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LES PLATEAUX DE LA BALANCE

DU MEME AUTEUR

L'Homme. La Vie, La Science, L'Art. Ouvrage précédé

d'une introduction par M. Henri Lasserre. Un volume

in-16.

Le Siècle. Les hommes elfes idées. Préface de M. Henri Lasserre. Un volume in-16.

Paroles de Dieu. Réflexions sur quelques textes sacrés.

Nouvelle édition. Un volume in-16.

Physionomies de Saints. Un volume in-16.

Contes extraordinaires. Nouvelle édition refondue.

Un volume in-16.

Rusbrock l'Admirable (Œuvres choisies), traduction d'Ernest

Hello. Un volume in-16.

Philosophie et Athéisme. Nouvelle édition. Un volume

in-16.

Du Néant a Dieu. Contradictions et sxjnthèse. La Connais-

sance de Vêtre par le néant. Fragments recueillis par

Jules-Philippe Heuzey. Deux volumes in-16.

Les Plateaux de la Balance. Nouvelle édition. Un

volume in-16.

ERNEST HELLO

LES PLATEAUX

DE

LA BALANCE

Avec une Introduction

Je M. Georges GOYAU

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PARIS

LIBRAIRIE ACADÉMIQUE

PERRIN ET C", LIBRAIRES-ÉDITEURS

35, QUAI DES GRANDS-AUGUSTJK5, 35

1923

Tous droils de reproduction cl de traduction réservés

vés pour

pour tou*

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9J3

INTRODUCTION

! // moment où se déroulent de nobles et subtils débats sur les droits et les devoirs du

Catholique <pii fait œuvre d'artiste,

au

moment où l'on discute sur les exigences des

consciences en matière d'art, une réimpres-

sion des Plateaux de la Balance, d'Ernest

llello, apparaît spécialement opportune Chateaubriand, au début du dix-neuvième

siècle, voulut montrer,

dans le Génie du

Christianisme, ce qu'avaient gagné les bel-

les-lettres, ce qu'avaient gagné les beaux-

arts, à se laisser frôler par une inspiration

chrétienne. Ernest Uello, aux alentours de

Î880, dans les articles recueillis en son livre

des Plaïeai x, indique tout ce que perdent

les beaux-arts, tout ce que perdent les belles-

lettres, à ne point se laisser suffisamment imprégner et féconder par les ressources que

la foi leur offre, orienter et conduire par les

lumières quelle leur propose.

«

Un siècle après l'explosion de la grande querelle des Anciens et des Modernes »,

Chateaubriand, planant au-dessus de ce

champ clos plutôt qu'il n'y descendait, mit

en valeur, dans les lettres dites modernes,

certaines richesses qui manquaient aux let-

tres anciennes. Lorsque le dix-huitième siè-

cle esquissait un tel parallèle, c'était pour y trou ce r l'occasion d'un hommage au « pro-

II

grès humain » : Chateaubriand, tout au con-

traire, cherchant une origine aux formes

nouvelles de la sensibilité, aux aspects nou-

veaux de la beauté, en faisait honneur à ce

don divin qui s'appelle le christianisme. La

publication du Génie semblait ainsi clore par une sorte d'épilogue confessionnel, apo-

logétique, et vraiment tout à fait imprévu,

les polémiques autrefois soulevées par Per- rault, Lamotte et Fontenelle. « Serait-ce en

vain que les hommes ont progressé ? avaient

dit ceux-ci ; donc, vivent les modernes ! » Or les lecteurs du Génie, voyant le problème

sous un autre aspect, pouvaient conclure à

leur tour : « Dans ce qui est moderne, res-

pect à ce qui fut l'apport divin ou le résultat

de l'apport divin, respect aux enrichisse-

ments apportés à l'art par tout ce que le christianisme réveilla de besoins et fit res- plendir de vérités dans l'âme humaine renou-

velée ! » Quatre vingts ans se passent, et voici que

la voix d'Ernest Hello, du haut de ces cimes

d'où volontiers elle retentissait, interpelle

quelques-uns des plus illustres parmi ceux

qui depuis trois cents ans tinrent une plume,

et puis, après eux, le groupe des critiques

qui guident l'opinion, font ou

défont les

réputations, et qui commandent d'admirer,

ou bien commandent de dénigrer. Hello

demande à ces auteurs, à ces critiques, quelle

est la métaphysique à laquelle ceux-là subor-

donnent leur effort d'art et ceux-ci leurs

III

jugements. Car bon gré mal gré ils ont une métaphysique, lors même qu'Us se pique- raient de n'en avoir aucune, puisqu'une telle

prétention, si négative soit-elle, n'est déjà

rien de moins qu'une attitude définie,

et

rien de moins qu'un parti-pris,

et rien de

moins qu'une démarche philosophique, et

puisqu'on est philosophe encore, philosophe

sans le savoir, même lorsqu'on voudrait ne

l'être point.

Hello regarde autour de lui, il écoute, il questionne : cette métaphysique chrétienne

dont quelques mystiques spécialement aimés, l'Aréopagite, Ruysbrock, Àngèle de

Foligno, lui entr'ouvent les abîmes, qu'en

pense-t-on parmi ses contemporains ? On la

néglige, on la déserte,

il apparaît à Hello

qu'Hegel est devenu le maître des pensées.

Devant l'hégélianisme, l'imagination d' Hello

se sentait

prise comme d'un

vertige :

si

su (<>i ne l'eût aidée à reprendre jwssession

de sa raison naturelle et à en exploiter toutes

les énergies, je crois bien que cette imagi-

nation eût fait de lui un hégélien. En défini-

tire, on sent qu'il trouve dans le système d'Hegel une grandeur de mauvais aloi, mais

cependant

voit que

petitesses, au contraire, et vilenies, et demi-

làchetés, dans ces complaisances et condes-

cendances qui induisent nombre d'écrivains, réputés penseurs, à ne plus savoir dire oui

ou non, à ne plus oser dire : Ceci est vrai, cela est faux. Que Vhégélianisme, cette au-

une grandeur : il ne

IV

dace de spéculation, soit devenu une sorte de

masque,

dont s'affublent coquettement,

pour faire figure dans le monde, la timidité

des pensées, et la paresse des affirmations,

et ce qui reste de pudeur aux négations :

cela indigne Hello, cela le met hors de lui,

et dans les Plateaux de la Balance, sa cri-

tique s'évade

de

cette anémiante atmo-

sphère. Elle deviendrait volontiers injurieuse

pour ceux qui s'y complaisent ; son attache-

ment même pour la vérité chrétienne exa-

cerbe son verbe et libère ses verdicts. Il va

juger un Shakespeare, un Gœthe : il con-

fronte ce qu'il sait de leur psychologie, ce

qu'il croit deviner de leur métaphysique,

avec les lumières qui s'offraient à leurs re-

gards et qui pour eux eussent éclairé ciel et

terre s'ils eussent voulu les retenir, s'ils eus-

sent voulu les exploiter pour faire œuvre de beauté. Et voilà qu' Hello nous convie à

reconstituer ce qu'auraient être

le

roi

Lear, et Macbeth, et Hamlet, et ce qu'au-

raient dû être l'âme et le cerveau de l'auteur

de Faust, si Shakespeare et si Gœthe avaient

pleinement répondu à leur vocation, et s'ils

avaient mieux connu, ou mieux écouté, ce

que dit la foi chrétienne sur ce monde et sur Vautre. Corriger un Shakespeare, et vouloir

recréer un Gœthe, n'est-ce point témérité,

alors que

l'humanité s'incline devant ce

Shakespeare et devant ce Gœthe, alors qu'elle

les admire, tels qu'ils furent ? Mais non,

nous répondrait Hello : la sentez-vous satis-

faite, cette humanité, de l'admiration que

pour eux elle <''i>r<>iiiw ? Au-delà des salons

où Ion doute élégamment, avec d'ironiques

persiflages qui voudraient être gais, écoutez

le romantisme, qui franchement soupire, et

qui parfois sanglote. Les idolâtries esthéti-

ques du romantisme procurent-elles ce bon-

heur qu'apporte la possession du vrai ?

Il y a du romantisme chez Hello, il y en a

même beaucoup, mais sa foi Va soustrait aux

malaises du romantisme. C'est un autre inté-

rêt qu'offre le livre des Plateaux, de définir ces malaises. Hello les ausculte avec pitié,

presque avec miséricorde. Ces romantiques

qui cherchent l'infini, qui en ont besoin, et

qui se fourvoient dans la recherche, l'atten-

lui parait

drissent. Leur siècle, on le sent,

supérieur au dix-huitième. Eux du moins,

ils cherchent un peu, si d'ailleurs ils n'ont

pas trouvé ; le dix-huitième siècle ne voulait ni chercher ni trouver. Hello écrit son livre

au moment oà le scientisme dans le domaine de la pensée, au moment l'école parnas- sienne dans le domaine de la poésie, avaient

réagi contre l'inquiétude romantique et con-

tre l'esthétique romantique ; ses pages sur le

romantisme ressemblent à une 07*aison funè-

bre dans laquelle l'orateur, en traits sévères

et inattendus, qualifierait le mauvais usage

que fit le défunt de ses bons désirs, et même

de ses bonnes intentions. FA Von se reprend,

en lisant ces pages, à songer à ce précurseur

du romantisme, qui s'appela Chateaubriand.

VI

II avait ouvert à Vart romantique les écluses

du courant chrétien : que résulte-t-il, quatre vingts ans plus tard, du jugement porté par Hello ? C'est que le romantisme est passé à

côté du christianisme, et c'est que la Vérité

est

toujours

insuffisamment

exploitée,

comme source de Beauté.

Lisez maintenant, dans les Plateaux, le

chapitre sur l'Envie, le chapitre sur la Cha-

rité intellectuelle, dans lesquels Hello, par

un retour amer sur lui-même et sur son

ingrate destinée littéraire, entame le procès

de Vopinion publique, de ses admirations

iniques, de ses mépris iniques,

et lui de-

mande compte de tous les péchés d'omission

qu'elle commet à l'endroit de ceux qui vou-

draient lui porter la lumière. Il s'épanche,

soudainement, en âpres invectives ; on dirait

que sourdement il réclame justice pour lui- même, pour ce qu'en lui-même il sent de

génie. Il n'est pas découragé cependant, il continue ; sa balance est toujours là, avec

un fléau qu'aucunes considérations humai-

nes, qu'aucuns sentiments humains ne sau-

raient faire arbitrairement fléchir. Il est méconnu, lui penseur, mais le regard qu'il

jette sur le monde des idées,

des

lettres et

des âmes, lui montre que son Dieu est mé-

connu. Alors cette âme d'artiste susceptible,

en qui l'humilité lutte sans cesse contre ce

qui aurait pu devenir une hypertrophie du

moi, en qui l'ascèse chrétienne corrige et

mortifie sans cesse l'attitude romantique,

VII

cette âme cesse de se plaindre, puisque son

Dieu, tout le premier, accepte tant de disgrâ-

ces, et cette âme continue de travailler, puis-

que son Dieu la veut au travail. Les pages ion devine ces gémissements qui volon-

tairement s éteignent, ces résolutions qui

virilement se renouvellent, ne sont pas les moins belles de V œuvre d'Hello ; un instant

elles

le

rapprochent de nous ; elles V éloi-

gnent de cet inaccessible Sinaï d'où tom- baient les flèches de sa critique, et devant

nous, c'est un homme qui souffre,

qui tra-

vaille

et

qui saigne,

un homme comme

nous, un chrétien comme nous, et meilleur que nous.

Georges GOYAU.

PRÉFACE

J'ai eu faim el soif de la Justice, j'ai voulu

; j'ai voulu la

leur place les

j'ai voulu prendre

la faire,

j'ai voulu la

penser

parler. J'ai voulu

mettre à

hommes et les choses,

leur mesure, et la donner.

J'ai voulu peser certaines œuvres et in- diquer leur poids.

J'ai voulu dire ce qui m'a paru vrai, sans

souci de l'erreur reçue.

J'ai voulu jeter un regard du côté de cer-

taines têtes, pour voir si elles étaient hautes

comme on le disait.

la taille qu'elles m'ont paru

avoir.

J'ai promené la balance à travers le monde

intellectuel, n'ayant qu'un poids et qu'une

mesure, et j'ai laissé les plateaux monter ou

descendre comme ils voulaient, abandon-

nés aux lois de l'équilibre.

Les chapitres de ce livre ne sont pas jux-

taposés par une unité mécanique. Ils sont

liés, si je ne me trompe, par une unité orga-

nique. Cette unité, c'est la faim et la soif de

Et

j'ai dit

la Justice.

Or la faim et la soif courent elles veu-

lent, et je les ai laissées courir.

La faim et la

soif sont les symboles du

X

LES PLATE M \ DE LA BALANCE

Désir, et le Désir est le Précurseur de la

Justice. Il y a entre ces deux mots : Désir, Justice,

une corrélation mystérieuse et profonde.

Quiconque a le Désir en lui, a la Justice de-

vant lui, comme le pain de sa faim,

vin de sa soif.

Daniel signifie Justice de Dieu, et le Pro-

et le

phète qui possédait ce nom a reçu d'un ange

cet autre nom (si toutefois il est permis de

dire que ce soit un autre nom), Homme de

Désirs.

critique assez haut

J'ai voulu

élever la

pour qu'elle pût cesser d'être une irritation,

et devenir un apaisement.

J'ai voulu la placer assez haut pour qu'elle

pût dominer la poussière et la fumée du

combat.

Car, après le Désir, il faut nommer la Jus-

tice, et après la Justice, il faut nommer la

Paix.

Je ne parle pas de la paix négative des

muets qui se regardent ; je parle de la paix

glorieuse, celle qui chante.

Je voudrais que cette œuvre de Désir et de

Justice fût aussi une œuvre de Paix. Je voudrais que la critique vînt s'asseoir

sur la montagne très solennellement.

Mais qu'est-ce qu'un livre, en face de ces

mots : Désir, Justice, Paix ? Qui pourra me-

surer son impuissance ? Qui pourra mesurer

sa faiblesse et la résistance de la distraction,

et l'étendue du désert où sa voix va crier ?

PRÉ! \< l

XI

Cette distraction du monde n'est pas ae

l;t puissance, mais elle est de l'inertie, et quoi

de plus résistant que l'inertie ? l'ensorcelle-

ment de la bagatelle est un monstre à cent

mille formes. Quelquefois la bagatelle appa-

raît bagatelle, quelquefois elle se déguise et

prend des airs graves. Ses pompes, qui ont

le baptême pour ennemi, lui taillent des cos-

tumes tragiques, qui voudraient être solen- nels. L'armée de la Bagatelle a sa cavalerie

légère, (die a aussi son artillerie.

Je sais contre elle ma faiblesse, et je cher-

che dans la prière du matin les armes que

je n'ai pas :

Jesu, Deus fortis, miserere nostri. « Jésus, Dieu fort, ayez pitié de nous. »

Et dans la prière du soir :

Fœderis arca, ora pro nobis.

« \rche d'alliance, priez pour nous. »

Et l'arche d'alliance désigne ici la Vierge

terrible, terrible comme une armée rangée en bataille.

Je demande à tous ceux qui ouvriront ce

livre, de songer à la faiblesse de celui qui l'a

écrit, et de lever pour lui les yeux, la voix

et les mains vers celui qui est le Dieu fort,

et celle qui est l'Arche d'alliance.

Ernest HELLO.

LA LUMIÈRE ET LA FOULE

Parmi les erreurs les plus fatales qui dé-

vorent l'humanité, j'en veux signaler une

dont les désastres sont incalculables. Cette

erreur est d'autant plus funeste qu'elle pos-

sède souvent les hommes bien intentionnés,

et brise leurs armes dans leurs mains.

Cette erreur, la voici :

Beaucoup d'hommes, en face des princi-

pes les plus élevés de la métaphysique, di-

sent :

« Qu'importe ?

m Les théories transcendantes,

qu'elles

soient fausses ou qu'elles soient vraies, ne pé-

nètrent pas les masses. Je veux faire le bien ;

or je suis entouré d'hommes qui n'ont lu ni les grands philosophes de la vérité, ni les grands philosophes de l'erreur. Ce sont des

jeux d'esprit qui ne mènent pas le monde.

Donnez-nous des choses pratiques. » Dans l'opinion des hommes médiocres, les principes ne sont pas des choses prati-

ques.

je supplie ceux qui veulent faire le bien d'écouter ce que je vais leur dire :

Toujours, et partout, ce sont les principes

de la métaphysique la plus élevée qui gou-

vernent les masses les plus ignorantes de la

LES PLATEAUX DE LA BALAKCE.

1

2 LES PLATEAUX DE LA BALANCE

métaphysique,

vrai, mais

non pas directement, il est

indirectement. La vie privée des

hommes,

la

et cette

la

dans ses plus humbles détails, est

traduction de la métaphysique adoptée,

vie privée est d'autant plus mauvaise

métaphysique de l'erreur a plus géné-

que ralement et plus, longtemps prévalu, lout

homme qui

en agissant

agit, obéit, en agissant bien ou

mal, à une théorie metaphisique

très profonde, qu'il ignore presque toujours,

mais que d'autres savent pour lui.

Vous qui

coudoyez les passants dans es

qui dites : qu importe ? en face des

rues, et

vérités sublimes, que vous croyez abstraites

vous ressemblez à un boulanger qui, au fond

de son four,

la lumière,

en remuant sa pâte, parlerait de

et dirait : que m'importe ? On di-

à entendre les hommes, qu entre les

ravons du soleil et le pain qu'ils mangent.

rait

Dieu

n'a mis aucun rapport. Ils ne savent pas

comment le blé mûrit. Ils oublient la lumiè- re en se nourrissant d'elle.

Le Saint-Esprit venait de descendre sur le

cénacle en fête, et celui qui avait tremble de-

vant une servante, c'est-à-dire devant I opi-

nion,

rien

Pierre, fils de Jean, n'avait plus peur de

Peu de temps après, Paul tombe sur le

chemin de Damas. Il se relève, fou d amour.

On le

dre

traîne devant l'Aréopage, afin d enten-

du nouveau. Et, en effet, il parle de Dieu,

et dit :

LA II MU lu: ET LA FOULE

S

In ipso enim vivimus, movemur et sumiis.

Car, en lui, nous avons la vie, le mouve-

ment el l'être.

A cette parole, il me semble que j'entends

rire beaucoup d'auditeurs. Nous l'entendrons

un autre jour, disent-ils tout bas. Peut-être

le trouvaient-ils presque innocent à force de

le trouver absurde. Je les entends rire ; mais il nie semble qu'à côté d'eux, j'entends le fré-

missement d'un homme. Cet homme s'est

promené à Héliopolis, un certain jour, en

compagnie d' Apollophane. Tous deux avaient

remarqué que le soleil changeait ses habitu-

des. Il \ a, dit Apollophane, une révolution

dans les choses divines.

Ou Dieu souffre, répondit son ami, ou il

compatit à la souffrance.

L'ami d' Apollophane siégeait à l'Aréopage, à coté de ceux qui riaient, pendant que parlait

Paint Paul. Je pense qu'au moment où vibra

dans l'enceinte de l'Aréopage la voix qui di-

sait : In ipso enim vivimus, movemur, et su-

mus, l'ami d' Apollophane, le disciple de la

sagesse antique, qui allait devenir docteur de

la Sagesse éternelle, Denys l'Aréopagite, qui allait s'appeler saint Denys, se souvint des té-

lièbres d'Héliopolis, de* ténèbres du vendredi,

»'t frémit, au fond de l'âme, sous le souffle de

Dieu qui passait.

notre maître à tous ! saint Denys. qu'on

no connaît pas, les grands hommes se sont

4

LES PLATEAUX DE LA BALANCE

nourris de votre substance, l'humanité s'est

nourrie des grands hommes, et ce siècle vous a oublié profondément. Si j'avais envie de

rire en ce moment, je citerais les titres des li-

vres qu'ils lisent, ces hommes qui ne vous li-

sent pas. Mais n'ayant pas, pour le moment,

envie de rire,

j'aime mieux les laisser lire

leurs livres, et vous regarder, ô mon maître,

dans la lumière où vous êtes. Cette lumière

est très élevée. On dirait que Dieu se place,

quand il veut être vu de nous, dans la direc-

tion de nos âmes. Il suit notre attrait.

Ainsi

les pêcheurs furent pris par la pêche miracu- leuse, et désormais péchèrent des hommes

Ainsi, les rois mages, les rois astronomes,

habitués à la contemplation des astres, fu-

rent saisis et entraînés par une étoile. Du ciel

tomba la lumière qui les guida au berceau

de Bethléem, parce que leurs regards aimaient

le ciel. Or, ce fut le soleil, et le soleil éclipsé,

qui porta à Denys la première nouvelle, nou-

velle vague encore, des événements du Gol-

gotha. La seconde lui fut donnée par la Pa-

role, représentée ici par saint Paul. Et il était, destiné à entendre la conversation d'Hiéro-

thée. Il semble que le souvenir du soleil éclip- ait illuminé dans ses profondeurs la doc-

trine de saint Denys. Il a promené son regard

d'aigle dans la région où se croisent la lumiè-

re et l'obscurité, au-dessus de l'horizon visuel

des hommes.

Voici quelques lignes qui rappelleront à

ceux qui la connaissent, et qui indiqueront

LA

l.l

Mil i;i

II LA FOULE

O

;iu\ inities la direction du regard de saint De-

ux-. Sun- ce regard, je l'espère, je vais co-

pier ces lignes ; elles dérangeront peut-être

les habitudes de plusieurs, et sembleront l>i-

zarres ; mais je me soucie forl peu de cette

crainte :

<< Trinité supra essentielle, très di\ ine, sou-

verainement bonne, guide des chrétiens dans

la sagesse sacrée, conduisez-nous à celle subli-

me hauteur (\rs Ecritures,

qui échappe à

toute démonstration el surpasse tonte lumière.

Là, sans voile, en eux-mêmes et dans leur

immutabilité, tes mystères de la théologie ap-

paraissent parmi l'obscurité très lumineuse

d'un silence plein d'enseignements profonds :

obscurité merveilleuse qui rayonne, en splen-

dides ('clairs, et qui, ne pouvant être ni vue

ni saisie, inonde, de la beauté (le ses feux, les

esprits saintement aveuglés. Telle est la priè-

re que je fais.

«

Pour \ons, o bienheureux Timothée,

exercez-vous ^;lns relâche aux contemplations mystiques ; laissez de côté les sens et les opé-

rations de l'entendement, tout ce qui est ma- tériel et intellectuel, toutes les choses qui sont

et celles qui ne son! pas, et d'un es-or surna- turel, allez \ons unir, aussi intimement qu'il

e^l

possible, à Celui

qui

est élevé par delà

tonte essence el tonte notion. Car, c'est par

ce sincère, spontané cl total abandon de vous-

même, el de toutes choses, que, libre et déga- gé d'entraves, vous vous précipiterez dans l'é-

clat mystérieux de la divine obscurité. »

LES PLATEAUX DE LA BALANCE

El ailleurs (j'emprunte toujours l'admira-

ble traduction de Mgr Darboy) :

<( Nous ambitionnons d'entrer dans cette

obscurité translumineuse, et de voir et de connaître précisément, par l'effet de notre

aveuglement et de notre ignorance mystique, Celui qui échappe à toute contemplation et à

toute connaissance. Car, c'est véritablement

voir et connaître, c'est louer l'Infini d'une ma-

nière suréminente, de dire qu'il n'est rien de ce qui existe (d'après nos conceptions de

l'existence).

« Ainsi celui qui façonne la matière brute

en une noble image, enlève les parties exté- rieures qui dérobaient la vue des formes in-

ternes, et dégage la beauté latente par le seul

fait de ce retranchement. »

Et ailleurs :

(( Les ténèbres se dissipent devant la lumiè- re, surtout devant une abondante lumière :

l'ignorance se corrige par les connaissances,

surtout par des connaissances variées. Il n'en

est point ainsi de l'ignorance mystique, qui

n'est point une privation, mais une supériorité

de science

Et si. en voyant Dieu, on com-

prend ce qu'on voit, ce n'est pas Dieu qu'on

a contemplé, mais bien quelqu'une des cho-

ses qui sont de lui, et que nous pouvons con-

naître. Et cette absolue et heureuse ignorance

constitue précisément la science de celui qui surpasse tous les objets de la science hu-

maine. »

Et ailleurs :

LÀ Ll M m: HE Et LA POULE

7

k Oui, l'éternité et le temps procèdenl do

lui, et, principe sans commencement, il a

créé les êtres, quels qu'ils soient, cl

la dur»''*'

qui mesure leur existence. Tout