Vous êtes sur la page 1sur 3

Extrait du mémoire de DESA « Fragmentation autorégulée de l'espace de l'habitat médinal ». Omar Hassouni - 2005

Sur le voisinage

Notre propos dans le cadre du présent travail n'est pas de parler du voisinage en termes religieux ou en termes moraux. Nombre de travaux se sont attachés à rendre compte de ces dimensions avec plus ou moins d'exhaustivité, et tel n'est pas notre propos au sein de cette recherche 1 . Le voisinage, nous l'appréhenderons dans sa dimension concrète dans l'espace urbain médinal en tant que système de rapports sociaux impliquant des modalités de gestion de l'espace ainsi que des rapports à « l'autre qui co-habite avec nous » au sein d'un même lieu.

Les travaux d'opérations de réhabilitation ou d'interventions d'urgence menés au sein de la médina de Fès, lesquels ont concerné quelque 1700 bâtisses depuis dix ans 2 , n'ont jamais comporté une composante évacuation des ménages en dehors des bâtisses au cours des interventions. Cet état de fait, qui est toujours apparu comme étant particulièrement étrange et inhabituel pour tous les experts internationaux notamment, lorsque l'on considère que les bâtisses objet des travaux sont en général habitées par 3 ou 4 ménages en moyenne, est simplement dû au fait que les ménages voisins se sont toujours arrangés entre eux en vue de s'auto-héberger, à tour de rôle, au cours du chantier.

Et de fait, dans une situation de crise par excellence, où l'ensemble de l'équilibre d'une bâtisse est perturbé, parfois pendant plusieurs mois, lorsque les conditions de vie déjà largement difficiles en des périodes « normales » sont particulièrement aggravées durant des semaines, les ménages font preuve de facultés d'adaptation remarquables.

Nous ne voyons pas d'autres qualificatifs que solidarité, entraide, partage et générosité pour décrire ce type de situation ; en d'autres termes, ce que l'on entend en général par ce système social de convivialité, que l'on peut appeler bon-voisinage.

Sans aller jusqu'à ces situations extrêmes de crise (où les êtres humains font en général preuve de facultés de dépassement de soi, que ce soit pour des raisons humaines, morales ou religieuses), qui néanmoins par leur répétitivité et leur permanence durant plusieurs années témoignent d'une force que l'on ne peut ignorer, nous postulerons l'existence, au sein de l'habitat médinal en co-résidence, de ce système social de savoir- vivre ensemble ou de voisinage, qui n'est pas nécessairement bon-voisinage, mais tout au

1 Voir à ce sujet le travail de Yassine K., "Les principes Intimité-Voisinage dans l'habitat islamique", mémoire E.N.A. Rabat juin 1991.

2 Ce qui représente 12% de l’ensemble du bâti intra-muros.

moins, un simple système d'organisation et de régulation des rapports entre ménages au sein d'un même espace « fragmenté ».

On peut encore ajouter le fait que ce système est consolidé lors des périodes de crise, telles que celle que vit l'espace urbain médinal fragmenté.

En effet, le voisinage, en tant que système de cohésion reconstruit l'espace social à travers la mise en place de modalités de « mitoyennetés actives » en investissant les « îlots entre aires fragmentées » et en s'établissant en tant que mise en oeuvre d'un certain nombre de rapports d'usage au sein de l'espace porteurs de dimensions de socialisation, de partage, de collaboration et d'entraide. Le voisinage permet en outre la mise en place de rapports de communication impliquant la connaissance et la reconnaissance. Ces rapports de communication sont aussi des cadres où s'actualisent des rapports symboliques de force quant à l'usage qui est fait des espaces interstitiels entre îlots fragmentés. Il opère aussi sur le registre mythique, de par sa dimension de rapport de charité religieuse, et ce, dans une perspective de reterritorialisation ou de redéfinition territoriale des « fragments » en affirmant la force des liens sociaux à base de générosité et dus à la simple présence au sein d'un même espace.

Le voisinage opère ainsi en atténuant les facteurs et les effets de la fragmentation spatiale.

a) La notion de savoir-vivre ensemble

Ne pas savoir vivre ensemble est une des manifestations les plus flagrantes de la crise des sociétés modernes. Les individus tendent de plus en plus à s'identifier par appartenances professionnelles, par conceptions politiques, par classes de revenu, qu'à se définir par une appartenance tribale, familiale, ou encore territoriale. Plus les gens sont réunis dans un même espace, plus ils semblent avoir du mal à vivre ensemble. Se couper de l'agir en commun semble être devenu le signe le plus évident de la fragmentation sociale actuelle.

Le voisinage, en tant que système de rapports sociaux inclue la dimension du bien commun, qu'il faut gérer, préserver, renforcer, défendre, etc. Il ne peut y avoir de véritable voisinage sans la présence d'espaces de mitoyennetés sociales qui sont aussi des territoires communs. Qu’ils aient pour fonction le passage, ou simplement la séparation, ces espaces où se construit le « bien commun » possèdent une fonction de re-construction des fragments et des identités fragmentées autours de l'espace.

Pour autant, la notion de bien commun à elle seule n'est pas suffisante, car la propriété commune n'est pas suffisante pour construire des projets communs d'action-ensemble.

b) Le bien commun

Le bien commun implique la conscience de la nécessité de mener des projets d'action- ensemble. Or, le bien commun dans un espace fragmenté est lui-même multiple. Il est des territoires communs à tous les fragments (les espaces d'accès, par exemple), d'autres liés à certains fragments et pas à d'autres, etc.

c) Le partage

La conscience de posséder quelque chose, et que cette chose est précieuse mais qu'elle peut néanmoins être disposée en co-usage simultané ou pas à autrui, c'est cela qui donne le partage. C'est aussi un investissement qui implique la conscience qu'il y a un retour et qu'il faut savoir donner pour recevoir.