EntretienS

:

Blanche Gidon/David Bronsen
Florence Noiville/Paula Jacques

autres Textes de roth :
À Joseph Roth de :

Otto de Habsbourg-Lorraine
De Joseph Roth à :

Blanche Gidon
Gabriel Marcel
Stefan Zweig
Textes inédits de roth :

À un coin de rue
Chez l’horloger
Cochinchine

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Avec le soutien de la Fondation du
Judaïsme Français

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L’Herne
Joseph Roth

Lettres :

Avec le soutien de la Chancellerie fédérale d’Autriche

39 €

Représentant de commerce
dans le café
Concert au Volksgarten
Dans notre atelier de composition
Dans la crypte des Capucins
Émile Zola - Un écrivain sans
table de travail
Imre Ziska est de retour chez lui
Jouets
L’homme de l’hospice
La fin d’un symptôme
Le clown inconnu de Barcelone
Le colporteur de journaux
Le magicien
Le souffleur
Le sourire de la grande Histoire
Les enfants des bannis
Tyrannie de l’heure

Conférences de résistance
(années d’exil)
Juifs en errance
Les Villes blanches :  Tournon
Lettre illustrée
Cahier iconographique
Florilège
Chronologie
Contributeurs au cahier

L’Herne

Pierre Assouline
Céline Barral
Pierre Bertaux
David Bronsen
Thomas Buffet
Jean-François Candoni
Philippe Chardin
Valérie Chevassus-Marchionni
J. M. Coetzee
Stefania Cubeddu-Proux
Jürgen Doll
Marino Freschi
Guido Furci
Blanche Gidon
Florence Godeau
Anne-Sophie Gomez
Nadine Gordimer
Raphaëlle Guidée
Robert Kahn
Carole Ksiazenicer-Matheron
Jacques Lajarrige
Aurélie Le Née
Jacques Le Rider
Frédéric Lefèvre
Frédérique Leichter-Flack
Marguerite Léna
Fernand Letist
Daniel Macher
Claudio Magris
Hélène Martinelli
Jean-Pierre Morel
Soma Morgenstern
Herta Luise Ott

Stéphane Pesnel
Stéphane Rilling
Régine Robin
Marc Sagnol
Ariel Sion
Bil Spira
Michèle Tauber
Alexis Tautou
Norman David Thau
Erika Tunner
Philippe Zard
Stefan Zweig

Couverture : Joseph Roth au Jardin du Luxembourg, Paris, 1926 © Courtesy of Leo Baeck Institute.
4e de couverture : Joseph Roth, étudiant à Vienne. Photographie de sa carte d’identité, vers 1914 © Courtesy of Leo Baeck Institute.

contributeurs :

Joseph Roth

Cahier dirigé par Carole Ksiazenicer-Matheron et Stéphane Pesnel

111
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L’Herne

Les Cahiers de l’Herne
paraissent sous la direction de
Laurence Tâcu

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Joseph Roth

Ce Cahier a été dirigé par
Carole Ksiazenicer-Matheron et Stéphane Pesnel

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Ce Cahier est publié avec le soutien
du
Centre National du Livre
de
La Fondation du Judaïsme Français
et de
La Chancellerie Fédérale Autrichienne

Nos plus vifs remerciements vont à
Heinz Lunzer et Victoria Lunzer-Talos, Simone Maillard-Spira,
Marc Sagnol, Françoise Thau, Alexis Tautou
pour leur aide précieuse dans l'élaboration de ce Cahier

Nous tenons aussi à remercier
M. Victor Fingal, Zurich,
les Deutschen Exilarchiv de la Deutschen Nationalbibliothek de Francfort-sur-le-Main,
M. Theodor Kramer
pour la reproduction dans cet ouvrage des caricatures de Joseph Roth par Bil Spira.

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.

© Éditions de L’Herne, 2015
22, rue Mazarine 75006 Paris
lherne@lherne.com
www.lherne.com

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Sommaire
9

Carole Ksiazenicer-Matheron et Stéphane Pesnel
Avant-propos

I – Situations de Joseph Roth

15
21
28
31
34
35

44
46
55

Régine Robin 
L’introuvable « chez-soi » : les villes de Joseph Roth
Florence Noiville et Paula Jacques
« Comme un tronc d’arbre qui flotte à la surface de la mer » (Entretien)
Joseph Roth
Juifs en errance : le monde des hassidim
David Bronsen
Enfance
Joseph Roth
Lettre illustrée
Joseph Roth
Conférences de résistance :
L’Auto-da-fé de l’Esprit – La mort de la littérature allemande –
Hommage à l’âme autrichienne
Otto de Habsbourg-Lorraine
Deux lettres
Valérie Chevassus-Marchionni
L’alcoolisme de Joseph Roth : son origine, sa signification et ses liens avec l’écriture
Joseph Roth
Textes : Chez l’horloger – Cochinchine (Inédits en français)

II – Journalisme, voyages, vision européenne

61
74
82
88
91
97

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Marc Sagnol
Joseph Roth et la Pologne
Jean-François Candoni 
Joseph Roth au pays des Soviets
Herta Luise Ott
La France de Joseph Roth : un amour complexe
Joseph Roth
Les Villes blanches : Tournon
Stéphane Pesnel
Joseph Roth et les écrivains (français) du xixe siècle
Jacques Le Rider
Joseph Roth et Stefan Zweig : deux représentations de l’Europe sous le signe du mythe
habsbourgeois

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104

Joseph Roth
Textes : Représentant de commerce dans le café – Dans la crypte des Capucins – À un
coin de rue – Émile Zola – Un écrivain sans table de travail (Inédits en français)

III – Modernités de Joseph Roth

113
119
131
136
142
148
157
164

Stéphane Rilling 
Hôtel Savoy : les sensations du retour
Jean-Pierre Morel 
Joseph Roth, romancier de la révolution russe ?
Aurélie Le Née 
L’univers duel des « romans du retour de guerre ». Zipper et son père et Gauche et Droite
Florence Godeau 
Devant l’Histoire. Robert Musil et Joseph Roth
Guido Furci 
Le principe du « montage » chez Joseph Roth : entre désir de mouvement et nostalgie de l’immobilité
Céline Barral 
Cabinets de cires
Joseph Roth
Textes : Tyrannie de l’heure – Jouets – Dans notre atelier de composition – Le sourire
de la grande Histoire (Inédits en français)
Bil Spira
Caricatures

IV – Tournant « classique » : fresque et totalité

169
179
182
185
187
194
200
206
216

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Norman David Thau 
L’exclu désespéré, texte introduit par Philippe Zard
Pierre Assouline 
Vies de Job
Frédérique Leichter-Flack
Job, un miracle pour aujourd’hui
Marguerite Léna 
Réflexions sur Job. Roman d’un homme simple
Raphaëlle Guidée 
Vivre à l’ombre des morts
Philippe Chardin 
Rites et ordres à l’épreuve de l’humour et de la détresse
Daniel Macher 
La Marche de Radetzky : qui est vraiment François-Joseph ?
Carole Ksiazenicer-Matheron
La Marche de Radetzky dans le contexte des romans de la fin d’un monde
Blanche Gidon
Souvenirs

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221
223

Joseph Roth
Trois lettres à Blanche Gidon
Joseph Roth
Textes : Le colporteur de journaux – L’homme de l’hospice – Concert au Volksgarten
(Inédits en français)

V – Les œuvres de l’exil français

231
239
248
257
262
268
272

Carole Ksiazenicer-Matheron
L’écriture des pogroms. Tarabas et la tradition littéraire en yiddish
Ariel Sion 
Les Fausses Mesures de Joseph Roth : une allégorie marrane des engrenages du mal et de la Loi
Michèle Tauber 
Les paysages de Joseph Roth et d’Aharon Appelfeld
Thomas Buffet
Confession d’un assassin ou l’inspiration dostoïevskienne
Jürgen Doll 
L’insoutenable légèreté de l’être. À propos du Conte de la 1002e nuit
Claudio Magris 
Le Léviathan et le Tohu-bohu
Joseph Roth
Textes : Les enfants des bannis – Le clown inconnu de Barcelone (Inédits en français)

VI – L’homme de lettres en dialogue
277
280
289
291
297
304
310
311
314
317

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Frédéric Lefèvre
Une heure avec Joseph Roth
Jacques Lajarrige
Joseph Roth et Soma Morgenstern : une amitié tumultueuse
Soma Morgenstern
Le discours du souvenir
Erika Tunner 
« Mon ami, mon frère » – Joseph Roth et Stefan Zweig
Stefan Zweig 
Éloge funèbre
Alexis Tautou
« On a mésusé de moi ! » Joseph Roth et ses traducteurs
Joseph Roth
Deux lettres à Gabriel Marcel
Blanche Gidon et David Bronsen
« Avec son pardessus qui flottait comme des ailes » (Entretien)
Pierre Bertaux et Gabriel Marcel
À la mémoire de Joseph Roth
Joseph Roth
Texte : Imre Ziska est de retour chez lui (Inédit en français)

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VII – Adaptations cinématographiques

321
322
324
326
332
341

Marino Freschi
Joseph Roth va au cinéma
Joseph Roth
Une lettre à Stefan Zweig
Fernand Letist
Le déclin de l’Empire austro-hongrois : La Marche de Radetzky, un téléfilm crépusculaire
Robert Kahn
La Rébellion : Michael Haneke adapte Joseph Roth
Stefania Cubeddu-Proux 
La Légende du saint buveur, de Joseph Roth à Ermanno Olmi 
Joseph Roth
Textes : La fin d’un symptôme – Le souffleur – Le magicien (Inédits en français)

VIII – Résonances

347
354
361
369
376

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Nadine Gordimer 
Labyrinthe d’empire et d’exil
J. M. Coetzee 
Les nouvelles
Anne-Sophie Gomez 
« Ces livres sont pour moi des parrains »
Hélène Martinelli
Un empire dont la circonférence est partout et le centre nulle part
Stéphane Pesnel 
W. G. Sebald lecteur de Joseph Roth

386

Florilège
Claudio Magris – Jacques Le Rider – Nicole Chardaire – Alfred Polgar – Patrick Modiano –
Bruno Frappat – Andreas Hutter – Joan Acocella – Hanns-Josef Ortheil – Valérie Zenatti –
Félix Bertaux – Siegfried Kracauer – Marco Cicala – Stefan Zweig – Jean d’Ormesson –
Robert Musil – Blanche Gidon – Gabriel Marcel – Robert de Traz – Volker Weidermann –
Raphaëlle Leyris – Hermann Hesse – Avrom Sutzkever – Dominique Fernandez – Roland
Jaccard – Philippe Chardin – Heinrich Böll

395
397

Chronologie
Biographie des contributeurs

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Avant-propos
Carole Ksiazenicer-Matheron
et
Stéphane Pesnel

« Pour les désespérés seulement nous fut donné l’espoir. »
Walter Benjamin

Joseph Roth, né en 1894 à Brody, en Galicie, aux confins de l’Empire austro-hongrois
dans une famille juive en voie d’assimilation, brillant journaliste et styliste raffiné de la langue
allemande, est mort, on le sait, à Paris, des suites de son alcoolisme en 1939, et il est enterré
dans un cimetière de banlieue, à Thiais – non loin du grand poète Paul Celan, originaire
quant à lui de Bucovine. Ce destin singulier est en même temps « commun », à l’image du sort
réservé aux Juifs devenus apatrides, chassés par le régime nazi ou exilés volontaires, comme
Roth, qui quitte l’Allemagne pour Paris, au moment où il s’apprête à toucher d’importants
droits d’auteur pour son roman La Marche de Radetzky (droits qui vont être confisqués par le
régime hitlérien), et ce dès l’accession d'Hitler au pouvoir, le 30 janvier 1933. La France qui
l’accueille et lui procure un asile précaire lui permettant, au prix d’innombrables difficultés
matérielles et existentielles, d’écrire à un rythme accéléré ses dernières et fortes œuvres, était
depuis toujours son pays d’adoption, et Paris, avec son quartier de prédilection situé tout près
du jardin du Luxembourg et de la rue de Tournon, figurait depuis longtemps au cœur même
de sa géographie élective, à côté des « villes blanches » du Sud où il disait avoir retrouvé les
rêves de son enfance.
Le projet de consacrer un Cahier de l’Herne à l’œuvre et au parcours d’écrivain de Joseph
Roth peut ainsi sembler concrétiser la proximité affective et culturelle de l’auteur autrichien
avec un environnement, une langue et une littérature liés non seulement à la France en tant que
territoire géographique, mais aussi à une dimension imaginaire – imprégnée de « romanité » et
d’universalité, de liberté et de maintien du lien au passé –, mondes habités par la tradition qui
est systématiquement opposée par Roth au «  prussianisme  » et au nationalisme germanique,
prémisses selon lui de la perversion absolue qu’est le nazisme, même si sa mort précoce lui
épargna d’en connaître toute l’horreur et toute la folie destructrice.
La reconnaissance critique de ce parcours à la fois représentatif et solitaire a été inaugurée
par le colloque organisé pour la première fois en France autour de la période de « l’exil français »
au musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme, en septembre 2009. Ce colloque, auquel participaient
de nombreux germanistes et critiques internationaux, était aussi le premier consacré à l’écrivain
dans le cadre universitaire français. Il est à ce jour encore inédit, même si beaucoup de ses échos
se prolongent dans ce Cahier, s’ajoutant à une importante activité éditoriale en ce qui concerne
la quasi-totalité de l’œuvre narrative et une partie significative de l’œuvre journalistique ; l’auteur
autrichien a connu ces dernières années une audience critique de plus en plus large, à travers
quelques temps forts : parution en traduction française de la magistrale étude de Claudio Magris,
Loin d’où. Joseph Roth et la tradition juive-orientale aux éditions du Seuil (2009), journée d’étude
consacrée en 2012 aux quatre-vingts ans de la publication originale de La Marche de Radetzky
9

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aux éditions Gustav Kiepenheuer à Berlin, colloque international sur « les villes de Joseph Roth »
en 2014, et enfin mise au programme du concours de l’agrégation de Lettres modernes 2015 et
2016 de La Marche de Radetzky, sous la thématique générique des « romans de la fin d’un monde ».
Quelques voix « fraternelles » parmi les écrivains contemporains les plus importants, celles de
Modiano, de W. G. Sebald, de Nadine Gordimer, de J. M. Coetzee, soulignent l’importance de
l’œuvre et la figure singulière de l’écrivain, et le grand public en France commence à se rassembler
avec passion autour de certains de ses textes les plus connus, Job, La Marche de Radetzky, La Légende
du saint buveur. La redécouverte et la lecture de grandes œuvres rothiennes ont été relayées par
plusieurs adaptations cinématographiques de qualité que l’on doit entre autres à Michael Kehlmann, Axel Corti, Michael Haneke, Ermanno Olmi. Les chroniques journalistiques (Feuilletons),
dont la traduction – comme d’ailleurs celle des textes romanesques – requiert de ses artisans la plus
minutieuse précision, le souci du détail et de l’atmosphère, le sens du moderne et de l’« actuel »
joint à la connaissance de la culture spécifique de la Mitteleuropa, et dont les différentes parutions,
certes partielles, regroupent sous forme souvent thématique les textes les plus remarquables d’une
longue et intense production, achèvent de dresser un panorama sensible et détaillé du contexte
dans lequel s’est immergé l’écrivain-journaliste : véritable sismographe de son temps et de la modernité urbaine, de la diversité culturelle et des spécificités régionales, nationales, linguistiques et historiques d’une grande partie du monde européen de son époque. Ce Cahier de l’Herne concourt
lui aussi à l’extension du corpus rothien disponible en langue française, puisqu’il inclut un bon
nombre de chroniques inédites traduites vers le français par Alexis Tautou.
Le public français a donc à sa disposition la masse la plus importante des écrits rothiens
(œuvres narratives et production journalistique), mais il lui manquait un état des lieux actuel de
la critique en France, encore trop peu représentée par rapport à la critique allemande, mais qui,
avec ce Cahier, peut prendre son essor sur des bases plus larges, évidemment non exhaustives, mais
soucieuses d’embrasser l’ensemble des textes et la multiplicité complexe des différentes facettes
d’une intense productivité  : on mesurera le chemin parcouru dans ce court laps de temps qui
s’écoule entre les premiers romans dits du « retour de guerre » (Heimkehrerromane), les récits de la
révolution russe ainsi que les chroniques douces-amères de l’immédiat après-guerre (déjà teintées
de cette mélancolie typique de l’esprit viennois dont Roth se veut l’un des plus subtils représentants), jusqu’aux narrations plus tardives, éblouissantes de virtuosité, pleines d’invention et de jeu
fictionnel, mais également curieusement spectrales et désenchantées. Les dernières œuvres de Roth,
toutes liées dans leur genèse à l’exil français, recréent cependant, par la magie d’une langue souveraine, des mondes possibles ou disparus. Sans oublier les articles virulents écrits par un polémiste
engagé à corps perdu dans la défense du « monde d’hier » et prônant le retour au régime des Habsbourg contre la barbarie nazie, contre l’annexion de l’Autriche au Reich allemand et la destruction
de l’univers de la tradition par une modernité assimilée à l’Antéchrist.
Entre ces deux pôles qui se situent chronologiquement dans ce temps chaotique, mais en
même temps effervescent et novateur, qui va de 1920 à 1939, Roth écrit ces deux chefs-d’œuvre
« classiques » que sont Job et La Marche de Radetzky, l’adieu au shtetl et celui à la monarchie austrohongroise, où la réécriture des paradigmes culturels va de pair avec l’invention, l’humour, l’ironie
dissimulée sous la virtuosité stylistique. Nous leur consacrons une partie importante dans ce Cahier.
Nous avons voulu respecter cette « césure » chronologique et stylistique caractéristique d’un
double versant de l’œuvre. La répartition à la fois thématique et chronologique du Cahier nous
a ainsi permis de souligner l’ampleur du regard historique, la diversité infinie des nuances stylistiques, mais aussi les évolutions significatives, qui suivent en partie celles du temps, qui l’épousent sous la forme de textes marqués par la discontinuité moderne (tant dans les « sujets » du
journaliste que dans la transcription de l’histoire au plan romanesque), ou qui tentent de le fuir,
à travers la totalisation classique de la fresque, la parabole juive ou les « contes » plus ou moins
grinçants qui, depuis l’exil géographique, reconstruisent un monde de fantaisie, où règnent le
mal, le péché, la mort, l’absurde, et parfois fugitivement le salut ou le « miracle ».
10

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Outre ce souci de contextualisation et de déploiement de la complexité de l’œuvre, de sa
pluralité intrinsèque, de son unité mais aussi de ses contradictions (entre la vision d’un Roth
« révolutionnaire » et d’un Roth conservateur, entre l’observateur acéré des signes de la modernité et le chantre nostalgique – ou secrètement ironique – de la tradition culturelle), nous avons
voulu restituer un parcours critique marqué par l’imbrication des différentes strates de la réception des textes. Ainsi, aux voix des premiers grands commentateurs de l’œuvre (David Bronsen,
Soma Morgenstern, Claudio Magris, Régine Robin, Jacques Le Rider…), qui sont tous des
spécialistes de la multiculturalité européenne et qui font de Joseph Roth un témoin essentiel, à
l’égal de Stefan Zweig, de Sigmund Freud ou de Paul Valéry, du « malaise dans la culture », nous
avons tenté d’adjoindre des approches plus récentes émanant de chercheurs de générations et
d’horizons très divers.
L’approche qui a été la nôtre souhaite réinsérer Roth dans un environnement littéraire
et culturel marqué par la discordance des temps et la volonté de surmonter par les mots et les
images le chaos de l’Histoire. La confrontation entre la voix unique de l’écrivain, attaché à la
singularité des détails et à l’authenticité du vécu, et le panorama littéraire multiple auquel il se
relie, par ses admirations, ses rejets, son sentiment de filiation ou de proximité, ou avec lequel il
entre en résonance par le biais du recul temporel et l’émergence rétrospective d’un massif de voix
convergentes ou résonnantes, nous est apparue comme une démarche nécessaire. Cette optique
nous semble essentielle par rapport à une œuvre qu’on a souvent pensée comme « orpheline »,
en quête de supports affectifs ou d’étayages fraternels, à la mesure des abîmes biographiques et
des failles d’une personnalité rongée par les contradictions : l’addiction alcoolique mais aussi la
passion scripturaire et la recherche nostalgique d’une origine absente, liée à l’enfance juive, à la
destruction des confins multiculturels et à l’absence biographique du père.
Nous avons également été attentifs aux positions énigmatiques et souvent contradictoires
de Roth par rapport à la judéité, à l’assimilation, à la perte de la vitalité juive dans le cadre d’une
civilisation qui uniformise les modes d’existence et fait disparaître les particularismes culturels.
L’imprégnation des lieux, des paysages d’Europe de l’Est, la géographie réelle et imaginaire du
shtetl, la vision lucide de la violence historique dans ses différentes déclinaisons, mais toujours
au sein d’un espace européen traversé par les crises de la modernisation, par les bouleversements
politiques et un antisémitisme obsédant, nous ont paru des constantes dessinant une sorte de fil
rouge traversant l’œuvre, dans sa pluralité. Les dernières « résonances » de ce Cahier resituent
Roth aux côtés de Bruno Schulz et de W. G. Sebald, dont les œuvres sont profondément liées
à la catastrophe de la Shoah, l’une l’anticipant, l’autre l’enregistrant, dans une explicitation de
l’impasse historique dont relève selon nous au premier chef la perspicacité critique de l’œuvre.
Joseph Roth : un de ces désespérés pour qui, selon Walter Benjamin, nous fut donné l’espoir,
cachant sous le masque des mots le néant de l’existence, les blessures de l’amour et de l’amitié, le
rapport douloureux à l’identité ; mais avant tout un écrivain lucide en un temps de détresse, un
sismographe attentif aux lignes de faille de son époque et d’un monde sorti de ses gonds, qui est
finalement aussi le nôtre.
***
Fritz Hackert, pionnier et figure majeure de la recherche sur Joseph Roth, s’est éteint le
21 avril 2015 à Tübingen. Universitaire érudit et exigeant, mais non dépourvu d’humour, personnalité chaleureuse et généreuse, lecteur passionné et toujours prêt à renseigner qui le sollicitait, Fritz
Hackert a réalisé ce qui aujourd’hui encore constitue l’édition de référence des œuvres narratives de
Joseph Roth, fondement et compagnon essentiel de tous nos travaux d’exégèse. C’est pour lui exprimer
notre reconnaissance que nous souhaitons dédier ce Cahier de l’Herne à sa mémoire.

11

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