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Université du Temps Libre de Lille, conférence inaugurale, 30 septembre 2009

La crise : d’où vient-elle et comment en sortir ?

Jean Gadrey

Ce texte est un simple support de présentation orale d’un long exposé (1h30) devant 300 participants de l’UTL de Lille. Il s’appuie sur de nombreux travaux sans citer les sources. Je veux toutefois mentionner en vrac ceux de F. Lordon, M. Aglietta, A. Orléan, P. Jorion, A. Lipietz, D. Taddei, P. Larrouturou, H. Kempf, L. Cordonnier, plusieurs articles d’Alternatives économiques, de nombreux écrits de membres du Conseil scientifique d’Attac, etc.

Ce titre, qui m’a été suggéré, est d’une ambition déraisonnable, et donc il faudra prendre certaines de mes réponses comme des hypothèses. Je procèderai de la façon suivante :

1. La vision dominante de la crise comme crise financière se propageant à l’économie.

2. Aux racines de la crise, un nouveau capitalisme et de nouveaux pouvoirs économiques.

3. Une crise systémique profonde, qui n’est pas terminée. Ce sera le cœur de mon exposé.

4. Sorties de crises : scénarios possibles et réorientation souhaitable.

Le fil rouge de mon interprétation n’est pas d’abord le « néo-libéralisme » économique, ou ultralibéralisme, si important soit-il, mais la révolution et l’hyperconcentration des pouvoirs financiers, économiques et politiques qui caractérisent prioritairement le nouveau capitalisme financier et boursier. La libéralisation et la dérégulation économiques ont été des instruments puissants de conquête du pouvoir par une infime minorité d’acteurs (la ploutocratie mondiale), autant que des conséquences de leur exercice du pouvoir.

1. La vision dominante de la crise comme crise financière se propageant à l’économie. Une histoire en quatre actes, de 2003 à 2009.

Comment la crise a-t-elle été analysée dans la plupart des cas jusque fin 2008 et souvent encore aujourd’hui ? Comme une crise essentiellement financière consécutive à une bulle immobilière, ayant ensuite des répercussions sur l’économie. Avec une chronologie du type suivant, en quatre actes.

Acte 1. La double bulle, immobilière et financière ou boursière, 2003-2007

- bulle de forte spéculation immobilière américaine (et ailleurs), surtout de 2003 à 2005.

- cette bulle s’appuie sur du crédit tous azimuts avec des ménages américains emprunteurs de moins en

moins solvables mais encouragés à s’endetter moyennant des hypothèques car leur logement voyait sa valeur monter et leurs crédits étaient « rechargés » (augmentés) sur cette valeur en hausse. Le terme subprime désigne précisément ces crédits à hauts risques et à taux d’intérêt très élevés appuyés sur des hypothèques.

- Simultanément, spéculation mondiale non plus sur l’immobilier mais sur des « titres », sortes de

paris très lucratifs (pendant une période) sur les dettes des autres 1 , issus d’innovations financières aussi folles que sophistiquées. Ces titres avaient alors un rendement financier bien supérieur aux autres et ils étaient par conséquent très attractifs pour les spéculateurs du monde entier, banques d’abord, qui se sont mises à en acheter par centaines de milliards, mais au sein de paquets de placements groupés où ils étaient disséminés et pas clairement distingués. Titres qui étaient de moins en moins couverts par des actifs (ressources) fiables, donc risques croissants également du côté des institutions

1 Techniquement, la titrisation transforme des montants de prêts immobiliers (ou bien d’autres « actifs peu liquides », voire tous les crédits) en valeurs mobilières (souvent des obligations). Leurs acheteurs acquièrent donc une fraction du portefeuille immobilier, avec l’espoir ou la garantie d’un haut rendement (tant que ce portefeuille est en hausse). Mais comme les banques sont soumises à des règles limitant leur offre de crédits, elles sont passées par des sociétés intermédiaires prenant de très gros risques.

financières mondiales. Par exemple, Jean-Claude Trichet, Président de la Banque centrale européenne (BCE) déclarait en janvier 2007 : « Il y a maintenant une telle créativité en matière de nouveaux instruments financiers très sophistiqués que nous ne savons pas où sont les risques » (Financial Times, 29 janvier 2007).

Acte 2. Le retournement en deux temps et les premières défaillances bancaires

- Retournement de la bulle immobilière US à partir de fin 2005. Commencent alors les défaillances de

remboursements par les particuliers, la montée des taux d’intérêt et le tarissement du crédit immobilier. Les ménages les moins solvables trinquent durement. Mais la plupart des économistes pensent en 2006 à une crise immobilière classique, ignorant que les institutions financières allaient plonger massivement.

- Retournement boursier près de deux ans plus tard. Dans sa belle inconscience, la bourse continuera

son envolée jusque l’été 2007, masquant la crise rampante. Le CAC 40 a doublé en quatre ans, de mi- 2003 (3000) à mi-2007 (6000) !

- Premier grand coup de tonnerre en juin 2007 avec la banque Bear Stearns, vieille et honorable

banque, contrainte de fermer ses deux « fonds spéculatifs ». Le second semestre 2007 voit arriver les premières défaillances bancaires graves, avec même une panique bancaire en septembre 2007 au ROYAUME UNI avec Northern Rock qui, comme presque toutes les autres, avait acheté des titres spéculatifs en hausse en comptant sur eux pour rembourser ses dettes à d’autres banques. Les actifs ou ressources des banques constitués de ces titres dérivés des crédits subprimes s’effondrent, comme si votre patrimoine financier se trouvait brutalement amputé alors que vous avez de grosses dettes.

De septembre 2007 à l’été 2008, le tableau s’assombrit, les pertes des banques augmentent et sont évaluées à 950 milliards de dollars dans le monde par le FMI en avril 2008 mais nos éternels économistes médiatiques ne croient nullement à un crash de la finance et encore moins à une récession. Il faudra attendre avril 2009 pour savoir que les pertes se montent à 4000 milliards de dollars, et probablement plus.

Attention : ces chiffres de pertes énormes doivent être interprétés ainsi : ce sont des pertes par rapport à une situation où ces banques croyaient être immensément riches du fait de leur spéculation antérieure. Mais cette richesse acquise en peu de temps était du vent déconnecté de l’économie réelle. C’est un peu comme un boursicoteur qui, après avoir engrangé d’énormes bénéfices spéculatifs, les voit ensuite fondre. Ou c’est comme un joueur au casino. Sauf qu’un joueur au casino n’entraîne pas toutes les économies dans la déroute alors que les banques ont acquis ce pouvoir terrible, qu’elles n’avaient pas avant.

Acte 3. Septembre noir en 2008

Les trois grandes faillites qui vont marquer les esprits sont celles de septembre 2008, le septembre noir :

* Fanny Mae et Freddie Mac, deux organismes de refinancement hypothécaire qui garantissent près de

40% des prêts immobiliers américains (soient 5 300 milliards de dollars), sont mis sous tutelle par le

Trésor américain le 7 septembre 2008. Il s'agit d'une nationalisation de facto.

* Le 15 septembre 2008, la banque d'investissement Lehman Brothers (59 milliards US$ de CA) fait

faillite. L’État n’intervient pas, ce qui augmente la panique.

* Les 16 septembre, le géant de l’assurance AIG, au bord de la faillite est sauvé in extremis par une

quasi nationalisation sur la base de 85 milliards de dollars de prêt de la Fed, auxquels s’ajouteront 38

milliards en octobre 2008, et encore 30 en mars 2009 !

Jacques Attali, qui n’avait rien vu venir, a titré l’un des chapitres de son livre d’après-crise (La crise, et après), « Le jour où le capitalisme a failli disparaître ». Pour lui, c’était le 29 septembre 2008, lorsque la chambre des représentants refuse le plan Paulson de sauvetage des banques, plan de 700

milliards de dollars de prises de participation dans les banques fragiles, plan qui sera finalement adopté le 6 octobre après une semaine de panique mondiale.

En Europe, plusieurs institutions sont gravement touchées, à des degrés divers, au cours de 2008.

À partir de là, les banques ne veulent plus prêter à d’autres banques et encore moins aux entreprises :

crise de « liquidités interbancaires ». Dépréciation des actifs, amputation des fonds propres. Les besoins de capitaux bancaires explosent mais plus personne ne veut les fournir. D’où l’appel au dernier recours : les états, les contribuables…

Parenthèse : fallait-il une injection aussi massive d’argent public pour sauver le système financier ? Dans les débats de l’époque, on avait aussi des positions hostiles, du genre : est-il juste que ceux qui n’y sont pour rien, vous et moi (et nos enfants via la dette publique), paient les pots cassés par d’autres ? On ne trouve pas quelques milliards pour le social et on en déverse des dizaines pour les banques, ce n’est pas juste, etc

Ma réponse : tout cela n’est absolument pas juste, mais il fallait absolument le faire, bien que la façon d’injecter de l’argent et d’exiger ou non des contreparties soit cruciale, j’y reviendrai. Si des pyromanes mettent le feu à un massif forestier et que ce feu menace des habitations, on ne peut pas dire qu’il faut d’abord demander aux pyromanes d’éteindre le feu. Il faut d’abord appeler d’urgence les pompiers et l’armée, la force publique. Et ensuite prendre des mesures pour que cela ne se reproduise pas. Il fallait injecter des fonds et seuls les états pouvaient le faire à ce moment-là, pas les banques. Si cela n’avait pas été fait, nous serions aujourd’hui dans une hyper-récession dramatique pour tous, mais surtout pour les plus fragiles.

Acte 4. Vers la récession

Dès fin 2007 et en 2008 : on commence à parler de possible récession économique, mais sans trop y croire. On assiste quand même à un effondrement des Bourses et à la restriction des crédits. La consommation des ménages et l’investissement des entreprises sont tirés à la baisse.

2009 : récession économique générale, qui a commencé en fait au deuxième semestre 2008. L’Allemagne s’attend à une récession de 5 % en 2009, la France de 2,5 %, les Etats-Unis ont connu une chute de 4 % en un an. Le patron de la Fed (Ben Bernanke, depuis février 2006) déclare le 15 septembre 2009 que la récession est finie. Mais il avait dit en juillet 2007 que les pertes liées aux subprimes seraient de 100 milliards de dollars et qu’il n’y aurait pas de crise grave !

Voilà le schéma explicatif dominant : bulle immobilière, crise financière et spéculative liée aux subprimes, conduisant à une récession économique où nous sommes toujours, bien que les plus optimistes disent que l’on est au bout du tunnel.

Et bien, si on en reste là, on n’a qu’un diagnostic très partiel et superficiel. Si on en reste là, les remèdes s’appellent simplement sauver les banques, et relancer l’économie sur la base de fonds publics pour que tout reparte comme avant. Si on en reste là, on n’atteint pas les racines profondes de la crise. Elles sont sociales et écologiques autant que financières et économiques. Et au cœur, on trouve le pouvoir économique et financier et la question de la démocratie économique. C’est ce que je vais tenter de vous montrer. Pour cela, un peu d’histoire économique remontant aux « Trente Glorieuses » est utile.

2. Aux racines de la crise, un nouveau capitalisme. Histoire très résumée en deux actes, avec comme grille de lecture le pouvoir économique.

Premier acte. Des années 50 jusque 1975 : le « Fordisme » ou les « Trente Glorieuses »

Pouvoirs économiques

Cette période se caractérise par :

- Un pouvoir économique faible pour les actionnaires, fort pour les directions et « managers », avec peu de finance spéculative (sauf sur les devises).

- des mouvements ouvriers et des syndicats nationaux influents.

- une puissance publique forte dans l’économie, y compris dans la finance (avec des banques

nationales) + un État providence ou social en développement presque partout. Mais pratiquement pas de pouvoir économique des salariés dans les entreprises non publiques.

Type de mondialisation Quand des firmes deviennent multinationales (FMN), c’est pour conquérir les marchés à l’étranger. Peu de délocalisations. La finance internationale a peu de pouvoir économique. Peu de fonds de pension ou spéculatifs, dont je reparlerai. Crises financières ou monétaires : peu, et assez faibles.

Progrès social Niveau de vie en forte progression, avec nette réduction des inégalités à l’intérieur de tous les pays développés, y compris aux ÉTATS-UNIS. Emplois salariés stables en progression. Progrès énormes dans la santé et l’éducation de masse, logement social, infrastructures, etc. Partage VA assez favorable, 70% pour les salaires, peu pour les profits non réinvestis (5 % de la VA).

Points noirs d’une époque pas si « glorieuse » mais moins troublée Travail industriel tayloriste, OS, etc. Pauvreté personnes âgées Société très patriarcale, faible taux activité F (40 %), pas de vrai contrôle naissances. Pauvreté massive dans le « tiers monde ». Croissance forte mais qui ignore l’environnement.

Deuxième acte. Les années 80-90. Le capitalisme financier et boursier (ou néo-libéral) conquérant s’impose sous l’effet de politiques étatiques de dérégulation. C’est une création des états sous la pression des lobbies d’affaires.

Ce sont les années Reagan, Thatcher & successeurs.

Pouvoirs Montée du pouvoir des actionnaires, en particulier des fonds de pension et fonds spéculatifs, aussi bien pouvoir dans les entreprises (où ils imposent des critères boursiers et financiers) que sur les politiques et la finance. Gonflement inouï de la sphère financière et de ses profits, sur la base de son pouvoir économique acquis.

Note : Les fonds de pension gèrent les sommes mises de côté pour la retraite des salariés en les plaçant sur les marchés (actions et obligations). C’est la retraite par capitalisation, qui s’oppose à la répartition, et qui a pris un poids croissant.

Aglietta "L'excroissance financière gigantesque qui a accompagné la déréglementation et la globalisation des marchés suggère que ce processus ne pouvait pas se prolonger indéfiniment. En 1980, les profits captés par le secteur financier américain faisaient 10% du total des profits des sociétés privées, mais 40% en 2007. Ce dernier

chiffre se compare à un rapport de 5% des emplois salariés dans les sociétés privées et 15% de la valeur ajoutée. La finance a donc joué le rôle d'une pompe aspirante de la valeur crée dans l'économie, valeur dissipée dans les rémunérations exorbitantes du trading et dans les commissions léonines des opérations de

restructuration du capital, de titrisation et de gestion des actifs. [

folle à l'expansion des actifs a été l'explosion du levier d'endettement. La dette du secteur financier qui faisait

]

Le revers de la médaille dans cette course

10% de celle du secteur non financier en 1980 a atteint 50% en 2007

Les États libéraux, d’abord ÉTATS-UNIS et ROYAUME UNI, organisent le dépérissement de leurs pouvoirs économiques et financiers en privatisant/dérégulant sous la pression des financiers et des FMN, façon notamment d’affaiblir les syndicats et les protections sociales et de modifier le rapport des pouvoirs. Émergence pouvoir BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine) dans les années 90.

Pouvoir économique énorme de firmes globales dominées par les gros actionnaires et leurs critères de profit devenus énormes (12 à 15 % de taux de profit et plus, sinon on ferme ou on vend). Ces firmes placent les territoires du monde en concurrence : dumping social et écologique, délocalisations de profitabilité… d’où pressions à la baisse sur les salaires.

Type de mondialisation Rôle désastreux du couple FMI-BM puis de l’OMC. Paradis fiscaux. Innovations financières à risques de portée internationale. Taux d’intérêt US explosant (1981), d’où crise de la dette du Sud, Mexique dès 82 puis d’autres pays.

Graves crises ensuite, et de plus en plus dans les années 90. Japon (91-92 puis 97-03), grave crise asiatique en

97.

Les dragons asiatiques (Corée du Sud, Hong Kong, Singapour et Taïwan) puis la Chine et l’Inde émergent à l’opposé des recettes libérales type FMI, en protégeant leurs industries naissantes.

Social et environnement Forte baisse de la part des salaires dans la valeur ajoutée et remontée des inégalités et du chômage. Explosion des très hauts revenus dès les années 90. 12 à 15 % de la valeur ajoutée en profits distribués. Envol des profits et des cours boursiers. Emploi « atypique » en forte hausse, insécurité sociale. Intensification du travail. Poussée à l’endettement des ménages, devenant le relais d’un pouvoir d’achat en berne. On peut parler de modèle de croissance fondée sur l’endettement des gens. Endettement des ménages aux ÉTATS- UNIS par exemple : 62 % du revenu annuel disponible en 1975, 127% en 2006, palliant en partie la baisse de pouvoir d’achat, mais sur une base très risquée. Empreinte écologique mondiale dépassant les capacités naturelles de régénération des ressources dès le milieu des années 1980.

3. Une crise systémique profonde, qui n’est pas terminée, avec même un risque d’autres crises plus graves si on ne fait pas ce qu’il faut

Partie la plus développée de mon exposé.

Les caractéristiques de ce nouveau capitalisme qui semblait triomphant nourrissent des crises imbriquées dont la crise actuelle est le produit et le système. Je distinguerai sept crises, mais chacune dépend des autres, d’où le qualificatif « systémique ».

1) Deux premières crises : les crises financière et économique liées

Bien évidemment, il y a une grave crise financière, j’en ai parlé. En apparence, ça va mieux : on a assisté au redémarrage des Bourses depuis février 2009 (le CAC 40 qui avait plongé à 2600 se rapproche de 3800 actuellement). De même, si l’on définit de façon très restrictive une crise économique comme une panne de croissance ou une croissance négative, la croissance a repris très faiblement depuis le deuxième trimestre 2009 en France, ce qui rend certains optimistes.

En réalité, la crise financière et économique est toujours là. Pour quatre raisons.

i) D’abord, la finance est toujours malade, mais elle cache ce qui lui reste d’actifs toxiques, probablement des dizaines de milliards en France. Mais comme l’Etat n’a pas demandé l’ouverture des livres de comptes comme cela a été fait aux Etats-Unis, comme il n’est pas entré en force dans les conseils d’administration, on ne le sait pas. Les banques ont renoué avec les bénéfices et la

spéculation, avec les bonus exorbitants, mais en dissimulant leurs risques. C’est très dangereux. Qui plus est, depuis un an, les banques se sont restructurées en devenant encore plus grosses, ce qui ajoute aux risques en cas de nouvelles défaillances.

ii) Ensuite, sur l’année 2009, la croissance sera encore très négative, de l’ordre de - 2,5 % peut-être, notamment parce que les ménages modestes sont en difficulté. Et pour 2010, personne ne sait, mais on sera probablement proche de la croissance zéro.

iii) De ce fait, le chômage, qui est pour moi la principale manifestation sociale d’une crise et le meilleur critère pour savoir où l’on en est, va continuer à progresser et peut-être longtemps, même si je souhaite le contraire. Il pourrait atteindre ou dépasser 10 % aux ÉTATS-UNIS fin 2009. Les dernières prévisions de l’OCDE sont de 11% en France en 2010, soit 3,1 M de chômeurs au sens officiel, très restrictif, contre 2,1 M en 2008, un million de plus dans ce scénario de l’OCDE, souvent optimiste.

Si l’on prend en compte toutes les catégories de chômeurs, on s’attend pour fin 2009 à un chiffre de 4,2 M (Alternatives Economiques), qui devrait encore augmenter en 2010.

La crise économique n’est donc vraiment pas finie.

iv) S’y ajoute la crise des finances publiques. Cette crise a fait monter à des niveaux sans précédents aussi bien le déficit annuel des comptes publics que le total de la dette accumulée, probablement 80 % du PIB en 2009, comme aux Etats-Unis, et 86 % en 2010. On dépasse à mon sens les seuils soutenables. Par ailleurs la dette étant détenue essentiellement par les plus riches de tous pays (aux deux tiers étrangers pour la zone euro) qui prêtent leur épargne aux gouvernements endettés, cela implique un transfert de tous, dont les plus modestes, vers les plus riches. A ce niveau, la dette est donc un risque, mais le pire peut-être serait que, pour réduire les déficits publics, on privilégie la baisse des dépenses et des investissements publics pour l’avenir et qu’on mette fin trop vite à des mesures de soutien qui restent indispensables même s’il faudrait les conditionner. Il faut absolument augmenter les recettes, j’y reviendrai.

2) Crise sociale

C’est la troisième crise, mais en réalité c’est peut-être la plus importante. On n’en a pas assez parlé :

l’incroyable montée des inégalités depuis les années 1980 ou 1990 selon les pays a été au moins aussi décisive comme facteur de crise que la dérégulation financière, et elles sont en fait allées de pair en se renforçant. Michel Aglietta parle de la crise d’un modèle de croissance inégalitaire.

Le niveau de vie des plus modestes a stagné voire reculé aux ÉTATS-UNIS pendant que les plus riches voyaient leurs revenus et leurs patrimoines s’envoler, principalement leurs revenus et patrimoines financiers, dividendes, très hauts salaires, bonus, stock options et spéculation boursière. Aux ÉTATS-UNIS, les 10 % les plus riches percevaient 32 % des revenus des ménages de 1950 à 1980. On est passé à de 50 % ces dernières années. Véritable accaparement par les plus riches, via la finance. En France, c’est vrai aussi, bien que dans des proportions moins spectaculaires. voir Camille Landais.

Pourquoi est-ce que cette explosion des inégalités a joué un rôle décisif dans la crise des subprimes ? En résumé, les revenus financiers devenus énormes des riches étaient à la recherche des rendements les plus élevés possibles ! Donc ces revenus excessifs se sont orientés vers les actions des grandes entreprises et de plus en plus vers la spéculation, mais sur quoi ? Sur tout ce qui avait l’air de grimper vite et durablement (croyait-on). En 2003-2005, c’était l’immobilier et le pétrole (au sommet mi- 2008). En 2006-2008 les matières premières et les produits agricoles mondiaux ont pris le relais, car la spéculation change de cible au gré des bulles.

Pendant ce temps, comme on l’a vu, les ménages américains modestes étaient très fortement incités à s’endetter et on peut dire que les plus riches du monde entier ont prêté à des taux usuraires aux ménages modestes via la finance incontrôlée qui a inventé les outils de l’usure et du surendettement.

Rien ou presque de la crise des subprimes ne se serait produit dans une société plus égalitaire, car la condition d’existence et de rendement de ces crédits à hauts risques est une forte inégalité, avec d’un côté des ménages très nombreux peu solvables à qui on a fait miroiter l’enrichissement facile, et de l’autre des ménages très riches de leurs gains financiers jouant de fait un rôle indirect d’usurier. Entre les deux, des institutions financières au service des seconds parce que contrôlées par eux.

A cela s’ajoute le rêve américain, soigneusement entretenu par les dominants, du « tous

propriétaires », et si possible de maisons individuelles. Pauvres, mais propriétaires, quitte à se retrouver à la rue. Quand je dis « un rêve soigneusement entretenu par les dominants », je n’invente pas un complot. Alan Greenspan lui-même, à l’époque président de la Fed, disait que la propriété individuelle des logements est le plus sûr moyen d’attacher les gens, et surtout les classes moyennes et populaires, au modèle américain de capitalisme (cité par Serge Halimi) ! A cet égard, la prolifération de zones périurbaines de plus en plus éloignées a été la réalisation majeure du rêve américain, y compris en France : tous propriétaires, chacun chez soi et le crédit pour tous, gagner plus pour s’endetter plus, passer plus de temps dans les transports et sacrifier du même coup l’environnement ! On ne peut pas comprendre le refus américain de signer le protocole de Kyoto sur le climat si on ne fait pas intervenir la dépendance à l’automobile liée à ce fétichisme du patrimoine de « sa maison », induisant un urbanisme dévoreur d’espace, de temps et d’énergies fossiles.

Mais même ce fétichisme n’aurait pas conduit au grand plongeon sans la grande transformation de la finance depuis 30 ans. Dans les années 50 à 70, en France ou aux ÉTATS-UNIS, l’endettement immobilier des classes moyennes ne pouvait pas entraîner de grandes crises financières, juste des problèmes personnels ou sectoriels. L’encadrement du crédit par des banques publiques ou mutualistes qui ne cherchaient pas à vendre du crédit dans des conditions risquées, l’absence des techniques

« modernes » de spéculation boursière sur les créances ou d’assurance contre les défauts de paiement,

le fait que l’emploi était plus stable et le chômage très faible, tout conduisait à circonscrire les risques,

sans propagation nationale ou internationale des défaillances.

Vous voyez donc à quel point sont liées dans cette crise les questions de la finance et les grandes questions sociales : inégalités, salaires des plus modestes, instabilité de l’emploi et des revenus, chômage, logement, individualisme exacerbé, incitations à l’endettement, etc. Selon Alain Lipietz par exemple, aucune crise des subprimes ne serait possible s’il y avait de bons logements sociaux

accessibles en nombre suffisant, etc. Il écrit même que « la crise est venue du social et de l’écologique pour percuter la finance », ce qui est vrai si l’on ajoute que la finance a joué directement contre le social (en creusant les inégalités et en multipliant les risques généreusement « offerts » aux pauvres par les usuriers modernes) et contre l’écologie, ce qui m’amène au point suivant.

3) Quatrième crise : la crise écologique, composante oubliée de la crise globale

Le rôle des questions sociales dans la crise est souvent sous-estimé alors qu’il est central, mais le rôle de la crise écologique est encore plus rarement évoqué, ce qui à mon sens est une erreur. Certes, la crise écologique a sa propre temporalité. Elle a débuté depuis longtemps et elle est en partie indépendante des crises économiques et financières liées. Mais en partie seulement. La jonction entre ces crises a eu lieu pour la première fois, de deux façons : 1) le capitalisme financier et boursier a exacerbé les dommages infligés à l’environnement ; 2) À leur tour, les dommages écologiques ont joué un rôle de renforcement des déséquilibres et dommages économiques, financiers et sociaux en

2003-2008.

Les raisons pour lesquelles le capitalisme financier mondial aggrave la crise écologique sont évidentes. L’incroyable pression au profit maximal des institutions financières et des « fonds » de toute sorte détenteurs du pouvoir économique a conduit les grandes entreprises à jouer la carte du productivisme et du dumping (recherche de la baisse des coûts à tout prix) tous azimuts : fiscal, social, mais aussi environnemental. La surexploitation des ressources naturelles des pays à faibles normes écologiques, forme de colonialisme économique, s’est accélérée (elle existait évidemment depuis des

siècles), tout comme ont explosé les transports routiers, aériens et maritimes à longue distance. Pour réduire sans cesse les coûts, on a multiplié les « externalités » ou dommages collatéraux écologiques, on a déversé des déchets toxiques dans les pays pauvres, etc. S’est ajouté l’effet des politiques néolibérales des années 80 et 90 incitant les pays pauvres à orienter leur agriculture vers l’exportation en détruisant leur agriculture vivrière, leur biodiversité, leurs forêts, etc. Et que penser des 14 milliards d’euros de profit de Total en 2008 sinon qu’il s’agit d’une rente gigantesque prélevée sur un bien naturel essentiel qu’il faudrait gérer avec une infinie précaution hors de toute exigence d’actionnaires ?

Comment la crise écologique a-t-elle, à l’inverse, renforcé la crise sociale, économique et financière ?

On oublie que la période 2003-2008 a aussi été aussi marquée par l’envolée du cours du pétrole et, à partir de 2006, de nombreuses matières premières et de produits agricoles. Cela a provoqué à l’époque (2007 et surtout printemps 2008), de graves pénuries alimentaires dans le monde, avec des incidences chez nous en 2008. J’y reviendrai.

Il est vrai que la spéculation financière, à nouveau, porte une lourde responsabilité sur cette envolée des cours, car on ne spécule plus seulement sur les matières elles-mêmes, mais sur des produits financiers dérivés, des paris sur l’évolution des cours, par exemple le « riz papier », le « blé papier », etc. comme pour les titres financiers issus de l’immobilier.

Mais cela s’est produit aussi sur une vague de fond de raréfaction de ressources naturelles (la rareté créant l’appétit spéculatif) dont le pétrole et certaines matières premières, de diminution des terres arables dédiées à l’alimentation, d’érosion des sols sous l’effet du productivisme, de désertification et de réduction des ressources en eau dans de nombreux pays, et de début de réchauffement climatique renforçant tout cela dans plusieurs régions du monde. Selon le PNUD, le réchauffement climatique est en train de devenir le principal frein au développement humain. S’y est ajoutée la montée en puissance des agrocarburants, réduisant les terres destinées à l’alimentation au bénéfice de celles destinées aux pompes à essence, le tout sur fond de crise du pétrole, qui est bien une crise écologique. D’ici 2080, le PNUD estime qu’avec le réchauffement climatique 1,8 milliard de personnes supplémentaires pourraient vivre dans une région où l’eau sera raréfiée. Vous imaginez le pactole pour les spéculateurs sur l’eau si on ne soustrait pas les ressources vitales à la spéculation ?

De 2003 à 2008, les difficultés financières des ménages pauvres et endettés se sont fortement accrues en lien avec ce double phénomène de raréfaction objective et de spéculation sur la nature devenue ressource rare. Cela a amplifié la crise des subprimes aux Etats-Unis et la pauvreté dans le monde. Il devenait de plus en plus cher de se nourrir, de rouler en voiture et de se chauffer, entre autres.

Les 27 pays les plus pauvres étaient en état de crise alimentaire en mai 2008, en l’absence de sécheresse grave ou d’inondation particulière ! L’envolée du prix de la nourriture était alors de l’ordre de 60 ou 70 %. Toutes les céréales et les plantes à huile (colza, arbres à palme etc.) étaient connectées au prix du pétrole. Selon la FAO, l'investissement dans l'agriculture entre 1980 et 2006 est tombé de 17 % à 3 % alors que la population mondiale a cru pendant ce temps de 79 millions chaque année. Parallèlement, les biocarburants ont privé le monde de 100 millions de tonnes de céréales comme le maïs ou le blé qui pourraient servir à alimenter des Hommes.

On peut dire que la période 2005-2008 aura été la première crise socio-écologique du capitalisme financier et boursier, la première où la raréfaction des ressources et les dégâts écologiques ont eu une influence, même si cette influence n’a pas été la plus importante, sur le grand plongeon. Comment faire pour que d’autres, plus graves, ne surviennent pas, où cette fois les facteurs écologiques seraient plus décisifs encore ? Nous en parlerons, mais je fais l’hypothèse que si des mesures efficaces ne sont pas prises pour contrôler la finance et réduire les inégalités, la prochaine bulle spéculative mondiale portera peut-être sur les devises (en relation avec la crise des dettes), mais plus probablement encore sur les ressources naturelles, avec des effets dévastateurs sur les pays pauvres et sur la crise alimentaire. Les conseillers en placements juteux sont déjà sur ce créneau en disant à leurs clients « ça va monter ! ». C’est déjà pour ces ressources, à commencer par le pétrole, que les grands conflits mondiaux se sont déclenchés ces dernières décennies : Koweit, Irak, mais aussi Afghanistan. C’est autour d’eux que les « guerres » économiques et boursières ont de fortes chances de se produire, sauf

si…

Lipietz : en 1929, les récoltes étaient bonnes, aucun problème du côté de la Nature : on brûla le café invendable dans les locomotives. On atteint désormais la limite de la plupart des ressources non renouvelables (le pétrole, les métaux…). Tout s’épuise à la fois : les matières premières et la possibilité de recycler les déchets, comme les gaz à effet de serre, péril bien plus grave encore.

4) Crise démocratique et crise du pouvoir économique mondial (ou crise géopolitique)

C’est la cinquième crise. Mes arguments historiques ont montré que la grande transformation qui a conduit au capitalisme financier et boursier peut être lue comme un bouleversement dans le champ du pouvoir économique, capté par une infime minorité d’acteurs de la finance et de FMN elles-mêmes sous la coupe de la finance, ces acteurs parvenant à imposer leurs vues aux politiques en raison de leur pouvoir économique et parfois en achetant les politiques. Acteurs parvenant aussi à imposer les paradis fiscaux, les niches fiscales, la très forte réduction de la progressivité de l’impôt, parvenant à contrôler plus ou moins l’OMC et à la mettre en dehors du cadre des Nations Unies, etc.

La crise actuelle est fondamentalement une crise de ce mode d’exercice du pouvoir hyperconcentré au service d’une ploutocratie qui représente environ un dix millième de la population mondiale. Fin 2008, les millionnaires en dollars, en tout 8,6 millions de personnes, possédaient ensemble un patrimoine de 33 000 milliards de dollars, hors résidences principales ! Je vous rappelle que le plan Paulson jugé énorme c’était 700 milliards et que, pour faire face au réchauffement climatique, on estime qu’il faudrait investir 400 à 500 milliards par an dans le monde. Un très modeste impôt mondial sur le patrimoine des très riches y pourvoirait. Le monde est riche, mais d’une façon incroyablement inégalitaire : neuf millions de millionnaires en dollars, près d’un milliard qui souffrent de la faim !

C’est fondamentalement l’inégalité du pouvoir économique (qui se traduit aussi dans le partage de la valeur ajoutée avec la perte de pouvoir des salariés et des syndicats) qui produit les autres inégalités. C’est donc ce pouvoir qui est crise, et c’est bien une crise profonde de la démocratie économique et politique.

Et cette crise du pouvoir économique est, sous l’angle des états qui y participent, une composante de la crise géopolitique mondiale, dans le sens suivant : la montée du pouvoir de pays dits émergents, Brésil, Inde, Chine, Russie (BRIC) et Argentine remet en cause la domination économique mondiale des ÉTATS-UNIS, qui n’est pas terminée mais affaiblie. Le monde devient multipolaire sous l’angle des pouvoirs économiques. La Chine en particulier, avec ses réserves énormes de ressources humaines et naturelles, avec ses excédents commerciaux record, devient une grande puissance économique, et de plus en plus financière. Des « fonds souverains » chinois, indiens et du Golfe rachètent de grandes entreprises et deviennent des prêteurs aux Etats endettés, et des détenteurs de capitaux de grandes banques comme CityGroup, la BNP ou la Société Générale.

5) Crise n° 6 : la crise alimentaire

Je n’aurai pas le temps d’en parler vraiment, elle mériterait une conférence à elle seule, mais je dirai simplement qu’elle est apparue avec force lors des émeutes de la faim du printemps 2008 mais qu’elle était déjà en cours depuis des décennies (René Dumont a écrit en 1975 un livre intitulé « La croissance… de la famine »). Tout porte à croire que dans les prochaines années elle va à nouveau se manifester parce que les cours vont remonter, sauf si des mesures de très grande ampleur sont décidées à l’échelle mondiale, en suivant les recommandations de la FAO, insistant sur l’aide à l’agriculture vivrière ou paysanne sacrifiée depuis longtemps, mais aussi en interdisant la spéculation financière sur les produits alimentaires et leurs dérivés « papier », en cassant la logique libre échangiste de l’OMC et en annulant la plus grande partie de la dette du Sud. Le mot d’ordre devrait être la souveraineté alimentaire, y compris pour l’Europe des 27, qui est devenue, comme les ÉTATS-UNIS, une région qui importe plus de produits agricoles qu’elle n’en exporte !

6) Crise n° 7 : le début d’une crise idéologique accentuée par les crises précédentes ?

Là non plus je ne développe pas, mais on a assisté depuis un an à de premières remises en cause des idées ultra-libérales qui tenaient le haut du pavé. On ne parle plus que de re-réguler ce qu’on avait dérégulé (mais pour l’instant les actes tardent). On a vu les ÉTATS-UNIS et le ROYAUME UNI nationaliser des banques et institutions financières ce qui est significatif pour ces pays à l’origine du nouveau capitalisme financier. Quand le patron de la régulation bancaire britannique, Lord Turner, reprend l’idée altermondialiste lancée il y a dix ans d’une taxe Tobin sur les transactions financières pour dégonfler la finance, on se dit que certaines choses commencent peut-être à changer dans les esprits. Jusqu’où cela ira-t-il sur ce plan des idées ? Ce n’est pas écrit, et pour l’instant c’est encore timide.

4. Sorties de crises : scénarios possibles et réorientation souhaitable

Les scénarios possibles ? J’en vois trois, mais certains en envisagent d’autres encore : en V (franche reprise) ou en U (reprise après un certain temps), en W (reprise en deux temps, après un second plongeon), ou en L (longue stagnation, comme le Japon des années 1990). Ces modèles simplistes d’économistes n’ont pas grand intérêt.

Le pire des scénarios serait celui du repli nationaliste, autoritaire et xénophobe un peu partout, en quête de boucs émissaires. On n’est plus dans les années 30, et l’histoire ne se répète pas, mais elle offre des enseignements. De telles tendances peuvent se manifester si les choses empirent, sous l’effet du chômage et de la colère de peuples à qui l’on parviendrait à désigner « l’autre » comme la cause de ses problèmes, au lieu de lui désigner le système de la cupidité sans limites et sans frontières. Je ne le crois pas le plus probable aujourd’hui, mais on n’est jamais assez méfiant en la matière.

Le second scénario, qui, lui, est assez probable, malheureusement, est celui d’une reprise économique lente et timide pendant plusieurs années, ponctuée d’épisodes à la hausse et à la baisse, avec un chômage élevé autour de 10 %, des bourses qui reprennent un peu confiance et se trouvent de nouveaux créneaux spéculatifs, et un système financier mondial où l’on aura mis un tout petit peu d’ordre dans les paradis fiscaux sans les supprimer, et un peu d’ordre dans les bonus sans les interdire ou les plafonner vraiment. On serait dans une crise encore rampante, le plus important étant qu’on n’aurait pratiquement pas touché au pouvoir de la finance et à ses « innovations » catastrophiques, ni au système des inégalités indécentes. On aurait prolongé le système à l’origine des crises par des soins superficiels et on peut être presque certain qu’il replongerait, peut-être plus violemment encore, dans une situation où les États auront encore moins de ressources à y injecter.

Le troisième scénario est celui d’une franche réorientation. C’est à mes yeux la seule façon de sortir de la zone des tempêtes. Sur le papier, cela semble d’ailleurs raisonnable, mais les pouvoirs que l’on trouve en face restent considérables de sorte que si la société civile ne se mobilise pas, on en restera au scénario 2 des soins SUPERFICIELS ET NON PAS STRUCTURELS.

D’abord encadrer strictement la finance : huit mesures

Par quoi faut-il commencer ? Cela résulte clairement des analyses qui précèdent en termes de pouvoirs économiques et de démocratie. Il faut commencer par dégonfler le pouvoir de nuisance de la finance et réduire fortement son poids, il faut en reprendre le contrôle social au nom de l’intérêt général, ce qui ne veut pas dire tout nationaliser. C’est l’urgence n°1. MAIS COMMENT FAIRE ?

Adair Tuner, à la tête du FSA, l'autorité britannique des marchés financiers, a déclaré récemment que la plupart des transactions de la place financière de Londres sont « socialement inutiles » (AFP, 27/08/09). Qu'un ancien responsable du patronat britannique et ancien directeur de banque en vienne à dénoncer « la dérégulation financière caricaturale » et à demander de « réduire la taille de ce secteur » révèle le trouble qui s'installe face au comportement des banques.

Il n’y a pas UNE mesure à prendre, il en faut tout un ensemble car si la finance a acquis ce pouvoir,

c’est en gagnant des libertés et en ayant des facilités de nuire dans de nombreux domaines. Il n’empêche que huit mesures clés devraient être combinées sur le strict plan financier. Les six premières pourraient intervenir vite, si…

i) Revenir à une stricte séparation entre d’un côté les institutions financières et banques d’affaires qui jouent sur les marchés financiers et, de l’autre, les banques dites commerciales ou de dépôt des particuliers et des PME (dépôts, livrets et crédits simples, avec des règles de prudence traditionnelles). Les secondes seraient ainsi mises à l’abri des actifs toxiques et de la spéculation. Il faut confiner la finance de marché avant de la dégonfler (mesures suivantes). Après la crise de 29, on avait eu aux

ÉTATS-UNIS le Glass-Steagall act qui imposait une stricte séparation des deux types d’établissements financiers. Il a été abrogé dans les années 1990, conduisant à la formation de monstres bancaires bien plus puissants et nocifs.

ii) Instaurer une taxe de type Tobin (par exemple 0,5 %) sur les transactions financières de toute sorte, pour brider la spéculation et par ailleurs récolter des fonds qui pourraient être en partie affectés au développement humain durable du Sud.

iii) Instaurer comme le propose Lord Turner un impôt spécial sur les superbénéfices des banques (bénéfices avant rémunérations) pour qu’elles ne puissent pas profiter de leur position centrale pour faire plus de profit que les autres entreprises.

iv) Interdire les produits financiers fondés sur des paris sur les variations des prix de biens essentiels comme le logement, l’énergie, nombre de matières premières et les biens entrant dans l’alimentation, voire interdire les paris de ce type sur tout. Car c’est cela le Casino des produits dits dérivés qui a mal tourné. Or il influe sur la vie des gens de façon non dérivée, très directe.

v et vi) Suppression des bonus et des salaires et retraites hors normes, et fin des paradis fiscaux. Je n’ai pas mis ces deux mesures en tête de liste parce que, selon moi, c’est très important, mais il ne s’agit pas du cœur de la crise de la finance. Supprimez les bonus et les paradis fiscaux et laissez le reste, vous aurez la prochaine fois une crise aussi presque aussi grave parce que le pouvoir économique de la finance sera encore central et toxique. Il faut certes combattre les paradis fiscaux qui coûtent une fortune aux pouvoirs publics (30 à 40 milliards d’euros par an en France), qui renforcent l’injustice fiscale et qui facilitent la spéculation sans contrôle (les transactions dites « de gré à gré ») et le blanchiment de l’argent sale. Et les bonus et salaires hors normes sont eux aussi une incitation aux opérations folles et au très court terme. Mais si vous avez une stricte limitation des produits à risques et une taxe Tobin, si les profits de la finance redeviennent comparables à ceux des autres secteurs, il n’y aura plus de bonus ou très peu et très limités. Et s’il y a un contrôle public sur la finance, les paradis fiscaux disparaîtront tout autant. L’agitation de nombreux chefs d’état autour de ces deux thèmes est selon moi une façon de ne pas toucher au gros du pouvoir financier concentré en donnant des os à ronger à l’opinion publique. De petits os d’ailleurs car le récent G20 n’a rien décidé de contraignant et on va encore avoir des scandales de bonus et de salaires indécents. Quant aux paradis fiscaux, on les a plus blanchis que condamnés, même si les premières et timides restrictions sont bonnes à prendre.

vii) A moyen terme, considérer que la monnaie et le crédit sont des biens publics essentiels qu’on ne peut pas confier à une logique d’actionnaires, même encadrés et régulés. Il faut des banques soit publiques, soit non lucratives, mutualistes et coopératives à qui la collectivité délègue une mission de service public dont tout le reste de l’économie dépend, mais il ne faut pas remplacer la dictature des actionnaires par celle de technocrates financiers.

viii) à moyen terme aussi, il faudrait réduire la part des retraites par capitalisation dans l’ensemble, car les fonds de pension seront toujours poussés à faire des paris à risque et à pressurer les entreprises dans lesquelles ils investissent. C’est une façon essentielle de limiter le pouvoir de la finance sur la vie. On pourrait dire la même chose des assurances privées de santé.

S’attaquer aux crises économique, sociale et écologique

Les mesures précédentes concernent le cœur du pouvoir économique, la finance. Mais comme la crise est multidimensionnelle et systémique, cela ne suffit pas. Il faut en particulier s’attaquer à la crise économique, à la crise sociale et à la crise écologique.

Pour la crise économique, à court terme, on utilise le terme de relance. Pourquoi pas. Mais ce qui compte est plus son contenu et ses formes que son montant. C’est bien beau d’injecter des fonds publics pour les entreprises ou les ménages (essentiellement les entreprises…), il faut le faire, mais avec quelles priorités ? Tout est là, sinon, comme pour les banques, on parviendra au mieux à ce que ça reparte comme avant. Faut-il relancer l’automobile pour qu’elle reparte comme avant, construire des autoroutes, et de même pour le bâtiment, l’agriculture, l’énergie, etc. ? Ou bien utilise-t-on largement ces investissements de relance pour commencer une réorientation sociale et écologique :

logements sociaux réhabilités avec des progrès environnementaux, transports plus propres et plus collectifs, frêt plutôt que la route, agriculture propre, énergies renouvelables, etc. Il nous faudrait une relance sous conditions écologiques et sociales, et de nouveaux indicateurs pour cette « autre relance » qui ne viserait pas la croissance pour la croissance mais le développement humain durable.

Pour la crise sociale et les inégalités, la mesure phare serait l’instauration d’un revenu maximal autorisé qui d’ailleurs permettrait, via les sommes récoltées, d’en finir vraiment avec la pauvreté : il y a 8 millions de personnes qui vivent aujourd’hui sous le seuil de pauvreté en France. A quel niveau ce revenu maximal ? Seul le débat pourra le dire, mais si on commençait par proposer que personne ne gagne plus de dix fois le SMIC à temps plein, soit 11 000 euros par mois, est-ce qu’un referendum sur cette proposition ne recueillerait pas une énorme majorité de suffrages ? On peut aussi y aller par étapes, par une fiscalité fortement progressive sur les hauts revenus, tous les revenus, y compris ceux de l’épargne et des placements. Cela a existé en France comme aux ÉTATS-UNIS dans le passé.

En 1942, Roosevelt déclare : « Aucun citoyen américain ne doit avoir un revenu (après impôt) supérieur à 25 000 dollars par an ». C’est l’équivalent de 315 000 dollars actuels, soit 8,5 fois le revenu disponible médian par personne (37 000 dollars), lequel vaut environ trois fois les plus bas salaires à temps plein. On aurait donc, si l’on appliquait aujourd’hui la norme de Roosevelt, un éventail de revenus de l’ordre de 1 à 25, hors personnes vivant sur la base de petits boulots ou d’aide sociale. C’est un écart encore énorme, mais c’est peu au regard de l’éventail de 1 à plusieurs milliers qui a cours actuellement. Roosevelt n’a toutefois pas pris une décision du type « au-dessus de 25 000 dollars, je prends tout ». Il a mis en place une fiscalité sur le revenu avec un taux d’imposition de 88 % pour la tranche la plus élevée, puis 94 % en 1944-45. De 1951 à 1964, la tranche supérieure à 400 000 dollars actuels a été imposée à 91 %, puis autour de 70-75 % jusque 1981. Il s’ensuivra une période de trente-cinq ans au cours desquelles ce pays connaîtra des inégalités réduites.

Enfin, pour la crise écologique, à terme la plus grave, on connaît les solutions. Il faut faire de la discrimination positive en faveur du durable, définir et faire respecter des normes de production propre, inciter à la sobriété, n’accorder des aides aux entreprises que sous condition d’efforts vérifiables dans le bon sens, taxer ce qui pollue mais détaxer les produits verts, en s’assurant que les ménages à faibles revenus non seulement n’y perdent pas mais y gagnent, car il faut une adhésion populaire au développement durable, il ne faut pas qu’il soit réservé aux plus aisés, etc.

Comment financer cette « grande bifurcation » ?

Ce sera ma dernière question. Tout cela va coûter très cher aux finances publiques, c’est vrai, disons plusieurs dizaines de milliards d’euros par an pendant plusieurs décennies, et nous sommes déjà très endettés. Est-ce la quadrature du cercle ? NON. Non car notre pays est immensément riche. Des recettes pour une grande réorientation nous éloignant des crises, il y en a par dizaines de milliards d’euros ! Voici quelques chiffres.

1) Les réductions d’impôt sur le revenu décidées depuis 2000 représentent 30 milliards d’euros de manque à gagner annuel pour l’action collective et le progrès social et c’est d’abord là que se trouve l’explication de la dette publique actuelle, pas d’abord dans les dépenses. 2) Selon la commission des finances de l’Assemblée Nationale, les niches fiscales ont coûté 73 milliards en 2008 et la majorité d’entre elles ne va pas dans le sens de l’intérêt général. 3) La fraude fiscale coûterait, selon Éric Woerth lui-même, 30 milliards par an. 4) L’évasion dans les paradis fiscaux, forme de fraude organisée, représenterait entre 30 et 40 milliards d’euros pas an. 5) Une taxe Tobin rapporterait plusieurs dizaines de milliards d’euros 6) Les dépenses de publicité en France se montent à 11 milliards par an selon ZenithOptimedia. 7) La France est au troisième rang mondial des dépenses militaires (après les Etats-Unis et la Chine) : le budget de la défense se monte à près de 50 milliards pour les seuls crédits de paiement. C’est 50 % de plus que l’Allemagne en dépenses par habitant. Faut- il se féliciter de notre médaille de bronze mondiale ? Serions-nous plus en danger que d’autres ?

Tout cela veut dire que pour financer une relance par une réorientation écologique et sociale il faut que l’État augmente ses ressources en allant les prendre ailleurs que dans les poches des pauvres et des classes vraiment moyennes. Trouver par exemple, sans augmenter la dette, au contraire, 50 ou 60 milliards d’euros par an en plus, vu la liste précédente, ce n’est absolument pas un problème économique. Or dès que l’on prononce le mot impôts ou taxes c’est l’effervescence populaire (en partie provoquée par des médias et des politiques conservateurs) et pour ma part je la comprends fort bien car pour beaucoup de gens la vie est dure et ils craignent d’être des victimes, vu qu’ils l’ont souvent été. Mais s’il est clair que les recettes attendues viennent de l’abolition des privilèges fiscaux, des très hauts revenus, des bénéfices et rendements financiers hors-normes, d’une taxe Tobin, s’il est clair qu’on en profite pour réduire la pauvreté et les inégalités, s’il est clair que plus de la moitié des gens ne paieront pas plus d’impôts et que les recettes viendront d’abord des 10 % les plus riches (et plus encore des 1 % du haut de l’échelle) et des bénéfices et dividendes excessifs des grandes entreprises et de la finance, tout change. Le problème fiscal est d’abord celui de la justice fiscale et de la progressivité de l’impôt, très malmenées depuis 30 ans.

Conclusion : qui va pousser à de telles mesures ?

Réponse : ce ne sont pas vraiment les chefs d’état, qui font parfois de bons discours, mais les actes ne sont pas à la hauteur. Pas le G20 non plus, qui représente pour moi un système censitaire (tout comme le FMI), les 20 pays les plus riches économiquement 2 cherchant à imposer leurs vues aux Nations Unies c’est-à-dire aux 192 pays du monde. J’ai trois réponses à cette question : 1) d’abord la société civile organisée, dans chaque pays et dans le monde. 2) Ensuite l’Europe, comme région du monde où les choses pourraient avancer plus vite, en partenariat avec les pays du Sud. 3) Enfin, des Nations Unies rénovées et dynamisées.

1) Le combat contre les paradis fiscaux, pour des taxes sur les transactions, pour la réduction des inégalités et de la pauvreté dans le monde et chez nous, pour l’environnement, est aujourd’hui mené d’abord par des associations, ONG, syndicats, qui convergent et font progresser la prise de conscience. C’est le fer de lance d’une vraie sortie de crise. Copenhague en décembre prochain, très grand rendez- vous devant l’histoire et devant l’avenir de nos descendants, sera un succès ou un Munich climatique en fonction de la mobilisation de la société civile mondiale.

2) L’Europe ensuite, en partenariat avec le Sud. Voir Lordon : « L’Europe constitue une zone d’activité financière autosuffisante capable d’adopter unilatéralement un degré supérieur de régulation financière sans que les capitaux extra-européens lui manquent ». Cela serait d’ailleurs cohérent avec la vision d’un commerce mondial qui serait de plus en plus organisé au sein des grandes régions du monde, ce qui n’interdit pas les coopérations entre elles, au contraire il faut les impulser.

2 Pays du G20 : AFRIQUE DU SUD, Allemagne, ARABIE SAOUDITE, ARGENTINE, AUSTRALIE, BRESIL, Canada, CHINE, COREE DU SUD, Etats-Unis, France, INDE, INDONESIE, Italie, JAPON, Mexique, Royaume-Uni, RUSSIE, TURQUIE, UNION EUROPEENNE. Deux organisations internationales sont également représentées :

BANQUE MONDIALE et FONDS MONETAIRE INTERNATIONAL.

3) Mais justement, pour ces coopérations mondiales, les Nations Unies, actuellement tenues en laisse par le G20, doivent redevenir le lieu de la régulation économique et financière. C’est la seule instance mondiale où les pays les plus pauvres peuvent influer sur le cours des choses. Les seules grandes institutions internationales progressistes et préoccupées par les pays pauvres sont onusiennes : PNUD, OIT, UNICEF, FAO, PNUE, etc.

Résumons : pour éviter d’autres crises, qui seraient plus graves, il faut contrôler et socialiser la finance et la mettre hors d’état de nuire, il faut réduire très fortement les inégalités, il faut s’orienter au plus vite sur une trajectoire écologique, et pour tout cela il faudra s’en prendre frontalement au pouvoir de la ploutocratie, ce qui suppose de faire fonctionner une démocratie non réduite au bulletin de vote, c’est-à-dire une intervention au quotidien des citoyens dans les affaires de la Cité. La crise actuelle a des effets terribles sur des centaines de millions de personnes dans le monde, mais, si elle pouvait conduire à ce sursaut démocratique et à remettre l’économie au service de la société, elle n’aurait pas été vaine. Il faut que ceux qui nous gouvernent, quels qu’ils soient, ne puissent plus gouverner comme avant parce qu’ils perçoivent que nous le supporterons pas. Il nous appartient de les conduire à ce constat, ou de les y pousser. C’est au fond la principale recette anti-crise : l’intervention des citoyens.

Je conclus en deux mots. Mon objectif a été de vous présenter des analyses qui vont au-delà de ce que nous entendons ou lisons en général dans les grands médias. C’est un objectif de connaissance et, je l’espère, de dévoilement. Le problème est qu’en allant un peu plus loin dans la connaissance critique, on risque d’être déconcerté sinon catastrophé, alors qu’à la télé on nous dit plutôt que la situation est sous contrôle, que les G20 a la situation bien en mains, que ça s’arrange, etc.

Ma conviction, inspirée de Bourdieu, est que le fait de détenir plus de connaissances sur le monde tel qu’il est et sur les pouvoirs qui y règnent peut certes désenchanter le monde, mais que c’est indispensable pour le changer, le civiliser et l’humaniser. Je suis certes très préoccupé, mais pas catastrophé car on peut vraiment sortir de ces crises imbriquées par des mesures raisonnables, à notre portée. Les moyens existent, mais il faut s’en mêler activement.