portées par quelques croquants
de naturalistes à sa soif d’imperium sur les Lettres françaises.
Et il pourrait être riche d’enseignements, aussi bien quant à l’appréciation
de ses confrères portée par Mirbeau que sur la consistance vécue de la société
écrivaine de son époque, de pouvoir recenser les autres exemplaires de ses
œuvres offerts par Mirbeau à des gens du monde des arts et des lettres, de la
presse et de la politique. Là aussi il serait instructif de relever les choix du broché ou de la reliure (cartonnage, toile ou bradel, étoffe, vélin, maroquin), de
la nature du papier, de luxe ou quelconque, en fonction de la considération
accordée au récipiendaire.
Ainsi ce sera l’un des cent vingt cinq exemplaires du tirage de luxe du
Jardin des Supplices (1899), sur vélin de Cuves, avec l’eau forte paraphée
de la main de Rodin, avec dédicace à l’encre rouge, pour Georges Clemenceau, tandis qu’Anatole France (plus apprécié d’Alice que d’Octave) devra se
contenter d’un exemplaire du tirage courant, alors qu’un beau « hollande » de
Sébastien Roch ira vers Alphonse Daudet, consacrant une réconciliation, plus
apparente que réelle.
Pour Hervieu, c’est un demi-maroquin rouge de Paul Vié qui recouvrira
Contes de la Chaumière (1894), « Avec toute l’admiration profonde / et la profonde tendresse de son / Octave Mirbeau », ou en une impression sur papier
rouge que se présentera, toujours pour Hervieu, la transmission de L’Épidémie
(1898), encore, selon la dédicace : « avec tendresse et admiration ».
Dans le microcosme d’étoiles plus ou moins brillantes de son temps et
du nôtre qu’était sa bibliothèque, Mirbeau, fier et impavide, indifférent sans
doute à ce qui pourrait un jour en être dit ou écrit, n’hésita pas à faire resplendir un astre supérieur : lui-même. Pour les habits livresques de l’ami Octave,
seront pour lui requis les soins et les mains de ces grands couturiers de la reliure, Carayon et surtout Marius Michel.
Le catalogue de 1919 énumère chacune des œuvres de Mirbeau publiées
sous son nom ; des Lettres de ma chaumière(1886) aux Contes de la chaumière
(1894), du Calvaire (1887) à L’Abbé Jules (1888), de Sébastien Roch (1890) au
Journal d’une femme de chambre (1900), du Jardin des Supplices (1899) aux
Vingt et un jours d’un neurasthénique (1901) et à La 628-E8 (1908), tous les
grands textes imprimés de notre homme et, parfois, ses manuscrits complets,
sans omettre tout le théâtre : L’Épidémie (1898) Les Mauvais bergers (1898),

128

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

Les Vieux ménages (1901), Le Portefeuille (1901), Les affaires sont les affaires
(1903), Farces et Moralités (1904) et Le Foyer (1909) sont là et bien là, en
somptueux maroquin doublé pour les œuvres imprimées, tantôt encore en
maroquin doublé, tantôt seulement en « simple » plein maroquin, pour les
manuscrits. Au total dix-huit maroquins doublés, (dont onze de Marius Michel
et sept de Carayon) et neuf en plein maroquin autocélèbrent notre héros. Ne
manque à l’appel que le Dingo de 1913, qui restera sans autre peau que la
frêle couverture en papier de l’éditeur.
Signalons, pour être précis, que toutes les reliures de Marius Michel protégeant et magnifiant les manuscrits des pièces du Théâtre de Mirbeau montrent
un tel aspect d’uniformité, de telles similitudes : toujours un plein maroquin
rouge janséniste, des plats intérieurs à encadrement orné de quatre filets dorés
et de trois filets à froid tracés autour d’un même papier marbré de provenance
unique qu’une exécution simultanée de l’ensemble – peut-être en 1909, date
à laquelle le rideau tomba sur les créations théâtrales de Mirbeau, puisqu’il
n’écrivit plus alors aucune pièce – est une quasi certitude.
Peut-être pensera-t-on tout cela bien vain : tant de luttes, procès, polémiques et scandales, tant d’efforts, tant de travail, d’écriture et de soucis
matérialisés par seulement quelques dizaines de feuillets recueillis dans des
lambeaux de peau de chèvres, disposés pour finir sur quelques centimètres de
rayonnage… Mais soulignons aussi que la bibliothèque de Mirbeau regorgeait
d’exemplaires de livres écrits par lui ou par d’autres, imprimés sur « grand
papier », vélin, hollande, chine, japon, à fond rouge, orange, jonquille ou
vert, ces dernières teintes et nuances apparemment fort prisées, comme dans
les tableaux de son extraordinaire collection ou encore dans ses jardins, par
Octave Mirbeau.
Cet amateur éclairé et connaisseur en tableaux et lettres, comme en fleurs
et plantes rares n’était-il pas aussi, comme sa chère Alice, un peu peintre ? Au
vrai, ce profond esthète cherchait et admirait le beau à chaque instant de sa
vie pensée. De quoi en voir et faire voir de toutes les couleurs.
Jean-Claude DELAUNEY

Quelques Mirbeau,
reliés par Marius Michel.
Collection Jean-Claude Delauney.

102

118

119

120

121

122

123

Le Château hanté

Les Marges d’un
carnet d’ouvrier

La Cure

Deux rythmes
oubliés

Poésies

Les Diaboliques

Une histoire sans
nom

Les Ridicules du
temps

Une page
d’histoire

AZAL

BAFFIER Jean

BARANGER Léon

BARBEY D’AUREVILLY Jules

103

101

La Semaine
d’amour

100

99

Œuvres diverses
(1 volume)

Théâtre complet
(7 volumes)

AUREL

AUGIER Émile

97

98

Grasse matinée

ATHIS Alfred

95

Aucassin et
Nicolette

L’hérésiarque
et Cie

APOLLINAIRE
Guillaume

94

93

Ces messieurs

Femmes et
paysages

91

La Force du mal

92

90

Sur les talus

89

Princesses
byzantines

N° du
catalogue

Soi

Titre

ANCEY Georges

AJALBERT Jean

ADAM Paul

Auteur

1886

1883

1881

1874

1870

1869

1912

1895

1905

1913

1901

1910

1902

1891

1887

1896

1893

1886

Date

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

Édition
originale

vergé

vergé

vergé

japon

hollande

vergé

hollande

hollande

Japon

japon

hollande

hollande

Papier

X

X

X

X

X

X

X

Brochure
ou reliure
d’éditeur

P. Vié

X

X

X

X

X

P. Vié

X

X

Cartonnage

P. Vié

½ toile

toile

Étoffe
fantaisie

X

X

½ peau
ou ½
vélin
Vélin

Carayon
X

X

½ chagrin ou ½
maroquin
Maroquin

Maroquin
doublé

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

de Pissaro
à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

Envoi

TABLEAU SYNOPTIQUE DES LIVRES CONSTITUANT LA BIBLIOTHÈQUE D’OCTAVE MIRBEAU

BARRÈS Maurice

BARBEY
D’AUREVILLY J.

Auteur

124

125

126

127

128

129

130

132

131

133

134

135

136

137

138

139

140

141

Les Quarante
médaillons de
l’Académie

Poussières

Rythmes oubliés

Dialogues
parisiens

Un homme libre

Le Jardin de
Bérénice

Trois stations de
psychothérapie

Le Jardin de
Bérénice

Toute licence,
sauf contre
l’amour

Sous l’œil des
barbares

L’Ennemi des lois

Du sang, de la
volupté et de
la mort

Même titre

Une journée
parlementaire

Les Déracinés

L’Appel au soldat

Leurs figures

N° du
catalogue

Pensées
détachées

Titre

1902

1900

1897

1894

1903

1894

1893

1892

1892

1891

1891

1891

1889

1888

1847

1897

1889

1889

Date

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

Édition
originale

japon

japon

japon

hollande

hollande

hollande

hollande

Papier

Brochure
ou reliure
d’éditeur

P. Vié
X

Cartonnage

X

P. Vié

½ toile

toile

P. Vié

P. Vié

Étoffe
fantaisie

P. Vié
X

P. Vié
X

½ peau
ou ½
vélin
Vélin

P. Vié
X

P. Vié
X

P. Vié
X
à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau
P. Vié
X

à Mirbeau
P. Vié
X

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

Envoi

P. Vié
X

Maroquin
doublé

à Mirbeau

Maroquin

P. Vié
X

P. Vié
X

P. Vié
X

P. Vié
X

P. Vié
X

½ chagrin ou ½
maroquin

157

158

159

160

161

162

Contes de
Pantruche et
d’ailleurs

Mémoires d’un
jeune homme
rangé

Un mari pacifique

Amants et
voleurs

Théâtre Tome I

Les Veillées du
chauffeur

154

BERNARD Tristan

153

Souvenirs d’un
auteur dramatique

155

152

La Parisienne

Querelles
littéraires

156

151

Les Corbeaux

BECQUE Henry

Dialogues à
Byzance

150

Wathek, préface
de Mallarmé

BECKFORD

Théâtre complet

148

Œuvres posthumes

BENDA Julien

147

Œuvres posthumes

145

Le Greco

BAUDELAIRE
Charles

144

Les Bastions
de l’Est

146

143

Les Amitiés
françaises

Théâtre

142

N° du
catalogue

Amori et dolori
sacrum

Titre

BATAILLE Henri

Auteur

1909

1908

1905

1901

1899

1897

1900

1898

1895

1890

1885

1882

1843

1908

1887

1904

1911

1909

1903

1902

Date

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

Édition
originale

hollande

hollande

hollande

hollande

hollande

hollande

hollande

hollande

japon

hollande

hollande

japon

Papier

X

X

X

X

X

X

X

X

X

Brochure
ou reliure
d’éditeur

X

Cartonnage

X

X

½ toile

X

toile

Étoffe
fantaisie

X

½ peau
ou ½
vélin
Vélin

P. Vié
X

P. Vié
X

P. Vié
X

X

P. Vié
X

P. Vié
X

½ chagrin ou ½
maroquin
Maroquin

Maroquin
doublé

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

de Mallarmé à
Mme Mirbeau

à Mirbeau

Envoi

166

167

Alexandre
asiatique

Au-delà des
forces humaines

BIBESCO
(Princesse)

BJÖRNSON (B.)

BLOY Léon

168

168

170

171

172

173

174

175

176

177

178

179

180

181

Le Révélateur du
globe

Le Pal (4 n°)

Le Désespéré

Christophe
Colomb devant
les taureaux

Le Salut par les
juifs

Sueur de sang

Histoires
désobligeantes

Ici on assassine les grands
hommes

La Chevalière de
la mort

La Femme
pauvre

Le Mendiant
ingrat

Je m’accuse

Exégèse des
lieux communs

Les Dernières
colonnes de
l’église

165

Gaspard de
la nuit

164

La Rafale

163

N° du
catalogue

BERTRAND
Aloysius

Le Roman d’un
mois d’été

Titre

BERNSTEIN Henry

Auteur

1903

1902

1900

1848

1897

1896

1895

1894

1893

1892

1890

1886

1885

1884

1901

1912

1904

1906

1909

Date

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

Trad.
X

X

X

X

Édition
originale

hollande

hollande

hollande

japon

hollande

vélin

Papier

X

X

X

X

X

X

Brochure
ou reliure
d’éditeur

X

X

X

X

X

Cartonnage
Vélin

½ chagrin ou ½
maroquin
Maroquin

Maroquin
doublé

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

Envoi

X

P. Vié
X

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

de Bloy à
Bigand-Kaire

à Mirbeau

P. Vié
X

½ peau
ou ½
vélin

P. Vié
X

Étoffe
fantaisie

de Bloy à
Bigand-Kaire

P. Vié
X

toile

X

X

½ toile

182

185

186

187

Nouvelles
conversations
de Goethe avec
Eckermann

Lettres grecques
de Madame
Chénier

Dolorine et les
ombres

Sous la hache

Les oiseaux
s’envolent

Le Crépuscule
des dieux

BLUM Léon

BONNIERES
Robert de

BOSSCHERE
Jean de

BOURGES Elémir

CLADEL Léon

201

200

Mes paysans

Le Remous

1913

CHÉRAU Gaston

198

197

La Prison de
verre

199

196

La Veine

Le Monstre

195

La Bourse ou
la vie

L’Oiseau de proie

1911

194

La Musique
française

CAPUS Alfred

193

BRUNEAU Alfred

1869

1914

1913

1902

1901

1901

1900

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

Musiques d’hier
et de demain

1884
1897

192

Dans la rue
(2 vol)

BRUANT Aristide

X

X

X

X

X

X

X

X

Édition
originale

1897

1897

191

1905

190

223

L’Enfant qui
revient

1901

1904

Les Bienfaiteurs

188

La Nef

1893

1885

1911

1879

1897
1900

Date

L’Évasion

BRIEUX Eugène

BOURGES Elémir

184

183

N° du
catalogue

Titre

Auteur

vélin

vélin

vélin

vélin

vélin

hollande

hollande

japon

Hollande

hollande

hollande

hollande

Papier

X

X

X

X

X

X vol 1

X

X

X

X

X

Brochure
ou reliure
d’éditeur

X

X

X

X

X vol 2

X

P. Vié
X

P. Vié
X

X

Cartonnage
½ toile

X

toile

Étoffe
fantaisie

½ peau
ou ½
vélin
Vélin

½ chagrin ou ½
maroquin
Maroquin

Maroquin
doublé

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau
imprimé à son
nom

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

De Bonnières
à Goncourt

à Mirbeau

Envoi

COOLUS Romain

216

217

218

219

220

221

222

224

Au fil des jours

Des juges

Justice militaire

Le Voile du
bonheur

Le Grand Pan

Aux embuscades
de la vie

Note de voyage
dans l’Amérique
du Sud

Le Marquis de
Carabas

214

215

L’Iniquité

Vers la réparation

1900

1911

1903

1896

1901

1901

1901

1900

1899

1898

1899

1895

1911

1907

1898

210

L’Otage

212

209

Art poétique

1906

213

208

Partage de midi

1907

Les plus forts

207

Connaissance
de l’Est

1900

Au pied du Sinaï

206

Connaissance
de l’Est

1896

211

205

L’Agamemnon
d’Eschyle

1893

1893

1890

Date

La Mêlée sociale

204

La Ville

CLEMENCEAU
Georges

203

La Ville

CLAUDEL Paul

202

N° du
catalogue

Tête d’Or

Titre

CLAUDEL Paul

Auteur

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

Trad.
X

X

X

X

Édition
originale

hollande

hollande

chine

hollande

hollande

hollande

hollande

hollande

hollande

X

hollande

hollande

Papier

X

X

X

X

X

X

X

Brochure
ou reliure
d’éditeur

X

X

X

X

X

X

X

X

Cartonnage
½ toile

P. Vié
X

X

P. Vié
X

toile

Envoi

à Mirbeau
(en vers)

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mme et
O. Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

offert à
Mirbeau

à Mirbeau

Maroquin
doublé

P. Vié
X

Maroquin

à Mirbeau ex.
d’épreuve

½ chagrin ou ½
maroquin

P. Vié
X

Vélin

à Mirbeau

½ peau
ou ½
vélin

P. Vié
X

Étoffe
fantaisie

231

232

233

234

235

236

237

238

Flingot

Poèmes sans
rimes

Véridique histoire
de la conquête
de la Nouvelle
Espagne

Poésies
complètes

Phryné

Amants

La Douloureuse

L’Affranchie

Le Retour de
Jérusalem

DESCAVES Lucien

DESTREE Olivier
Georges

DIAZ del
CASTILLO

DIERX Léon

DONNAY Maurice

239

240

243

244

La Clairière

Journal d’un
écrivain

L’Étrangère

L’Étape
nécessaire

DONNAY et
DESCAVES Lucien

DOSTOIEVSKY

DUMAS fils

DURTAIN Luc

223

230

223

229

L’Envers d’une
sainte, etc. (5
pièces en 1 vol)

Alphonse Daudet

228

L’Invitée

La princesse Irma

227

L’amour brode

CUREL François
(de)

DAUDET Alphonse

226

Les Nuits de
quinze ans
(préface de
Mirbeau)

CROISSET Francis
(de)

DAUDET Léon A

225

N° du
catalogue

Un client sérieux

Titre

COURTELINE
Georges

Auteur

1903

1887

1904

1900

1904

1898

1897

1897

1894

1889
1890

1877
1887

1894

Sans date

1898

Sans date

1892
1902

1893

1893

1898

1897

Date

X

X

Trad.

X

X

X

X

X

X

traduction
JM de
Hérédia

X

X

X

X

X

X

X

Édition
originale

hollande

hollande

hollande

japon

hollande

hollande

hollande

hollande

hollande

hollande

japon

Papier

X

X

X

X

X

X

X

Brochure
ou reliure
d’éditeur

X

X

X

P. Vié
2 vol

X

X

X

X

Cartonnage
½ toile

Carayon
X

toile

P. Vié
X

Étoffe
fantaisie

½ peau
ou ½
vélin
Vélin

Carayon

½ chagrin ou ½
maroquin
Maroquin

Maroquin
doublé

à Mirbeau

Imprimé pour
Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau du
traducteur
Hérédia

à Mirbeau

à Mirbeau

de Curel à
H. BECQUE

à Mirbeau

Envoi

259

260

261

262

263

264

265

266

267

268

Les Noces
corinthiennes

Lucile de Chateaubriand

Le Crime de Sylvestre Bonnard

Le Livre de mon
ami

La Vie littéraire
(4 vol)

Thaïs

L’Elvire de
Lamartine

Les Opinions de
J. Coignard

La Rôtisserie
de la reine
Pédauque

257

Mémoires d’un
fou

Alfred de Vigny

256

Lettres à sa
nièce Caroline

FRANCE Anatole

255

Correspondance
1830-1880 (4 vol)

258

254

Bouvard et
Pécuchet

Ballades

253

Trois contes

247

En symbole vers
l’apostolat

252

246

Le Candidat

245

Salutation

N° du
catalogue

Dominical

Titre

FORT Paul

FLAUBERT
Gustave

ELSKAMP Max

Auteur

1901

1843

1893

1893

1891

1881
1891

1885

1881

1879

1876

1868

1894

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

1887
1893

1906

X

X

X

X

X

X

Édition
originale

1881

1877

1874

1895

1893

1892

Date

hollande

hollande

hollande

japon

X

hollande

hollande

hollande

hollande

hollande

hollande

hollande

hollande

Papier

X

X

X

X

X

Brochure
ou reliure
d’éditeur

X

X

P. Vié
X

X

X

Cartonnage
½ toile

Pierson
X

toile

Étoffe
fantaisie

½ peau
ou ½
vélin
Vélin

X

P. Vié
X

Meurier
X

Bretault
X

P. Vié
X

Marius
Michel

Champs
X

P. Vié
X

½ chagrin ou ½
maroquin
Maroquin

Marius
Michel

Maroquin
doublé

de France à
Albert Wolff

à Mirbeau

à Mirbeau

Envoi

FRANCE Anatole

Auteur

279

280

281

282

Pierre Nozière

Clio

Monsieur Bergeret à Paris

Discours
prononcé à
l’inauguration
de la statue
d’Ernest Renan

287

278

L’Anneau
d’améthyste

286

277

L’Orme du Mail

Sur la pierre
blanche

276

L’Orme du Mail

Sur la pierre
blanche

275

Le Mannequin
d’osier

285

274

Le Mannequin
d’osier

L’Église et la
république

273

Le Puits de
sainte Claire

283

272

Le Puits de
sainte Claire

284

271

Histoire comique

270

Le Jardin
d’Epicure

Crainquebille

269

Le Jardin
d’Epicure

N° du
catalogue

Le Lys rouge

Titre

1905

1905

1904

1904

1903

1903

1900

1900

1899

1899

1897

1897

1897

1897

1895

1895

1895

1895

1894

Date

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

Édition
originale

hollande

japon

hollande

hollande

hollande

japon

japon

japon

japon

Papier

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

Brochure
ou reliure
d’éditeur
Cartonnage

P. Vié
X

½ toile

toile

Étoffe
fantaisie

P. Vié
X

P. Vié
X

P. Vié
X

½ peau
ou ½
vélin
Vélin

P. Vié
X

P. Vié
X

½ chagrin ou ½
maroquin
Maroquin

Maroquin
doublé

à Mirbeau

Imprimé pour
Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

Envoi

294

295

296

Les Chansons
des trains et des
gares

La Nouvelle
cuisinière bourgeoise

Le Pays de l’instar

306

307

308

309

Les Cahiers
d’André Walter

Les Poésies
d’André Walter

Le Traité du
Narcisse

GIDE André

1892

1892

1981

1909

Sans date

223

La Servante

Gambetta par
Gambetta

1897

305

Pays d’Ouest

1897

304

1897

1885

1867

1901

1908

1829

1899

1912

1909

1908

1908

1908

Date

L’Enfermé

299

293

Les Chansons
des trains et des
gares

La Sœur du soleil

292

Les dieux ont soif

298

291

Les Sept femmes
de Barbe-Bleue

Poèmes de la
libellule

290

Vie de Jeanne
d’Arc

297

289

L’Ile des
pingouins

Le Livre de Jade

288

N° du
catalogue

L’Ile des
pingouins

Titre

GHEUSI

GEFFROY Gustave

GAUTIER Judith

FRANC-NOHAIN

FRANCE Anatole

Auteur

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

Édition
originale

hollande

japon

hollande

Papier

X

X

X

hollande

X

X

X

X

Brochure
ou reliure
d’éditeur

X

X

X

Cartonnage
Vélin

Cuir
japonais

½ chagrin ou ½
maroquin
Maroquin

Maroquin
doublé

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

Ed Goncourt

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

Envoi

à Mirbeau

X

P.Vié
X

½ peau
ou ½
vélin

à Mirbeau

P. Vié
X

Étoffe
fantaisie

P. Vié
X

P. Vié
X

toile

P. Vié
X

P. Vié
X

½ toile

1895

310

311

312

Paludes

Les Nourritures
terrestres

L’Immoraliste

333

334

223

Les Aventures du
jeune héros de
Knifausen

La Faustin

331

L’Italie d’hier

Les Frères
Zemganno

330

Sophie Arnould

332

329

La Patrie en
danger

La Fille Elisa

328

Gavarni, l’homme
et l’œuvre

GONCOURT
Edmond (de)

323

321

Myrto dansante

L’art du dix-huitième siècle

GONCOURT
(E. et Jules)

320

Le Voyage
d’Urien

1882

1879

1877

Sans date

1894

1885

1873

1873

1859
1875

1911

1892

1911

1911

318

319

Isabelle

Nouveaux
prétextes

1911

1909

316

1908

317

Dostoievsky

1904

1906

La Porte étroite

315

Amyntas-Mopsus

Dostoievsky

313

314

Saül – le Roi
Candaule

1902

1897

Date

N° du
catalogue

Titre

GISORS Paul (de)

GIDE André

Auteur

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

Édition
originale

hollande

hollande

hollande

hollande

hollande

Vergé

Papier

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

Brochure
ou reliure
d’éditeur
X

Cartonnage

X

X

½ toile

X

toile

P. Vié
X

Étoffe
fantaisie

P. Vié
X

½ peau
ou ½
vélin
Vélin

P. Vié
X

½ chagrin ou ½
maroquin
Maroquin

Marius
Michel

Maroquin
doublé

à Mirbeau

de Goncourt à
Catulle-Mendès

de Goncourt à
Burty

à Mirbeau d’A.
Gide et de M.
Denis

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau ?

à Mirbeau

à Mirbeau

Envoi

341

Testament
d’Edmond de
Goncourt

345

346

347

348

349

350

351

352

353

Sixtine

Lilith

Litanies de la
rose

Le latin mystique

Le Fantôme

L’Idéalisme

Théodat

Le Château
singulier

Histoires
magiques

GOURMONT
Remy de

344

La Toison d’or

343

340

Manette
Salomon

La Mère

339

La Guimard

342

338

La Guimard

Thomas Gordeieff

337

336

Germinie
Lacerteux

335

Madame SaintHuberty

N° du
catalogue

Chérie

Titre

GOURMONT
Jean de

GORKI Maxime

GONCOURT
Edmond (de)

Auteur

1894

1894

1893

1893

1893

1892

1892

1892

1890

1908

1909

1901

Sans date

1896

1893

1893

1888

1885

1884

Date

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

toile

Étoffe
fantaisie

P. Vié
X

½ peau
ou ½
vélin

hollande

hollande

P. Vié
X

P. Vié
X

P. Vié
X

P. Vié
X

P. Vié
X

P. Vié

X

½ toile

japon
rubis

P. Vié
X

Cartonnage

P. Vié
X

X

X

X

X

X

X

X

Brochure
ou reliure
d’éditeur

japon
vert

X

Trad.
X
Trad.
X

hollande

hollande

hollande

hollande

Papier

X

X

X

X

X

X

X

Édition
originale
Vélin

X

½ chagrin ou ½
maroquin
Maroquin

Maroquin
doublé

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau
du traduc
S.Persky

Imprimé pour
Mirbeau

de Goncourt à
Antoine

à Mirbeau

à Mirbeau

Envoi

372

373

Petite Hollande

Le Veilleur de
nuit

Jusqu’à nouvel
ordre

371

860

Décadence

GUITRY Sacha

369

Le Cœur solitaire

GUINON Albert

368

Le Sang des
crépuscules

GUÉRIN Charles

363

Le Problème du
style

367

365

Couleurs

GREGH Fernand

364

Physique de
l’amour

La Chaîne
éternelle

362

Le Culte des
idées

366

361

Le Songe d’une
femme

La Société future

359

360

D’un pays lointain

Esthétique de la
langue française

358

Le Vieux roi

356

Le Livre des
masques

357

355

Le Pèlerin du
silence

Les Chevaux de
Diomède

354

N° du
catalogue

Phocas (3 ex)

Titre

GRAVE Jean

GOURMONT
Remy de

Auteur

1913

1911

1908

1901

1898

1895

1910

1895

1902

1908

1903

1900

1899

1899

1898

1897

1897

1896
1898

1896

1895

Date

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

Édition
originale

vélin

japon

hollande

hollande

hollande

hollande

vergé et
whatman

Papier

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

Brochure
ou reliure
d’éditeur

X

X

Cartonnage
½ toile

P. Vié
X

P. Vié
X

P. Vié
X

toile

Étoffe
fantaisie

P. Vié
X

½ peau
ou ½
vélin
Vélin

P. Vié
X

½ chagrin ou ½
maroquin
Maroquin

Maroquin
doublé

Imprimé pour
Mirbeau et
à Mirbeau

imprimé pour
Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

Lettre d’envoi
des 3 ex. de
Gourmont à
Mirbeau

Envoi

1899

1894

1900

1900

1903

382

383

384

Théâtre des
deux-mondes

L’Empreinte

Le Faubourg

392

393

394

Flirt

L’Exorcisée

Les paroles
restent

389

390

L’Alpe homicide

L’Inconnu

391

388

Diogène le chien

HERVIEU Paul

Deux plaisanteries

384

La Patrie en
danger

HERVE Gustave

HERVIEU Paul

385

386

Discours

La Belle
Mme Héber

HERMANT Abel

381

1893

1891

1890

1888

1887

1886

1882

1915

1905

1844

1893

1900

Sans date

La Nonne Alferez

Benjamin Rozon

380

378

223

Minnie Brandon

1895

LesTtrophées

377

Deux patries

1895

1893

HEREDIA JoséMaria de

376

La Mort du Duc
d’Enghien

HENNIQUE Léon

379

375

Les Tisserands

HAUPTMANN
Gérard

1872

Des rêves et des
choses

374

Madame et Monsieur Cardinal

HALÉVY Ludovic

Date

HENNIQUE
Nicolette

N° du
catalogue

Titre

Auteur

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

Trad.
X

X

Édition
originale

hollande

hollande

hollande

chine

chine

hollande

alfa

japon

japon

hollande

japon

Papier

X

X

X

X

X

X

X

Brochure
ou reliure
d’éditeur

X

X

X

Cartonnage

P. Vié
X

½ toile

P. Vié
X

toile

Maroquin

Maroquin
doublé

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau
(1898)

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau ?

à Mirbeau

à Mme et à
O. Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau du
traducteur
J.Thorel

Envoi

à Mirbeau

X

X

X

X

champs

½ chagrin ou ½
maroquin

P. Vié
X

P. Vié
X

Vélin

à Mirbeau

P. Vié
X

P. Vié
X

½ peau
ou ½
vélin

P. Vié
X

Étoffe
fantaisie

HUYSMANS

HURET Jules

HERVIEU Paul

Auteur

1891

415

416

417

418

La Cathédrale

La Bièvre et Saint
Séverin

Pages catholiques

Sainte Lydwine
de Schiedam

413

414

412

Les Vieux quartiers de Paris

Là-bas

411

Certains

À vau-l’eau

1890

410

En rade

1901

1899

1898

1898

1894

1889

1887

1903

409

À rebours

1884

1902

1901

408

407

1909

1900
1904

1901

1846

1897

1896

À rebours

406

Les Grèves

402

Théroigne de
Méricourt

Loges et
coulisses

1903

400

Théâtre

403

401

La Course du
flambeau

404

398

Les Tenailles

Le Dédale

399

La Bêtise
parisienne

Connais-toi

1902

397

Le Petit duc

1895

396

L’Armature

1893

Date

395

N° du
catalogue

Peints par euxmêmes

Titre

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

Édition
originale

japon

hollande

hollande

hollande

hollande

hollande

hollande

japon

japon

japon

japon

hollande

Papier

X

X

X

X

X

Brochure
ou reliure
d’éditeur

X

Cartonnage

X

X

X

X

X

X

½ toile

X

toile

P. Vié
X

P. Vié
X

Étoffe
fantaisie

P. Vié
X

½ peau
ou ½
vélin
Vélin

à Mirbeau
à Mirbeau
à Mirbeau

P. Vié
X
P. Vié
X
P. Vié
X

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

P. Vié
X

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

Envoi

à Mirbeau

Maroquin
doublé

P. Vié
X

Maroquin

P. Vié
X

½ chagrin ou ½
maroquin

KAHN Gustave

JARRY Alfred

432

433

434

435

436

437

Messaline

Le Moutardier
du pape

Les Palais
nomades

Chansons
d’amant

Domaine de fée

Limbes de
lumières

429

Almanach du
Père Ubu

430

428

Les Jours et les
nuits

431

427

Ubu Roi

Ubu enchaîné

426

Les Minutes de
sable

Almanach illustré
du Père Ubu

425

1899

423

424

Clara d’Ellebeuse

La Jeune fille nue

César Antéchrist

1888
1897

422

1897

1895

1891

1887

1907

1901

1900

1901

1899

1897

1897

1896

1895

1899

1895

421

Un jour

De l’angélus de
l’aube à l’angélus
du soir

1896

Date

1894

Vers

JAMMES Francis

419

223

N° du
catalogue

420

Demi-cabots

Le Quartier
Notre-Dame

Titre

IBELS H. G

Auteur

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

Édition
originale

hollande

hollande

hollande

vélin

chine

Papier

X

X

X

Brochure
ou reliure
d’éditeur

P. Vié
X

X

X

X

X

X

X

Cartonnage

X

½ toile

X

P. Vié
X

X

P. Vié
X

toile

P. Vié
X

Étoffe
fantaisie

Maroquin
doublé

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mme O.
Mirbeau par
les éditeurs

Envoi

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

Imprimé pour
Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

Maroquin

P. Vié
X

½ chagrin ou ½
maroquin

à Mirbeau

Vélin

P. Vié
X

½ peau
ou ½
vélin

451

452

453

454

456

Ruskin

Un pèlerinage
au pays de Mme
Bovary

Homère, Iliade,
Odyssée

Les Rois

Avec une batterie
de 75

Byzance

LA SIZERANNE
Robert de

LEBLANC
Georgette

LECONTE de LISLE

LEMAITRE Jules

LINTIER Paul

LOMBARD Jean

457

450

446

Sérénissime

LARRETA Enrique

445

L’Inimitable

La Gloire de Don
Ramire

444

L’Holocauste

447

443

L’Imitation de
Notre Maître
Napoléon

Un an de caserne

442

LAMARQUE Louis

441

Les Nuits, les
ennuis et les
âmes

440

Moralités
légendaires

Cæsar, 1894

439

L’Imitation de
Notre-Dame la
Lune

LA JEUNESSE
Ernest

438

Les Complaintes

LAFORGUE Jules

N° du
catalogue

Titre

Auteur

1890

1914
X

X

X

Trad.
X

1867
1869

1893

X

hollande

hollande

Trad.
X

X

hollande

hollande

hollande

hollande

hollande

hollande

Papier

X

X

X

X

X

X

X

X

X

Édition
originale

1913

1897

1910

1901

1900

1899

1898

1897

1896

1897

1887

1886

1885

Date

X

X

X

X

X

Brochure
ou reliure
d’éditeur

P. Vié
X

X

X

X

X

Cartonnage
½ toile

X

toile

X

P. Vié
X

P. Vié
X

P. Vié
X

Étoffe
fantaisie

½ peau
ou ½
vélin
Vélin

½ chagrin ou ½
maroquin
Maroquin

P. Vié
X

Maroquin
doublé

de l’auteur à
Ch YRIARTE

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau de
l’auteur sur
celle traduite
de R. de Gourmont

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

Envoi

MAETERLINCK
Maurice

LOUŸS Pierre

LORRAIN Jean

Auteur

467

468

469

470

471

472

473

474

475

476

L’Ornement des
noces spirituelles

Les Sept
princesses

Pelléas et
Mélisande

Alladine et
Palomides

Aglavaine et
Sélysette

Douze chansons

Le Trésor des
humbles

La Sagesse et la
destinée

La Vie des
abeilles

464

La Femme et le
pantin

Les Aveugles

463

Aphrodite,
mœurs antiques

466

462

Les Chansons de
Bilitis

Serres chaudes

461

Les Poésies de
Méléagre

465

460

Contes pour lire
à la chandelle

La Princesse
Maleine

459

458

L’Agonie (préface
de Mirbeau)

La Petite classe

N° du
catalogue

Titre

1901

1898

1896

1896

1896

1894

1892

1891

1891

1890

1889

1889

1898

1896

1895

1893

1897

1895

1901

Date

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

Édition
originale

hollande

hollande

hollande

hollande

hollande

japon

japon

vergé

hollande

hollande

chine

Papier

Brochure
ou reliure
d’éditeur

X

X

X

Cartonnage

P. Vié
X

½ toile

P. Vié
X

toile

Étoffe
fantaisie

P. Vié
X

P. Vié
X

P. Vié
X

à Mirbeau
à Mirbeau

P. Vié
X
P. Vié
X

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau
P. Vié
X

à Mirbeau
P. Vié
X

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

Envoi

P. Vié
X

Maroquin
doublé

à Mirbeau

P. Vié
X

Maroquin

à Mirbeau

½ chagrin ou ½
maroquin

P. Vié
X

P. VI2
X

P. Vié
X

Vélin

P. Vié
X

X

½ peau
ou ½
vélin

MALLARME
Stéphane

MAETERLINCK
Maurice

Auteur

481

482

Le Double jardin

L’Intelligence des
fleurs

490

491

492

493

494

495

Le « Ten o’clock »
de M.Whistler

Les poèmes
d’Edgar Poe

Villiers de l’Isle
Adam

Pages

Vers et prose

Oxford,
Cambridge

488

L’Hôte inconnu

489

487

Les Débris de la
guerre

Préface à Vathek

485

486

La Mort

La Mort

484

480

Joyzelle

Der blaue Vogel

479

Le Temple
enseveli

483

478

Monna Vanna

L’Oiseau bleu

477

N° du
catalogue

Monna Vanna

Titre

1895

1893

1891

1890

1888

1888

1876

1917

1916

1913

1913

1910

1909

1907

1904

1903

1902

1902

1902

Date

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

Édition
originale

hollande

vergé

hollande

hollande

hollande

hollande

hollande

hollande

hollande

épreuves

Papier

X

X

X

X

X

X

X

X

Brochure
ou reliure
d’éditeur
Cartonnage

P. Vié
X

½ toile

toile

P. Vié
X

P. Vié
X

P. Vié
X

Étoffe
fantaisie

P. Vié
X

P. Vié
X

P. Vié
X

½ peau
ou ½
vélin
Vélin

à Mirbeau

à Mirbeau

à M. et Mme
Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à M. et Mme
Mirbeau

à Mme
Octave
Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

du traducteur
S.Epstein à
Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

Envoi

P. Vié
X

Maroquin
doublé

à Mirbeau

MariusMichel

Maroquin

P. Vié
X

P. Vié
X

½ chagrin ou ½
maroquin

501

502

503

504

Jules Laforgue

Mlle Fifi

Au soleil

Clair de lune

Sur l’eau

MAUCLAIR
Camille

MAUPASSANT
Guy (de)

505

506

507

508

509

511

512

513

Théâtre (8 vol)

Scarron – Glatigny Sainte
Thérèse

Les Fastes

Les Quatre
saisons

Le Livre des
mille et une nuits
(16 vol)

Les Chauvessouris

Le Chef des
odeurs suaves

Les Hortensias
bleus

MEILHAC et
HALÉVY

MENDÈS Catulle

MERRILL Stuart

MARDRUS

MONTESQUIOU
Robert de

500

223

À la mer

MARGUERITTE
Paul

498

Un coup de dès
jamais n’abolira
le hasard

499

497

Les Poésies de S.
Mallarmé

Couronne de
clarté

496

N° du
catalogue

Divagations

Titre

MAUCLAIR
Camille

Auteur

1896

1893

1892

1904
1916

1900

1891

1905
1906

1899
1902

1888

1888

1884

1882

1896

Sans date

1895

1914

1899

1897

Date

X

X

X

X

en partie
X

hollande

hollande

hollande

chine

X

X

X

X

X

X

nsz

Brochure
ou reliure
d’éditeur

X

vergé

Holl

hollande

Papier

en partie
X

X

X

X

Édition
originale

X

X

X

X

Cartonnage

P. Vié
X

½ toile

P. Vié
X

X

P. Vié
X

P. Vié
X

toile

Maroquin

Maroquin
doublé

à Mirbeau

à Mme
Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à M. et Mme
Mirbeau

Envoi

à Mirbeau

à Mirbeau

Carayon
X

Carayon
X

½ chagrin ou ½
maroquin

P. Vié
X

Vélin

à Mirbeau

½ peau
ou ½
vélin

éditeur
X

Étoffe
fantaisie

526

527

528

529

530

531

Le Crépuscule
des idoles

Par-delà le bien
et le mal

La Généalogie de
la morale

Ainsi parlait
Zarathoustra

Aurore

Le Gai savoir

525

523

Terres lorraines

Humain trop huNIETZCHE Frédéric main, Le Voyageur
et son ombre

522

Jean des brebis

MOSELLY Emile

520

521

Les Stances

Le Thé chez
Miranda

519

MORÉAS Jean

MORÉAS Jean et
ADAM Paul

518

516

La Petite
Mademoiselle

Le Pèlerin
passionné

515

Les Perles rouges
suivies de Les
paroles diaprées

La Turque

514

N° du
catalogue

Les Perles
rouges

Titre

MONTFORT
Eugène

Auteur

1901

1901

1901

1900

1903

1899

1899
1902

1907

1907

1886

1905

1891

1906

1911

1910

1899

Date

hollande
hollande

hollande

hollande

hollande

hollande

hollande

hollande

Trad.
H.Albert
X
Trad.
H.Albert
X
Trad.
H.Albert
X
Trad.
H.Albert
X
Trad.
H.Albert
X
Trad.
H.Albert
X
Trad.
H.Albert
X

hollande

hollande

hollande

hollande

japon

Papier

X

X

X

X

X

Édition
originale

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

Brochure
ou reliure
d’éditeur

X

X

Cartonnage
½ toile

toile

Étoffe
fantaisie

½ peau
ou ½
vélin
Vélin

½ chagrin ou ½
maroquin
Maroquin

Maroquin
doublé

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau et
imprimé à son
nom

Envoi

PHILIPPE CharlesLouis

PERGAUD Louis

PÉLADAN
Joséphin

NOVALIS

NOAILLES
Anna de

NOAILLES
Anna de

Auteur

548

547

Quatre histoires
de pauvre amour

546

543

Old french and
english ballads

La Guerre des
boutons

542

Les Disciples
à Saïs

La Revanche du
corbeau

541

Les
Éblouissements

545

540

Les
Éblouissements

544

539

La Domination

Théâtre de la
Rose-Croix

538

Oraison funèbre

537

La Domination

536

Le Visage
émerveillé

535

524

Considérations
inactuelles

La Nouvelle
espérance

533

La Volonté de
puissance

L’Ombre des
jours

532

N° du
catalogue

L’Origine de la
tragédie

Titre

1847

1912

1911

1895

1886

1905

1895

1907

1907

1905

1905

1904

1903

1902

1907

1903

1901

Date

hollande

hollande

Trad.
H.Albert
X
Trad.
H.Albert
X

X

X

X

X

X

Trad.
MAETER
LINCK

X

X

X

X

X

X

hollande

vergé

hollande

hollande

japon

X

hollande

hollande

hollande

Trad. Marnold et
Morland

X

Papier

Édition
originale

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

Brochure
ou reliure
d’éditeur

X

Cartonnage
½ toile

X

X

toile

Étoffe
fantaisie

P. Vié
X

½ peau
ou ½
vélin
Vélin

½ chagrin ou ½
maroquin
Maroquin

Maroquin
doublé

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau
de Pissarro
illustrateur

à Mirbeau du
traducteur
Maeterlinck

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

Envoi

553

554

555

556

Le Père Perdrix

Marie Donadieu

Croquignolle

Dans la petite
ville

567

568

Chants de la
pluie et du soleil

Le Magasin
d’auréoles

REBELL Hugues

565

Les Mimes
d’Hérondas

566

564

Les Lettres
rustiques…

Souvenirs autobiographiques

563

La Gloire du
verbe

QUINCEY Thomas
de

QUILLARD Pierre

561

562

Le Crime du
poète

PSICHARI Jean

560

559

La Croyante

Théâtre d’amour

Le Roman d’un
révolté

POSTEL-DUMAS
Albert

558

552

Bubu de
Montparnasse

557

551

La Mère et
l’enfant

Charles
Blanchard

550

La Mère et
l’enfant

Lettres de
jeunesse

549

N° du
catalogue

La Bonne
Madeleine

Titre

PORTO-RICHE
Georges de

PHILIPPE CharlesLouis

Auteur

1896

1894

1903

1900

X

X

Trad.
X

Trad.
X

X

X

1885
1890

1895

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

Édition
originale

1913

1899

1910

1898

1913

1911

1910

1906

1904

1903

1901

1911

1900

1848

Date

hollande

hollande

hollande

hollande

hollande

Papier

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

Brochure
ou reliure
d’éditeur

X

½ peau
ou ½
vélin
Vélin

½ chagrin ou ½
maroquin
Maroquin

Maroquin
doublé

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

Envoi

à Mirbeau
à Mirbeau

P. Vié
X
P. Vié
X

à Mirbeau du
traducteur
Savine

à Mirbeau

à Mirbeau
(en grec)

Étoffe
fantaisie

à Mirbeau

toile

X

½ toile

P. Vié
X

X

X

X

X

Cartonnage

577

577

579

580

581

582

583

Les Jeux rustiques et divins

Le Trèfle blanc

La Double
maîtresse

Les Médailles
d’argile

Figures et
caractères

La Sandale ailée

Les Rencontres
de M. de Bréat

RENAN Ernest

584

576

La Canne de jaspe

L’Eglise
chrétienne

575

Poèmes 18871892

584

574

Le Trèfle noir

Les Évangiles

573

Aréthuse

584

572

Contes à soimême

L’Antéchrist

571

Tel qu’en songe

584

570

Épisodes, sites et
sonnets

Saint Paul

569

Poèmes anciens
et romanesques

RÉGNIER Henri de

RÉGNIER Henri de

N° du
catalogue

Titre

Auteur

1879

1877

1873

1869

1904

1906

1901

1900

1900

1899

1897

1897

1895

1895

1895

1894

1892

1891

1890

Date

X

X

X

X

X

X

X

X

X

en partie
X

en partie
X

X

X

X

X

X

X

X

Édition
originale

hollande

hollande

hollande

Papier

X

X

Brochure
ou reliure
d’éditeur
Cartonnage

X

X

X

X

½ toile

P. Vié
X

P. Vié
X

P. Vié
X

toile

P. Vié
X

Étoffe
fantaisie

P. Vié
X

P. Vié
X

P. Vié
X

½ peau
ou ½
vélin

P. Vié
X

Vélin

P. Vié
X

P. Vié
X

P. Vié
X

P. Vié
X

P. Vié
X

½ chagrin ou ½
maroquin
Maroquin

Maroquin
doublé

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

Envoi

RENARD Jules

RENARD Jules

Auteur

1900

1904

594

595

596

597

598

599

600

601

602

603

La Lanterne
sourde

Deux fables sans
morale

Le Vigneron dans
sa vigne

Bucoliques

Le Plaisir de
rompre

Histoires
naturelles

Le Pain de
ménage

Poil de Carotte,
comédie

Comédies

L’Écornifleur

1904

1899

1899

1898

1898

1894

1893

1893

Sans date

223

Ragotte

1893

593

1892

1890

1886

1907

1902

1890

1887

1883

1892

Date

Coquecigrues

592

589

Patrice

L’Écornifleur

588

Lettres du
séminaire

591

587

L’Avenir de la
science

Sourires pincés

586

Histoire du
peuple d’Israël
(5 vol)

590

585

Souvenirs
d’enfance et de
jeunesse

Les Roses

584

N° du
catalogue

Marc-Aurèle

Titre

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

Édition
originale

hollande

hollande

hollande

hollande

hollande

X

vélin

Papier

X

X

X

X

X

X

X

Brochure
ou reliure
d’éditeur

P. Vié
X

P. Vié
X

X

Cartonnage
½ toile

toile

Étoffe
fantaisie

½ peau
ou ½
vélin

P. Vié
X

Vélin

P. Vié
X

P. Vié
X

P. Vié
X

P. Vié

P. Vié
X

P. Vié
X

P. Vié
X

P. Vié
X

½ chagrin ou ½
maroquin
Maroquin

Maroquin
doublé

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau de
J.Psichari

Envoi

611

612

613

Les Soliloques du
pauvre

Les Soliloques du
pauvre

Doléances

RICTUS Jehan

RICTUS Jehan

RODENBACH
Georges

RIMBAUD Arthur

617

618

619

620

621

L’Hiver mondain

Du silence

L’Art en exil

Le Règne du
silence

Le Voyage dans
les yeux

616

610

Les Truands

Lettres

609

La Martyre

615

608

Les Caresses

614

607

La Chanson des
gueux

Poésies
complètes

606

L’Œil clair

Reliquaire

605

RICHEPIN Jean

604

N° du
catalogue

Les Philippe

Titre

Nos frères
farouches

Auteur

1893

1891

1889

1888

1884

1899

1895

1891

1900

1897

1895

1899

1898

1877

1876

1914

1908

1907

Date

X

X

X

X

X

X

X

en partie
X

X

X

X

X

X

x

Édition
originale

papier
rose

japon

hollande

Papier

X

X

X

X

X

X

X

X

Brochure
ou reliure
d’éditeur

X

P. Vié
X

X

X

Cartonnage
½ toile

toile

P. Vié
X

Étoffe
fantaisie

P. Vié
X

P. Vié
X

P. Vié
X

½ peau
ou ½
vélin
Vélin

½ chagrin ou ½
maroquin
Maroquin

Maroquin
doublé

de Rodenbach
à E. Goncourt

de Rodenbach
à E. Goncourt

de Rodenbach
à E. Goncourt

de P.Berrichon
à Mirbeau

de l’éditeur
Vanler à
Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

imprimé pour
Mirbeau à
Mirbeau de
l’éditeur

imprimé pour
Mirbeau à
Mirbeau de
l’éditeur

imprimé pour
Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

Envoi

636

637

638

223

L’Impérieuse
bonté

L’Indomptée

Les Profondeurs
de Kyamo

Bérénice de
Judée

L’Aiglon

640

639

635

Daniel Valgraive

633

Les Xipéhuz

634

632

Marc Fane

Le Termite

631

630

Le Rouet des
brumes

L’Immolation

629

L’Élite

626

Le Voile

627

625

Le Carillonneur

628

624

Les Vies
encloses

L’Arbre

623

Les Vierges

Le Miroir du ciel
natal

622

N° du
catalogue

La Vocation

Titre

Cyrano de
ROSTAND Edmond
Bergerac

ROSNY Joseph
Henri

ROSNY Joseph
Henri

Auteur

1900

1898

Sans date

1896

1895

1894

1891

1890

1888

1888

1887

1901

1899

1899

1898

1897

1897

1896

1896

1895

Date

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

Édition
originale

japon

hollande

hollande

hollande

hollande

Papier

X

X

X

X

X

Brochure
ou reliure
d’éditeur

X

X

X

X

Cartonnage

P. Vié
X

½ toile

½ chagrin ou ½
maroquin
Maroquin

Maroquin
doublé

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Madame
Mirbeau

à Mirbeau

à Madame
Mirbeau

à Mirbeau

Envoi

à Mirbeau de
Rosny J.H.
à Mirbeau de
Rosny J.H.
à Mirbeau de
Rosny J.H.
à Mirbeau de
Rosny J.H.

P. Vié
X
P. Vié
X
P. Vié
X
P. Vié
X

Imprimé pour
Mme Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

P. Vié
X

à Mirbeau

à Mirbeau

Vélin

P. Vié
X

P. Vié

P. Vié
X

½ peau
ou ½
vélin

à Mirbeau

Étoffe
fantaisie

P. Vié
X

P. Vié
X

toile

653

654

655

656

657

658

659

Annabella et
Giovanni

La Croisade des
enfants

Spicilège

Vies imaginaires

Mœurs des
Diurnales

François Villon

La Tragique histoire d’Hamlet

SIENKIEWICZ
Henryk

661

652

Moll Flanders

Par le fer et par
le feu

651

Mimes

660

650

Le Livre de
Monelle

Quo vadis

649

Le Roi au
masque d’or

SCHWOB Marcel

648

Cœur double

SCHWOB Marcel

647

Au jardin de
l’Infante

646

646

La Vie héroïque
des aventuriers
(2 vol)

Légendes de la
guerre de France

645

642

L’Aiglon

La Résurrection
des Dieux

641

N° du
catalogue

L’Aiglon

Titre

SAMAIN Albert

SAINT- GEORGES
de BOUHÉLIER

Auteur

1901

1900

1909

Sans date

1903

1896

1896

1896

1895

1895

1894

1897

1893

1891

1893

1917

1895

1893

1900

1900

Date

japon
hollande
hollande

Trad.
X
Trad.
X

hollande

hollande

japon

hollande

vergé

hollande

papier
vert

Papier

Trad
Schwob

X

X

X

X

X

Trad.
X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

Édition
originale

X

X

X

Brochure
ou reliure
d’éditeur

X

X

X

X

P. Vié
X

P. Vié
X

Cartonnage
½ toile

P. Vié
X

X

X

P. Vié
X

toile

Étoffe
fantaisie

X

P. Vié
X

P. Vié
X

½ peau
ou ½
vélin

P. Vié
X

Vélin

P. Vié
X

X

½ chagrin ou ½
maroquin
Maroquin

Maroquin
doublé

imprimé pour
Mirbeau

de Schwob à
E.de Goncourt

de Schwob à
E.de Goncourt

de Schwob à
Rodenbach

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

imprimé pour
Mirbeau

à Mirbeau

Envoi

683

684

682

685

686

Les Heures
claires

Les Visages de
la vie

Les Visages de
la vie

681

Les Villes
tentaculaires

Les Aubes

680

Les Villages
illusoires

VERHAEREN Émile

Poèmes

679

678

Théâtre

Lettres à Émile
Bernard

VAN GOGH
Vincent

676

ULAR Alexandre

VANDÉREM
Fernand

675

674

Le Livre de la
voie

673

672

La Tragédie de
Ravaillac

L’Exemple de
Ninon de Lenclos

671

Erythrée

670

Dingley l’illustre
écrivain

669

Dingley l’illustre
écrivain

666

De l’intelligence

668

Poèmes aristophanesques

Notes sur Paris

665

662

N° du
catalogue

Vitraux

Les Soirées de
Médan

Titre

Penses-tu
réussir !

TINAN Jean (de)

THARAUD Jérôme
et Jean

TAINE Henri

TAILHADE Laurent

Auteur

1908

1899

1896

1898

1896

1895

1895

1911

1913

1902

1907

1898

1896

1913

1906

1902

1870

1867

1904

1891

1880

Date

X
X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

Brochure
ou reliure
d’éditeur

X

chine

chine

chine

hollande

hollande

hollande

hollande

Papier

en partie
X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

Édition
originale

X

X

Cartonnage

X

X

P. Vié
X

½ toile

X

toile

Maroquin

Maroquin
doublé

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau de
l’éditeur

à Mirbeau

Envoi

P. Vié
X

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

X

½ chagrin ou ½
maroquin

à Mirbeau

Vélin

P. Vié
X

½ peau
ou ½
vélin

P. Vié
X

Étoffe
fantaisie

698

699

700

701

Parallèlement

Femmes

Bonheur

Chansons pour
elle

709

La Chevauchée
d’Yeldis

715

708

Les Cygnes

VILLIERS de l’ISLELa Révolte
ADAM

707

Diptyque

VIÉLÉ-GRIFFIN
Francis

706

Les Déliquescences

705

697

Parallèlement

Invectives

696

Louise Leclercq

704

695

Les mémoires
d’un veuf

Confessions

694

Jadis et naguère

703

693

Sagesse

702

692

Confessions

691

Romances sans
paroles

Mes prisons

689

Philippe II

La Bonne
chanson

1870

1892

1892

1891

1885

1896

1895

1895

1893

1891

1891

1890

1900

1889

1888

1886

1884

1881

1874

1870

1901

1900

1900

687

688

Le Cloître

Date

N° du
catalogue

Petites légendes

Titre

VICAIRE G et
BEAUCLAIR H

VERLAINE Paul

VERLAINE Paul

Auteur

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

Édition
originale

hollande

hollande

hollande

hollande

hollande

hollande

Papier

X

X

X

Brochure
ou reliure
d’éditeur

X

X

X

X

X

X

X

X

X

Cartonnage
½ toile

toile

P. Vié
X

P. Vié
X

P. Vié
X

Étoffe
fantaisie

P. Vié
X

Maroquin
doublé

à Mirbeau

de Verlaine à
Pradelle

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

Envoi

P. Vié
X

P. Vié

à Mirbeau

à Mirbeau

P. Vié
X

Maroquin

à Mirbeau

½ chagrin ou ½
maroquin

P. Vié
X

P. Vié
X

Vélin

P. Vié
X

½ peau
ou ½
vélin

728

729

730

731

732

Ballade de la
geôle de Reading

Les Origines
de la critique
historique

La Retraite
sentimentale

Les Vrilles de la
vigne

La VagabondeL’Entrave (2 vol)

734

735

Les Disciples
d’Emmaüs

Contes à Ninon

La Confession de
Claude

WYZEWA
Théodore de

ZOLA Émile

733

727

WILLY Colette

726

723

Chez les passants

Salomé

722

Chez les passants

Le Portrait de
Dorian Gray

720

Nouveaux contes
cruels

WILDE Oscar

721

Axël

725

719

Tribulat
Bonhomet

WERTH Léon

718

L’Ève future

724

717

Contes cruels

La maison
blanche (préface
Mirbeau)

716

N° du
catalogue

Le Nouveau
Monde

Titre

VILLIERS de l’ISLE- Histoires souveADAM
raines

Auteur

1866

1864

1893

1910
1913

1908

1907

1914

1898

1895

1893

1913

1899

1890

1890

1888

1890

1887

1886

1883

1880

Date

X

½ toile

X

Pierson
X

toile

Étoffe
fantaisie

Maroquin
doublé

De Villiers à E
de Goncourt

Envoi

X

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau

Maroquin

à Mirbeau

½ chagrin ou ½
maroquin

P. Vié
X

Vélin

P. Vié
X

P. Vié
X

½ peau
ou ½
vélin

X

X

X

X

X

Trad.
X

hollande

X

X

X

X

X

à Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau du
traducteur
G.Bazile

à Mirbeau

X

X

X

X

Cartonnage

Trad.
X
X

X

X

Brochure
ou reliure
d’éditeur

à Mirbeau du
traducteur
E.Tardieu

hollande

hollande

Papier

Trad.
X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

Édition
originale

ZOLA Émile

Auteur

1879

1881

738

739

740

741

742

743

744

745

746

747

748

749

750

752

754

751

753

755

Madeleine Férat

La Curée

La Fortune des
Rougon

Le Ventre de
Paris

Un duel social
(3 vol)

La Conquête de
Plassans

La Faute de
l’Abbé Mouret

Thérèse Raquin
– L’Enfant roi, etc
(4 vol)

Son excellence
Eugène Rougon

L’Assommoir

Une page d’amour

Théâtre

Nouveaux contes
à Ninon

Nana

Le Naturalisme
au théâtre

Le Roman
expérimental

Documents
littéraires

Les romanciers
naturalistes

1881

1881

1880

1881

1878

1878

1877

1876

1875

1874

1873

1873

1871

1871

1868

1867

737

Édouard Manet

1866

Date

736

N° du
catalogue

Mes haines

Titre

X

X

X

X

X

chine

chine

chine

chine

hollande

chine

chine

en partie
X
X

hollande

hollande

Papier

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

Édition
originale

X

X

X

X

X

Brochure
ou reliure
d’éditeur
Cartonnage

X

X

X

X

½ toile

toile

Étoffe
fantaisie

½ peau
ou ½
vélin
Vélin

Pouillet
X

Pouillet
X

Pouillet
X

Pouillet
X

X

Pouillet
X

X

Affoltea
X

Pouillet
X

X

Pouillet
X

½ chagrin ou ½
maroquin
Maroquin

Maroquin
doublé

de Zola à
F.Magnard

Envoi

ZOLA Émile

Auteur

770

772

771

772

773

774

775

776

Les Quatre
évangiles Travail
(2 vol)

Rome, Paris

Les Quatre évangiles Fécondité
(2 vol)

Les Quatre évangiles Travail

Les Quatre
évangiles Travail
(2 vol)

Les Quatre
évangiles Vérité
(2 vol)

L’Ouragan

765

Le Rêve

Les Trois villes
(3 vol)

764

La Terre

769

763

L’Œuvre

Le Docteur
Pascal

762

Germinal

768

761

Naïs Micoulin

La Débâcle

760

La Joie de vivre

767

759

Le Capitaine
Burle

L’Argent

758

Au bonheur des
dames

766

757

Pot-Bouille

La Bête humaine

756

N° du
catalogue

Nos auteurs
dramatiques

Titre

1901

1903

1901

1901

1899

1896

X

X

X

X

X

épreuves

japon

X

1894
1898

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

Édition
originale

1893

1892

1891

1890

1888

1887

1886

1885

1884

1884

1883

1883

1882

1881

Date

japon

Papier
mauve

Papier
rouge

japon

japon

X

hollande

hollande

hollande

hollande

hollande

hollande

hollande

hollande

hollande

hollande

hollande

hollande

hollande

hollande

chine

Papier

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

X

Brochure
ou reliure
d’éditeur

X

Cartonnage

X

½ toile

toile

Étoffe
fantaisie

½ peau
ou ½
vélin
Vélin

Pouillet
X

Pouillet
X

½ chagrin ou ½
maroquin
Maroquin

Maroquin
doublé

à Mirbeau

imprimé pour
Mirbeau

imprimé pour
Mirbeau

à Mirbeau

à Mirbeau
imprimé pour
Mirbeau

à Mirbeau
imprimé pour
Mirbeau

Envoi

MIRBEAU Octave

MIRBEAU Octave

Auteur

790

792

793

795

796

797

798

799

800

802

803

804

L’Abbé Jules

L’Abbé Jules

Sébastien Roch

Sébastien Roch

Sébastien Roch

Sébastien Roch

L’épidémie

L’Épidémie

L’Épidémie

Les Mauvais
bergers

Les Mauvais
bergers

Les Mauvais
bergers

783

Le Calvaire

789

782

Contes de la
chaumière

Le Calvaire

780

Lettres de ma
chaumière

788

779

Lettres de ma
chaumière

Le Calvaire

778

777

Correspondance

Les Grimaces

N° du
catalogue

Titre

1898

1898

1898

1898

1906

1906

1906

1890

1904

1888

1913

1901

1887

1894

1886

X

X

ms*

X

X

ms *

X

X

X

X

X

X

1883
1884

1886

X

Édition
originale

1907

Date

papier
rouge

vélin

hollande

hollande

vélin jaune

japon

chine

hollande

japon

japon

hollande

japon

hollande

hollande

hollande

japon

Papier

X

X

X

X

X

X

X

X

X

Brochure
ou reliure
d’éditeur

X

Cartonnage
½ toile

X

toile

P. Vié
X

Étoffe
fantaisie

½ peau
ou ½
vélin
Vélin

½ chagrin ou ½
maroquin

MariusMichel
X

Maroquin

Carayon
X

Carayon
X

Carayon
X

MariusMichel
X

MariusMichel
X

P. Vié
X

MariusMichel
X

Maroquin
doublé

imprimé pour
Mirbeau

Envoi

MIRBEAU Octave

Auteur

805

806

808

809

810

812

813

814

817

818

819

820

821

822

823

Les Mauvais
bergers

Le Jardin des
supplices

Le Jardin des
supplices

Le Jardin des
supplices

Le Journal
d’une femme de
chambre

Le Journal
d’une femme de
chambre

Le Journal
d’une femme de
chambre

Les Vingt et
un jours d’un
neurasthénique

Les Vingt et
un jours d’un
neurasthénique

Les Vieux
ménages

Vieux ménages

Le Portefeuille

Le Portefeuille

Le Portefeuille

N° du
catalogue

Les Mauvais
bergers

Titre

1902

1902

1901

1901

1901

1900

1900

1902

1899

1898

1898

Date

X

X

ms*

X

ms*

X

X

X

X

ms*

X

X

X

Édition
originale

papier
orange

hollande

japon

papier
jaune

whatman

chine

chine

japon

vélin

ms

japon

vélin

Papier

X

X

X

X

Brochure
ou reliure
d’éditeur
Cartonnage
½ toile

toile

Étoffe
fantaisie

½ peau
ou ½
vélin
Vélin

½ chagrin ou ½
maroquin

MariusMichel
X

MariusMichel
X

MariusMichel
X

MariusMichel
X

Maroquin

Carayon
X

Carayon
X

MariusMichel
X

MariusMichel
X

MariusMichel
X

Carayon
X

Maroquin
doublé

imprimé pour
Mme Mirbeau

Envoi

MIRBEAU Octave

Auteur

838
bis

839

Claude Monet

Cl. Monet, Vues
de la Tamise à
Londres

Claude Monet

838

Camille Pissarro

833

Farces et
moralités

837

832

Farces et
moralités

Catalogue de
l’exposition de
l’œuvre de C.
Pissarro

830

Les affaires sont
les affaires

836

829

Les affaires sont
les affaires

Interview

828

Les affaires sont
les affaires

835

827

Les affaires sont
les affaires

Scrupules

826

Les affaires sont
les affaires

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Les affaires
sont les affaires
(Vauperdu)

Les Amants

N° du
catalogue

Titre

1904

1889

1904

1904

1904

1903

1903

1903

1903

1903

Date

ms*

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hollande

japon

hollande

en partie
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papier
rouge

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ou reliure
d’éditeur

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hollande

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Édition
originale

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Cartonnage
½ toile

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MariusMichel
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½ chagrin ou ½
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MariusMichel
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Carayon
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Maroquin
doublé

imprimé pour
C. Mendès

à Albert
Jusseaume

imprimé pour
Mme Mirbeau

Envoi

* ms = manuscrit

Auteur

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La 628-E8

La 628-E8

Le Foyer

Le Foyer

Le Foyer

Le Foyer

Le Foyer

Le Foyer

Le Foyer

Le Foyer

Dingo

Dans
l’antichambre

N° du
catalogue

La 628-E 8

Titre

Sans date

1913

1909

1909

1909

1909

1908

1908

1907

1907

Date

chine
japon

en librairie
X
en librairie
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hollande

hollande

en librairie
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hollande

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Papier
vert ms

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Papier

en librairie
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Édition
originale

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Brochure
ou reliure
d’éditeur

X

Cartonnage
½ toile

Étoffe
fantaisie

½ peau
ou ½
vélin
Vélin

Illustration de Pidoll
pour Le Jardin des supplices.

toile

½ chagrin ou ½
maroquin

MariusMichel
X

MariusMichel
X

MariusMichel
X

MariusMichel
X

Maroquin
doublé

imprimé pour
Mme Mirbeau

à Claude
Monet

Envoi

Jean-Claude DELAUNEY

Maroquin

DEUXIÈME PARTIE

DOCUMENTS

Mirbeau en carte postale (vers 1903).

LA COMÉDIE FRANÇAISE
A-T-ELLE ACCUEILLI ALICE REGNAULT ?
Les mirbelliens avertis savent que la carrière théâtrale d’Alice Regnault n’a
pas laissé un souvenir impérissable. Pourtant douze années sur les planches
lui ont valu quelques admirateurs dans le public et chez les journalistes. Parmi
ceux-ci la palme revient au critique Félix Jahyer qui, dans sa revue Camées
artistiques, en avril 1881, n’hésite pas à lui faire une place dans sa galerie de
portraits, aux côtés de Sarah Bernhardt, Réjane ou Jeanne Granier, accompagnée d’un long article, dont voici un extrait :
Je ne me trompais pas quand j’écrivais en 1876 : « Alice Regnault appartient au petit groupe de jeunes artistes qui ne veulent point se contenter
du succès immédiat, que leur a valu au théâtre l’éclat de leur beauté, et je
ne doute pas qu’elle ait prit pour objectif le talent de Blanche Pierson et de
Léonide Leblanc, qui s’est formé petit à petit, mais sûrement, et se développe
aujourd’hui de façon à satisfaire les plus exigeants » ; et je terminai mon esquisse en disant : « Heureusement douée par la nature sous le rapport physique, elle a pour elle la finesse des traits, le charme de la physionomie et une
rare distinction. Sa taille bien proportionnée a la souplesse et l’élégance…
Jeune, intelligente, laborieuse et bien dirigée, elle ne peut donc manquer
d’obtenir de beaux succès au théâtre. »

Sans doute convaincue de son talent par de semblables discours, la future
madame Mirbeau se mit dans la tête de se produire sur la scène du ThéâtreFrançais, comme le montre une lettre, datée du 6 juillet 18801, adressée à
l’Administrateur général, Émile Perrin :
Monsieur,
Vous avez bien voulu me dire que votre décision serait prise dans les premiers jours de ce mois. Il m’a été dit qu’il y avait eu comité le 1er juillet.
M’avez-vous oubliée ?
Certainement j’ai le désir le plus immodéré d’entrer à la Comédie-Française et je vous presse bien un peu, mais souvenez-vous, Monsieur, que depuis le mois d’Avril vous m’avez promis une prompte solution, que j’attends
toujours et que je me suis libérée de tout engagement, afin de me tenir absolument à votre disposition. J’aurais voulu quitter un peu Paris, je n’ose et je ne
veux le faire avant votre appel définitif. Je vous prie donc bien, Monsieur, de

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CAHIERS OCTAVE MIRBEAU
le hâter de tout votre pouvoir. Je vous en serais encore plus reconnaissante,
s’il m’est possible de l’être davantage.
Veuillez agréer, Monsieur, l’expression de mes meilleurs sentiments.
Al. Regnault
7 av. du Bois de Boulogne

Voici la réponse de M. Perrin à cette lettre aussi courtoise qu’énergique :
9 juillet 1880
Madame,
Je ne vous avais pas oubliée et j’ai fait ce que je vous avais dit que je ferais.
J’avais même lieu de croire ce qui m’avait été affirmé, que vous étiez instruite
du résultat. C’est pour cela que je ne vous en avais pas donné moi-même
connaissance.
Tout le monde a été d’accord pour reconnaître les progrès que vous avez
faits depuis quelque temps, progrès qui attestent de sérieux et méritants efforts. L’opinion a été moins unanime quant à l’opportunité présente de votre
engagement à la Comédie-Française et à la situation que vous pourriez vous y
créer. Je vous avais dit mon sentiment à ce sujet ; tout est dans une occasion
qui peut se produire, mais qui n’est pas venue.
J’aurais été désolé, Madame, qu’il eût pu résulter pour vous quelques
dommages, du désir très légitime que vous avez d’entrer au Théâtre-Français
et des démarches faites par vous dans ce but. Il n’en est pas ainsi, heureusement, puisque vous restez au Gymnase. J’y suivrai avec intérêt vos travaux et,
j’en suis sûr, vos succès.
Il me reste, Madame, à reconnaître la
bonne grâce, la mesure de tact parfait que
vous avez mis dans ces négociations qui
vous tenaient tant à cœur et à vous assurer
que j’en garde le meilleur souvenir.
Je vous prie donc d’agréer l’expression de
mes sentiments les plus sympathiques et les
plus dévoués.
Émile Perrin

Alice Regnault, vers 1880.

On aurait pu croire qu’une lettre aussi
aimable mettrait un terme à notre interrogation. C’était sans compter sur une presse
à l’affût des rumeurs qui, au mois de février
suivant, donne des nouvelles de notre Alice
décidément bien médiatique.
Le 23 février 1881, Le Figaro et Le Gaulois démentent formellement une information parue la veille annonçant l’engagement
d’Alice Regnault à la Comédie Française :

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

169

* « … Ainsi tombe le bruit répandu hier matin
par un de nos confrères de l’engagement de Mlle
Alice Regnault pour créer, sur la demande de
l’auteur, le rôle que va jouer Mme Broisat. » Signé
Jules Prével, Le Figaro.
* « Nous démentons purement et simplement
la nouvelle que donne un journal du matin de
l’entrée immédiate de Mlle Alice Regnault à la
Comédie-Française. » Signé François Oswald, Le
Gaulois.
Le 24, c’est au tour du Gil Blas de publier un
article catégorique :
Un de nos confrères annonce que Mlle Alice
Regnault, qui vient d’obtenir de grands succès
à Bruxelles en jouant le rôle de Chaumont dans
Divorçons, était nommée pensionnaire de la Alice Regnault, par Liphart (1882).
Comédie-Française. Elle devait même, ajoute ce
reporter à court de nouvelles, remplir dans Le Monde où l’on s’ennuie, le
rôle destiné à Mlle Broisat. Tout cela est absolument faux : Alice Regnault
n’est pas engagée au Théâtre-Français et Mlle Broisat garde son rôle de
l’Anglaise à lunettes dans la pièce de Pailleron. L’idée de prendre dans notre
premier théâtre des jolies femmes portant bien la toilette n’est pas encore
entrée dans la tête de M. Perrin.

Le 28, le même journal, sous la plume de Colombine, pseudonyme d’Henry Fouquier, devient plus nuancé :
… La semaine dernière encore, on parlait de son engagement à la Comédie-Ffrançaise, et personne n’a trop ri… Mais prendre la succession d’Augustine Brohan, non, ce serait trop drôle ! Si entichés que soient les amateurs de
sourires provocants, de fossettes et de taille à la torture, si gobeurs que soient
les Muffat parisiens, on ne leur fera jamais avaler, j’espère, cette nouvelle
pâte Regnault.

Et, le 1er mars, c’est au tour du Gaulois de faire machine arrière en concluant ainsi un article signé Triolet :
… Sincèrement, ses progrès s’accentuèrent chaque jour, à chaque création, et, comme elle est toujours une femme adorable, personne aujourd’hui
ne parait trouver étrange qu’on l’engage au Théâtre-Français. Mais qu’elle
ne s’y trompe pas : les grands seigneurs du dix-huitième siècle entraient à
l’Académie par la vertu de leurs titres de noblesse ; les portes de la ComédieFrançaise s’ouvrent devant sa radieuse beauté. C’est un grand honneur qu’on
lui fait. Elle méritera cet honneur en acquérant, au contact de ses nouveaux
camarades, le talent dont elle n’a, jusqu’ici, donné que les promesses.

Alors, où se cache la vérité ?
On va la trouver en allant à la source, c’est-à-dire dans les archives de la
Comédie-Française où se trouvent déjà les deux lettres précédemment citées.

170

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

Alice Regnault dans La Cantinière,
de Robert Planquette.

D’une part, les archives ne possèdent
pas de dossier au nom d’Alice Regnault,
alors que celui de la plus obscure des
pensionnaires y est conservé. Ensuite, il
existe des registres où sont inscrits, au
jour le jour, le titre des œuvres jouées,
les rôles et le nom des comédiens. Pour
l’année qui nous occupe, le nom de Regnault ne figure jamais. De plus, dans Le
Monde où l’on s’ennuie, le rôle de Lucy,
l’Anglaise à lunettes, est bien tenu par
Mlle Émilie Broisat, et ce, dès la première
représentation.
Ainsi, sur cette ambition insatisfaite,
s’acheva la carrière artistique de madame
Alice Regnault, qui va bientôt entamer
un nouveau rôle auprès de celui qui, lui,
s’apprête à l’accueillir et à lui donner son
nom, Octave Mirbeau.

NOTE
1. Archives de la Comédie-Française, dossier Émile Perrin, boîte n° 2.

Léon Dierx, dessin à la plume et lavis.

Tristan JORDAN

MIRBEAU ET UN VERS INÉDIT DE RIMBAUD
Le présent article doit son existence à la générosité et aux découvertes de
Pierre Michel, que nous remercions ici de tout cœur. Grâce à ses recherches,
on est en mesure aujourd’hui de conférer à Octave Mirbeau une place significative dans le panthéon des premiers commentateurs de Rimbaud. Non pas
parce qu’il aurait consacré un article de fond à Rimbaud, mais parce qu’il
a cité le poète à une époque où l’on en parlait peu, dans cette période où,
Verlaine n’ayant pas encore publié le chapitre rimbaldien des Poètes maudits,
Rimbaud restait dans l’ombre. Nous remercions également Jacques Bienvenu,
qui republiera cet article dans le dictionnaire rimbaldien qu’il est sur le point
de publier aux éditions Scali : ses critiques et suggestions amicales ont permis
de largement améliorer ces pages.
Comme l’ont montré Pierre Michel et Jean-François Nivet (Octave Mirbeau.
L’Imprécateur au cœur fidèle. Biographie, Séguier, 1990, p. 151 et p. 177,
n 131), Mirbeau a publié un article intitulé « La Sœur de charité » dans Le
Gaulois, le vendredi 9 mars 1883 (17e année, 3e série, n° 236, p. 1), évoquant
au détour de sa réflexion un poème titrologiquement proche de Rimbaud :
Un poète inconnu, et qui avait du génie pourtant, le pauvre Rimbaud, a
poussé un jour ce grand cri de souffrance chrétienne : « O femme, monceau
d’entrailles, pitié douce, tu n’es jamais la Sœur de charité ! »

Citation évidemment tendancieuse d’un texte dont le titre, à la manière
d’une « physiologie » caustique (cf. Les Assis, Les Pauvres à l’Église, Les Poètes
de sept ans…), ne présentait aucune des manières édifiantes de concevoir la
sœur de charité offertes par la littérature et l’iconographie contemporaines.
Transparaît toutefois ici l’évidente sympathie de Mirbeau qui, pour parvenir à
ce jugement, n’a pas dû lire seulement Les Sœurs de charité, dont il cite deux
alexandrins coupés, voire dévertébrés. Le texte intégral d’une version de ce
poème ne sera exhumé qu’en octobre 1906, dans la Revue littéraire de Paris
et de Champagne, grâce à Georges Maurevert, qui a retrouvé chez Bertrand
Millanvoye le dossier de transcriptions par Verlaine de poèmes de Rimbaud de
1871-début 1872, avec le texte autographe de L’homme juste, mutilé de son
ouverture ; l’autographe des Mains de Jeanne-Marie, augmenté en revanche
de strophes copiées par Verlaine, ne sera publié qu’en 1919, grâce à Paterne
Berrichon.

172

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

Une année plus tôt, le 15 mars 1882, un certain Gardéniac a publié dans le
même Gaulois une version de Poison perdu, précédé de cette indication :
Et je reviens, me rappelant ces vers douloureux d’un poète inconnu :

Pierre Michel a donné d’excellentes raisons de présumer que, comme les
autres textes publiés sous ce pseudonyme, le texte Rose et gris qui abrite ce
sonnet d’attribution notoirement litigieuse a été composé par Mirbeau (voir
Petits Poèmes Parisiens par Octave Mirbeau, préface de P. Michel, À l’écart,
1994, pp. 37-40). L’hypothèse de Claude Zissmann suivant laquelle le texte
en question serait de Germain Nouveau paraît peu plausible (« Rose et gris
et Poison perdu. Une mystification de plus », Cahiers Octave Mirbeau, n° 5,
1998, p. 165-173 ; voir sur ce point les objections de P. Michel, « À propos de
Poison perdu. Mirbeau, Rimbaud, Nouveau et Forain », ibid., pp. 158-164).
P. Michel fait remarquer, à juste raison, que la manière dont Mirbeau parle
de l’auteur des Sœurs de charité ressemble assez fortement à sa présentation
de Poison perdu (« un poète inconnu »/ « un poète inconnu », « le pauvre
Rimbaud… cri de souffrance » / « vers douloureux »). Si cela ne prouve pas
que les deux passages ont le même référent, la comparaison est pour le moins
suggestive.
L’affaire est cependant corsée par une troisième découverte du même
chercheur, à maints égards la plus étonnante, et qu’il nous a permis de révéler ici. Dans un autre article de Mirbeau, publié dans Le Gaulois le 23 février
1885 et intitulé « Les Enfants pauvres », on trouve ce passage pour le moins
énigmatique :
Ah ! la gaie, et douce, et gentille pension ! Et comme
nous voilà loin des orphelinats misérables, avec les figures graves des bonnes Sœurs, les allures épaisses des
abandonnées et, comme dit le poète Rimbaud,
L’éternel craquement des sabots dans les cours.
Puis la réflexion vient, et malgré soi, malgré cette élégance, ce mouvement, cette bonne humeur qui vous
entourent, une grande tristesse vous envahit.

Marie (Méry) Laurent.

Une fois de plus, l’allusion survient par association d’idées, ce qui relève d’une stratégie d’évocation habituelle de Mirbeau, mais
on observera que l’association se fait à nouveau dans la direction de la mélancolie, voire
du pathétique. L’article de Mirbeau porte sur
« l’Orphelinat des Arts, excellente institution de
bienfaisance que préside Mme Marie Laurent,
et dont toutes les actrices de Paris sont, sinon
fondatrices, au moins sociétaires ». Après avoir

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

173

évoqué les bonheurs des orphelines de cette institution, en montrant la richesse de leur vie culturelle (peinture, piano, pièces de théâtre…), comparant
cette vie belle, élégante et sans souci à l’idée que l’on se fait de tant d’orphelinats miséreux, Mirbeau rapprochera cette existence de celle des enfants des
« lords » anglais, tout en apprentissage du travail, d’où la « grande tristesse »
évoquée : ces jeunes femmes françaises, une fois sorties de l’orphelinat, ne
pourront pas toutes être des actrices célèbres et la plupart n’auront aucune
expérience leur permettant de survivre dans la société de leur époque.

L’orphelinat des Arts, à Courbevoie.

L’association d’idées suppose peut-être que l’on monte quelques lignes
plus haut dans l’article, vers l’évocation des comédies mises en scènes avec
ces actrices orphelines :
Dans la salle du conseil où Mme Marie Laurent continue de compulser
les registres, les actrices déroulent leurs rôles, les apprennent, se donnent
la réplique, et l’on n’entend plus que des bouts de phrases étranges et sans
suite : « Arthur, dites-moi que vous m’aimez… Mon Dieu ! que je suis malheureuse… Vous êtes un misérable, monsieur le comte. »

Qu’Arthur – nom très à la mode pour des amants volages – soit le seul nom
d’homme prononcé, dans le cadre de cette évocation d’un univers exclusivement féminin, pourrait bien être significatif, en tant qu’anticipation de la
citation d’un autre Arthur, qui n’était pas, lui, un comte. Mais il serait probablement plus logique de se dire que c’est ce nom qui entraîne, par association,
la citation, d’autant que ces « bonnes Sœurs » des « orphelinats misérables »
pouvaient s’associer au souvenir des Sœurs de charité.
Deux de ces évocations de Mirbeau concernent explicitement Rimbaud, la
troisième peut-être aussi dans son esprit, cette continuité dans l’atmosphère

174

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

élégiaque suggérant au moins un aspect de son image de ce poète maudit.
Mais cette fois, contrairement à ce qui se passe pour les exemples précédents,
on ne possède aucune autre version de la citation fournie. Ce vers ne fait pas
partie des œuvres connues de Rimbaud.
Rien, dans ce contexte, ne laisse imaginer qu’il s’agit d’une plaisanterie de
la part de Mirbeau. Dans une décennie où Darzens parlait de trois versions
des Effarés, le fait de mettre la main sur un texte de Rimbaud n’était pas encore
considéré comme quelque chose de prodigieux.
Revenons d’abord sur la question des dates. La citation (sans titre) de
Poison perdu précède largement la première transcription du sonnet par
Verlaine, dans sa lettre à Charles Morice du 9 novembre 1883 (Paul Verlaine,
Correspondance générale, éd. Michael Pakenham, Fayard, 2003, p. 820). La
citation des Sœurs de charité, le 9 mars 1883, se fait avant la publication en
feuilleton de la première moitié des Poètes maudits, dans Lutèce, du 5 octobre
au 17 novembre de la même année. Verlaine y regrettait la perte d’un certain nombre de poèmes, explicitement nommés et qui devaient figurer tous
dans le recueil que Rimbaud espérait publier fin 1871-début 1872, dont «
les Veilleurs, Accroupissements, Mon pauvre cœur, Ceux qui disent, Les mains
de Jeanne-Marie, Sœurs de charité » (Lutèce, 2-9 nov. 1883, p. 3). Dans la
deuxième édition des Poètes maudits, en 1888, Verlaine mentionne un titre
dont on ne trouve aucune autre trace : Les Réveilleurs de la nuit. Claude Zissmann a proposé une explication qui nous paraît très convaincante, voire quasi
concluante : il s’agirait du titre qui coiffait une version de L’homme juste («
Vestiges de deux recueils mort-nés d’œuvres de Rimbaud », Parade sauvage,
bulletin n° 2, 1986, pp. 49-50). Avec cet autre titre qui renvoie à l’un des
petits métiers obscurs et pittoresques de Paris (encore un titre à suggestions
« physiologiques »), le poème imagine l’arrivée de réveilleurs d’un type un
peu particulier : des Communards – et en premier lieu l’homme « révolté »
qui l’invective – qui viendraient réveiller l’Homme juste – Hugo, qui voudrait
se cacher sous son drap pour dormir… le sommeil des justes. Verlaine ayant
pu se souvenir de tous les autres textes connus aujourd’hui du recueil en
question, dont Madrigal, titre du poème dont on ne connaît qu’une version
sans titre : « L’étoile a pleuré rose […] » (voir André Vial, Verlaine et les siens,
heures retrouvées, Nizet, 1975, p. 132), il ne s’agit presque certainement pas
d’une coïncidence, et on sait qu’il existait à la fois un autographe du poème,
celui, amputé de ses quatre premiers quintils, dont le manuscrit se trouve à
la Bibliothèque Nationale, et une transcription par Verlaine, dont n’a survécu
que l’ultime quintil, barré.
Verlaine a supposé que ces textes désespérément recherchés avaient été
confisqués par la famille Mauté. Ce n’est pas impossible pour d’autres versions
que celles connues aujourd’hui et Mathilde avouera à Isabelle Rimbaud qu’elle avait trouvé, outre « Sonnet des Voyelles », une version des Chercheuses

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

175

de poux, qu’elle a sans doute détruite (voir ex-Mme Paul Verlaine, Mémoires
de ma vie, éd. Michael Pakenham, Champ Vallon, 1992, p. 163). Le dossier,
comprenant surtout ses transcriptions, a cependant été confié à Forain, qui
l’a par la suite laissé entre les mains du chansonnier montmartrois Bertrand
Millanvoye au moment de partir faire son service militaire en 1874. Millanvoye ne semble avoir attaché aucune importance à ces textes, que Forain a
dû oublier de reprendre. On peut penser que c’est Rimbaud lui-même qui
avait passé les manuscrits à Forain, ce qui aide à expliquer que Verlaine n’ait
pas pensé à cette piste. Quoi qu’il en soit, le
dossier a perdu, à un moment qu’il est impossible actuellement de déterminer, à la fois
les 52 vers des Veilleurs et le feuillet comportant, d’un côté, Les Chercheuses de poux et,
de l’autre, les vingt premiers vers de L’homme
juste, sans oublier Les mains de Jeanne-Marie,
dont le manuscrit a été cependant retrouvé,
dans des conditions qui restent mystérieuses.
Il paraît très plausible que la perte du début
de L’homme juste découle de l’intérêt de quelqu’un pour Les Chercheuses de poux, qui se
trouvait au verso du même feuillet. Bien que
l’on ne puisse exclure d’autres possibilités (le
feuillet aurait été laissé rue Nicolet, par exemple, d’où la version des Chercheuses retrouvée
par Mathilde), il n’est pas impossible que ce fût
Couverture de Dinah Samuel,
Millanvoye qui, montrant le dossier à Félicien
par Jules Chéret.
Champsaur, ait permis à ce dernier d’emporter ce feuillet, d’où la publication de deux strophes dans Dinah Samuel dès
1882. On ignore cependant d’où Verlaine a pu tirer la version publiée dans
Les Poètes maudits, ces textes imprimés offrant des variantes qui montrent,
selon nous, qu’il s’agit bien de deux versions distinctes (nous avons essayé de
le prouver dans Arthur Rimbaud, Œuvres complètes, Champion, t. 1, 1999,
pp. 552-554). Millanvoye a-t-il montré le dossier à Mirbeau aussi ? En tout
cas, on ne connaît qu’une version des Sœurs de charité et sa très courte citation ne permet pas de procéder à une comparaison probante.
Pour en revenir au vers inédit dévoilé par Mirbeau en 1885, cet alexandrin
qui semble tout faire pour donner satisfaction à ceux qui croient à l’alexandrin-tétramètre peut sembler typiquement rimbaldien. Avec ses sonorités
mimétiques, « L’éternel craquement des sabots dans les cours » propose une
notation dont la puissance auditive est à comparer avec « Tout en faisant trotter ses petites bottines » (Roman) ou « Il écoute les poils pousser dans sa peau
moite » (Accroupissements).

176

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

Les mots pleins du vers n’ont rien à surprendre chez Rimbaud.
L’antéposition d’éternel est fréquente chez Rimbaud : « une éternelle voix »
(Soleil et Chair), « Éternelles Ondines » (Comédie de la Soif), puis, à peu de
distance peut-être de la composition des Veilleurs, les expressions quasi coréférentielles (et quasi paronymiques ?) se référant au Dieu versaillais et au Christ
de l’Église catholique dans deux textes datés de juillet 1871 : « éternel veilleur »
(L’homme juste) et « éternel voleur », dans Les Premières Communions.
Pour le mot craquement, on peut penser, dans le cadre des effets que nous
venons de mentionner, aux effets imitatifs de Bal des pendus (« Crispe ses petits
doigts sur son fémur qui craque / Avec des cris pareils à des ricanements »).
Les sabots ont, chez Rimbaud, chaque fois, un symbolisme social limpide
(comparable à celui, par exemple, de la blouse), comme lorsque le poète se
caricature en paysan en sabots dans sa lettre de mai 1873. Dans « Morts de
Quatre-vingt-douze […] », il est question des chaussures des paysans révolutionnaires qui emporteront la victoire sur des armées mieux habillées ; dans
Vies, « l’arrivée en sabots » serait la marque des origines paysannes du sujet
dans le contexte d’une sorte de rapide Bildungsroman parodique ; dans Après
le Déluge, les « églogues en sabots » seraient une allusion burlesque à la paysannerie réactionnaire qui a participé à la mort du Déluge, se réjouissant de la
fin de l’éclatante giboulée de mars… 1871.
L’évocation de la cour, enfin, joue un rôle important dans Le Forgeron, puis
apparaît dans Les Pauvres à l’Église (« Ces aveugles qu’un chien introduit dans
les cours. » : on relèvera la proximité de la fin du vers avec son homologue
dans la citation de Mirbeau) et apparaît non moins de quatre fois dans l’évocation nocturne des Premières Communions (v. 76, 95, 100, 102), où le rapport
entre l’intérieur et l’extérieur joue un rôle essentiel dans l’évocation d’une
sorte d’effraction spirituelle et sexuelle.
Pierre Michel nous a soufflé une hypothèse intéressante et qui tient compte du contexte de l’évocation de l’article de Mirbeau, consacré, comme on l’a
vu, à discuter de la finalité des orphelinats : il s’agirait du bruit des sabots des
enfants dans des cours d’école. Dans Un cœur sous une soutane, Monsieur
Léonard fait allusion à plus d’une reprise à la cour (« l’arbre de la cour a de
petites pousses tendres comme des gouttes vertes sur ses branches », « les élèves sortent fort souvent pour xxxx dans la cour », « il a traîné à quatre pas dans
la cour ses pantoufles de chanoine !… »). Dans le contexte de l’intérêt que
montre Rimbaud, vers la même époque, pour la manière dont on traite, brime
et endoctrine les enfants (Les Poètes de sept ans et Les Premières Communions,
mais aussi, déjà, Un cœur sous une soutane), l’hypothèse est séduisante. Sa
conception de la manière dont on éduque les enfants est indissociable de sa
vision d’une société qui construit le sujet de manière à le soumettre aux intérêts de l’Église et de la bourgeoisie. C’est cette construction que la lettre dite
« du Voyant » cherche à déconstruire.

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

177

On pourrait cependant envisager d’autres possibilités, compte tenu des
implications souvent idéologiques, chez Rimbaud, des sabots. À l’instar des
Pauvres à l’Église et des Premières Communions, le vers pourrait bien symboliser l’échec de la Commune (symbolisme qui n’est pas incompatible avec l’hypothèse de P. Michel, bien au contraire). Si les sabots sont ceux des paysans, il
s’agirait d’évoquer le retour à une situation apparemment éternelle, la rupture
historique s’avérant, au moins en apparence, impossible, l’élan de la capitale
se trouvant étouffé par la victoire des forces répressives se servant, comme
sous Badinguet, d’une paysannerie politiquement manipulable. Comme le
suggèrent les lettres du 13 et du 15 mai 1871, l’idéologie servirait notamment
à donner une apparence naturelle et immuable à des conditions sociales historiques (« Les révolutions ne rendent personne plus heureux ; l’esclavage change
de forme voilà tout, mais il dure toujours parce qu’il est nécessaire et aussi inéluctable que la sottise, la méchanceté et l’intrigue », dira Isabelle Rimbaud, in
Arthur Rimbaud, Ebauches, Mercure de France, 1937, p. 108). Il s’agirait, dans
cette hypothèse, d’une sorte de citation discursive : « on ne pourra jamais
changer la vie » serait le point de vue conservateur que le poème admettrait
par résignation, ou soumettrait au contraire à l’ironie, dans la logique des
Poètes de sept ans, de L’Orgie parisienne ou des Mains de Jeanne-Marie. Ce
serait ainsi le retour au principe « français » ayant comme prémisse la défaite
du principe « parisien », pour reprendre une distinction culturelle importante
de la lettre du 15 mai 1871 qui repose sur la contradiction entre, d’une part,
Paris avec sa Commune et, d’autre part, le reste de la France, dominée par des
forces réactionnaires, en dépit de tentatives de mettre en place des Communes dans quelques autres villes. Selon cette hypothèse, les sabots ne seraient
plus ici comme dans « Morts de Quatre-vingt-douze […] », l’emblème d’une
paysannerie révolutionnaire, mais celui d’une paysannerie conservatrice, facilement ralliée à la cause réactionnaire des Versaillais et largement impliquée
dans les massacres de la Semaine sanglante dans l’idée des Communards. Le
vers formulerait ainsi une constatation qui, sous une forme plus implicite, se
conforme à la logique de la fin du Bateau ivre, les Monitors protecteurs des
« porteurs de coton » ayant vaincu les bateaux révolutionnaires, « sous les yeux
horribles des pontons ». Ce n’est là, redisons-le, qu’une hypothèse, mais il
paraît difficile à imaginer que les sabots n’aient pas ici aussi une valeur sociologique et, partant, idéologique.
La vaste majorité de ces textes étaient évidemment inaccessibles en 1885,
donc Mirbeau n’aurait été en mesure de les pasticher… que s’il disposait
réellement d’inédits. Du coup, l’hypothèse d’un pastiche permettant de faire
l’économie de l’idée d’un texte inconnu ne paraît guère logique.
Il est peu vraisemblable que cette évocation provienne d’une version inconnue des Sœurs de charité, alors qu’on aurait pu l’imaginer dans d’autres
contextes, descriptifs ou du moins évocatoires, comme Les Poètes de sept ans

178

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

(« Il écoutait grouiller les galeux espaliers. ») ou Les Premières Communions
(« Son étoile la vit, une chandelle aux doigts / Descendre dans la cour où séchait une blouse »). On pourrait cependant trouver que ce vers si rimbaldien,
pourrait aussi être… très hugolien. Ce qui pourrait éventuellement plaider en
faveur de l’hypothèse d’un vers tiré du début perdu de L’homme juste/Les Réveilleurs de la nuit. Ce poème qui met en scène un dialogue entre un homme
juste, qui est Hugo, et un homme révolté, qui serait un avatar de la voix rimbaldienne, comme l’a montré Yves Reboul (« À propos de L’homme juste »,
Parade sauvage, n° 2, 1985, pp. 44-54), compare la lapidation de la maison
bruxelloise de Hugo par des émeutiers réactionnaires avec le bombardement
de Paris par les Versaillais (S. Murphy, « Architecture, astronomie, balistique ;
le châtiment de Hugo », in Vies et poétiques de Rimbaud, Parade sauvage,
Colloque n° 5, 2005, pp. 183-224). Tout cela pourrait donner un contexte sémantique à cette évocation d’une cour : l’homme juste est attentif aux bruits
de l’extérieur, se cramponnant frileusement à son petit cocon domestique.
On pourrait se demander du reste si le vers en question n’a pas un patron
syntaxique très hugolien, conciliable avec sa présence possible dans un texte
qui se moque du mage.
Ce n’est évidemment là qu’une possibilité parmi d’autres, puisqu’il est
impossible de connaître les autres textes perdus de Rimbaud, notamment
La France et Les anciens partis, mentionnés dans le listing de Verlaine, datant
sans doute des premiers mois de 1872, retrouvé par André Vial, mais aussi Les
Veilleurs, poème nommé également dans la liste et qui faisait donc partie du
dossier confié à Forain – au complet ou éventuellement déjà lacunaire. Les
Veilleurs constitue en effet un autre candidat prometteur pour ce vers. Puisque
Verlaine cite Les Veilleurs en même temps que Les Réveilleurs de la nuit, il ne
saurait s’agir, comme on l’a souvent cru, du même texte. Les deux poèmes
auraient eu plusieurs choses en commun : les titres sont sémantiquement liés
comme la veille au réveil ; les deux titres peuvent désigner un métier, l’un
nocturne, l’autre pour ainsi dire auroral ; la présence de « l’ordre, éternel
veilleur », dans L’homme juste, représente plausiblement une passerelle entre
les deux textes ; ce veilleur-là rappelle que, de même que les « réveilleurs de
la nuit » ne sont pas les hommes qui accomplissent ce métier, les veilleurs
éponymes n’étaient probablement pas de simples veilleurs de nuit. Surtout, il
s’agissait de deux poèmes portant sur la Commune ; c’est en effet juste après
avoir cité « Paris se repeuple, écrit au lendemain de la “Semaine sanglante” »,
que Verlaine évoque ainsi Les Veilleurs :
Dans cet ordre d’idées, Les Veilleurs, poème qui n’est plus, hélas ! en
notre possession, et que notre mémoire ne saurait reconstituer, nous ont
laissé l’impression la plus forte que jamais vers nous aient causée. C’est
d’une vibration, d’une largeur, d’une tristesse sacrée ! Et d’un tel accent de
sublime désolation, qu’en vérité nous osons croire que c’est ce que M. Arthur

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

179

Rimbaud a écrit de plus beau, de beaucoup ! (Verlaine, Œuvres en prose
complètes, éd. Jacques Borel, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade »,
1972, p. 654)

Alors que L’homme juste porte sur les réactions censément égocentriques
de Hugo après la Semaine sanglante, Les Veilleurs se rapporterait plus directement à la défaite de la Commune, comme l’ont compris notamment A. Vial
et Cl. Zissmann.
Nous ne prétendrions pas que le
vers cité par Mirbeau soit l’un des
plus beaux de l’œuvre de Rimbaud,
mais si l’on citait séparément un vers
du Bateau ivre comme « Qui porte,
confiture exquise aux bons poètes »,
on ne pourrait, en se limitant à cet
alexandrin, mesurer la finalité et la tonalité du poème (ce qui ne nous a pas
empêché de procéder à une tentative
de reconstruction synecdochique d’un
contexte, comme un paléontologue
reconstruit un dinosaure à partir d’un
os, au risque évidemment de prendre
un ptérodactyle pour un archéoptéryx). Verlaine ne précise pas le mètre utilisé par Rimbaud, mais pour un
texte de 52 vers comportant une telle
« désolation », datant en tout état de
cause d’entre la fin de mai 1871 et le
début de 1872, le recours à des quatrains d’alexandrins est de loin l’option la plus vraisemblable.
Dans L’homme juste, le « maudit »
oblige le « juste » à voir ce qui se
Rimbaud, vu par Verlaine (1872).
passe en dehors, au lieu de s’aveugler volontairement comme le poète frileux de Ce qu’on dit au Poète à
propos de fleurs (avec un rejet qui dramatise cette posture : « – volets / Clos,
tentures de perse brune, – »), refusant l’expérience visionnaire comme Musset, selon la lettre du 15 mai 1871 (« il y avait des visions derrière la gaze des
rideaux : il a fermé les yeux »). Les Veilleurs, par son sujet, était susceptible
de déboucher sur des éléments descriptifs, portant peut-être sur le retour
de la vie ancienne dans les rues et cours de la capitale, un peu comme dans
L’Orgie parisienne ou Paris se repeuple. Ce ne sont là, bien entendu, que des
conjectures.

180

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

Quel que fût le poème ainsi cité, on peut se demander comment Mirbeau
l’aurait connu. Les informations que nous a fournies Pierre Michel offrent
plusieurs pistes :
[Mirbeau et Forain] étaient amis à leurs débuts, comme l’atteste une lettre cosignée du 11 décembre 1880 (Correspondance générale d’Octave Mirbeau, t. I,
p. 272). Ils le sont encore en 89 (II, 109). Et Mirbeau possédait alors des Danseuses de Forain. Mirbeau a aussi assez bien connu Champsaur, semble-t-il, et celuici lui a consacré un article le 25 décembre 1886. Mirbeau l’en a remercié le 28
(I, 625). Autres lettres de Mirbeau à Champsaur en 1888 (I, 845) et en 1894 (II,
839). Mais ils n’ont jamais été intimes. (Courrier électronique du 6 juin 2008)

Pour Millanvoye, on ne possède aucune information, positive ou négative,
mais P. Michel rappelle que, pour la période d’avant 1884, on connaît toujours mal la vie de Mirbeau. La disparition du début de L’homme juste et celle
des Veilleurs constituent deux pistes intéressantes, compte tenu de celle des
Chercheuses de poux, dont Champsaur a pu, vers la même époque, révéler le
contenu. Ce ne sont cependant pas les seules possibilités, de sorte que la prudence s’impose. Verlaine n’a sans doute pas été au courant de ces citations par
Mirbeau, sinon il aurait essayé de retrouver les documents concernés. Pour
l’instant, les questions que l’on peut se poser restent pour la plupart sans réponse. Elles ont toutefois l’intérêt de rappeler que la recherche rimbaldienne
suppose aussi des enquêtes du côté de Forain, de Millanvoye, de Mirbeau. De
même que Michael Pakenham a découvert une version des Effarés en consacrant des recherches à Jean Aicard, on peut penser que les grandes découvertes futures concernant Rimbaud se feront grâce à des recherches concernant
ses fréquentations – et leurs fréquentations…
Steve MURPHY
CELAM, Université Rennes 2

Lettre de Verlaine
avec dessin à la
plume (1889).

DEUX CONTES INCONNUS DE MIRBEAU
TRADUITS DU TCHÈQUE
Comme je l’ai annoncé il y a trois ans1,
j’ai découvert, grâce au catalogue informatisé
de la Bibliothèque Nationale tchèque, à Prague, l’existence d’une petite brochure de Mirbeau, maigre de 29 pages, intitulée Z deníku
dcery prostitutky, et parue en 1924 chez Jan
Toužimský, dans la collection « Venušiny povídky » [“les contes de Vénus”]. En dépit de ce
que pouvait laisser imaginer le titre, il ne s’agit
nullement de la version tchèque de L’Amour de
la femme vénale bulgare, publié à Plovdiv deux
ans plus tôt sous le titre de Lioubovta na prodajirata jena, et la fille de la prostituée du titre n’est
autre que Célestine, au chapitre V de son Journal d’une femme de chambre, comme j’ai pu
m’en assurer en découvrant le texte, numérisé
grâce à la sympathique entremise de Dominika Jagová2. Cette publication n’en
comportait pas moins une énorme surprise : on y trouve en effet deux contes
de Mirbeau inconnus en français et intitulés « Hnizdecko lasky » [“Le petit
nid d’amour”] et « Vecne… » [“Pour l’éternité…”]. Ce sont ces deux contes
que je reproduis ici, dans la traduction réalisée, à ma demande, par Monika
Čechová, que je remercie de tout cœur3.
Ces deux contes constituent un nouveau mystère, car j’ignore totalement
d’où ils viennent et comment ils ont bien pu parvenir à Prague, sept ans post
Octavii mortem. S’agit-il de textes publiés dans des journaux français et que
les mirbeaulogues n’ont pas (encore) dénichés ? Ou de récits écrits directement pour le compte de journaux tchèques, comme Mirbeau en a rédigé
pour des journaux autrichiens, allemands ou italiens (et sans doute aussi pour
des journaux russes), et qui auraient paru antérieurement, dans des revues
pragoises que nous n’avons pas dépouillées ? Pour l’heure, nous ne disposons
d’aucun élément en ce sens, mais des trouvailles ne sauraient être exclues,

182

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

pour peu qu’on entreprenne des recherches dans les collections de périodiques tchèques.
Au-delà de celui de leur origine, ces deux textes posent un deuxième problème : leur inspiration n’est guère celle du Mirbeau de la maturité et s’inscrit
davantage dans la continuité d’Amours cocasses et Noces parisiennes4. Est-ce
à dire qu’il pourrait s’agir de textes contemporains de ces deux volumes de
1883 et 1885, peut-être même parus également sous pseudonyme ? Cette
hypothèse est exclue, puisqu’il est question des escaliers de la Tour Eiffel dans
« Le Petit nid d’amour » : ce conte est donc postérieur à 1889. Ou bien Mirbeau serait-il revenu tardivement à sa première manière, à destination d’un
public étranger, qu’il conviendrait, à la demande de l’éditeur comme jadis à
celle de son commanditaire, de séduire plutôt que de le choquer ou de l’effaroucher ? Quoi qu’il en soit, l’amour dont il est question ici n’a rien à voir avec
la torture subie par les narrateurs du Calvaire ou du Jardin des supplices, mais
n’est de nouveau, comme l’écrivait Arnaud Vareille, qu’un « facteur propice à
mettre en scène les situations les plus scabreuses », tout en soulignant « l’altérité radicale des deux sexes5 ». En l’occurrence, conformément à un stéréotype
romanesque qui n’est pas propre à la Belle Époque, ni a fortiori à Mirbeau,
ce sont les femmes – et, comme par hasard, l’une d’elles se prénomme Ève…
– qui « sont toutes les mêmes » et se jouent de la bêtise des hommes : l’une en
instrumentalisant le désir de son soupirant afin de dénicher, pour son ménage,
un petit appartement que sa rareté a rendu quasiment introuvable à Paris, et
par voie de conséquence d’autant plus précieux ; l’autre en prenant au pied
de la lettre un engagement plaisant qui n’était évidemment à prendre qu’au
figuré. Mais les deux galants, qui ne sont pas très dégourdis, ne valent pas
beaucoup mieux que leurs dulcinées et suscitent plus la raillerie que la pitié :
si petite blessure d’amour-propre il y a bien, chez l’un, ou fourmillements
douloureux, chez l’autre, leurs dérisoires souffrances ne sont que le modeste
prix à payer pour s’être laissés duper par celles-là mêmes qu‘ils entendaient
duper. Tels sont pris qui croyaient prendre…
Ce qui est heureusement un peu plus original que cette moralité classique,
et davantage mirbellien, c’est la démystification en règle du sentiment amoureux. Comme dans sa farce de 1901 Les Amants6, on a droit à de “belles” déclarations d’amour, aussi plates et convenues dans la forme qu’hypocrites dans
le fond : les mots ne sont décidément que le truchement de la mauvaise foi,
et l’amour affiché n’est guère qu’une comédie grotesque7. Particulièrement révélatrice à cet égard est la baisse du désir chez le pseudo-amoureux en quête
d’un nid d’amour et qui est déçu de ne pas se heurter, de la part de sa belle, à
la résistance attendue : « déjà la petite madame Dille ne lui semblait plus aussi
désirable. Trop facile, excessivement facile… » Comme si seule importait à ses
yeux la gloire d’une conquête méritoire : l’amour n’est alors que le cache-sexe
de l’amour-propre. Baisse comparable du désir chez Alfred, dans le deuxième

183

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

conte, mais pour des raisons différentes : c’est l’inconfort de sa position qui
l’amène au point de rupture. Sa bien-aimée, par perversité ou inconscience,
s’amuse à lui imposer une épreuve, comme dans les romans de chevalerie.
Mais le preux chevalier n’est décidément pas à la hauteur et il perd vite la
face : son bien-être physique passe avant toute autre considération et il doit
renoncer piteusement à cet amour qu’il prétendait éternel…
Par rapport à ses fantoches, l’auteur adopte une attitude ironique et distanciée, dont témoignent également les points de suspension, si caractéristiques
de l’écriture mirbellienne8, dont est agrémenté le titre ironique du deuxième
conte9 : « Pour l’éternité… » Histoire de bien nous faire comprendre que le
sentiment qu’il est convenu, par commodité et tradition, d’appeler “amour”
ne pouvait être que le fruit d’une auto-suggestion aussi fugace que vive.
Pierre MICHEL

* * *
OCTAVE MIRBEAU : « LE PETIT NID D’AMOUR »

« Je vous aime, ah ! comme je vous aime ! »
« Bon, et alors ? »
« Eh bien, allons plus loin, plus loin ! »
« Oui, vous allez m’inviter à boire le thé dans votre chambre, dans votre
garçonnière ! Ah ! il ferait beau voir ! Une tasse de thé dans une horrible
chambre, avec des voisines qui traînent dans les couloirs et des concierges
qui vous dévisagent avec curiosité au passage ! J’ai à peine flirté avec vous
et vous parlez déjà d’appartement et de thé ! Je vous assure que je voulais
juste m’amuser ! Ce flirt n’était qu’un simple jeu ! J’ai pensé que vous alliez
le prendre de la même façon, comme un simple amusement ! Je fais partie
des femmes honnêtes, dont le visage innocent rougit facilement, mais qui sont
vraiment comme ça ! Je sais bien comment vous m’imaginez, dans votre garçonnière. Mais n’est-ce pas dégoûtant ? »
« Non, Madame, c’est ailleurs que je vous vois, tout à fait ailleurs. Je vous
aime ! Et je vous imagine dans les salons que vous aurez arrangés et décorés
pour vous. Dans notre appartement consacré par notre amour. Ma garçonnière ? Quelle horreur ! Je vous aime trop et je vous estime trop pour cela !
Mais pourquoi faut-il donc que vous soyez mariée ? Alors, je vais vous proposer un asile secret, qui sera seulement pour vous. Personne ne profanera ce
sanctuaire de l’amour. Un seul mot de vous, et je ne vous demanderai rien de
plus, jusqu’au jour où je vous ferai pénétrer dans notre petit nid d’amour. »
« Vous êtes admirable, en vérité ! Vous connaissez donc déjà un appartement de ce genre ? »
« Non, mais je vais le trouver, sans aucun doute. Je vous en prie, belle madame, ne vous occupez pas de ces bagatelles ! »

184

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

« Je voulais juste, car je sais combien c’est difficile de… »
Tout à coup Madame Dille s’arrêta et, pour cacher quelque chose de gênant, elle se mit à rire, avant de poursuivre :
« Je suis très curieuse de voir ça ! »
« Et après, vous serez à moi ? »
« Oui, après, je serai à vous ! »
« Tout entière ? »
« Je vous donnerai précisément tout ce que vous exigerez comme acompte
de l’amour ! »
« Comme vous êtes douce, ma chérie ! Puis-je vous enlacer et vous embrasser ? »
« Embrassez-moi, mais seulement sur le front ! Le reste viendra plus
tard ! »
« À coup sûr ? »
« Oui ! Quand vous aurez trouvé votre petit nid, venez me le dire ! »
Phrase pleine de promesses ! Et le sourire qui l’accompagnait était encore
plus prometteur. Alors, un triomphe de plus, et qui n’avait rien de difficile…
Et pourtant cette petite madame Dille, mariée depuis un an à peine avec
un homme charmant qu’elle ne détestait nullement, n’apparaissait pas comme une proie si facile. Faiblesse des femmes ! Elles sont décidément toutes les
mêmes ! Max était un peu déçu. Il imaginait un combat long et très délicat,
où il lui faudrait mettre en œuvre toute sa force de séduction et toute son
astuce. Et puis, tout à coup, il avait suffi d’un appartement qui lui convienne !
Il se retrouvait dans la positon ridicule de l’homme qui a pris un grand élan
pour sauter par-dessus un petit ruisseau large de deux pieds. Et déjà la petite
madame Dille ne lui semblait plus aussi désirable. Trop facile, excessivement
facile…
Et pourtant un obstacle se présenta dès le deuxième jour : le commissionnaire immobilier ne put lui fournir aucune adresse :
« Nous n’avons absolument rien, monsieur. Tout est loué aussitôt, et à tous
les prix. La population de Paris a doublé. Et les concierges préfèrent négocier
directement avec les candidats : ça leur rapporte davantage. Il me semble
qu’il ne vous reste plus qu’à vous mettre en chasse, mais je pense qu’il vous
faudra beaucoup d’efforts avant de trouver un appartement… ! »
Beaucoup d’efforts, effectivement. Il s’est mis à flâner dans les rues…
Aucun écriteau ! Il est entré dans chaque maison, il a frappé à la fenêtre des
concierges, avec un sourire affecté, le chapeau à la main et une grande politesse… Vains sourires, vaine politesse… De la même façon il a fouillé la quartier, les boulevards, les rues, les passages du centre. Après quoi il a élargi son
champ d’investigation. À tout bout de champ il se représentait les beautés de
madame Dille, son corps et ses gambettes, et c’est avec un nouvel élan qu’il
reprenait sa recherche du petit nid d’amour.

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

185

Ah ! se rendre maître de madame Dille n’était pas aussi facile que Max le
pensait au début. Ce n’est pas sa vertu qui fait obstacle : elle est aussi impatiente que Max, et c’est toujours elle qui parle la première de ce nid d’amour
chaque fois qu’ils se rencontrent :
« Est-ce que vous l’avez déjà trouvé ? »
« Mon Dieu… absolument rien, avouait Max avec un sourire forcé. Du
moins, pas le genre d’appartement que je voudrais. Je ne veux pas d’un environnement qui ne soit pas à votre goût !… »
Ce n’est vraiment pas facile. Elle est persuadée que Max cherche un appartement répondant à de grandes exigences : au rez-de-chaussée, dans une rue
discrète, avec une porte près de la concierge, et deux sorties.
« Mon Dieu, je n’ai pas besoin de tant de choses, je m’accommoderai bien
d’un petit appartement, du moment qu’il se trouve dans une maison propre,
dans une rue pas trop moche. Je me contenterai d’un petit appartement
agréable et clair, où on puisse souffler. »
Une petite salle à manger, deux chambres, un salon, si vous voulez, une
cuisine blanche, et, avec un peu de chance, on ajoute encore un balcon, et ce
sera déjà bien au-dessus de ses rêves ! Quelque chose comme ça, il devrait le
trouver, et après ce serait l’amour !
« Là nous nous aimerons comme deux êtres heureux, et notre amour sera
si grand qu’il nous emportera et nous frappera d’étonnement ! »
Max continua à chercher, mais il ne trouva rien et ne fit que s’épuiser. Il
se réveillait tôt tous les matins et, toute la journée, il entrait dans les loges des
concierges, grasses ou maigres, et il leur montrait des papiers bleus. C’était
tout ce qu’il pouvait faire pendant la journée, et, le soir venu, fatigué et avachi,
il se laissait tomber dans un fauteuil et, à peine avait-il saisi le couteau ou la cuiller, qu’il
s’endormait de fatigue et d’épuisement.
Il rêva du beau corps séduisant de cette
femme splendide : il la serrait dans ses bras
et l’embrassait dans le petit nid d’amour qu’il
lui avait déniché. Puis le rêve s’en est allé,
suivi d’un deuxième : il clopinait sur les interminables escaliers de la Tour Eiffel, derrière la belle séductrice, qui lui échappait,
toute nue, dans une boule en mouvement.
Mais voilà que, là-haut, quand il l’eut saisie
dans ses bras pleins de désir, déposée dans
le lit tout blanc et embrassée sur la bouche, son corps se recouvrit d’un cuir épais et
de grands poils d’ours blanc lui poussèrent
autour du cou…

186

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

Après de telles nuits, il se réveillait fatigué et repartait pour sa triste Odyssée. Il refusait les invitations au bal, au banquet et au théâtre : son unique
objectif était le petit nid d’amour ! Son humeur était lamentable et c’est dans
un très mauvais état d’esprit et très abattu qu’il arrivait à ses rendez-vous
galants. Et encore n’avait-il guère de temps même pour cela… Si du moins
madame Dille avait compris sa situation… Il tenta bien de la persuader de lui
faire l’aumône d’un acompte sur son amour : une nuit tout entière, un éclat
d’amour passionné. Il lui disait avec désespoir :
« Madame, venez donc chez moi, rien qu’une fois, en attendant, venez me
voir chez moi ! Il est bien certain qu’en attendant ce que vous m’avez promis,
cela me donnerait de nouvelles forces ! »
Cette situation lui permettrait de chercher ce nid tant désiré avec une passion moins épuisante. Mais madame Dille ne voulait pas entendre parler de
garçonnière.
« Ma vertu ne tombera dans vos bras que dans notre minuscule et ravissant
nid d’amour… Seulement nous deux… près de la cheminée… toi et moi, et
l’amour… ! »
Max devenait fou en entendant ces mots. Et c’est avec un redoublement
d‘énergie qu’il continua de chercher un appartement à travers les rues de Paris.
Les agents de police se moquaient de lui et les enfants criaient : « Regardez le
fou ! Il cherche un appartement ! » La vie parisienne apporta sa contribution à
sa caricature avec ce commentaire : « Mesdames, qui lui offrira un asile ? Ce
malheureux cherche encore un appartement, à Paris, aujourd’hui ! »
Un jour Max arriva au rendez-vous enthousiaste et triomphant.
« Je l’ai ! Je l’ai ! »
« C’est vrai ? »
« Un appartement ravissant, un véritable petit nid d’amour ! »
« C’est formidable, mon chéri ! »
« Un beau nid ! Avec vue sur la rue. Libre immédiatement… ! »
« Cher Max, mon chéri ! Comme tu es merveilleux ! Je suis contente.
Laisse-moi te prendre dans mes bras ! »
Elle l’attira vers elle et l’embrassa. Max était au paradis. Impatient, il regardait la jeune femme bien en chair avec la mine de celui qui attend quelque
chose de fantastiquement beau. Deux baisers sur la joue, suaves et de bon
augure. Mais le reste viendrait ! Ce n’était qu’un début !
« Calmez-vous, Max. Vous êtes impatient et insatiable. Il vous faut attendre. Oui, attendre ! Quand irons-nous voir notre petit nid d’amour ? »
« Tout de suite ! »
« Non, ça non ! Mais demain ! »
« Alors, demain. À quatre heures ! »
« D’accord. Donnez-moi l’adresse ! »
« Rue de Pomarel10, au n° 15. »

187

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

Le lendemain Max déménagea son canapé dans le nouvel appartement.
L’ancien locataire en fut fort étonné, car il n’avait pas encore déménagés ses
propres meubles. Mais il ne fit rien pour entraver une passion aussi prévoyante. À quatre heures précises, torturé par son impatience et son désir d’enlacer
enfin le corps parfumé de sa dame et d’embrasser sa nuque et ses seins, Max
faisait les cent pas autour de la maison où se trouvait leur petit nid d’amour.
Madame Dille fut ponctuelle. La cloche de l’église de Sainte-Lucie11 sonnait juste quatre heures, quand elle apparut au coin de la rue. Mais elle n’était
pas seule ! Un homme l’accompagnait !
« Ciel, le mari, le mari ! », s’écria Max, en s’appuyant contre le mur pour
ne pas tomber.
Ils vinrent chez lui et cet homme, qui était effectivement le mari de la belle
madame Dille, dit à Max avec reconnaissance :
« Mon épouse m’a fait savoir que ce n’est pas un simple appartement
que vous nous avez déniché, mais un véritable petit nid d’amour. Voilà déjà
six mois que nous en cherchons un, mais sans succès ! Nous avons tout essayé ! Nous avons inséré des annonces, donné des récompenses à ceux qui
nous fournissaient des renseignements, laissé des arrhes dans les bureaux de
location, et tout cela en vain. Nous étions sur le point de devenir fous. Mais
vous êtes plus agile et intelligent. Vous êtes un véritable artiste en matière de
recherche d’appartement. Vous nous avez déniché un petit nid d’amour…
C’était notre vieux rêve, et le voilà réalisé ! Merci à vous, jeune homme !
Pourriez-vous encore me dire s’il y a le chauffage central ?… »
(Traduit du tchèque par Monika Čechová)

*

*

*

OCTAVE MIRBEAU : « POUR L’ÉTERNITÉ… »

Il était bienheureux, aux côtés de l’être adoré qui se blottissait tendrement
contre lui.
Ève avait 18 ans. Le charme de son corps ne provenait pas d’une haute
taille, car elle était petite, mais de ses formes pleines, de son allure extrêmement dynamique, de son parfum de femme qui se répandait partout. Les traits
de son visage étaient parfaits. Ses grands yeux bleus exprimaient des désirs
qu’elle n’avait pas assouvis avec un homme, mais les cernes qui les bordaient
révélaient indiscrètement des passions qui n’en étaient pas moins assouvies.
À chacun de ses sourires, ses lèvres rouges laissaient paraître deux rangées de
dents régulières, toutes blanches, et il en émanait un souffle doux, aussi pur
que l’eau d’une source, dans une forêt12. Sous ses larges épaules se dressaient
deux jeunes seins, tels des chevreaux indomptés, dont les fermes mamelons
semblaient vouloir percer le corsage de batiste. Au-dessous de ses hanches
larges et de son petit ventre bombé, on pouvait apercevoir deux mignonnes

188

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

petites jambes aux mollets dodus, qui débouchaient sur un pied court et
épais, aux adorables chevilles.
Ève commençait à folâtrer chaque fois qu’arrivait Alfred13, son fiancé, beau
jeune homme, mais amoureux peu entreprenant14, qui désirait certes beaucoup, mais demandait peu, et obtenait à coup sûr beaucoup moins encore.
Quel homme pourrait bien résister à la tentation d’embrasser une fille aussi
mignonne qu’Ève, si elle était devant lui, avec ses yeux grand-ouverts sous
l’effet du désir, ses lèvres entrouvertes et offertes, et ses seins qui toucheraient
presque son corps ?
Et pourtant, c’est elle qui, un soir, a dû lui demander : « Pourquoi ne
m’embrassez-vous pas sur les lèvres, Alfred ? »
« J’ignorais que j’en avais le droit », répondit-il doucement. Après quoi il
l’embrassa.
Et depuis lors il a continué de l’embrasser. Mais, une nouvelle fois, c’est elle
qui a dû prendre sa main et la poser autour de son torse, en attendant vainement
que ses doigts aillent s’enfoncer dans sa chair pulpeuse. Jusqu’à ce qu’il finisse
par la serrer dans ses bras et par chercher de sa main sa poitrine toute chaude.
C’est ainsi qu’elle lui enseigna la science la plus mystérieuse, qu’on appelle
l’amour. Et quand, parfois, elle s’asseyait sur ses genoux, langoureusement il la
serrait dans ses bras et savait alors qu’elle lui appartenait et qu’il avait désormais tous les droits. Aussi lui chuchota-t-il dans sa petite oreille rose :
« C’est comme ça que je voudrais t’embrasser, pour l’éternité ! »
« Tu plaisantes ? », demanda-t-elle.
« Je te jure, Ève, sur tout ce que est saint pour moi, que je voudrais t’avoir
pour l’éternité sur mes genoux ! »
« Je te crois, Freddie ! », répondit-elle béatement, et toute une cohorte de
petits diables lui tournait dans les yeux.
Et ils s’assirent de la sorte, bienheureux.
* * *
L’horloge sonna cinq heures. Tout en continuant de folâtrer, ils parlèrent de
leur mariage, qui devait avoir lieu dans trois mois.
Une demi-heure s’écoula. Il commençait à sentir des picotements dans
sa jambe droite, mais il n’y prêta pas attention. Cependant les picotements
persistaient, ils commençaient même à devenir douloureux et à susciter des
fourmillements permanents.
« Ne pourrions-nous pas aller nous promener ? », suggéra-t-il. Et, voulant
se lever, il la repoussa doucement.
Mais elle, en se défendant, objecta :
« C’est si gentil d’être assis comme ça, avec toi ! »
« Change au moins de jambe ! », supplia-t-il.
Mais elle fit celle qui n’avait rien entendu.

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

189

Pendant le quart d’heure qui suivit, Alfred serra les dents à cause de la
douleur ; sa jambe était pleine de fourmillements, comme si des fourmis la
parcouraient en tous sens à l’intérieur. Là-dessus Ève s’endormit tout à fait…
Alors des fourmis commencèrent à se faire sentir aussi dans le bras dont Alfred
entourait son corps potelé.
Mais elle, sur ses genoux, se contentait de
sourire dans son sommeil, pelotonnée contre
lui.
Une heure passa. Sa situation devenait insupportable. Il osa répéter sa proposition d’aller
faire une promenade :
« Regarde, il fait si beau dehors ! »
« Plus beau qu’avec moi ? », demanda-t-elle.
« Voudrais-tu donc que je sois jalouse de la nature ? »
Il se tut et resta assis. Le soir tombait. Elle appela la servante avec la sonnette, qu’elle pouvait
encore atteindre, lui ordonna d’apporter des tartines au jambon et deux verres de bière, et elle
se mit à manger avec appétit, en se balançant sur
Paul-Émile Bécat.
ses genoux.
Elle lui donna à croquer juste à l’endroit qu’elle touchait de ses dents toutes blanches, mit un morceau de jambon dans sa bouche et l’encouragea :
« Prends ! Prends donc ! »
Ah ! que de délices il éprouvait d’ordinaire à ces jeux émoustillants, qui,
aujourd’hui, ne faisaient que lui infliger des douleurs à la jambe, à l‘épaule et
dans le dos !
Enfin huit heures sonnèrent. Le moment habituel des adieux était arrivé. Il
eut un sentiment de délivrance. Il voulut se lever :
« Il va falloir que je m’en aille, n’est-ce pas ? »
« Oh, non ! », répondit-elle, « reste assis, tu n’as pas à te presser aujourd’hui ! »
Comme il répondait sur un ton maussade, elle le regarda avec étonnement. « Je voudrais t’avoir sur mes genoux pour l’éternité, as-tu dit tout à
l’heure, et déjà tu en as assez ? Qu’est-ce que c’est, trois heures, à côté de
l’éternité ? »
« Non, non, tu ne me comprends pas, Ève, j’ai pensé que… »
« Non, tu ne pensais pas, tu as vraiment dit “Il va falloir que je m’en aille !”
Eh bien, je ne veux pas que tu t’en ailles ! J’ai sommeil, donne-moi un baiser
et laisse-moi dormir ! »
Et elle se roula sur ses genoux comme un jeune chat. Elle l’attrapa par le
cou, qui ne parvenait qu’à grand-peine à supporter sa tête, et elle ferma les

190

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

yeux. En un instant elle s’endormit d’un sommeil tranquille, les lèvres d’Alfred
collées sur son visage, qu’elle éventait de son souffle chaud, aussi pur que
l’eau d’une fontaine, dans la forêt…
Et que va-t-il se passer maintenant ? S’il s’endort à son tour, ils tomberont
tous les deux par terre. Est-ce qu’il peut se permettre de dormir ? Le corps
entier lui fait mal, il est comme frappé d’apoplexie. Un verre de « Révolution »15 à 14 degrés, vite avalé, le fit transpirer. Quelle indélicatesse de sa
part ! Lui faire des misères, prendre au pied de la lettre ce qu’il a dit en
plaisantant ! Elle n’a pas d’égards pour lui, ni pour les nécessités de son organisme.
Il tenta bien de soulever les 50 kilos – au moins – de son corps et de se
mettre debout pour les déposer sur un canapé. Mais ses jambes n’avaient plus
la force de se dresser, et ses mains étaient engourdies. Il banda ses muscles
avec ce qui lui restait d’énergie et la redressa par les coudes.
Elle se réveilla, souriante, et demanda :
« Reste donc assis, c’est si mignon, et on dort si bien ! »
« Mais tu auras mal partout », objecta-t-il.
« Mais non, je t’assure. Reste assis, tu as juré ! » Et elle se rendormit…
L’horloge sonna dix heures. Il poursuivit ses réflexions :
« Si du moins sa tante était à la maison, elle ne tolérerait pas de telles extravagances de la part de sa nièce. Mais elle est partie pour trois jours chez
son frère malade… »
Trois jours, trois jours encore ! Il n’allait pas pouvoir supporter ça !
Elle dormait doucement, il sentait toujours son souffle régulier sur son visage, les mouvements réguliers de sa poitrine, par moments un soupir et une
pression de ses jolies petites jambes. À quoi pouvait-elle bien rêver ?
Et voilà qu’arriva minuit, l’heure des apparitions. Des pensées sauvages
fourmillèrent dans sa tête. N’était-il pas en train de délirer ? Il ferma les yeux !
Douze fantômes, vêtus de blanc, avec des crânes grouillants de vers et des
membres cliquetants, dansaient autour de lui une danse sauvage. Il sentit que
c’était la danse de sa mort prochaine. La sueur coulait sur son front, son cœur
palpitait violemment. Alors la peur lui redonna des forces. Il souleva le corps
d’Ève et se redressa. Elle ne se réveilla pas.
Lentement il la porta sur le canapé, où il la coucha. Puis il retira un carnet
de sa poche, en arracha une feuille et écrivit en hâte, au clair de lune :
« Pardonne-moi. Mais il nous faut nous séparer. Je ne suis pas en état de
tenir mon serment ! Alfred. »
Doucement il glissa vers la porte et il l’ouvrit. L’air froid lui souffla au visage
et le rafraîchit. Dans son corps le sang recommença à couler. Il sortit dans le
couloir et descendit peu à peu les escaliers.
Quand la concierge, souriant d’un air louche, eut refermé la porte, il se
sentit soulagé et se dirigea vers le bar le plus proche.

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

191

Rentré à la maison, il s’endormit d’un sommeil profond et se réveilla à dix
heures. Sur la table il y avait une lettre dont l’écriture lui était bien connue. Il
l’ouvrit de la main, en tremblant.
« C’est la fin, la fin de tout ! », soupira-t-il. Et pourtant, comme il l’aimait !
Quel bonheur les attendait !
Puis il se mit à lire :
« Chéri, je te dégage de ta promesse. Je me déplacerais bien moi-même,
mais j’ai mal partout. Viens donc dans l’après-midi, et tu me berceras encore
– mais seulement autant qu’il te plaira ! Ton Ève. »
(Traduit du tchèque par Monika Čechová)

NOTES
1. Voir les Cahiers Octave Mirbeau, n° 13, 2006, p. 324.
2. Cette brochure est consultable, en numérisation optique, sur le site Internet de Scribd : http ://www.scribd.com/
doc/3528435/Octave-Mirbeau-Z-deniku-dcery-prostitutky.
3. Comme pour L’Amour de la femme vénale, il sera
intéressant de comparer le texte de cette traduction avec
le texte original de Mirbeau, si jamais nous parvenons à le
découvrir un jour.
4. Sur ces deux volumes – que l’on peut se procurer
auprès de la Société Mirbeau dans mon édition de 1995 –,
voir l’article d’Arnaud Vareille, « Amours cocasses et Noces
parisiennes : la légèreté est-elle soluble dans l’amour ? »,
dans les Cahiers Octave Mirbeau, n° 11, 2004, pp. 34-52.
5. Arnaud Vareille, loc. cit., pp. 34 et 36.
6. Farce recueillie dans le tome IV de mon édition critique du Théâtre complet de Mirbeau, chez Eurédit (2003).
Le texte est accessible sur Internet : http ://www.scribd.
com/doc/2231008/Octave-Mirbeau-Les-Amants.
7. Mme Dille, du premier conte, n’y voit d’ailleurs qu’un
jeu et n’est pas dupe des proclamations amoureuses de son
Traduction tchèque des
soupirant.
Mauvais bergers.
8. On en trouve aussi un certain nombre dans les dialogues et dans la partie narrative.
9. Ce titre ironique fait penser à « Vers le bonheur », que Mirbeau a écrit au lendemain de son
propre mariage avec Alice Regnault (Contes cruels, Librairie Séguier, 1990, t. I, pp. 117-123).
10. Il ne semble pas qu’une rue de Paris ait jamais porté ce nom.
11. Il ne semble pas non plus exister d’église de ce nom à Paris.
12. Cette pureté apparente contraste avec la perversité dont elle va faire preuve. Il en va de
même avec des héroïnes mirbelliennes prénommées Clara, Claire ou Clarisse.
13. Rappelons que Bansard des Bois, le confident du jeune Mirbeau, se prénommait Alfred.
14. Cela n’est pas sans rappeler « Le Vote du budget », dans Noces parisiennes (op. cit.,
pp. 199-211). Mais les rôles y étaient inversés : c’est le garçon, Humbert, 20 ans, qui était « très
avancé pour son âge », alors que sa fiancée, Alyette, 17 ans, n’était « pas très avancée pour son
âge ».
15. Peut-être s’agit-il d’une des centaines de marques d’absinthe ayant existé à la fin du
XIXe siècle.

UN TEXTE INCONNU DE MIRBEAU EN ESPAGNOL
En 1921 a paru, à Barcelone, chez Alfredo M. Roglan, dans la collection
« Biblioteca popular Progreso », un petit volume de 128 pages d’Octavio
Mirbeau intitulé El alma rusa [“l’âme russe”], sans indication du nom du traducteur. Ce titre correspond à celui d’un article paru dans L’Humanité le ler mai
1904 et qui, à l’occasion de la guerre russo-japonaise, constituait une nouvelle
fois une dénonciation de l’homicide autocratie tsariste, un cri de pitié pour
le misérable peuple russe asservi et un nouvel hommage à la littérature russe
et aux deux phares que sont, aux yeux du romancier, Tolstoï et Dostoïevski1.
Grand fut mon étonnement de découvrir ce volume insoupçonné dans le catalogue de la Bibliothèque Nationale de Catalogne, d’où il ne pouvait malheureusement pas sortir. Mais grâce à l’entremise de notre amie Lola Bermúdez,
il me fut possible d’obtenir la photocopie des textes y enclos, réalisée à partir
d’un autre exemplaire, conservé dans l’obscure bibliothèque de Pontevedra,
en Galice, où il ne me serait certes pas venu à l’idée d’aller le dénicher…
Peu après, nouvel étonnement quand j’ai découvert, sur Internet, l’existence d’une revue argentine de Buenos Aires intitulée Los Intelectuales qui, en
juin 1922, a consacré son numéro 5 à Octavio Mirbeau sous le titre de Prostitución y miseria. Alléché par ce titre, qui pouvait laisser imaginer une traduction espagnole de L’Amour de la femme vénale,
publié la même année à Plovdiv et en bulgare2,
j’ai réussi à me procurer cette brochure de 32 pages sur deux colonnes, par le truchement d’amis
argentins, Valeria Hall et Daniel Attala. Quelle ne
fut pas ma surprise de m’apercevoir alors qu’il
s’agissait, non de la version espagnole de l’essai
bulgare, mais de la reprise, sous un autre titre, des
textes publiés quelques mois plus tôt à Barcelone
dans El alma rusa ! Quant au titre espagnol, qui
signifie “Prostitution et misère”, il est une très libre
adaptation de celui du conte « Pour M. Lépine »,
afin de le rendre compréhensible au public hispanophone totalement ignorant de l’identité du
préfet de police de Paris. Ce conte, paru dans Le

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

193

Journal le 8 novembre 18963, a ensuite été inséré, en 1901, dans le chapitre
XIX des 21 jours d’un neurasthénique.
Chose étonnante : les deux volumes en espagnol comportent chacun treize textes, articles et contes, qui n’ont pas été recueillis en français, ni du vivant
de Mirbeau, ni après sa mort4, et qui, pour la plupart, ont paru dans Le Journal (notamment « El abogado », extrait d’une
chronique du 24 juin 1894 intitulée « Autour
de la justice »), ou, plus curieusement, dans
L’Humanité (« Celebremos el Código » (« Célébrons le Code »), « El alma rusa » et « Estética dramática » (« Esthétique dramatique »),
à quoi s’ajoute un extrait de L’Abbé Jules,
« El pecado » [“le péché”]. Plusieurs de ces
contes, outre « Prostitución y miseria », ont
été insérés dans Les 21 jours, par exemple « La
Cartera » (« Le Portefeuille ») et « Escrúpulos »
(« Scrupules »), ou dans La 628-E8, tel le texte
curieusement intitulé « El rebaño inconsciente
y sanguinario » [“le troupeau inconscient et
sanguinaire”], et qui n’est autre que « Comme
en France » (Le Journal, 14 juillet 1895). Il est à
noter également la présence d’un article, « La
verdad ha muerto » (« La vérité est morte »),
que j’ai bien publié en français, mais dont j’ignore toujours la date et le lieu
de publication5. Ce qui frappe, dans les choix opérés, c’est la volonté marquée
des éditeurs, visiblement progressistes et libertaires, de servir à la conscientisation des lecteurs en démasquant les faux semblants et la respectabilité des
institutions et des hommes qui les font fonctionner, en leur offrant des textes
qui leur révèlent le dessous des cartes et leur présentent une approche inhabituelle des problèmes sociaux et éthiques d’une société bourgeoise reposant
tout entière sur le vol et le mensonge : l’indicible misère, la hideuse prostitution, la duperie du suffrage universel, le caractère éminemment oppressif de
la loi, de la police et de la “Justice”, les lois scélérates liberticides, l’aliénation
par le théâtre aussi bien que par la morale chrétienne, etc.
Mais je n’étais pas au bout de mes surprises, car, parmi ces textes, l’un
m’était inconnu en français6 ! Il s’agit de « Dos hombres honrados ». Où
a-t-il bien pu paraître ? Et comment a-t-il échoué à Barcelone et à Buenos
Aires ? Le mystère est entier, en attendant le jour où, peut-être – sait-on jamais ? –, des chercheurs finiront par le dénicher dans des journaux ou revues
français ou belges que Jean-François Nivet et moi n’avons pas dépouillés.
Pour l’heure, nous ne disposons que de la traduction espagnole, dont nous
ne saurions juger la fidélité. Reste que le doute est permis, car on a comme

194

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

l’impression d’avoir affaire à un condensé plutôt qu’à une chronique formatée en fonction des 300 lignes quasiment réglementaires. Le texte est
court et inhabituellement sec, et de surcroît privé des points de suspension
si caractéristiques de l’écriture mirbellienne. Ce doute, sur l’absolue fidélité
de la traduction, est renforcé par ailleurs par la liberté prise par l’anonyme
traducteur du conte « Le Portefeuille », qui s’est permis d’ajouter, à la fin du
récit, une ultime réplique in petto du Commissaire : « La vérité, c’est que les
dix mille francs pourraient bien avoir trouvé un domicile » — à la différence
du pauvre Jean Guenille, rebaptisé Juan Andrajos, que ledit Commissaire
expédie au dépôt. Certes, le lecteur du texte français a toute latitude de
conclure que le Commissaire va bel et bien s’approprier, sans autre forme de
procès, le contenu du portefeuille bourré de billets qu’il a jeté dans un tiroir,
dans la version théâtrale, et dont on ignore le sort, dans la version narrative.
Mais Mirbeau ne nous impose aucunement cette lecture, à la différence du
traducteur espagnol, qui, fidèle par ailleurs, outrepasse ici singulièrement ses
droits7.
En revanche, pour ce qui est du contenu, aucun doute n’est possible, et
c’est du plus pur Mirbeau que l’on retrouve ici, par-delà les aléas du passage
d’une langue à l’autre. Le parallélisme entre les deux formes de vol, la légale,
qui est lâche et hypocrite, et la criminelle, qui a du moins le mérite de la
franchise et qui nécessite du courage, a été notamment illustré d’abondance
dans Scrupules, sous ses deux espèces, théâtrale et narrative, et dans l’éloge
paradoxal du vol qu’y développe l’anonyme gentleman-cambrioleur.
Pierre MICHEL

* * *
OCTAVE MIRBEAU : « DEUX HOMMES HONORABLES »

Le plus gros, au sourire bonasse, disait à son voisin, qui mangeait comme
quatre sans s’arrêter à ce que laissait sur la table le serveur de l’auberge :
— Détrompez-vous, mon ami, le vol sera toujours un crime.
— Je suppose que vous êtes un propriétaire.
— Grâce à ma constance, à mon épargne et à mon travail.
— Est-ce que vous êtes industriel ?
— Et commerçant aussi.
— Ah !
— Et vous, à quelles affaires vous consacrez-vous ? Vous avez l’air d’être
un boursier.
— C’est que je n’ai pas l’apparence de ce que je suis : mon travail, c’est
de voler.
— De voler ?

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

195

— Vous avez bien entendu !
— Et vous le dites avec orgueil.
— Avec le même orgueil que vous pour dire que vous êtes commerçant
et industriel.
— Mes affaires sont légitimes !
— Je le sais bien ; presque aussi légitimes que les miennes, mais pas aussi
dignes.
— Comment ça, pas aussi dignes !
— Naturellement : elles ne sont pas aussi dignes, parce qu’il y a moins de
risques et plus d’hypocrisie. Moi, je vole en ayant la loi contre moi, alors que
vous, vous volez à l’abri de la loi elle-même. Quand vous vendez, vous ne
donnez pas le juste poids ; quand vous achetez, vous ne payez pas le juste
prix ; et peu vous chaut d’empoisonner les clients à qui vous vendez.
— C’est un contrat qui a été stipulé librement.
— Oui, bien sûr ! Mais, dans ce pacte, il est question d’une certaine qualité, d’une certaine mesure, d’un certain prix.
— C’est-à-dire…
— Laissez-moi parler et vous parlerez après, jusqu’au jour du jugement.
— Je ne puis écouter de pareilles sottises.
— Vous étiez tranquillement en train de manger quand vous m’avez interrogé. Moi, je suis plus franc que vous et mes affaires, je les qualifie de vol…
Pour ce qui est de l’industrie, vous ne nierez pas que vous utilisez des articles
de mauvaise qualité afin de les vendre comme s’ils étaient bons, et que vous
donnez à vos ouvriers 5 % de ce qu’ils produisent.
— Il ferait beau voir que, nous, les commerçants, nous vendions au prix
que nous avons acheté, et que, à nous, les industriels, les matières premières
nous reviennent aussi cher que l’argent de notre production !
— Vous feriez alors une mauvaise affaire, comme j’en fais une aussi, le jour
où je rentre à la maison les poches vides.
— Mais moi je travaille !
— Je dis la même chose, et à plus juste titre que vous, puisque vous…
— Pas du tout, Monsieur ! Vous, vous volez !
— C’est du moins ce que vous, vous appelez voler !
— Le voleur, c’est celui qui s’empare avec violence de ce qui ne lui appartient pas.
— Allons bon ! De sorte que le voleur se différencierait du commerçant en
ce que ce dernier vole pacifiquement. Vous ne nierez pas, en ce cas, que le
second n’est qu’une décadence du premier ! Vous, vous êtes des armées de
mercenaires incapables de voler d’une main baladeuse. Vous avez légalisé la
falsification et l’escamotage. Il vaudrait mieux dire que vous avez perverti l’art
du vol, et que des gens comme vous vous mériteraient d’aller en prison rien
que parce qu’ils sont anti-esthétiques, à défaut d’autres motifs.

196

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

Le voleur et le commerçant se levèrent de table sans même se saluer. Au
bout d’un an, l’un se trouvait au tribunal comme hors-la-loi, pour avoir volé
un portefeuille, et l’autre faisait des lois au Parlement, parce que, ayant joué
à la baisse avec la complicité du ministre d’État, il avait gagné beaucoup de
millions et pu représenter le pays grâce à l’argent dont il avait privé de nombreuses familles, qui, depuis, vivaient dans la misère.
(Traduit de l’espagnol par Pierre Michel)

NOTES
1. Le texte espagnol est accessible sur le site Internet de Wikisource, http ://es.wikisource.
org/wiki/EL_ALMA_RUSA_ :_El_alma_rusa.
2. J’ai publié la retraduction française en 1994 aux Éditions Indigo – Côté Femmes.
3. Ce texte a été recueilli dans notre édition des Contes cruels, Librairie Séguier, 1990, t. II,
pp. 360-366. La traduction espagnole est accessible sur le site Internet de Wikisource, http ://
es.wikisource.org/wiki/EL_ALMA_RUSA_ :_Prostituci%C3%B3n_y_miseria.
4. Il en va de même de deux volumes de contes traduits en allemand et publiés dans Laster
und andere Geschichten [“Le vice et autres histoires”], Vienne et Leipzig, Wiener Verlag, collection « Bibliothek berühmter Autoren », 1903, et Der Herr Pfarrer und andere Geschichten
[“Monsieur le Curé et autres histoires”], Vienne et Leipzig, Wiener Verlag, 1904, et Berlin, Singer
& C° Verlag, 1906.
5. Voir les Cahiers Octave Mirbeau, n° 1, mai 1994, pp. 210-217.
6. Ce texte est désormais en ligne sur Wikisource : http ://es.wikisource.org/wiki/EL_ALMA_
RUSA_ :_Dos_hombres_honrados.
7. Le texte espagnol de « La Cartera »
est également en ligne sur Wikisource :
http ://es.wikisource.org/wiki/EL_ALMA_
RUSA_ :_La_cartera.

Deux honorables voleurs,
par Dignimont.

LES ROMANS DE MIRBEAU VUS PAR L’OPUS DEI
Grâce à l’action d’anciens
membres de l’Opus Dei, qui
remercient le Seigneur de
l’avoir quitté1 – « Gracias a
Dios, ¡ nos fuimos ! », tel est le
titre du site qu’ils ont ouvert2
–, il est désormais possible
d’accéder en ligne à une bonne partie des archives de cette
secte ultra-conservatrice et ultra-secrète, qui fut l’auxiliaire
zélé du franquisme pendant
des décennies3. Raison pour
Balaguer, vu par Dan Acey.
laquelle, sans doute, le pape
Wojtyla a cru devoir la transformer en prélature personnelle, totalement affranchie des contrôles des évêques, pour son fondateur, Josemaría Escrivá de
Balaguer, avant de transmuer en saint ce fort peu fréquentable apôtre, en récompense posthume de ses bons et déloyaux services4… Octave Mirbeau, qui
connaissait d’expérience les « pétrisseurs » et « pourrisseurs d’âmes » de l’Église
catholique, n’eût pas manqué d’apprécier cette sanctification en forme d’aveu
sur la véritable nature de l’apostolique et romaine institution.
Mirbeau, précisément, comme tant d’autres écrivains, a été soumis à cette
espèce de censure préalable que constitue l’Index de l’ordre, qui est délibérément destiné à compléter et à actualiser celui du Vatican, dit Index librorum
prohibitorum, établi en 1559 et dont la dernière édition remonte à 19485.
Comme de bien entendu, il s’agissait, pour les dirigeants de l’œuvre, de protéger leurs membres et, plus encore, les ouailles dont ils entendaient guider
les âmes, des miasmes corrupteurs d’une littérature susceptible de développer
dangereusement leur esprit critique. À côté des « bibliographies positives »
fournissant des indications sur les bons livres édifiants, à lire en priorité, la
plupart des 60 000 volumes soumis aux lecteurs ont donc droit à des catégorisations et qualifications destinées à distinguer les ouvrages inoffensifs, classés
1, des subversifs dont la lecture est totalement interdite, et qui sont classés 6.

198

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

Mais cette hiérarchie n’apparaît, semble-t-il, que dans les fiches des livres et
les comptes rendus (recensiones), plus ou moins développés. Mirbeau, lui, n’a
droit qu’à des « Notes bibliographiques », beaucoup plus brèves, et dépourvues de numérotation, peut-être parce que, presque entièrement absent des
librairies espagnoles sous le franquisme6, il a peu de chances de tomber entre
les mains d’innocents qu’il pourrait pervertir.
Ces « Notes bibliographiques » de l’Index de l’œuvre, mises en ligne sur
le site Internet d’OpusLibros7, sont au nombre de trois et concernent L’Abbé
Jules, Sébastien Roch et Le Journal d’une femme de chambre. Le danger des
deux romans “autobiographiques” pour la réputation de l’Église romaine
justifie leur présence dans cet Index. De même le caractère éminemment
subversif du journal de Célestine, d’autant plus menaçant que le roman est
massivement traduit et diffusé, et que, même dans l’Espagne franquiste, on
doit en trouver nombre d’exemplaires chez des particuliers, voire chez des
libraires mal-pensants. Comment expliquer, en revanche, l’absence un peu
surprenante du Jardin des supplices ? Peut-être parce que l’exotisme semble
atténuer la portée sociale d’un récit au demeurant fort ambigu, ou, tout simplement, parce qu’on n’y trouve pas d’attaque aussi directe contre le christianisme ni contre l’Église de Rome8.
Voyons donc de plus près ces trois notices, qui ont visiblement été rédigées sur la base, non de l’édition française, mais de traductions espagnoles,
comme le prouve le nom de Barlorec par lequel est désigné le compagnon
de Sébastien, ainsi que l’hispanisation des prénoms de Célestine et de Jean
de Kerral9. Signées simplement des initiales de leurs deux rédacteurs – L. N.,
pour les deux premières, et B. M. P. pour la troisième, la plus brève –, elles
comportent une présentation de la trame romanesque et des sujets traités,
dans un premier point, puis un jugement critique, dans un deuxième point,
beaucoup plus court.
Ce qui frappe, dans la première partie, c’est la relative honnêteté des lecteurs, qui n’essaient pas de donner des œuvres une image (trop) déformée,
comme ce pourrait être le cas si la note devait être publiée, et qui mettent
bien en lumière certaines de leurs caractéristiques. Ainsi est-il précisé que
Jules annonce un beau jour qu’il veut être prêtre « sans que l’auteur en explique en aucune façon la cause » : le rédacteur souligne de la sorte le refus, par
le romancier, d’explications psychologiques par trop simplistes, sans insinuer
pour autant que la décision de Jules puisse résulter de ce qu’il est convenu
d’appeler la “vocation”. De même précise-t-il que l’innocent Sébastien est
« perturbé » par « les questions de son confesseur » et qu’il est conséquemment « victime de crises nerveuses », avant que le père de Kern ne l’entraîne
« dans sa cellule » et n’« abuse de lui ». Quant à B. M. P., il signale que les
souvenirs de Célestine sont présentés « sans aucun ordre » et évoquent surtout
« les faiblesses et bassesses de ses maîtres », sans précision. Bref, on a l’impres-

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

199

sion qu’il ne s’agit pas de faire de la propagande ou de la polémique à usage
externe, mais tout simplement de rendre compte, à usage interne, fût-ce très
sommairement, de la réalité des œuvres soumises à leur perspicacité afin
d’émettre le jugement le mieux approprié.
Arrivons-en maintenant au deuxième point de chacune de ces notes. Voici
celle de L’Abbé Jules :
« La caractérisation de quelques personnages qui apparaissent tout au long
du récit, comme l’évêque10, le frère Pamphile, le docteur Dervelle et les Robin,
présente un certain intérêt. Néanmoins le roman se révèle négatif à cause de
sa trame, fondée sur l’histoire désagréable d’un malheureux maniaque, dur,
grossier et presque toujours méchant, avec quelques rares et déconcertantes
manifestations de sentiments, et qui semble être né pour se torturer lui-même
et torturer tous ceux qui l’environnent, et à cause du ton irrespectueux et blasphématoire qu’il emploie fréquemment. »
Ce jugement, si bref qu’il soit, comporte des nuances qui valent la peine
d’être relevées. On y note tout d’abord une appréciation d’ordre littéraire sur
la galerie de personnages présentant « un certain intérêt ». Ensuite, un jugement d’ordre moral sur le personnage éponyme qui, est, certes
antipathique, d’où le caractère
« désagréable » du récit dont il est
le centre, mais qui, d’une certaine façon, est aussi une victime à
plaindre : il est en effet un « desdichado » [“malheureux”] et ses
« mauvais instincts », manifestés
« dès sa jeunesse », comme c’est
précisé dans les premières lignes
de la note, le condamnent à se torturer lui-même. C’est seulement
à la fin de la note qu’apparaît la
condamnation d’ordre religieux,
pour les blasphèmes dont se rend
coupable le personnage, ce qui
justifie l’appréciation « négative »
du roman, sans pour autant que
les intentions du romancier soient
mises en cause, ce qui n’est pas
sans surprendre quelque peu. Ce
qui tempère malgré tout le caractère apparemment objectif de
L’Opus Dei, vu par Bob Row.
la présentation de l’œuvre, c’est

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CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

que le rédacteur ne précise à aucun moment que Jules est aussi victime de son
Église et du célibat contre-nature qu’elle lui impose : les « mauvais instincts »
ont bon dos…
C’est le même rédacteur qui est responsable de la note sur Sébastien Roch,
qui s’achève sur cette appréciation d’ensemble :
« Le roman est plein de types grotesques et anormaux, représentés avec un
naturalisme brutal et irrité qui n’épargne aucun sujet, même les plus cruels,
pourvu que cela permette de décrire et d’analyser les réactions psychologiques
des personnages. Le récit, outre la lie crue et amère qu’il laisse, provoque de
la répugnance dans quelques épisodes, par ailleurs irrévérencieux à l’égard des
institutions de l’Église. »
De nouveau, on peut y déceler une forme subtile d’équilibre : d’un côté,
le rédacteur insiste lourdement sur l’impression que laisse la lecture du roman,
et qui est assimilée à de la « lie », sur la prédilection du romancier pour des
personnages hors-normes et sur la brutalité de son prétendu « naturalisme » ;
mais, en même temps, il trouve une justification à la cruauté des sujets traités
par la nécessité de l’analyse psychologique, ce qui semble impliquer la reconnaissance de la vérité des êtres mis en scène. De nouveau l’appréciation
d’ordre religieux n’est exprimée qu’à la fin du paragraphe, et presque comme
incidemment, à propos des « quelques épisodes », non précisés, qui constituent une source de « répugnance » : allusion évidente au viol de l’adolescent
par un prêtre qui, abusant de son ministère « sacré », contribue du même
coup à amoindrir le respect dû aux « institutions de l’Église ». On a comme
l’impression que c’est l’épisode tabou en question qui est irrévérencieux, plus
que le romancier lui-même. On peut se demander si ce L. N. n’est pas partagé
entre une certaine forme d’admiration de lettré pour deux romans capables
de présenter une telle galerie de portraits, à la fois originaux et psychologiquement fouillés, et la foi du croyant, qui déplore l’image qui est donnée de son
Église, tout en sachant fort bien, par expérience, que ces « épisodes » dégoûtants existent bel et bien dans la réalité ecclésiastique.
B. M. P. est beaucoup plus sommaire, tant dans sa présentation du Journal
d’une femme de chambre, où aucun épisode particulier n’est signalé, pas
même l’assassinat de la petite Claire, que dans son lapidaire jugement final :
« Le livre de Mirbeau, amère critique des prétendus maux de la société de
son temps, unit la satire des coutumes familiales11 avec une constante référence
aux aberrations sexuelles de ses personnages, qui en arrive au pornographique. »
Non seulement il s’abstient de reconnaître à l’œuvre la moindre qualité
littéraire, mais il émet des doutes sur la véracité de la critique des « prétendus
maux » de la société française, et il en atténue encore la portée en précisant
« de son temps », ce qui semble signifier que trois quarts de siècle plus tard
ils ont disparu. À la place du jugement d’inspiration religieuse qu’on serait en

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

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droit d’attendre de la part d’un membre de l’Opus Dei chargé de veiller au
salut des âmes, un mot suffit à vouer le roman de Mirbeau aux gémonies :
« pornographique ». Cela présente l’indéniable avantage de n’avoir pas à argumenter davantage, et le caractère tabou des multiples expériences sexuelles
de Célestine et de ses maîtres hors du droit chemin (« extravíos ») lui évite
d’avoir à donner des précisions. Reconnaissons cependant que les ensoutanés
n’ont pas le monopole de la tartufferie et que, en 1900, nombre de critiques
français, tout à fait laïcs et républicains, ont émis, sur le journal de Célestine,
le même type d’appréciation prétendument « morale »…
Pierre MICHEL

NOTES
1. Pour eux, il s’agit d’une expérience « négative », qui les a « rapetissés mentalement et spirituellement » et qui a nui à leur développement et à leur « santé mentale », parce qu’il leur a
donné de bonnes raisons pour mourir, mais « aucune raison pour vivre » (http ://www.opuslibros.
org/recursos.htm).
2. http ://www.opuslibros.org/inicio.htm. Une version française existe (http ://opuslibre.free.
fr/), mais ne comporte pas l’Index de l’Opus Dei.
3. L’Opus Dei a été fondé le 2 octobre 1928 par Josemaría Escrivá de Balaguer (1902-1975).
En 1968, Franco a manifesté sa reconnaissance à Balaguer en le nommant Marquis de Peralta.
4. Balaguer a été béatifié le 17 mai 1992 et canonisé le 6 octobre 2002.
5. C’est le 14 juin 1966 que le pape Paul VI a supprimé officiellement l’Index. Agustina López
de los Mozos, coordinatrice du site OpusLibros, me précise, dans un courriel du 8 avril 2008,
que, dans une vidéo, on voit Balaguer se vanter en riant, sous les applaudissements de ses séides,
d’avoir créé son propre Index dès que le pape eut supprimé celui du Vatican.
6. À une exception près, toutes les traductions espagnoles des œuvres de Mirbeau sont antérieures ou postérieures au franquisme.
7. http ://www.opuslibros.org/Index_libros/NOTAS/MIRBEAU-ABBE.htm, http ://www.opuslibros.org/Index_libros/NOTAS/MIRBEAU-SEBAS.htm et http ://www.opuslibros.org/Index_libros/
NOTAS/MIRBEAU-JOURNAL.htm.
8. Il est tout de même à noter que, sur un blog du « Núcleo de la lealtad » [“noyau de la
loyauté”], qui se définit comme « contre-révolutionnaire et anti-moderniste » et « Honneur et
Fidélité à l’Espagne Catholique et Impériale », Le Jardin figure aux côtés des trois autres romans
parmi les livres interdits de l’Index Librorum Prohibitorum (http ://nucleodelalealtad.blogspot.
com/2008/04/librorum-prohibitorum-m-n.html, en date du 15 novembre 2006). Sont également condamnés Karl Marx, Stuart Mill, Merleau-Ponty, Salvador de Madariaga, Mishima et
Henry Miller : Octave est en bonne compagnie !…
9. En revanche l’abbé Jules garde son prénom français. Il est à noter aussi que la date de publication fournie est celle de la première édition française, et non celle des premières traductions
espagnoles.
10. Il était qualifié plus haut de « faible » et de « bon ».
11. Le mot espagnol « familiares » peut aussi signifier “familières”, mais l’adjectif serait alors
pléonastique, à côté de « costumbres » [“coutumes”].

OCTAVE MIRBEAU ET PAUL SIGNAC
Une lettre inédite de Signac à Mirbeau
On sait que Mirbeau n’a pas été tendre avec Paul Signac, auquel il a
consacré quelques lignes très nettement critiques dans son compte rendu de
l’exposition des néo-impressionnistes, dans L’Écho de Paris daté du 23 janvier
18941. Il affirme ne pouvoir « [se] faire à sa peinture » et, sans méconnaître
« ses qualités », qu’il se garde de préciser, et qui, selon lui, « disparaissent
sous l’amoncellement de ses défauts », il lui reproche d’être un « adepte trop
complaisant et trop littéral » de Seurat, d’être trop sec, de faire « la nature
immobile et figée » et d’ignorer « le mouvement, la vie, l’âme qui est dans les
choses ». Reproches à coup sûr rédhibitoires à ses yeux, étant donné ses critères esthétiques habituels.
On comprend que le peintre ait pu être ulcéré d’une critique aussi sévère2,
qu’il juge « injuste » et « trop de parti pris contre un artiste convaincu et sincère », dont « dix ans de travail acharné et désintéressé méritaient mieux3 ».
Aussi, dès la parution de l’article, le 22 janvier après-midi, écrit-il à Camille
Pissarro, dont il a oublié qu’il était « en froid » avec son ancien thuriféraire,
une lettre que le patriarche d’Éragny juge « incommensurable » et qu’il copie
pour l’édification de son fils Lucien4, installé près de Londres – qui, lui, a eu
droit à des compliments de la part du même Mirbeau5 :
Mon cher Maître,
Cela vous ennuierait-il d’écrire à Mirbeau qu’un Signac à votre avis ne
ressemble pas plus à un Seurat qu’un Hokusai à un Hiroshige. Si toutefois le
reproche d’imitation dont il cherche à m’accabler vous semble injuste.
L’amitié que vous m’avez toujours témoignée et les compliments que vous
avez bien voulu faire de mes dernières toiles m’autorisent à vous demander
ce service.
Cordialement.

Bien que Pissarro ait jugé « un peu trop rude » la façon dont a été « malmené » Signac6, il ne voit dans la « demande si singulière » de son jeune
confrère que le dépit d’un « enfant gâté », qui est sans doute « un brave
garçon », mais « par trop irascible et par trop immodeste7 ». Par-dessus le
marché, son jugement n’est pas bien éloigné de celui de Mirbeau et il n’est
pas mécontent de le faire savoir à celui en qui il ne voit qu’un « débutant »

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

203

qui manque singulièrement d’originalité. Il lui répond donc sèchement que
cela « [l]’ennuierait d’écrire ce que vous me demandez à Mirbeau, et cela pour
plusieurs raisons » :
Premièrement parce que je suis en froid avec lui, vous le savez bien.
Deuxièmement parce que, pour vous-même, il ne sied pas de discuter l’opinion d’un critique, même étant persuadé d’être dans le vrai, et, si vous voulez franchement ma façon de penser et que je suis heureux d’avoir l’occasion
de vous exprimer, je trouve que la méthode même est mauvaise. Au lieu de
servir l’artiste, l’ankylose et le glace. Si je vous ai fait des compliments cette
année, c’est parce que j’ai trouvé vos dernières toiles mieux que celles que
vous aviez exposées aux Indépendants, mais je suis loin de trouver que vous
êtes dans la voie qui convient à votre tempérament essentiellement peintre
et si, jusqu’à présent, je ne vous ai rien dit à ce sujet, c’était parce que j’étais
sûr de vous être désagréable et, somme toute, mes convictions peuvent ne
pas être partagées par vous
Réfléchissez mûrement et voyez si le moment n’est pas venu de faire votre
évolution vers un art plus de sensation, plus libre et qui serait plus conforme
à votre nature.

Si douloureuse qu’ait dû être cette missive à l’amour-propre de Signac, qui
répond le 25 janvier dans une lettre de six pages, elle l’eût été plus encore
si Pissarro n’avait quelque peu « atténué » sa critique, « peut-être à tort »,
comme il l’avoue à Lucien, non sans regret, et comme en fait foi le brouillon
de sa lettre, où il écrivait par exemple : « Je trouve qu’il y a du vrai dans ce
que dit Mirbeau, les pointillistes se ressemblent par trop8 »… Dépité, et privé
de l’autorité d’un maître vénéré par le critique, Signac en est réduit à élaborer
lui-même, et sans plus attendre, la réponse à adresser à Mirbeau et que nous
publions ci-dessous, grâce à l’obligeance du Harry Ransom Center de l’université d’Austin (Texas). Les historiens de l’art connaissaient l’existence de cette
lettre et en subodoraient l’importance dans l’évolution de l’art à la fin du dixneuvième siècle, mais le texte en est resté inconnu jusqu’à ce jour.
Cette lettre écrite ab irato témoigne de l’embarras du peintre. D’un côté,
il lui faut bien réagir à une critique par trop brutale, manifester, sinon son
indignation, du moins son sentiment d’une profonde injustice et, pour cela,
fournir des justifications allant à l’encontre du jugement du critique. Mais, de
l’autre, Mirbeau étant une puissance avec laquelle il lui faut bien compter, il
convient de le ménager à toutes fins utiles. D’où son extrême prudence dans
l’expression de ses désaccords.
C’est ainsi que, ne souhaitant visiblement pas polémiquer, il préfère mettre
l’accent sur ce que l’écrivain attend de lui et le croit capable de faire plutôt
que sur les critiques acerbes de son manque de personnalité artistique et de
son incapacité à traduire la vie en peinture. De même, il cherche à souligner
son appartenance à un groupe ayant le même intérêt, et dont on ne saurait
donc dissocier les membres et, surtout, à mettre en lumière la totale autono-

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CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

mie de sa recherche par rapport à Seurat, en distinguant soigneusement ce
qui relève d’une technique commune et ce qui est propre à la personnalité de
chaque peintre. Enfin, il n’hésite pas à rappeler les prétendus « compliments »
de Pissarro – compliments très relatifs, on l’a vu – et insiste sur son refus de
toutes les coteries, « en-dehors » desquelles il a vécu et poursuivi son travail.
* * *
LETTRE DE SIGNAC À MIRBEAU
Lettre de
Paul Signac à
u
Octave Mirbea
(Harry Ransom
Center).

Mardi 23 Janvier9 [1894]
Monsieur,
Je vous remercie très10 franchement des lignes que vous m’avez bien
voulu consacrer dans L’Écho de Paris11, à propos de notre petite exposition des
« Néo »12.
J’apprécie trop la conscience et la sincérité13 de vos critiques pour ne pas
vous demander de m’autoriser à venir les discuter avec vous, de conviction à
conviction.
Il est vrai, qu’à 20 ans, j’ai subi l’influence du maître Claude Monet et de
cet autre beau peintre, Guillaumin14. C’est la joie, qu’enfant, j’avais ressentie
devant leurs œuvres, (j’allais, en uniforme de collégien, aux expositions impressionnistes de 188015) qui m’a amené à faire de la peinture. Dès que j’ai
tenu un pinceau16, j’ai certainement travaillé sous leur influence… mais à cet
âge, est-on si coupable d’être troublé et impressionné par ceux qu’on admire

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

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comme des maîtres ? Avouez que je n’avais pas mal choisi les miens. Ce choix
était d’autant plus sincère et désintéressé, qu’à ce moment ils n’avaient guère
de succès et qu’il fallait un certain courage pour les suivre dans cette voie.
Aux débuts du néo-impressionnisme, à l’époque où Camille et Lucien
Pissarro17, Seurat, Dubois-Pillet18, Angrand19 et moi, appliquions tous, très
strictement la division du ton, j’ai souvent entendu dire par notre cher maître20
Camille Pissarro, que sous cette commune technique, chaque peintre conservait son tempérament et son originalité bien apparents et intacts et qu’il lui
apparaissait aussi impossible de confondre un Seurat avec un Signac, un Lucien avec un Angrand, qu’un Moronobou avec un Kiyonaga, ou un Kounyoshi
avec un Hiroshigé21, malgré l’apparence similaire et la commune discipline de
l’estampe japonaise22.
Je reconnais hautement que c’est Seurat qui a instauré la technique néoimpressionniste et lui en laisse toute la gloire, mais il me serait facile de vous
prouver par la suite de mes tableaux qu’il n’y a jamais eu chez moi transition
brusque causée par l’influence de Seurat, mais bien une logique évolution qui
m’a amené à le rencontrer. Nous sommes arrivés à ce carrefour par des voies
bien différentes. Écœuré par l’enseignement de l’École, subi par lui plus de
dix ans23, il est retourné à l’étude directe des vrais maîtres : l’art oriental, celui
de Delacroix24, les lois d’harmonie et de lumière, les travaux de O. N. Rood25,
l’ont amené, servi par son admirable intelligence, la sûreté de son raisonnement, son amour profond du vrai et du beau, à créer cette glorieuse technique. Il n’avait alors jamais vu un tableau impressionniste. Tandis que moi, c’est
par l’étude approfondie des tableaux de Monet Pissarro, Renoir, Guillaumin,
dans lesquels je découvrais à l’état latent une règle mystérieuse des complémentaires et de la division du ton, éclairé tout d’un coup par une visite au
père Chevreul26, dont un préparateur m’expliqua toute la théorie scientifique
des couleurs, que je suis arrivé à la technique néo-impressionniste, sans que
Seurat m’en ait jamais dit un mot.
Après cette rencontre, qui prouve combien cette technique devait être,
fatalement, celle de la jeune génération de peintres, succédant aux impressionnistes dans la voie de lumière et d’harmonie qu’ils ont courageusement
ouverte, nous nous sommes serré27 la main et avons cherché chacun de notre
côté. Lui est mort à la peine28… Et pour ma part, je crois29 non seulement de
mon droit mais même de mon devoir de continuer nos recherches, et je suis
persuadé, que malgré nos dix ans de travail, le dernier mot n’est pas dit et que
le jour est proche où triomphera définitivement et s’imposera notre art de
synthèse lumineuse, colorié[e] et décorative.
Je sais très bien que la conviction et l’enthousiasme avec lesquels je défends notre drapeau m’ont fait beaucoup d’ennemis. Mais, croyez bien, que
je n’ai jamais agi dans mon intérêt personnel et que, si je me suis mis en avant,
cela a toujours été dans l’intérêt commun30 de notre groupe et pour recevoir

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CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

les coups et non pour accaparer l’attention. Car, je vous jure, qu’elle n’est pas
drôle la vie d’artiste, convaincu et sincère, vivant en dehors de toute coterie,
officielle ou non31.
Mais, c’est plein d’ardeur, qu’encouragé par les compliments que le cher
Camille Pissarro m’a bien voulu faire sur mes derniers envois, et par la petite
fleur d’espoir que vous voulez bien laisser percer32 sous vos critiques33 je me
remets au dur et bon travail.
Recevez, Monsieur, l’assurance de mes plus distingués sentiments.
Paul Signac
15 rue Hégésippe Moreau
Paris
* * *
La hantise de Signac dans ces années-là (1886-1896), c’est qu’on le prenne
pour un suiveur et un pilleur de Seurat, pour un épigone sans personnalité de
celui qui n’est, somme toute, son aîné que de quatre petites années. Après la
mort de Seurat en 1891, cela se complique, puisque Signac entend bel et bien
prendre sa place de leader incontesté du néo-impressionnisme, alors que sa
légitimité est mince.
L’article de Mirbeau le présentant comme un « adepte trop complaisant
et trop littéral » du peintre de La Grande-Jatte a rouvert en lui la plaie très
vive causée par l’article d’Arsène Alexandre dans le Paris du 13 août 1888.
Le critique y disait que « le pointillisme a gâté d’excellents tempéraments de
peintre comme Angrand et Signac » et que, pour un peu, « Seurat se verrait
contester la paternité de la théorie par des critiques peu avertis et des camarades peu scrupuleux ». C’est la raison pour laquelle Signac s’adresse à Mirbeau
(qui n’a jamais été tendre avec lui, soulignant, dès 1886, son manque d’originalité), plutôt qu’à Gustave Geffroy, à Camille Mauclair, à Arsène Alexandre
ou à d’autres qui l’ont tout autant malmené pour son exposition à la galerie
néo-impressionniste, sans cependant rapporter explicitement son art à celui
de Seurat. Car il est, sur ce point-là terriblement susceptible. Lui, c’est lui, et
moi, c’est moi ! Vous n’allez tout de même pas confondre un Hokusai avec
un Hiroshige ? !
En ce début d’année 1894, la position de Mirbeau, de Geffroy, de Pissarro
et de quelques autres, est de considérer que le néo-impressionnisme est bel et
bien mort en 1891 avec la disparition de Seurat. Le regard rétrospectif qu’ils
jettent sur cette aventure artistique les conduit à penser qu’il ne s’agissait nullement d’un prolongement, d’une continuation de l’impressionnisme par des
voies nouvelles (scientifiques), mais bien d’une réaction contre lui, voire d’une
liquidation pure et simple du mouvement. En effet, le néo-impressionnisme
n’a, en définitive, vu la réalité qu’à travers une série de trois filtres qui se complètent parfaitement :

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

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— Tout d’abord, celui de l’enseignement académique (cf. la formule de
Pissarro : « Seurat, c’est l’École des Beaux-Arts »). Or, on sait bien que les
impressionnistes ont voulu rompre avec cet enseignement sclérosé qu’ils ont
pour la plupart fui.
— Ensuite, celui de la tradition, des maîtres anciens et du musée : loin de
privilégier le travail en plein air, Seurat copie au Louvre les Égyptiens, Holbein,
Bellini, Pontormo, Poussin et Ingres.
— Enfin, celui de la théorie (Chevreul, Blanc, Helmholtz, Rood) : le néoimpressionnisme, c’est très précisément le positivisme en peinture : même
croyance à l’évolution, à la science, au progrès historique. Or, pour Mirbeau
et ses amis, la théorie scientifique de la couleur n’a pas permis une plus grande
vérité naturaliste : elle a, au contraire, fait sombrer rapidement le néo-impressionnisme dans le décoratif.
Au début des années 1890, comme l’a montré Richard Shiff34, Mirbeau,
Geffroy, Georges Lecomte, d’autres, se tournent vers le symbolisme, non pour y
adhérer platement, mais pour chercher à « mêler les principes impressionnistes
et symbolistes ». Tous les trois privilégient « le mouvement, la vie, l’âme qui est
dans les choses », pour reprendre la formule de Mirbeau. Ils sont loin de penser, comme Félix Fénéon, que « cette exécution uniforme et comme abstraite
laisse intacte l’originalité de l’artiste, la sert même », et ils se détournent du
pointillisme, dont les techniques contraignantes, figeant et rigidifiant tout, sont
incapables, selon eux, de saisir la sensation. Or, c’est bien la sensation – et elle
seule – qui « instaure un lien affectif entre l’homme et la nature. Les optiques
impressionniste et symboliste convergent sur ce point » (Shiff). Ils considèrent
désormais le néo-impressionnisme (qu’ils réduisent à la technique pointilliste)
comme une impasse, voire comme un nouvel académisme. La recherche d’un
art toujours plus fluide, prolongeant véritablement l’impressionnisme, les pousse vers Eugène Carrière et Rodin, vers un art de l’éphémère (les séries de l’ami
Monet), s’opposant à une peinture de l’éternité, de l’harmonie universelle (cf.
la grande toile puvisienne de Signac, Au temps d’Harmonie, 1893).
Quant à Signac, il saura parfaitement rebondir et tirer son épingle du jeu.
Peu à peu, à Saint-Tropez où il s’est installé, sa technique évolue. Grâce à la
pratique de l’aquarelle (conseillée par Pissarro…), il rompt avec les formules
trop strictes du pointillisme et trouve la spontanéité qui lui faisait défaut. En
1895, sa touche s’élargit, il abandonne le point.
Par ailleurs, il entend s’imposer sur le plan théorique. En 1899, son ouvrage
D’Eugène Delacroix au néo-impressionnisme recueille ses articles parus l’année
précédente dans La Revue blanche. Son coup de force (ou de génie) consiste
à remonter en deçà de l’impressionnisme. En se référant à Delacroix – dont la
lecture du Journal l’a beaucoup marqué –, Signac déplace habilement le problème du point au mélange optique : « Les peintres néo-impressionnistes sont
ceux qui ont instauré et, depuis 1886, développé la technique de la division en

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CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

employant comme mode d’expression le mélange optique des tons et des teintes. […] Le
néo-impressionnisme ne pointille pas, mais divise35 ». L’adoption du terme « néo-impressionnisme » a donc été source de quiproquo. Signac
insiste sur ce qui sépare la nouvelle génération
de l’ancienne : « la technique qu’emploient ces
peintres [les néo-impressionnistes] n’a rien d’impressionniste : autant celle de leurs devanciers
est d’instinct et d’instantanéité, autant la leur
est de réflexion et de permanence36 ». Toutefois,
impressionnisme et néo-impressionnisme se rejoignent dans l’exaltation de la lumière et de la
couleur pure. Le succès européen de l’ouvrage
relancera le néo-impressionnisme moribond
Paul Signac, par Georges Seurat. en ralliant à lui de nouveaux adeptes (Matisse,
Balla, Boccioni, Severini, etc.).
Quant à Mirbeau, il ne restera pas insensible à l’évolution de Signac. En
1905, il loue ses « frémissantes aquarelles37 » et range le peintre parmi ceux
qui, bien qu’ignorés par l’État et réprouvés par l’Institut, « maintiennent intacte
la réputation artistique de la France ».
Pierre MICHEL et Christian LIMOUSIN

NOTES
1. L’article est recueilli dans les Combats esthétiques de Mirbeau, Séguier, 1993, t. II, pp. 50-52.
2. Les autres critiques ont été tout aussi sévères, comme par ex. Arsène Alexandre (Paris,
1er janvier 1894) et Gustave Geffroy, dans Le Journal du 28 janvier 1894 : « Pauvre Signac, on
n’ose lui dire la vérité… il le faudra bien un jour ; mais même avant le point il n’avait pas fait de
choses très bien, c’est évident. » Quant à Camille Mauclair, dans le Mercure de France de mars
1894, il assassine tout le courant néo-impressionniste : « […] de médiocres Signac, sans air et sans
souplesse. […] Tous ces peintres se ressemblent. C’est la nullité du procédé et de l’invention. »
3. Lettre de Paul Signac à Camille Pissarro du 25 janvier 1894, citée par Janine Bailly-Herzberg, in Camille Pissarro, Correspondance, Valhermeil, 1988, t. III, p. 424. Cette lettre a été
vendue six mille euros lors d’une vente récente, à l’Hôtel Drouot…
4. Lettre de Camille Pissarro à Lucien Pissarro, 27 janvier 1894 (ibid., p. 423). Signac a déjà eu
recours à Pissarro durant l’été 1888, à propos d’un article d’Arsène Alexandre paru dans le Paris
et jugé désobligeant (voir note 2).
5. « […] M. Lucien Pissarro, qui nous montre deux paysages d’un très beau dessin et d’une
belle couleur, et d’une belle transparence de la lumière. On annonce que M. Lucien Pissarro va
bientôt exposer toute une suite de gravures sur bois, en couleur, d’un intérêt capital. Ce me sera
une occasion de dire ce que je pense de l’art de ce très précieux, très laborieux, très ingénieux,
très délicat artiste » (Combats esthétiques, t. II, p. 51).
6. Lettre de Camille Pissarro à Lucien Pissarro, 25 janvier 1894 (op. cit., p. 422).
7. Lettre de Camille Pissarro à Lucien Pissarro, 27 janvier 1894 (ibid., p. 423).
8. Ibidem, p. 421.

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9. Cette date implique que Signac écrit le jour même où il a reçu la réponse de Pissarro, qui était
sans doute un « petit bleu », soit environ 24 heures après la parution de l’article de Mirbeau.
10. Signac a barré « bien » et l’a remplacé par « très ».
11. Article intitulé « Néo-impressionnistes » et paru le 22 janvier après-midi dans L’Écho de
Paris daté du 23 janvier.
12. Elle s’est tenue dans la « boutique néo-impressionniste » située au 20 de la rue Laffite (au
n° 16 de la même rue se trouve la galerie Durand-Ruel). Le local est loué par le comte Antoine
de La Rochefoucauld, mécène à la fois élève et ami de Signac. Léonce Moline gère la galerie, qui
doit présenter en permanence des œuvres néo-impressionnistes, en faisant alterner expositions
collectives et personnelles. Mais l’opération tournera court, se révélant très vite un échec financier. L’exposition réunissait, outre Signac, Charles Angrand, Henri Edmond Cross, Maximilien
Luce, Hippolyte Petitjean, Lucien, Georges et Félix Pissarro, Antoine de La Rochefoucauld et
Théo Van Rysselberghe. Signac y exposait trois tableaux :
• Femme à l’ombrelle, opus 243 (catalogue Cachin, n° 250).
• Le Pin de Bonaventure, opus 239 (Cachin, n° 240).
• Tartane pavoisée, opus 240 (Cachin, n° 242).
ainsi que des « impressions » et des « notations à l’aquarelle ».
13. Le mot « sincérité » remplace « conviction », que Signac a barré, sans doute pour éviter
une répétition du mot. Mais la sincérité reconnue au critique présente aussi l’avantage de justifier celle du peintre et laisse l’espoir d’une atténuation du jugement.
14. Armand Guillaumin (1841-1927) : paysagiste ami de Cézanne, Pissarro et Gauguin, il a
participé à six des huit expositions impressionnistes. Signac l’a rencontré en 1884 et lui a présenté Seurat tandis que Guillaumin lui faisait connaître Pissarro. Ils se sont brouillés en 1886, lors de
la 8e exposition impressionniste, à cause de leur divergence d’appréciation de l’art de Gauguin.
15. Signac a souvent parlé de l’importance fondatrice pour lui de l’exposition de Monet à La
Vie moderne en 1880 (il n’a pas encore dix-sept ans). Dans la foulée, il a écrit au peintre, alors à
Vétheuil, sollicitant un rendez-vous et des conseils. Cette lettre non datée est restée sans suite,
le « cher maître » ne désirant pas former d’élèves. Elle est reproduite dans le Monet de Gustave
Geffroy (1922, réédition Macula, pp. 175-176). Par ailleurs, Signac possédera plusieurs toiles de
Monet dont Pommiers en fleurs au bord de l’eau (1880, Wildenstein n° 585), œuvre ayant figuré
à l’exposition à La Vie Moderne.
16. Signac a écrit « pinçeau ».
17. Lucien Pissarro (1863-1944) : aîné des enfants de Camille Pissarro, il a le même âge que
Signac. Peintre, graveur, imprimeur, il a suivi son père dans son adoption de la technique néoimpressionniste. En novembre 1890, il s’est définitivement établi en Angleterre, tout en continuant de participer aux activités du groupe « Néo ».
18. Albert Dubois-Pillet (1846-1890) : saint-cyrien, il a fait carrière dans la gendarmerie.
Autodidacte, peintre du dimanche, il a très vite évolué du naturalisme à l’impressionnisme, puis
à un très strict divisionnisme. Il est mort de la variole un an avant Seurat, pour lequel il éprouvait
la plus vive admiration.
19. Charles Angrand (1854-1926) : artiste du groupe néo-impressionniste, il est surtout célèbre pour ses dessins au crayon Conté et ses pastels. Intime de Seurat, il s’est rendu avec lui chez
Chevreul mais n’a pratiqué la technique pointilliste qu’à partir de 1887.
20. Le « cher maître Camille Pissarro » est aussi un parent par alliance de Signac, puisque
Berthe Roblès, sa compagne puis son épouse, est une petite-nièce de Pissarro. L’un des toiles
décriées par Mirbeau dans son article (« Son portrait de femme est d’un beau dessin, mais il ne
me donne pas la sensation de quelque chose de vivant ») représente d’ailleurs Berthe (Femme à
l’ombrelle, 1893, Musée d’Orsay).
21. Hishikawa Moronobu (v. 1618-1694) : artiste japonais spécialisé dans l’estampe, il fut l’un
des premiers à imposer le style ukiyoe. Kiyonaga Torii (1752-1815) : artiste japonais auteur d’estampes ; Il inaugura la représentation de courtisanes à la silhouette élancée ; deux de ses estampes

210

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

ornaient le cabinet de toilette d’Alice Monet à Giverny, une autre sa chambre. Kuniyoshi Utagawa
(1797-1861) : artiste japonais célèbre pour ses estampes variées : paysages (influencés par la
peinture occidentale), caricatures, sujets historiques ou légendaires, scènes de la vie quotidienne,
etc. ; Monet possédait douze estampes de cet artiste. Ando Hiroshige (1797-1858) : peintre et
graveur japonais, il réalisa plus de 5 000 gravures dont la série des « 100 aspects d’Edo », qui,
outre une réputation internationale, lui valut d’être considéré comme l’égal du grand Hokusai.
22. Signac pratique la mauvaise foi : la comparaison avec les artistes japonais qu’il prête à Pissarro est bien de lui. En effet, dans sa lettre au maître d’Eragny, il écrivait : « Cela vous ennuieraitil d’écrire à Mirbeau qu’un Signac à votre avis ne ressemble pas plus à un Seurat qu’un Hokusaï à
un Hiroshige. » (Correspondance de Camille Pissarro, tome 3, lettre n° 982).
23. Seurat n’est en fait resté qu’un peu plus d’un an (mars 1878-été 1879) aux Beaux-Arts de
Paris (atelier de Henri Lehmann, disciple d’Ingres et médiocre enseignant). Ce pieux mensonge
ne serait-il pas fait pour aller dans le sens de Mirbeau, grand pourfendeur de l’enseignement
sclérosé dispensé par les peintres académiques ?
24. L’énumération qui suit est très incomplète : il conviendrait d’y ajouter au moins les noms
d’Ingres et de Puvis de Chavannes.
25. Ogden Nicholas Rood (1831-1902) : physicien américain, il est l’auteur d’études sur les
contrastes des couleurs qui ont beaucoup influencé les artistes néo-impressionnistes, notamment Seurat et Dubois-Pillet, qui ont cherché à appliquer ses lois optiques et ses équations de
luminosité.
26. Eugène Chevreul, chimiste, né à Angers en 1786, décédé à près de 103 ans, en 1889. Il a
publié deux ouvrages (De la loi du contraste simultané des couleurs, en 1839, et Des couleurs et
de leurs applications aux arts industriels à l’aide de cercles chromatiques, en 1864), qui ont beaucoup compté pour plusieurs générations de peintres (impressionnisme, néo-impressionnisme et
orphisme de Delaunay). Signac, dans D’Eugène Delacroix au néo-impressionnisme, insiste sur la
dette du mouvement envers ce savant, auquel il a rendu visite aux Gobelins en 1884, en compagnie de Seurat (« notre initiation à la science ») : « C’est cette simple science du contraste qui
forme la base du néo-impressionnisme. »
27. Signac a écrit « serrés ».
28. Seurat n’est pas mort de fatigue ou d’épuisement, mais de ce qu’on désigne alors comme
une angine infectieuse (sans doute une diphtérie maligne). La martyrologie de ces années-là
associe volontiers Seurat (décédé le 29 mars 91) et Van Gogh (le 29 juillet 90).
29. Signac a d’abord écrit « considère ».
30. Barré : « pers ». Signac s’apprêtait sans doute à écrire « personnel ». Lapsus calami ? Il
semble bien par ailleurs que la ligne manuscrite allant de « dans l’intérêt » à « et » ait été ajoutée
après coup, entre deux lignes déjà écrites, comme s’il lui avait paru important de souligner « l’intérêt commun » du « groupe » des « Néo ».
31. On peut se demander si, dans cette « coterie » non-officielle, ne figureraient pas, aux
côtés de Mirbeau, Monet et Pissarro. Dans une lettre du 1er juin 1892, Alfred Sisley accusait déjà
Mirbeau de s’être fait « le champion d’une coterie qui serait bien aise de [le] voir à terre » (voir la
Correspondance générale de Mirbeau, L’Âge d’Homme, 2005, t. II, p. 593).
32. Signac semble bien avoir mis une cédille sous le c de « percer ».
33. Allusion probable à l’affirmation finale que Signac pourrait, « pour notre joie », se décider
à « nous donner du Signac ».
34. Shiff, Richard, « “Il faut que les yeux soient émus” : impressionnisme et symbolisme vers
1891 », Revue de l’Art, n° 96, printemps 1992, pp. 24-30.
35. Signac Paul, D’Eugène Delacroix au néo-impressionnisme, édition de Françoise Cachin,
Paris, Hermann, 1964, pp. 33-35.
36. Ibidem, p. 102.
37. Combats esthétiques, tome II, p. 409. Mirbeau posséda au moins trois aquarelles de Signac (vues de Venise, de Chioggia et de Rotterdam).

MIRBEAU ET LE PAIEMENT DE L’AMENDE
DE ZOLA POUR « J’ACCUSE »
Grâce à un extrait de catalogue de 19581, je savais depuis longtemps que
c’était Octave Mirbeau qui, le 8 août 1898, était allé à Versailles payer, de sa
poche, les 7 555, 25 francs de l’amende, grossie des frais du procès, à laquelle
Émile Zola avait été condamné le 18 juillet précédent par la Cour d’Assises de
Seine-et-Oise, lors de son deuxième procès en diffamation pour « J’accuse ».
Le Journal du 11 août mentionnait le versement effectué par Mirbeau et en expliquait ainsi l’intérêt : « Ce paiement aura pour effet d’éviter la saisie et vente
des meubles de M. Zola, saisie et vente qui auraient pu être légalement pratiquées, la signification au domicile suffisant au point de vue civil, alors qu’au
point de vue pénal, il est de toute nécessité qu’elle soit faite à personne, c’està-dire au condamné lui-même » – ce qui explique le départ précipité de Zola
pour l’Angleterre et son choix d’y vivre sous une fausse identité, afin d’éviter
que ne lui soit signifiée sa condamnation, fût-ce à l’étranger.
Cette somme énorme avancée par Mirbeau – environ 25 000 euros
d’aujourd’hui – ne lui sera jamais remboursée. Suite à la honteuse loi d’amnistie du 28 décembre 1900, qui mettra dans le même sac les héros et les
crapules et n’aura pour but que de passer l’éponge sur les diverses forfaitures
du haut état-major et de divers ministres, Zola enverra à son avocat, Fernand
Labori, une lettre datée du 6 mars 1901 et publiée par L’Aurore le 10 mars,
intitulée « Qu’ils gardent l’argent », où il écrira notamment : « Pendant mon
exil en Angleterre, un ami avait dû verser la somme de 7 555 francs en paiement temporaire des amendes et des frais du procès de Versailles. Puisque
leur amnistie, selon eux [c’est-à-dire « les hommes qui ont rédigé et voté la loi
d’amnistie »], effaçait tout, il me semblait bien qu’on rendrait cet argent, qui
n’était point acquis, du moment que j’avais frappé l’arrêt d’une opposition et
que le procès devait être jugé à nouveau. Point du tout ! On m’a fait répondre
que le paragraphe 8 de l’article 2 porte que “les sommes recouvrées, à quelque
titre que ce soit, avant la promulgation de la loi, ne seront pas restituées”. Ce
paragraphe ne s’applique évidemment qu’à certaines contraventions amnistiées. N’importe, on y fait rentrer les 7 555 francs, on torture le texte de la loi
et l’État lui aussi garde l’argent. Si le parquet s’entête à cette interprétation, ce

212

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

sera une monstruosité encore, dans l’indigne façon dont on m’a refusé toute
justice. » Zola annonce donc à son avocat qu’il renonce à réclamer quoi que
ce soit : « Je ne veux pas être complice en acceptant quoi que ce soit de leur
amnistie. [...] Cela me gâterait tout notre effort d’abnégation et de bravoure2 ».
Et pourtant, le 4 mars 1901, soit deux jours plus tôt, Zola avait écrit à Mirbeau : « Labori va tenter une démarche pour tâcher de rattraper les sept mille
et quelques cents francs que vous avez versés en mon nom pour l’affaire de
Versailles3 ». Sans doute cette tentative, dont nous ignorons la nature, a-t-elle
échoué, ce qui a dû inciter Zola à adopter une attitude qui souligne davantage
encore son désintéressement et celui de son « ami » – lequel n’est pas désigné,
sans doute à la demande de Mirbeau.
On ne peut donc pas dire que la générosité du geste de Mirbeau ait été
ignorée. On n’en est que plus étonné que, dans sa monumentale biographie
de Zola en trois volumes4, qui fait autorité, Henri Mitterand n’en dise mot. Il
est vrai qu’un simple extrait de catalogue n’est pas en soi une garantie suffisante de fiabilité, car des erreurs – de lecture, de datation, voire d’attribution
– n’y sont pas exceptionnelles. Il n’en est donc que plus intéressant de connaître aujourd’hui le texte complet de la lettre que Mirbeau écrivit, de Versailles,
à Ernest Vaughan, le fondateur et directeur de L’Aurore, après être allé régler
l’amende de Zola « de [ses] deniers personnels », auprès du percepteur de la
ville. C’est Jean-Étienne Huret, petit-fils du grand journaliste Jules Huret, qui
nous l’a communiquée, après l’avoir retrouvée dans les archives familiales,
où elle moisissait, à l’insu des mirbeaulogues et des zoliens, depuis un demisiècle, après avoir été achetée au libraire Blaizot par son père, le fils de Jules
Huret.

213

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

Son intérêt majeur est de confirmer que Mirbeau a agi « spontanément » et
en son propre nom – et non au nom de Zola, contrairement à ce que ce dernier affirmera dans sa lettre du 4 mars 1901 –, sans être chargé par qui que ce
soit d’accomplir cette formalité pourtant si importante. Car elle devait notamment éviter de recourir à la vente-saisie de biens de Zola jusqu’à concurrence
de la somme à recouvrer, augmentée de nouveaux frais. On sait qu’une vente
finira tout de même par avoir lieu, le 11 octobre suivant, en dépit des efforts
et des diverses oppositions de Mirbeau, qui agira alors au nom de Zola. Non
plus à cause de « J’accuse », puisque le problème financier en est maintenant
résolu, mais parce que Zola a dû affronter un autre procès en diffamation, à
l’égard des pseudo-experts en graphologie aux « noms de fripouilles balzaciennes », et a été condamné, le 9 juillet 1898, à 2 000 francs d’amende, plus
15 000 francs de dommages et intérêts que se partagera le « triolet » d’experts
– somme qui s’élèvera à 32 000 francs en tout5, lors du procès en appel rondement mené, le 10 août suivant. Une nouvelle fois, c’est Mirbeau qui réglera
l’affaire, non pas avec ses propres deniers, cette fois, mais grâce aux 40 000
francs que lui aura remis Joseph Reinach le 31 août, de la main à la main et
sans reçu6, et qui mettront fin à la vente. Bien entendu, Reinach ne sera pas
davantage remboursé.
Il est grand temps que, nonobstant sa modestie, le rôle et le dévouement
de Mirbeau, au cours de l’Affaire, soient enfin mis en lumière.
Pierre MICHEL

* * *
LETTRE INÉDITE DE MIRBEAU À ERNEST VAUGHAN

[En-tête : Hôtel des Réservoirs]
Versailles, le 8 août 1898

Mon cher ami,
En même temps que cette lettre, vous recevrez un constat de M. Lambotte,
huissier à Versailles, par lequel il est relaté que, spontanément, de mes deniers
personnels, sans mandat d’aucune sorte, et simplement parce que Zola est
mon ami, et que j’ai voulu lui éviter tous les dommages et tracas qui peuvent
résulter d’actes d’exécution7, j’ai acquitté, entre les mains du percepteur de
Versailles, les frais et amendes du procès du 18 juillet, et ce, sous la réserve au
contraire de tous les droits de Zola et de Perrenx8. Frais et amendes se montent à la somme de 7 555 F, 25.
C’est une affaire que nous réglerons plus tard, au retour de Zola9.
Recevez, mon cher Vaughan, mes meilleures amitiés.
Octave Mirbeau
Archives Jean-Étienne Huret

214

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

eau
Lettre de Mirb
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à Er

E. Huret.)

(Collection J.-

NOTES
1. C’est cet extrait qui figure dans le tome III de la Correspondance générale de Mirbeau, le
texte complet de la lettre à Ernest Vaughan m’ayant été communiqué trop tard pour être inséré
dans le volume, qui était déjà sous presse.
2. Correspondance de Zola, t. X, pp. 245-246.
3. Ibid., p. 242.
4. Les trois gros volumes, d’un total de 3 000 pages, ont paru chez Fayard en 1999, 2001 et
2002. Pour le tome III, qui traite notamment de l’affaire Dreyfus, voir le compte rendu de Yannick Lemarié dans les Cahiers Octave Mirbeau, n° 10, 2003, pp. 215-218.
5. L’amende restera fixée à 2 000 francs, mais les dommages-intérêts passeront de 5 000 à
10 000 pour chacune des trois fripouilles : Couard, Belhomme et Varinard.
6. Cette somme, Mirbeau est allé la solliciter humblement, le 31 août, auprès d’un homme
qu’il avait pourtant bassement insulté et dont, faisant un public mea culpa, il va très vite reconnaître publiquement le courage et le mérite. Mirbeau avait, récemment encore, accusé Joseph
Reinach d’être liberticide par sa « manie légiférante et dénonciatrice » et son « jacobinisme violemment persécuteur », et il était allé jusqu’à l’imaginer en train de rêver de devenir « le grand
inquisiteur de la France ». Voir « Paysage parlementaire », Le Journal, 11 novembre 1896, et « De
Moïse à Loyola », ibid., 26 septembre 1897.
7. C’est-à-dire la vente et la saisie de biens de Zola.
8. Alexandre Perrenx était le gérant de L’Aurore, où avait paru « J’accuse », le 13 janvier
1898, et c’est à ce titre que, le 18 juillet, il avait été condamné, en même temps que Zola, à
3 000 francs d’amende. Le 23 février précédent, lors du premier procès, il avait écopé de quatre
mois de prison et de 3 000 francs d’amende. La « réserve » évoquée par Mirbeau implique que
cet argent pourrait être remboursé le jour où Zola et Perrenx bénéficieraient d’un acquittement
ou d’un non-lieu. Mais ce ne sera pas le cas, et Mirbeau ne récupérera jamais l’argent avancé.
9. Zola ne rentrera en France que le 4 juin 1899.

OCTAVE MIRBEAU ET LE NÉO-MALTHUSIANISME
Parmi les nombreuses raisons pour lesquelles Octave Mirbeau connaît un
regain de ferveur ces dernières années, figure l’actualité des combats qu’il a
menés et des valeurs qu’il a défendues et illustrées pendant des décennies.
Certes, sans son imagination créatrice, son style percutant, son humour lucide
et son ironie dévastatrice, l’oubli aurait fait son œuvre, nombre des personnages qu’il a voués au ridicule qui tue, tels Leygues, Detaille ou Archinard,
seraient à jamais plongés dans les poubelles de l’histoire, et on n’accorderait
pas d’importance particulière à sa critique, d’inspiration anarchiste, de la démocratie parlementaire, ou à ses combats pour Rodin ou Monet, qu’il n’est
évidemment pas le seul à avoir menés. Reste que, dans un domaine au moins,
il n’est pas seulement fort en avance sur son temps, mais il est aussi l’un des
très rares, avec Paul Robin1, à s’engager pour des valeurs qui nous semblent
évidentes aujourd’hui, du fait des acquis des trente dernières années2, mais
qui se heurtaient à une très vive opposition et étaient gravement discréditées
il y a un siècle : je veux parler de ses thèses néo-malthusiennes et de son combat pour le droit à l’avortement.
Le malthusianisme, ainsi nommé par référence au pasteur anglais Thomas
Malthus (1766-1834), dans son Essay on the principle of population (1798), reposait sur le constat que la population des hommes sur la Terre s’accroît selon
une progression géométrique, alors que la croissance des ressources alimentaires est arithmétique, de sorte qu’inévitablement la famine et la sous-alimentation menaceront l’avenir de l’humanité, quand les épidémies et les guerres
auront cessé de jouer leur rôle de stabilisateurs démographiques et qu’il ne
restera plus de terres nouvelles à cultiver. Le moins que l’on puisse dire, même
si les choses se sont passées d’une manière sensiblement plus complexe que la
formule de Malthus, c’est que le sextuplement de la population mondiale en
deux siècles, à la faveur de la très nette baisse de la mortalité infantile, les dizaines de millions de morts de faim de ces dernières décennies, en Afrique et
ailleurs3, et la grave crise alimentaire qui frappe actuellement le Tiers-Monde
et touche à leur tour les pauvres des pays développés, apportent à ce pronostic une tragique confirmation, qui a poussé les gouvernements des deux pays
les plus peuplés, la Chine et l’Inde, à mettre en œuvre des politiques malthusiennes. Simplement le prêtre anglican qu’était Malthus n’envisageait qu’un

216

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

seul moyen pour prévenir le lapinisme humain et ses conséquences fatales4 :
le recours prioritaire à la continence ou à la chasteté pré-matrimoniale – notamment en reculant le plus possible l’âge du mariage –, dans l’espoir de limiter d’une façon draconienne le nombre de naissances et, partant, le nombre
de bouches à nourrir5. L’ennui est que cette politique n’est pas seulement une
grave source de frustrations pour la grande majorité de ceux qui n’ont guère
d’autres plaisirs à leur disposition que ceux qu’offre gratuitement leur nature
sexuée, mais elle se révèle presque toujours inefficace. Car, pour les plus
pauvres, aujourd’hui comme hier, en l’absence de toute protection étatique
et de toute sécurité sociale, la seule chance de pouvoir se nourrir, si jamais ils
parviennent à un âge avancé, c’est d’avoir beaucoup d’enfants, afin que les
rescapés des hécatombes qui frappent les petits d’homme puissent les entretenir le moment venu. Si l’Europe a fini par réduire le nombre d’enfants à celui
qui est strictement nécessaire au renouvellement des générations, soit aux
alentours de deux par femme en âge de procréer, cela est dû principalement,
on le sait, aux interventions de l‘État moderne qui, sous des formes diverses, a
permis à chacun de faire face à la maladie et d’assurer sa subsistance pour ses
vieux jours. C’est pourquoi des familles originaires d’Afrique ou d’Asie, chez
qui la moyenne était de six ou sept enfants, tendent à se rapprocher peu à
peu des standards européens quand, établies en Europe, elles bénéficient des
mêmes protections que les autochtones.
Le néo-malthusianisme de Paul Robin et
d’Octave Mirbeau ne saurait bien évidemment
se satisfaire de la répression sexuelle induite par
les préconisations de Malthus et propice aux perversions en tous genres6, ni a fortiori de l’abandon des pauvres à la simple charité des riches,
sous prétexte qu’ils ne seraient pas incités à
contrôler les naissances par les Poor laws en usage en Angleterre depuis le XVIe siècle. Pour des
libertaires conséquents, il serait contre-productif
d’interdire aux hommes et aux femmes, comme
aux adolescents, l’accès aux « petites drôleries
de l’amour 7 » ; et, d’autre part, les pauvres et les
exclus sont au premier rang de leurs préoccupations sociales et c’est précisément l’élévation
du niveau de vie des plus démunis qui pourrait
Paul Robin.
seule leur permettre de réduire le nombre de
naissances. C’est pourquoi, à la chasteté prônée par Malthus, ils opposent le
contrôle des naissances par l’usage de moyens contraceptifs et la reconnaissance du droit à l’avortement, à une époque où il est encore considéré comme
un crime – et ce jusqu’à la loi Veil de décembre 1974-janvier 1975.

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

217

Mais Mirbeau n’est pas seulement soucieux du sort des plus misérables et
son néo-malthusianisme ne s’explique pas seulement par des préoccupations
d’ordre démographique. Il est aussi lié à sa conception extrêmement pessimiste de la condition humaine. Considérant l’existence sur terre « comme un
immense, comme un inexorable jardin des supplices8 », « l’histoire de l’humanité » comme une « lente, éternelle, marche au supplice9 », et l’univers comme
un « crime10 », il lui apparaît monstrueux d’imposer le martyre de la vie à « des
créatures impitoyablement vouées à la misère et à la mort » (« Dépopulation »,
II), dans un abattoir où règne l’épouvantable « loi du meurtre » et où toutes les
créatures vivantes sont condamnées, dès leur naissance, à être impitoyablement mises à mort. Ainsi, interviewé en 1900 sur Le Journal d’une femme de
chambre, il avoue que « l’acte de perpétuer l’espèce malheureuse et sordide
que nous sommes m’apparaît plutôt regrettable » et il envisage froidement « la
fin du monde » qui s’ensuivrait, comme dit Jules Huret : « Pourquoi pas ? »
Car personne, parmi les vivants, ne s’en plaindrait vraiment : « Il n’y a pas un
être humain sur la terre qui soit heureux, s’il est sincère avec lui-même, s’il ose
envisager un instant qu’il doit mourir demain11. »
À ces raisons d’ordre existentiel s’ajoutent toutes celles qui tiennent à sa
révolte contre une société d’oppression, qui repose sur le vol12 et sur le meurtre13 et qui transforme la traversée de cette vallée de larmes en un véritable
enfer14. Si seulement les institutions pouvaient atténuer « l’universelle souffrance », on pourrait encore entretenir un peu d’espoir. Mais de la sainte trinité
que constituent la famille, l’école et l’Église, qui n’ont d’autre fonction que de
« détruire l’homme dans l’homme » afin de produire des larves manipulables
et exploitables à merci, il n’y a, bien sûr, rien à attendre de positif. Rien non
plus, à plus forte raison, des politiciens de tous bords, qui ne sont avides que
du pouvoir et de ses prébendes, y compris ceux qui se disent « socialistes » ou
« révolutionnaires », et qui, aussitôt élus, s’empressent d’oublier les intenables
promesses faites aux crédules et moutonniers électeurs. Quant aux puissances
économiques et commerciales qui dominent le système capitaliste mondial,
faut-il s’étonner qu’elles n’obéissent qu’aux lois du profit maximal et à n’importe quel prix, et qu’elles soient prêtes à tout, y compris aux pires massacres,
pour assurer leur pérennité ? Aussi bien, au dénouement, est-ce toujours la
mort qui triomphe, comme au cinquième acte des Mauvais bergers… On
comprend, dès lors, que, dans ces horrifiques conditions, un nombre croissant
de familles préfèrent encore « rester stériles » (« Dépopulation », II), et c’est
précisément le cas de Mirbeau lui-même…
Face à un pessimisme aussi radical, et qu’il convient d’entendre dans son
acception littérale, comme le remarquait déjà Marc Elder en 191415, la tentation du suicide n’a rien de surprenant, et Mirbeau, qui y a justement consacré deux articles16, n’y a pas échappé, notamment au début de son séjour à
Audierne, en janvier 188417. Mais, à l’instar d’Albert Camus, il a su y résister18

218

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

et a tenté de se trouver des raisons de vivre « quand même » et d’expérimenter une manière d’art de vivre, d’inspiration stoïcienne, qui lui permette tout
à la fois de trouver des consolations et des compensations dans la contemplation des œuvres d’art et le spectacle de la nature et d’affirmer la supériorité de
la pensée de celui qui sait qu’il va mourir sur cela même qui le tue sans même
en avoir conscience.
Il aurait pu avoir aussi des velléités de prôner la disparition pure et simple
de l’espèce humaine, par un refus raisonné de toute procréation, histoire
d’épargner à des générations d’êtres pensants « la douleur d’être un homme »
et « la terreur de mourir », et de court-circuiter du même coup « la destruction
finale » que laissent entrevoir les grands empires conquérants et belliqueux
qu’il évoque dans la sixième livraison de « Dépopulation », le 23 décembre
1900. Lui-même n’ayant pas eu d’enfants19 et n’ayant jamais manifesté le
désir d’en avoir, la question n’a rien de rhétorique, d’autant plus que sa fascination pour le nirvana des bouddhistes – auxquels il a emprunté le pseudonyme dont il a signé ses Lettres de l’Inde de 188520 – est symptomatique de
cette permanente tentation du renoncement définitif21. Mais il n’en est rien
et, bien au contraire, dans le cadre d’une Weltanschauung marquée au coin
d’un naturisme foncier, il tend à sacraliser « l’éclosion de la vie » et à faire
de « la perpétuation de l’espèce » le « but » de « l’amour », conformément
aux impénétrables desseins de la nature22, auxquels s’opposent de toutes
leurs forces les lois civiles et religieuses23, qui « accomplissent une œuvre de
mort24 ». Plus surprenant encore, voilà que notre néo-malthusien consacre au
sidérant Fécondité de Zola un dithyrambique compte rendu dans les colonnes
de L’Aurore : à travers son héros, explique-t-il, Zola tente de montrer que le
remède au dessèchement des familles et au « mal moderne25 » « est dans le
débordement, dans le pullulement de la vie… dans la création incessante, dans
le défrichement perpétuel de la femme et de la terre, dans le réveil de toutes
les forces endormies de la nature », grâce à quoi « la vie triomphe nécessairement de la mort26 ». Bien sûr, il ne fait là que résumer la vision des choses
de Mathieu Froment, sans pour autant reprendre à son compte le lapinisme
zolien. Il convient aussi d’en rabattre sur les compliments, d’ordre littéraire
plus qu’idéologique, à peine atténués par de timides réserves, qu’il adresse à
un homme qui, depuis J’accuse, est devenu à ses yeux un Christ au-dessus de
toute critique. Reste que « le devoir sacré de la vie » qu’il y affirme, par opposition aux forces de mort qui sont à l’œuvre en toutes choses, fait bel et bien
partie de l’arsenal conceptuel de sa philosophie naturiste et vitaliste, qui lui
fait, par exemple, affirmer, le 9 décembre 1900 (« Dépopulation », IV) : « Le
grand tourbillon de la vie emporte presque toutes les créatures vivantes dans
un désir obscur et puissant de création ».
Il nous faut donc examiner de plus près les textes où Mirbeau développe
ses thèses néo-malthusiennes, pour essayer de comprendre comment elles

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

219

peuvent bien coexister et s’articuler avec ce vitalisme constamment réaffirmé.
On verra alors que proclamer la nécessité d’un contrôle des naissances et le
droit sacré à la contraception, à l’avortement et, partant, au non-être, résulte
justement de la conviction que tous les humains à qui on inflige la vie, selon
le mot de Chateaubriand, ont un droit imprescriptible à une existence de
justice et de bonheur digne de leur condition d’êtres pensants27. Mais ce n’est
malheureusement pas pour demain : « D’ici là, nous continuerons à jeter au
vent qui la dessèche la graine humaine et les germes de vie !… », constate,
désabusé, le menuisier interrogé par le journaliste dans sa chronique du 25
novembre 1900. C’est parce que, pour la très grande majorité des hommes,
de ce temps comme du nôtre, les conditions minimales d’épanouissement de
l’individu ne sont pas du tout remplies, dans des sociétés plus oppressives et
mortifères les unes que les autres, qu’il convient de s’opposer vigoureusement
à toutes les politiques natalistes, qui, paradoxalement, attentent gravement au
principe sacré de la vie, puisqu’elles condamnent à mort, chaque année, des
millions d’êtres innocents qui n’ont commis d’autre crime que de naître. Plus
précisément, ce qui horrifie et révolte le plus Mirbeau, c’est que ces politiques
populationnistes visent à produire les futurs prolétaires, dont les industriels
et les financiers ont besoin pour alimenter leurs profits rouges de sang humain, et les futurs soldats – « de la chair à canon », comme dit cyniquement
un “bon” patriote (« Dépopulation », VI) –, qui seront envoyés à la mitraille,
tel l’innocent Sébastien Roch, lors de la prochaine boucherie qui se prépare
avec ardeur des deux côtés du Rhin. C’est justement parce qu’il aime, défend
et sacralise la vie et sa dignité suprême que Mirbeau s’oppose de toutes ses
forces à ce qu’on en fasse un enfer et un abattoir : il y voit un simple « devoir
de solidarité humaine » (« Dépopulation », III), visant à réduire le parcours
du combattant qu’est l’existence terrestre à son « minimum de malfaisance »,
comme il le dit par ailleurs de l’État qu’il vitupère28.
Si l’on ne prend pas en compte les multiples allusions, glissées incidemment,
dans nombre de chroniques ou de contes, à des pratiques contraceptives ou à
des infanticides liés à la misère, il apparaît que Mirbeau a consacré huit articles
au néo-malthusianisme, et ce sont ceux-là que nous reproduisons.
Dans le premier, « Consultation », qui fait partie de la série des Dialogues
tristes29, il met en lumière le cynisme et le double langage de la classe dominante, qui se réserve le droit de recourir à l’avortement – il faut « le cantonner
dans les classes riches », déclare benoîtement le médecin –, afin de régler
sans scandale les problèmes relatifs aux juteux « adultères chrétiens » chers
à Paul Bourget, mais qui n’en condamne pas moins impitoyablement les
pauvres à une reproduction sans contrôle : comme le proclamera sans vergogne Jean Foyer, député d’Angers, puis ministre de la « Justice », si l’on ose
dire, dans les années 1960, « le vice des riches ne doit pas devenir le vice des
pauvres »… Pour donner plus d’impact à sa revendication, c’est par le tru-

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CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

chement d’un homme du monde, député par surcroît, mais conjoncturellement confronté à la nécessité de faire avorter sa maîtresse mariée, que notre
justicier proclame que le droit à l’avortement, à défaut d’être « un dogme »,
comme en Océanie, est à coup sûr « une des nombreuses manifestations de
la liberté individuelle », et affirme en conséquence qu’il devrait y avoir « la
liberté de l’avortement, comme il y a la liberté de la presse, la liberté de la
tribune, la liberté de l’association ». Dans cette volonté de banaliser le recours
à l’avortement en le présentant comme une chose très naturelle, il se trouve
sur la même longueur d’ondes que son ami Paul Hervieu qui, dans une lettre
inédite au docteur Pozzi, datée du 14 octobre 189130, pronostique, à propos
d’un sien article paru dans L’Éclair : « J’ai simplement émis l’hypothèse que
l’avortement cesserait peut-être un jour d’être un crime, et que le médecin, le
vieux médecin de la famille, y procéderait paisiblement. »
Le médecin de famille, précisément, auquel recourt le député du dialogue
de Mirbeau, et qui vient officiellement de se distinguer par des convictions
natalistes affichées, n’en est pas moins prêt à procéder « paisiblement » à
l’avortement sollicité et va jusqu’à refuser officieusement toute restriction à
cette liberté fondamentale : « Il faut laisser aux droits de l’humanité un champ
vaste, sans limites… » Ce sont là les positions mêmes qu’adoptera le M.L.A.C.
(Mouvement pour la Liberté de l’Avortement et de la Contraception), lorsqu’il
sera fondé, en 1972. Mais il aura fallu attendre 85 ans, après la « consultation » imaginée par Mirbeau, pour que ce « droit de l’humanité » soit enfin
reconnu en France et accordé à tous, et pas seulement aux privilégiés qui ont
les moyens de se l’offrir ! Le malthusianisme cessera alors d’être le monopole
de la bourgeoisie et les plus démunis pourront enfin commencer à envisager
un avenir un tout petit peu moins noir…
Le deuxième texte, « Brouardel et Boisleux », publié dans Le Journal le 25
juillet 1897, est relatif à l’affaire Boisleux–La Jarrige31, qui a défrayé la chronique pendant quelques mois. Le docteur Charles Boisleux, gynécologue de
bonne réputation internationale, a été condamné à cinq ans de prison pour
avortement, à la suite de la mort, par perforation de l’utérus, d’une demoiselle
Thomson, essayeuse chez Redfern, au cours d’un curetage effectué, le 24 novembre 1896, alors qu’elle était, aux dires des experts, enceinte de trois mois
et demi, et ce à la demande de son amant marié, un certain Mansuy, professeur d’équitation, qui s’est suicidé peu après. Pour Mirbeau, Boisleux est une
victime expiatoire offerte en pâture à l’opinion publique, à la faveur de l’indifférence générale, comme l’est Alfred Dreyfus au même moment32, et comme
l’a été Jacques Saint-Cère l’année précédente, lors de l’affaire Lebaudy33. Il il
voit en lui le « martyr » de l’acharnement du tout-puissant doyen Brouardel34,
mué en « accusateur public » pour ruiner la carrière d’un confrère trop talentueux, à un moment où sa propre autorité a été mise en cause dans l’affaire
Cornelius Herz. Certes, le jeune médecin auquel Mirbeau prête la parole reste

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

221

prudent et n’a garde de prêcher ouvertement le droit à l’avortement. Mais sa
défense de son confrère condamné s’inscrit de toute évidence dans un double combat de l’écrivain libertaire : contre le mandarinat médical, sur lequel
il reviendra en 1907 dans une série d’articles du Matin35, et pour le contrôle
des naissances, qu’il va promouvoir en 1900, après la longue parenthèse de
l’Affaire. Il est à noter que, ce faisant, il révèle une excellente connaissance de
la médecine de son temps : il s’est visiblement très bien documenté.
C’est surtout à l’automne 1900 que Mirbeau, secondant Paul Robin et servant de caisse de résonance à la trop peu connue Ligue pour la régénération
humaine fondée quatre ans plus tôt, se lance dans une campagne d’envergure
nationale : c’est en effet dans les colonnes du Journal, quotidien qui tire alors
à un million d’exemplaires, et en Premier-Paris, comme toujours depuis douze
ans, qu’il publie une série de six articles ironiquement intitulés « Dépopulation ». Il s’emploie à y prouver que cette prétendue dépopulation, déplorée
par les revanchards de toute obédience (et aussi, on l’a vu, par Émile Zola), ne
serait pas du tout un mal, tant s’en faut, et qu’il conviendrait, plutôt que de
multiplier les naissances, de les contrôler afin d’essayer d’améliorer les conditions de vie du plus grand nombre. Le prétexte de cette série est une campagne menée par les populationnistes, au premier rang desquels le sénateur de
la Côte-d’Or Edme Piot36, « homme de bonne volonté, de valeur morale et de
vues courtes » (« Dépopulation », VI), et auteur d’un projet de loi en vue de
redresser en France le taux de natalité : ils le jugent en effet trop nettement
inférieur à celui du Reich allemand, en proie à ce que Mirbeau qualifie de
« fureur prolifique » (ibid.), ce qui pourrait placer l’infanterie française en position d’infériorité à l’occasion de la Revanche tant espérée par les nationalistes,
comme s’il s’agissait d’un match de foot…
Le sujet est doublement sensible : d’une part, à cause de la ferveur « patriotique » que l’affaire Dreyfus n’a pas calmée, bien au contraire, et qui
contamine les esprits les plus rassis, exposant du même coup les réfractaires à
être de nouveau accusés d’être des traîtres et des vendus (mais Mirbeau en a
depuis longtemps l’habitude…) ; d’autre part et surtout, à cause du « crime »
que constitue alors l’avortement, et, accessoirement, du fait des préjugés bien
ancrés sur les « filles-mères », comme on disait, et sur les enfants dits « naturels » – comme s’il pouvait en exister de contre-nature ! Il faut donc faire
preuve de doigté pour amener peu à peu les lecteurs les plus réticents, ou
carrément hostiles, à se poser néanmoins des questions, à prendre progressivement conscience de leurs contradictions, voire de la monstruosité de leurs
partis pris, quitte, pour cela, à marteler des « formules heureuses, afin qu’elles
pénètrent plus profondément dans les cerveaux lents à concevoir », comme
il l’écrit à la fin de la sixième livraison. Aussi Mirbeau, qui n’ignore pas que
ses habituelles provocations rebutent a priori une bonne partie de son frileux
lectorat, préfère-t-il se mettre quelque peu en retrait et n’hésite-t-il pas, à l’oc-

222

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

casion, à pratiquer une salubre autodérision37, pour n’être, dans la plupart des
articles, qu’un simple observateur confronté aux points de vue, parfois critiques à son égard, exprimés par d’autres, qui sont moins suspects de partialité,
y compris un patriote présenté comme intelligent et cultivé. Le menuisier de la
deuxième livraison représente le bon sens et la philosophique résignation du
peuple, largement majoritaire dans la population française, qui subit de plein
fouet les effets homicides des déficiences de l’État et de la politique de classe
des gouvernants et ne se fait aucune illusion sur la portée des lois, qui « sont
toujours faites pour les riches contre les pauvres ». La responsable de crèche
et le bon père de famille du troisième article font part à l’auteur de leurs propres expériences, qui confèrent tout leur poids de vie à la conclusion qu’ils
en tirent, sans que l’on puisse déterminer s’ils existent vraiment, ce qui n’a
rien d’impossible, ou s’ils n’ont été imaginés que pour les besoins de la cause.
Dans les deux articles suivants, Mirbeau feint d’opposer deux médecins, avec
l’autorité que leur confère leur savoir d’experts, couronné, pour l’un, par son
appartenance à la prestigieuse Académie de médecine, afin de mieux faire valoir ce qui les réunit : certes, pour expliquer le nombre d’enfants par familles,
l’un met en avant les facteurs culturels, cependant que l’autre insiste trop
mécaniquement sur le rôle déterminant des conditions économiques ; mais ils
sont bien d’accord pour reconnaître tous les deux le caractère inéluctable de
la réduction de la natalité, qui apparaît alors comme une évidence, rendant
du même coup tous les projets de loi inutiles et vains en matière démographique : le progrès de l’hygiène est irrésistible et sa pratique, descendant peu à
peu des classes riches vers le prolétariat, amènera inévitablement les pauvres
à « diminuer, sans danger et sans risque, leur progéniture » ; et ce progrès de
la connaissance sera complété par un progrès d’ordre moral, puisque bientôt
l’on n’aura d’enfants que si on est capable de les bien élever, ce qui est, de
toute évidence, un « idéal moins barbare, autrement élevé que celui sur lequel
nous vivons aujourd’hui et qui nous fait désirer plus d’enfants pour plus de
massacres » (« Dépopulation », V).
Mirbeau prend aussi bien soin de souligner toutes les contradictions des
populationnistes, pour mieux toucher l’intelligence de ses lecteurs : ils prêchent la reproduction à outrance, mais ils ne font rien pour combattre les
hécatombes d’enfants liées à la misère et à l’absence d’hygiène, et ce jusque
dans les hôpitaux, ni pour essayer d’améliorer un état social que Mirbeau
n‘hésite pas à qualifie d’« infanticide » ; ils souhaitent que les prolétaires aient
beaucoup d’enfants, mais les classes dominantes auxquelles ils appartiennent
sont consciemment malthusiennes et, depuis belle lurette, ont choisi de n’avoir
qu’un ou deux enfants, afin de préserver leur patrimoine ; ils préconisent de
grandes familles, mais uniquement si elles sont “régulières” et conformes au
modèle bourgeois du mariage, rejetant les très nombreux enfants dits “naturels” dans un espace de non-droit, qui tient lieu de limbes législatives desti-

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

223

nées aux êtres inclassables ; ils sont prêts à taxer d’importance les célibataires
et les couples sans enfants, mais exemptent a priori les prêtres catholiques,
qui sont pourtant les seuls à avoir « théoriquement » fait vœu de chasteté ; ils
réservent aux riches l’exclusivité du droit à l’avortement, mais le considèrent
hypocritement comme un crime chez les pauvres ; ils veulent aggraver les
sanctions, comme si les malheureuses qui avortent avaient vraiment le choix,
alors qu’elles ne prennent ce risque mortel que contraintes et forcées par la
nécessité38 ; et surtout, en interdisant officiellement l’avortement, ils amènent
un très grand nombre de femmes, au premier chef dans les milieux populaires,
à des pratiques qui se révèlent extrêmement coûteuses en vies humaines, alors
qu’une simple injection, pratiquée dans des conditions satisfaisantes d’hygiène, permettrait d’épargner bien des vies et bien des souffrances.
Mais les deux arguments les plus susceptibles de toucher la sensibilité des
lecteurs et de les contraindre à réagir, malgré qu’ils en aient, ont trait au progrès et à la guerre.

224

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

• Tout d’abord, par le truchement des deux prestigieux médecins, il montre l’impuissance des lois à aller contre l’inéluctable évolution des mœurs et
contre le progrès non moins inéluctable de l’hygiène, qui conduiront à coup
sûr, dans les décennies suivantes, à des familles réduites à deux ou trois enfants, quoi qu’on fasse et quoi qu’on en pense : « Est-ce un bien ?… Est-ce un
mal ?… Pour le moment, c’est un fait, et rien, croyez-le, ne prévaudra contre
lui !… » Certes, la France est une nouvelle fois en avance sur les autres pays
d’Europe – ce qui, soit dit en passant, peut constituer un motif d’orgueil –,
mais c’est bien elle qui ouvre la voie et indique la direction, que les autres
peuples ne tarderont pas à suivre. Les statistiques aidant, qui confirment
la baisse générale de la natalité, à des rythmes divers, rien ne servira donc
de prétendre retarder une évolution qui résulte tout à la fois de la situation
économique des classes pauvres, des progrès techniques, de l’évolution des
mentalités et des aspirations des hommes à plus de justice et plus de bonheur.
• Ensuite – et c’est l’argument massue qui clôt les première39 et dernière
livraisons de « Dépopulation » –, Mirbeau fait avouer à un sien contradicteur,
à qui il donne courtoisement la parole, que l’objectif de la politique nataliste est bien de produire « strictement de la chair à canon ». Aveu sans fard,
qui devrait révolter tous ceux qui, parmi les lecteurs, quels que soient leurs
préjugés de classe, ont conservé une parcelle de sentiments humains. Car
personne ne peut, en conscience, nier qu’il soit à la fois absurde et monstrueux de ne fabriquer des petits d’hommes que pour les envoyer ensuite à la
boucherie comme de vulgaires moutons et de préparer ainsi « la destruction
finale », qui sonne comme un fâcheux écho de « la lutte finale » prédite par
L’Internationale.
Pour Mirbeau, comme pour Paul Robin, il est déjà totalement inacceptable d’imposer aux plus pauvres des familles trop nombreuses, condamnées à
survivre dans des conditions misérables dont la société porte seule la responsabilité, puisque, pour eux, c’est cet « état social qui entretient précieusement,
scientifiquement, dans des bouillons de culture sociaux, la misère et son dérivé,
le crime » (« Dépopulation », I). Mais il l’est encore plus de n’engendrer des
créatures vivantes qu’afin de disposer de chair à canon pour la prochaine
conflagration. Aussi, à l’occasion d’une discussion avec un médecin chargé de
présenter avantageusement la Ligue pour la régénération humaine, Mirbeau
fixe-t-il deux objectif humanistes, de justice pour la société et de bonheur
pour l’individu – objectifs qu’il rappellera dans la dernière phrase de la série,
malheureusement entachée de coquilles : « Ne pensez-vous pas qu’il serait
plus intéressant, au lieu d’augmenter la population, d’augmenter le bonheur
dans la population, et de lui donner, enfin, un peu plus de justice dans un peu
plus de joie ? » Mais, pour y parvenir, il convient prioritairement de permettre
aux principaux intéressés de prendre en mains le contrôle de leur natalité.

225

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

L’abrogation des lois criminalisant l’avortement est certes nécessaire, mais elle
ne saurait être suffisante : c’est d’une profonde évolution des esprits que les
hommes et les femmes de demain auront besoin pour comprendre où est
leur véritable « intérêt humain » et pour pouvoir enfin assumer librement la
maîtrise de leur vie !
Pour autant, Mirbeau ne se berce d’aucune illusion : il sait que, si « l’idée
dort dans les livres », sans que la vérité ni le bonheur « en sortent jamais »,
comme l’observe tristement le menuisier de « Dépopulation » (II), il en va de
même, a fortiori, d’articles éphémères et aussi vite oubliés que lus, même s’ils
ont pu un instant toucher deux millions de lecteurs ; quant à la triste et indécrottable humanité, elle obéit le plus souvent à des impulsions incontrôlées,
plutôt qu’à la raison, et elle se laisse facilement manipuler40, ce qui n’augure
guère des lendemains qui chantent. Mais du moins a-t-il jeté sa bouteille à la
mer, dans le vague espoir que des happy few s’en saisiront un jour et feront
évoluer les mœurs et les mentalités…
Pierre MICHEL

* * *
CONSULTATION

Le cabinet d’un médecin à la mode. Le docteur est assis devant un bureau,
encombré de livres, de bibelots, de statuettes en bronze, d’instruments d’acier,
de choses bizarres sous des globes de verre. Quarante-cinq ans, décoré, belle
tête, jolie tournure, œil vif, main très blanche et effilée. Au moment où se lève
la toile, le client apparaît dans l’écartement d’une portière et entre. C’est un
homme jeune, très élégant, de manières charmantes.
LE DOCTEUR.— Ah ! c’est vous, cher ami… Entrez vite… Êtes-vous donc
malade ?… Je vous attendais avec impatience… Votre lettre si pressante, si
mystérieuse, m’avait inquiété !… (Le docteur et le client se serrent la main.)
LE CLIENT. — Non, malheureusement, ce n’est pas moi qui suis malade…
LE DOCTEUR. — Tant mieux !… En effet, vous avez une mine superbe…
Un cigare ?…
LE CLIENT. — Non, merci !… Je suis très ennuyé, mon cher ami… très, très
ennuyé…
LE DOCTEUR. — Ah ! ah ! vraiment ? Eh bien, asseyez-vous et contez-moi
ça vite ! (Le docteur allume un cigare.)
LE CLIENT. — C’est très difficile… très grave… très, très embarrassant à dire,
même à un médecin, même à un ami…
LE DOCTEUR. — Ah ! ah ! c’est si grave que ça ?
LE CLIENT. — Oui… mais vous avez un si grand esprit… Vous êtes si au-dessus des préjugés sociaux… vous comprenez tellement la vie !… quoique…

226

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

LE DOCTEUR (encourageant, et lançant en l’air une bouffée de fumée). — Allez…. allez… Je vous vois venir… Contez-moi ça !…
LE CLIENT (poursuivant). — Quoique votre toute récente communication
à l’Académie de médecine sur les causes de la dépopulation m’ait jeté un
froid !… C’était si sévère !… si farouche !… Voilà que vous voulez régénérer
la société maintenant41 ?
LE DOCTEUR (riant). — Ah ! mon bon ami ! Comment, vous avez donné
dans le panneau, vous ? Ça m’étonne !… Il fallait bien prendre position dans
cette querelle ! La thèse que j’ai soutenue était brillante, à effet… Elle devait
plaire à la presse, attendrir Jules Simon, ce brave Jules Simon !… Qu’est-ce
que vous voulez ? Il n’y a que l’absurde qui ait des chances de succès !…
Mais, ici, nous ne sommes pas à l’Académie de médecine, cher ami… Et je
puis bien vous avouer que je me moque de la dépopulation de la France, et
de sa repopulation…
LE CLIENT. — Vrai ?… Vous vous en moquez ?
LE DOCTEUR (catégorique). — Absolument, mon bon ami… Je m’en moque autant que du reboisement des montagnes… Et ce n’est pas peu dire…
Voyons, contez-moi votre petite histoire…
LE CLIENT (rassuré, presque souriant). — Eh bien ! voici… J’ai une amie…
LE DOCTEUR. — Mariée ?
LE CLIENT. — Naturellement !… Sans cela !
LE DOCTEUR. — Enceinte ?
LE CLIENT (il fait un geste affirmatif). — Une catastrophe, mon cher… Du
diable si nous eussions pu penser que cela pût arriver !… Un oubli… bourgeois !… Enfin !
LE DOCTEUR (gaiement). — Le fait est que c’est assez inélégant… Depuis
quand ?
LE CLIENT. — Mais, depuis quatre mois, je crois.
LE DOCTEUR. — Quatre mois !… Bon !… Et le mari ?
LE CLIENT. — Terrible !…
LE DOCTEUR. — Quelque officier de marine, sans doute, qui revient après
une longue absence ?… Ça se fait beaucoup.
LE CLIENT. — Non !… Son mari et elle vivent ensemble… pour les apparences, pour le monde… C’est-à-dire…
LE DOCTEUR. — Eh bien alors ? Ça n’est pas si grave… Il connaît le latin, ce
terrible mari… Is pater est…
LE CLIENT. — Vous ne comprenez pas… Ils vivent ensemble, oui… Mais
ils ne couchent pas de même… Depuis quatre ans, ils sont séparés moralement… Depuis quatre ans, il n’y a pas eu ça, entre eux !… pas ça !…
LE DOCTEUR (sceptique). — Ah ! ah !… Pas ça ?… Vous êtes sûr ?
LE CLIENT. — J’en suis sûr… J’ai des preuves… Non, non, ne souriez pas, ne
plaisantez pas… ce n’est pas une blague !… C’est très sérieux !… sans ça !…

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

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Mon Dieu, ce serait tout de même bien ennuyeux… Mais enfin, on laisserait,
peut-être, aller les choses… Tandis que vous voyez le scandale !… Les femmes sont impossibles… elles sont tout d’une pièce… Je lui disais souvent :
« Une fois par mois… qu’est-ce que cela peut vous faire ? Ça le contente, et
nous sommes sauvegardés ! » Elle ne pouvait pas… c’était plus fort qu’elle…
Vous voyez le scandale… mon amie est très jolie, très riche… excessivement
riche…
LE DOCTEUR. — Ah ! ah !…
LE CLIENT. — Vous voyez le scandale !… Grand nom, grande situation
mondaine… Amie intime des princes… présidente d’une quantité d’œuvres
de charité, d’associations religieuses… Une des plus hautes honorabilités du
pays !… Dans ces conditions-là, vous comprenez, ça devient une question
sociale, une question politique !… Négligeons le côté purement sentimental,
si vous voulez, il n’en reste pas moins une question de moralité publique !…
Procès retentissant… séparation… les avoués, les avocats, les tribunaux, les
journaux !… Bref, l’honneur d’une femme, détruit, perdu, ou tout au moins
discuté !… C’est affreux !… Nous ne pouvons pas tolérer ce scandale… Eh !
grand Dieu… ne sommes-nous pas, tous les jours, assez attaqués, nous, les
derniers soutiens de la monarchie et de la religion !…
LE DOCTEUR (rêveur). — Oui ! oui ! certainement…
LE CLIENT. — Je ne veux pas trop penser à moi, en cette circonstance…
Pourtant, je suis député, très en vue… je représente toutes les bonnes causes… Un éclat, ce serait terrible pour moi… cela me nuirait énormément dans
ma vie publique !… Et puis, ma pauvre amie, elle ne vit plus !… Si vous saviez comme, depuis quatre mois, elle s’affole ! D’abord elle a voulu se tuer…
J’ai pu l’en empêcher, heureusement… Ensuite elle s’est remise à monter à
cheval, à suivre des chasses, à faire des exercices violents, à porter des corsets
comme ça… Une série d’imprudences42 qui n’ont rien amené de bon… Nous
avons songé à une sage-femme !… Mais ces opérations-là sont tellement délicates !… Je n’ai pas confiance dans les sages-femmes… Souvent elles sont si
ignorantes !… Et puis ! et puis !… vraiment on hésite à confier à ces créatureslà un secret de cette importance. Avec elles, il n’y a pas assez de sécurité ! Si,
plus tard – est-ce qu’on sait ?… – non, non !… On n’entend plus parler que
de chantage, maintenant !… Nous sommes dans une bien sale époque, mon
ami. Vous ne dites rien ?
LE DOCTEUR. — Si… si… je réfléchis… C’est très intéressant ce que vous
me dites là… Alors ?
LE CLIENT. — Alors j’ai parlé de vous… Elle sait que vous êtes de mon
cercle, que vous êtes mon ami… Elle connaît votre haute situation, votre
réputation inattaquable… votre gloire de grand savant… Et cela la rassure…
Elle me disait encore, hier : « Lui seul peut me sauver. Mais le voudra-t-il ?… »
Sapristi, l’honneur d’une femme, c’est quelque chose de sacré, après tout !…

228

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

La famille, la société, ça vaut bien qu’on les soigne autant qu’une fièvre
typhoïde !… Aujourd’hui le rôle d’un médecin n’est pas seulement empirique… Il a une prépondérance économique, une véritable et toute puissante
portée sociale… C’est votre avis, n’est-ce pas ?…
LE DOCTEUR. — Certainement…
LE CLIENT. — Par l’hygiène – qui est la grande préoccupation contemporaine – il a étendu son action, son pouvoir, sur le monde moral… Il le dirige,
il le domine… il en est le maître exclusif et bienfaisant43… Vous l’entendez
ainsi, je pense ?
LE DOCTEUR. — Mais oui !… mais oui !…
LE CLIENT. — Mon Dieu, je sais bien qu’au point de vue étroit, ce que je
désire de vous, ce que mon amie attend de vous, ce n’est peut-être pas moral,
moral…
LE DOCTEUR.— Oh ! la morale !… vous y croyez, vous, à la morale ?…
LE CLIENT. — J’y crois, j’y crois… cela dépend… Par exemple… oui, je crois
qu’il faut de la morale, dans les choses qui peuvent se savoir, mais qu’elle est
absolument inutile dans les choses qui doivent rester ignorées… Pour moi,
la morale, c’est une affaire de conscience… par conséquent, très large, très
souple, très élastique…
LE DOCTEUR. — Je vais plus loin… Il n’y a pas de morale… Philosophiquement parlant, la morale n’existe pas. Où la voyez-vous ? Est-ce que la matière
est morale ? Comment définir cette morale qui change avec les races, les
mœurs, les climats, la nourriture ? Ce qui est moral dans un pays est souvent
immoral dans un autre, et réciproquement. Considérons l’humanité en général, cher ami… et dites-moi ce que peut bien signifier une morale qui varie
suivant que les zygomas sont plus ou moins proéminents, les lobes cérébraux
plus ou moins asymétriques ?… Aussi, tenez, aux îles de la Société, l’avortement est un devoir, et l’infanticide un dogme44…
LE CLIENT. — Vraiment !… Voilà des gens sensés et qui comprennent la
vie !…
LE DOCTEUR. — Je pourrais multiplier les exemples… En Israël, autrefois,
la prostitution était un rite religieux, un sacrement comme, aujourd’hui, la
communion… Les prostituées étaient nos dévotes… Loin d’être méprisées, on
avait pour elles une estime particulière45…
LE CLIENT. — Comme nous sommes arriérés, nous qui nous vantons de
conduire le monde !… Et que de réformes il nous reste à faire !… Que
de progrès à conquérir !… Je n’irais peut-être pas jusqu’à demander que
l’avortement soit un dogme comme dans l’archipel océanien… Mais enfin je
souhaiterais qu’il devînt une des nombreuses manifestations de la liberté individuelle… qu’il y eût la liberté de l’avortement, comme il y a la liberté de la
presse, la liberté de la tribune, la liberté de l’association… Ce qu’on pourrait
peut-être faire, ce serait d’établir un impôt sur l’avortement… un impôt très

229

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

cher… de façon à le cantonner dans les classes riches… Il y aurait là, certainement, une source de revenus considérables46…
LE DOCTEUR. — Pourquoi un impôt ?… Les médecins se chargeront de
le prélever !… D’ailleurs, je ne suis pas du tout partisan de ces mesures
restrictives… Il faut laisser aux droits de l’humanité un champ vaste, sans
limites…
LE CLIENT. — C’est juste… (Un silence.) Mais revenons à la question qui
m’amène… Tout est parfaitement entendu, n’est-ce pas, cher ami ?… Et j’espère que les choses iront au mieux !…
LE DOCTEUR. — Je l’espère aussi…
LE CLIENT (ému). — Quelle joie pour ma pauvre amie !… (Il serre les mains
du docteur.)… Et quelle reconnaissance !…
LE DOCTEUR. — Je ne fais que mon devoir.
LE CLIENT. — Non… non !… Ne diminuez pas le mérite de votre dévouement !… C’est très beau… C’est très grand… c’est héroïque… (Serrant de
nouveau la main du docteur.) C’est sublime, ce que vous faites là !… Croyez
bien qu’elle et moi nous saurons apprécier… Ah ! elle est si charmante, mon
amie, si spirituelle, si artiste, si intrépide dans la vie !… C’est une femme exceptionnelle, vous verrez, et qui vous étonnera par la hauteur de ses idées,
et la noblesse de ses sentiments… Une femme rare, allez !… Une femme
unique !…
LE DOCTEUR (après un geste d’assentiment). — Je suis tout à sa disposition… Voyons, avez-vous pensé au nécessaire ?
LE CLIENT. — J’ai pensé à tout… Justement, le mari s’absente… Il part demain pour l’Angleterre, où il doit rester quinze jours à chasser… on ne peut
plus à propos…
LE DOCTEUR. — C’est parfait !…
LE CLIENT. — J’ai visité une petite maison exquise, à Auteuil… au milieu
du parc… Pas de voisins proches… la solitude, le silence !… c’est très mystérieux… Enfin, le décor qu’il faut… un décor de conspiration… Ma parole,
quand on entre là, on se croit encore aux beaux temps du boulangisme !…
LE DOCTEUR (il rit). — Encore un avortement, celui-là !…
LE CLIENT (il rit). — Très drôle !…
LE DOCTEUR. — Et quand conspirons-nous ?…
LE CLIENT. — Mais quand vous voudrez, mon bon ami… cela dépend de
vous… venez demain à quatre heures… vous verrez, vous examinerez… vous
prendrez vos dispositions… Est-ce convenu ?
LE DOCTEUR. — À demain !…
LE CLIENT. — Oh ! cher ami !… Vous nous sauvez la vie…
L’Écho de Paris, 10 novembre 1890
* * *

230

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

BROUARDEL ET BOISLEUX

Dans une maison aimable où, l’autre soir, nous dînions, la conversation,
commencée gaiement sur le voyage de M. Félix Faure en Russie47, dévia très
vite sur la Duse48, de la Duse sur l’amour, de l’amour sur le docteur Boisleux49.
C’est qu’il y avait, parmi les convives, un médecin. Il y a toujours un médecin parmi les convives, comme, dans les foules parisiennes, il y a toujours un
Chinois. Et un médecin, seul, pouvait se souvenir encore de ce drame, déjà
oublié50.
— Quelle horreur ! s’écria une jeune femme, Et comment se fait-il qu’un
tel misérable ait été condamné à une peine si courte et si douce ?
Le médecin répliqua vivement
— Horreur, en effet !… Mais pas dans le sens où vous l’entendez, madame… J’ai connu Boisleux… C’était, je vous assure, un gynécologue distingué, un très habile opérateur et, de plus – ne vous récriez pas – un brave
homme !… Il n’a pas su se défendre, voilà tout !… En dehors de son métier,
où il excellait, jamais je n’ai vu quelqu’un d’aussi gauche, d’aussi timide que
lui… C’était à un point tel que cet homme, très intelligent, paraissait, dans les
circonstances ordinaires de la vie, un parfait imbécile. Il ne pouvait soutenir
aucune discussion. Aussi, ne venait-il jamais aux réunions de notre Société,
et nous envoyait-il des communications écrites, lesquelles étaient, toujours,
d’un grand intérêt… Au procès, durant ces heures mortelles de l’audience,
son attitude d’écrasé le perdit, car elle fut, non seulement pour les juges, mais
pour tout le monde, un aveu51. Il était anéanti, ce que nous appelons, nous
autres, sidéré… S’il eût conservé la moindre parcelle de présence d’esprit,
soyez sûre, madame, que M, Brouardel52 n’en eût pas eu aussi facilement
raison. D’ailleurs, notre cher doyen ne se fût pas frotté à un Boisleux décidé à
se défendre… car je connais aussi le paroissien…
— Vous direz tout ce que vous voudrez…. Boisleux n’en a pas moins tué
une femme !
— Erreur de diagnostic très fâcheuse53 !… Oui… Crime ?… Non…. Boisleux était incapable d’une mauvaise action… Il était même généreux et désintéressé54… Oh ! je sais… sa cause ne fut point populaire… On ne voulut rien
entendre de tout ce qui devait plaider en sa faveur… Toutes les circonstances,
toutes les coïncidences, grâce auxquelles, en les altérant, on pouvait obtenir
une condamnation inique, furent exploitées avec une véritable cruauté…
Habilement préparée par le ministère public, et surtout par M. Brouardel,
l’opinion considéra ce malheureux comme un horrible assassin, quelque
chose comme un Jack l’Éventreur55… Eh bien ! savez-vous quelle était la
moyenne de la mortalité à sa clinique ?… Elle était de 16 % – les débats l’ont
prouvé – tandis que, dans les hôpitaux, elle est de 33 et même de 37 %… Et,
tenez… Tout dernièrement, à la Charité, le docteur X… a pratiqué le cure-

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

231

tage sur une femme enceinte de trois mois… L’a-t-on poursuivi, pour s’être
trompé, comme Boisleux ?… Ah ! s’il fallait poursuivre tous les médecins, tous
les professeurs, même les plus éminents et les plus glorieux, qui se sont trompés et se trompent, chaque jour, dans leurs diagnostics, mais notre Faculté et
notre Académie de médecine seraient vite désertes… et, au lieu de faire des
opérations et de dicter des ordonnances, nos illustres praticiens tresseraient
des chaussons de lisière et rempailleraient des chaises à Poissy, comme de
simples notaires infidèles56… Voulez-vous mon opinion sur Boisleux ? C’est
un martyr !
— Ça, par exemple !…
— Oui, un martyr, et le martyr de M. le doyen Brouardel, ce qui, à mon
avis, est le comble du martyre.
— Comment cela ?
— M. le doyen Brouardel – il serait peut-être
temps de le proclamer tout haut – constitue
un danger public par l’énorme, exorbitant, effrayant pouvoir dont il est investi et qu’il n’exerce pas toujours avec la mesure et la modération
qu’il faudrait… Car, enfin, pour faire couper le
cou à un homme ou simplement ruiner sa vie,
il prononce des affirmations qui ne sont, le plus
souvent, que des hypothèses… Et il s’appuie
sur des lois physiologiques, changeantes comme
des théories, éphémères comme des modes et
qui, l’année d’après, sont remplacées par des
lois contraires… Encore, s’il se contentait de
ce que peut lui donner d’approximatif cette
science incertaine, obscure et capricieuse qu’est
la médecine !… Mais non !… Je l’ai suivi dans
des affaires retentissantes… Ce n’est plus un Paul Brouardel (1837-1906).
savant, c’est un accusateur public… Ce n’est
plus un médecin, c’est un juge !… Il a cette folie, ou plutôt cette perversion,
si caractérisée du juge, qui consiste à ne voir, partout, que des crimes !…
Loin de tempérer les excès de la justice, il les exalte et les justifie, en leur
apportant la consécration de la science… Prudent, d’ailleurs, avec les forts,
il est sans pitié avec les faibles57. Dans les affaires civiles, où l’on a recours à
ses lumières d’expert, il a presque toujours cette malchance de donner raison
aux riches… Mais la justice n’y perd rien, car il se rattrape sur les pauvres,
copieusement. Pour Boisleux, c’est un autre sentiment qui le fit agir… Mais
je ne puis admettre un instant que notre cher doyen ait cru sérieusement à
sa culpabilité !…
— Ho ! ho !

232

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

— Remarquez d’abord son acharnement insolite contre Boisleux… Non
seulement, par des affirmations arbitraires et antiscientifiques, il déclare Boisleux coupable d’avoir sciemment, pratiqué, sur Mlle Thomson, un avortement… mais encore, il veut écarter de ce malheureux la possibilité d’une
circonstance atténuante, d’une excuse, d’une sympathie… Et l’effondrement
de l’accusé lui rend cette manœuvre facile, Il n’admet pas que Boisleux soit
un travailleur, un opérateur adroit… il lui refuse, péremptoirement, l’honneur
d’avoir découvert un procédé opératoire remarquable, qui s’appelle l’Élytrotomie58 interligamentaire. Lisez, dans le compte rendu du procès, cette partie
de la déposition de M. Brouardel !… Elle est incroyable !… « Ce procédé
n’est pas de Boisleux ! », déclare-t-il, sans donner une preuve de cette trop
facile négation, sans nommer le praticien à qui, selon M, Brouardel, on devrait
cette pratique !… Il serait par trop insolent qu’un chirurgien, qui n’est ni d’un
hôpital, ni d’une académie, se permît de découvrir quoi que ce soit !… Le
docteur Delineau a beau réfuter, point par point, les théories scabreuses de
M. le doyen… il a beau affirmer que ce procédé « est bien de Boisleux » – et
la preuve, c’est qu’à l’étranger, en Allemagne59, en Angleterre, on dit communément « le procédé de Boisleux » ; c’est que, le docteur Berlin, de Nice, qui
a publié, sous la direction de M. Auvard, accoucheur des hôpitaux de Paris,
un manuel de thérapeutique gynécologique60, consacre, au moins, vingt pages à la description « élogieuse » du « procédé Boisleux » – M. Brouardel ne
veut rien savoir, rien entendre, rien admettre ! Il importe à M. Brouardel que
Boisleux ne soit même pas considéré comme un chirurgien de quelque valeur,
mais bien comme une sorte de rebouteux, ignorant, brutal, capable de tout
pour de l’argent !… Et savez-vous pourquoi ?
— Expliquez ! encouragea quelqu’un d’entre nous, avec un sourire sceptique.
— Mon Dieu ! poursuivit le jeune médecin, rien n’est plus simple… C’est
l’enfance de la psychologie !… M. le doyen Brouardel, dont l’énumération
des titres officiels, des fonctions honorifiques et rétribuées ne saurait tenir,
en petit texte, dans une page in-folio… M. Brouardel qui, on s’en souvient,
arrêta si comiquement la peste bubonique à Bougival… M. Brouardel, enfin,
n’est pas aimé de ses collègues… M. Brouardel souffre beaucoup de cette
hostilité latente, courtoise, mais indéniable… Rappelez-vous le beau charivari qui l’accueillit, à l’Académie de médecine, après son second voyage
de Bournemouth, si étrangement différent du premier !… Je sais bien que
le bon Cornélius Herz est un terrible jouteur, moins facile à terroriser que
Boisleux, et qu’il a plus d’une pierre dans son sac61 !… Mais à quoi bon être
une autorité scientifique aussi considérable que M, Brouardel, à quoi bon
étaler une infaillibilité tyrannique, si l’on doit prendre, aussi allègrement, les
lanternes qui éclairent le seuil de Cornelius Herz pour des vessies malades ?…
Durant quelques mois, à la suite de cette équipée, la situation de M. Brouar-

233

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

del sembla compromise, et de latente qu’elle avait été jusque là, l’hostilité
de ses confrères devint avérée et publique… C’est dans ces conditions que
survint l’affaire Boisleux. M. Brouardel n’aurait-il pas compris, tout de suite,
le parti qu’il pouvait en tirer et ne se serait-il pas dit : « À tort ou à raison,
l’opinion est fort surexcitée contre les grands médecins… On les accuse de
toutes les erreurs, voire de tous les crimes… les campagnes les plus violentes
s’organisent contre les hôpitaux… On dénonce les chirurgiens… on fait la
statistique funèbre de toutes les femmes qui succombent, injustement, sous
leur couteau !… Voyons !… cette haine, ces suspicions, ces dénonciations,
ne serait-ce pas une admirable occasion de les détourner habilement sur les
petits médecins, ces pelés, les praticiens pauvres, ces galeux, d’innocenter
l’Hôpital, la Faculté, l’Académie, et de rentrer, ainsi, en grâce auprès de mes
collègues, reconnaissants de leur avoir rendu un pareil service ! » C’est une
question que je me pose et que je vous pose !…
Il y eut un silence, non de gêne, mais d’ennui…
— Oui ! oui ! reprit le jeune médecin… Je sais bien… Répondre à un tel
point d’interrogation… pénétrer, sans autre lumière que celle de l’hypothèse,
dans les cavernes de l’âme… expliquer les raisons secrètes qui mènent la
conduite d’un homme, quand ce n’est pas un expert officiel !… c’est scabreux !… Et l’on risque de se tromper !… Mais, pourtant, le pauvre Boisleux
a payé durement son erreur et sa vie est perdue62 !… Que voulez-vous qu’il
fasse désormais ?…
Mais cela nous était devenu indifférent… Sur la table, il y avait des fleurs
charmantes et des viandes savoureuses ; autour de la table, il y avait des femmes dont les épaules nues, les bras souples comme des lianes, les sourires de
péché, nous éloignaient de toute la distance de la volupté et du bonheur, de ces
cauchemars chirurgicaux63, et de Boisleux martyr, et de Brouardel bourreau…
— Au diable ! criai-je, vous avez, mon cher, des conversations vraiment
stupides et glaçantes !… Si nous parlions un peu de l’adultère !
— Oui ! oui ! applaudirent les femmes.
— Oui ! oui ! exhalèrent les orchidées et les vins.
— Oui ! oui ! susurrèrent les sauces dans les plats…
Et ainsi fut fait !…
Le Journal, 25 juillet 1897
* * *
DÉPOPULATION (I)

Un sénateur, l’honorable M. Piot, dont le nom – sinon la chose – eût séduit
Rabelais – humons le piot – vient de rédiger une proposition de loi « tendant
à combattre la dépopulation en France ». Car c’est ainsi qu’ils écrivent, dans

234

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

les parlements… Oh ! je l’attendais depuis longtemps, cette loi-là… Et, à cette
époque de catastrophes et de massacres64, l’on peut dire qu’elle vient à son
heure.
Avec un luxe d’autant plus démocratique que c’est nous qui en payons
les frais, l’honorable M. Piot a bien voulu distribuer, par toute la France, aux
époux les plus notables comme aux célibataires « les plus endurcis », une
feuille in-quarto, où cette proposition de loi est imprimée, avec son exposé
des motifs, ainsi qu’il est d’usage. Il y en a dix pages, d’une typographie solennelle et compacte… J’ai rarement – me pardonne M. Piot – lu quelque
chose de plus scandaleusement inepte. Cela semble avoir été imaginé par le
plus sinistre de nos vaudevillistes… Il est vrai qu’entre les vaudevillistes et les
législateurs, il n’y a pas toute la distance qu’on croit… Un lien étroit les unit :
la farce.
La dépopulation est une question qui préoccupe les vieux sénateurs et qui
est aussi fort à la mode dans les salons où l’on malthusianise… Avec la littérature et les beaux-arts, c’est sûrement la chose à propos de quoi l’on dit le plus
de choses graves ou légères.
* * *
— Mon Dieu ! que vous êtes ennuyeux, avec votre dépopulation !… disait,
l’autre jour, dans un de ces admirables salons, refuge des dernières causeries,
une dame fort élégante qui avait, pour ce soir-là, préparé une conversation
documentée sur l’adultère, qu’elle ne trouvait pas le moyen de placer.
À quoi le monsieur interpellé répondit, la bouche en cœur :
— Mais, chère Madame, parler de dépopulation, c’est encore parler
d’amour !
— Comment cela ?… minauda vivement la dame, croyant peut-être se
raccrocher à la question qui lui tenait à cœur.
Le monsieur chuchota je ne sais quoi à son oreille.
Et, comme elle jouait de l’éventail, avec cette grâce pudique ordinaire en
semblable occurrence :
— Vous voyez bien !… insista le monsieur triomphant.
— Oui… comme ça, je ne dis pas… on peut en parler.
Et oubliant désormais l’adultère, elle fit galamment sa partie dans la question « vitale » de la dépopulation.
Ai-je dit que le monsieur était un professeur de la nouvelle École de morale
fondée par M. Boutroux65 ? Car nous en avons, maintenant, des écoles et des
morales, et nous ne savons plus auxquelles entendre [sic]… Et si le peuple
n’est pas mieux instruit, et pas mieux moralisé, on ne peut pas dire que ce soit
la faute des professeurs.
* * *

235

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

Professeur ou non, chacun a, sur la dépopulation des idées spéciales, et
même des remèdes certains… Ces idées et ces remèdes sont, en général,
d’une gaieté rare et d’un patriotisme avéré. On attribue à l’abaissement
de la natalité toutes sortes de choses chimériques, sauf, naturellement, la
cause réelle, évidente, unique, de laquelle découlent toutes les autres causes accessoires : le mariage, oui, chère duchesse, le mariage, avec ce qu’il
comporte de restrictions humaines et de crimes sociaux. Mais le mariage
étant la base de la société actuelle, et le meilleur moyen qu’on ait encore
trouvé pour transmettre la propriété et sauvegarder ainsi les intérêts capitalistes, personne, même parmi les révolutionnaires les plus ardents, n’y
voudrait toucher !… Toucher au mariage, grands dieux !… Porter la main
sur l’arche sainte de l’héritage et de la propriété !… Donner à ces proscrits,
les enfants naturels, les mêmes droits de vie qu’à ces petits dieux, les enfants
légitimes !… Mais alors, c’est une révolution ! disent les révolutionnaires66.
Tout s’écroule, et il n’y a plus de société !… Et il n’y a plus de ministère, pour
nous, dans la société !
Il faut donc chercher ailleurs matière à légiférer… Et voilà une matière qui,
comme le charbon, n’est pas près d’être épuisée.
* * *

236

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

Naturellement, l’honorable M. Piot et les honorables personnes qui le
secondent de leurs talents législatifs, non moins que de leurs vertus réformatrices, ne veulent pas entendre parler de réformer, dans un sens plus humain
et conforme aux besoins de la nature, la constitution théocratique et barbare
du mariage, mais, au contraire, ils veulent y ajouter des privilèges nouveaux
et la consolider plus puissamment que jamais, par l’appât de récompenses
nationales absolument dérisoires, du reste, comme toutes les récompenses nationales67, dont on leurre, depuis des siècles et des siècles, l’espérance toujours
trahie des pauvres gens. En revanche, l’honorable M. Piot et ses honorables
collaborateurs exigeraient de l’État qu’il lançât, contre ceux qu’ils appellent des
célibataires, toutes les meutes aboyantes et dévoratrices de la fiscalité. Ils voudraient écraser d’impôts ruineux, tortionnaires, soit la véritable impuissance
physiologique du célibataire, soit son insoumission volontaire, consciente,
protestatrice, à ce qui est la morale, la famille, la société, représentées par
l’écharpe d’un maire ou la vague bénédiction d’un curé… En d’autres termes,
et pour préciser la lettre même de la proposition de loi, ils donneraient aux familles régulières ayant plus de quatre enfants des sommes d’argent, lesquelles
seraient fournies par les familles des célibataires, même si ces dernières avaient
dix fois plus d’enfants que les autres… Et, pour ne rien dissimuler de l’esprit
qui les a guidés, M. Piot et ses amis exempteraient de ces impôts les prêtres, les
seuls pourtant qui soient, théoriquement68, des célibataires, puisque, par leur
vœu de chasteté, ils se mettent en révolte contre les lois de la vie… et qu’ils
sont, volontairement, de la matière inerte et du poids mort !…
Et voici où éclate la principale beauté – il y en a beaucoup d’autres – de
la proposition de loi de M. Piot, sénateur républicain, proposition « tendant
à combattre la dépopulation en France »… Seraient seulement considérés
comme êtres humains, les enfants nés dans le mariage régulier… Quant aux
autres, à ceux provenant de ménages irréguliers, comment seraient-ils catalogués ?… On ne sait pas. Peut-être les ignorerait-on ! Peut-être les bifferait-on
tout simplement de l’humanité ! Ils seraient, dans la vie, quelque chose d’inclassé, moins que des chiens, moins que des chats… Et, peut-être, contre ce
pullulement illégitime, prendrait-on des mesures de réservation, comme on
fait des chiens rôdeurs qui n’ont pas, gravé au collier, le nom de leurs maîtres,
et qui ne peuvent justifier d’un état civil respectable ou correct.
* * *
Je ne veux même pas discuter ici les causes plus ou moins justes de la dépopulation, et les remèdes, plus ou moins empiriques, qu’il faudrait y apporter. Loin de là… Je conteste que la dépopulation soit un mal… dans un état
social comme le nôtre, dans un état social qui entretient précieusement, scientifiquement, dans des bouillons de culture sociaux, la misère et son dérivé, le
crime, dans un état social qui, en dépit des enquêtes nouvelles, des philoso-

237

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

phies, ne s’appuie que sur les forces
préhistoriques, le meurtre et le massacre, qu’est-ce que peut bien faire
au peuple – la seule classe, d’ailleurs,
qui fasse encore des enfants – cette
question tant discutée de la dépopulation ?… S’il était clairvoyant, logique avec sa misère et sa servitude,
il devrait souhaiter, non son extinction, mais son redoublement… On
nous dit toujours que c’est le plus
grave danger qui menace l’avenir du
pays… En quoi donc, cher M. Piot,
et vous aussi, excellents législateurs
qui nous bercez sans cesse de cette
baliverne ?… En ce qu’il arrivera fatalement, dites-vous, un jour où nous
n’aurons plus assez d’hommes à faire
Dessin de Jossot, paru dans
tuer au Soudan, à Madagascar, en
L’Assiette
au beurre, le 27 août 1904.
Chine, dans les bagnes et dans les
Il est ironiquement dédicacé :
casernes…. Mais alors, vous ne rêvez
« À mon vieux compatriote Piot ».
de repeupler, en ce moment, que
pour dépeupler plus tard ?… Grand merci du cadeau !… Mourir pour mourir,
nous aimons mieux que ce soit tout de suite, et de la mort que nous aurons
choisie69 !…
Le Journal, 18 novembre 1900
***
DÉPOPULATION (II)

L’autre jour, j’avais, chez moi, un ouvrier menuisier qui était venu réparer
ma bibliothèque. C’est un homme très intelligent et qui aime à causer. Pendant qu’il travaillait :
— Est-ce que vous avez des enfants ? lui demandai-je.
— Non… me répondit-il durement…
Et après une pause, d’une voix plus douce :
— Je n’en ai plus… J’en ai eu trois… Ils sont tous morts…
Il ajouta, en hochant la tête :
— Ah ! ma foi ! quand on voit ce qui se passe… et la peine qu’on a dans
la vie… ça vaut peut-être mieux pour eux, qu’ils soient morts… les pauvres
petits bougres… Au moins, ils ne souffrent pas70.

238

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

J’insistai un peu cruellement :
— Est-ce qu’il y a longtemps que le dernier est mort ?
— Dix ans, fit-il.
— Et depuis ?…
— Depuis, vous comprenez que ni moi, ni ma femme, nous n’en avons pas
voulu d’autres… Ah ! non, par exemple…
Je lui expliquai l’admirable mécanisme de la loi Piot, et comme quoi,
étant assez mauvais patriote pour n’avoir pas, ou pour n’avoir plus d’enfants
vivants… il serait passible d’un impôt, s’il arrivait que cette loi fût votée…
Il ne parut pas très étonné, ayant pris l’habitude de considérer la vie en
philosophe :
— Je m’attends à tout des lois, me dit-il, sans aigreur… Une loi, parbleu !…
je sais ce que c’est… Je sais que ça n’est jamais pour nous autres… Les lois
sont toujours faites pour les riches contre les pauvres… Mais, tout de même…
celle dont vous me parlez… elle est vraiment un peu forte… Car, si je n’ai plus
d’enfants… c’est de leur faute…
— De leur faute ?… À qui ?…
— Mais aux autorités… à l’État… je ne sais pas, moi, à tous les bonshommes qui sont chargés de fabriquer les lois, à tous ceux là qui sont chargés de
les appliquer… C’est bien simple… et ça n’est pas nouveau… L’État – il faut
lui rendre cette justice – protège les volailles, les taureaux, les chevaux, les
chiens, les cochons, avec une émulation merveilleuse, et une très savante
entente du progrès scientifique. On a trouvé, pour ces divers et intéressants
animaux, des modes d’élevage d’une hygiène parfaite. Sur tout le territoire
français, il existe – à ne plus les compter – des sociétés d’amélioration pour
les différentes races de bêtes domestiques. Celles-ci ont de belles étables…
de belles écuries… de belles volières… de beaux chenils… bien aérés… bien
chauffés… et pourvus non seulement du nécessaire… mais d’un grand luxe…
On les entretient dans une salubrité constante et rigoureuse… purs de tous
germes malfaisants et de contagions morbides, par des lavages quotidiens, par
des désinfections rationnelles, à l’acide phénique, borique, etc. Moi, qui vous
parle, j’ai construit des poulaillers qui sont de vrais palais… C’est très bien… Je
ne suis pas jaloux des soins méticuleux dont on entoure les bêtes… Qu’on les
couronne même dans les concours… qu’on les prime… qu’on leur donne des
sommes d’argent, dans les comices agricoles, je l’admets… Selon moi, tous les
êtres vivants ont droit à de la protection, à autant de bonheur qu’on peut leur
en procurer… Mais je voudrais que les enfants – les enfants des hommes – ne
fussent pas, comme ils le sont, systématiquement écartés de tous ces bienfaits… bestiophiliques… Eh bien, il paraît que c’est impossible. Un enfant, ça
ne compte pour rien… Cette vermine humaine peut crever, et disparaître…
Il n’importe !…71 On organise même, administrativement, des hécatombes
de nouveau-nés72… comme si nous étions menacés d’un dangereux pullule-

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

239

ment de l’espèce… Et les dirigeants, les maîtres de cette belle société – qui
sont, sinon la cause première, du moins les continuateurs indifférents du mal
qu’ils dénoncent avec un patriotisme si indigné –, se plaignent amèrement
du nombre sans cesse décroissant des enfants qu’ils empêchent de naître, ou
qu’ils tuent, sitôt nés, par les procédés les plus sûrs et les plus rapides… Car la
véritable infanticide, c’est cette société, si terrible aux filles-mères qui ne peuvent nourrir leurs enfants !… Et il faut la voir adjurer les familles de prolifier
tant et plus, ou bien les menacer de peines fiscales très sévères quand elles
s’avisent enfin de rester stériles, ne voulant pas qu’il sorte d’elles des créatures
impitoyablement vouées à la misère et à la mort… Eh bien, non !… On ne
veut plus rien savoir…
Il avait dit tout cela sur un ton tranquille, et tandis que, à califourchon sur
le haut d’une échelle double, il sciait avec méthode et lenteur une planchette
de bois… La planchette sciée, il se croisa les bras et me regarda en hochant
la tête :
— Voyons, monsieur, fit-il… est-ce pas vrai, ce que je dis là ?… Et qu’est
ce qu’ils nous chantent, avec leur sacrée dépopulation ?… Quand tous ces
beaux farceurs auront fait leur examen de conscience et qu’ils auront reconnu
loyalement que le mal n’est pas en nous… mais dans la constitution même
de la société… dans la barbarie et dans l’égoïsme capitaliste des lois qui ne
protègent que les heureux… alors, on pourra peut-être causer… D’ici là,
nous continuerons à jeter au vent qui la dessèche la graine humaine et les
germes de vie !… Qu’est-ce que cela me fait, à moi, la richesse et la gloire
d’un pays où je n’ai qu’un droit, celui de crever de misère, d’ignorance et de
servitude ?…
Je lui demandai alors pourquoi et comment ses trois enfants étaient
morts.
— Comme ils meurent tous ou presque tous chez nous, me répondit-il…
Ah ! cette histoire est courte, et c’est l’histoire de tous mes camarades… De
l’une à l’autre, la forme de misère peut varier quelquefois, mais le fond est le
même !… Je vous ai dit, tout à l’heure, que j’ai eu trois enfants… Tous les trois,
ils étaient sains, forts, bien constitués, aptes à vivre une bonne vie, je vous
assure… Les deux premiers, nés à treize mois de distance l’un de l’autre, sont
partis de la même façon… Chez nous, il est rare que la mère puisse nourrir
de son lait sa progéniture… Alimentation mauvaise ou insuffisante… tracas de
ménage… travail, surmenage… enfin, vous savez ce que c’est… Les enfants
furent mis au biberon… Ils ne tardèrent pas à dépérir… Au bout de quatre
mois, ils étaient devenus assez chétifs et malades pour nous inquiéter… Le
médecin me dit : « Parbleu ! c’est toujours la même chose… le lait ne vaut
rien… le lait empoisonne vos enfants ! » Alors je dis au médecin : « Indiquezmoi où il y a de bon lait, et j’irai en acheter ». Mais le médecin secoua la tête,
et il répondit : « Il n’y a pas de bon lait à Paris… Envoyez votre enfant à la

240

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

campagne. » Je confiai le gosse à l’Assistance publique, laquelle le confia à
une nourrice percheronne… Huit jours après, il mourait… Il mourait, comme
ils meurent tous, là-bas, du manque de soins, de la férocité paysanne… de
l’ordure73… Mon troisième, je le gardai à la maison… Il vint très bien… C’est
vrai qu’à ce moment ma femme et moi nous gagnions de bonnes journées, et
que l’argent ne manquait pas… Il était gras, rose, ne criait jamais… Impossible
de voir un enfant plus fort et plus beau… Je ne sais comment il attrapa une
maladie des yeux qui régnait dans le quartier, en ce temps-là… Le médecin
me dit qu’il fallait le mettre à l’hôpital… Il y avait un hôpital spécial à cette
maladie-là. Le petit guérit, mais le jour où la mère était partie pour le ramener,
elle le trouva la mine défaite, et se tordant dans d’affreuses coliques… Il avait
gagné la diarrhée infantile… On ne le soignait d’ailleurs pas… La mère s’en
étonna… Un espèce d’interne, qui se trouvait là, dit : « On ne soigne ici que
les maladies des yeux… Si vous voulez qu’on le soigne pour la diarrhée… emmenez-le dans un autre hôpital ! » La mère eut beau prier, supplier, menacer,
ce fut en vain… Elle prit son pauvre enfant dans ses bras pour le conduire dans
un hôpital qu’on lui désigna… Il passa durant le trajet… Et voilà !… Et on vient
me dire encore : « Faites des enfants, nom de Dieu !… faites des enfants… »
Ah ! non… je sors d’en prendre…
Et haussant les épaules, il dit, d’une voix plus forte :
— Ils sont épatants, ces beaux messieurs…74
Quand il eut fini son ouvrage, il considéra les volumes rangés sur les rayons
de la bibliothèque :
— Voltaire… fit-il… Diderot… Rousseau… Michelet… Tolstoï… Kropotkine… Anatole France… Oui, tout ça, c’est très beau !… Mais à quoi ça
sert-il ?… L’idée dort dans les livres… La vérité et le bonheur n’en sortent
jamais !…
Il ramassa ses outils, et s’en alla, triste… triste !…
Le Journal, 25 novembre 1900
* * *
DÉPOPULATION (III)

J’ai reçu beaucoup de lettres – et des plus intéressantes – à propos de mes
derniers articles. Toutes, par des exemples désolants, confirment ce que j’ai dit
sur la dépopulation et démontrent — à supposer qu’un esprit sérieux puisse
sérieusement la discuter – la parfaite inanité de cette loi Piot, et de ce que,
dans sa stupidité législative, elle dévoile de férocité bourgeoise. Quand un
homme comme M. Piot, à la suite d’une longue pratique sénatoriale, et d’une
non moins longue culture d’opinions moyennes et de sentiments modérés, en
arrive à concevoir de pareils vaudevilles et à les découper en articles de loi, il

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

241

n’y a pas lieu d’espérer qu’on puisse jamais lui ouvrir les yeux sur des plaies
sociales qu’il ignore et que, d’ailleurs, il veut ignorer… Aussi, je ne saurais l’engager à lire ce qui va suivre. Cela ne dirait rien à son âme de bienfaiteur légiférant. Il n’y a personne de plus obstiné et de plus dangereux qu’un bienfaiteur.
C’est le pire ennemi de l’humanité en ce qu’il n’a qu’un but – quand ce n’est
pas de tondre sur la peau des pauvres la laine de l’ambition et de la richesse –,
énerver l’humanité, l’endormir par des mensonges, puis l’enchaîner, plus nue,
par des lois. On ne se doute pas de tout le mal que fit, par exemple, Jules Simon, l’archétype du philanthrope, au point qu’un de ses vieux amis m’assurait
– non sans effroi – que ce bienfaiteur professionnel fonda, protégea, présida,
durant sa larmoyante existence, plus de trois mille œuvres de bienfaisance et
institutions charitables, pour ainsi parler75…
Trois mille ! N’est-ce point à faire frémir ?
Ah ! comme je comprends, et comme il est près de mon cœur, ce personnage de La Clairière76 qui, devant l’écroulement de ses rêves, désabusé et furieux, brisa en mille pièces le buste du bienfaiteur qui les lui avait suggérés ! Et
je pense que ce geste ne devrait pas se spécialiser aux bustes des bienfaiteurs,
mais se généraliser à leurs personnes mêmes. S’il n’y avait plus de bienfaiteurs,
l’humanité pourrait, peut-être, espérer un peu plus de justice et, par conséquent, un peu plus de bonheur.
* * *
Parmi ces lettres que j’ai reçues, je me contenterai, pour aujourd’hui, d’en
analyser deux. Elles en valent la peine.
La première me vient d’une femme qui, si j’en juge par les sentiments
qu’elle exprime, est un grand cœur. Elle administre une des crèches municipales de Paris, « non par vanité, dit-elle, non pour voir mon nom imprimé dans
les rapports et les journaux, non par désœuvrement, comme tant d’autres,
mais poussée par le très grand amour que j’ai pour les petits, et par les
soucis de mes devoirs de solidarité humaine » – car elle croit à la solidarité
humaine, cette rêveuse !… Dans la mission difficile qu’elle a acceptée, elle
fait ce qu’elle peut, tout ce qu’elle peut, plus qu’elle ne peut. Et, bien que les
ressources dont elle dispose soient très maigres, bien qu’elle se trouve, sans
cesse, arrêtée par des règlements barbares autant qu’idiots, contre lesquels
se brisent souvent son intelligence et son énergie, elle s’en tire à peu près…
Grâce à des soins persistants, à une surveillance de toutes les minutes, à une
ingéniosité, une initiative, qui savent quelquefois suppléer aux étranges lacunes du règlement, et tourner les obstacles administratifs, les petits s’élèvent,
grandissent. On va peut-être les sauver… Eh bien, non !… Toute cette bonne
volonté, tout ce mal, toute cette abnégation tout ce génie de la tendresse et de
l’amour deviennent inutiles devant une épidémie de rougeole, par exemple.
Et Paris voit revenir cette épidémie, périodiquement, dans le premier trimestre

242

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

de chaque année. Or ce n’est pas de l’épidémie qu’ils meurent, les pauvres
enfants, mais de quelque chose de bien plus mortel que les plus mortelles
maladies du règlement !
Chaque semaine, M. Bertillon77, statisticien précis et illusoire, nous apprend
le nombre des décès causés par le fièvre typhoïde, la tuberculose, la scarlatine,
la diphtérie, la rougeole, la variole etc. De l’administration qui dépeuple et du
règlement qui tue, il ne nous dit jamais un mot… Et pourtant, il n’est pas de
choléra, de peste, de fièvre infectieuse, qui fassent autant de victimes, surtout
parmi les tout jeunes.
Aussitôt que l’épidémie de rougeole, avec une régularité en quelque sorte
mathématique, se produit à Paris, ordre est donné de fermer les crèches,
soi-disant pour préserver les enfants d’une contagion immédiate. Les mères
sont invitées à aller chercher leurs enfants et à les conduire à l’hôpital. Car la
société est admirable : elle a de tout, des crèches, des asiles, des hôpitaux…
Mais, à l’hôpital, le nombre de lits est toujours insuffisant, et puis un enfant,
guéri d’une maladie, risque d’en attraper une autre. Au bout de huit à dix
jours, vite, on le renvoie, alors que trois semaines de soins attentifs et de surveillance sévère seraient indispensables pour assurer une guérison complète,
et surtout pour éviter les rechutes, qui sont presque toujours mortelles… On
le renvoie donc. Où peut-il aller ? La crèche est fermée. Force est bien à la
mère de ramener le petit de l’hôpital chez elle… Et comme elle doit travailler
pour vivre – car le plus souvent le père manque, ou il boit – elle donne son
enfant en garde, soit à la concierge, soit à une voisine ; ou bien elle le laisse
aux soins capricieux d’un enfant plus âgé. Alors le pauvre petit être, mal couvert, mal nourri, exposé aux courants d’air d’une chambre mal close et sans
feu, succombe en quelques jours aux inévitables atteintes de la pneumonie.
C’est ainsi qu’en 1899, sur trente-deux enfants, cette crèche dont je parle et
qui, par exception, est une crèche admirablement tenue, n’en a vu revenir
que quinze à la réouverture. Dix-sept étaient morts !… Dix-sept, brave et
excellent Monsieur Piot !… Est-ce votre impôt sur les célibataires qui les fera
revivre ?
***
Voici maintenant la lettre d’un père, d’un vrai père selon la société et
conformément à la loi. Il est marié, celui-là, marié civilement, marié religieusement. Il a donc la double protection de la loi et de Dieu… Voici ce qui lui
arrive.
Sa femme est entrée à Beaujon, pour y donner le jour à un petit garçon…
L’accouchement fut horriblement pénible et, durant l’opération, la malheureuse faillit mourir… Il fut entendu que cet enfant, d’ailleurs chétif et mal
vivant, serait élevé au biberon, en province. Ces cas sont prévus par le règlement, et il doit toujours y avoir des nourrices sèches, des nourrices d’attente,

243

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

attachées à l’administration de l’hôpital… Il y en a en effet, sur le papier !…
Mais en réalité, il n’y en a pas. En tout cas, il n’y en avait point, dans l’histoire
qui nous occupe… Alors, que fit-on ? En attendant le départ du chétif nourrisson, on obligea la mère à lui donner le sein, sachant fort bien qu’au bout de
peu de jours, cette source de lait, on allait la tarir… Il en résulta une double
opération… La mère, encore très malade, très faible, en proie à la fièvre, à qui
l’hôpital ne fournissait, comme nourriture, que du bœuf bouilli trop cuit et des
haricots pas assez cuits, mourut… Quant au petit, qui avait commencé à pomper la vie au sein maternel, brusquement mis au biberon, il ne put s’habituer à
ce nouveau régime, et mourut également… Et du même coup le père devint
veuf et célibataire, ce qui est un crime contre la dépopulation. De ce chef, il
encourt maintenant toutes les rigueurs fiscales de la loi Piot…
C’est beau, les lois !… On lui tue sa femme, on lui tue son enfant… Et,
loin de lui demander pardon pour ces deux affreux meurtres qui le laissent
désormais, dans la vie, seul et douloureux, l’État le prend à la gorge et lui dit,
le revolver au poing : « La bourse et la vie ! »
J’ai là, aussi, pendant que j’écris, sur mon bureau, beaucoup de lettres de
ces malheureuses créatures que le monde, avec un mépris horrible, appelle
des filles-mères. Elles sont infiniment tristes. Dans mon prochain article je
parlerai de ces victimes douloureuses, que l’on pousse à tous les crimes, que
l’on jette à toutes les ordures, alors qu’on devrait les aimer, les respecter, les
vénérer, les glorifier.
Le Journal, 2 décembre 1900
* * *
DÉPOPULATION (IV)

Cette semaine, chez un de mes amis, j’ai rencontré le docteur O…, un
spécialiste des maladies de l’enfance. C’est aussi un démographe fort savant et
qui ne se paie pas de mots. Comme nous parlions de la dépopulation :
— C’est surprenant, dit le docteur O… en levant ses bras vers le plafond,
d’un air découragé, c’est surprenant, tout ce qu’on a écrit de bêtises ou
de choses à côté sur cette question. Dans tous les articles, études, essais,
lettres et brochures, qui ont paru ces jours-ci et que j’ai lus, je n’ai vu que
des tendances politiques et sociales : rien d’autre… Parmi tout [cet amas78]
torrentueux de mots et d’idées, j’ai vainement cherché une opinion juste
convenable.
Et comme il me regardait avec obstination en prononçant ces paroles, je
crus que c’était une allusion directe et personnelle à mes articles, et je m’inclinai ironiquement.
— Mon Dieu, oui, fit-il… vous comme les autres.

244

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

— Merci, dis-je les dents serrées, avec un de ces sourires troubles et haineux comme j‘en ai chaque fois que l’on doute de ma science et de mon
génie.
Le docteur répliqua, bonhomme :
— Mon cher monsieur, excusez ma franchise. Mais il est clair que vous
avez, comme les autres, choisi ce thème admirable de la dépopulation pour
faire une étude de mœurs sociales. De la question même, vous n’avez rien
dit.
Et il ajouta, avec un geste négligent :
— D’ailleurs, ça n’a pas d’importance.
— Qu’est-ce qui n’a pas d’importance ? demandai-je, hostile et furieux.
Mes articles, peut-être ?
— Mais non, je ne parle pas de vos articles, mais de la question même…
[Pour la traiter], il faudrait, voyez-vous, la [plume] souriante et profonde de
votre ami Alfred Capus79. Ah ! si M. Capus pouvait faire une pièce en quatre
actes sur la dépopulation, je suis sûr qu’elle ramènerait ce problème social à
de justes proportions.
— Capus n’est pas un démographe, objectai-je.
— M. Capus est bien mieux que cela. C’est un des rares esprits de ce
temps qui aient vraiment le sens des choses et une philosophie plausible de
la vie actuelle.
— Avec tout cela, ricanai-je, vous vous êtes bien gardé d’exprimer vos
idées. Je serais pourtant content de les connaître.
— Soit, répondit le docteur O… Je n’ai pas la grâce de Capus. Mon langage, habitué aux technologies ennuyeuses, vous paraîtra sans doute un peu
sec et dépourvu d’agrément. Mais, puisque vous m’y invitez, je vais vous soumettre les quelques réflexions suivantes.
Et sans préparation le docteur parla ainsi :
— La dépopulation est la diminution du nombre d’habitants d’un territoire
par l’excédent de la mortalité sur la natalité ; elle peut se produire par augmentation du nombre de décès, par diminution du nombre de naissances,
ou bien par les deux à la fois. Il est donc inexact de dire que la France se
dépeuple, car la natalité y dépasse la mortalité80. Se peuple-t-elle assez ?…
Certains esprits inquiets, pour qui toutes les exigences de la vie se résument
dans la question de l’armée et qui ne voient dans l’homme futur que le soldat,
estiment que la population française est insuffisante à leur gré, et ils proposent
d’augmenter les naissances par des mesures législatives, suivies de déductions
pénales et fiscales. Est-ce bien la question ?
Tout le monde approuva.
Le docteur reprit du ton calme que rien ne parvenait à troubler :
— Ceci prouve que ces braves esprits inquiets et systématiques n’ont pas
assez réfléchi aux lois sociologiques qui règlent la question de la population,

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

245

car la mortalité et la natalité ne sont pas du tout l’œuvre d’un hasard et d’un
caprice, comme ils paraissent le croire… Quelques arguments sont nécessaires pour étayer de preuves cette affirmation simple et audacieuse.
Et, s’adressant à moi plus particulièrement :
— Vous avez sans doute remarqué, cher monsieur, que le nombre des
condamnations pour avortement augmente chaque année… Tous les jours
les journaux nous narrent ces faits avec une indignation peu sincère, et même
avec un manque de philosophie très répugnant… Et puis, les statistiques sont
là… Notez, je vous prie, que ce ne sont pas les filles-mères qui, le plus souvent, ont recours à cette mesure expéditive et dangereuse. Notez que c’est
exceptionnellement que vous rencontrerez, chez elles, les pratiques de l’infanticide. Non… vous les rencontrerez surtout chez les femmes mariées. Et
veuillez réfléchir à ceci : pour qu’il y ait tant d’avorteurs et d’avorteuses qui
risquent les travaux forcés, il faut que le métier soit bien lucratif… Pour que
tant de femmes subissent, avec le consentement tacite ou exprimé de leurs
maris, une opération très souvent mortelle, il faut qu’elles n’aient réellement
pas la possibilité d’augmenter leur famille et leurs charges… Cherchez bien…
Vous ne sauriez invoquer, devant la fréquence de ces cas, aucune autre raison
sérieuse. M. Bertillon nous dit, une fois par semaine, que, sur 1 000 enfants
de 0 à 365 jours, 250 meurent en moyenne, à Paris, et que la majeure partie
des décès est due à l’athrepsie, la diarrhée infantile, c’est-à-dire au défaut de
soins. Si les mères qui, en dehors de rares exceptions, adorent leurs enfants, les
laissent mourir faute de soins, c’est que, réellement, elles y sont contraintes…
Ces faits, qu’il est loisible à tout le monde de vérifier tous les jours, ne prouvent-ils pas que le nombre d’enfants dans une famille est axé, non par les désirs
chimériques d’un législateur, mais par des conditions autrement importantes
et inévitables… Chaque fois que, dans une famille, arrive un nouveau venu
pour qui la place manque, tôt ou tard, il disparaîtra. – voilà la question, toute
la question… elle n’est pas ailleurs – il disparaîtra, fatalement. Et toutes les lois,
toutes les tirades, toutes les discussions ne feront rien… Si, par hasard – excusez l’invraisemblance comique de cette hypothèse –, la loi de M. le sénateur
Piot augmentait le nombre des naissances81, la mortalité infantile augmenterait,
par cela même, dans les mêmes proportions, exactement mathématiques…
Nous ne trouvions rien à dire… Le docteur continua :
— Croyez-vous donc que c’est un hasard qui a provoqué, à Paris, la fondation de la « Ligue pour la régénération humaine82 » ? Cette Ligue, dont le
siège social est 6, passage Vaucouleurs, à Paris, a réussi à répandre par milliers
une brochure : Les Moyens d’éviter les grandes familles83, traduction de cette
brochure publiée par la Ligue Néo-malthusienne Néerlandaise, laquelle fut
déclarée d’utilité publique… On doit au succès de cette Ligue une diminution des avortements criminels… mais personne, ou presque personne, ne la
connaît… ici !

246

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

L’équipe de Régénération, devant le local du 27, rue de la Duée, à Paris,
Paul Robin est assis, à gauche.

— Oh ! les Ligues, ne puis-je m’empêcher de m’écrier, sceptique.
— Oui, je sais bien, répliqua le docteur… On a beaucoup abusé, et pour
des chose peu intéressantes. Elles sont, en général, conçues dans un esprit
étroit, souvent sectaire, et ne s’adressent qu’à des passions politiques… Mais,
de celle-ci, la politique est bannie. Leurs promoteurs n’ont aucune ambition
personnelle… Bref, je crois à son efficacité… et je désirerais vivement que
le public s’y intéressât un peu… Ah ! parbleu, je reconnais qu’à côté des
considérations que je viens d’émettre, d’autres facteurs – comme nous disons
– interviennent. Il y a des femmes qui, par coquetterie, refusent la maternité…
d’autres qui ne veulent pas accepter l’éducation d’un enfant, etc., etc. Mais ce
sont des exceptions… Le grand tourbillon de la vie emporte presque toutes les
créatures vivantes dans un désir obscur et puissant de création. Et, d’ailleurs,
ces exceptions subsisteront après la loi Piot, et il faut bien se dire que leur effet
est de si minime importance…
Il était tard… On se sépara. En partant, le docteur O… me dit :
— Si cela vous intéresse, je vous exposerai un jour les moyens propres à
augmenter la population d’une façon certaine.
— Ah ! docteur, luis dis-je… ne pensez-vous pas qu’il serait plus intéressant, au lieu d’augmenter la population, d’augmenter le bonheur dans la po-

247

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

pulation, et de lui donner, enfin, un peu plus de justice dans un peu plus de
joie84… Si vous avez trouvé ce moyen, dites-le-moi tout de suite.
— Hélas ! fit le docteur…
Et il me quitta après m’avoir serré la main.
Le Journal, 9 décembre 1900
* * *
DÉPOPULATION (V)

Le lendemain du jour où j’eus, avec le docteur O…, la conversation que
j’ai rapportée, je rencontrai, dans une maison où je passais la soirée, un autre
médecin… […85] Aussitôt que dix personnes sont réunies quelque part, il y a
toujours, parmi elles, un médecin, ce qui, d’après le système des statistiques,
amène à constater que les médecins constituent le dixième de la population
française. Fait démographique affolant ! Pourtant, je ne m’en plains pas, car
– me pardonnent les hommes de lettres et les artistes ! – c’est parmi les médecins que se trouvent les causeurs les plus brillants et, en général, les hommes
les mieux informés en toutes choses. Il ne faut pas leur en vouloir de nous tuer,
parfois, avec une admirable maestria, puisqu’ils nous ont amusés et instruits
et qu’on chercherait vainement ailleurs d’aussi bons vivants et de plus parfaits
convives.
J’expliquai à ce médecin – membre de l’Académie de médecine et spécialiste des […] de l’oreille – les idées du docteur O… Il s’en étonna :
— Je connais le docteur O… me dit-il… c’est un homme de grande valeur… Mais j’estime que, pour un esprit de cette envergure, les arguments
qu’il vous donna me paraissent… comment vous dire cela ?… un peu simplistes. « Chaque fois qu’arrive un nouveau venu pour qui la place manque, tôt
ou tard il disparaîtra », voilà une affirmation profondément […86]
— Elle est cependant rigoureusement scientifique, dis-je.
— Non, pas dans le cas qui nous occupe. Je n’en veux pour preuve que
la natalité plus élevée dans la classe pauvre et dans les milieux peu fortunés.
Ceux qui ont le moins d’enfants sont précisément ceux qui pourraient en élever davantage, et les mieux élever. Et ici nous touchons à ce qui est, pour moi
du moins, le fond même de la question. Jusqu’à présent les classes riches ou
aisées sont demeurées à peu près seules en possession du matériel et de l’instruction nécessaires pour la suppression de l’enfant avant toute conception87.
Elles n’admettent que l’enfant unique demandé par la famille pour la continuer. Les naissances importunes ne se rencontrent guère que dans le peuple,
encore ignorant des progrès de l’hygiène, ou bien chez les imprudents et les
inconscients… C’est aussi dans ces dernières catégories que l’avortement est
le plus fréquent… je dis l’avortement brutal, volontaire, qualifié crime par

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CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

les lois. Mais l’avortement légal, conséquence des soins de toilette et de l’hygiène, fait bien plus de ravages dans les classes riches… Il n’y a au fond qu’une
différence de procédés, le résultat est le même : l’étouffement du germe, ici ;
là, l’étouffement de l’enfant… Pour la société, le compte est égal.
Une jeune femme se récria :
— Mais vous êtes tout simplement dégoûtant, mon cher docteur… Alors,
selon vous, le remède à la dépopulation… ce serait… la saleté ?
Le docteur sourit :
— Veuillez m’écouter jusqu’au bout, chère madame, fit-il… Et veuillez
aussi, je vous prie, excuser ce que mon langage, dans un tel sujet, peut évoquer de brutalités techniques…
Il continua :
— Aujourd’hui, l’instruction se répand de plus en plus, et l’hygiène est assurément mieux observée qu’autrefois. Elle a des pratiques secrètes inconnues
des belles dames de jadis… L’horreur des bains, ablutions, lavages, que nous
devions à la religion chrétienne, qui éleva l’ordure jusqu’à la sainteté88, fait place à des préoccupations plus saines et, répétons-le encore, plus hygiéniques…
La province suit Paris dans ce mouvement, et la salle de bains commence à
s’installer dans tout appartement bourgeois… Dans les plus petites villes, les
cabinets de toilette de Madame la notairesse, de Madame la mairesse, de la
grosse marchande, sont pourvus d’ustensiles qu’on ne rencontrait, il n’y a pas
très longtemps, que chez les mondaines élégantes et les professionnelles de
l’amour89… Les ouvriers n’en sont pas… Toutefois ils commencent à savoir…
Le docteur s’arrêta un instant et, se tournant vers la jeune femme qui
l’avait, une première fois, interrompu :
— Excusez la vulgarité un peu brutale des mots… mais nous sommes entre
nous, n’est-ce pas ?…
Et il reprit :
— Toutefois, ils commencent à savoir qu’une injection est plus simple,
moins dangereuse et aussi sûre que l’emploi de l’aiguille de couturière… Et
de la connaissance d’un fait à la pratique, la distance n’est pas longue… Alors,
ils ne tarderont pas, eux aussi, à restreindre la natalité ; et ce n’est pas un dégrèvement fiscal qui les empêchera de se servir d’un moyen aussi discret, aussi
louable même, puisqu’il constitue un progrès et une soumission à un précepte
de ce nouvel Évangile : l’hygiène !
— Lavez-vous les uns les autres !… parodia la jeune femme, au milieu des
rires.
Quand les rires furent calmés :
— Voilà, je crois, résuma le docteur, la cause, ou du moins une des principales causes de ce phénomène ou de ce mal, si vous préférez ce mot… C’est
la conséquence même d’une éducation générale plus complète. Dès l’instant
que la majorité des hommes auront en mains – c’est bien le cas de le dire – le

249

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

moyen de diminuer, sans danger et sans risque, leur progéniture, ils se demanderont quel intérêt ils peuvent avoir à faire des enfants. Ils en restreindront le
nombre, selon cet intérêt même, qui à deux, qui à trois, qui à quatre… Et je
ne pense pas que l’on dépasse souvent ce dernier chiffre… Et je vous prie de
remarquer que ces raisons ne sont pas spéciales à notre race… Il se trouve
qu’elles reçoivent chez nous leur première application, voilà tout !… Soyez
bien sûr que les autres peuples s’apercevront bientôt qu’ils n’ont aucun intérêt
à avoir beaucoup d’enfants… ils seront, peut-être, préservés de la contagion
pendant quelque temps… Leur religion, leur état social, leurs mœurs, leur
permettront de résister encore… c’est possible… mais ils y passeront comme
nous, et l’égalité se fera par la petite famille, non par la grande, ce qui me
paraît, d’ailleurs, un idéal moins barbare, autrement élevé que celui sur lequel
nous vivons aujourd’hui et qui nous fait désirer plus d’enfants pour plus de
massacres ! Au reste, les statistiques de la natalité chez les différents peuples
de l’Europe accusent déjà une notable diminution… Et ces courants-là, on ne
les remonte pas, on ne les remonte jamais !… Nous avons été en avance de
cent ans sur le régime républicain, auquel aboutissent fatalement toutes les
royautés et tous les empires européens… Nous sommes également en avance
sur cette grande évolution qui se prépare et qui nous prépare un avenir de
pain et de joie : la restriction des naissances90… Est-ce un bien ?… Est-ce un
mal ?… Pour le moment, c’est un fait, et rien, croyez-le, ne prévaudra contre
lui !… Qu’est-ce que vous voulez ?… Il faut bien faire des lois inutiles, comme
la plupart des lois… À quoi serviraient les législateurs ?
Et comme, parmi nous, quelques-uns se récriaient, protestaient, s’indignaient :
— Mais regardez donc les femmes, aujourd’hui, s’exclama le docteur…
toutes les femmes, et non seulement les Françaises… mais les Anglaises, et les
Allemandes si bonnes pondeuses, dont le ventre est en état perpétuel de germination91… Observez la mode qui les habille et les unifie dans un sentiment
de protestation contre le sexe et, par conséquent, contre le rôle de maternité
que la nature leur a donné92… Elles n’ont plus de poitrine, plus de hanches,
plus de ventre !… Plus de ventre, surtout ! Le ventre est une tare, un crime,
une laideur, une proéminence ridicule… Il faut qu’il disparaisse, étouffé dans
des armatures, roulé dans des corsets qui suppriment les rondeurs fécondes
de la femme… Et c’est avec fierté que la femme proclame, par tout son corps
incapable de donner la vie au germe, sa stérilité…
La maîtresse de la maison, inquiète de l’exaltation du docteur, se leva et
dit :
— Une tasse de thé, mon cher docteur, voulez-vous ?
Le Journal, 16 décembre 1900
* * *

250

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

DÉPOPULATION (VI)

Le docteur O… n’a pas voulu accepter sans répondre l’attaque, d’ailleurs
courtoise, à laquelle se livra, contre lui, dans mon dernier article, un de ses
collègues de l’Académie de médecine.
Et voici ce qu’il m’écrit :
« L’argument invoqué par mon confrère n’infirme pas mon assertion. J’estime au contraire qu’il la corrobore. Entendons-nous, cependant. J’ajoute à
ma première affirmation celle-ci, qui la complète et l’explique avec plus de
clarté : le nombre d’enfants, dans une famille, est inversement proportionnel
aux frais d’éducation. Et je défie qu’on réfute cette proposition, d’une rigueur
sociologique absolue. Dans la famille riche, où l’éducation d’un enfant (nourriture, habits, précepteur, lycée, université) est très coûteuse, la natalité est
moins élevée que dans la classe ouvrière, où l’éducation d’un enfant ne coûte
presque rien, relativement, bien entendu, voilà tout… Mais, chez les uns et les
autres, les conditions économiques fixent le nombre d’enfants… Pendant que
les uns, consciemment, évitent la conception, parce que plus instruits et plus
intelligents, les autres ont recours, à défaut d’autres pratiques ignorées d’eux,
à l’avortement dit criminel, très développé dans la petite bourgeoisie encore
consciente, tandis que, dans la classe ouvrière, l’équilibre se rétablit automatiquement, aussi bien par les épidémies que par la nécessité inéluctable et régulatrice des lois économiques. Je dirai donc, pour généraliser, que, dans chaque
famille, le nombre d’enfants se réduit, tôt ou tard, à celui déterminé par sa
condition économique et sociale93… On ne peut aller à l’encontre de cette vérité. Les moyens employés pour y arriver, conscients ou inconscients, élégants
ou ignobles, peuvent être et sont très variables… mais ils ignorent et ignoreront
toujours tous les législateurs, comme ils priment et primeront toujours toutes
les lois… Nous pouvons, mon collègue et moi, différer sur les causes d’un état
social, qui se présente, chez nous, d’une façon si aiguë. Mais ce en quoi nous
sommes tout à fait d’accord, c’est dans la parfaite inutilité des lois… nous fussent-elles apportées par des hommes de bonne volonté, de valeur morale et
de vues courtes, comme M. Piot, qui croit qu’on fait jaillir la semence humaine
comme Moïse l’eau d’un rocher… par un coup de baguette !… »
Question close.
* * *
Voici maintenant l’opinion d’un homme fort distingué et fort instruit, mais
qu’aveugle, en cette question où il ne devrait rien avoir à faire, un esprit, fâcheux à mon sens, de nationalisme. Je la donne, car elle n’est pas seulement
l’opinion d’un homme, ce qui est peu de chose, mais l’opinion d’une masse, ce
en quoi, étant donnés l’esprit étroit des majorités et l’instinct barbare des foules, elle me semble, sans qu’il soit besoin d’autres arguments, condamnable.

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

251

Ainsi, voilà un homme instruit, je le répète, sociable, doué de toutes sortes
de qualités qu’on aime et qui sont des plus charmantes… ouvert à toutes sortes de choses généreuses, capable de se dévouer au bonheur de l’humanité,
et qui me dit :
— Vous prétendez que les statistiques de la natalité chez les différents
peuples de l’Europe, accusent déjà une notable diminution des naissances…
Où la voyez-vous, cette diminution, en dehors de la France, notre doux pays,
et d’un certain nombre de peuplades sauvages de race inférieure ?… Car le
rapprochement s’impose, tout humiliant qu’il soit pour notre vanité… Quant
à moi, je ne la vois pas du tout, bien au contraire…
À quoi je répondis :
— Un mouvement d’idées, quel qu’il soit – politique, économique ou
social – n’est jamais isolé, n’est jamais particulier à un pays… Il s’étend plus
ou moins vite d’un pays à un autre pays, grâce aux relations de jour en jour
plus faciles, aux relations de toutes sortes, commerciales, artistiques, scientifiques, que ces divers pays ont entre eux… Mais il s’étend, croyez-le bien, il
s’étend à la façon des grandes épidémies, obstinées, sournoises, implacables,
qui ignorent les frontières et les différences de régime… On peut en retarder
la pénétration… on peut les arrêter quelque temps… Mais elles passent, en
dépit de tous les obstacles dressés contre leur expansion… L’idée est l’épidémie la plus tenace, la plus terrible, la plus insaisissable qui soit94… Quand
elle a résolu de cheminer par le monde, aucune barrière, aucun règlement,
aucune mesure de défense et de protection ne sauraient empêcher sa marche
– lente, toujours, mais toujours sûre… Vous me parlez de l’Allemagne. Mais
l’Allemagne est arrivée à son maximum de fureur prolifique. Elle ne tardera
pas à glisser sur la pente de la restriction et de la décroissance. Et la Russie,
pays plus neuf, plus immense, avec ses grandes solitudes à peupler95, mais
qui, sous le silence et sous le knout96, entretient de sourds et ardents foyers de
protestation… la Russie suivra l’Allemagne, comme l’Allemagne est en voie de
suivre la France97… Et cela dans un avenir plus prochain qu’on ne suppose.
Le microbe est au cœur de tous ces fiers empires… Il travaille sourdement
ces lourds organismes, qui ne fonctionnent que pour la conquête… et, par
conséquent, pour la destruction finale… Car l’histoire, cher monsieur, ce n’est
jamais le présent… Or vous ne regardez que le présent. Le présent est un
mur derrière lequel il se passe des choses formidables, et que vous ne voyez
point… Mais renversez le mur… et interrogez l’horizon… Vous reconnaîtrez
très vite que tout a croulé de ce qui paraissait si solide… que tout est détruit
de ce qui paraissait indestructible…
L’homme me dit encore :
— Pure rhétorique… Billevesées de littérateur !… Nous pourrions discuter
sur cette question pendant deux jours sans nous entendre !… J’y renonce…
Mais il y a encore ceci… Vous croyez sérieusement que l’hygiène a fait moins

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CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

de progrès chez les prolifiques nations anglaise98, allemande, russe, qui font
des enfants, que dans la nation française, laquelle n’en fait point ?… Certaine
hygiène, oui !… mais cette hygiène spéciale, et contre laquelle je ne saurais
assez protester, c’est précisément « le mal français », qui nous fait honnir de
l’étranger. Il vous plaît d’affirmer qu’en cela nous devançons les autres sur le
chemin du progrès ?… Pour ces autres-là, monsieur, qui ne sont pas plus bêtes
que vous, ce progrès s’appelle un recul.
— Aujourd’hui, certes, mais demain…
— Aujourd’hui comme demain, les forts sont ceux qui savent le mieux
faire, strictement, « de la chair à canon ».
Ainsi, voilà donc l’idéal raisonné chez un homme d’élite… et obscur au
cœur de la foule, qui n’entend et ne veut entendre d’autres idées… Ainsi,
au moment même où notre esprit se hausse sur d’autres vérités, où nous
entrevoyons, grâce à la crise où nous nous débattons en ce moment, la possibilité d’un avenir meilleur… toutes les lois… toutes les littératures… toute la
science, doivent aboutir à ceci : « faire de la chair à canon » !
Et voilà des gens, des quantités de gens, qui, dans une société incapable de
donner à tous ses enfants le pain et le bonheur qu’elle leur doit, ne songe qu’à
augmenter le nombre des malheureux, en augmentant le nombre des êtres
humains, au lieu de s’efforcer à éteindre la misère, à répartir la richesse d’une
façon plus équitable, à bâtir moins de prisons et moins de casernes, et plus de
maisons riantes, et plus d’asiles de joie… Et comme il faut répéter souvent les
formules heureuses, afin qu’elles pénètrent plus profondément dans les cerveaux lents à concevoir, même l’intérêt humain à chercher les moyens – non
pas seulement législatifs, mais sociaux – d’augmenter, [non99] le nombre des
hommes, mais la somme de bonheur possible parmi les hommes…
Le Journal, 23 décembre 1900
NOTES
1. Né à Toulon en 1837, Paul Robin a choisi librement de mettre lui-même un terme à sa vie,
en 1912. Pédagogue libertaire et partisan de ce qu’il appelle « l’éducation intégrale », il a dirigé
l’orphelinat de Cempuis, de 1880 à 1890, et a tâché d’y appliquer ses méthodes alternatives
et émancipatrices, dont Mirbeau a fait l’éloge dans son article « Cartouche et Loyola » (Le Journal, 9 septembre 1894 ; Combats pour l’enfant, Ivan Davy, 1990, pp. 139-142), avant d’être
révoqué par la sainte alliance des « Cartouche » de la pseudo-République et des « Loyola »
de l’Église romaine. Défenseur inlassable de la cause du contrôle des naissances, il a fondé la
Ligue de la régénération humaine en 1896 et rédigé plusieurs brochures de propagande néomalthusienne.
2. Du moins en France, car en Pologne, à Malte, à Chypre ou au Portugal, ce droit n’est toujours pas reconnu !
3. Dans Le Nouvel Observateur du 7 mai 2008, Marcel Mazoyer, ancien président du Comité
du programme de la F.A.O., déclare que, « chaque année, la faim tue neuf millions d’humains ».
4. Une autre pratique de stabilisation démographique, très fréquente encore au dix-neuvième
siècle, même en France, était l’infanticide : Mirbeau l’évoque dans un de ses plus prenants

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contes cruels, « L’Enfant » (Contes cruels, Librairie Séguier, 1990, t. II, pp. 187-192 ; http ://
www.scribd.com/doc/2241428/Octave-Mirbeau-LEnfant). Dans la première édition de son Essay de 1798, Malthus voyait aussi dans l’infanticide et, plus généralement, dans le meurtre, des
stabilisateurs démographiques.
5. Mirbeau a aussi évoqué le sort tragique de certains vieillards, considérés comme des
« bouches inutiles », dans le terrible conte qui porte précisément ce titre (Contes cruels, Librairie
Séguier, 1990, t. I, pp. 167-171 ; http ://www.scribd.com/doc/2237656/Octave-Mirbeau-LesBouches-inutiles). Le beau film japonais d’Imamura La Balade de Narayama, couronné à Cannes
en 1983, traite le même thème.
6. L’abbé Jules, du roman homonyme de 1888, est un bon exemple des effets désastreux de
la répression sexuelle et du refoulement qu’elle entraîne. Dans son article « À un magistrat »,
Mirbeau dénonce les conséquences néfastes de l’institution du mariage bourgeois et de la chasteté chrétienne et affirme que les lois civiles et les lois religieuses, « par les entraves légales ou
morales qu’elles apportent à l’amour, ont été les principales causes de perversions sexuelles qui
désolent l’humanité et sont un crime véritable contre l’Espèce » (Le Journal, 31 décembre 1899 ;
Combats littéraires, L’Âge d’Homme, 2006, p. 496 ; http ://www.scribd.com/doc/2347502/Octave-Mirbeau-A-un-magistrat). De son côté, Paul Robin écrit en 1905, dans sa brochure sur Le
Néo-malthusianisme (Librairie de Régénération) : « Chez les hommes qui n’ont pas les satisfactions sexuelles, leur besoin devient une obsession continuelle, une passion maladive, qui prend
la place de toute autre pensée, qui se traduit en vices personnels, en folles agressions de faibles,
et aboutit dans de trop nombreux cas extrêmes, aux crimes les plus invraisemblables. » (réédition
par Bibliolib, http ://kropot.free.fr/Robin-neomalthus.htm).
7.
Mirbeau emploie cette expression dans une interview parue dans Le Figaro le 10 décembre
1900 (Combats littéraires, p. 511). Il l’oppose au « grand combat sexuel, [à] la lutte féconde qui
est en tout, dans l’homme, dans la plante, dans l’animal » et qui « gonfle l’univers ».
8. Le Jardin des supplices, II, 9 (Éditions du Boucher, 2003, p. 209). Pour sa part, Jacques
Chessex, dans L’Ogre (1973), y verra même « l’Auschwitz de Dieu ».
9. « Ravachol », L’Endehors, 1er mai 1892 (Combats politiques, Séguier, 1990, p. 122 ; http ://
www.scribd.com/doc/2264826/Octave-Mirbeau-Ravachol).
10. Dans le ciel, chapitre 6 (Éditions du Boucher, 2003, p. 48).
11. Interview par Jules Huret, La Petite République, 29 août 1900 (texte reproduit en annexe
de la Correspondance Mirbeau-Huret).
12. Voir sur ce point sa farce Scrupules de 1902 (http ://www.scribd.com/doc/2231063/Octave-Mirbeau-Scrupules ?ga_related_doc=1).
13. Voir le « Frontispice » du Jardin des supplices :
14. Sur les différents aspects de cet enfer, voir notre livre électronique : Octave Mirbeau,
Henri Barbusse et l’enfer, http ://www.scribd.com/doc/2358794/Pierre-Michel-Octave-MirbeauHenri-Barbusse-et-lenfer.
15. Selon Marc Elder, « pour Mirbeau, tout est au plus mal dans le plus mauvais des mondes
possibles » (Deux essais : Octave Mirbeau – Romain Rolland, Crès, 1914, p. 26).
16. « Le Suicide », La France, 10 août 1885 (http ://www.scribd.com/doc/2243653/OctaveMirbeau-Le-Suicide), et Le Gaulois, 19 avril 1886 (http ://www.scribd.com/doc/2250177/Octave-Mirbeau-Le-Suicide). Le premier de ces articles se termine par cette question rhétorique
révélatrice de sa tentation durable : « N’est-ce point elle [la mort] qui est la vraie liberté et la paix
définitive ? »
17. Son article du 18 novembre 1900 (voir infra) se termine par cette phrase qui en dit long :
« Mourir pour mourir, nous aimons mieux que ce soit tout de suite, et de la mort que nous aurons
choisie !… »
18. Voir notre article « Mirbeau, Camus et la mort volontaire », dans les Actes du colloque sur
Les Représentations de la mort, Presses Universitaires de Rennes, 2002 (http ://membres.lycos.
fr/fabiensolda/darticles%20francais/PM-OM%20et%20Camus.pdf).

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CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

19. Cela n’a pas empêché Sacha Guitry, dans sa pièce Un sujet de roman (1923), inspirée par
le couple Mirbeau, d’imaginer que le grand écrivain, rebaptisé symboliquement Léveillé, a eu
une fille et a laissé à sa femme le soin de l’élever…
20. Publiées par mes soins en 1991, aux Éditions de l’Échoppe, Caen.
21. « Il vaut mieux renoncer à tout que lutter pour jouir » : telle est la dernière phrase de son
article sur le suicide du 10 août 1885 (loc. cit.).
22. On en trouve un exemple consternant dans son article du 20 novembre 1892 sur la Lilith de
Remy de Gourmont, article prudemment signé Jean Maure, à l’insu de sa femme : « Elle [la femme]
n’a qu’un rôle, dans l’univers, celui de faire l’amour, c’est-à-dire de perpétuer l’espèce ; rôle assez
important, en somme, assez grandiose, pour qu’elle ne cherche pas à en exercer d’autres. Selon les
lois infrangibles de la nature, dont nous sentons mieux l’implacable et douloureuse harmonie que
nous ne la raisonnons, la femme est inapte à ce qui n’est ni l’amour, ni la maternité » (recueilli dans
les Combats littéraires, p. 336 ; http ://www.scribd.com/doc/2356926/Octave-Mirbeau-Lilith).
23. Voir supra la note 6.
24. « À un magistrat », loc. cit. Un exemple de cette « œuvre de mort », au sens littéral de la
formule, est fourni au chapitre XV du Journal d’une femme de chambre : un jardinier perd sa
femme, parce que sa patronne lui interdit d’avoir des enfants. Isidore Lechat, dans Les affaires
sont les affaires, chasse son jardinier parce que sa femme est enceinte et qu’il ne supporte pas
non plus les enfants.
25. Dans le « dialogue triste » précisément intitulé « Le Mal moderne », un bourgeois souhaite
une bonne guerre et réclame « un bain de sang, un bain de sang !… », car, à l’en croire, le siècle
est bien malade et « il n’y a que le sang, le bain de sang, qui puisse le régénérer… » (L’Écho de
Paris, 8 septembre 1891 ; Dialogues tristes, pp. 227-236 ; http ://fr.wikisource.org/wiki/Dialogues_tristes/Le_Mal_moderne).
26. « Fécondité », L’Aurore, 29 novembre 1899 (Combats littéraires, p. 491 ; http ://fr.wikisource.
org/wiki/F%C3%A9condit%C3%A9). Dans une lettre inédite à Amédée Prince, Émile Zola écrit
pour sa part : « Fécondité est une apologie des familles nombreuses. La question de la natalité,
de la dépopulation, dont souffre la France, y est traitée sous la forme dramatique. […] C’est en
somme un cantique à la vie, au plus de santé, de force et de joie possible » (catalogue de la Librairie de l’Abbaye, n° 334, juillet 2008, p. 20). En liant le plus de santé et de joie possible au grand
nombre d’enfants, Zola est aux antipodes de Mirbeau.
27. Révélatrice à cet égard est la lettre qu’il adresse à Jules Huret, en septembre 1907, lors de
la naissance de son deuxième enfant : « Nous sommes bien heureux que tout se soit passé à peu
près normalement, et que la famille Huret se soit augmentée d’un gaillard solide. Mais dites donc,
en voilà assez, hein ? Et donnez à votre femme un peu de répit, pour qu’elle vive, elle aussi, une
vie tranquille et heureuse ! » (archives de Jean-Étienne Huret).
28. Dans une interview parue dans Le Gaulois le 25 février 1894 (http ://www.scribd.com/
doc/2257363/Octave-Mirbeau-LAnarchie ?ga_related_doc=1).
29. Voir les Dialogues tristes, édités par Arnaud Vareille, Eurédit, 2007.
30
. Photocopie transmise par Nicolas Bourdet, petit-fils de Samuel Pozzi (et fils de Claude
Bourdet), que je remercie bien vivement de m’avoir ouvert ses archives.
31. Le Dr La Jarrige était accusé d’avoir adressé la demoiselle Thomson au Dr Boisleux en
toute connaissance de sa grossesse. Il a été lui aussi condamné.
32. L’intervention du jeune médecin qu’il imagine annonce celle du jeune poète, quatre mois
plus tard, dans la dernière livraison de Chez l’Illustre écrivain, qui est aussi la première intervention de Mirbeau dans l’affaire Dreyfus, le 28 novembre suivant, dans les colonnes du Journal (http ://fr.wikisource.org/wiki/L%E2%80%99Affaire_Dreyfus_-_Chez_l%E2%80%99Illustre_
%C3%A9crivain).
33. Voir notre article, « Mirbeau, Jacques Saint-Cère et l’affaire Lebaudy », dans les Cahiers Octave Mirbeau, n° 3, 1996, pp. 197-212 (http ://membres.lycos.fr/fabiensolda/darticles%20francais
/PM-OM%20Jacques%20Saint-.pdf).

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255

34. Sur cette affaire, on peut se reporter aux actes d’accusation dressés par Brouardel et publiés
dans les Annales de l’hygiène publique et de la médecine légale, 1897, série 3, n° 38, puis en brochure chez Baillère, la même année (ils sont accessibles sur le site Internet de la Faculté de médecine
de Paris : http ://web2.bium.univ-paris5.fr/livanc/ ?cote=90141x1897x38&p=289&do=page).
35. Cette série, intitulée « Médecins du jour », a paru en cinq livraisons, du 29 mai au 31
juillet 1907. Elle est accessible sur Internet, sur le site de Scribd (http ://www.scribd.com/groups/
view/5552-mirbeau).
36. Entrepreneur de travaux publics, élu sénateur en 1897, Edme Piot (1828-1909) est l’auteur
d’un ouvrage intitulé La Question de la dépopulation en France, le mal, ses causes, ses remèdes
(Société Anonyme de Publications Périodiques, impr. Mouillot, 1900). Natif de Montbard, il y
a sa rue.
37. Par exemple, au début du quatrième article, quand il arbore « un de ces sourires troubles
et haineux comme j’en ai chaque fois que l’on doute de ma science et de mon génie »…
38. Le docteur O… déclare ainsi : « Pour que tant de femmes subissent, avec le consentement
tacite ou exprimé de leurs maris, une opération très souvent mortelle, il faut qu’elles n’aient réellement pas la possibilité d’augmenter leur famille et leurs charges » (« Dépopulation », IV).
39. « Vous ne rêvez de repeupler, en ce moment, que pour dépeupler plus tard », objecte-t-il à
Edme Piot et aux législateurs populationnistes.
40. Dans son sixième article, Mirbeau écrit que « la foule n’entend et ne veut entendre d’autres
idées » que celles qu’on leur met dans le crâne en martelant l’idée de Revanche.
41. L’ironie de la vie, chère à Mirbeau, a fait que c’est l’anti-nataliste Paul Robin qui fondera
en 1896 la Ligue pour la Régénération humaine…
42. Ces prétendues « imprudences » font en réalité partie de l’arsenal des moyens les plus
divers mis en œuvre par les femmes de la classe dominante pour limiter les naissances.
43. C’est sur le caractère « bienfaisant » de la toute-puissance médicale que Mirbeau a des
doutes. Tout comme Léon Daudet, dont le premier roman satirique, au titre provocateur autant
qu’édifiant, Les Morticoles, constitue un acte d’accusation contre le pouvoir médical.
44. L’infanticide a pendant longtemps constitué un moyen de régulation démographique, et
Mirbeau l’a notamment illustré dans un de ses contes les plus saisissants, « L’Enfant », recueilli en
1885 dans ses Lettres de ma chaumière (http ://www.scribd.com/doc/2241428/Octave-MirbeauLEnfant)
45. Cette « estime particulière » pour les prostituées, Mirbeau la manifestera pour sa part dans
L’Amour de la femme vénale.
46. Ce qui sous-entend que lesdites « classes riches » y ont souvent recours, lors même qu’elles punissent impitoyablement les pauvres qui avortent par nécessité.
47. Ce voyage a eu lieu du 18 au 31 août 1897, dans le cadre de l’alliance franco-russe, dénoncée par Mirbeau.
48. La grande actrice italienne Eleonora Duse (1858-1924) est venue en France en 1897 et y
a remporté un très grand succès. Elle est l’interprète favorite de Gabriele d’Annunzio, avec qui
elle entretient une liaison tumultueuse depuis 1895. Le 27 juin précédent, dans un article du
Journal intitulé « Propos de table et d’été », Mirbeau a évoqué les représentations données par
« la Duse » et regretté qu’elle n’ait joué que des « pièces ridicules ou surannées » telles que La
Dame aux camélias.
49. Le docteur Charles Boisleux, 40 ans, est un gynécologue, qui a soutenu sa thèse de médecine en 1886 et qui gérait une clinique sise rue des Archives. Il était accusé d’avoir pratiqué,
à son domicile personnel, au 58 rue de l’Arcade, un curetage-avortement sur une demoiselle
Thomson, décédée le 26 novembre 1896 des suites d’une péritonite.
50. La condamnation du docteur Boisleux à cinq ans de réclusion, par les Assises de la Seine,
remonte à plus de quatre mois déjà (fin mars 1897).
51. Il en est allé de même d’Alfred Dreyfus. Dans une instruction menée uniquement à
charge, quel que soit le comportement du suspect, tout se retourne contre lui et est abusivement

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interprété comme un aveu. En l’occurrence, une circonstance au moins aurait dû jouer en faveur de Boisleux : il était assisté par un jeune médecin américain en stage, ce qui implique qu’il
n’avait aucunement conscience de commettre un crime sanctionné par la loi.
52. Paul Brouardel (1837-1906), professeur de médecine légale, est alors doyen de la faculté
de médecine de Paris et membre de l’Académie de médecine depuis 1887 ; il va prochainement
être nommé grand-officier de la Légion d’Honneur.
53. Boisleux était accusé d’avoir pratiqué le curetage alors qu’il ne pouvait pas ne pas avoir
constaté la grossesse de la jeune femme : autrement dit, d’avoir procédé à un avortement en
toute connaissance de cause. C’est en voulant retirer les débris du fœtus qu’il a malencontreusement perforé l’utérus, ce qui a entraîné une péritonite.
54. On accusait Boisleux de n’être motivé que par l’appât du gain, circonstance aggravante.
55. Dans un article qui paraîtra le 5 janvier 1902 dans Le Journal, « Propos gais », Mirbeau
dénoncera les chirurgiens qui « exercent leur profession à la manière de Vacher et de Jack
l’Éventreur, mais sans danger », et fera dire à l’un d’entre eux : « La mort des uns, c’est la vie des
autres ». Jack l’Éventreur (Jack the Ripper) est le surnom donné à un tueur en série non identifié,
qui avait tué sauvagement, en les égorgeant et les éviscérant, cinq prostituées londoniennes,
dans le quartier de Whitechapel, entre le 31 août et le 9 novembre 1888.
56. Mirbeau a consacré deux chroniques à ceux qu’il appelle « les dilettantes de la chirurgie »,
« Les Pères Coupe-toujours » et « Propos gais » (parus dans Le Journal le 15 décembre 1901 et
le 5 janvier 1902). Quant aux « notaires infidèles », ils sont une figure obligée de nombre de ses
contes et romans, notamment Dingo.
57. C’est précisément ce que Mirbeau ne cesse de dire des magistrats.
58. Incision du vagin. Le mémoire de Boisleux sur L’Élytrotomie interligamentaire a paru à Paris
en 1892. En 1891, Boisleux avait également publié une brochure témoignant de sa compétence
de gynécologue, De l’Asepsie et de l’antisepsie dans les opérations gynécologiques
59. C’est en Allemagne, à Leipzig, qu’a paru, en 1896, chez Breitkopf & Härtel, une brochure du Dr Boisleux : Von der chronischen und akuten Pelviperitonitis und deren Behandlung,
traduction d’un mémoire paru en français en 1894, De la pelvipéritonite chronique et aiguë et
leur traitement.
60. Ce très gros Manuel de thérapeutique gynécologique a paru en 1894 chez Rueff. C’est
l’obstétricien Alfred Auvard, né en 1855, qui a assuré la direction de cette publication en sept
volumes. Le Dr Berlin, pour sa part, était chargé du quatrième volume, intitulé Opérations.
61. Cornelius Herz, affairiste et maître-chanteur, ami du baron de Reinach et pourvoyeur
de fonds de Georges Clemenceau pour son journal La Justice, a joué un rôle éminent dans le
scandale de Panama. Condamné à cinq ans de prison et 3 000 francs d’amende, il s’est réfugié à
Bournemouth, où il mourra au début du mois de juillet 1898. La France avait en vain demandé
son extradition, refusée par l’Angleterre pour des raisons médicales, du moins officiellement : il
était supposé être diabétique et souffrir de la vessie, d’où le jeu de mots. Deux éminents médecins, Charcot et Brouardel, avaient été envoyés en Angleterre pour l’examiner en juin 1896, et,
dupés par ce grand comédien, avaient imprudemment attesté de son mauvais état de santé et
de son incapacité à se déplacer. Voir Jean-Yves Mollier, Le Scandale de Panama, Fayard, 1991,
p. 429.
62. Boisleux publiera cependant, en 1911, une étude sur La Méthode respiratoire.
63. L’expression apparaissait déjà en 1888, dans la première page de L’Abbé Jules : « […] mes
si beaux rêves d’oiseaux bleus et de fées merveilleuses se transformaient en un cauchemar chirurgical, où le pus ruisselait, où s’entassaient les membres coupés […] »
64. Allusion, notamment, à la guerre du Transvaal, à l’expédition de Chine et aux massacres
d’Arméniens.
65. Le philosophe Émile Boutroux (1845-1921) est professeur à la Sorbonne depuis 1888. Il
est notamment l’auteur de Questions de morale et d’éducation (1895). Spiritualiste, et par conséquent hostile au matérialisme, au positivisme et au déterminisme, il soutient qu’il n’y a pas de

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véritable objectivité dans les lois scientifiques, remet en cause le principe même de causalité, nie
qu’il puisse y avoir de connaissances absolues et défend la compatibilité et la complémentarité
de la science et de la religion.
66. Le qualificatif de « révolutionnaires » est évidemment ironique : pour l’anarchiste Mirbeau, les professionnels de la politique qui se targuent de vouloir une révolution ne valent pas
mieux que les autres et ne sont friands que des avantages du pouvoir. Si révolution il doit y avoir,
elle sera d’ordre culturel et ne sera certainement pas l’œuvre des politiciens.
67. On sait que Mirbeau est depuis toujours un contempteur farouche de la plus recherchée
de ces dérisoires « récompenses nationales » : la croix de la Légion dite « d’Honneur ». Voir
notamment « Le Chemin de la croix », Le Figaro, 16 janvier 1888 (recueilli dans ses Combats
esthétiques, t. I, pp. 344-353).
68. « Théoriquement », car, de notoriété publique, nombreux étaient les prêtres vivant en
concubinage avec leurs gouvernantes.
69. Dans un article intitulé « Suicide », et paru dans La France le 10 août 1885, Mirbeau
écrivait : « Pourquoi craindre ce que nous avons été déjà ? Partout la mort est là qui nous guette,
et n’est-ce point pitié de voir chacun la fuir et implorer lâchement une heure de sursis ? N’est-ce
point elle qui est la vraie liberté et la paix définitive ? » (http ://www.scribd.com/doc/2243653/
Octave-Mirbeau-Le-Suicide).
70. Ce sont des assertions de ce type qui permettent de rendre plus acceptable cette formule
contestée de “droit au non-être”. On peut naturellement la juger inadaptée pour les enfants à
naître, dans la mesure où ce qui ne vit pas encore ne saurait avoir de droit. Mais, pour les vivants
condamnés à la misère et à la souffrance, la formule garde toute sa force, même rétrospectivement.
71. Dans « La Pouponnière » (Le Journal, 12 décembre 1897), Mirbeau allait jusqu’à écrire :
« S’ils ne peuvent pas s’élever et vivre, eh bien, ils meurent !… Ça n’a pas d’autre importance ! Ils
ne donnent ni œufs, ni beurre, ni lait. On ne les mange pas quand ils sont gras. »
72. Mirbeau reviendra sur ce sujet dans un article qui paraîtra dans Le Matin le 16 juin 1907,
« Hécatombe d’enfants – La Faculté se porte bien » (recueilli dans ses Combats pour l’enfant,
Ivan Davy, 1990, pp. 207-213, et accessible sur Internet : http ://documents.scribd.com/docs/
d92fz5neiyvtos7hru5.pdf).
73. Dans « La Pouponnière » (Le Journal, 12 décembre 1897), Mirbeau écrivait déjà que, «
chez des nourrices de Normandie, terre classique de l’élevage », les « petits êtres » confiés « par
les soins de l’Assistance Publique », « faute de soins, ne tardent pas à mourir dans une proportion
de 80 % ».
74. Dans la version des 21 jours d’un neurasthénique, chapitre XIX, Mirbeau ajoutera cette
forte phrase, presque identique à celle qui conclut la sixième livraison de « Dépopulation » :
« Au lieu de chercher des trucs pour augmenter la population, ils feraient bien mieux de trouver le
moyen d’augmenter le bonheur dans la population… Oui… mais ça… ils s’en fichent !… »
75. Nombreux sont les articles où Mirbeau a déjà tenté de démasquer et de discréditer la pseudo-philanthropie de Jules Simon, notamment dans « Encore M. Jules Simon » (L’Écho de Paris,
10 mai 1892 ; http ://www.scribd.com/doc/2273186/Octave-Mirbeau-Encore-M-Jules-Simon),
dans « Les Petits martyrs » (L’Écho de Paris, 3 mai 1892 ; http ://www.scribd.com/doc/2271403/
Octave-Mirbeau-Les-Petits-martyrs) et dans « Philanthropie » (Le Journal, 23 janvier 1898 ;
http ://www.scribd.com/doc/2237447/Octave-Mirbeau-Philanthropie-23-janvier1898).
76. Pièce de Maurice Donnay et Lucien Descaves, créée au Théâtre Antoine le 6 avril 1900.
Le sujet en est la constitution d’une petite communauté, qui finit par échouer du fait de ses
contradictions internes.
77. Jacques Bertillon (1851-1922), frère d’Adolphe Bertillon, le fondateur de l’anthropométrie,
est alors le médecin chef du service de statistiques de la ville de Paris. Il est membre de l’Alliance
nationale pour l’accroissement de la population et collabore à sa revue. Populationniste convaincu, il est partisan d’augmenter le nombre des familles nombreuses de plus de quatre enfants.

258

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

78. La photocopie dont je dispose est d’une si mauvaise qualité que plusieurs mots y sont
illisibles et que certaines lectures sont incertaines (elles sont alors mises entre crochets). Il en va
de même pour l’article suivant.
79. Le dramaturge et humoriste Alfred Capus (1858-1922) a participé jadis à l’aventure des
Grimaces, en 1883. Il est l’auteur de comédies : Brignol et sa fille (1895), Le Mariage bourgeois
(1898), La Bourse ou la vie (1901), La Veine (1901), La Petite fonctionnaire (1901), M. Piégois
(1903), Notre jeunesse (1904), Les Passagères (1907). Sa dernière pièce, Les Maris de Léontine, a
été créée le 14 février précédent au théâtre des Nouveautés. Lucide et d’une philosophie bonhomme – d’où la suggestion du docteur O… –, il aime les paradoxes et ne se laisse pas duper
par les grimaces, écrivant par exemple, dans Le Mariage bourgeois : « Le devoir, l’honneur ! Des
mots à qui on fait dire ce qu’on veut, comme aux perroquets. »
80
. En 1900, il y a eu, en France, 885 000 naissances pour 40,5 millions d’habitants (816 000
en 2007, pour 61 millions d’habitants). En 1906, il y a eu 807 000 décès (en 2007, 526 000), et
le taux de mortalité se situe alors aux alentours de 19 pour mille.
81. Il n’est pas le seul à mettre en doute l’efficacité des pressions fiscales et des primes à la
natalité. Dans sa brochure de 1910 sur Le Problème de la dépopulation, un populationniste et
libéral anti-étatiste comme Gustave de Molinari la limite aux éléments les plus pauvres de la
population, et préconise au contraire une diminution des impôts : « Des primes de 500 francs
[en cas de naissance d’un troisième enfant] ne peuvent avoir une influence quelconque que sur
les éléments inférieurs de la population, les moins désirables, que leurs vices et leur imprévoyance
ne portent que trop à se multiplier sans frein, assurés qu’ils sont de toujours s’entendre à exploiter
la bienfaisance publique ou privée »…
82. Cette Ligue, fondée en 1896, a adopté pour base le principe suivant, répété dans tous les
numéros de sa revue Régénération : « Nous posons en principe […] qu’autant il est désirable, au
point de vue familial et social, d’avoir un nombre suffisant d’adultes sains de corps, forts, intelligents, adroits, bons, autant il l’est peu de faire naître un grand nombre d’enfants dégénérés, destinés pour la plupart, à mourir prématurément, tous à souffrir beaucoup eux-mêmes, à imposer des
souffrances à leur entourage familial, à leur groupe social, à peser lourdement sur les ressources,
toujours insuffisantes, des assistances publiques et de la charité privée, aux dépens d’enfants de
meilleure qualité. »
83. Cette brochure, publiée par la Librairie de Régénération, est l’œuvre du docteur J. Rutgers,
de La Haye, secrétaire général de la Fédération universelle de la Régénération humaine et fondateur de la Ligue néo-malthusienne néerlandaise. En 1906, elle en est à sa huitième édition.
Les néo-malthusiens espèrent que la diffusion des moyens contraceptifs permettra de réduire le
nombre d’avortements clandestins, et, partant, le nombre de femmes qui en sont victimes.
84. On pense à « la diminution arithmétique du malheur des hommes », dernier mot de la
sagesse de Camus dans La Peste. En mars 1902, on peut lire une formule voisine, bien que plus
abrupte, dans la revue de la Ligue de Paul Robin, Régénération : « Aucune personne n’a le droit
d’en mettre d’autres au monde, à moins de certitude que les enfants auront dans leur entourage
de tels avantages que, selon toute probabilité, leur bonheur l’emportera sur la souffrance » (cité
par Pierre Guillaume, « Politiques de la famille et protection de l’enfant », Revue d’histoire de
l’enfance irrégulière, n° 2, 1999). Comme cette probabilité ne pourra jamais être démontrée,
cette affirmation devrait logiquement aboutir au refus de toute procréation ! La formule de Mirbeau, qui met la barre moins haut (« un peu plus de justice ») laisse du moins un tout petit peu
d’espoir, à défaut de beaucoup d’illusions.
85. Trois ou quatre mots sont illisibles.
86. Peut-être faut-il lire « navrante ».
87. L’expression est pour le moins malencontreuse, car on ne saurait bien évidemment parler
d’enfant antérieurement à la conception.
88. Le cas extrême de cette sanctification chrétienne de la saleté et de « l’ordure » est fourni
par le culte rendu par l’Église catholique romaine à Benoît-Joseph Labre (1748-1783), mendiant

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

259

et vagabond artésien, dont le pape Léon XIII a fait un saint en 1881 : adepte de la mortification
de la chair, il passe pour ne s’être point lavé pendant des années et avoir vécu au milieu d’une
répugnante vermine, et sa sainteté posthume est proportionnelle à sa saleté… C’est précisément
ce « grand saint Labre » qui est invoqué par un peu ragoûtant « petit frère » du collège des jésuites de Vannes, au chapitre VII de la première partie de Sébastien Roch (Éditions du Boucher,
2003, p. 195).
89. Ce rapprochement entre femmes du monde et prostituées n’a rien d’anodin : pour
Mirbeau, le mariage dit « de raison », c’est-à-dire d’argent, qui est de mise dans les milieux
riches, fait des femmes de la classe dominante l’équivalent des « filles de joie », puisqu’elles
aussi monnaient leurs faveurs dans le cadre de ce qu’on appelait « le devoir conjugal ». Autre
ressemblance : la stérilité, qui était l’apanage des prostituées, tend à se répandre dans les familles
bourgeoises, où se développent les pratiques malthusiennes.
90. Le taux de natalité a en effet sensiblement baissé en France tout au long du XIXe siècle,
passant de 32 pour mille dans la première décennie à environ 22 pour mille dans la dernière
décennie. La baisse est moins rapide, surtout en Allemagne, et aussi plus tardive, dans les autres
pays d’Europe, qui n’en suivront pas moins le même chemin.
91. En 1900, la moyenne est encore de cinq enfants par femme, en Allemagne (contre 2,9
en France, en 1901). C’est pourquoi la population du Reich a augmenté de près de quatorze
millions d’habitants entre 1875 et 1900 ! Mais en 1933, le nombre d’enfants par femme n’y sera
plus que de 1,6.
92. Dans son consternant article sur « Lilith » (loc. cit.), Mirbeau exprimait la même idée avec
une brutalité inouïe : « Selon les lois infrangibles de la nature, dont nous sentons mieux l’implacable et douloureuse harmonie que nous ne la raisonnons, la femme est inapte à ce qui n’est ni
l’amour, ni la maternité. »
93. C’est là un déterminisme par trop mécaniste, que l’autre médecin n’a pas tort de trouver
trop simpliste. Mais, par des voies différentes, les deux experts arrivent à la même conclusion :
la baisse de la natalité est inéluctable.
94. Mirbeau exprimait déjà la même idée dans son article sur « Ravachol » (loc. cit.), qui se
terminait par cette affirmation : la bombe qui fera exploser le vieux monde « sera d’autant plus
terrible » qu’elle ne contiendra que « de l’Idée et de la Pitié, ces deux forces contre lesquelles on
ne peut rien ».
95. La croissance démographique de la Russie est alors de l’ordre de 2 % par an en moyenne :
de 1900 à 1910, la population a augmenté de 28 millions d’habitants ! À ce rythme-là, la Russie
aurait pu voir sa population multipliée par huit en cent-cinquante ans et compter huit cents
millions d’habitants en 2050 !
96. Mirbeau a précisément intitulé « Sous le knout » un article consacré à la répression policière dans la Russie tsariste, paru dans Le Journal le 3 mars 1895 (il est recueilli dans les Combats littéraires, pp. 397-400 ; http ://www.scribd.com/doc/2252661/Octave-Mirbeau-Sous-le-knout).
97. L’Allemagne a tellement bien suivi la France qu’elle a maintenant l’un des taux de natalité
les plus faibles du monde (8 naissances pour 1 000 habitants, en 2007), alors que la France possède désormais l’un des taux les plus élevés parmi les pays riches (13 pour mille, en 2007).
98. En Angleterre, la population est passée de dix-huit millions d’habitants à trente-trois millions, en un demi-siècle.
99. Une malencontreuse coquille a fait disparaître ce « non », ce qui rend du même coup la
phrase incompréhensible. Reste que, même avec cette correction, la phrase est très mal fichue
(il y manque un verbe), et c’est fort étonnant. On peut supposer que le prote a eu du mal à
déchiffrer le manuscrit.

MIRBEAU VU PAR ALEISTEIR CROWLEY
Le prolifique poète anglais Aleister Crowley (1875-1947), auteur de White
Stains1 (1898) et rénovateur de l’ésotérisme (The Book of the Law, rédigé
en 1904 et publié en 1938), n’a pas bonne réputation, c’est le moins qu’on
puisse dire. Il jouit même d’une image de marque des plus sulfureuses, pour
avoir bravé les convenances de l’establishment puritain de son temps et multiplié les œuvres hermétiques à prétentions initiatiques qui, pour le profane,
ont toutes les apparences de la fumisterie. Son athéisme à la Shelley, son goût
pour la provocation, l’humour très noir et la mystification, sa bisexualité assumée et son aspiration à l’hermaphrodisme, sa prédilection affichée pour la
sodomie passive2, son addiction à l’héroïne et à l’éther, son racisme cynique
et son antisémitisme déchaîné, ses rituels, suspects de magie noire, pour maîtriser les forces spirituelles, après une expérience mystique et les révélations
qu’il prétend avoir eues au Caire en mars 1904, sa tentative pour créer, en
1907, après avoir quitté la Golden Dawn, un nouveau mouvement occultiste
syncrétique, Astrum Argentum, souvent qualifié de sataniste, bien qu’il ait toujours nié l’existence effective du diable, la fondation, à Cefalù, en 1920, d’une
Abbaye de Thélème – par référence à la totale liberté accordée aux thélémites
de Rabelais –, soupçonnée d’abriter les pires orgies et qui lui a valu d’être
expulsé d’Italie par Mussolini en 1923, son surnom, en forme de défi, de
Great Beast3, car il s’identifiait à la Bête 666 de l’Apocalypse, et l’accusation,
bien que totalement infondée, d’avoir pratiqué des sacrifices d’enfants, autant
d’éléments qui ont contribué à donner de lui l’image exécrable d’un pervers
indécrottable, d’un monstre moral (il se présentait même comme « the wickedest man in the world »…), d’un charlatan égocentrique et sans scrupules et
d’un gourou aussi fascinant que dangereux, dont ont pu se réclamer aussi bien
des hippies et des rockers de la contre-culture des années 1960 que la secte
auto-baptisée « Scientologie »4.
Cela n’a pas empêché Crowley d’être l’ami de Fernando Pessoa, de fréquenter Alfred Adler et Aldous Huxley, de recevoir les éloges de Joseph Conrad
et d’avoir été un admirateur et même un chantre d’Auguste Rodin. C’est la
fréquentation de ce dernier qui aurait pu le mettre en contact avec Octave
Mirbeau en 1902 ou 1903, au cours de son séjour parisien, sans qu’aucune
rencontre soit attestée pour autant. Mais, à défaut de l’homme, Crowley,

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

261

qui lisait parfaitement le français,
connaissait déjà l’écrivain, comme en témoigne ce passage de
ses Confessions, relatif à son départ pour la Chine en 1904, où
il se dit nourri de l’imaginaire du
Jardin des supplices :
I went toward China, my veins bursting with some colossal bliss that I had
never yet experienced. I boiled with
love for the unknown, the more so that
my brain was overcharged with grisly
imaginings bred of Octave Mirbeau’s
Le Jardin des Supplices, combined with
fervid actualities born of the feeling
that I was (after all) treading, though
reverently and afar off, in the footsteps
of my boyhood’s hero, Richard Francis
Burton5.

Alors qu’il n’est encore qu’un
poète inconnu, marqué par l’héritage de Baudelaire – dont il a
Alesteir Crowley.
traduit les Petits poèmes en prose –, de Shelley et de Swinburne,
Crowley est arrivé à Paris à la fin du mois d’octobre 1902 et y restera jusqu’en
mars 1903. Il raconte ainsi son premier contact avec Rodin :
Mais, par bonheur, j’arrivai à Paris à un moment sans égal dans l’histoire
de la France ; Rodin était attaqué pour sa statue de Balzac. Je fus présenté à
Rodin et tombai immédiatement amoureux de ce vieil homme majestueux et
de son œuvre colossale. Je persiste à penser que son Balzac est la chose la
plus intéressante et la plus importante qu’il créa. C’était une nouvelle idée
dans la sculpture. Il y eut, avant Rodin, certaines tentatives visant à transmettre la vérité spirituelle par des méthodes plastiques ; mais elles furent
toujours limitées par l’obligation présupposée de « représenter » ce que les
gens nomment « la nature ». L’âme devait être servante de l’œil. On ne pouvait suggérer les relations d’un grand homme avec l’univers qu’en entourant
son portrait plus ou moins photographique de ce qui constituait l’œuvre de
sa vie. Nelson fut peint avec une longue-vue sous le bras et un arrière-plan
de trois-ponts ; Wren avec un compas en face de Saint-Paul. […] Rodin m’expliqua comment il avait conçu son Balzac. Il avait réuni tous les documents
disponibles ; lesquels l’avaient réduit au désespoir. (Laissez-moi vous dire
que Rodin n’était pas un homme, mais un dieu. Il ne possédait aucun intellect au véritable sens du mot ; le sien était virilité tellement surabondante
qu’elle s’épanchait perpétuellement dans la création de nouvelles visions.
Assez naïvement, je le fréquentais afin de puiser à la source des informations

262

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU
de première main sur l’art. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un – blanc, noir,
brun, jaune, rose ou moucheté de bleu – qui soit si complètement ignorant
au sujet de l’art qu’Auguste Rodin ! Au mieux de sa forme, il aurait balbutié
que la nature est la grande enseignante ou quelque autre platitude également
puérile. […] Le résultat fut que Rodin m’invita à venir à Meudon et à y séjourner en sa compagnie. L’idée était que je livre une interprétation poétique
de tous ses chefs-d’œuvre. J’écrivis un certain nombre de poèmes, lesquels
je publiai à l’époque dans le Weekly Critical Review, un effort pour établir
une entente cordiale artistique. L’ensemble constitue mon Rodin in Rime.
Ce livre est illustré par sept des dix lithographies réalisées à partir d’esquisses
que Rodin m’offrit à cette fin6.

Ce Rodin in rime, que le célèbre critique anglais William Ernest Henley
encouragea Crowley à publier, parut à Londres en 1907, imprimé par The
Chiswick Press, et illustré par sept lithographies d’Auguste Clot – qui avait
déjà gravé les dessins de Rodin illustrant Le Jardin des supplices –, d’après des
aquarelles du sculpteur. On y trouve 42 poèmes de longueur diverse, inspirés
par les œuvres de Rodin, dont deux ont été traduits dès 1903 par Marcel
Schwob, intermédiaire obligé entre le poète et le sculpteur, qui ne connaissait
pas l’anglais7. Parmi ces poèmes, un sonnet intitulé « Octave Mirbeau » suit
de peu « Balzac » et précède « Socrate », alias « l’homme au nez cassé ». Une
traduction française de l’ensemble du volume, due à Philippe Pissier, et qui
ne semble pas avoir été publiée en volume, a été mise en ligne sous le titre
Le Dit de Rodin, précédée par une préface d’André Murcie et illustrée par
les lithographies originales de Clot (http ://blockhaus.editions.free.fr/images/
BibPo%E9si/DitRodin.pdf). C’est à cette version que nous empruntons le texte
français du poème consacré à Mirbeau reproduit ci-dessous, après l’original
anglais.
Dans ce sonnet, composé d’un huitain et d’un sizain, aux rimes embrassées
(ABBA), selon le modèle italien et français plutôt qu’anglais (ABAB), Crowley
tente de deviner (guess), à travers le buste du romancier par son grand ami
et Maître à « l’œil de givre », les traits permettant de reconnaître l’auteur du
Jardin des supplices et du Journal d’une femme de chambre. Il semble qu’il
doute d’y être bien parvenu, puisqu’il se sent obligé d’indiquer en note les
deux titres auxquels il pense et que ses lecteurs anglophones ne connaissent
pas forcément8… Ce qui semble le frapper, c’est le mélange fascinant de raffinement et de brutalité, de délicatesse esthétique et de « vice profondément
ancré », de beauté et de sordide, de luxure et de meurtre : ne verrait-il pas,
en ce Mirbeau, fantasmé par lui à travers le filtre de Rodin, une espèce de
double ? Il n’est pas sûr que les mirbeauphiles soient facilement convaincus de
la validité d’un tel rapprochement.
Pierre MICHEL

* * *

263

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

ALEISTER CROWLEY
Octave Mirbeau

Brutal, refinement of deep-seated vice
Carves the coarse features in a sentient mould.
The gardens*, that were soft with flowers and gold
And sickening with murder of lust to entice
The insane to filthier raptures, carrion spice
Of ordure for perfume, bloom there, fixed hold
By the calm of the Master, god-like to behold
The horror with firm chisel and glance of ice.
Ay ! and the petty and the sordid soul,
A servile whore’s deformed debauchery**,
Grins from the image. Let posterity
From Rodin’s art guess Mirbeau’s heart, extol
The lethal chamber men ere then will find
For the pimp’s pen and the corrupted mind.

* Le Jardin des supplices, par Octave Mirbeau.
** Les Mémoires d’une femme de chambre, par Octave Mirbeau.
The Collected Works, New York, Gordon Press, 1974, vol. III, p. 1239

Octave Mirbeau

La cruelle délicatesse du vice profondément ancré
Grave les traits lourds dans une forme sensible.
Les jardins*, attendris de fleurs et d’or,
Et écœurants de meurtrière luxure à même d’inciter
Le dément à des extases plus viles encore, avec le fumet
De l’ordure en décomposition pour parfum, là s’épanouissent,
témérairement fixés
Par le calme du Maître, qui, tel Dieu contemple
L’horreur d’un œil de givre, tient le ciseau d’une main assurée.
Oui ! Et l’âme mesquine et sordide,
La débauche difforme d’une servile putain**
Qui devant nous s’épanouissent. Que la postérité
D’après l’œuvre de Rodin devine le cœur de Mirbeau,

264

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

Et célèbre le cabinet mortifère que les hommes y trouveront
Fin prêt pour l’âme dépravée et la plume du maquereau.
(Traduction française de Philippe PISSIER)
* Le Jardin des supplices, par Octave Mirbeau.
** Les Mémoires d’une femme de chambre, par Octave Mirbeau.

NOTES
1. Poèmes qualifiés de pornographiques et publiés à Amsterdam. Ils sont accessibles en ligne
(http ://www.rahoorkhuit.net/library/crowley/stain.html).
2. Il a notamment rédigé A ballad of passive paederasty, dont toutes les strophes se terminent
par : « A strong man’s love is my delight » (White Stains, pp. 64-65 ; http ://www.scribd.com/
doc/2525513/White-Stains-by-Aleister-Crowley).
3. C’est sous le titre de The Great Beast speaks
qu’ont été recueillis, en C.D., de très anciens enregistrements audio de Crowley. Quant à la biographie de
Crowley par John Symonds, elle s’intitule The Great
Beast – The Life of Aleister Crowley (Rider, 1951).
4. Ron Hubbard, le romancier de science-fiction
qui a fondé cette secte, a fréquenté l’Ordo Templi
Orientis, que Crowley a dirigé pendant plus d’une
décennie.
5. The Confessions of Aleister Crowley, Arkana,
1989, chapitre 54, p. 460 (accessible sur Internet :
http ://www.hermetic.com/crowley/confess/chapter54.html).
6. The Confessions of Aleister Crowley, Arkana,
1989, chap. 42, pp. 338-340 (http ://www.hermetic.
com/crowley/confess/chapter42.html). Traduction
française de Philippe Pissier (http ://www.œildusphinx.com/rodin.html). Philippe Pissier a également mis en ligne les lettres de Rodin à Crowley : http ://www.œildusphinx.com/rodin-lettres.
html.
7. Ces deux poèmes sont intitulés « Balzac » et « Rodin » ; la traduction de Schwob est accessible en ligne (http ://blockhaus.editions.free.fr/BalzacRo.htm). Marcel Schwob a rapproché le
jeune poète anglais de Maurice Maeterlinck, dans un article paru dans L’Écho de Paris le 10 mars
1903 (cité par André Murcie, Le Dit de Rodin, loc. cit., p. 20).
8. Le Jardin des supplices n’a été traduit en Angleterre qu’en 1938 ; quant à la première traduction anglaise du Journal, The Diary of a Ladys’s Maid, elle a bien paru en 1903, mais à Paris,
chez un éditeur spécialisé dans l’érotisme, Charles Carrington, son prix était élevé et son écho
outre-Manche a donc dû être extrêmement restreint.
9. Accessible en ligne : http ://93beast.fea.st/files/section1/collectedworks/vol3/Volume%20III.
pdf, p. 244.

CONTRE LA RUSSIE, POUR L’ALLEMAGNE
Un article inédit d’Octave Mirbeau paru dans la presse autrichienne
Octave Mirbeau est connu, outre la renommée que lui valurent ses talents
d’écrivain, pour sa longue activité de critique et de chroniqueur dans différents journaux parisiens (La France, Le Gaulois, Le Matin, Gil Blas, L’Écho de Paris, Le Journal…). Que ce soit dans ses textes littéraires ou dans ceux destinés
à la presse, Mirbeau prit toujours position face aux problèmes de son époque
et de son pays. Il s’engagea aux côtés de Zola dans la défense de Dreyfus, il
combattit la morale bourgeoise de la Troisième République, flirtant même au
début des années 1890 avec les courants anarchistes, il dénonça les politiques
coloniales et critiqua vivement le bellicisme ambiant. Ses convictions politiques recoupaient la plupart du temps un militantisme esthétique qui l’amena
à prendre la défense de Monet et de Rodin, ou à soutenir Camille Claudel et
Aristide Maillol. Il entretint d’ailleurs une relation personnelle avec plusieurs
de ces artistes, français ou étrangers, comme l’attestent ses échanges épistolaires avec Auguste Rodin ou avec Émile Zola1. Dans une époque marquée par
un nationalisme croissant, parfois radical, et par une montée généralisée du
patriotisme en Europe, Mirbeau apparaît comme une personnalité en marge
des courants de pensée dominants. Convaincu de l’intérêt de préserver la paix
en Europe, persuadé de l’avantage que tirerait la France à sortir d’une haine
entretenue avec l’Allemagne et conscient des dangers que représentaient
les complexes systèmes d’alliance qui ont progressivement lié entre elles les
différentes puissances militaires européennes, Mirbeau œuvra constamment,
dans ses chroniques et dans ses livres, pour l’entente entre les peuples et la
tolérance.
En cette année 1907, où parut l’article de la Neue Freie Presse traduit ciaprès, le chroniqueur français préparait la publication de son roman La 628E8, dont le propos principal était de relativiser le jugement que les Français
portaient sur les Allemands, en présentant ces derniers sous un jour moins
hostile et moins rustre. La même idée fut développée parallèlement dans une
critique musicale rédigée à la mi-mai sur Salomé de Richard Strauss2. Rappelons ici que l’opéra de Strauss fut très dignement accueilli à Paris, et ce malgré
son écriture indéniablement wagnérienne : en effet, la direction de l’Opéra

266

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

fit l’insigne honneur au compositeur de le
laisser représenter son œuvre en allemand,
avec des artistes allemands3, sous les yeux
intéressés des représentants des pouvoirs
publics, y compris sous ceux du Président
de la République de l’époque, Armand Fallières. Dans sa critique, Mirbeau se félicita
de ces plaisantes circonstances et du silence « des vieux grognards du patriotisme4 ».
Pour lui, une nouvelle ère, marquée par
des relations plus fraternelles et plus cordiales entre l’Allemagne et la France, était sur
le point de s’ouvrir. S’il n’était toutefois ce
satané intérêt de la France et des Français
pour la Russie…
En effet, en cette année 1907, Mirbeau semblait ne concevoir – à juste titre,
d’ailleurs – les relations franco-allemandes
qu’à travers la question russe. Il n’y a qu’à
lire la critique de Salomé pour s’en convainLa danse des sept voiles de Salomé,
cre. Mirbeau termine son propos en insispar Léon Bakst (1907).
tant sur la complémentarité de l’Allemagne
et de la France : la France dispose de richesses minières, agricoles et financières dont l’Allemagne pourrait tirer le meilleur profit, car ses investissements
en outillage et en équipements divers ont fragilisé sa santé financière. Mais
« pourquoi cet argent, que [les Français] donnent aux policiers de Russie, cet
argent sur qui poisse le sang de tous les massacres, ne le donneraient-ils pas à
un peuple entreprenant, probe, qui en a besoin pour édifier la plus grande œuvre de progrès qui soit en Europe ? », s’étonne Mirbeau5. Autrement dit, plutôt
que de sceller une alliance avec la Russie et d’y envoyer de grosses quantités
d’argent au gré des nombreux emprunts levés par la France depuis la fin des
années 1880, les Français auraient mieux fait d’investir dans une relation plus
profitable et plus constructive avec leurs voisins allemands.
Plaider la cause d’un rapprochement franco-allemand revenait pour Mirbeau à contrer l’alliance franco-russe, signée en 1894, et à fustiger les investissements français en Russie commencés en 1887. Cette vision des choses,
de surcroît historiquement fondée, est clairement exposée par Mirbeau dans
un article de presse, en allemand, qu’il publia le 14 juillet 1907 dans le grand
quotidien viennois, la Neue Freie Presse. Quoi de plus significatif que de faire
paraître, le jour de la fête nationale française, une analyse ouvertement russophobe des relations entre Paris et Saint-Pétersbourg, dans un pays qui avait,
depuis 1888, rompu son alliance avec la Russie6 ? Quoi de plus significatif que

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

267

de rédiger un pareil pamphlet quelques mois seulement après que la Russie
eut essuyé une sévère défaite face au Japon et après que la révolution de
1905 eut été matée en partie par l’argent des emprunts français ? Mirbeau se
savait en terrain conquis à Vienne. Non pas que les Autrichiens eussent nécessairement vu d’un bon œil un rapprochement entre l’Allemagne et la France
(de cela, il n’est pas directement question dans l’article de Mirbeau), mais il
est évident que, dans le contexte tendu des relations russo-autrichiennes et à
quelques années seulement des guerres balkaniques, Mirbeau était certain de
trouver à Vienne un auditoire acquis à la dénonciation d’un partenariat avec
la Russie. En cherchant à se faire l’ennemi du tsar, il espérait probablement
gagner la sympathie des Autrichiens et renforcer ainsi un peu plus la future
entente entre Français et Allemands. Il savait assurément que la solidarité germanique entre Vienne et Berlin pourrait jouer en sa faveur.
Et pourtant, dans cet article, jamais il n’est ouvertement question de l’Allemagne, ni même de l’Autriche. Probablement Mirbeau voulait-il simplement
livrer aux Autrichiens un point de vue français, engagé certes, mais suffisamment informé pour être crédible, sur la question russe et sur les rapports
entre Paris et Saint-Pétersbourg. Charge ensuite aux Autrichiens de lire entre
les lignes et d’interpréter les propos de Mirbeau comme un appel du pied à
soutenir, même de loin, le possible – et malheureusement illusoire – rapprochement entre France et Allemagne.
Qu’en était-il au juste, en 1907, de l’alliance franco-russe dont Mirbeau
parle si longuement dans son article7 ? Il faut au préalable rappeler qu’au début
des années 1880, une telle alliance eût été impensable. Alexandre II était en
effet très attaché à son cousin Guillaume Ier et admirait la culture allemande.
La Russie n’avait alors d’yeux que pour le nouvel empire allemand. Son fils, Alexandre III,
qui lui succéda en 1881, mena d’emblée une
politique bien plus frileuse envers l’Allemagne,
tout d’abord par conviction personnelle8, mais
aussi en raison de son mariage avec la princesse Dagmar du Danemark, pays qui avait dû se
séparer du Schleswig-Holstein au profit de la
Prusse en 1866. À cela s’ajouta, au milieu des
années 1885, l’essor du mouvement slavophile
en Russie, qui provoqua un rejet massif de la
culture germanique.
À la même époque, en France, le boulangisme eut pour conséquence d’exacerber la germanophobie, déjà bien vivace depuis 1871, si
bien qu’il ne manquait plus que l’interdiction
donnée par Guillaume Ier à la Reichsbank de
Alexandre III.

268

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

payer des avances sur les titres russes pour que soit levé en France le premier
emprunt russe. Le premier nœud des relations franco-russes se tissa donc en
1887, dans un climat où convergeaient de part et d’autre les sentiments antiallemands. Certes, Alexandre III se garda bien de se fâcher avec Berlin, mais
une distance fut prise, que les Français se chargèrent d’occuper.
L’exposition universelle de 1889 à Paris – à laquelle furent présents de
nombreux artistes russes –, l’arrivée sur le trône de Guillaume II et la mise à
l’écart de Bismarck, qui avait toujours ardemment œuvré pour le maintien de
l’axe Berlin/Saint-Pétersbourg depuis la victoire des Russes sur les Ottomans
en 1878, ainsi que l’efficace coopération des forces de l’ordre françaises dans
l’arrestation des nihilistes russes à Paris en 1890, furent autant de catalyseurs
d’un rapprochement toujours plus grand entre la Troisième République et le
régime du tsar. D’intenses campagnes de presse, menées par Juliette Adam
et par Mikhaïl Katkov, permirent de sensibiliser les opinions publiques à la
nécessité d’une alliance. Celle-ci fut signée en janvier 1894, soit une année
à peine avant le décès d’Alexandre III. Elle consacrait tout d’abord une collaboration financière de plus en plus intense entre les deux nations, puisque
pas moins de six emprunts avaient été levés en France entre 1888 et 1894
– notamment pour aider la Russie à faire face à la famine de 1891 et pour
encourager le développement d’infrastructures et d’équipements. Elle scellait
aussi – ce que peu de gens savaient à l’époque – les destinées militaires des
cosignataires, en prévoyant notamment une prise en tenaille de l’Allemagne,
par l’Ouest et par l’Est, en cas d’agression de l’une ou l’autre des parties. On
sait malheureusement de nos jours les désastreuses conséquences qu’eurent
les alliances contractées entre les grandes nations européennes (France, Russie
et Angleterre d’un côté, Allemagne, Autriche-Hongrie et Italie de l’autre), lors
du déclenchement des hostilités en 1914.
La mort d’Alexandre III en 1894 ne changea rien à l’alliance. Nicolas II, son
successeur, n’en modifia en effet absolument pas l’esprit9. Toutefois, animé par
le désir de créer la paix plutôt que par celui de parer une éventuelle offensive
allemande, il n’accorda que peu d’intérêt à ce texte et continua à user de
l’amitié franco-russe pour lever de nombreux emprunts en France. La guerre
russo-japonaise de 1904-1905 ainsi que les troubles de la révolution d’octobre n’avaient évidemment rendu les besoins des Russes en liquidités que plus
criants.
Au moment où Mirbeau rédigea son article, les relations franco-russes
avaient donc atteint un rythme de croisière : l’alliance perdurait, de nouveaux
emprunts étaient régulièrement faits, et tout cela alors que la France avait
conclu un accord militaire avec l’Angleterre en 190410, alors que les tentatives
d’expansion russe en Extrême Orient s’étaient soldées par de cuisants échecs
et alors que le tsar avait dû céder devant la pression populaire en créant le
premier parlement russe. Investir dans un pays aussi instable politiquement,

269

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

s’allier militairement et diplomatiquement à une armée suffisamment mal
organisée pour avoir perdu la guerre contre le Japon, voilà qui pouvait relever
du paradoxe. C’est de ce contexte particulier que Mirbeau essaya de se servir
en 1907 pour gagner l’opinion internationale à la cause d’un rapprochement
avec l’Allemagne et de la paix en Europe, que ce soit directement (dans sa
critique de Salomé ou dans La 628-E8), ou indirectement, dans l’article de la
Neue Freie Presse. Il relayait ainsi d’autres voix, issues de la gauche notamment
(J. Jaurès ou J. Guesde), qui avaient fustigé dès 1906 les emprunts russes, cette
fois-ci au nom des moyens répressifs qu’elle permettait au tsar de mettre en
œuvre contre la démocratisation de son pays.
Ces quelques rappels historiques devraient permettre au lecteur de resituer
les propos de Mirbeau dans le contexte politique général, mais aussi dans celui
de ses fortes convictions germanophiles qui sont, à bien le lire, sous-jacentes à
l’ensemble de son propos. La traduction que nous livrons ici est bien modeste,
en regard de la verve avec laquelle Mirbeau aimait écrire. Ne disposant pas du
texte original français que Mirbeau envoya au quotidien viennois, nous avons
dû reconstituer l’original à partir de la traduction allemande. Nous avons
pris le parti de rester le plus fidèle possible au texte allemand, tout en nous
en écartant là où la syntaxe allemande, parfois très complexe, nous semblait
contraire au style aéré et piquant de Mirbeau. Nous souhaitons ainsi offrir aux
spécialistes de Mirbeau – dont nous ne faisons hélas ! pas partie – matière à
enrichir leur compréhension de l’écrivain, du chroniqueur et de ses productions littéraires.
Mathieu SCHNEIDER
Université de Strasbourg

* * *
OCTAVE MIRBEAU
De l’alliance franco-russe

Paris, le 11 juillet
L’alliance franco-russe a mal commencé, il semble maintenant qu’elle doive se terminer fâcheusement. Par alliance franco-russe, j’entends, d’un côté,
un accord dont les termes me sont inconnus et dont, comme tout le monde, je
ne sais rien de plus, sinon qu’il existe. De l’autre côté, je vois surtout les considérations politiques qui ont permis à cet accord de voir le jour et de durer,
en Russie et – ce qui me concerne plus directement – en France. Petit à petit,
certaines idées politiques se généralisent. Et lorsqu’une idée politique devient
générale, elle ne correspond bien souvent plus à la réalité, elle est déjà vidée
de son sens et morte.

270

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

* * *
Le rapprochement entre la France et la Russie – l’une des conséquences
les plus tristes du bouleversement de 1871 – ne pouvait s’exprimer que dans
les années 1890. Les sentiments de sympathie populaire qu’on avait suscités
de part et d’autre, ce théâtre raffiné dont la mise en scène ressemblait à une
farce, tout cela ne s’est révélé qu’en 1893, soit vingt ans après les événements
qui en furent la cause. Aujourd’hui encore, j’en ai la nausée.
De l’opinion publique en Russie au début du mouvement, je ne sais pour
ainsi dire rien. Je ne crois d’ailleurs même plus aujourd’hui, malgré les éphémères parlements fantoches et malgré une liberté de presse très précaire et
balbutiante, à l’existence d’une véritable opinion publique en Russie. Mais je
sais que, lorsque l’on déploie les drapeaux, lorsque le ballet de cuirasses commence, lorsque les soldats défilent en parade, lorsque de rutilants uniformes
brodés paradent à cheval ou en véhicule de gala avec casques et panaches,
en toute contrée le peuple amassé jubile, s’enivre et se presse là où il y a à
boire et où l’on tire des feux d’artifice. Je sais qu’on fait ce qu’on veut avec le
peuple, qu’il y a ce qu’on veut : du sang et de l’argent11.
* * *
J’imagine bien que le parti qui maintint le tsar sous sa coupe à la fin des
années 1880 et qui pensait, dans son animosité envers l’Allemagne, contre
laquelle il cherchait un soutien économique et militaire, aux inépuisables
économies de la France, ne s’occuperait pas de préparer à une alliance une
opinion publique tout juste présente en Russie. J’imagine aussi que l’aristocratie et la bourgeoisie russes, celle qui parle et lit le français, celle qui vient
déjà chez nous, préfère notre littérature un peu légère à celle des Allemands.
Les aristocrates et les bourgeois de tous horizons, même ceux des contrées
allemandes, s’accordent plutôt à dire que les Français sont pleins d’esprit et
galants, qu’ils sont de vrais boute-en-train. On reconnaît le goût parisien, on
achète chez nous toilettes et bijoux. Notre cuisine paraît toujours aussi excellente, et le service dans nos restaurants développe un art et un sérieux, lié à ses
devoirs, qui séduisent la clientèle étrangère et lui en imposent. Les Parisiennes
excellent dans le jeu de l’amour. Cela suffit pour qu’on accoure de toutes parts
chez nous. Car, si l’on sort du cercle très restreint, en Russie comme ailleurs,
des intellectuels et des hommes de goût, je ne m’explique pas autrement la
sympathie des Russes pour la France. De surcroît, cette pure attirance pour
le luxe n’est qu’un phénomène de surface, qui reste marginal et bien souvent
inavoué. L’énorme masse des paysans russes, dans son ignorance crasse, sait
aussi peu des Français que des Allemands, de même qu’elle n’a pas non plus
ni saisi ni réalisé sa propre misère.
12

* * *

271

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

Il n’en va guère mieux de la sympathie des Français pour les Russes. Loin
de là. Certes, on trouve bien chez nous, ici ou là, quelque personne qui a
lu Guerre et Paix ou Crime et Châtiment. On compte toutefois sur les doigts
d’une main ceux qui reconnaissent qu’un Tolstoï est porteur d’une tradition
héritée de Rousseau ou de Stendhal et que le célèbre auteur de La Mort
d’Ivan Ilitch apporte une nouvelle sensibilité et une nouvelle philosophie qui
ont, de leur côté, fait fructifier notre littérature en maints aspects. Très peu
de gens seulement savent qu’un auteur comme Dostoïevski a considérablement élargi notre palette expressive et qu’il a approfondi l’étude de l’homme
jusqu’à ses abîmes les plus sombres. On ne comprend pas très bien chez
nous les nouvelles vibrations et l’embrasement de l’âme d’un Gorki. On ne
comprend pas non plus, par exemple, que les Rimski-Korsakov, Borodine,
Balakirev et Moussorgski ont complètement renouvelé la musique de notre
temps.
D’ailleurs, tout cela n’est que balivernes ! Quelle importance cela a-t-il
dans l’élan qui pousse un peuple vers l’autre ?
En France, les politiques qui ont préparé l’alliance13, les naïfs promoteurs
de ce rapprochement, comme ceux qui en ont fait une machine électorale,
grâce à laquelle les plus ambitieux aspiraient à entrer dans l’histoire, ont tous
spéculé sur les sentiments et les instincts les plus bas qu’on pouvait réveiller
dans ce pays.
Ces instincts, nous les avons vus se déployer sans gêne ni pudeur. Pourtant,
les politiques ne sont que les symptômes d’une maladie dont les origines sont
dans l’âme même du peuple. Ils ne sont en quelque sorte que les ferments
d’une ancienne plaie. Soyons sincères ! Les sentiments et les instincts qu’ils
ont réveillés étaient – honte à nous ! – déjà présents en nous auparavant.
* * *
Le pire de tous est le sentiment de revanche.
Vingt ans n’avaient pas suffi pour nous remettre des douloureux événements de 1870 et 1871. Qu’on ait besoin de cinq ou dix ans pour retrouver
de nouvelles forces et se réorganiser, soit ! Mais après vingt ans ! Si l’on avait
essayé de récupérer nos milliards et nos provinces, cela eût été, quelle qu’en
pût être l’issue, un malheur. On se serait relevé de ce côté-ci du Rhin, pour
qu’une nouvelle fois on nous reprenne ce qu’on aurait regagné. Autant dire,
une nouvelle série de coups du destin pour notre civilisation et pour l’humanité. La victoire n’engendre que des hommes rustres.
Heureusement, nous avons introduit l’armée populaire. Comme tout le
monde avait un délicieux souvenir de son séjour à la caserne, le dégoût pour
l’appareil militaire s’était généralisé. On aurait volontiers payé une armée de
quelque cent mille mercenaires pour qu’ils se laissent descendre en Champagne ou dans le Palatinat. Mais où la trouver ? À la manière de ces petits po-

272

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

lissons qui, une fois giflés, vont se
chercher un adulte pour les venger, on croyait – eh oui, à l’époque, on y croyait – que le colosse
russe nous porterait sur ses bras
de l’autre côté du Rhin.
Toute ma vie, j’aurai à l’esprit
l’image de cette foule de mes
compatriotes, pleurant d’enthousiasme à la vue des premières flottes russes, leur jetant des fleurs, se
bousculant et se précipitant pour
embrasser ces jeunes gaillards
grossiers et un peu éméchés que
la liesse divertissait au plus haut
point. Au fond, c’était l’humiliant
sentiment de sécurité que l’on
L’alliance franco-russe, vue par Willette.
avait ranimé de cette manière.
Tous les paysans de France, qui cultivaient leur champ en 1893, avaient vécu
l’invasion. Et cette alliance était une sorte de prime de sécurité contre une
nouvelle invasion. On pouvait donc continuer, en toute quiétude, à râler et à
chicaner l’Allemagne. Absolument sans aucun danger !
Dégradante insouciance ! Maudits soient les peuples, aussi bien que les
individus, qui perdent haleine en osant ! On peut refuser, détester la guerre,
ne pas avoir d’autre aspiration que celle d’être laissé en paix. Je ne comprends
plus rien [sic]. Mais avoir une attitude guerrière quand on se croit en sécurité !…
* * *
L’alliance devrait conduire à un spectacle hautement divertissant, si ce n’est
encore plus hideux.
Alors que l’on s’était habitué – au moment où l’enthousiasme se refroidissait – à ce que soit saluée, dans les programmes ministériels, dans les concours
agricoles, dans les cérémonies de remise de prix, dans les parlements et dans
les foires en tous genres, la nation amie et alliée, alors que MM. Millevoye14
et Déroulède15 avaient reconnu qu’alliance ne rimait pas avec revanche, on
se mit avec mesquinerie à compter l’argent qui avait pris, depuis les premiers
jours de l’idylle, le chemin de Saint-Pétersbourg. La caricature s’en empara.
Les couplets fleurissaient. On attachait une bourse à la panse de l’ours et le
cosaque, qui faisait des mamours à Marianne, plongeait sa main dans son sac.
De galanterie, il n’était plus question, ni même de finesse d’esprit ; en vérité,
tout cela était d’une certaine manière vulgaire.

273

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

Mais lorsque, pendant la guerre
japonaise16, diminua la confiance insensée qu’on avait accordée à cette
armée russe, qui ne faisait plus peur
qu’à elle-même, on se mit à rire jaune.
Un vent de panique souffla et tout un
peuple se mit à pleurnicher : « Mon
argent ! Mon argent ! Je veux mon argent ! Rends-moi mon argent ! » Fautil vraiment que je plaigne les pauvres
possesseurs de papiers russes ?
Je n’éprouve pas la moindre tendresse pour le patriotisme. Hormis
dans les beaux discours, je ne crois pas
au patriotisme. Je ne me fais du reste
pas le moindre souci pour nos patriotes qui ont envoyé leurs milliards en
Russie. Ils feront d’autres placements,
si ce n’est pas déjà fait. Les placements
sont faits pour être utilisés. Que les
Russes les engloutissent, ou bien les Allemands, les Américains, les Japonais,
les Suédois, les Suisses ou les Bulgares
– tout cela est au fond bien légitime !

Millevoye, par Ernest La Jeunesse.

* * *
J’ai pourtant quelque chose de plus sérieux sur le cœur contre cette alliance.
S’il est exact qu’une nation puisse, au sens propre du terme, se déshonorer,
alors le pacte russe nous a déshonorés.
Au moment où un si tragique réveil attendait la Russie malheureuse et
vaincue, au moment où, fatiguée, elle s’indignait d’être maltraitée, piétinée,
asservie, assassinée, on laissa un Anglais, un Campbell-Bannerman17, tirer
seul son chapeau devant une révolution malheureuse. Et pour ne pas entendre ces martyrs-là baragouiner la Marseillaise qu’on leur avait apprise, nous
avons entonné à gorge déployée le funeste et sanglant Bosche Zarja chrani18.
Et nous avons nous-mêmes fondu le plomb et trempé l’acier avec lesquels ils
réprimèrent, sur les chemins et dans les villages, l’élan de ce pays qui voulait
à nouveau vivre.
* * *

274

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

Concrètement, le seul point commun entre la France et la Russie était leur
intérêt commun à agir contre l’Allemagne. Cette alliance, la vraie, était née à
Sedan, avait grandi sur les rives de la Loire, s’était affermie à Versailles au son
du tintement des glaives des princes alliés qui placèrent le nouvel empereur
sur le trône, et avait été signée à Francfort.
Pourtant cette alliance, cette communauté d’intérêts, n’avait plus de raison
d’exister, plus de contenu réel à partir du moment où la France elle-même,
bien que sans se l’avouer, avait renoncé à la revanche. Son prestige diminua
peu à peu ; à Port-Arthur19, elle subit un premier coup ; sur les bords du Yalu20,
les difficultés commencèrent et, entre Mukden et Tsushima21, elle succomba.
Si, en 1893, il n’y avait pas eu cet enthousiasme qui ne reposait sur rien,
cette griserie artificielle, la fracture de 1905 n’aurait pas été un affront. Si nous
ne nous étions pas faits, en dépit du bon sens, les complices du gouvernement
tsariste, nous ne garderions pas le honteux sentiment de continuer à soutenir
la répression d’une révolution juste et nécessaire.
Mais c’est le propre des hommes politiques que de faire naître des fleuves
qu’ils détournent sitôt après avoir pris le pouvoir. Sans cesse, l’histoire se répète, sans que jamais elle réussisse à instruire celui qui l’observe.
Quand, je me le demande, pensera-t-on enfin à sceller, au lieu de pactes
trompeurs entre ceux qui dirigent, une entente infiniment plus fructueuse et
plus durable entre les hommes…
Octave Mirbeau
Neue Freie Presse, 14 juillet 1907, pages 2-3
(Traduction : Mathieu Schneider)

NOTES
1. Cf. Octave MIRBEAU, « Lettres à Émile Zola », Cahiers naturalistes, 67 (1990), pp. 7-34.
2. Cf. Octave MIRBEAU, « Notes sur Salomé », dans : Chroniques musicales, éd. Pierre Michel
et Jean-François Nivet, Paris, Séguier, 2001, pp. 237-247.
3. Ceci est contraire à la tradition de l’Opéra de Paris, qui voulait que tous les opéras fussent
donnés en langue française.
4. O. MIRBEAU, « Notes sur Salomé », op. cit., p. 240.
5. Ibid., p. 244. Rappelons que ce fut en 1906 que le plus gros emprunt russe fut levé en
France : près de deux millions et demi de francs servirent à soutenir la mise en place, par le
gouvernement de S. Witte, de la première Douma. Mais la situation politique se dégrada à un
tel point que les successeurs de Witte, I. Goremykine et P. Stolypine, durent utiliser une partie de
l’argent français pour tenir les révolutionnaires à l’écart et ramener le pays à la stabilité.
6. La conférence de Berlin de 1878, qui liait entre eux les trois empereurs (François-Joseph,
Guillaume Ier et Alexandre II), fut remise en cause par Alexandre III, dont la politique extérieure
était bien plus hostile à l’Allemagne et à l’Autriche. En raison des liens de sang qui l’unissaient à
Guillaume, le tsar n’avait pas dénoncé son accord avec l’Allemagne. En revanche, il n’avait pas
jugé nécessaire de maintenir une alliance avec l’Autriche, car la question des Balkans restait une
pomme de discorde entre les deux empires.
7. Sur cette question, nous renvoyons le lecteur aux ouvrages suivants (ici classés par ordre
alphabétique) : René Girault, Emprunts russes et investissements français en Russie 1887-1914,

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

275

Paris, A. Colin, 1973 ; Anne Hogenhuis-Seliverstoff, Une alliance franco-russe. La France, la Russie et l’Europe au tournant du siècle dernier, Bruxelles, Bruylant, 1997 ; Paul Mourousy, Alexandre III et la France, Paris, France-Empire, 1990 ; Pierre Renouvin, Les engagements de l’Alliance
franco-russe : leur évolution de 1891 à 1914, Paris, Costes, 1934.
8. Rappelons que, déjà en 1871, le futur tsar avait accepté, sous la férule paternelle, de porter
un toast au sacre de Guillaume Ier, avant de briser aussitôt sa coupe afin qu’elle ne resservît plus
(cf. A. Hogenhuis-Seliverstoff, op. cit., pp. 36-37).
9. On notera qu’une modification mineure du texte intervint en 1898, à la demande de Nicolas II qui souhaitait que l’esprit de cette alliance soit plus de préserver la paix que d’organiser
la guerre.
10. La Russie contracta pour sa part un accord avec Londres deux ans plus tard.
11. Le texte allemand (Gut und Blut) cite ici la fin de la deuxième strophe de l’hymne impérial
autrichien, dans sa version de 1854 (poème de Johann Gabriel Seidl), qui reprend deux fois
l’acclamation : « Gut und Blut für unsern Kaiser ! Gut und Blut für unser Vaterland ! ». Dans le
contexte de l’hymne impérial, cette expression signifie « Nos biens et notre sang pour l’Empereur ! Nos biens et notre sang pour la patrie ! », puisqu’il est question de l’engagement militaire
du peuple pour l’Empereur et la nation. Ici, Mirbeau détourne un peu le sens de cette phrase, en
la transposant à la situation russe et en faisant du peuple, non seulement l’initiateur, mais aussi
le destinataire de cette invite. L’argent et le sang ne doivent pas seulement contribuer à satisfaire
l’Empereur, mais le peuple tout entier.
12. Il s’agit, selon toute vraisemblance, du parti slavophile (cf. supra).
13. Cette phrase démontre que, pour la majorité des gens de l’époque, l’alliance franco-russe
était avant tout une affaire politique, alors même que c’est un accord militaire, entre le général
de Boisdeffre et son homologue russe Obroutchev, qui constituait la base du texte signé entre le
tsar et le président français (cf. A. Hogenhuis-Silverstoff, op. cit., pp. 141-155).
14. Lucien Millevoye (1850-1918), député nationaliste français, qui aida Élie de Cyon, russophile parisien, à propager ses idées dans la presse française à partir de 1887.
15. Paul Déroulède (1846-1914), poète et militant nationaliste français, qui contribua à renforcer en France le sentiment anti-allemand.
16. Mirbeau désigne par cette expression la guerre russo-japonaise qui dura du 10 février
1904 au 5 septembre 1905.
17. Sir Henry Campbell Bannerman (1836-1908) fut premier ministre britannique entre le 5
avril 1905 et le 3 avril 1908.
18. « Que Dieu protège le tsar ! ». Hymne national russe entre 1833 et 1917, imposé par le
tsar Nicolas Ier. Il fut composé par Alexei Fiodorovitch Lwow sur un texte de Vassili Andreievitch
Schukowkski.
19. Port actuellement situé en Chine (Lüshunkou), qui fut le théâtre de deux terribles événements : en novembre 1894 lorsque l’armée japonaise y massacra des civils chinois et, entre le
1er août 1904 et le 2 janvier 1905, lorsque l’armée japonaise assiégea la ville entre temps reprise
par les Russes aux Chinois. Les Japonais utilisèrent des soldats kamikazes pour mettre la ville à
feu et à sang et forcer les Russes à capituler. C’est à cet épisode particulièrement sanglant que
Mirbeau fait référence ici.
20. Le Yalu est le fleuve qui sépare actuellement la Chine de la Corée du Nord. Il fut le décor
de deux sanglantes batailles dans les guerres sino- et russo-japonaises. Une fois de plus, Mirbeau
fait allusion à la seconde, durant laquelle les Russes, qui avaient fait l’acquisition d’une concession de bois sur les fleuves du Yalu, furent attaqués le 27 avril 1904 par les troupes japonaises. La
bataille fut un désastre humain (plus de 3 000 morts) et une défaite majeure pour l’armée russe.
21. Mukden (actuellement : Shenyang) fut le point de repli de l’armée russe lors de la bataille
de Port-Arthur. Le détroit de Tsushima (entre la Corée et le Japon) fut le lieu de la dernière bataille, navale, du conflit russo-japonais, à l’issue duquel les Russes perdirent la guerre. La quasitotalité de leur flotte y fut détruite.

TROISIÈME PARTIE

BIBLIOGRAPHIE

I
ŒUVRES D’OCTAVE MIRBEAU
• Correspondance générale, Lausanne, L’Âge d’Homme, 2009, 1 000 pages ; 78 € (45 € pour nos adhérents). Édition réalisée, présentée et annotée par Pierre Michel.
Il y a quatre ans, paraissait le deuxième volume de la Correspondance
générale de Mirbeau, quelque deux ans après que le premier tome n’ouvre
le feu. La régularité de métronome n’y est pas, mais la parution du nouvel
opus, fût-elle longue à voir le jour, est de très bon augure pour le reste de la
publication.
Tout d’abord car L’Âge d’Homme ne faillit pas à sa tâche, et assure l’édition d’un bel ouvrage, soigné et égal à la présentation formelle des deux
précédents, sertis de rouge. Ensuite, car l’éditeur Pierre Michel, à mesure
que sa mission paraît trouver enfin son point d’aboutissement, ne cesse de
découvrir un filon inépuisable : le gisement Huret-Mirbeau, dernier en date,
pour l’heure, montre bien que la veine mirbellienne s’annonce toujours plus
qu’elle ne s’est révélée. Quarante lettres de Mirbeau au jeune auteur de
l’Enquête sur l’évolution littéraire de 1891 manquent ainsi au panorama des
années 1895-1902 brossé dans le tome III, faute d’avoir pu être insérées à
temps dans le troisième pan de l’œuvre colossal. Par conséquent, l’acquisition
des deux volumes de correspondance récemment publiés ne fait aucunement
doublon.
De la même façon qu’à nos yeux, la Correspondance générale n’est pas loin
d’être le chef d’œuvre de Mirbeau, eu égard à l’incroyable richesse de son
contenu et à l’intérêt représenté par la diversité de ses destinataires, l’édition
de celle-ci, une fois achevée, restera peut-être le couronnement du rigoureux
et inlassable travail de Pierre Michel. Ainsi tous deux, l’auteur et l’éditeur,
forment-ils là une entreprise qui eut assez peu d’exemples et dont l’exécution
a toutes les chances de n’avoir que de rares imitateurs, pour reprendre Rousseau. À l’heure où l’édition de certaines correspondances d’écrivains ahane
péniblement pour finir par voir le jour de façon sélective, fragmentée, choisie,
partisane ou partielle, à lui seul, Pierre Michel fait surgir du néant de l’oubli,

278

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

un nouveau bloc de sept ans de l’existence d’un homme, et quel ! Là où bien
souvent le travail est assumé par un collectif de chercheurs, qui peine à mettre
en commun leurs connaissances et leurs efforts, Pierre Michel met bas une
édition exhaustive dont l’appareil critique, une fois de plus, est au-dessus de
tout éloge, nous n’osons pas dire d’un intérêt égal au texte de Mirbeau luimême.
Reste qu’il faut évoquer certaines spécificités de ce dernier ouvrage. Les
années 1895-1902 sont celles des Affaires, aussi bien que de l’Affaire. De fait
se croisent dans le temps certaines correspondances relatives à la création de
la pièce, à la réécriture de certaines scènes, aux séances de lecture publique
ou au choix des comédiens, et certaines missives engagées où affleurent indignation ou manifestations d’encouragements à Zola. Mais l’éveil de Mirbeau
face à l’injustice demande du temps. En 1895, dans un courrier à Alfred
Vallette, l’affaire Dreyfus n’est qu’une banale intrigue militaire d’entente avec
l’ennemi, qui se réduit à des « rapports d’espions », confortant assez bien
Octave dans sa méfiance à l’égard de la Grande Muette. Par la suite, la constitution de l’équipe dreyfusarde fondatrice de L’Aurore en octobre 1897, autour
d’Urbain Gohier, de Francis de Pressensé et de Clemenceau, qui devait en
quitter la rédaction en 1899, nous rappelle que Mirbeau n’y entama qu’une
collaboration épisodique (moins d’un an). Ces huit ans voient le début de la
correspondance avec Anatole France, Laurent Tailhade, Joseph Reinach ou
Alfred Dreyfus, mais aussi le fourmillement frénétique auprès de Jules Claretie,
dont l’attitude oscille entre grandes promesses et petites lâchetés ; le ravissement face aux créations de Debussy, concomitant aux efforts déployés afin
de ménager les susceptibilités de Maeterlinck ; les enthousiasmes suscités par
le projet d’un Théâtre du Peuple ; en outre, on y découvre, plus surprenant,
un Mirbeau inédit, qui peut travailler loin des affres de la création, en pleine
extase et contentement de soi ; un Mirbeau colérique, qui menace même de
recourir à… la Justice, papier timbré à la main, face à l’impéritie des Letellier,
par exemple. Cette impression de plénitude, somme toute assez peu durable,
chez Mirbeau, témoigne néanmoins de l’espèce d’équilibre découvert par
Octave à cette période de son existence, et il nous est donné de voir de façon
privilégiée comment la correspondance est sans doute l’espace de la plus
grande fidélité d’un écrivain à lui-même : il est loin, le temps des Grimaces,
pour ce Mirbeau de 1899, qui annonce à Lucien Muhlfeld son départ imminent pour l’Algérie, où il doit mener une campagne contre l’antisémitisme
– las, ce projet, comme nombre d’autres, relatifs à la bataille dreyfusarde, et
qui avorteront, fut destiné à rester lettre morte. L’Affaire, selon la belle intuition de Péguy évoquant Notre Jeunesse, ne fut pas loin de révéler, à Mirbeau
aussi, son vrai visage.
De ce nouvel opus, il convient de souligner l’étonnante cohérence avec les
deux précédents volumes, dont il vient valider certaines intuitions – la lecture

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

279

des nouvelles lettres à Muhlfeld, par exemple, atteste la crédibilité de l’attribution de précédents courriers de Mirbeau au normalien dreyfusard, identité
qui n’était que supposée dans le tome II. On s’étonne par surcroît qu’il y ait
toujours si peu de déchets – même si leur définition en matière épistolaire
reste chose malaisée ; notes de bottier, billets de remerciements convenus,
réponses courtoises à un envoi, contrats d’éditeurs, rien de trivial ne dépare
le lourd volume. Tout est de la plus belle eau, et comme à l’ordinaire, s’il arrive, par aventure, qu’un courrier se limite à une ligne signée de Mirbeau, le
lecteur compense sa frustration par la lecture des vingt lignes de commentaire
en annexe.
Samuel LAIR

• Correspondance Octave Mirbeau – Jules Huret, 2009, Tusson, Éditions
du Lérot, 250 pages ; 30 € (22 € pour nos adhérents). Édition réalisée,
présentée et annotée par Pierre Michel.
« Et ils s’étonnent qu’il y ait des anarchistes ! »
(lettre de Mirbeau à Jules Huret, septembre 1891)

La cause est entendue : quelque cent ans plus tard, c’est bien de leur absence qu’il convient de s’étonner. Sur un tout autre plan, on pouvait ne pas
être moins surpris de voir l’édition d’une correspondance partielle et croisée de Mirbeau,
attendu que le lancement de l’édition de la
Correspondance générale paraissait en supprimer presque toute espèce d’intérêt. Fallait-il
pour autant en interpréter la venue comme une
manière de supplément adventice à la somme
que représente de plus en plus définitivement
cette édition, dont elle constituerait une sorte
de bourgeonnement accessoire ? Au vrai, il
n’en est rien : le choix de l’éditeur, Jean-Paul
Louis, du Lérot, nous promettait, sans risque
de nous tromper, une édition soignée et précieuse ; par surcroît, il faut reconnaître que les
missives échangées entre Mirbeau et Jules Huret (1864-1915) sont les témoins d’un échange
passionnant et durable, extraordinaire de complicité1 : leur découverte tardive, permise par
Jules Huret.
la patiente sollicitude de Jean-Étienne Huret,
petit-fils du journaliste, ne rendait pas possible de les intégrer au volume où
elles eussent dû trouver place ; leur cohérence, en une belle unité de ton et
variété de thèmes, justifiait pleinement, aux côtés des Correspondance avec
Pissarro, avec Monet, ou avec Rodin, ce travail isolé.

280

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

La parution de l’Enquête sur l’évolution littéraire, en 1891, marque bien
le point de départ de cette amitié qui dura jusqu’à la mort de Huret, et
dont la dédicace du Journal d’une femme de chambre à Huret fut peutêtre le point d’orgue. En août 1891 (de façon contemporaine à l’œuvre du
Hollandais Byvanck, qui fait alors paraître Un Hollandais à Paris, également
recueil d’analyses et de propos tenus par des écrivains et artistes rencontrés
par Byvanck dans la capitale), Huret édite son édifiante entreprise, qui jette
le soupçon sur le petit monde des lettres, à la grande jubilation de Mirbeau.
Huret se prend à son tour d’affection pour ce « lion devenu philosophe ».
Car ni Mirbeau ni Huret ne font partie intégrante de la mascarade littéraire
fin-de-siècle, sinon à leur corps défendant. S’ils en participent, ils n’y participent nullement. Le refus des compromis, le besoin ponctuel de se plonger
dans la solitude de l’immense nature, la pratique vitale de l’ironie sous toutes
ses formes, grinçante, froide, rosse, féroce, désespérée, autant de points qui
tissent le canevas d’une amitié solide qui paraît unir, plus qu’un Maître à son
disciple, deux jeunes frères. On y voit Mirbeau revenir sur les succès galants
de son cadet, feindre de s’esbaudir face à la vénalité ou à l’hypocrisie de
la presse – car, récompense au succès de l’Enquête sur l’évolution littéraire,
L’Écho de Paris finit par remercier Jules Huret –, s’ouvrir à son cadet des discordances qui tiraillent son couple. Les années 1890 sont contemporaines
de la création de Dans le ciel et du Journal d’une femme de chambre ; de
la folie, puis de la mort de Maupassant ; de la parution de l’Enquête sur la
question sociale en Europe, de Huret – dont il serait grand temps d’envisager une réédition. C’est dire l’intérêt historique, génétique et intellectuel de
cette manne nouvelle.
Les quelque cent-dix lettres de ce corpus, qui se termine effectivement
en 1908, mais se trouve couronné par une ultime missive adressée en
condoléances à la veuve Huret, renseignent aussi, par la bande, sur la façon
dont cette correspondance fonctionne comme un laboratoire où s’élabore
la mouture finale de la réponse de Mirbeau à l’Enquête de Huret. Pour finir,
le moindre des mérites de cette correspondance n’est pas de montrer Mirbeau asséner quelques vérités universelles (« C’est idiot le génie, il n’y a que
la bonté. »), ou personnelles : « Ma seule qualité, c’est d’admirer ce qui est
beau dans l’art et dans la nature. » ; plus loin : « Quand faisons-nous sauter
la vieille société ? » À lire avec délectation, par les temps qui courent, ou ne
courent plus.
Samuel LAIR

NOTES
1. Les lettres sont complétées, en annexe, par les sept articles de Mirbeau sur Huret et de Jules
Huret sur Mirbeau, les seconds beaucoup moins connus que les premiers.

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

281

II
ÉTUDES SUR OCTAVE MIRBEAU
• Samuel LAIR, Octave Mirbeau, l’iconoclaste, Paris, L’Harmattan, février
2008, 333 pages ; 33 €.
Iconoclaste : « Qui cherche à détruire tout ce qui est attaché au passé, à
la tradition ». Samuel Lair étudie les divers aspects de la personnalité de Mirbeau dans les domaines où « l’imprécateur au cœur fidèle » exerce sa verve à
l’encontre des tardigrades de tout poil (Mirbeau partage avec Lorrain le goût
de la modernité).
Et, d’abord, l’homme de lettres dont les rencontres sont autant de confluences (« rencontres et regards croisés »), qu’il s’agisse des contemporains ou de
ceux qui s’illustreront au XXe siècle (Claudel, Léautaud et Valéry). Au-delà des
ressemblances, indéniables – leur engagement
littéraire se place sous la même bannière –,
l’auteur montre ce qui distingue Mirbeau d’un
Maupassant, l’un et l’autre ayant contribué à
façonner la vision littéraire de l’avant-siècle :
la fin des hostilités n’a pas signifié, pour ces
francs-tireurs, la démobilisation de l’esprit.
Contre le naturalisme (cf. le naturalisme en
question chez Mirbeau et Camille Lemonnier), ils accordent la priorité à la psychologie
de l’individu, font sa place au tempérament.
Les différences apparaissent dans leur critique
artistique et l’organisation du texte, Maupassant se montrant partisan de la délimitation,
du cloisonnement, Mirbeau faisant leur place
aux correspondances baudelairiennes.
L’artiste Mirbeau (2e partie). « Pas d’octave
pour Octave » : aspect décérébralisé de la
chanson (vacuité, répétitivité, sottise du chanteur de cabaret). Comment ce dernier pourrait-il exprimer le paroxysme d’une
tension sociale, apanage du groupe ? Plutôt l’opérette à la portée polémique !
« La Chanson de Carmen » : refrain obsédant ; la chanson fait affleurer la difficulté de la communication entre l’homme et la femme.
On a considéré que le verbe mirbellien n’existait qu’à condition de servir
la verve du bavard. Pourtant Mirbeau fait naître sous sa plume des figures de
« taiseux » (cf. « La parole rentrée de Mirbeau », 2e partie, chapitre 1.IX). Mir-

282

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

beau est solidaire des êtres condamnés au silence, les réprouvés sociaux, en
particulier. Le silence (un « avant-dire »), parole de l’anarchiste (« liber-taire »),
a à voir avec un for intérieur meurtri. Ne pas confondre le silence de l’individu
avec l’indifférence de la société. Motus ! Tout acte créatif – par lequel il est
donné d’accéder à un plan métaphysique – s’enracine dans le silence. Choix
d’écriture : on trouvera dans la ponctuation des indices de cette « inféodation » au silence. Terme et prédicat confondus : Les affaires sont les affaires
(truisme). Mouvement de rapprochement de l’homme et de l’animal : début
d’un mythe orphique.
Le rapprochement des critiques d’art permet d’entrer dans l’univers intérieur de Mirbeau et de Zola. Si tous deux se rejoignent dans la condamnation
de l’explicite, l’un minimise l’aspect technique alors que l’autre, en bon naturaliste, privilégie la facture, le détail. « Mirbeau et le personnage du peintre »
(2e partie, chapitre 2.X) : l’impuissance de Lucien est fondamentale.
« La nature, table de lois » (2e partie, 3) ; « Mirbeau dramaturge : des mythes et des monstres » (chapitre XIII). « La dynamique des images de l’eau »
(chapitre XIV). « L’art selon Mirbeau, sous le signe de la nature » (chapitre XV) :
nécessité d’une révélation poétique, évocation de ce qui s’agite en nous par
la nature (le monde vu à travers un tempérament). Mirbeau glorifie les artistes
qui donnent à voir des « visions ». L’art, « intermédiaire adventice ».
Nous retiendrons seulement de la troisième partie (« L’intellectuel »), avec,
en épigraphe, « Je ne suis pas philosophe », des titres comme « Jean-Jacques
et le “petit Rousseau” » (chapitre 1. XVI), « Henri Bergson et Octave Mirbeau :
du philosophe poète à l’écrivain philosophe » (chaptre 2. XX) – ils ont en
commun l’intérêt pour la vie intérieure de l’âme – et « D’Octave Mirbeau,
la tentation de la totalité » (chapitre 2.XXIII) – les excès intellectualistes ont
des allures de limitation. La fonction totalisante passe par la réhabilitation des
règnes animal et végétal. Résolution du questionnement : la métempsycose
(Lettres de l’Inde). Connaissance du tout au prix du dépassement des conventions, la femme contrevenant au projet de totalisation.
Iconoclaste, va !
Notre plat résumé, on l’aura compris, ne donne qu’une faible idée des
richesses contenues dans cet ouvrage convaincant, qui fera date.
Claude HERZFELD

[Après la publication d’une version abrégée de sa thèse sur Mirbeau et le
mythe de la nature1, Samuel Lair nous gratifie d’un deuxième volume d’études
mirbelliennes. Le titre choisi est susceptible d’induire en erreur un lecteur non
initié, car il pourrait laisser croire que son propos majeur est l’engagement politique et social d’un écrivain subversif et briseur d’idoles et d’icônes. Il n’en est
rien, et, dans le seul chapitre où il s’aventure sur ce terrain, dans un parallèle
quelque peu risqué avec Rachilde et Barrès sur le thème du nationalisme, on

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

283

sent Samuel Lair un peu moins à l’aise, car en fait son approche personnelle
tourne le dos à la problématique des combats sociaux et s’inscrit bien davantage dans une perspective mythocritique, à la frontière de la psychanalyse, et
ce d’autant plus qu’à ses yeux Mirbeau, rompant avec la perspective naturaliste conçue sur le modèle de la métonymie dans l’écriture de soi, privilégie de
plus en plus le recours au modèle premier du mythe.
Reste que, pour donner une unité à ce recueil de vingt-trois articles déjà
publiés – dont quatorze dans les Cahiers Octave Mirbeau, nos lecteurs les retrouveront avec plaisir, dans un cadre nouveau qui en renouvelle forcément la
lecture –, la quatrième de couverture, à défaut d’une introduction, rappelle le
surprenant hommage ironiquement rendu, dans La 628-E8, par l’idolâtre de
Rodin et de Pissarro, à l’« admirable » secte des iconoclastes, que le chantre
de Vincent Van Gogh et de Claude Monet eût voulu imiter lors de ses visites
obligées rendues à certaines expositions de peintures. Clin d’œil, bien sûr,
mais qui a du moins le mérite de replacer l’image et son statut au centre des
préoccupations dont témoignent ces études. Il s’en dégage la vision d’un écrivain en perpétuel conflit avec lui-même et avec le monde, aspirant au silence,
mais faisant de la parole une arme, et dont le vitalisme subversif, ludique et
anti-intellectualiste, chez un auteur qui ne se piquait aucunement d’être un
philosophe, est le contrepoison d’un pessimisme lucide et démystificateur : ce
sont là les deux faces d’une même modernité.
Après la Nothing Machine de Robert Ziegler l’an passé, il était bon que
paraisse en volume ce recueil d’un autre mirbeaulogue de haute volée et que
la multiplicité des approches apporte une nouvelle et éloquente confirmation
de l’inépuisable richesse d‘un écrivain majeur, trop longtemps mal compris et
sous-estimé et enfin remis à sa vraie place : une des toutes premières de notre
littérature.
P. M.

NOTES
1. Presses Universitaires de Rennes, collection « Interférences », juin 2004, 361 pages. Voir
notre compte rendu dans les Cahiers Octave Mirbeau, n° 12, 2005, pp. 333-335.]

• Claude HERZFELD, Octave Mirbeau – « Le Calvaire » – Étude du roman,
Paris, L’Harmattan, février 2008, 121 pages ; 12 €.
Alors qu’il s’apprêtait à publier – enfin ! – un nouveau volume conséquent,
programmé de longue date (voir la notice suivante), et dont j’ai rendu compte
par anticipation1, Claude Herzfeld a fait paraître en volume une autre étude
restée dactylographiée jusqu’à ce jour et consacrée au Calvaire. Selon son
habitude, il procède par petites touches et juxtapose de courts paragraphes,
dotés de titres, pour développer son approche personnelle, et pas du tout
académique, du roman de Mirbeau. Certes, on s’en doute, il n’ignore rien
des circonstances de sa composition et de sa publication, ni de l’arrière-plan

284

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

autobiographique et historique. Mais ce qui l’intéresse, on le sait, c’est la dimension mythique de « l’écriture gorgonéenne » de Mirbeau, les figures qu’il
y décèle, d’où son attachement à des détails significatifs, mais souvent négligés par les commentateurs, hors Robert Ziegler, bien sûr2. Au-delà de
la tragédie de l’amour, il insiste sur la portée subversive d’une œuvre libertaire et démythificatrice,
qui est certes un « roman d’accusation » – de la
famille et de l’armée, en particulier –, mais non
pour autant un roman à thèse, et où sont posées
« les vraies questions » sans qu’y soient apportées
des réponses toutes faites. Claude Herzfeld met
enfin en lumière le caractère indéchiffrable de
l’héroïne, l’inconsistance du héros-narrateur, leur
androgynie et leurs tendances homosexuelles,
ainsi que les prédispositions incestueuses qui se
font jour chez eux.
L’étude est divisée en trois parties, intitulées
« Montée au calvaire », « Le roman autobiographique en question(s) » et « Le Calvaire ». Elle est complétée par une brève
bibliographie, qui a été mise à jour.
Pierre Michel

NOTES
1. Voir les Cahiers Octave Mirbeau n° 12, 2005, pp. 336-337. C’est le très modeste éditeur
Téraèdre qui devait éditer ce volume, mais n’a pas été de parole, pour des raisons faciles à
deviner.
2. Voir notre compte rendu de sa Nothing machine dans le n° 15 des Cahiers Octave Mirbeau,
mars 2008, pp. 296-301.

• Claude HERZFELD, Octave Mirbeau – Aspects de la vie et de l’œuvre,
Paris, L’Harmattan, avril 2008, 346 pages ; 34,50 €.
Vice-président de la Société Octave Mirbeau depuis sa fondation, Claude
Herzfeld a publié de nombreux articles dans les Cahiers Octave Mirbeau et il
reprend la substance de nombre d’entre eux dans ce nouvel opus, dont une
première mouture aurait dû paraître en 2004 (voir la notice précédente). Mais
il a cette fois pour ambition d’embrasser la totalité de l’œuvre mirbellienne,
y compris les chroniques politiques, artistiques, littéraires et musicales, et
sans négliger des œuvres parues sous des pseudonymes divers, telles que les
Lettres de l’Inde – dont le racisme sous-jacent ne manque pas de l’étonner –,
les Petits poèmes parisiens, les Premières chroniques esthétiques ou les romans
et recueils de contes rédigés comme « nègre ». Vaste ambition, en vérité, qui
pourrait sembler disproportionnée au volume de l’étude, mais qui est, en

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

285

toute modestie, tempérée, dès le titre par le mot « Aspects », qui sous-entend
qu’il n’a garde de prétendre tout dire : Claude Herzfeld évoquera, certes,
beaucoup de ces « aspects », car rien ne lui échappe de son sujet d’étude et il
a tout lu, mais à son rythme et à sa façon bien particulière, en suivant le fil de
ses impressions de lecteur, à la fois dilettante, histoire de préserver la fraîcheur
de ses premières sensations, et doté d’une impressionnante culture, qui facilite les interprétations et induit des rapprochements.
Fidèle à sa méthode de mythographe attitré, disciple de Gilbert Durand
qui sait se servir, intelligemment et sans dogmatisme, des apports de Freud
et de Jung, il attire notre attention sur des images auxquelles une lecture
rapide ou superficielle n’accorderait pas d’importance ni de signification
particulières, mais qui, interprétées à la lumière du code herméneutique et
replacées dans un ensemble de citations et selon une perspective donnée,
acquièrent une cohérence significative et permettent de dégager les grandes
lignes de l’imaginaire de l’écrivain. Car, aux antipodes du naturalisme, qui
voit les choses avec des yeux de myope, c’est bien l’imaginaire, façonné par
son inconscient et dictant les représentations du monde, qui est au centre de
sa création littéraire et confère au prétendu « réel » une dimension originale,
clairement expressionniste, parfois même aux confins du fantastique, qui lui
est personnelle et transfigure toutes choses. En l’occurrence, comme dans ses
deux études précédentes1, c’est la figure de Méduse, avec ses deux faces que
sont le terrible et le grotesque, qui continue à apparaître à Claude Herzfeld
comme donnant son unité et son authenticité à toute la production d’un
écrivain fasciné par l’horreur et ultra-sensible à la terribilità : en médusant le
lecteur, il éveille sa conscience critique et le contraint à des questionnements
pas toujours confortables.
Pour autant Claude Herzfeld se garde bien de se contenter de répéter ce
qu’il a dit ailleurs. Particulièrement sensible à la révolte et aux combats d’un
écrivain avide de justice et, nonobstant les compromissions de ses débuts,
dressé contre une société oppressive qui repose sur la violence et ne peut
qu’engendrer la violence, il s’emploie à suivre son parcours d’homme et
d’écrivain, dans des chapitres qui sont autant de brèves synthèses – encore
que ce mot convienne fort mal à sa façon pointilliste d’aborder les choses –, y
compris les textes non signés de son nom, ce qui n’est pas si fréquent. Claude
Herzfeld traite donc successivement des premières années de prostitution politico-journalistique de Mirbeau, qui ont été durablement culpabilisantes ; de
sa période de frustrante négritude, où il avance masqué, mais reconnaissable
par la prégnance des images méduséennes déjà omniprésentes ; de ses romans dits “autobiographiques”, tout imprégnés des chocs émotionnels de son
enfance, d’une pitié qui le submerge et des traumatismes de l’école et de la
guerre. Puis il en arrive aux trois œuvres narratives fin-de-siècle : un roman en
forme d’oxymore où est réintroduite une dimension métaphysique ; un jour-

286

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

nal en forme de révélateur, où l’ancien valet de plume se déguise en femme
de chambre pour dresser l’inventaire des injustices sociales et des pourritures
bourgeoises ; et un patchwork transformé en bestiaire humain révélateur du
mal ontologique, en même temps que l’auteur y règle ses comptes avec les
codes et l’univocité du romanesque. Puis Claude Herzfeld en arrive à La 628E8, où est réinvestie la figure mythique de la Licorne et où Mirbeau dénonce
la « fétichisation du Futur », et à Dingo, portrait du romancier « en docteur
Frankenstein », où « le retour à l’archaïque », utile pour dissiper les « illusions
positivistes », n’en constitue pas moins une menace de « régression ». Pour
finir, quelques brefs chapitres sont consacrés aux divers combats esthétiques, y
compris dans le domaine de la musique si rarement rappelé, et à son écriture,
évidemment méduséenne et oxymorique, qui le rapproche, ô combien ! des
peintres et écrivains qui seront qualifiés (et se qualifieront) d’expressionnistes.
Ce tour d’horizon – et de raison – suppose une excellente connaissance,
non seulement des textes, bien sûr, mais aussi des données fournies par la
biographie de l’écrivain et par sa correspondance. Mais, s’il les utilise à bon
escient, dans le cadre d’une entreprise de vulgarisation à destination d’un
public cultivé mais non mirbeaulogue, il n’entend pas pour autant se limiter
aux simples faits avérés et se propose surtout de sonder davantage en profondeur ce que recèle l’inconscient de l’écrivain, trahi par ses images préférées,
telles que peut l’établir un relevé systématique des mots qu’il emploie avec
prédilection. D’où cette priorité accordée aux très nombreuses citations significatives.
Et, comme Claude Herzfeld refuse de se prendre trop au sérieux – qualité pas si fréquente chez les universitaires… – et de révérer aveuglément les
sacro-saintes règles d’« objectivité » édictées par notre alma mater, il n’hésite
pas à recourir à l’humour – dont témoignent notamment les intertitres, de
multiples parenthèses et le recours à des locutions empruntées à la langue populaire – et à prendre avec son propos des distances qui font sourire et créent
du même coup une sympathique complicité avec les lecteurs. En quoi il se
situe bien dans la continuité du cher Octave…
Il est intéressant, pour finir, de noter que ce volume – ainsi que le précédent, d’ailleurs – est depuis peu accessible en ligne sur Google Books,
contribuant de la sorte à l’expansion de la mirbeaulogie, mise dorénavant à la
portée de toutes les curiosités… et de toutes les bourses !
Pierre Michel

NOTES
1. La Figure de Méduse dans l’œuvre d’Octave Mirbeau, Librairie Nizet, 1992, 107 pages, et Le
Monde imaginaire d’Octave Mirbeau, Société Octave Mirbeau – Presses de l’université d’Angers,
2001, 103 pages.

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

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• Éléonore REVERZY et Guy DUCREY, Guy, sous la direction de, L’Europe
en automobile. Octave Mirbeau écrivain voyageur, Actes du colloque de
l’université Marc-Bloch de Strasbourg, 27-29 septembre 2007, Presses de
l’Université de Strasbourg, février 2009.
Ce volume tant attendu est constitué par les Actes du colloque international et pluridisciplinaire, qui s’est tenu à Strasbourg du 27 au 29 septembre
2007, à l’initiative de la Société Octave Mirbeau et à l’occasion du centième
anniversaire de la publication de La 628-E8. Il faut savoir gré à Éléonore Reverzy et Guy Ducrey d’avoir accepté la dure charge de son organisation, dans
des conditions financières difficiles, en la scandaleuse absence de toute subvention ministérielle ou européenne pour un projet de vaste envergure dont ls
dimensions européennes étaient infiscutables. Les vingt-sept communications
ont été réparties en cinq sections.
Dans la première, intitulée « L’auto », la contribution liminaire de Richard
Keller, conservateur du Musée de l’automobile de Mulhouse, traite des débuts
de ce nouveau moyen de locomotion, de ses spécificités et des innovations
techniques introduites au début du siècle, puis de la carrière du constructeur
de la fameuse automobile de Mirbeau immatriculée 628-E8, l’Angevin Fernand Charron (« Automobiliste en 1907 : une nouvelle liberté »). L’anthropologue Franck Michel se penche sur le mythe de l’automobile, qui était, aux
yeux de Mirbeau, un symbole de liberté et un outil de rapprochement entre
les peuples, mais qui tend aujourd’hui à devenir une servitude, à polluer l’environnement, à isoler et enfermer l’individu au lieu de l’émanciper, et aussi à
être traitée en sujet, alors qu’elle n’est jamais qu’un objet (« L’automobile : de
la liberté au servage »). De son côté, Emmanuel Pollaud-Dulian présente les
affiches et dessins de presse que le génial Gus Bofa, par ailleurs illustrateur de
Dingo et du Théâtre de Mirbeau, a créés pour le compte de Fernand Charron.
C’est doublement paradoxal : car il n’aimait ni la vitesse, ni l’automobile, et
son personnage de Tom Charron, vagabond, contraste vivement avec les gens
du gratin qui sont seuls à même d’acheter ce produit de luxe (« Les automobiles Charron : dessin et publicité »).
Dans la deuxième section, « Poétique du récit de voyage », on trouve tout
d’abord une contribution de Gérard Cogez, qui, en désaccord ave nombre
de commentateurs, voit bel et bien dans La 628-E8 un récit de voyage à part
entière. Selon lui, Mirbeau y met à profit toutes les potentialités du genre pour
aller aussi loin que possible dans ses dénonciations et atteindre ses diverses
cibles. Ce faisant, il prouve paradoxalement que le genre du récit de voyage
vaut surtout par les digressions, les écarts et les transgressions qu’il autorise
(« Le voyage de Mirbeau : digressions critiques et dérapages contrôlés »). Jacques Noiray, pour sa part, voit dans l’anecdote affectionnée par Mirbeau, y
compris dans La 628-E8, le contraire du fait-divers, qui constitue également,
on le sait, une matière première du roman réaliste. Elle se doit d’être toujours

288

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

attrayante, et le plus souvent amusante, mais elle n’en est pas moins dérangeante, par le pessimisme dont elle témoigne le plus souvent en révélant
l’inhumanité des hommes, et potentiellement subversive, parce qu’elle porte
à la lumière certains dessous cachés des êtres et des choses, qu’elle induit une
théâtralité et une mise en scène des propos qui les font soupçonner d’insincérité et qu’elle déstabilise le lecteur en accordant la primauté à la fantaisie et en
remettant en cause les frontières entre le vrai et le faux (« Statut et la fonction
de l’anecdote dans La 628-E8 »). Cependant qu’Aleksandra Gruzinska évoque
une rencontre, à Giverny, entre Monet, Mirbeau et un peintre états-unien,
Theodor Robinson, qui l’a notée dans son journal inédit (« Octave Mirbeau
ami de Claude Monet »), Sándor Kálai, de l’université de Debrecen, tente
d’analyser le fonctionnement du déchiffrement dans La 628-E8, à une époque
où s’impose, dans diverses disciplines, le paradigme indiciel. C’est sous cet
angle qu’il dégage les constantes et les variations de ce qui s’apparente à un
roman de l’enquête, avec la figure obligée de l’enquêteur (le narrateur principal et les narrateurs seconds), la variété des lieux de l’enquête, ses supports
(au premier chef l’automobile, qui bouleverse la lecture du monde) et son
imaginaire, à base de stéréotypes et d’idées reçues (« La 628-E8 : le déchiffrement du monde en auto »). Pour Bertrand Marquer, au contraire de Gérard
Cogez, La 628-E8 s’inscrit contre le modèle du récit de voyage. Les chemins
de traverse qu’autorise l’automobile signifient que la géographie romanesque,
en partie imaginaire, prend le relais du procédé de couture mis en œuvre
dans les précédentes œuvres narratives de Mirbeau. La maladie de la vitesse
et le vertige qu’elle procure constituent une nouvelle drogue, à la faveur de
laquelle le romancier, assimilable à un transporteur de fonds, recycle des valeurs et des indignations qu’il a déjà exploitées ailleurs et sous d’autres formes
(« L’illicite transporteur de fonds »). De son côté, Éléonore Reverzy étudie les
systèmes d’analogies, de comparaisons et d’inversions, qui permettent en
principe de comprendre l’autre et de ramener le différent au même, ce qui est
rassurant à bon compte. Mais chez Mirbeau, au contraire, loin de rassurer, les
tropes sont utilisés pour signifier la remise en cause de tous les systèmes idéologiques (« Poétique de l’analogie »). Pour Arnaud Vareille, si ce nouveau patchwork textuel qu’est La 628-E8 déroute le lecteur, dans la mesure où il refuse
apparemment toute hiérarchie entre les séquences juxtaposées, c’est la voix
du narrateur qui en assure l’unité et qui réintroduit l’Histoire et l’idéologie par
le truchement de ses conversations. Cette nouvelle matrice qu’est la parole
vive permet de renvoyer dos à dos l’objectivité, à laquelle prétend le narrateur
naturaliste, la volonté normative de l’école psychologique et l’évanescence du
Symbolisme (« L’émotion lyrique dans La 628-E8 »). Enfin, Yannick Lemarié,
spécialiste de l’histoire du cinéma, analyse l’art du montage littéraire dans La
628-E8, à l’époque où apparaît un art nouveau, le cinéma, qui repose précisément sur le montage. Il y voit une nouvelle façon de penser le monde, paral-

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

289

lèle à celle du Septième Art,
et qui marque une rupture
avec le roman tel que le pratiquaient Balzac, Zola et leurs
émuls (« Mirbeau, le cinéma :
l’art du montage »).
La troisième partie traite
de « l’esthétique du voyage ».
L’universitaire espagnole Lola
Bermúdez, de Cadix, traite
de l’image très positive que
Mirbeau donne des Pays-Bas
dans La 628-E8, où il exprime
une sorte d’euphorie devant
les calmes apparences de
cette patrie d’élection, aux
ciels splendides et au peuple
pacifique, tout à la fois artiste
et négociant. Mais il ne s’appesantit pas sur la fermentaLa 628-E8, relié par Henri Duhayon.
tion sociale sous-jacente, et
il ne dit mot du colonialisme
hollandais (« Les Pays-Bas dans La 628-E8 »). Gwenhaël Ponnau revient sur
les chapitres belges de La 628-E8, qui, dans la continuité de Baudelaire, sont
évidemment injustes et caricaturaux, comme Mirbeau est le premier à le
reconnaître. Mais ils ne constituent pas seulement un exercice de style aussi
satirique que décapant, car ils mettent aussi en place les lignes de force et les
harmoniques du livre de voyage : réflexions sur les modalités de ce voyage,
regards neufs portés sur les espaces traversés, extrapolations sociologiques sur
les émigrants et les juifs, fulgurances poétiques et parfois presque visionnaires
(« Haro sur la Belgique ? Après les Amoenitates Belgicae de Baudelaire, les
amabilités belges de Mirbeau »). De son côté, Guy Ducrey s’intéresse à la
place paradoxalement occupée par l’Afrique dans un récit de voyage limité à
un périple à travers une petite partie de l’Europe. Il y voit un appel de l’exotisme en même temps qu’un prétexte commode pour dénoncer les conquêtes
coloniales, et, rapprochant Mirbeau de Raymond Roussel, il note qu’il a du
mal à dépasser le naturalisme (« Voyage en Europe, impressions d’Afrique »).
Anne-Doris Meyer pour sa part évoque la confrontation entre Mirbeau l’esthète et les musées ou les expositions, qui finissent par le lasser, parce qu’ils
sont fréquentés par le grand public conditionné à visiter des lieux touristiques
obligés, et parce que la contemplation solitaire de l’œuvre d’art y devient problématique ou carrément impossible (« L’esthète et l’institution culturelle »).

290

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

Enfin Noëlle Benhamou traite des diverses scènes de prostitution, éparses
dans le récit de Mirbeau, et où l’observation se combine à des réminiscences
littéraires. Elle y voit une bonne occasion pour lui de développer une vive
critique de la prétendue civilisation de la Belle Époque, et elle se demande si
la prostitution vue par l’automobiliste ne serait pas le reflet d’un monde mouvant, contaminé par la vitesse (« La 628-E8 sur les chemins de la prostitution
européenne : de l’étape au tapin »).
La quatrième section du recueil est consacrée à diverses « confrontations
et réceptions ». Élargissant son champ d’étude à l’ensemble de la production
mirbellienne, l’universitaire anglais Reginald Carr, d’Oxford, met en lumière
l’influence persistante, dans le domaine philosophique comme en matière
d’anarchisme politique, de la philosophie d’Herbert Spencer sur la vision
du monde de Mirbeau, lequel possédait et a lu plusieurs des œuvres de son
aîné (« Octave Mirbeau et Herbert Spencer : affinités et influences »). Céline
Grenaud fait le point sur les convergences entre Mirbeau et Romain Rolland
(combat pour un théâtre populaire, engagement, pacifisme), mais aussi sur
leurs différences. Ils ont en commun la volonté de dépasser les antagonismes
culturels, les frontières et les limites, et aussi de se dépasser eux-mêmes avec
enthousiasme (« Octave Mirbeau et Romain Rolland : une dynamique du
dépassement »). Dans une perspective comparatiste, Jelena Novakovic, de
l’université de Belgrade, rapproche le récit de Mirbeau d’un roman de Paul
Morand, L’Homme pressé, qui présente également la vitesse comme une expression de la modernité et comme un élément nouveau dans la perception
de la réalité, mais qui jette sur elle un regard plus critique et contribue à la
démythifier (« La vitesse dans La 628-E d’Octave Mirbeau et L’Homme pressé
de Paul Morand »), cependant qu’Anita Staron, de l’université de Lódz, rapproche Mirbeau d’un journaliste et écrivain polonais, aujourd’hui bien oublié,
Leo Belmont, et dégage les convergences thématiques et stylistiques de ces
deux esprits fraternels (« Octave Mirbeau et Leo Belmont – un dialogue à distance »). De son côté, Paul Aron, de l’Université Libre de Bruxelles, présente
avec beaucoup d’humour un ouvrage fantaisiste, mais inégal, La 629-E9, écrit
par un Belge également oublié et qu’il a identifié, André Jannssens, lequel
signe du pseudonyme de Didier de Roulx. Il s’agit d’un pastiche gentillet,
dépourvu de l’ironie du récit de Mirbeau, et où l’auteur s’amuse curieusement à faire reparaître l’abbé Jules (« La 628-E8 et La 629-E9 de Didier de
Roulx »). Claude Leroy se livre pour sa part à un bilan de l’année 1907, année
de publication de La 628-E8, mais vue de 1908, à travers le regard du bibliographe Philippe-Emmanuel Glaser. Il en relève les insuffisances, les oublis et
les œillères, et procède à un rapprochement cocasse avec Aragon (« 1907 vu
de 1908 – Le Mouvement littéraire de Ph. E. Glaser »). Enfin, le bibliophile
Nicolas Malais recense, à travers les catalogues de libraires et de ventes parus
depuis un siècle, les plus beaux exemplaires des deux éditions de La 628-E8

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

291

– la deuxième étant celle illustrée par Pierre Bonnard et tirée à un petit nombre d’exemplaires – et les nombreux envois autographes qui les agrémentent.
Au hasard de ses découvertes, il nous révèle notamment que le Kaiser n’a pas
du tout apprécié le sous-chapitre consacré au Sur-Empereur et qu’il se serait
plaint auprès du gouvernement français (« La 628-E8 par ses exemplaires les
plus remarquables »).
La cinquième et dernière section, « Discours critique et politique », s’ouvre
par une contribution de Marie-Françoise Montaubin sur les pages de critiques
littéraires parsemées, au fil des pages, dans une œuvre, La 628-E8, qui entend
pourtant, paradoxalement, répudier la culture classique. Mais il s’avère que
c’est la vitesse qui autorise des piques et des jugements à l’emporte-pièce
assénés avec une liberté inusitée (« Octave Mirbeau : une critique automobiliste »). Le musicologue Mathieu Schneider, à partir des quinze modestes
références à la musique que comporte La 628-E8, dégage les caractéristiques
générales des chroniques musicales de Mirbeau, où l’intention politique se double d’une
légitimation du plaisir musical sur le mode du
romantisme allemand (« La géopolitique musicale d’Octave Mirbeau »). Christopher Lloyd,
de l’université de Durham, étudie le traitement paradoxal du colonialisme européen en
Afrique. Car, s’il est vrai que Mirbeau dénonce
les atrocités et le pillage systématique pratiqués au Congo belge et met en lumière l’hypocrisie et l’exploitation cachées sous la mission civilisatrice de l’impérialisme, ainsi que la
complicité des consommateurs européens, ses
rêveries sanguinaires et son humour noir n’en
suggèrent pas moins, de façon plutôt contradictoire, une délectation morbide et une complaisance sadique devant le spectacle du mal
(« Mirbeau et le discours anticolonialiste »).
Pour finir, le mirbeaulogue d’outre-Atlantique
Robert Ziegler, bien connu des mirbeauphiles, s’attache au curieux personnage fictif de Weil-Sée, spéculateur inspiré de Thadée Natanson, le complice
de Mirbeau pour Le Foyer, dont les théories fumeuses sur la gnosticratie, le
goût du vertige et les bavardages intarissables et saoulants contribuent à faire
perdre tous ses repères au lecteur comme au narrateur, rendant du même
coup impossible l’approche de toute vérité stable (« La signification du personnage de Weil-Sée »).
Pierre Michel

292

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

III
NOTES DE LECTURE
• Wieslaw MALINOWSKI et Jerzy STYCZYNSKI, La Pologne et les Polonais
dans la littérature française (XIVe - XIXe siècles), L’Harmattan, 2008, 216 pages ; 44 €.
Wieslaw Malinowski, professeur à l’université de Poznan, et bien connu
de nos lecteurs, est un éminent défenseur de la culture française en Pologne.
Avec la collaboration d’un professeur français d’origine polonaise, il rassemble
ici une anthologie de textes d’écrivains français défenseurs de l’identité et de
la nation polonaises. Ample est leur choix, qui va de l’inattendu Guillaume
de Machault à Paul Claudel et Maurice Maeterlinck, en passant par Ronsard,
Voltaire, Delavigne, Béranger, Lamennais, Victor Hugo et, bien sûr, le père
d’Ubu. Autant de contributions qui attestent d’une longue « histoire d’amour »
entre deux peuples qui ne se sont jamais affrontés sur les champs de bataille
et ont très souvent été alliés. Mais leurs relations n’en laissent pas moins parfois une impression quelque peu amère, car elles reposent souvent, du côté
de la France, sur des clichés et stéréotypes fâcheux, dont certains remontent
à notre Henri III, précédemment élu roi de Pologne, d’où un « arrière-goût
d’inaccompli ».
La présentation des 153 textes, dans l’ordre chronologique de leur rédaction (de 1364 à 19161), et leurs annotation permettent de les resituer dans leur
contexte historique et de suivre l’évolution de l’image de la Pologne à travers
les siècles. Mais l’intention des deux éditeurs est de choisir les textes pour leur
intérêt littéraire, et pas seulement comme de simples documents historiques.
Un regret toutefois : la totale absence d’Octave Mirbeau, qui a tout de
même apporté sa pierre, fût-elle modeste, à la défense de la Pologne face au
despotisme vorace et liberticide de la Russie tsariste.
Pierre Michel

NOTES
1. Le dernier siècle écoulé mériterait, à lui tout seul, un volume tout entier, qui finira bien par
voir le jour.

• Saulo NEIVA (dir.), Déclin et confins de l’épopée au XIXe siècle : sur le
« vieillir » d’une forme poétique, Tübingen, Gunter Narr, 2008, 335 pages ; 70 €.
La vie des genres est l’un des points les plus commentés en histoire littéraire. Parce que le genre est un repère pour son développement même, la
littérature – et ses commentateurs – y est toujours fort attentive. Alors que le

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

293

XIXe siècle est celui de toutes les ruptures, l’épopée, genre passéiste, sinon
passé, parce que toujours présenté comme inséparable du moment historique
dans lequel il s’est épanoui, se trouve au cœur de nombreuses tentatives de
restauration, est revendiqué comme modèle ou comme repoussoir, témoignant encore ainsi de sa prégnance dans l’inconscient des littérateurs. Le
volume Déclin et confins de l’épopée au XIXe siècle illustre, par la variété et la
richesse de ses contributions, cette véritable présence souterraine de l’épopée
en un siècle qui voit se développer le lyrisme romantique, le souci du temps
présent, avec le réalisme puis le naturalisme et, concurremment, des tentatives pour fuir ce même réel dans le rêve ou le Verbe élevé au rang de fin.
Protention et rétention sont donc constitutives de la référence à l’épique telle
qu’elle se constitue à l’époque.
La première section de l’ouvrage s’intitule « L’épopée et ses confins » et
rassemble des articles mettant en valeur les critères d’une possible transhistoricité de l’épopée. Claude Millet analyse le passage d’une poésie épique
collective et héroïque à « une épopée de l’homme intérieur », selon l’expression de Lamartine, en s’attachant à montrer que le nouvel âge démocratique
a permis la perpétuation de l’épopée par le rapprochement de l’épique et du
pathétique. Une même métamorphose du genre est à l’œuvre chez Whitman,
dont Delphine Rumeau étudie le recueil Feuilles d’herbe. Elle met en valeur la
célébration par le poète d’un « héroïsme démocratique » qui renverse la temporalité traditionnelle de la geste épique. Whitman fonde, en effet, son œuvre
sur « un présent tendu vers l’avenir » en lieu et place du passé, source conventionnelle de l’épopée. Le titre de l’article de Saulo Cunha de Serpa Brandão
et José Wanderson Lima Torres, « Leaves of Grass : épopée du Moi, élégie du
Nous », confirme l’acte doublement fondateur de Whitman, créateur d’une
poétique épique renouvelée qui se veut la traduction d’un ordre politique
neuf. Anne Garrait-Bourrier se livre à une stimulante analyse du débat, généré
par Poe, autour de l’émergence des formes brèves, qui révoquent en doute la
narration épique, impropre à une esthétique du plaisir et de la surprise. Dans
son article « Subjugation et résistance de l’épopée dans le roman créole »,
Chantal Maignan-Claverie montre comment le roman créole est fécondé par
l’énonciation collective épique qui lui offre sa bigarrure, ce « baroque », selon
le mot de l’auteur, qui définit en propre la littérature créole en la distinguant
du modèle occidental. Ce modèle ne se limite d’ailleurs pas à la seule littérature, mais se décline en divers arts. C’est tout le mérite de David Chaillou
et Benjamin Pintiaux que de s’intéresser à « [l’]épopée napoléonienne dans
l’opéra français » afin d’en démontrer les contradictions. Genre propice à
glorifier le monarque, ses codes sont reconduits sous l’Empire au bénéfice de
Napoléon. Toutefois, cette volonté de se servir de modèles éprouvés conduit
à la caducité rapide des productions. Dans « Fortune et modes de transmission de l’épopée médiévale dans le répertoire enfantin au XIXe siècle », Magali

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CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

Lachaud explique les raisons socio-historiques de la redécouverte du genre.
Après une diffusion dans le lectorat populaire grâce à la Bibliothèque bleue
et la librairie de colportage, les motifs de l’épopée médiévale constituent un
arrière-plan culturel commun que ne va cesser d’adapter le siècle en fonction
d’impératifs divers au nombre desquels se trouvent l’appétence du lectorat
pour le genre ou les dimensions idéologiques qu’il recouvre. En rappelant le
modèle idéal de « littérature populaire » qu’ont pu représenter les épopées
homériques pour les auteurs du siècle, Michel Brix fait le bilan de son article
dans lequel il s’attache à montrer l’importance accordée à « la Voix du peuple » grâce à la fascination que la poésie populaire, fécondée par la littérature
médiévale et les épopées, exerce alors.
Dans la seconde partie, consacrée à « l’usure de l’épopée », Cédric Chauvin s’interroge sur « le “mythe de la mort de l’épopée” » au XIXe siècle. Il
expose les théories déterministes de l’évolution des genres qui, de Vico
à Hegel, décrètent la caducité de l’épopée au nom de la disparition des
conditions historiques qui l’ont engendrée,
avant de présenter les conceptions cycliques de l’histoire permettant d’envisager
le genre à l’époque moderne. Jean-Christophe Valtat traite des « épopées mentales », forme découlant de la volonté de
refonder l’unité primitive entre soi et le
monde. Pour dépasser les contingences et
la déliaison généralisée entre les êtres et
les choses, l’épopée moderne devra paradoxalement avoir recours à une subjectivité accrue pour donner naissance à Faust,
Peer Gynt et La Tentation de Saint-Antoine.
L’article de Joanna Augustyn fournit à son
auteur l’occasion de présenter les apports
de Jules Janin à la réflexion sur l’épopée.
Son ouvrage, L’Âne mort ou la femme déJules Janin.
capitée, loin d’être une pure illustration
du romantisme frénétique, comme on le présente souvent, est en réalité une
« critique de l’imagination romantique » et de ses excès, jugés à l’aune des
modèles classiques. Barbey d’Aurevilly se pose en défenseur du genre épique, contre les critiques de ses contemporains, tel Baudelaire. Mais, comme
le souligne Mathilde Bertrand, cette profession de foi est bien problématique,
eu égard aux œuvres produites par Barbey, textes qui s’apparentent à « un
pastiche douloureux, une réécriture prosaïque et profane du grand projet romantique d’“épopée religieuse et humanitaire” dont il ne peut ni ne veut proposer qu’une version parodique impie, “travestie” ». Maria Aparecida Ribeiro

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

295

étudie, enfin, les répercussions littéraires et historiques du poème épique de
Domingos José Gonçalves, A Confederação dos Tamoios, publié en 1856,
dans le Brésil du milieu du XIXe siècle.
La troisième partie du volume, « L’épopée selon ses partisans » débute avec
deux contributions consacrées à Chateaubriand. Les Martyrs tente d’affirmer,
selon Élodie Saliceto, la possibilité d’une épopée moderne en s’appuyant sur
« une démarche de modernité paradoxale, démarche néoclassique au sein de
laquelle la marge de liberté est […] réduite, mais néanmoins investie à divers
niveaux par le poète-théoricien ». Par l’intermédiaire de la lecture de cette
même œuvre par Bonald, Stéphanie Tribouillard fait la preuve des malentendus qu’a pu susciter l’essai de Chateaubriand pour revitaliser le genre. Bonald
y ayant lu essentiellement, au travers du prisme réducteur de ses a priori
idéologiques, « une œuvre pionnière d’un ordre refondé après le cataclysme
révolutionnaire ». Les Quatre Incarnations du Christ d’André Van Hasselt sont
l’occasion, pour Estrella de la Torre Giménez, d’analyser comment le message
universel du poète, dans la lignée de Quinet et de Hugo, peut prendre appui
sur le modèle épique pour donner toute sa mesure ou sa démesure. Dans le
même ordre d’idée, je présente la poésie de René Ghil comme une tentative
– scientifique, celle-là – de refonder le lien avec l’origine perdue, au moyen
d’une épopée poétique s’efforçant de traduire pour ses contemporains les lois
universelles par un renouveau du rythme et de la sémantique. Par une subtile
étude macro et micro-structurelle, Vladimir Kapor démontre le procédé intertextuel à l’œuvre dans la poésie de Leconte de Lisle pour produire des textes
assimilables à des épopées. Bernadette Hidalgo-Bachs s’interroge, quant à
elle, sur le paradoxe d’un texte, El Canto épico a las glorias de Chile, de Rubén
Darío, éminent représentant du Modernismo, mouvement qui aurait dû le
tenir à l’écart de toute tentation épique. Elle démontre comment ce dernier a
trouvé dans l’emploi de schèmes épiques l’occasion de produire une « poésie
critique à mi-chemin entre l’histoire et l’épopée ». Le dernier article étudie les
échos du texte séminal de Camões, Les Lusiades, dans ce que Paulo Motta
Oliveira qualifie de « siècle dysphorique ». D’Almeida Garrett à Pessoa, il démontre l’ambivalence d’une voix qui, d’abord revendiquée comme modèle,
s’estompe peu à peu pour céder la place à des tentatives supérieures de refondation de la grandeur portugaise.
Le volume s’achève par une stimulante postface de Florence Goyet, intitulée « L’épopée comme outil intellectuel », qui renverse l’image fixiste
généralement attribuée au genre. S’appuyant sur une étude systématique de
l’Iliade, La Chanson de Roland et de deux textes japonais, les Hôgen et Heiji
monogatari, Florence Goyet aboutit au constat que l’épopée est « dynamique
par excellence » et « problématise les situations et les valeurs politiques ». Sa
thèse est qu’il existe un « travail épique » consistant, par le recours au « parallèle-différence » et au « parallèle-homologie » dans le récit, à confronter les

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CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

diverses « visions du monde disponibles » à une époque donnée. Ainsi l’épopée accèderait à une dimension réflexive et heuristique qu’ignoraient, jusqu’à
présent, les commentateurs.
Arnaud Vareille

• Claude HERZFELD, Flaubert – Les problèmes de la jeunesse selon “L’Éducation sentimentale”, les écrits de jeunesse et les romans de formation,
L’Harmattan, février 2008, 215 pages ; 21 €.
• Claude HERZFELD, Flaubert – “L’Éducation sentimentale” – Minutie et
intensité, L’Harmattan, février 2008, 123 pages ; 13 €.
Les deux ouvrages sur L’Éducation sentimentale sortis des forges de notre
Héphaïstos en cet An de grâce 2008 nous plongent tour à tour dans deux
univers complémentaires, diurne et nocturne. On passe ainsi d’un voyage
linéaire dans le texte à une errance dans « l’espace poétique » qui « détemporalise le temps », et consiste à « capter les forces vitales du devenir, à exorciser les idoles meurtrières de Kronos », selon les formules de Bachelard et de
Gilbert Durand, opportunément citées dans Minutie et Intensité (pp. 14-15).
Dans cette seconde étude, Claude Herzfeld affirme (p. 109) qu’aucune de
ses deux démarches critiques ne fait intervenir la biographie de Flaubert. Il
faut sans doute comprendre par là qu’il s’inscrit en faux, avec Proust, contre
Sainte-Beuve en s’interdisant de faire du « biographisme ». Mais cela ne doit
pas non plus nous faire oublier l’intéressante et vaste mise en perspective intertextuelle qui s’opère, dans le premier ouvrage, non seulement entre la première Éducation de 1845 et celle que nous connaissons mieux, de 1869, non
seulement entre ces deux versions, les écrits de jeunesse, Madame Bovary et
la somme de René Dumesnil, mais aussi avec la Correspondance, notamment
avec Louise Colet, où Flaubert insiste sur la similitude entre ses expériences et
celles vécues par le héros (p. 18), et où il confesse : « Je suis né ennuyé ; c’est
là la lèpre qui me ronge, je m’ennuie de la vie, de moi, des autres, de tout »
(p. 103-104). Flaubert, ainsi, ne suffit pas à expliquer l’œuvre, mais il en est
bien l’un des éléments constitutifs. Sage synthèse de divers courants critiques,
toujours excessifs, et que Saturne se plaît à rassembler… Ce premier pan du
diptyque pose en outre de passionnants problèmes liés à l’Histoire littéraire.
Frédéric Moreau est-il plus le produit d’une génération qu’une individualité
réelle (p. 20) ? D’où les rapprochements avec d’autres héros : Rastignac, Sorel, Emma elle-même, dont Frédéric représente, toutes proportions gardées,
le double masculin, et, par anticipation, Meaulnes qui, lui aussi, ressent, face
à l’être aimé, cette impression platonicienne de « déjà vu »… À la fin du troisième chapitre (De jeunes romantiques), le problème est reposé à propos de
l’égoïsme de Frédéric : caractère acquis ou résultat du vaste mouvement qui
meut tous ces personnages convergents (p. 92) ? D’où la nécessité d’étudier
la personnalité de l’anti-héros (annonce du chapitre suivant). La réponse est

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

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vite donnée par l’évocation de l’aboulie endémique de Frédéric (p. 107). In
fine, [q]uelle solution le narrateur propose-t-il pour résoudre les problèmes de
la jeunesse (p. 185) ? L’Art, bien sûr, qui est la seule échappatoire pour l’auteur
lui-même. N’écrit-il pas à Louise Colet que « [l]a vie n’est tolérable qu’à condition de ne jamais y être » (p. 191) ? La vision unique, condition nécessaire
pour que l’œuvre existe, c’est aussi, ne l’oublions pas, la grande leçon donnée
à Maupassant (voir la préface de Pierre et Jean).
Si Claude Herzfeld nous montre ainsi la face diurne de son talent dans
Les Problèmes de la jeunesse, on n’en éprouve pas moins l’habituel plaisir à
découvrir les arcanes de L’Éducation sentimentale dans Minutie et Intensité où,
cette fois, « [l]a pensée symbolique précède le langage et la pensée discursive »
(p. 12). Les révolutions toujours recommencées renvoient ainsi à la figure mythique de l’hydre (p. 22), l’hébétude à celle des Gorgones (p. 29), tandis que
l’égout est une métaphore de la répression impitoyable des journées de juin
1848 (p. 36)… Autre façon onirique de cerner le document historique qu’est
L’Éducation sentimentale. Merci à Claude Herzfeld pour ces deux livres, ces
deux regards finalement indissociables sur l’œuvre polymorphe qui s’y prête.
Bernard-Marie Garreau

• Auguste VILLIERS DE L’ISLE-ADAM, Tableau de Paris sous la Commune,
Éditions Sao Maï, décembre 2008, 112 pages ; 6 €.
L’engagement immédiat de Villiers de l’Isle-Adam en faveur de la Commune de Paris a toujours été connu : quoique aristocrate et catholique, il se
prend d’enthousiasme pour la Révolution qui le venge littéralement de la classe qu’il exècre, et qui le persécute depuis des années : la Bourgeoisie, dont la
panique, à l’époque, le remplit d’aise. Par ailleurs, le Tableau de Paris donne
à lire l’enthousiasme s’emparant de Villiers devant le changement général des
mentalités qui s’opère concrètement dans la ville qu’il parcourt en d’incessantes ballades, durant ces soixante-seize jours, et à la veille de l’épouvantable
massacre de la Semaine Sanglante : partout des gens heureux, conscients de
la grandeur historique du moment vécu, partout des discussions d’hommes
libres, le rêve et la poésie réalisés…
Le texte lui-même est une somme de cinq articles parus, sous pseudonyme, dans Le Tribun du Peuple, un journal de la Commune, et découverts, pour
la première fois, par Bornecque au milieu des années 1950 ! S’ensuivront
quelques années de féroce batailles et polémiques autour de l’attribution de
ce Tableau à Villiers, du fait – essentiellement – des admirateurs réactionnaires
du poète, qui ne pouvaient croire au basculement de leur héros. Le fait est
que Villiers, avec Verlaine, Vallès et quelques autres, fut bien l’un des seuls à
défendre le mouvement de mars 1871.
Le dossier et les notes accompagnant ce Tableau de Paris sont le fruit d’un
immense travail de recoupement d’archives, de correspondances, en même

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CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

tant qu’une œuvre théorique autonome, produit d’admirateurs très anciens
de Villiers, qui le connaissent parfaitement et qui disent justement en quoi ce
basculement s’inscrivait tout à fait, pour de nombreuses raisons, fort diverses,
dans la carrière de cet immense poète.
Laurent Zaïche

• Éléonore REVERZY commente “Nana”, d’Émile Zola, Foliothèque, septembre 2008, 233 pages ; 8,90 €.
Dans le cadre d’une petite collection destinée à accueillir des dossiers
constitués sur les grandes œuvres de notre patrimoine, Éléonore Reverzy, mirbeaulogue et zolienne patentée, nous présente l’œuvre de Zola qui fit le plus
scandale : son roman sur la prostitution, Nana, lancé à grand fracas en 1879,
« avec des moyens publicitaires inusités ». Conformément aux règles en usage,
elle fournit aux lecteurs lettrés un essai suivi d’un imposant dossier (qui comporte notamment une chronologie, une bibliographie, une étude de la genèse
et une autre de la réception de l’œuvre).
C’est néanmoins l’essai qui retient le plus l’attention, car Éléonore Reverzy
réussit le tour de force de synthétiser en un minimum de pages tout ce qu’il est
utile de savoir pour appréhender un roman aux facettes multiples. Il s‘inscrit
à la fois dans la perspective des
Rougon-Macquart – Nana est la
fille de Gervaise, rencontrée deux
ans plus tôt dans L’Assommoir, et
son destin est déjà tracé – et dans
une pluralité de discours, dont
celui de Parent-Duchatelet, et de
traditions littéraires – réaliste, libertine et romantique –, où se
combinent diverses conceptions
de la prostituée, conçue tantôt
comme une victime de la société
et de l’hypocrisie des mâles, tantôt comme une femme émancipée, tantôt comme un être pervers et dangereux qu’il convient
de contrôler rigoureusement,
tantôt encore comme une travailleuse tâchant simplement de
rentabiliser au mieux son outil
de travail. Mais ce roman polyphonique et satirique, où l’ironie
est omniprésente, est aussi une

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

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double allégorie : de la chair triomphante, qui réduit les mâles à la bestialité
(ils sont comparés à une meute de chiens en chaleur à la poursuite d’une
chienne indifférente) ; et une allégorie du Second Empire, le roman servant
à « dire l’époque » et à « donner un sens à l’Histoire ». Car, comme Éléonore
Reverzy l’a brillamment démontré dans son précédent opus1, l’allégorisation
est une constante de l’écriture de Zola. Mais, en déplaçant les données historiques dans la sphère du privé et en les traitant sur le mode de la farce, Zola
contribue efficacement à déshéroïser l’histoire, et se situe dans la continuité
du picaresque et du burlesque.
L’un des aspects les plus intéressants de l’approche d’Éléonore Reverzy, c’est
d’avoir mis en lumière, non seulement l’extrême mobilité d’un personnage
dont la plasticité lui permet de se couler dans toutes sortes de rôles différents
(« grosse fille un peu sotte », elle peut être tour à tour Vénus, Circé, Salomé
ou une vulgaire strip-teaseuse), mais aussi le recours fréquent au miroir et à la
technique de la répétition, soulignant « le manque d’être » du personnage et
nous permettant d’assister, en quelque sorte en direct, à sa fabrication. L’une
des fonctions majeures est de servir de révélateur de la toute-puissance de la
chair, de la décomposition du régime impérial et de la contamination de la
France. Cette chair, d’ailleurs, apparaît aux yeux de Zola comme le complément « naturel » de la religion catholique : « Le sexe est bien le soubassement
de la religion, et la religion, l’aboutissement de la sexualité frénétique. »
Cette allégorisation illustre aussi parfaitement le projet naturaliste défini par
Zola dans son Roman expérimental : « Le corps de la courtisane est le produit
réactif qui modifie la trajectoire des personnages qui entrent en contact avec
lui. » Mais il ne s’agit pas pour autant de tirer une morale de l’histoire, et, si le
lecteur est tellement déstabilisé, c‘est parce que le romancier, refusant flaubertiennement de conclure, présente des discours qui se croisent sans personne
pour tirer des leçons et, du même coup, laisse son roman paradoxalement
ouvert, lors même que le modèle biographique choisi et le cadre historique
semblaient devoir le clore. Pour finir, le seul sens possible du roman, à défaut
de morale, pourrait bien n’être que le refus de toute transcendance.
Pierre Michel

Notes
1. Voir Éléonore Reverzy, La Chair de l’idée – Poétique de l’allégorie dans “Les Rougon-Macquart”, Librairie Droz, Genève, 2007, et notre compte rendu dans les Cahiers Octave Mirbeau
n° 15, 2008, pp. 312-314.

• Cahiers naturalistes, n° 82 (sous la direction d’Alain Pagès), B.P. 12,
77580 Villiers/Morin, 400 pages ; 25 €.
Zola a recherché les honneurs. Il est d’ailleurs de bon ton, chez ses détracteurs (Mirbeau n’a pas été en reste, de ce point de vue), de se moquer de ses
tentatives répétées pour entrer à l’Académie Française. Grotesque, infantile,

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CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

ridicule : c’est ainsi que l’attitude de l’auteur des Rougon-Macquart a été
jugée. Dit comme cela, l’affaire est entendue. Il nous semble pourtant que
ce besoin de reconnaissance n’est pas le signe d’un orgueil mal placé. Descendant d’un émigré sur lequel ont couru les pires accusations, enfant d’un
ingénieur auquel l’État n’a pas accordé la place qu’il méritait, rejeton d’une
femme qui s’est longtemps débattue dans des problèmes d’argent, Zola a fait
de son élection chez les Immortels une arme. Grâce à elle, en effet, il se voyait
– du moins l’espérait-il – reconnu par ceux qui avaient autrefois méprisé ses
parents et s’imaginait – lui, le métèque – entrer dans l’Histoire de France. En
un mot, il devenait l’un des enfants de Marianne.
L’entrée au Panthéon, dont
Alain Pagès nous rappelle en
quelques mots les circonstances,
méritait donc que Les Cahiers
naturalistes lui consacrassent un
dossier. C’est chose faite avec le
n° 82.
La cérémonie du Panthéon
ne peut, toutefois, être comprise que dans le contexte de
l’affaire Dreyfus. C’est en effet
tout autant le combattant que
l’écrivain qui est accueilli parmi
les grands serviteurs de la République. Les articles respectifs
de Marie Aynié (« “J’admire…” :
lettres de soutien à Émile Zola
dans l’Affaire Dreyfus »), d’Édith
Caricature hostile à la panthéonisation
de Zola (1908).
Guillemont (passionnant « Un
dreyfusard inconnu : Félix Froissart (1832-1934) ») et de Hervé Duchêne (« Un dimanche à Baden-Baden,
Salomon Reinach, Carlos Balcker et l’Affaire ») se chargent d’ailleurs de rappeler l’importance de l’événement dans tous les milieux, des plus modestes jusqu’aux couches supérieures de la société, de l’anonyme, qui prend sa plume
pour dire son admiration à Zola (l’ami des ouvriers, le maître, le successeur de
Voltaire et d’Hugo), jusqu’à l’ancien procureur général Froissard, catholique
fervent, qui réunit sur quelque quatre mille pages une documentation exceptionnelle, afin de mieux juger, par lui-même, de l’innocence du capitaine.
Est-ce à dire que tous les anciens soutiens de Dreyfus étaient pour la
cérémonie du Panthéon ? Nullement. Froissard parle, par exemple, d’une
« bêtise » ayant nécessité « toutes les ruses de la stratégie policière, seul moyen
de soustraire [les restes de Zola] autant que possible aux manifestations hos-

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

301

tiles » (p. 45). Urbain Gohier, de son côté, (Gwendoline Gebet : « Urbain
Gohier, polémiste de la panthéonisation ») va jusqu’à composer un pamphlet
où il multiplie les griefs contre l’écrivain, dénonçant pêle-mêle, et avec la
plus extrême mauvaise foi, la médiocrité de l’œuvre, les compromissions de
l’homme ou ses mensonges : J’accuse aurait même été dicté à Zola par Bernard Lazare !
L’article suivant est quasiment une réponse, à quelques années de distance, à ce triste sire. De fait, Ursula Bähler (« Sur les traces naturalistes de La
Vérité en marche ») souligne combien furent nécessaires la puissance du verbe
zolien et la force de la fiction, même dans les textes polémiques. Le romancier use de son savoir-faire pour faire savoir. Il tire son texte tantôt du côté
de la tragédie, pour valoriser son sujet, tantôt du côté du roman feuilleton,
pour diminuer ses adversaires, tantôt du roman naturaliste, pour que jaillisse
la vérité.
Le second dossier rompt avec l’histoire puisqu’il nous emmène du côté
de l’imaginaire naturaliste, vers les rêves et les utopies. Rêves ? Utopies ? Ce
n’est pas, en tout, cas ce que remarque Riikka Rossi. Cette dernière (in « La
grisaille du quotidien ») voit d’abord, dans les romans de Zola l’exaltation du
quotidien, un quotidien qui s’oppose non seulement au lyrisme du romantisme, mais également au quotidien sublimé, au quotidien humoristique, voire
à celui, souvent festif, du projet balzacien. Le rêve vient de surcroît, quand
« le choc causé par le réel brutal » pousse à la réforme sociale. La mort – dans
sa sordide banalité – joue un rôle identique, dans L’Œuvre, puisqu’elle incite
Claude à créer.
Le rêve, en réalité, est complexe : il est mauvais quand il coupe l’individu
de son environnement, mais bon quand, mêlé à la vie, « il se réalise sous forme
de l’acte générateur » ou permet d’imaginer la cité future. Trois textes viennent
à l’appui de ce jugement, celui d’Annette Clamor (« Roman à thèse ou roman
à rêve ? Le rêve, élément narratif structurant dans Le Docteur Pascal »), celui
de Fabien Scharf (« Un modèle utopique de Travail : Cent ans après, ou L’an
2000 d’Edward Bellamy »), celui de Gilbert D. Chaitin (« Le cauchemar de (la)
Vérité, ou le rêve du revenant »).
Alfred Bruneau, le compositeur ami de Zola, est au cœur du troisième
et dernier dossier. L’homme et son œuvre restent peu connus, en dépit du
travail d’exposition de Jacques Mercier, d’Anne-Marguerite Werster ou de
de René Koering. Pour cette raison, les textes de Jacques Mercier, directeur
artistique de l’Orchestre National de Lorraine, ou de Jean-Sébastien Macke,
sont les bienvenus. Chacun à sa manière dévoile une facette de cette personnalité secrète : le premier rappelle ses qualités musicales, tandis que le second
s’appuie sur une journée particulière pour souligner les liens indéfectibles
qui l’unirent à Zola. Jean-Sébastien Macke s’emploie également à défendre
la postérité d’Alfred Bruneau. Pour cela, il s’arrête sur la correspondance de

302

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

Roger Martin du Gard avant d’évoquer la musique du film, Le Rêve, réalisé par
Jacques Baroncelli.
Cette partie des Cahiers naturalistes boucle, d’ailleurs, la boucle, puisque
Claire Vlach-Magnard traite des liens entre l’affaire Dreyfus et la musique.
Après avoir noté que le progressisme artistique n’allait plus nécessairement de
pair avec le progressisme politique, elle remarque que Bruneau s’en tient à
un silence prudent et surtout que l’Affaire n’a, en définitive, passionné qu’un
petit nombre de musiciens…
Le numéro 82 des Cahiers, s’achève avec les rubriques habituelles : documents, inédits, riches comptes rendus et bibliographie.
Yannick Lemarié

• Huysmans et les romans de la conversion, Actes du colloque de l’I.C.R.,
organisé par Samuel Lair, à paraître aux Presses Universitaires de Rennes,
2009.
Le 15 décembre 2007 se tenait une journée Huysmans à l’Institut Catholique de Rennes, à l’occasion du centenaire de la mort de l’auteur d’À rebours.
La manifestation a tenté, en y parvenant avec quelque succès, croyons-nous,
d’exprimer au sujet de Huysmans une nouveauté de deux sortes. Soit qu’il
s’agisse de projeter une lumière inédite sur quelques aspects choisis de la figure de l’homme et de son œuvre, dont la lecture s’en trouve ainsi renouvelée :
liturgie dans certains récits observant pourtant le code naturaliste (Arnaud
Vareille), démêlement subtil du roman du converti et de la conversion (Pierre
Citti), influence de sa rencontre des Pères de l’Église dans l’affermissement
de son projet d’un naturalisme spiritualiste (Dominique Millet-Gérard). Soit
qu’il s’agisse de mettre au jour des aspects eux-mêmes moins connus. Car,
de Huysmans, on retient assez souvent la propension quasi pathologique à
l’analyse, la qualité d’un regard aigu jusqu’à la myopie, une systématique
du morcellement, qui justifierait que l’œuvre rebute jusqu’à certains de ses
contemporains. D’où, également, non seulement une répugnance, mais aussi
une difficulté spontanée, viscérale, à faire entrer la nature, dans les œuvres
de jeunesse, vouées avant tout à l’analyse ; d’où, dans les œuvres de la maturité, l’effort malaisé pour évoquer son approche de Dieu. Or, on entendra ici
quelques notes discordantes à ce concert de préventions, qui convergent vers
l’image d’un Huysmans homme de la synthèse.
Nombre des interventions donnent ainsi acte de ce caractère inédit de la
sensibilité de Huysmans, dont l’examen est décliné sous plusieurs formes :
son intérêt, au bout du compte assez peu défavorable, pour la Province, ainsi
que l’existence éventuelle de disciples attelés à sa suite (Bernard Poche) ; sa
fréquentation des Pères de l’Église (Dominique Millet-Gérard) ; son sentiment
assez durable d’une joie qu’on lui connaît peu (Jérôme Solal), fût-elle déterminée par la souffrance dans sa propre chair (Alain Vircondelet), ou par cette

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

303

plénitude du nihil (Jérôme Solal), joie à l’occasion éprouvée au sein de la nature, susceptible de recueillir certaines manifestations de son attendrissement
(Samuel Lair) ; une capacité d’empathie qu’on répugne bien souvent à lui
reconnaître, qui transparaît par le recours au mode affectif, plus efficient chez
lui que chez d’autres artistes convertis (Marie-Victoire Nantet, Dominique
Millet-Gérard, Carine Roucan) ; la modalité privilégiée de la conversation, en
vue de véhiculer cette approche sentimentale (Pierre Brunel, Samuel Lair) ;
l’épaisseur sémantique des patronymes romanesques, çà et là prolongée par
l’énigmatique double jeu de leur écriture (Pierre Brunel, Arnaud Vareille, Samuel Lair).
Le propos de cette rencontre rennaise a été en effet de rendre l’auteur de
la trilogie de Durtal à un certain sentiment de la synthèse.
Samuel Lair

• Guy de MAUPASSANT, Chroniques, La Pochothèque, décembre 2008,
1728 pages ; 28 €. Édition réalisée, présentée et annotée par Henri Mitterand.
Quittant son domaine zolien après un demi-siècle de bons et loyaux services, Henri Mitterand reste cependant dans le cercle de Médan et à la périphérie du naturalisme avec cet énorme volume de chroniques maupassantiennes
patiemment collectées et classées. Non pas selon l’ordre chronologique de
leur parution, au cours d’une carrière journalistique qui n’a guère duré que
huit années, mais selon un ordre thématique, évidemment suspect de subjectivité et d’arbitraire, mais que l’éditeur justifie aisément – et que, pour ma
part, je serais bien mal placé pour contester, ayant procédé de même pour la
production journalistique de Mirbeau, il est vrai beaucoup plus importante et
nécessitant pas mal de volumes différents. Henri Mitterand ne reproduit pas
la totalité des chroniques retenues précédemment par Gérard Delaisement,
afin d’éviter les clones et d’écarter les pires du troupeau – qui sont tout de
même répertoriées en annexe. Les quelque 200 chroniques qu’il a conservées sont regroupées en quatre grands ensembles, eux-mêmes subdivisés
en sous-sections : « Société et politique », « Mœurs du jour », « Flâneries et
voyages » et « Les Lettres et les arts ». À l’intérieur de chaque section, c’est
l’ordre chronologique qui prévaut. Chaque partie et sous-partie – et aussi
chaque chronique – est précédée d’une présentation fouillée, qui constitue
une manière de synthèse particulièrement précieuse, d’autant qu’elle permet
de jeter des ponts vers la partie la plus connue de l’œuvre de Maupassant, ses
contes et ses romans. Si l’on ajoute que le volume comporte également une
longue chronologie maupassantienne, une bibliographie et un gros index, qui
permet de circuler plus aisément dans cet ensemble massif, on aura une vague
idée de l’importance de l’appareil critique mis à la disposition des lecteurs et
des chercheurs.

304

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

Si on compare les chroniques de Maupassant à celles de Mirbeau, force
est de constater qu’elles ne se situent pas à la même hauteur. Non pas, certes,
que les chroniques du père de l’abbé Jules soient toutes originales et toujours
marquées au coin de l’acuité de l’analyse : il s’agit aussi bien souvent d’une
simple production alimentaire torchée en deux heures, et il apparaît bien
souvent que la rhétorique tient lieu d’inspiration. Mais elles bénéficient, par
rapport à celles de Maupassant, de trois qualités qui manquent cruellement à
celles de son cadet : la force de conviction, dans les chroniques où Mirbeau
mène bataille pour les valeurs éthiques et esthétiques qu’il a faites siennes,
alors que Maupassant, ce sceptique misanthrope, fait généralement preuve
d’un dilettantisme confinant à l’indifférence (édifiante à cet égard est la
comparaison que l’on peut faire entre leurs « Salons » de 1886) ; la richesse
stylistique d’un polémiste aiguisé et d’un dialoguiste hors de pair, alors que le
style de Maupassant chroniqueur, hors quelques impressions de voyage, est
d’une platitude bien affligeante pour qui admire le Maupassant conteur ; et
la profondeur d’une pensée qui tente d’aller au fond des choses, de ne pas
se contenter du vernis des apparences, et de regarder Méduse en face, alors
que les chroniques de Maupassant laissent le plus souvent une impression de
vacuité et de superficialité, liée en partie au caractère presque exclusivement
alimentaire de sa production, et pour une part aussi à la masse de préjugés
et de stéréotypes propres à son milieu et dont il n’est guère parvenu à se
libérer.
Le nom de Mirbeau n’est pas complètement absent du volume. On le
rencontre au détour de deux chroniques – avec, notamment, une élogieuse,
mais modeste, mention de deux lignes des Lettres de ma chaumière – et il a
droit à une brèvissime notice, où Le Journal d’une femme de chambre est malencontreusement daté de 1903. Mais il s’agit là d’une place excessivement
marginale, et l’attention d’Henri Mitterand se porte tout naturellement en
priorité vers les comparaisons avec Émile Zola.
Pierre Michel

• Guy DUCREY (éd.), Victorien Sardou, Presses universitaires de Strasbourg, 2007, 419 pages (+ XXXII) ; 31 €.
Victorien Sardou a été un des auteurs les plus joués en France au dixneuvième siècle. Il a remporté de très grands succès, mais il est maintenant
presque oublié. Son nom ne réapparaît de temps en temps qu’à l’occasion
d’une reprise de Madame Sans-Gêne, comme celle du Théâtre Antoine en
2001, avec Clémentine Célarié dans le rôle principal. C’est pourquoi il faut
se féliciter de ce que Guy Ducrey ait publié les Actes d’un colloque qu’il avait
organisé sur cet auteur. Les vingt-trois articles qui le composent abordent Sardou sous divers angles. Certains ont un caractère biographique. Jean- Claude
Yon retrace les étapes de sa marche vers le succès. Odile Dresch-Krakovitch

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

305

étudie ses démêlés avec la censure. Patrick Besnier met en évidence la complexité de son caractère, Marie-France David-de Palacio découvre des accents
personnels dans Les Ganaches, Patrizia d’Andrea étudie ses rapports avec le
spiritisme.
Son talent est très varié. C’est pourquoi, tandis que Sophie Lucet étudie
ses pièces inspirées par la Révolution et l’Empire, en particulier Thermidor et
Madame Sans-Gêne, Noëlle Benhamou et Isabelle Moindrot montrent qu’il
est aussi à l’aise dans la comédie que dans le drame. Hélène Laplace-Claverie
signale son goût pour la féerie. Ces articles, et celui d’Yves Chevrel, rappellent
que, en héritier d’Eugène Scribe, il est un maître de l’intrigue et qu’il construit
admirablement ses pièces ; Yves Chevrel décèle une analogie entre ses procédés et ceux d’Ibsen. Guy Ducrey prouve cependant qu’il n’est pas prisonnier
de son système.
Les causes de son déclin sont bien analysées. Anne-Simone Dufief et Timothée Picard rappellent tous les reproches que des écrivains français et étrangers lui ont adressés, depuis Zola jusqu’à Hofmannsthal et Hermann Broch :
il n’est qu’un habile amuseur, il recourt à des effets faciles et ses personnages
sont creux. Ces critiques ne nuisent pas à sa vogue. Jeanne Benay, Ignacio
Ramos Gay et Ana Clara Santos montrent qu’elle a été grande à Vienne, en
Angleterre et dans la péninsule ibérique. Jeanne Benay et Ignacio Ramos Gay
estiment même qu’il a joué un rôle dans l’évolution des théâtres autrichien et
anglais. Une surprise : Pascal Dethurens pense que Spiritisme est une source
de Belle du Seigneur de Cohen.
Cette vogue, qui scandalise les lettrés, s’explique parce que les pièces de
Sardou passent très bien à la scène. La dernière partie du livre se rapporte,
comme il est logique, aux acteurs et à la représentation. Monique Dubar
rappelle qu’il a eu la chance de faire jouer certaines de ses pièces par deux
grandes actrices aux talents très différents, Réjane et Sarah Bernhardt. Sylvie
Humbert-Mougin étudie les figures d’actrices qu’il dessine dans son théâtre.
Olivier Goetz, Céline Lormier et Geneviève Jolly montrent qu’il conçoit tout
en fonction de la représentation et qu’il a un talent certain de metteur en
scène ; il donne des directives aux acteurs, il sait utiliser les objets comme
symboles et ressorts de l’intrigue, il s’intéresse beaucoup aux décors et aux
costumes et il crée des espaces hors scène, situés au-delà du plateau et aptes
à susciter l’intérêt et l’émotion du spectateur. Tatiana Victoroff explique qu’il
retrouve dans son Dante l’esprit des mystères du Moyen Âge.
Marie-José Strich, Yves-Michel Ergal et Aline Marchandier donnent en annexe de très utiles précisions biographiques et bibliographiques. On peut estimer que certains articles auraient pu être abrégés. Le livre n’en est pas moins
très riche et très vivant et il incitera certainement les amateurs de théâtre à
relire, sinon tout Sardou, du moins quelques-unes de ses pièces.
Philippe Baron

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CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

• Hélène LAPLACE-CLAVERIE, Sylvain LEDDA et Florence NAUGRETTE Le
Théâtre français du XIXe siècle, Édition de L’Avant-scène Théâtre, septembre 2008, 566 pages ; 30 €.
Le théâtre du XIXe siècle est maintenant, si l’on excepte les drames d’Hugo
et de Musset et les vaudevilles de Labiche et de Feydeau, assez peu connu.
Il pâtit de l’inévitable sélection opérée par la postérité et de la comparaison
avec le théâtre du XXe siècle qui l’a démodé. L’anthologie de L’Avant-scène
publiée récemment sous la direction d’Hélène Laplace-Claverie, Sylvain
Ledda et Florence Naugrette permet heureusement d’en avoir une vue
beaucoup plus complète. Différents auteurs présentent, parfois dans deux
chapitres qui se rapportent chacun à une moitié du siècle, le drame, le vaudeville, le réalisme et le naturalisme, le symbolisme et les spectacles optiques
et musicaux. Tous ces chapitres sont riches en informations historiques et très
précis. Ils sont illustrés par de nombreux extraits de pièces, dont certaines
ne se trouvent plus qu’en bibliothèque. C’est ainsi qu’on peut lire, à côté de
scènes d’Hugo, de Musset ou de Claudel, des passages de Vitet, Pixérécourt,
Dennery, Quillard, Saint-Pol-Roux. On trouve même des extraits de livrets
d’opéras ou d’opérettes et on peut fredonner, si on les connaît encore, des
airs célèbres comme « À moi les plaisirs/ Les jeunes maîtresses », de Faust,
« Dis-moi, Vénus, quel plaisir trouves-tu / À faire ainsi cascader la vertu ? » de
La Belle Hélène.
Les extraits sont suivis de commentaires écrits par des chercheurs et
des hommes de théâtre qui les abordent sous tous leurs aspects. L’iconographie est très intéressante. Cet ouvrage fournit donc à ses lecteurs l’occasion
d’une flânerie passionnante dans le théâtre du XIXe siècle et lui permet de faire
de nombreuses découvertes ou redécouvertes. Nous signalerons cependant
une erreur surprenante. (p. 22) L’actuel Théâtre Marigny, anciennement salle
des Champs-Élysées et Folies-Marigny, ne s’est jamais appelé Théâtre Libre ou
Théâtre Antoine. Le Théâtre Antoine se trouve boulevard de Strasbourg, donc
loin de lui. Le Théâtre Libre était une association d’amateurs dirigée par André
Antoine ; elle a joué dans diverses salles, et en particulier dans le théâtre des
Menus Plaisirs auquel Antoine a donné son nom en 1897, quand il en a pris
la direction, mais elle n’a jamais possédé un théâtre.
Certains enthousiasmes, habituels chez les chercheurs qui étudient un
écrivain ou un groupe d’écrivains, nous paraissent excessifs. Peut-on dire,
par exemple (p. 161) que les drames d’Hugo posent de véritables questions
de philosophie de l’histoire ? On peut très bien soutenir que, même s’ils
contiennent de beaux vers, ils sont souvent d’une faiblesse ridicule et qu’une
pièce de Corneille ou de Racine vaut tout le théâtre d’Hugo. Mais nous ne
bouderons pas notre plaisir pour des vétilles. Ce livre a sa place dans toutes
les bibliothèques d’amateurs de théâtre et il est souhaitable qu’il suscite des
études sur des auteurs un peu oubliés et des éditions en tirage restreint de

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

307

leurs pièces. Même si un certain nombre d’entre elles ne nous touchent pas
directement, on ne s’ennuie jamais quand on les relit et qu’on imagine qu’on
les voit jouer.
Philippe Baron

• Andrea MARIANI (éd.), Riscritture dell’Eden – Il giardino nell’immaginazione letteraria : da Oriente a Occidente, Mazzanti Editori, Venise, décembre 2007, 287 pages ; prix non indiqué.
Il s’agit du quatrième volume d’une série d’études italiennes consacrées à la
fonction des jardins dans l’imaginaire occidental, confronté à l’Orient, et dans
la littérature européenne, qui a longtemps tenté de réécrire l’Éden, comme
le rappelle le titre. L’enquête, commencée dans les trois premiers volumes, y
est étendue au Brésil, à l’Espagne, à la Perse, aux pays arabes, à la Russie, qui
sont confrontés à l’Extrême Orient et à l’Europe, depuis la Celestina de Rojas
et Shakespeare jusqu’à Mario Praz et Denise Levertov en passant par Beckford
et Mirbeau.
On y trouve en effet – et c’est évidemment ce qui intéressera le plus les
mirbeauphiles – une contribution de notre ami Fernando Cipriani, de l’université de Pescara, consacrée au Jardin des supplices : « Un giardino decadente,
mostruoso… quasi edenico » (pp. 91-116). Le titre souligne d’emblée et le
décadentisme littéraire dans le cadre duquel s’inscrit le roman, et sa double
nature, paradoxale et oxymorique, de monstruosité horrifiante, avec ses supplices d’un sadisme raffiné, et de quasi-Éden (le « quasi » introduit une sacrée
nuance), avec la parenthèse de son enchantement floral. Tout en suivant
l’imagination décadente de Huysmans dans À rebours et la vocation baudelairienne et naturaliste d’« Une charogne », Mirbeau nous offre, dans une
peinture digne du meilleur impressionnisme, un tableau du bagne chinois,
où le sadisme s’allie à la perversité, sans pour autant renoncer à une vison
symbolique d’un jardin pré-adamique, qui nous fait oublier pour un instant
la polémique et la verve visionnaire d’un artiste resté anarchiste. Car Mirbeau
se sert bien évidemment du jardin chinois pour mettre en lumière la cruauté
foncière d’une société qui se prétend civilisée.
Pierre Michel

• Carmela COVATO (éd.), Metamorfosi dell’identità. Per una storia delle
pedagogie narrate, Guerini scientifica, Milan, 2006, 326 pages ; 22,50 €.
Après la souhaitée abolition des barrières disciplinaires, on s’attendait à
une collaboration entre les différentes branches des sciences humaines ; en
feuilletant le volume, on s’aperçoit que la littérature s’ouvre finalement aux
intérêts de la pédagogie, de l’anthropologie, de l’ethnologie, de l’histoire,
des chants populaires, des expérimentations théâtrales. Notre attention a été
attirée par certaines propositions pédagogiques présentes dans la première

308

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

partie du volume « Educazione, Identità e letterature », et en particulier par
les recherches de Carmela Covato (les women’s studies), que cette spécialiste
mène depuis une dizaine d’années. Dans la civilisation moderne, Rousseau a
imposé, non sans difficulté, l’image d’une nouvelle féminité comme femme et
mère, alimentant une vie affective, capable d’organiser la vie privée, toujours
de plus en plus consciente de son rôle politique et d’une nouvelle identité
sociale à affirmer. On aurait souhaité une régénération sociale voulue par les
philosophes des Lumières, qui ne s’est pas avérée, à cause surtout, soutient
Covato, des résistances opposées par les hiérarchies sociales établies, qui ont
favorisé ou maintenu un travestissement du sexe féminin en fonction de son
milieu d’appartenance et des préjugés sociaux. Avec l’invention du « bon
sauvage », on revient au « rôle du père éducateur », qui doit être interprété
comme « une version morale et pédagogique du logos paternel » (p. 33), tandis
que l’ambiguïté entre pensée des Lumières et identité féminine se manifeste
dans le roman Les Liaisons dangereuses, et c’est à l’autorité paternelle que
revient le droit (et la tâche) de rétablir l’ordre, même chez Eugénie Grandet,
l’anti-héroïne de l’homonyme roman balzacien. S’il y a des femmes protagonistes qui manifestent des attitudes transgressives (Madame Bovary et Anna
Karenine), elles sont destinées à la folie ou au suicide. Il faut attendre le début
du XXe siècle pour assister à un dépassement des stéréotypes sociaux et laisser
à la femme le droit de se raconter, enfin libérée de l’autorité de l’homme et
de l’ordre masculin, pour établir un « nouvel ordre symbolique socialement
partagé », une métamorphose pédagogique et surtout « une révolution culturelle » (p. 42). Dans un autre petit chapitre, tout en suivant, tantôt les textes
originaux, tantôt les traductions italiennes, Simonetta Ulivieri propose une
relecture existentialiste des œuvres de Simone de Beauvoir, qui, dans Le
Deuxième sexe et dans Les Mémoires d’une fille bien rangée, réhabilite le rôle
de la femme en tant qu’« être humain » et que « sujet », celle-ci cessant ainsi
d’être un objet (comme on l’a fait aussi pour l’enfant) et revendiquant son
autonomie par rapport à l’empire masculin. On peut en arriver à opter pour
l’engagement sociopolitique complet et à refuser la procréation, et donc « le
rôle masochiste de victime de famille » (p. 76), tout en désirant la vie d’un
enfant.
Dans un autre petit chapitre du volume (pp. 44-62), Maria Iolanda Palazzolo rappelle que l’Église catholique a toujours contrôlé l’éducation des
jeunes par la censure et que l’Inquisition a condamné les livres dangereux
(y compris les livres d’histoire) du point de vue pédagogique, en s’appuyant
souvent, dans le passé, sur les doctrines de la monarchie absolue, y compris
les romans français de George Sand, de Dumas ou de Zola, dans un moment
historique précis (le Risorgimento), où l’autorité de l’Église se voit menacée par
l’affirmation d’un pouvoir laïque temporel, qui se bat pour la conquête des
droits et libertés des citoyens. Pour d’autres raisons politiques, la censure ca-

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

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tholique contrôlait les traductions et condamnait la lecture d’un livre suspect
tel que La Case de l’oncle Tom.
Mais le chapitre qui a retenu davantage notre intérêt est la comparaison
que Lorenzo Cantatore établit entre trois romans de Mirbeau, Musil et De
Libero : Sébastien Roch (1890), Les Désarrois de l’élève Törless (1906) et Camera oscura (1952). C’est une méthode comparative qui va au cœur du problème annoncé dans le sous-titre du volume (« Per una storia delle pedagogie
narrate »), et qui ne doit pas renoncer au rapport entre forme et contenu,
signifiant et signifié, ni différencier l’aspect pédagogique d’avec les autres éléments socioculturels (p. 83), tels que la chute des valeurs, ou la sensibilité d’un
adolescent en lutte avec l’autorité paternelle et qui a peur de lui-même et de
l’autre. Dans cette étude pleine d’observations remarquables du point de vue
analytique, le texte de Sébastien Roch est en quelque sorte privilégié pour
l’idée centrale qui s’y exprime – l’univers éducatif jésuite dominant, le collège
restant une forme de vie organisée hiérarchiquement – et pour la défense
de l’enfant par Mirbeau, l’enfant apparaissant comme la victime du pouvoir
religieux, et en particulier du « gesuitismo », entendu « comme le triomphe
de l’agressivité éducative sur la faiblesse de l’élève, du dogmatisme des règles
sur les possibles transformations de l’identité (magmatismo dell’identità)
dans les années de l’adolescence » (p. 89). Les trois romanciers, à des titres
différents, montrent dans ces « documents scandaleux » un intérêt pour ce
qui est « refoulé, morbide et interdit » (p. 88). Dans la suite de son analyse,
Cantatore trouve d’autres points de contact entre les trois romans, qu’on peut
ainsi résumer par les mots clés : « les mauvaises méthodes d’enseignement »,
appliquées par de « mauvais maîtres », ne peuvent développer que « l’éros, le
péché et le sentiment de culpabilité » et ne peuvent qu’élever le suicide du
petit personnage au niveau d’un symbole : ainsi l’élève Vecchi, de La camera
oscura, appelle une nouvelle responsabilité sociale, quand les collégiens découvrent le petit corps pendu ; le suicide traduit, sur le plan de la narration,
le meurtre d’une âme innocente (p. 110). La logique du pouvoir se confond
avec les méthodes didactiques dans la tendance manifeste à « manipuler
l’identité des destinataires » (p. 97)
Du fait de notre intérêt pour les principes pédagogiques corroborés par les
textes littéraires, spécialement par le roman, nous ne pouvons nous permettre
de passer sous silence l’importance pédagogique de la deuxième partie du
volume, dédiée aux « Recite dell’identità » (pp. 113-187), et de la troisième
partie, « Destini e identità nei canti della culla » (pp. 189-318), parties qui
vont enrichir l’idée fondamentale d’identité à l’aide de l’éducation théâtrale
et des berceuses. Pour la formation de l’individu, on ne peut ignorer le geste,
l’attitude de l’acteur et l’adaptation du corps aux exigences de l’espace. La
préférence que la société patriarcale et la tradition populaire, surtout orale,
accordent au bébé de sexe masculin, devient évidente dans certaines fables

310

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

italiennes et dans les chansons que les mères chantent devant les berceaux. La
maternité joue alors un grand rôle dans l’éducation de l’ouïe et dans l’apprentissage linguistique, elle contribue à l’enrichissement des procédés imaginatifs
du petit enfant, offre la possibilité de combiner des éléments hétérogènes. On
n’en finirait jamais d’énumérer les bienfaits des « ninna nanna » de la tradition
populaire italienne : la mère, par ces berceuses, se libère d’un état anxieux,
presque pathologique, surtout de cette ambivalence de mère frustrée, sans
oublier d’autres avantages des berceuses : syntonie affective entre mère et fils,
interaction communicative, grâce aux répétitions rythmiques et mélodiques
des refrains.
Voilà un volume qui fera progresser d’une manière conjuguée les genres
littéraires et les différences qualitative des méthodes, tout en préconisant une
nouvelle éducation pour notre génération.
Fernando Cipriani

• Bertrand MARQUER, Les Romans de la Salpêtrière – Réception d’une
scénographie clinique : Jean-Martin Charcot dans l’imaginaire fin-de-siècle, Droz, Genève, février 2008, 421 pages ; 49,65 €.
L’étude de Bertrand Marquer – c’est son originalité, autant que son intérêt – envisage le motif clinique, esthétique et idéologique de l’hystérie via la
figure médicale qui en a dessiné les contours à partir des années 1870. De
fait, comme le soulignait Mirbeau dans une « Chronique du Diable » publiée
le 29 mai 1885 dans L’Événement, « le siècle des maladies nerveuses » est incontestablement « le siècle de Charcot » (cité p. 19). Cela dit, il ne s’agit pas
de brosser le « vrai » portrait du neurologue (comme l’ont fait Marcel Gauchet
et Gladys Swain dans un ouvrage de 1997), mais au contraire d’explorer ce
qu’il est aujourd’hui convenu d’appeler un « mythe », d’en cerner l’origine,
l’ampleur et surtout l’extrême pouvoir de subversion. Qu’en est-il du « Charcot poétique » (p. 7), générateur d’images, d’analogies et de fantasmes dans
la littérature fin-de-siècle ? Jusqu’à quel point le Maître de la Salpêtrière estil parvenu à domestiquer « le spectre d’une influence » (p. 21) nourrie par
l’œcuménisme et la fascination ? Quelles sont les modalités des éventuels
détournements opérés sur son discours et ses pratiques ?
Une première partie (pp. 21-152) permet de mesurer l’étendue de « l’Empire Charcot » sur les plans médical, bien sûr, mais aussi politique et littéraire.
Le neurologue, arrivé en 1862 à la Salpêtrière et gratifié vingt ans plus tard
d’une chaire clinique des maladies nerveuses, doit son succès au caractère
révolutionnaire de son enseignement, à la discrète, mais totale emprise exercée sur les membres de son « École » et, en vertu de la laïcité induite par ses
théories, à l’assentiment du gouvernement républicain. C’est dans ce contexte
politique qu’il convient de replacer, pour mieux en saisir la portée, la négation
de la « folie hystérique » redevable aux aliénistes, la redéfinition de la Grande

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Hystériques de la Salpêtrière (1875).

Névrose sur les bases de sa désexualisation et la réhabilitation d’une malade
jusqu’alors suspectée de simulation. D’annexion en annexion, le discours médical reporte in fine ses prétentions colonisatrices sur « la sphère littéraire », le
salon de madame Charcot n’étant que la face émergée d’un espace médicomondain beaucoup plus large où se côtoient personnalités scientifiques, hommes de lettres (parmi lesquels Maupassant, Mirbeau, Alphonse Daudet et Edmond de Goncourt), figures politiques (Léon Gambetta en tête) et artistes de
tous horizons. L’« inédite clinique de la peinture » (selon l’expression de Georges Didi-Huberman) menée en 1887 avec Les Démoniaques dans l’art, ainsi
que la mise en place d’un type et d’une représentation nosologique défiant le
temps constituent les exemples les plus aboutis de cette tentative de contrôle
sur tous les domaines, y compris esthétiques, du débat public. Toutefois, cette
entreprise, parce qu’elle a « donn[é] naissance à un imaginaire [susceptible de]
phagocyt[er] à son tour l’aura scientifique du Maître » (p. 106), contient les germes de sa propre faillite. Bien que le pouvoir visionnaire de Charcot, salué par
Freud dans un article de 1893, soit à l’origine d’une description parfaitement
maîtrisée, il ouvre la voie à de nombreuses dérives. La transformation en icône
du sujet photographié ou soumis à l’hypnose expérimentale, et surtout la mise
en scène, dans l’amphithéâtre de la Salpêtrière, d’un spectacle aux connotations érotiques et dantesques, propre à activer le fantasme de la pénétration
des chairs, menacent de faire déborder l’image de l’hystérie.
La deuxième partie de l’ouvrage (pp. 153-287) propose l’analyse du « mouvement d’interaction entre la stature mythique [du] personnage public et [l]es
enjeux proprement littéraires » (p. 152) liés à ses théories. Une place de choix
est réservée à la superposition des cas de possession, d’extase et de leur interprétation scientifique, telle que la présente Charles Richet dès 1880 dans un
article de vulgarisation médicale consacré aux « Démoniaques d’aujourd’hui »
(La Revue des Deux Mondes, janvier-février 1880, t. 37, pp. 340-372). Cette
association a pour corollaire romanesque une réhabilitation morale de l’hystérique extrêmement ambiguë. Les romanciers tentés par « les charmes de

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CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

l’analogie » (p. 160) dénoncent l’aveuglement, voire la cruauté de l’Église et,
en adoptant une posture ouvertement anticléricale, éclairent l’innocence de
malades souvent restées enfantines. Mais tout se passe comme si ces mêmes
auteurs réactivaient par la même occasion une série de vieux clichés faisant
de l’hystérique une femme contrariée dans sa vocation naturelle et incapable
d’enfanter, une créature menacée par sa sexualité déviante, voire un personnage manipulateur né d’une « lecture physiognomonique » (p. 195), associant
l’aura diabolique de la peinture d’attaques à celle d’un caractère vicieux. De
même, l’axiologie religieuse, passée au filtre d’un bovarysme pathologique ou
de scénarios hypnotiques pervers, semble paradoxalement avoir été laïcisée
pour permettre à la figure du médecin hygiéniste de se substituer à celle du
gardien des âmes. La réactualisation des cas de possession est donc source de
dérives, comme en témoignent par ailleurs les mises en scène faisant affleurer
le spectre de l’épidémie. En ce sens aussi, l’hystérie prend toute sa valeur de
« maladie-métaphore » (pour reprendre l’expression de Susan Sontag), puisqu’en s’imposant à la génération fin-de-siècle comme le principal fléau à redouter, elle fait craindre la menace de la contagion et rejoint l’intérêt naissant
des psychologues pour « l’ère des foules » (Les Lois de l’imitation de Gabriel
Tarde et La Psychologie des foules de Gustave Le Bon ne paraissent respectivement qu’en 1890 et 1895).
La troisième partie de l’ouvrage (pp. 290-392) tire les conséquences littéraires du renversement ou, en tout cas, du dépassement des théories énoncées
par le Maître, peu à peu dotées d’une autonomie que seule égale leur force
de suggestion. Le « Napoléon de la névrose » passe alors du statut de caution
théorique à celui de médecin, certes vieillissant (l’hypnotisme expérimental a
cessé d’être en vogue à la fin des années 1880), mais capable de perdurer en
tant que figure rhétorique de référence. Les similitudes entre les techniques
employées par le neurologue et celles auxquelles ont recours les magnétiseurs,
de même que les liens entre la vogue spirite et la Salpêtrière, permettent à
Charcot d’« offr[ir] à la littérature le schème d’un renouveau du merveilleux »
(p. 313). Le naturalisme spiritualiste de Huysmans et le « réalisme illusionniste » mis en œuvre dans Le Horla (selon l’expression de Marianne Bury dans La
Poétique de Maupassant) sont les manifestations les plus significatives de cette
« émancipation littéraire vis-à-vis d’une figure scientifique de tutelle » (p. 332).
L’hystérie échappe à l’emprise d’un discours positiviste et normé pour basculer dans le mystère religieux, le fantastique et même l’analyse psychologique.
Les thèmes du double, de l’idée fixe et du shock hystérique généré par une
peur traumatisante débouchent sur la mise en scène extrêmement moderne
de l’« autre homme intérieur » (pour reprendre une citation de Cabanis).
C’est donc à « la profanation » (p. 394) d’un paradigme nosologique que
Bertrand Marquer nous propose d’assister, soucieux de convoquer, comme
autant d’actes d’allégeance, de désobéissance et finalement d’affranchisse-

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ment, des œuvres classiques, mais aussi des romans aujourd’hui tombés dans
l’oubli et dignes d’être exhumés pour mieux éclairer le « corpus d’images
estampillées » (p. 395) par « le voyant ».
Céline Grenaud
Université d’Évry

• Alain (Georges) LEDUC, Résolument moderne – Gauguin céramiste, E.C.
Éditions, Ailly-sur-Somme, 2004, 135 pages ; 10 €.
Bien que le volume ait paru il y a déjà “un certain temps”, je ne l’ai découvert que récemment, et il me semble utile de signaler son existence à nos
lecteurs, fût-ce tardivement, bien que mon ignorance de la céramique ne me
prédispose en rien à en rendre compte comme pourrait le faire un spécialiste.
Il se trouve en effet que Mirbeau – plusieurs fois cité – a été un des premiers,
et sans doute un des rares, à s’intéresser à l’époque aux poteries de Gauguin,
qu’il évoque dans son article du Figaro du 18 février 1891, ainsi que dans ses
lettres à Pissarro et à Monet de la même époque. Ainsi écrit-il, dans sa lettre à Monet du
10 février : « Et puis, j’ai vu une sorte de vase
de lui, une fleur sexuelle étrangement vulvique,
dont l’arrangement est vraiment très beau et
qui est d’une obscénité poignante et haute. »
Aussi ne me semble-t-il pas du tout inintéressant qu’un critique d’art, auteur des Mots de la
peinture, et de surcroît romancier1, se penche
sur une partie de l’œuvre de Gauguin entamée
dès 1886, aux côtés d’Ernest Chaplet, et qui
n’a été, me semble-t-il, que fort peu reconnue
et étudiée, nonobstant l’attention qu’y portait
l’imprécateur au cœur fidèle.
Alain Leduc n’ignore rien de ce qui a été
écrit sur Gauguin et son milieu, ni, bien sûr,
de sa correspondance, et il s’en sert avec intelligence, sans érudition mal à propos, pour
éclairer la partie neuve de son étude, à laquelle il ne se limite pas pour autant. Car
Oviri.
il entend bien, par cette exploration de leur
face cachée, modifier notre regard sur l’homme et l’œuvre et nous révéler,
dans ce brassage d’influences qu’a été la création gauguinienne, comment
ce contemporain de Jarry et de Freud se situe dans son temps, et comment il
a ouvert la voie à des formes esthétiques qui se sont épanouies au vingtième
siècle. Pour mener à bien son entreprise, il a fait, pendant deux ans, le tour des
collections possédant des céramiques de Gauguin, notamment au Danemark,

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CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

d’où la femme du peintre était originaire et où en sont conservés les deux
tiers. Et, en s’appuyant notamment sur cette œuvre énigmatique, polysémique
et fascinante qu’est Oviri (Musée d’Orsay), il tente d’arracher l’artiste à ces
étiquetages réducteurs, qu’abominait Mirbeau, pour en donner une image
sans doute moins idyllique (Leduc ne cache pas, par exemple, les préjugés
racistes d’un colon sans pitié ni scrupules avec ses « femmes »), mais à coup
sûr plus conforme à ce que devait être cet aventurier de la vie. En proie à une
espèce de fureur de vivre, où l’ambition, légitime en soi, et les compromis,
pas toujours ragoûtants, qu’elle impose, cohabitent difficilement avec le choix
assumé de la modernité en art, sur lequel l’auteur met l’accent dans le titre
qu’il a choisi, Gauguin a été rapidement condamné à une amère solitude,
sans qu’il faille pour autant céder à l’attrait de l’image de l’artiste maudit qu’il
a contribué à façonner.
Pierre Michel

Notes
1. Alain Leduc est notamment l’auteur de : Le Grand diable Mammon d’argent, Les Chevaliers
de Rocourt, La Clef de Berne, Vanina Hesse, etc.

• Véronique NORA-MILIN, Rodolphe RAPETTI et Alice LAMARRE, Eugène
Carrière (1849-1906) – Catalogue raisonné de l’œuvre peint, Editions Gallimard, 2008, 416 pages ; 79 € (ISBN : 9782070118496).
Le catalogue raisonné de l’œuvre peint d’Eugène Carrière est enfin paru.
Ils l’ont fait ! Ils : Véronique Nora-Milin, arrière-petite-fille du peintre,
assistée d’Alice Lamarre, historienne de l’art, et Rodolphe Rappetti, Conservateur général du Patrimoine, côté auteurs ; la maison Gallimard, côté éditeur.
Par cette collaboration, leurs descendants respectifs ont perpétué l’amitié
existante entre le peintre Carrière et Paul Gallimard, père du fondateur de la
N.R.F., ainsi que l’a rappelé Véronique Nora-Milin lors de la présentation de
l’ouvrage au Musée d’Orsay.
Trois tentatives de catalogue avaient déjà été annoncées dans la presse
artistique mais étaient restées lettre morte. Dés sa création en 1992, la Société
des Amis d’Eugène Carrière avait alimenté un fichier d’œuvres, dans la continuité des recherches de Michel Carrière, petit-fils de l’artiste.
Le travail de ce présent volume est conséquent, avec 1 350 tableaux (et
tous n’y figurent pas !) reproduits en noir et blanc, 65 illustrations en couleurs,
accompagnés de notices. Les auteurs ont adopté un parti pris chronologique
plutôt judicieux. Il sert avantageusement une abondante production et défend
la diversité de l’œuvre de Carrière, jugé souvent uniforme et répétitif. Certes,
les scènes intimistes en constituent la part conséquente, mais le nu, le portrait
de personnalités (Gauguin, Pablo Casals, un portrait inconnu de Rodin), la nature morte, le paysage, le décor monumental y sont bien représentés et collent
à l’évolution stylistique de l’artiste.

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

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L’ensemble est accompagné
d’une bibliographie qu’on aurait
souhaitée moins sélective (Mirbeau
n’est représenté que par un texte),
d’une liste des expositions et d’une
chronologie succincte de la vie du
peintre, ainsi que d’un DVD.
D’emblée, Véronique Nora-Milin légitime son travail par un hommage familial à son aïeul, découvert à travers l’univers familier de sa
grand-mère Nelly.
Dans le texte d’accompagnement, Rodolphe Rappetti présente
ce catalogue raisonné comme un
antidote à la marginalité du peintre. Grâce au présent outil livré aux
chercheurs, Carrière l’inclassable
ne sera plus Carrière l’oublié.
L’analyse bibliographique, de
Camille Mauclair à Bernard Dorival,
d’Henri Focillon à René Huyghe,
Eugène Carrière,
permet de suivre quelle fortune criChrist en croix (collection privée).
tique fut celle de Carrière, de la fin
du XIXe siècle à nos jours. Citons à ce sujet un texte inédit d’André Suarès, qui
comblera les amateurs de nouveautés. L’auteur rappelle aussi la personnalité
riche et complexe de Carrière, ses préoccupations intellectuelles, loin de la vie
mondaine de bon nombre d’artistes arrivés, et s’interroge si la biographie de
l’artiste n’est pas à l’origine de sa désaffection. Une biographie jugée n’éclairer
que faiblement sa production, assertion que ne vérifie pas la connaissance de
sa correspondance, par exemple.
Le cheminement créatif de l’artiste est ensuite examiné, de l’influence du
Naturalisme du début, de l’étude des maîtres anciens au Louvre, de Turner
puis la transition Symboliste comme expression poétique. Carrière renonce à
la couleur dans le milieu des années 1880, glisse vers la dissolution des formes
et adopte, vers 1890, la fluidité de l’arabesque.
Mais les catalogues des récentes expositions de 2006 ont déjà dit beaucoup
sur ces sujets, avec l’intention de réévaluer la place de Carrière dans l’histoire
de l’Art. Au-delà de l’utile travail de recensement, l’authentique valeur de ce
catalogue est de permettre au lecteur de visualiser des œuvres aujourd’hui dispersées, comme les panneaux de l’ensemble décoratif Les Passants (cat. 672
à 674), ou le projet de triptyque du Christ en Croix (cat. 745, musée d’Orsay)

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CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

et de rattacher les tableaux préparatoires et annexes à l’œuvre principale, tels
ceux pour le Théâtre populaire (cat. 603, Musée Rodin).
Certains découvriront alors la grande diversité du talent de Carrière.
Sylvie Le Gratiet
Société des Amis d’Eugène Carrière

• Edmond et Jules de GONCOURT, L’Art du XVIIIe siècle, édition présentée
et annotée par Jean-Louis Cabanès, Du Lérot éditeur, Tusson, 2007, 2 volumes de 426 et 386 pages ; 85 €.
En septembre 1991, lors du 1er colloque Mirbeau, comme nous parcourions les salles du musée des Beaux-Arts d’Angers, Jean-Louis Cabanès nous
parlait de son intention de rééditer L’Art du XVIIIe siècle des Goncourt, dont il
est un spécialiste éminent. Plus de quinze ans après, voici le projet enfin réalisé grâce aux excellentes éditions Du Lérot qui ont aussi publié, nos lecteurs
le savent bien, d’importantes correspondances de Mirbeau (avec Monet, Pissarro, Raffaëlli, Rodin – et bientôt avec Jules Huret). On ne remerciera jamais
assez Jean-Paul Louis pour le miracle de cette véritable résurrection !
Car c’en est bien une ! Pour moi qui, comme beaucoup, n’ai eu accès au
texte des Goncourt qu’à travers l’édition très lacunaire de Jean-Paul Bouillon
chez Hermann (celle de 1967, puis celle de 1997 sous le titre Arts et artistes),
cette nouvelle édition offre la révélation d’une véritable œuvre-monument
dont la publication chez Dentu, en onze fascicules, s’étala de 1859 à 1870
(un fascicule annuel). Un douzième fascicule fut publié en 1875, constitué
des notules rédigées par le seul Edmond. Cabanès a pris le parti de republier
la quatrième édition, parue chez Charpentier en 1881-1884. Il en a repris
intégralement le texte (notes, notules, liste des expositions de chaque artiste
comprises) ; les catalogues établis par les Goncourt ont toutefois été écartés en
raison de leur caractère obsolète.
Il y a plusieurs XVIIIe siècle français : celui des Lumières, celui des Libertins,
celui des Illuminés proposé par Nerval et, enfin, celui des Goncourt. L’Art du
XVIIIe siècle est, en effet, inséparable des nombreux autres ouvrages que les
Goncourt (Edmond et Jules, puis Edmond seul) consacrèrent à leur siècle de
prédilection : Histoire de la société française pendant la Révolution (1854),
Histoire de la société française pendant le Directoire (1855), Sophie Arnould
(1857), Histoire de Marie-Antoinette (1858), La Femme aux XVIIIe siècle (1859),
Les Maîtresses de Louis XV (1860), La Saint-Huberty (1882), Mademoiselle Clairon (1890), La Guimard (1893), tous livres écrits concurremment aux études
contemporaines (Germinie Lacerteux, Manette Salomon, etc.). Il est cependant
tout à fait sûr que bien des ponts existent entre Manette Salomon, roman
consacré à la vie artistique dans les années 1850, et L’Art du XVIIIe siècle.
Leur XVIIIe siècle n’est pas celui de Diderot, dont ils utilisent les Salons, mais
pour les discuter et s’en écarter. Ils n’adhèrent pas, en effet, à sa conception

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philosophique de l’art, puisque pour lui « la vocation du Beau, c’est le Bien ».
Ils pensent que la peinture doit être avant tout délectation. Ils ne croient pas
au moralisme de Greuze et soupçonnent l’artiste d’être un pervers déguisé en
homme vertueux.
Pour eux, le XVIIIe siècle est un paradis perdu qui vit le plein épanouissement de la grâce, mot qui revient sans cesse sous leur plume : « Watteau
a renouvelé la grâce […]. La grâce de Watteau est la grâce. Elle est le rien qui
habille la femme d’un agrément, d’une coquetterie, d’un beau au-delà de son
physique. Elle est cette chose subtile qui semble le sourire de la ligne, l’âme
même de la femme, la physionomie spirituelle de la matière » (I, 33). Ils n’ont
de cesse de dénoncer la « conspiration d’aveuglement » qui occulte leur gracieux XVIIIe siècle, ainsi que l’ingratitude de la France envers « des artistes
vraiment nés d’elle […], les vrais fils de son esprit et de son génie ! » (I, 81).
Leur entreprise de longue haleine est donc avant tout une réhabilitation du
goût français qui, pour eux, a été abattu en même temps que la Bastille. Le
miracle des œuvres de La Tour, c’est que la fragile et délicate poussière du
pastel parvienne à immortaliser l’humanité de son temps : « Dans son œuvre,
il y a le grand et charmant portrait de la France, fille de la Régence et mère de
Quatre-vingt-neuf. Le Musée de La Tour, c’est le Panthéon du siècle de Louis
XV, de son esprit, de sa grâce, de sa pensée, de tous ses talents, de toutes ses
gloires » (I, 209). Du goût français, ils montrent les différentes déclinaisons :
tendance mélancolique chez Watteau, bourgeoise chez Chardin et Greuze,
côté romance chez Moreau, érotisme plein de brio chez Fragonard, etc. Bien
sûr, «la femme hante le XVIIIe siècle des Goncourt » (Cabanès) ; elle constitue
la figure centrale de l’art rococo où se concilient parfaitement érotisme et
esthétique.
Les divers fascicules constituant L’Art du XVIIIe siècle sont adossés à la collection de dessins et de gravures très tôt entreprise par les Goncourt. L’autre
projet de cette somme est simple : il s’agit de mieux connaître les maîtres
qu’ils collectionnent et que Jules, parfois, copie par la gravure. Somme que
la mort de Jules, en juin 1870, laissa inachevée. Edmond, brisé, abandonna
les volumes prévus (on peut leur reprocher l’absence totale de la sculpture :
Pigalle, Houdon sont les grands absents – un volume cependant était prévu
sur Clodion). Quant à la trop grande place accordée à la vignette (pas moins
de quatre fascicules sur les onze : Gravelot, Cochin, Eisen et Moreau), elle
s’explique par leur goût personnel pour l’art du livre illustré, et aussi par leur
relation privilégiée avec Gavarni, leur père spirituel, leur mentor, tout à la
fois inspirateur et premier destinataire de ces pages (il mourut en 1866, sans
pouvoir les lire).
Expérience du collectionneur (I, 202 : « j’ai là, de lui, sous les yeux […] »)
que vient doubler celle du visiteur de musée. Entrant dans la salle du musée
de Saint-Quentin, où sont conservés les pastels de La Tour, les frères notent :

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CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

« une singulière impression vous prend, et que nulle autre peinture du passé
ne vous a donnée ailleurs : toutes ces têtes se tournent comme pour vous voir,
tous ces yeux vous regardent, et il semble que vous venez de déranger dans
cette grande salle, où toutes ces bouches viennent de se taire, le XVIIIe siècle
qui causait » (I, 196). Longtemps, l’amateur d’art s’est contenté de l’estampe
pour entrer en contact avec l’art des maîtres du passé. Chez les Goncourt, on
note ce désir de voir directement les œuvres. C’est pour eux, d’ailleurs, le seul
moyen d’approcher réellement de la technique utilisée par l’artiste.
Les Goncourt sont friands des recettes mises en œuvre par les artistes qu’ils
admirent. Dans un dessin de Watteau, ils soulignent « l’espèce de piétinement
qu’y fait ce crayon, revenant sur l’estompage, avec des sabrures, des petits traits
géminés, des accentuations épointées, des tailles rondissantes dans le sens d’un
muscle […] » (I, 71). Dans un portrait de La Tour, ils s’extasient à propos des
« larges hachures d’un crayon brun » sur le papier bleu et louent l’« espèce de
tamponnage à la diable », qui sert à exprimer les cheveux (I, 199). Ils remarquent que « l’originalité, la force, la marque du génie de Prudhon est d’aller
toujours de l’intérieur à l’extérieur de sa figure » (II, 250) et ils parviennent,
apparemment sans effort, à reconstituer minutieusement la technique employée. La phrase si précise des Goncourt cherche constamment à réactualiser
les gestes de l’artiste.
Ce goût, cette gourmandise profonde et jamais rassasiée pour les aspects
techniques va de pair avec un profond attrait pour les matières et les textures,
pour le côté tactile des œuvres. On découvre chez eux, au fil des pages, tout
un aspect moderne qui consiste à condamner la perfection lisse (« le porcelainage du faire ») pour mieux louer le non-fini.
Chaque étude est constituée par un habile dosage entre récit autobiographique et étude des œuvres jugées importantes. Dosage également entre
érudition (ils n’hésitent pas à aborder les problèmes d’attribution) et écriture,
les morceaux de prose poétique étant très nombreux et tout aussi somptueux
que, disons, dans la critique d’art de Gautier. Court exemple (annonçant
Proust ?) tiré de la description de L’Embarquement de Cythère : « Arrêtez un
moment vos regards sur cette bande de pèlerins et de pèlerines se pressant
sous le soleil couchant, près de la galère d’amour prête à appareiller : c’est la
gaieté des plus adorables couleurs de la terre surprise dans un rayon de soleil
et toute cette soie nuée et tendre dans le fluide rayonnant vous fait involontairement vous ressouvenir de ces brillants insectes qu’on trouve morts, avec
leurs couleurs encore vibrantes, dans la lumière d’or d’un morceau d’ambre »
(I, 77).
Les Goncourt pratiquent, le plus souvent avec justesse, l’« inter-esthéticité ». Le livre abonde en parallèles entre peinture et littérature. Ils notent, par
exemple, que l’Olympe de Boucher n’est ni celui d’Homère, ni celui de Virgile, « c’est l’Olympe d’Ovide. Et quelle ressemblance entre ces deux peintres

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de la décadence, entre ces deux maîtres de sensualisme, Ovide et Boucher ! »
(I, 137).
Livre-monument, livre-somme, livre-phare à placer très haut, L’Art du XVIIIe
siècle était le préféré des Goncourt, « le livre qui leur avait donné le plus grand
mal », note Jean-Louis Cabanès qui, dans sa substantielle introduction, parle
également de l’échec de cet ouvrage, qui n’a pas réussi à imposer le goût de
l’art du XVIIIe siècle à leur génération. Sans doute. Mais la génération suivante
fut un peu plus reconnaissante envers les efforts des deux frères. Geffroy, Lorrain, d’autres habitués du Grenier (il y faudrait regarder de plus près) ont lu le
livre et en ont fait leur miel. Le Watteau de Lorrain, par exemple, vient à la fois
des Goncourt et de Verlaine. Quant au 8e volume de La Vie artistique (1903)
de Gustave Geffroy, avec ses articles consacrés à Clodion, Moreau le Jeune,
Debucourt, il est rempli de la référence (et de la déférence) au grand livre
des Goncourt. Et puis il y a Vincent Van Gogh, à qui son frère Théo adresse,
à Nuenen, en novembre 1885, le livre des deux frères, très attendu et dévoré
dans la nuit : « Le livre est admirable. […] J’ai beaucoup aimé ce qu’il dit de
Chardin. Je suis de plus en plus convaincu que les vrais peintres ne finissaient
pas leurs tableaux, dans le sens qu’on a trop souvent donné au “fini”, c’est-àdire si poussés qu’on puisse fourrer le nez dessus » (lettre 430 N du 4 novembre 1885, Correspondance générale, tome 2, p. 747).
Finissons par le vœu que l’on réédite, avec le même soin que L’Art du
XVIIIe siècle, le Salon de 1852, œuvre inaugurale de la critique d’art des Goncourt.
Christian Limousin

• Jean LORRAIN, Chroniques d’art (1887-1904), édition établie, présentée
et annotée par Thalie Rapetti, collection « Textes de littérature moderne
et contemporaine », Librairie Honoré Champion, Paris, 2007, 580 pages ;
105 €.
Après avoir été un temps annoncées chez Séguier (où elles auraient ainsi
rejoint les Combats esthétiques de Mirbeau), les chroniques d’art écrites par
Lorrain entre 1887 et 1904, au nombre d’une bonne centaine, sont enfin
parues à la Librairie Champion, dans la prestigieuse collection TLMC. Longuement préfacée et soigneusement annotée par Thalie Rapetti, historienne d’art
qui connaît tout de Lorrain (elle a publié à la RMN en 1998 la correspondance
Lorrain / Moreau, ainsi que les poèmes adressés par l’écrivain au « maître sorcier ») et de l’époque décadente et symboliste, l’édition présente est appelée
à faire date.
S’il est désormais considéré, d’une manière incontestable, comme un
auteur majeur de la littérature décadente, donnant des perversions fin de
siècle les descriptions les plus minutieuses, mêlant ordure et préciosité, Jean
Lorrain (1855-1906) reste un méconnu en tant que critique d’art. Il fut avant

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CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

tout un journaliste, attelé à la lourde tâche de gagner sa vie et celle de sa
mère, et accessoirement un critique d’art – ce qu’il ne tint pas à être. Il n’a
jamais rassemblé, par exemple, ses textes sur l’art, n’a jamais publié de monographie ou d’essai à la différence d’Edmond de Goncourt, de Mirbeau, de
Huysmans ou de Coquiot, avec lesquels il est lié. Ce qu’il aime, en tant que
journaliste et en tant qu’homme, ce sont les portraits et les potins. Ce sont
aussi les descriptions vivement colorées, « à broderies gemmées » (Uzanne).
Et la peinture est parfaitement capable de lui fournir cette matière, ce tremplin-là.
Sa critique d’art parut dans des journaux importants : Le Courrier français
(un hebdomadaire), L’Événement où il publia, en mai 1887, ses premières
critiques dialoguées, L’Écho de Paris et, surtout, à partir de 1895, Le Journal où
il fut en concurrence directe avec Mirbeau comme avec Geffroy (officiellement chargé de la rubrique artistique). À partir de 1894, ses Pall-Mall Semaine
(qu’il signait Raitif de la Bretonne) lui assurèrent une place éminente dans le
journalisme fin de siècle. La formule n’appartient qu’à lui : elle mêle liberté
de ton, irrévérence, sous-entendus, langue flamboyante bourrée d’allusions
littéraires. Certains de ces Pall-Mall Semaine abordent la peinture, ancienne
(Bosch, les primitifs allemands, Watteau) ou contemporaine (le plus souvent). Ce sont ceux réunis ici. Parfois, le texte s’ouvre par un poème – ainsi
la chronique intitulée « Un maître sorcier » : consacrée à Gustave Moreau,
elle commence par une transposition poétique dans le goût parnassien de
tableaux du maître.
S’il n’a nullement le sens du « bon combat » à mener (comme Zola, puis
Mirbeau), Lorrain, à travers nombre de ses « méchancetés », va bien dans le
même sens que la longue lutte entreprise par l’auteur de Sébastien Roch pour
déboulonner les fausses gloires artistiques de l’époque, par exemple, ce petit
croquis pris au salon du Champ de Mars : « […] des messieurs graves, en redingotes fleuries du ruban rouge, têtes d’industriels et d’ingénieurs, s’abordent
avec des phrases prévues. “Avez-vous vu les Frappa ? — Et les Saîn, voilà qui
est peint ! — Ce Béraud, quel talent ! — Il faut voir les Carolus Duran !” Et la
banalité, la laideur commune de ces admirateurs routiniers vous consolent un
peu du succès obtenu par les peintres qu’ils prônent ; ce sont là éloges rafraîchissants » (p. 230). Au fil de ses chroniques, il fustige « les habiles du Champ
de Mars », il assassine Bouguereau, Cabanel, Dubufe, Madeleine Lemaire,
Boldini (traité de « Paganini des peignoirs »), Alfred Stevens, etc. À propos de
Bouguereau, il dénonce la tendance fâcheuse à vouloir mettre à tout prix de
l’expression dans un tableau : « l’expression, c’est si vite l’art des confiseurs et
des épiciers » (p. 146).
Il apprécia d’abord les portraitistes mondains comme La Gandara, dont
il décrivit l’atelier dans Monsieur de Phocas. Consciencieusement, Lorrain
signala chaque apparition au Salon du peintre, devenu son protégé. Les élo-

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

321

ges dont il l’accable nous semblent désormais tout à fait disproportionnés :
« Velasquez est son maître et Whistler son prédécesseur ; M. de La Gandara
s’inspire aussi de Goya. »
Il aima ensuite les symbolistes comme Armand Point, Aman-Jean, Marcius
Simons et Hawkins, le cousin allemand de George Moore. Il est plus réservé
vis-à-vis de Lévy-Dhurmer comme de la
plupart des artistes de Rose+Croix. Quant
à sa passion pour l’art de Jeanne Jacquemin (également célébré par Gourmont et
d’autres), elle reste pour nous incompréhensible, compte tenu de la pauvreté plastique des œuvres en question. Il faut lire cet
amour sans bornes comme un symptôme
au sens freudien. En effet, ce que Lorrain
loue chez cette artiste disparue de l’histoire
de l’art, c’est « l’insoutenable douceur de
ces têtes suppliciées », c’est d’avoir « non
seulement le culte mais la sensualité de la
douleur » (p. 181). Jeanne Jacquemin : une
sœur pour Lorrain.
Très tôt, il se prit de passion pour la
peinture littéraire des Préraphaélites, celle
de Burne-Jones en particulier, dont il partage le goût pour la mythologie celtique et
dont il s’inspira pour écrire certains de ses
contes. De Burne-Jones, il aime les tableaux
« étranges », « attractifs » ; il aime cet « art
visionnaire » qui fuit la pesante, l’étroite
réalité contemporaine. Il conclut ainsi sa
description du Roi Cophetua et de la jeune
mendiante : « il monte de cette prenante et
délicieuse peinture comme une exaltation
souffrante et contenue de mélancolie voilée
et de tendresse aiguë, d’une puissance si
discrète et si passionnée qu’on y sent balbuBurne-Jones, Le Roi Cophetua
tier une prière et un aveu » (p. 144). Dans la
et la jeune mendiante.
querelle du milieu des années 90, lorsque
Mirbeau (et d’autres) frappait fort contre Botticelli, « les lys » et Burne-Jones,
Lorrain prit la défense de l’artiste anglais, puis, peu à peu, s’en éloigna.
Contrairement à Mirbeau, il n’a jamais été intéressé par le néo-impressionnisme, par le cloisonnisme, le synthétisme, par Gauguin, etc. Il a trouvé
hideux l’art de Lautrec, particulièrement ses dessins d’Yvette Guilbert.

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CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

Il a surtout admiré ceux chez qui il reconnaissait les tourments qui l’habitaient : Jeanne Jacquemin donc, Redon, Rops, Ensor, Khnopff, Beardsley, Toorop et, surtout, Moreau dont les toiles, littéralement, l’obsèdent. La plupart de
ces artistes, nous les retrouvons dans Monsieur de Phocas (1901), roman dans
lequel Lorrain a exposé au grand jour le musée secret de ses fantasmes.
Chez l’auteur de Salomé, il apprécie tout à la fois les thèmes cruels, sadiques, et la somptuosité de la palette. « Il a, le maître sorcier, envoûté tout
son siècle, ensorcelé ses contemporains, contaminé d’idéal notre sceptique et
pratique époque ; et, sous le rayonnement de sa peinture, toute une génération de littérateurs et de poètes surtout nostalgiquement épris, eux aussi, de
sveltes Salomés, ruisselantes de pierreries et de Muses porteuses d’exsangues
têtes coupées et d’Hélènes aux robes maillées d’or vif, aux fronts diadémés de
gemmes, s’érigeant, un lis à la main, pareilles elles-mêmes à de grands lis fleuris
sur un fumier saignant de héros massacrés et cependant souriants » (p. 195).
Lorrain propagea le mythe du peintre mystique enfermé en plein Paris et, surtout, montra qu’avec son syncrétisme tout personnel, Moreau, renouait avec
les traditions religieuses les plus enracinées et les plus enfouies en l’homme.
Chez Raffaëlli, Lorrain admire le réalisme des endroits louches et mal famés de la banlieue parisienne et, chez Whistler, les « intenses symphonies »,
le raffinement subtil. Seul de tous les impressionnistes, Monet est célébré sans
réticences ni restrictions dans un texte superbe écrit à propos de l’exposition
en 1900 chez Durand-Ruel des premiers Nymphéas : « […] les luminosités
bleues, les transparences humides, la féerie de lumière et de clair-obscur des
dix études ; un paysage de nature fée, […] quelle unique et délicieuse vision
que cet étang étoilé d’énormes calices bleus, qu’enjambent de toutes parts des
ponts de bambous de fabrication japonaise. […] Monet a peint dix fois ce Bassin des Nymphéas, à toutes les heures de jour et dans l’enchantement de leurs
diverses lumières, c’est l’horaire du rêve et de la réalité » (pp. 447-448).
Monet, mais aussi Rodin, « ce Titan de l’humanité », « ce voluptueux et
caressant amant de la beauté » : tous deux dominent vraiment l’art de cette
époque charnière. En quoi sont-ils les précurseurs de cet Art Nouveau dont
Lorrain est l’un des chantres talentueux ?
Il s’intéresse en effet aux recherches de grès de Carriès (pour lequel il crée
ce néologisme : « grimasques »), de Bigot, de Lachenal. Le verre l’enchante :
il découvre et lance Lalique. Disciple d’Edmond de Goncourt, familier de sa
maison de Neuilly, Lorrain aime les bibelots, leur charmante inutilité. Il est
particulièrement sensible à « l’adaptation des objets de luxe à la vie ordinaire
et pratique », où « éclate l’ingéniosité de l’artiste ».
Jean Lorrain, on le voit, fut partagé entre son goût pour un art littéraire à
forte dominante thématique (mythologie renvoyant à des obsessions personnelles très fortes) et une extrême sensibilité aux matières : matières picturales
(« la cuisine de la palette »), mais aussi cire (ce qui explique son attrait pour

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

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l’art de Ringel d’Illzach), grès, verre, etc. Ce qu’il aime par-dessus tout, dans
l’art de Moreau, c’est qu’un peintre puisse également être, en quelque sorte,
lapidaire et émailleur.
Au-delà de ses goûts éclectiques, Jean Lorrain doit être considéré dans la
descendance de Baudelaire (qu’il cite abondamment). Thalie Rapetti a raison
d’insister sur ce point. Comme Baudelaire, il érigea la caricature (celle de
Willette surtout) en art majeur. Surtout, l’image pour tous deux est sacrée car
gorgée de quelque chose qui la dépasse. Lorrain est l’un de ceux qui ont le
mieux su faire resurgir dans la littérature finiséculaire cette fonction sacrée de
l’image. Au début du printemps 98, il visita le musée de Pompéi et y remarqua
une fresque représentant un masque de Gorgone « mystérieux comme une
énigme […], tragique et souriant sous sa chevelure de vipères ». De ce masque
« pareil à une tête coupée », émanait « comme une terreur religieuse, peut-être
celle d’un ancien symbole » (pp. 359-360).
Et l’éternelle question subsiste : comment fuir hors du temps ? Par la
contemplation esthétique, par le voyage et les musées.
Lorrain fréquenta les galeries, les musées, les ateliers – ce qu’il aima beaucoup, on le sent bien à de nombreux Pall-Mall. Le dimanche 31 mai 1896,
il rendit visite à Mirbeau à Carrières-sous-Poissy, puis rédigea un hymne au
jaune des murs et au bleu des iris (ceux peints par Van Gogh sur la toile achetée par Mirbeau au père Tanguy et ceux du jardin de l’écrivain), qui prit place
dans le Pall-Mall Semaine du 5 juin. L’art, c’est bien sûr ce qui nous fait considérer d’un autre œil la réalité elle-même.
Christian Limousin

• Dominique BONA : Camille et Paul, La Passion Claudel, Grasset, septembre 2006, 402 pages ; 20,90 €.
Pourquoi séparer ce qu’avait conjoint la Nature ? « C’en est fini de la malédiction. Claudel, ce nom glorieux, a désormais deux visages » : Camille n’est plus
engloutie sous la masse de Paul. Ce bilan ou « Jugement dernier [sic], énoncé
par Dominique Bona, devrait réveiller le grand public. Pour nous qui savions
l’aînée, initiatrice, « semence » du génie de Paul, ce livre est un cadeau : un
acte de « re-co-naissance » attendu, à diffuser sans modération. La talentueuse
biographe eût été la bienvenue en juillet 2006, au colloque consacré à Camille. La courageuse organisatrice de cette première, Silke Schauder, plaçait la
Décade sous le signe des « regards croisés ». L’avenir appartient aux « comparatistes », non au solitaire traçant son antique sillon, jaloux, retranché dans ses
cloisons. À Cerisy, la famille des « Claudéliens » stricto sensu, s’y comptait sur
les doigts d’une main, parmi sculpteurs, artistes, thérapeutes, tous passionnés
à ausculter deux génies en enfer. D. Bona suit cette voie.
Une érudition maîtrisée des êtres, des œuvres, du contexte, où détails,
anecdotes, citations, confrontations quasi judiciaires éclairent les questionne-

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CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

ments, font fi des tabous… On dévore, on savoure ce roman vrai. Redevenus
ces explorateurs de « l’Ile Mystérieuse » que Paul réinventait en 1942, nous
partons à la recherche de notre sœur « séquestrée » [sic], d’une âme ensevelie,
d’une Eurydice liée à Orphée, et à délivrer. Du fond de l’abîme, guidés par la
main sûre, nous voici, pas à pas, dévidant le fil d’Ariane des références, des
témoins. Dominique les a placés avec justesse, sans céder aux broderies d’un
imaginaire enclin à combler les lacunes, à jouer sur tel registre des amours et
de la vertu, à flatter le parti féministe.
Cette chronique d’un temps retrouvé – récits, portraits, morceaux de
bravoure, formules – obéit au rythme d’un drame en quatre actes. Les titres
laissent transpirer la dialectique, source de déchirements créateurs, au cœur
de l’être et des être : « le centre, non le chemin ! » Par-delà la spatialité, les
lieux, voici une énergétique des éléments d’une typicité claudélienne, terrienne et cosmique, sauvage, mystique : « I. la terre et le vent ; II. La ville et
la mer ; III. Orages ; IV. l’asile et le château ».– « La matière première ! C’est
la mère, je dis, qu’il me faut ! » D’où, aux premières pages, le signe typique des protagonistes, en subtile esquisse : Camille, Sagittaire ; Paul, Lion ;
Louise Poissons… Chez ces Atrides du Tardenois, le jeu terrible du Feu et des
Eaux !
L’auteur talentueuse contribue à parachever cet « élargissement » ardemment espéré depuis 1988, depuis l’électrochoc du film Adjani-Depardieu. Par
pudeur encore, le rideau tombait, brutal, avant l’enfer de l’asile. « L’Enfer du
Génie ! » Quelqu’un a osé : la bombe de la biographie de Paul, longuement
concoctée, Gérald Antoine, de toute son autorité, l’a jetée en 1988. Des tabous ont sauté. Restait à exhumer Camille. Dominique Bona, avec sa Passion
Claudel, relance l’explosif – sans dissocier les deux noyaux fraternels. Voici
donc un feu d’artifice. Vite, qu’on s’y précipite : « l’accent de vérité de la pièce
témoigne d’une passion vécue, tour à tour éblouissement et calvaire » (p. 229).
L’auteur, subtile Ysé en écriture, réussit ce « coup de force » de restituer tout
l’éclat d’un enfer claudélien pleinement épousé. Des mains de Mirbeau, elle
reprend le flambeau quand, tout ébloui, en 1893, le terrible critique admirait,
côte à côte, les Valseurs et Clotho : « Mais où vont-ils, éperdus dans l’ivresse… ? Est-ce à l’amour, est-ce à la mort ? »
D’un bond, la Vérité sort du puits. Certes, manquent les index, noms,
thèmes, cartes, chronologie…, sans parler des documents annexes. Les chercheurs y pourvoiront. 2008 a vu paraître les Actes de Cerisy. Depuis octobre,
les fidèles s’inclinent à Montfavet sur cet autre monument que Reine-Marie
Paris vient d’ériger à ses frais, à l’opposé de la fosse commune où l’on jeta sa
vieille tante, face au « carré des fous ». Bientôt, ils iront à Nogent-sur-Seine,
œuvrer, admirer, transmettre au temple de ses œuvres. Camille aura un
« chez-soi » bien à elle. Merci, Dominique, pour votre belle pierre de seuil.
Michel Brethenoux

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• Caroline GRANIER : Les Briseurs de formules – Les écrivains anarchistes à
la fin du XIXe siècle, Ressouvenances, novembre 2008, 469 pages ; 35 €.
Ce livre est la réécriture d’une thèse de doctorat qui visait à étudier les
fictions écrites par des auteur.e.s anarchistes à la fin du XIXe siècle. Les années
1880 (le retour des communards en France) à 1900 (l’Affaire Dreyfus, qui
marque un autre mode d’intervention politique des écrivains) constituent un
matériau particulièrement fécond pour étudier l’engagement des écrivains
libertaires et le rôle qu’ils jouent dans les changements qui affectent le champ
littéraire à ce moment-là. Écrivains qu’on peut dire – de façon anachronique
– engagés, ils ont en effet une notion précise de leur responsabilité en tant
qu’« intellectuels » (lors du Procès des Trente, l’expression « Les Intellectuels
de l’Anarchie » est employée par Le Gaulois, pour désigner les écrivains solidaires des poseurs de bombes).
Un premier chapitre vise à replacer ces productions littéraires dans leur
contexte historique, social et politique. Certes, l’idée de la politique mêlée
à l’art n’est pas nouvelle, et on peut en suivre l’évolution depuis 1830 à travers les débats autour de l’art social et de l’art pour l’art. Mais les anarchistes
apportent sur ces questions un éclairage nouveau : on trouve chez eux aussi
bien la critique des artistes enfermés dans leur tour d’ivoire que celle d’une
instrumentalisation de l’art au profit de la politique. La position originale des
anarchistes dans le champ politique (qui rejettent toute idée d’avant-garde
et de spécialisation) rejaillit sur le champ littéraire. La rencontre entre théoriciens, militants et écrivains intéressés par les idées libertaires donne lieu à de
nombreux débats et à de passionnantes polémiques – qui se tiennent souvent
dans les petites revues et ont des répercussion sur la pratique littéraire des uns
et des autres.
Un deuxième chapitre donne un aperçu des genres utilisés par les écrivains
anarchistes, du théâtre, qui se prête bien à l’agitation sociale, à la poésie et la
chanson, faciles à diffuser, en passant par le récit, en particulier dans sa forme
la plus populaire : le roman-feuilleton.
Les anarchistes ont, à la fin du XIXe siècle, une approche assez originale
du langage : loin du projet mallarméen (refus du langage dénotatif) tout
autant que du rêve d’une parole performative, ces écrivains savent que les
mots jamais ne remplaceront les actes, mais les veulent au plus près de la
réalité afin de ne pas créer de fictions mensongères. J’ai cherché à montrer
comment cette conception du langage marque en profondeur leur création.
Que ce soit lorsqu’ils traitent de la représentation politique (chapitre 3), du
capitalisme (chapitre 4), de l’écriture de l’histoire de la Commune (chapitre 5), ou des utopies (chapitre 6), les écrivains libertaires pratiquent « l’exercice utopique salutaire », conservent une position d’en-dehors et gardent
toujours de la distance, souvent de l’humour, envers leurs propres écrits
(chapitre 7).

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CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

Durant ce parcours, j’ai voulu faire de constants va-et-vient entre la réalité
sociale et politique de l’époque et la fiction littéraire – afin d’insister sur le lien
entre la parole et l’action – lien toujours réaffirmé par ces écrivains.
L’ouvrage comporte quelques illustrations et une bio-bibliographie des 67
auteurs étudiés – ainsi qu’un index. Les spécialistes d’Octave Mirbeau ou de
tel ou tel auteur seront peut-être frustrés de ne trouver que quelques pages
consacrés à leur écrivain favori. Mais l’intérêt de ma recherche étant dans la
mise en relation des diverses personnalités de l’époque, je ne prétends pas
offrir d’étude exhaustive sur chacune d’elles, mais donner des pistes pour les
chercheurs et les curieux.
J’ai donc tenté de restituer de façon aussi large que possible l’activité littéraire et militante de ces écrivains libertaires, des relations qu’ils tissent les uns
avec les autres, incluant dans mon corpus tous les auteurs de fiction qui, à un
moment ou à un autre, ont été engagés dans le combat anarchiste, des écrivains qui ont eu des convictions libertaires et ont tenu à les faire partager. Les
figures rencontrées sont diverses : depuis les écrivains « consacrés » (comme
Octave Mirbeau, Jules Vallès, Georges Darien ou Lucien Descaves), jusqu’aux
écrivains complètement oubliés (Victor Barrucand, Georges Leneveu, Jacques
Sautarel, André Veidaux), en passant par les militants plus ou moins connus
(Louise Michel, Charles Malato, Émile Pouget, tous auteurs de nombreux textes de fiction), ou les écrivains fin-de-siècle tentés par l’anarchisme (Laurent
Tailhade, Pierre Quillard) – ainsi que tous ceux qu’on appelle des « en-dehors », faute de savoir où les classer (Mécislas Golberg, Manuel Devaldès…).
J’espère ainsi contribuer à une meilleure connaissance de ces oubliés de
l’histoire littéraire.
Caroline Granier

• Michel RAGON, Dictionnaire de l’Anarchie, Albin Michel, 666 pages ;
23 €.
« Soit l’anarchie considérée ainsi qu’une contrée variée.
— Pour en faire description, Madame, à plusieurs nous quadrillerons le
pays, recensant ses habitants, consignant us et coutumes, dressant cartes topographiques, inventoriant monuments et sites remarquables, afin que nul n’en
soit exclu, afin que rien n’en soit omis.
— Que m’importent, Monsieur, vos recensements, vos inventaires ! Je
veux muser, flâner joli, et par quelques rencontres et points de vue choisis, en
capter l’atmosphère.
Michel Ragon entendit la promeneuse, et écrivit son Dictionnaire de
l’Anarchie. »
Cet apologue me semble bien résumer dans quel esprit il faut aborder cet
ouvrage. Lequel compte 375 entrées sur plus de 650 pages, la longueur des
notices allant de quatre mots (« Théoricien et propagandiste italien », pour

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

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Pietro Gori) à quinze pages (pour Bakounine). Sachant que chaque nouvelle
entrée commence une nouvelle page, on comprendra que le Dictionnaire
de Ragon ne vise pas l’exhaustivité. On est très loin du Maitron1, ou de l’Encyclopédie anarchiste2. Le contenu des notices oscille d’ailleurs entre des
notations très générales et des récits d’anecdotes, ce qui serait inacceptable
pour un ouvrage de référence. Par exemple, de Mirbeau, qui tient sa place
sur trois pages, on n’apprendra le nom d’aucun ouvrage mais on saura, parce
que Ragon y consacre pas loin d’une page, qu’il fit l’apologie de Ravachol…
Il faut donc plutôt lire ce livre comme on flâne, embrassant d’un coup d’œil
un vaste paysage ou nous attardant un instant sur quelque petit détail, selon le
bon plaisir de l’instant ou au gré des renvois qui concluent chaque notice. La
présentation bien aérée et la typographie élégante et jamais lassante des titres
ajoutent à l’agrément de lecture.
On pourra ainsi découvrir les grandes organisations, quelques journaux
ou revues, des lieux, des événements historiques, ainsi qu’une cinquantaine
de concepts-clés (athéisme, autogestion, coopératives, individualisme, syndicalisme, socialisme, etc.). Mais la grande majorité des entrées concernent
des personnes, les principaux théoriciens et militants de l’anarchie d’avantguerre, bien sûr, mais aussi des contemporains. Ragon accueille en outre un
certain nombre de personnalités que l’on peut, de manière plus ou moins
évidente, relier à la pensée libertaire. Ce qui n’est pas une mauvaise idée,
même si la présence de Sartre et de Bloy, par exemple, peut déconcerter.
Cela dit, la sélection opérée permet-elle de se faire une bonne idée de l’anarchie,
mouvement d’idées, mouvement d’actions – et d’en capter l’atmosphère ?
Pour la période précédant la Seconde Guerre mondiale, Ragon s’en tire
honorablement, malgré certaines omissions vraiment surprenantes : par exemple, il n’y a pas d’entrée « Communisme », on ne trouve quasiment rien sur
Cronstadt3, ni sur l’opposition Plateforme/Synthèse4.
Je serais plus dubitatif quant à l’histoire récente. On constate notamment
l’absence cruelle de références à des pratiques ou des cultures qui ne relèvent
certes pas d’un anarchisme d’organisations, mais qui sont bien présentes dans
le paysage contemporain : des entrées telles que « Squat », « Anarchopunk »
ou encore « TAZ5 » n’auraient à mon sens pas été superflues.
Bref, c’est un ouvrage qui n’apportera pas grand-chose au militant ou au
spécialiste (et risque même de les agacer), mais qui n’est pas dépourvu d’intérêt pour qui souhaite aborder la culture libertaire d’une manière agréable.
Clémence Arnoult
(http ://hanryner.over-blog.fr/)

Notes
1. Dictionnaire biographique du Mouvement ouvrier français, initié par Jean Maitron, 44 volumes !
2. Publiée entre 1925 et 1934, coordonnée par Sébastien Faure, téléchargeable sur http ://
www.encyclopedie-anarchiste.org/.

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3. Ville où eut lieu en 1921 une révolte libertaire contre les bolcheviques, matée dans le sang
par l’Armée rouge.
4. « Plateforme d’Archinoff » et « synthèse de Sébastien Faure » : deux conceptions de l’organisation anarchiste.
5. TAZ : Zone Autonome Temporaire, concept théorisé par l’américain Hakim Bey.

• Philippe ORIOL, L’Histoire de l’affaire Dreyfus, tome I, L’Affaire du capitaine Dreyfus, 1894-1897, Stock, 2008, 392 pages ; 20,50 €.
Philippe Oriol, biographe de Bernard Lazare, auteur d’une thèse sur Jehan
Rictus, et éditeur des Carnets d’Alfred Dreyfus1, est à coup sûr, à l’heure actuelle,
celui qui connaît le mieux l’affaire Dreyfus, et ce n’est évidemment pas un hasard
s’il a reçu mission de coordonner cette énorme entreprise que constitue le
Dictionnaire de l’affaire Dreyfus, que nous espérons voir paraître prochainement.
Mais pour l’heure il s‘est lancé dans une autre entreprise dreyfusienne de grande
envergure et de longue haleine : une nouvelle histoire de l’Affaire, qui incorpore
la masse d’études et de documents exhumés ces dernières années, notamment
à l’occasion des diverses commémorations centennales, et qui y ajoute de
nouveaux documents encore inédits, grâce à son exploration exceptionnelle des
archives les plus diverses, peu ou pas du tout exploitées jusqu’à ce jour. Car si
Jean-Denis Bredin n’était qu’un habile mais vulgaire compilateur, Philippe Oriol,
lui, est un véritable chercheur, voire un modèle de chercheur.
Le premier volume de cette Histoire, qui doit en compter trois et qui paraît
chez l’éditeur dreyfusard par excellence, Stock, fait froidement le récit circonstancié de l’affaire d’espionnage, tout à fait banale au départ – ce n’était
évidemment pas la première, et les précédentes « trahisons » n’avaient pas
suscité de scandale particulier –, qui a précédé l’Affaire stricto sensu, c’est-àdire la grande bataille éthique et politique qui va commencer en novembre
1897 et voir l’entrée en scène de Zola, de Mirbeau et de ceux qu’on appellera
les Intellectuels. Dans un premier temps le capitaine Alfred Dreyfus se retrouve, bien malgré lui, au centre d’un
imbroglio qui le dépasse et d’une
machination destinée à le broyer.
Totalement isolé, coupé des siens,
et faible de son innocence – car,
loin d’être une force, l’innocence,
en l’occurrence, contribue à désarmer et nuit à la défense –, il ne saurait faire le poids face au cynisme
du haut état-major et aux forfaitures
d’un ministre de la Guerre qui ne
recule devant rien : le général Mercier, dont la responsabilité, rapidement devinée et dénoncée par BerSteimlen, La Vérité en marche.

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU

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nard Lazare, est écrasante. Ils sont en quête d’un coupable, et, à défaut d’en
trouver un vrai, le plus simple pour eux a été de le fabriquer de toutes pièces
(fausses, il va sans dire). C’est leur antisémitisme culturel qui les a « naturellement » conduits tout droit vers un des rares officiers juifs susceptibles de faire
l’affaire (c’est le cas de le dire…) et de constituer le coupable idéal.
Il s’avère d’ailleurs que, contrairement à une imagerie qui a eu la vie dure
et qui a contaminé une partie des dreyfusards, cet officier n’était nullement
une de ces brutes épaisses et de ces « âmes de guerre » dépourvues de toute
humanité et à juste titre stigmatisées par Mirbeau. Bien au contraire, il a
constamment fait preuve d’une dignité, d’un courage et d’une persévérance
qui lui ont précisément valu l’admiration de notre imprécateur au cœur fidèle2, de Jaurès, de Reinach et de quelques autres. Il était bon que Philippe Oriol
nous le rappelât et tordît le cou à des calomnies, alimentées par une certaine
presse, et qui ont malheureusement eu la vie longue.
Reste maintenant à attendre, non sans quelque impatience, mais avec
gourmandise, la publication du tome II et le récit, probablement destiné à
faire définitivement autorité, de la grande bataille pour la Vérité et la Justice.
Pierre Michel

Notes
1. Voir notre compte rendu dans les Cahiers Octave Mirbeau, n° 5, 1998, pp. 298-299.
2. Voir les lettres de Mirbeau à Alfred Dreyfus publiées par Philippe Oriol, dans les Cahiers
Octave Mirbeau, n° 5, 1998, pp. 175-180.

• Marguerite AUDOUX, Douce Lumière, Buchet/Chastel, collection « Domaine public », avant-propos de Benoîte Groult, préface de Bernard-Marie
Garreau, à paraître en mars 2009 ; 16 €.
En écrivant la préface de Marie-Claire, qu’il a promue et défendue bec et
ongles, Mirbeau, en une inconsciente prémonition, cite presque le titre du
dernier roman de Marguerite Audoux : « Ce qui nous étonne surtout, ce qui
nous subjugue, c’est la force de l’action intérieure, et c’est toute la lumière
douce et chantante qui se lève sur ce livre, comme le soleil sur un beau matin
d’été1. » Douce Lumière, en effet, quatrième roman de la Couturière des lettres, paraît en octobre 1937, neuf mois après le décès de la romancière. Le
clin d’œil involontaire de Mirbeau, qui, bien sûr, n’aura connu que le premier
roman, puisqu’il meurt en 1917, est encore plus saisissant quand on sait à
quel point Douce Lumière, thématiquement et narrativement, est un MarieClaire de la maturité. Entendons par là que les bases biographiques y sont
davantage distanciées (ne fût-ce que par l’emploi inhabituel de la troisième
personne), qu’une certaine modernité s’y fait jour, et que la prééminence
de l’eau (l’étang, puis la mer) estompe les forêts de Sologne et représente
l’élément féminin dans lequel l’héroïne tente de se détruire, puis de se ressourcer.

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Autre lien avec Mirbeau : le premier titre choisi par Marguerite Audoux
était Le Chemin de la Croix, écho singulier au Calvaire, alors que ni l’un ni
l’autre de ces deux auteurs inclassables n’est particulièrement dévot… La métaphore religieuse n’est ici qu’un simple outil choisi pour sa force d’évocation.
Douce Lumière prolonge donc, plus qu’il ne le répète, le parcours alducien,
qui va de l’anéantissement à la reconstruction. La sublimation du malheur y
apparaît plus subtile, plus épurée. Plus que dans les premiers romans s’y côtoient le pessimisme et la combativité. On ne peut évidemment que penser
à Camus, consciemment condamné et délibérément debout. Mais encore et
toujours à Mirbeau, qui marche de la même façon, sans illusions ni renoncement. Tel est l’intérêt de cette œuvre posthume, que Buchet/Chastel a eu l’excellente idée d’enfin rééditer dans sa collection « Domaine public ». Celui qui
la dirige n’est d’ailleurs autre que Xavier Houssin, qui obtint le Prix Marguerite
Audoux 2004 pour 16, rue d’Avelghem…
B.M.G.

Notes

1. C’est nous qui soulignons.

• David VAN REYBROUCK, Le Fléau (De Plaag – Het stille knagen van
Schrijvers, termieten en Zuyd-Afrika, traduit du néerlandais (Belgique) par
Pierre-Marie Finkelstein, Actes Sud, 2008, 414 pages ; 23 €.
Le sujet apparent de ce récit à la première personne est les termites. Il est
né d’un étonnement : la découverte, par un jeune scientifique flamand, dont
le vice principal semble être la lecture, d’un livre dont la préface contient une
accusation de plagiat contre Maurice Maeterlinck. Celles et ceux qui ont lu ma
biographie de Georgette Leblanc parue en 1998 ne seront pas surpris. J’y détaille avec précision le procédé de l’auteur de Pelléas et Mélisande envers son
égérie Georgette Leblanc (1869-1941) et ses propres aveux ambigus concernant aussi bien Verlaine et Whitman, que Shakespeare et l’auteur allemand
Paul Heyse. Je n’avais pas évoqué La Vie des termites, parce que cet ouvrage
maeterlinckien était sans rapport avec Georgette Leblanc, puisque publié longtemps après leur séparation. Mais l’histoire m’était connue, comme elle l’était
aussi de plusieurs générations de maeterlinckiens. David Van Reybrouck n’a
pas 40 ans et il est Flamand. Or Maeterlinck (1862-1949), le seul prix Nobel
de littérature de nationalité belge, est devenu peu à peu, parce qu’il écrivait
en français, un quasi inconnu en Belgique flamande, à mesure que la langue
et la culture françaises furent déclassées au profit du néerlandais, langue officielle de cette partie du pays. Ce qui conduit Van Reybrouck à s’intéresser à
cette possible affaire de plagiat ? C’est d’abord la personnalité de l’auteur SudAfricain Eugène Marais (1871-1936), écrivain, poète afrikaner, entomologiste
et spécialiste des grands singes, qui choisit de s’exprimer en afrikaans plutôt
qu’en anglais ou en néerlandais et qui contribua donc à la renaissance cultu-

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relle des Afrikaners. L’afrikaans est proche du néerlandais. En second vient que
Maeterlinck, auteur mondialement connu pendant soixante ans, né flamand
dans une famille où l’on parlait français, connaissant également le néerlandais,
élut naturellement le français, langue littéraire internationale de prestige à
l’époque, afin d’y exprimer sa poésie et ses valeurs. sa poésie et ses valeurs, à
l’instar d’autres Belges de Flandre : Rodenbach, Verhaeren, Georges Eekhoud,
Max Elskamp pour ne citer que les plus connus. Au tournant du siècle, l’Américain Francis Viélé-Griffin ou le Grec Jean Moréas préféreront le français et y
resteront attachés. Plus tard le Franco-Américain Julien Green, la liste n’étant
pas close, comme on a pu le voir cette année même par le choix d’un Afghan
francophone, Atiq Rahimi, comme lauréat du prix Goncourt.
Si le sujet ostensible est bien les termites, comme je le disais d’entrée, le
thème réel du livre, c’est le plagiat. Les termites rongent les bâtiments de bois
de l’intérieur. Une tempête, ils s’écroulent. Le soupçons de plagiat mine le
travail de l’imitateur indélicat et efface l’œuvre de la victime si l’ouvrage du
plagiaire a plus de succès que la sienne. La Vie des termites n’est peut-être que
le résultat de pillages au détriment d’auteurs plus ou moins connus, tel cet
Eugène Marais dont la réputation littéraire est quelque peu circonscrite aux
frontières de l’Afrique du Sud, mais que les spécialistes en zoologie connaissent pour ses travaux pionniers. David Van Reybrouck tente de prouver, et il
y met du sien, le plagiat de Maeterlinck. Ses recherches l’amèneront jusqu’en
Afrique du Sud, dans la région où vécut Eugène Marais – le Waterberg – et
c’est sans doute la partie la plus intéressante de son livre. Mais bien avant d’en
arriver là, le lecteur doit subir des vues plutôt rapides sur l’œuvre de Maeterlinck et le symbolisme en général. L’auteur découvre, assez surpris, que le
symbolisme fut, avec le naturalisme, le mouvement artistique européen le plus
important de la fin du XIXe siècle et que Maeterlinck y joua un rôle majeur.
Pour pallier ses lacunes, le scientifique qu’il est se gorge de lectures littéraires
sur le sujet, dont celle des œuvres complètes de Maeterlinck qu’il a le mérite
de lire en français. Il croit en faire le tour et fournit des interprétations sauvages
à propos du symbolisme qu’il ne comprend qu’artificiellement. Il irrite franchement quand il tente, en de brefs sondages biographiques, d’informer de
manière expéditive ses lecteurs sur deux grands personnages qui comptèrent
beaucoup dans la vie de Maeterlinck pour la formation et la diffusion de son
œuvre : j’ai nommé Auguste Villiers de l’Isle-Adam et Octave Mirbeau.
Pendant son premier séjour parisien, vers 1885, Maeterlinck rencontra,
en effet, Villiers de l’Isle-Adam dans des brasseries littéraires. Le langage de
l’auteur de L’Ève future subjugua pour toujours le poète et penseur en formation qu’était à l’époque Maeterlinck. De ce très grand poète et écrivain
visionnaire, successeur de Baudelaire et ami de Mallarmé, de Huysmans et de
Bloy que fut Villiers, Van Reybrouck fait un pilier de brasserie qui vous vend
des conseils littéraires en échange de quelques bières. On voit le tableau ! Il le

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considère également comme oublié, alors que justement ses pièces de théâtre
ont été jouées au XXe siècle et qu’on trouve également ses œuvres complètes
dans la collection de la bibliothèque de la Pléiade, chez Gallimard. Villiers
n’a donc jamais eu autant de lecteurs qu’en ce début du XXIe siècle. Dans un
autre genre, Van Reybrouck est tout aussi cavalier avec Octave Mirbeau. Il sait
bien sûr que Mirbeau a lancé Maeterlinck, mais il le prend seulement pour
un personnage haut en couleur, pittoresque, bouffeur de curés et amateur de
bordels, comme il l’écrit. Il n’a probablement pas lu les romans les plus importants de Mirbeau, ni ses critiques littéraires et artistiques. Il tire principalement
ses impressions de La 628-E8, publié en 1907, pour parler de ce Mirbeau qui
avait créé, en 1890, la gloire de Maeterlinck à partir de quelques poèmes et
d’une pièce aux accents élisabéthains et émersoniens, La Princesse Maleine.
La situation de Mirbeau dans les lettres et le journalisme était suffisamment
établie pour que, du jour au lendemain, sa signature ait tiré Maeterlinck de
l’anonymat. Auteur de théâtre, romancier, ami et critique des peintres, proche
de Rodin, intime de Monet et grand admirateur de l’impressionnisme et de la
musique de Debussy, Mirbeau fut, comme nous le savons bien ici, plus qu’un
journaliste littéraire excentrique. Il fut parmi ceux qui portèrent à bout de bras
le mouvement des lettres, des idées et des arts de cette époque comprise entre
1880 et 1920, c’est-à-dire tout ce dont on vécu jusqu’à aujourd’hui. Son rôle
en tant que défenseur des anarchistes, de Zola et de Dreyfus ne doit pas être
non plus oublié. Le prenant de haut avec ce précurseur, David Van Reybrouck
ne consacre qu’une quarantaine de lignes prétentieuses à Mirbeau sur un livre
de plus de 400 pages qui concerne avant tout, il est vrai, la population blanche
d’Afrique du Sud et les termites, le sujet du plagiat de Maeterlinck qui a servi
d’hameçon étant de plus en plus relégué, à mesure que les pages s’accumulent, dans les savanes du récit. Alors que c’est lui qui a introduit Villiers de
l’Isle-Adam, Mirbeau et les appréciations enfantines sur le symbolisme. Quarante lignes ! Comme si le fabuleux écrivain du Jardin des supplices ne valait
pas davantage ! L’auteur veut nous donner l’impression qu’il maîtrise tous ses
sujets, et qu’il ne faut pas lui en conter. Il relève, comble du savoir, que certains
noms propres flamands sont écorchés dans La 628-E8. Il cite des propos idolâtres sur la voiture, mais Mirbeau a aussi condamné les ravages de l’automobilisme et les méfaits du progrès technique qu’engendre le colonialisme. Il voit
en Mirbeau un personnage « flamboyant », certes. Ça ne suffit pas. Mirbeau a
besoin d’être pris au sérieux plus que ça. La jeunesse n’est pas une excuse. Il
faut absolument que David Van Reybrouck s’abonne aux Cahiers Octave Mirbeau et qu’il lise sa biographie (par Pierre Michel et Jean-François Nivet), pour
commencer. Qui disait de Mirbeau qu’il était « le plus grand écrivain français
contemporain » ? Tolstoï. Qu’il était « l’honneur de la presse française » ? Mallarmé. Qu’en peinture il « jugeait et sentait bien » ? Monet. C’est tout.
Maxime Benoît-Jeannin

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’ (éd.), Le Surréalisme en son temps et aujourd’hui,
• Jelena NOVAKOVIC
Actes du colloque de Belgrade, 2007, 450 pages.
Le Département de Langues romanes (Faculté de Philologie) de l’Université de Belgrade et l’Association de Coopération culturelle Serbie-France ont
publié, en octobre 2007, les Actes d’un colloque international consacré au
surréalisme, qui a eu lieu du 21 au 23 septembre 2006 à ladite Faculté. Les
36 articles, en français ou en serbe, suivis de résumés dans l’autre des deux
langues, mis ainsi à la portée de lecteurs serbes et francophones, se présentent
dans un livre volumineux (450 pages), doté d’illustrations choisies dans l’histoire du mouvement surréaliste (photographies des surréalistes, reproductions
de leurs œuvres et de manuscrits originaux) et d’un utile registre de noms
bilingue, ainsi que d’une présentation du projet visuel d’inspiration surréaliste exposé lors du colloque. Le recueil est édité sous la direction de Jelena
Novaković, une des grandes spécialistes serbes du mouvement, qui a d’ailleurs
initié et organisé le colloque, à l’occasion d’un double anniversaire de la naissance et de la mort d’André Breton.
Dans l’intention d’examiner à l’heure actuelle l’œuvre de Breton lui-même,
ainsi que l’héritage du mouvement surréaliste, l’organisateur a réuni des chercheurs venant de Serbie, France, Portugal, Belgique, Pologne, Bulgarie, BosnieHerzégovine et Macédoine. Ils se sont penchés sur le poème, la prose narrative,
le paratexte, le théâtre, la photographie, la peinture, la cinématographie surréalistes, sur les débuts du mouvement et ses échos tardifs, sur les détails biographiques d’auteur(e)s surréalistes. Leurs travaux ont ainsi été regroupés en trois
sections : « André Breton et le surréalisme français » (H. Béhar, J. Novaković,
B. Aleksić, A. Urbanik-Rizk, A. Ledwina, K. Kvas, D. Mantchéva, V. Antoine,
J. Pilipović, M. Džunić-Drinjaković, D. Lelièvre, D. Popović, G. M.M. Colvile,
A. Richard) ; « Le surréalisme en Serbie et dans les autres républiques de
l’ex-Yougoslavie » (M. Nenin, I. Negrišorac, I. Subotić, M. Todić, O. Janković,
B. Stojanović-Pantović, S. Peković, V. Golubović, B. Vasić, H. KapidžićOsmanagić, J. Moisieva-Guševa) ; « Le surréalisme en Europe et dans le monde » (M. de Fátima Marinho, D. Laoureux, S. Bogosavljević, V. Robciuc, A. Korda-Petrović, I. Kočevski, D. Soldatić, P. Bunjak, R. Stanarević, B. Geratović,
K. Yamasaki).
Grâce à la richesse des matériaux, tant littéraires que visuels, sur lesquels
se basent les recherches présentées, ce recueil démontre une diffusion et une
influence étonnamment vastes du surréalisme dans l’espace et le temps. Il permet aussi de réaffirmer la parenté et la simultanéité des surréalismes en France
et en Serbie ; vu la prédominance mondiale du modèle bretonien, un lecteur
français pourrait y être particulièrement attentif à la co