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Maupassant et le Réalisme :

1. 1. – Présentation de l’auteur :

On fait souvent de Maupassant un portrait contradictoire puisqu’on le présente d’un côté comme un être
rustre, primaire, sensuel et terrien, le « petit taureau normand », le canotier fier de sa moustache et de ses
biceps, le voyageur, le séducteur plein d’énergie vitale ; et, de l’autre côté, l’être hagard, torturé, sombre
et malade, sans cesse menacé par la folie et la mort.

Ces deux portraits, quoique bien évidemment trop simplifiés et trop définitifs, ne sont pas entièrement
faux ; il y a bien deux faces chez Maupassant mais elles sont indissolublement liées dans sa personnalité
comme dans son œuvre.

Guy de Maupassant naît le 5 août 1850 près de Dieppe en Normandie où il passe son enfance et son
adolescence ; son imaginaire sera très marqué par cette campagne normande que l’on retrouve souvent
dans ses textes (c’est la cas pour Le Horla qui oppose Paris et la campagne normande, au bord de la
Seine.) Même si on sent dans ses descriptions un véritable attachement à ces paysages et en particulier à
l’élément dominant, la mer, cette Normandie pluvieuse et froide incarne souvent l’ennui et la mort en
s’opposant au Sud (la Provence et surtout la Corse qu’il découvrira plus tard), sud fait de soleil, de joie
et d’énergie vitale.
Sa mère, Laure, et son père, Gustave, ne s’entendent pas bien et ils se séparent après la naissance du
jeune frère de Guy, Hervé en mai 1856. Le père s’installe à Paris et la mère à Etretat.

En 1863, Guy est envoyé dans un institut religieux à Yvetot et il vit fort mal ce changement : il se sent
emprisonné et injustement brimé, ce qui développe chez lui un fort rejet du clergé.
Il fait son lycée à Rouen et grâce à sa mère fait la connaissance du poète Louis Bouilhet et de son ami,
Flaubert.
En 1869, Louis Bouilhet meurt, Maupassant monte s’inscrire en droit à Paris mais en 1870 la guerre
contre la Prusse éclate et il s’engage – il tirera de nombreuses nouvelles de cette expérience de la
débâcle française.
Il semble avoir déjà à cette époque contracté la syphilis et commence à souffrir de premiers troubles,
encore discrets.
En 1872, il revient à la vie civile et, grâce à ses appuis familiaux, il obtient une place d’abord au
Ministère de la Marine et des Colonies puis, à l’Instruction Publique. Maupassant déteste cette vie de
rond de cuir dans laquelle il se sent à l’étroit, vie insipide de fonctionnaire pauvre et méprisé qu’il mettra
ensuite en scène dans de nombreuses nouvelles. Il compense ses odieuses journées par des fins de
semaine sur les bords de Seine, dans les guinguettes, parmi les canotiers. Ces ambiances de liberté et de
bohème fourniront également un bon nombre de nouvelles. Il y rencontre des artistes, de jeunes peintres
qui veulent rompre avec l’Académisme de la peinture en atelier et qui viennent planter leur chevalet au
bord de l’eau, les Impressionnistes.
Maupassant va aussi assez souvent à Croissey, chez Flaubert qui lui rappelle sans cesse le principe de
rigueur : le talent n’est qu’une longue patience. Si on veut écrire, il ne faut pas avoir peur de noircir des
pages et des pages puis de tout recommencer, de tout corriger. Flaubert reproche à son jeune disciple de
perdre trop d’énergie dans la débauche et de ne pas se consacrer tout entier à sa vocation d’écrivain.
Nous retrouvons ces conseils de Flaubert dans plusieurs chroniques que lui a consacré Maupassant où il
insiste sur cette idée de travail :
« N’oubliez point ceci, jeune homme, que le talent – suivant le mot de Buffon – n’est qu’une longue
patience. Travaillez. »
« Il s’agit de regarder tout ce qu’on veut exprimer assez longtemps et avec assez d’attention pour en
découvrir un aspect qui n’ait été vu et dit par personne. Il y a, dans tout, de l’inexploré, parce que nous
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sommes habitués à ne nous servir de nos yeux qu’avec le souvenir de ce qu’on a pensé avant nous sur ce
que nous contemplons. »
Maupassant participe aux recherches qui précèdent l’écriture de L’Education sentimentale et surtout de
Bouvard et Pécuchet puisque Flaubert, malade, ne peut plus se déplacer. Il envoie Maupassant faire des
repérages pour les descriptions de son roman et c’est un véritable apprentissage sur le terrain d’une
méthode d’observation et de recherche.
Grâce à Flaubert, Maupassant rencontre tous les auteurs importants de l’époque : Taine, Daudet, les
Goncourt, Heredia, Huysmans, le russe Tourgueniev et bien sûr, Zola. Il participe ainsi aux soirées
littéraires qui se tiennent régulièrement chez Zola à Médan et connues sous le nom « soirées de
Médan ». Ce groupe de Médan publie en 1880 un recueil commun de nouvelles auquel Maupassant
participe avec Boule de suif. C’est immédiatement un grand succès et cette nouvelle lui assure son
entrée en littérature.
La même année, Flaubert meurt et Maupassant se lance dans une grande activité de journaliste. Il écrit
beaucoup et mène une vie trépidante même si ses ennuis de santé se précisent l’obligeant à faire de
nombreuses cures dans des stations thermales (dont Châtel Guyon).

1881 La Maison Tellier, recueil de nouvelles.


1882 Mlle Fifi
1883 son premier roman, Une Vie et Les Contes de la bécasse
1885 le grand succès de Bel-Ami, Maupassant peut alors réaliser son rêve, s’acheter un voilier, baptisé
« Bel-ami » et naviguer en méditerranée.
1887 troisième roman, Mont-Oriol
1888 Le Horla, Le Rosier de Madame Husson, Pierre et Jean. Année très productive.
1889 Fort comme la mort
1890 début de l’écriture de Notre Cœur, inachevé.

Maupassant est alors très malade, son frère Hervé a été interné en 1889 et il sent que sa propre santé se
détériore et sur le plan physique, et sur le plan moral. Les troubles et les fantasmes morbides sont de plus
en plus nombreux (la syphilis en phase terminale attaque le système nerveux, le cerveau) ; Maupassant
est à son tour interné et après plusieurs tentatives de suicide, il meurt en juillet 1893.

Reste une œuvre immense - 300 contes et nouvelles, un très grand nombre de chroniques, 6 romans, 3
récits de voyage, des vers, 3 pièces de théâtre - qui traduit une vision du monde originale et complexe et
une grande maîtrise des techniques d’écriture de la nouvelle dont il est un des maîtres incontestés, et du
roman.

1. 2. – Maupassant et le Réalisme :
Maupassant est traditionnellement classé parmi des auteurs réalistes ; son statut de disciple de Flaubert
et sa présence chez Zola aux soirées de Médan suffisent à décider de ce classement. Si ce jugement est
globalement convenable, il mérite toutefois d’être nuancé.

Le Réalisme est un nom donné à un mouvement littéraire, à une technique d’écriture qui se développe
dans la deuxième moitié du XIXème siècle et qu’on oppose traditionnellement au Romantisme, le grand
mouvement culturel qui a dominé toute la première moitié du XIXème siècle en contestant toutes les
règles classiques. Après 1848, l’échec de la révolution signe la faillite du Romantisme politique et de
l’illusion lyrique, de l’idéalisme. Le Romantisme littéraire décline alors peu à peu.

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C’est dans ces conditions qu’apparaît ce qu’on appellera plus tard, dans un deuxième temps, le
Réalisme. Stendhal et Balzac sont les deux grands précurseurs du Réalisme, ils écrivent à une période
charnière et l’importance qu’ils accordent à la vraisemblance, à la logique, à la peinture exacte de la
société de leur temps annonce parfaitement les objectifs des auteurs dits réalistes ; toutefois, l’un et
l’autre ne s’effacent pas dans leur texte pour laisser la place au spectacle du monde, ils restent très
présents.

Réalisme est d’abord un terme de peinture employé par les détracteurs de Gustave Courbet (1819 –
1877) et utilisé couramment par les critiques d’art dès 1845. Il désigne la volonté de représenter le réel
dans son imperfection et dans sa banalité même. Son tableau, Les Baigneuses, est refusé à l’exposition
de 1855 ; ces baigneuses étant jugées grasses et repoussantes, leur corps trop réaliste choque des regards
habitués à l’idéalisation.
Comme Flaubert plus tard, Courbet refuse cette étiquette de « réaliste ». Le Réalisme ne se constituera
pas en école déterminée.
Champfleury qui fait paraître en 1857 un recueil d’articles intitulés « Réalisme » passe à son corps
défendant pour le porte parole du mouvement.

Les objectifs sont simples : observer le monde la société, les décrire en faisant disparaître l’auteur et en
donnant une impression d’objectivité, d’indépendance du monde fictif par rapport à son auteur.

Maupassant précise sa position dans la préface de Pierre et Jean, il définit les objectifs du réalisme :
• donner une image exacte de la vie
• rien que la vérité et toute la vérité
• et, au-delà même de l’observation de la société, dans le sillage de Balzac, l’analyse du
fonctionnement de cette société, de ses mécanismes, de ses interactions avec les désirs de
l’individu : son but n’est point de nous raconter une histoire, de nous amuser ou de nous
attendrir, mais de nous forcer à penser, à comprendre le sens profond et caché des évènements.

Il en précise également les méthodes :


• l’observation
• le respect de la logique et de la vraisemblance
• la dissimulation du plan, du travail du romancier, des ficelles

Enfin, Maupassant, reprenant les analyses de Champfleury, insiste sur les problèmes que posent les
objectifs déclarés des réalistes : le romancier ne peut pas donner une reproduction exacte du réel mais
seulement une interprétation.
Le romancier écrit son œuvre selon son caractère et sa personnalité, il ne peut que retranscrire sa
manière à lui de percevoir le monde et non directement le monde lui-même. Entre le monde et le lecteur,
l’œil du romancier constitue un filtre, le filtre d’une conscience, d’un tempérament :
A force d’avoir vu et médité, il regarde l’univers, les choses, les faits et les hommes d’une certaine façon
qui lui est propre et qui résulte de l’ensemble de ses observations réfléchies. C’est cette vision
personnelle du monde qu’il cherche à nous communiquer en la reproduisant dans un livre.

Une copie servile de la réalité serait sans intérêt et de plus parfaitement impossible : l’œil et la
conscience du romancier, non seulement déforment la réalité mais la recomposent et cette recomposition
est absolument indispensable à l’élaboration d’une œuvre littéraire.
Même si ces romanciers choisissent de ne rien inventer et prennent tous leurs éléments dans
l’observation de la réalité, ils doivent choisir ces éléments et ce choix signe déjà l’intervention de
l’auteur. Ce choix est indispensable car la vie est trop riche de détails et paradoxalement pas assez dense
pour pouvoir fournir telle quelle la matière d’un roman. L’auteur sélectionne quelques éléments
intéressants dans le flot monotone de la vie :

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Le réaliste, s’il est artiste, cherchera, non pas à nous montrer la photographie banale de la vie mais à
nous en donner la vision plus complète, plus saisissante, plus probante que la réalité même. Raconter
tout serait impossible car il faudrait alors un volume au moins par journée, pour énumérer les
multitudes d’incidents insignifiants qui emplissent notre existence.

De plus certains éléments de la vie ne sont pas directement transposables dans l’œuvre romanesque
parce qu’ils ne répondent pas à l’exigence réaliste – faire vrai, c'est-à-dire présenter des faits logiques et
vraisemblables, cohérents. Or, la vie est souvent illogique :
Elle est brutale, sans suite, sans chaîne, pleine de catastrophes inexplicables, illogiques et
contradictoires. Les romanciers doivent donc écarter certains éléments pourtant vrais et préférer la
vraisemblable [le vraisemblable est une construction, il est compris comme ce qui semble vrai au
lecteur].

• faire un choix parmi le flot des incidents de la vie


• privilégier le vraisemblable sur le vrai
• réorganiser les éléments sélectionnés de manière plus ferme et plus adroite qu’ils ne le sont dans
la vie.

La vie encore laisse tout sur le même plan, précipite les faits ou les traîne indéfiniment. L’art, au
contraire, consiste à user de précautions et de préparations, à ménager des transitions savantes et
dissimulées, à mettre en pleine lumière par la seule adresse de la composition, les évènements essentiels.

Ainsi, les romanciers recomposent, reconstruisent le réel. Le texte ne nous donne donc jamais la réalité
brute, il ne peut donner que l’illusion du réel, - et cela par des procédés et des techniques d’écriture qui
visent à faire croire au lecteur que le texte présente la réalité – des techniques qui concourent à ce qu’on
appelle, l’effet de réel.
Le réalisme est avant tout, une technique d’écriture.

Faire vrai consiste à donner l’illusion complète du vrai. J’en conclus que les réalistes de talent
devraient s’appeler plutôt des illusionnistes.

Maupassant montre les limites de la théorie réaliste mais il ne s’écarte pas de ses techniques d’écriture. Il
se montre un peu plus sévère avec le Naturalisme qui est une sorte de radicalisation du réalisme, portée
par Zola. Le Naturalisme naît de la grande foi en la science du XIXème siècle, du positivisme – le
progrès scientifique devait permettre de tout comprendre et d’améliorer la condition humaine. Zola veut
réutiliser les grandes avancées de la science dans ses romans pour son objectif d’exploration méthodique
de toute la société ; il crée le « roman expérimental » et se sert des travaux du docteur Prosper Lucas sur
l’hérédité, d’Hyppolite Taine, de Claude Bernard pour illustrer l’idée d’un déterminisme social. Vers
1885, après une période de gloire, le Naturalisme commence à pâlir, les convictions qui ont fondé son
esthétique commencent à s’affaiblir et les attaques se font de plus en plus virulentes.
On commence à chercher d’autres voies à explorer en littérature.