ENCYCLOPÉDIE

DES
NUISANCES

Dictionnaire de la déraison
dans les arts, les sciences
& les métiers

4
Août 1985 - Trimestriel
I L. B-folL. ... P"". .,.. L, Co.JJur.r. 8. S Ca/ltarml? rz: S Grrut.JÙ J6 P!,r/e,luTemple. J.9.Sla']uer d.da .
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ENCYCLOPÉDIE DES NUISANCES TOME 1 FASCICULE 4

Directeur de la publication: François Martin
Adresse: Boîte postale 188, 75665 Paris Cedex 14
Prix du numéro: 15 francs. A partir du l" novembre 1985 : 30 francs.
Trimestriel. Abonnement annuel (4 numéros) : 100 francs
c.c.n : 19624 51 E Paris
Photocomposition: Cicero, 12, rue Saint-Gilles, 75003 Paris
Imprimé en France par Impressions EL., 4 à 18, rue Jules-Ferry, 93 La Courneuve
Dépôt légal: août 1985
N° commission paritaire : en attente
ABANDON

Il est assurément possible d'envisager le terme abandon sous de multiples
aspects. Que le parti dit communiste abandonne officiellement ce qu 'z/ avait
toujours combattu, la « dictature du prolétariat », et vozfà le sujet d'un fas-
cicule qui ne laisseraitpas d'être comique, quand on y verrait comment c'est
bien plutôt le prolétariat qui abandonne ses dictateurs. Les grenouilies aban-
donnant ici le bénitier pour y replonger là, vozlà ce qui constituerait aussi
un bon thème d'article sur l'état de la religion à la fin du xx' siècle. Les
mares abandonnant la grenozalle, voz/à qui meriterait encore une critique
large et argumentée, relevant certes de l'aspect strictement écologique des
nuisances, mais qu'un tome entier ne sauraitépuiser; et ainsi de suite. Cepen-
dant il ne s'agira ni de ceci ni de cela. Il est évident que tout ce qui peut
nous inquiéter ne réjouit pas forcément le camp opposé. Mais s 'z/a des inquié-
tudes qui n'appartiennent qu'à lui, zi y a aussi des abandons qui le réjoui-
ront toujours : celui du soutien aux emprisonnés, entre autres.

Le 2 juillet 1789, le marquis de Sade, alors cette espèce de porte-voix qu'il adapte à sa
incarcéré à la Bastille, constatant qu'on inter- croisée qui donne sur la rue Saint-Antoine
disait« les tours à tous les prisonniers» (c'est- (c'était la tour dite tour de la Liberté), il crie,
à-dire la promenade) à cause des « troubles il assemble beaucoup de monde, se répand
de Paris, qui croissaient chaque jour» jura en invectives contre le gouverneur, invi te les
de « faire un tapage affreux» si cette inter- citoyens à venir à son secours, crie qu'on veut
diction n'était pas levée sur le champ. Le l'égorger» (La Bastille dévoilée ou Recueil
gouverneur du lieu, de Launay, qui avait de pièces authentiques pour servir à son his-
également fait « charger ses canons », main- toire, Paris, 1789-1790, cité par Gilbert
tenant sa décision, notre marquis « prend Lely). Sade est transféré à Charenton « le len-
alors un long tuyau de fer blanc, à l'une des demain, dans la nuit ». Douze jours plus
extrémités duquel était un entonnoir qu'on tard, on sait ce qu'il adviendra du« château
lui avait fait faire pour vider plus comme- royal de la Bastille ».
démen t ses eaux dans le fossé. A l'aide de Deux siècles plus tard, après que tant de

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gens eurent été enfermés, et tant de bastilles dans l'isolement quand on n'a, pour se
ébranlées, une grande partie des détenus de défendre, rien d'autre que le nombre! Ce
France se sont mutinés, au cours du mois de nombre qui désole tant Gilles Millet, dans
mai 1985, prison après prison. Refusant de Libération du 7 mai 1985, où il incite l'Etat
regagner leurs cellules, c'est du haut des toits à« s'engager plus à fond dans une réflexion
que les prisonniers ont hurlé leur colère, leur plus moderne qui consisterait à payer plus
misère et leur révolte, afin que personne pour les prisons et à y mettre le moins de
n'ignore plus qui ils sont, là où ils sont, etles monde et le moins longtemps possible.
conditions qui leur sont faites. Ils étaient alors C'est-à-dire limiter toujours plus, voire sup-
comme « la sibylle dont la voix poignante, primer, la détention préventive et contrain-
dans sa nudité aride, traverse des millénai- dre les magistrats à condamner moins fort.
res ». Mais, tout comme cette télévision qui, Un moindre mal en forme de rêve ». Ceux
ne pouvant feindre de n'avoir pas vu la chute qui s'adonnent à la fréquentation du pou-
de l'un d'eux, a feint de ne pas voir la gre- voir afin que celui-ci s'améliore et décrète
nade qui en était la cause, ce monde, qui quelques mesures sociales qui viendraient en
ne pouvait pl us feindre de les ignorer, n'a retour justifier cette fréquentation rêvent en
feint, comme d'habitude, de s'intéresser à effet. En attendant, ils peuvent la légitimer
leur combat que pour en maquiller le sens. très prosaïquement grâce à l'absence actuelle
Et nous allons voir de quelle manière. de tout mouvement social qui viendrait sou-
Il se trouve donc un endroit, réputé pour- tenir ceux qui se lèvent contre la barbarie de
tant le plus cruel à l'homme, où sont encore cette époque et de ce pouvoir; ils fondent
possibles la discussion, l'action collective et donc, dans le cas dont nous parlons, leurs
la révolte. Débarrassés en effet du travail, misérables analyses sociologiques sur l' isole-
pour la plupart, et des corvées journalières ment des prisonniers révoltés, analyses dont
de la consommation et de la circulation, un mouvement pratique de solidarité ferait
débarrassés de cette liberté pour d'autres immédiatement justice. Mais cet isolement
embarrassante d'avoir à employer leur temps est réel, et les prisonniers de la France de
comme bon leur semble, obligés de vivre à 1985 sont, au contraire du marquis de Sade,
l'étroit avec des compagnons qu'ils n'ont pas bel et bien abandonnés de tous, lorsque a
choisis, ces hommes disposent paradoxale- momentanément disparu la perspective
ment de la possibilité extraordinaire, qu'ils d'une libérationgénéJ-a1e de la société. À cet
saisissent parfois, d'examiner ensem ble leur abandon auquel nous sommes contraints, il
commune condition et les remèdes à y s'agit de s'opposer, notamment en dénon-
apporter. Les habitants des prisons, s'ils souf- çant tout ce qui concourt à le justifier.
frent aussi d'y être « les uns sur les autres », Comme en Pologne, où les habitants de
ne supportent tout simplement pas d'être en Bydgodszcz avaient, en septembre 1981, à
prison, et d'au tant moins qu'ils ne recon- l'occasion du congrès national de leur orga-
naissent plus les justifications que cette nisation, si justement nommée Solidarité,
société leur en donne; ils se ressouviennent libéré 150 prisonniers de la prison locale, et
alors qu'ils peuvent être les uns avec les où le service d'information clandestin de
autres. Comme il serait plus humain que Solidarité de la même ville déclarait en no-
chacun soit seul dans sa cellule! Et plus facile vembre 1984 : « L'anesthésie commence à
pour l'administration pénitentiaire d'isoler, régner dans les rangs du syndicat Solidarité.
de surveiller, de tourmenter les prisonniers La répression est considérée comme quelque
de son choix ! Malheureusement pour nos chose de normal. Rares sont les gens qui
froids humanistes, on ne se complaît pas s'intéressent au sort des prisonniers. Mais

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pourtant on sait bien que ce n'est pas la nirs d'un révolutionnaire qu'en 1853, cinq
servitude qui asservit, mais l'accoutumance ans après la révolution de 1848, Diderot et
à la servitude. » (Cité dans la brochure tous les matérialistes du siècle précédent
Solidarité avec les exclus de l'amnistie en étaient désormais traités de « perruques» par
Pologne, Paris, 1985.) Considérons donc le ceux-là mêmes qui avaient prétendu défen-
quotidien français qui s'est accoutumé si dre cette révolution - des socialistesdéjà -
bruyamment et si rapidement à la servitude et en arrivaient à regarder comme des « grin-
moderne, au gré des remises en ordre de son cheux» - on dirait, de nos jours, « aigris»
directeur. - ceux qui ne l'oubliaient pas et se
Le journal Libération, alors populiste aux moquaient de leur soudaine conversion à la
couleurs de la bureaucratie chinoise, publiait modernisation napoléonienne. Quand au-
en 1973 dans son « courrier» les nombreux jourd'hui ils avouent leur impuissance (<< Les
cris de haine et de révolte suscités par le aménagements louables - et même néces-
maintien presque incroyable de la vieille saires - apportés depuis 1981 à la condition
société de classes. Ce que ses naïfs correspon- pénitentiaire ont trouvé ce week-end une évi-
dants lui dénonçaient comme immédiate- dente limite. Parloirs ouverts, téléphones,
ment intolérable, cherchant à rassembler garde-fous juridiques divers Ont pu un temps
leurs idées et leur forces pour en organiser servir d'antidote au malaise des prisons, ils
le renversement général, lui le dénonçait ne pouvaient à la longue réussir à contenir
comme un ensemble d'archaïsmes à élimi- la dégradation objective des conditions de
ner par une modernisation politique sur détention» - Gérard Dupuy, Libération,
laquelle il convenait de garder le plus grand 8 mai 1985), comment ne pas rire de ceux
flou. Aujourd'hui, les râles sordides ou les qui se proposent d'humaniser et même de
simulations effrénées qui remplissent la page « passionner» une organisation sociale tou-
courrier du même journal, ayant trouvé sa jours plus visiblement absurde et inhumaine,
modernisation dans les habits neufs de la comme en rient ces 7 3 détenus de Fleury-
social-démocratie, sont les cris de la soumis- Mérogis qui, dans leur Appel d'avril 1985,
sion, dans sa tendance autodestructrice appelaient Voltaire à leur secours contre les
comme dans sa tendance triomphaliste. Et « humanistes» au pouvoir?
tOut en laissant encore la parole aux victimes Remarquons enfin que ce pauvre Libéra-
de la vieille répression policière afin d' ali- tion, dont toute la pensée parvient chaque
menter la sociologie réformiste destinée à ses jour à se résumer en une manchette frap-
nouveaux lecteurs, Libération fait en même pante imitée des collages du pop'art, titrait
temps, dans le détail et dans l'essentiel, une après la deuxième journée d'agi ration à
propagande massive pour le mode de vie et Fleury-Mérogis: « Les Mutins du valium. »
la conception de l'individu imposés par les Cet apologiste de toutes les nuisances moder-
pures nécessités de l'économie ; et l' apolo- nes s'empresse, alors qu'une grande partie
gie d'une solide schizophrénie, appuyée à de la population est soumise au valium et
la fois sur l'abandon joyeux de toute ratio- autres camisoles chimiques, de réduire à
nalité dans les jugements et les conduites, « une fringale collective de neuroleptiques»
et sur le ralliement sans nuances au rationa- (Libération, 7 mai 1985) et aux effets du
lisme morbide qu'exprime et sert l'équipe- manque, la colère et la révolte contre
ment technique moderne, de la centrale l'emprisonnement. Quand toute sortie vers
nucléaire au Minitel, comme au plus répu- l'extérieur est im possi ble, ou que la li berté
gnant patriotisme. ne vient pas du dehors, toutes les mutine-
Gustave Lefrançais notait dans ses Souve- ries du monde s'attaquent à ce qui leur

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tombe sous la main: bibliothèques, phar- lement la restructuration menée en France
macies ou matons. Eussent-ils trouvé des ton- par les rnitterrandistes. À sa manière, ce jour-
neaux pleins qu'il en eût été de même; nal de la décomposition d'un monde, si
lorsque la liberté paraît si loin, l'on n'hésite prompt à décomposer pour ses lecteurs tout
pas à fréquenter la mort, et comme le disait ce qui résiste à celle-ci, participe, avec toute
un proverbe anglais du XIX' siècle : « Le gin la presse, à faire de l'opinion publique la
est le plus court chemin pour sortir de plus mauvaise des opinions. Mais ce qui rend
Manchester.» Les drogués du modernisme en sa bassesse toute particulière, c'est que, né
place à Libération se montrent là les parti- du déploiement dans la société des effets
sans cyniques d'un réformisme impossible, d'un mouvement révolutionnaire, il prospère
nourrissant les rêves impuissants de l' insa- désormais sur les effets de sa disparition.
tisfaction contemporaine, et appuyant réel-

ABAQUE

L'abaque remonte à la plus haute antiquité. Il en est redescendu jusqu'à nous
sous les formes les plus variees et imprévues. Le Dictionnaire universel des
Sciences, des Lettres et des Arts de Bouzilet (1880) en donne cependant cette
défz'nition prémonitoire: « Espèce de buffet ou de comptoir que les anciens
employaient à différents usages. Le plus souvent ce mot désignait une table
couverte de sable fi», sur laquelle zis faisaient leurs calculs ou traçaient des
figures de geometrie. » Devant ce buffet à calcul, devenu ordinateur, la danse
de la pn'vation reçoit aujourd'hui le sacrement du qztantitatzfpur. C'est l'alié-
nation dans ses meubles.

Le calcul est une concrétion pierreuse de quence est regie par le nombre et ses
la pensée. Ca/cu/ussignifie d'ailleurs en latin propriétés, dont l'étude avait inspiré aux
caillou, ce qui peut tenir lieu de définition Pythagoriciens assez de respect pour qu'ils
lapidaire. Avec des cailloux, pour peu que fassent figurer parmi leurs règles morales :
l'on prenne la précaution de les choisir d'une « Ne pas s'asseoir sur un quart de mesure. »
taille et d'un poids maniables, on peut aisé- Encore plus tard, Pascal inventa la machine
ment compter. Pour faciliter la chose, il sem- à calculer, qui se trouve maintenant chez
ble que les hommes aient assez vite pensé l'épicier, et qui parlera bientôt aussi éloquem-
à enfiler ces cailloux sur des tiges: chez les ment que Démosthène, comme n'importe
Égyptiens comme chez les Chaldéens, nous quelle mécanique, automobile ou autre,
apprend Arnold Reymond dans son Histoire désormais dotée de la parole afin de démon-
des sciences exactes dans l'antiquité gréco- trer aux hommes que la pensée ne se forme
romaine, on se servait pour compter « d'aba- pas dans la bouche, mais qu'elle gît toute
ques qui, par leur disposition, rappellent les formée dans les machines. Tout ceci nous
bouliers autrefois en usage dans les écoles amène à nous demander où nous en sommes
enfantines ». Plus tard, chez les Grecs, avec la mesure.
Démosthène se mit des cailloux dans la bou- Le calcul est donc une concrétion pierreuse
che, sans doute afin de démontrer que I'élo- qui se forme dans la pensée au contact de

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la réalité mesurable. On peut en voir un à partir de ses propres présupposés idéolo-
exemple, de l'espèce cristalline, dans le beau giques et esthétiques en rejetant les orbites
portrait de Luca Pacioli attribué à Jacoppo elliptiques de Kepler, soupçonnées de n'être,
de Barbari, et qui se trouve au musée de comme les anamorphoses et le style du Tasse,
Naples: à peu près à la hauteur de la tête que des déformations maniéristes, auxquel-
du moine de Borgo San Sepolcro, flotte, les il préférait la perfection « classique» du
auréole profane du géomètre, un aérolithe mouvement circulaire. (Cf A. Koyré, Atti-
rransl ucide dont la forme est celle de l'un des t!tde esthétique et pensée scientifique, in
polyèdres dessinés par Léonard de Vinci pour Etudes d'histoire de la pensée scientifique).
l'ouvrage de Luca Pacioli, la Divine Propor- Ainsi le travail de formalisation de l'espace
tian. C'est l'image, pétrifiée et em blé- visuel accompli par les peintres du Quattro-
matique , du rêve pythagoricien ressuscité par cento, et qui avait créé le milieu favorable
le Quattrocento, selon lequel le nombre est aux premières spéculations de la géométrie
le principe et l'essence même du monde, et et de la physique, pouvait-il au stade suivant
les choses des nombres devenus sensibles. constituer un obstacle sur le chemin menant
Par cet apparent retour, l'esprit humain « du monde clos à l'univers infini ». Tant il
commence à se libérer de la religion, son est
.
vrai que l'appropriation
.
du monde exté-
besoin d'une intelligence unitaire commence fleur, sa connaissance et sa mesure, ne sont
à dépasser sa satisfaction par la religion : pas distinctes de l'invention d'un ordre spa-
dans le Paiement du tribut, peint par tial qui en organise la perception et en règle
Masaccio vers 1427, la géométrisation de les proportions.
l'espace est encore au service de la divinité, Au xx· siècle, le polyèdre de Vinci et
et le point de fuite est opportunément placé Luca Pacioli, promesse de bonheur et d'har-
derrière la tête du Christ, toute la perspec- monie, est devenu le sombre, rugueux et
tive étant ainsi comme une manifestation obsessionnel aérolithe de Magritte: il a
sensi ble de la Grâce, de ce foyer dont tou t envahi la quasi-totalité de la toile, chassé
part et auquel tout revient. Dans le portrait toute présence humaine et pèse sur le regard,
de Luca Pacioli, la composition pyramidale de façon ô combien lourdement symbolique,
mène au regard du moine, lequel est à son de tout ce qui dans le monde des hommes
tour fixé, y renvoyant ainsi le nôtre, sur la a cessé d'apparaître comme relevant d'un
forme idéale que sa méditation matérialise ordre rationnel ; il matérialise aussi bien les
légèrement en avant de lui. Désormais angoisses primitives toujours perpétuées par
affranchi des hiérarchies du cosmos chrétien, l'obscurantisme de l'oppression sociale que
« l'esprit italien s'applique à la découverte les terreurs modernes devant une puissance
du monde extérieur et ose le décrire et le matérielle qui nous domine et échappe à
figurer» (Burckhardt). notre contrôle. Le coup de dés tenté par
Cependant cet écroulement du cosmos l'intelligence du quantitatif a fait rouler
chrétien n'est pas comme un lever de rideau jusqu'à nous la pierre du calcul, et elle est
sur la scène de la rationalité, dans une pièce devenue cette chose informe et écrasante.
de théâtre édifiante montée par un huma- Pierre qui en roulant a cependant amassé
nisme devenu laïque et obligatoire. À la fin toute la mousse du réel, réalité qui s'est
du siècle suivant, Galilée, dont on sait qu'il émoussée, a perdu ses arêtes vives, les déter-
était en quelque sorte un peintre frustré, minations sensibles dans lesquelles l'esprit
déclarait: « Le livre de la nature est écrit en reconnaissait l'expression d'un ordre objectif.
caractères géométriques. » Mais il montrait Mais mieux encore que chez Magritte, dont
qu'il traçait en fait lui-même ces caractères le témoignage est rrop entaché d'un certain

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humour belge, c'est chez Tanguy que se la température, ce soient les figures décrites
trouve représenté avec la plus grande netteté par la géométrie euclidienne qui aient ainsi
le paysage mental d'une époque qui est fondu au soleil de l'histoire, soleil produit
encore la nôtre. Là, devant un horizon vide, par l'homme, comme à Hiroshima. Quoi
dans un espace que nul point de fuite qu'il en soit, il suffit de considérer un tel
n'organise, les formes d'un règne indistinct espace, un tel cimetière de formes, pour
sont comme dissoutes ou liquéfiées par la comprendre quelle est en ce XXc siècle la
lumière froide d'une aube sans promesse, crise de l'esprit occidental : l' homme s'est
ramenées vers un magma de significations perdu lui-même, et avec lui la mesure de
perdues. Elles paraissent en même temps toute chose.
dotées d'une tem'ble pérennité, ossements
d'une réalité dont la chair est depuis long-
temps tombée en poussière. A moins que, Nous voilà donc loin du bel enthousiasme
les corps étant, comme on sait, élastiques, de l'individu de la Renaissance, pour lequel
déformables, et changeant de volume avec penser et mesurer formaient encore une seule
et même activité, qui s'attachait à découvrir,
à révéler par le calcul des rapports existant
entre ses diverses parties, l'ordre immanent
d'un monde dont l'unité n'était plus garan-
tie que de très loin par la religion. Nicolas
de Cues écrit: «Je conjecture que le mot
mens (esprit, en latin) se rattache étymolo-
giquement au verbe mesurer» ; et Luca
Pacioli, en tête de sa Divine Proportion:
« Ici un seul chemin est ouvert à tous. » Ce
chemin du quantitatif, celui de la science
moderne qui se constitue en substituant au
monde baigné du qualitatif mythico-
religieux un univers de mesure et de préci-
sion, ce chemin était bien sûr celui de l'éco-
nomie marchande, qu'avaient ouvert à
Florence les premiers bourgeois modernes,
Sous leur impulsion, l'espace et le temps sont
progressivement aménagés pour être l'objet
d'une comptabilité, comme celle qu'utilise
Giovanni Villani dans sa chronique, où il
chante la puissance de Florence en 1338 par
un tableau statistique de sa population et
de son économie. Le sol de la campagne
toscane est lui-même « géométrisé» par les
terrasses régulièrement plantées de vignes et
d'oliviers, et avec le développement des
techniques de représentation spatiale (carto-
graphie), il devient possible, dans les années
1420, de tracer la première frontière rectili-
gne « abstraite» entre Florence et Milan ; ce

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qui fait dire à un contemporain que « tout claire et complète pour la tenue des livres
est soumis à la doctrine géométrique» (voir « en parties doubles ».
l'article de Pierre Thuillier, « Espace et pers- Car si la spéculation pythagoricienne ou
pective au Quattrocento », La Recherche, néo-platonicienne ne détermine certes pas en
novembre 1984). premier lieu le goût pour le calcul des mar-
A cette unification du terrain social dans chands italiens du Quattrocento, leurs moti-
un espace homogène, susceptible d'être vations commerciales n'en participent pas
découpé et mesuré, correspond une sembla- moins, avec l'exigence de données précises,
ble unification du temps social: pour la exactes et complètes, à la constitution d'un
commodité des bilans et des calculs d'inté- milieu propice à la pensée rationnelle. Le
rêts, l'année se voit fixer un point de départ développement des mathématiques prati-
unique (alors qu'il était jusque-là variable ques enseignées dans des écoles d'abaque,
selon les États), tandis que la division de la correspond à un besoin d'exactitude com-
journée en heures égales entre elles permet mun aux commerçants, aux Ingénieurs et aux
l'usage de l'horloge à sonnerie automatique, artistes: Piero della Francesca écrivit ainsi lui-
qui scande désormais la vie des cités.
La pratique marchande devait tendre
spontanément à produire son environnemerit
abstrait dès lors qu'elle-même s'était rendue
indépendante de la circulation et de
l'échange des biens concrets. Avec le déve-
loppement du système de l'assurance à prime
et des sociétés anonymes, les marchandises
commencent à courir seules le vaste monde,
tandis que leurs propriétaires tiennent le
registre de leurs déplacements. « Les hom-
mes d'affaires qui se sédentarisent ainsi dans
les villes adoptent tout naturellement de
nouvelles méthodes de travail... L'invention
de la comptabilité à partie double vient leur
permettre de dominer l' ensem ble de leurs
activités» (Yves Renouard, Les HommesA

d'affaires italiens du Moyen Age). Ces
marchands soucieux d'exactitude « ont étu-
dié dans des traités comme ceux de Paolo
Dagomari, dit Paolo dell'Abaco, les quatre
opérations, la règle de trois, le calcul de
l'intérêt et de l'escompte ... Ils comptent soit
au moyen de l'abaque, soit au moyen de
tablettes quadrillées d'un usage plus "
facile ... » (ibidem). Et c'est dans un ouvrage 1

de Luca Pacioli (Summa de aritbmetica, geo- , Il'):'i·
; ~1 v
"'1.~*7. ..b:"'j;
t /, .....
metria, proportions et proportionaiita, ,,/_-:: -_of' L
1494), qu'ils trouveront exposée, à côté
/ -/
d'une foule de questions relatives aux opé-
rations commerciales, la première méthode
.
\ \":;~1
\·.~-~b~
L~~::-

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même, à côté d'un traité de perspective, un quantitatif économique, qui se sépare de
manuel pour marchands, De Abaco, où cette fin humaine qu'est la création d'un
étaient données des méthodes pour calculer, monde sensible harmonieux, se perd l'unité
par exemple, le volume d'une barrique. qu'avait vécue et rêvée la Renaissance. La
Désormais le regard ne glisse plus au-delà figure de la conscience n'est plus alors le
du monde sensible, vers l'essence divine, il cercle, le serpent qui se dévore lui-même, le
séjourne dans la réalité terrestre et apprend repos dans une connaissance de soi-même
à l'éclairer. Les choses ne trouvent plus leur qui est identiquement connaissance et
signification dans le fil de lumière qui les mesure du monde, mais la spirale infinie du
attachait au ciel: devenues mesurables, elles baroque, le mouvement historique qui
acquièrent des contours définis et des pro- emporte l'esprit loin de toute forme fixe,
priétés spécifiques. Et les techniques qui dans l'inquiétude d'un devenir où aucune
président à leur connaissance et à leur repré- certitude ne peut plus être tirée de la mesure
sentation vont en retour les transformer et des choses, où il n'y a plus de proportion sta-
les façonner, pour les rendre toujours plus ble, de rapports calculables qui puissent satis-
aisément manipulables par la pratique mar- faire l'esprit; comme si la signification du
chande. Mais dans le fragile équilibre de la monde objectif s'était écoulée dans l'espace
Renaissance, cette puissance de séparation est infini et le temps irréversible. La philosophie
encore contenue par l'unité de la pratique 'est alors nostalgie, ou espoir de réconcilia-
sociale des villes li bres ; et à Florence, au tion avec l'objectivité, au-delà du malheur
milieu de l'agitation politique (la démocra- historique. Le calcul, la réflexion sur les rela-
tie qui s'y ébauche disparaîtra très vite, pour tions entre les différences quantitatives exis-
laisser son testament dans l' œuvre de tant réellement, a cessé d'être pour l'esprit
Machiavel), artistes, ingénieurs, philosophes, humain le miroir de sa propre perfection.
savants et marchands se rencontrent pour voir Hegel peut ainsi écrire en 1812 : « Du fait
dans l'appropriation du réel par la connais- que le calcul est une entreprise à ce point
sance exacte la manifestation d'une infinie extérieure, et partant mécanique, on a pu,
liberté humaine. C'est ce qu'exprime le dis- comme on le sait, fabriquer des machines qui
cours de Pic de la Mirandole sur la dignité effectuent les opérations arithmétiques de la
de l'homme, que Burckhardt appelle « un manière la plus parfaite qui soit. Ne
des plus beaux legs de cette époque de connaîtrait-on, sur la nature du calcul, que
culture intellectuelle» ; et c'est ce qu'illus- cette circonstance, cela suffirait à décider ce
tre mieux encore toute la démarche de qu'il en va quand on fait du calcul une entre-
Léonard, pour lequel « la proportion habite prise capitale pour l'esprit, et qu'on le sou-
les nombres et les mesures, réside aussi dans met à la torture de se perfectionner jusqu'à
les sons, les temps et les lieux, et dans toute devenir machine. »
force existante» (E. Cassirer, Individu et
Cosmos dans la phzlosophie de la Renais- Aujourd'hui où l'esprit de chacun est quo-
sance). Cette « proportion », cet ensemble de tidiennement soumis par l'économie mar-
rapports calculables, est certes encore appe- chande à la torture du quantitatif séparé,
lée divine, mais elle est déjà perçue comme mécanisé et automatisé dans la seconde
nécessité objective que la liberté humaine nature qu'elle a édifiée, on peut voir claire-
élève à la conscience : l'active création de ment, démontré par l'absurde, que la
l'humanité n'a pas d'autre fin que l'huma- mesure et ses instruments sont bien des pro-
nité (Nicolas de Cues). duits historiques, déterminés par une échelle
Avec le développement autonome du de valeurs et un projet humain : le cours

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forcé de la mesure marchande du monde, le repoussé vers la recherche d'une intensité
maintien de toutes les inhumaines propor- sans contenu, qui oscille toujours entre
tions de l'économie, passe concrètement par l'angoisse du vide et le plaisir-angoisse des
la destruction des valeurs qui ont fondé le gestes répétitifs destinés à le remplir. Il appa-
développement précédent, et par l'abandon raît également, de façon encore plus voyante,
de tout projet humain digne de ce nom. La dans les déboires d'une production aux pri-
place dont Dieu, devenu « hypothèse inu- ses avec «l'être qualitatif des choses », qu'elle
tile », a été chassé, n'est toujours pas occupée s'obstine à méconnaître et qui réapparaît iné-
par l'activité consciente de l' humanité, elle luctablement, de Mexico à Bhopal, comme
a été envahie par les instruments, matériels nocivité. Mais c'est aussi à l'intérieur de la
et intellectuels, d'une connaissance qui ne connaissance scientifique elle-même que la
peut continuer à se faire passer pour objec- domination du quantifiable agit pour cen-
tive qu'en contraignant et appauvrissant le surer les apportS des grandes théories de ce
réel. On songe au malade cité par Minkowski siècle, qui ont remis en cause les anciennes
(La Schizophrénie, 1927) : « Le plan c'est représentations de l'espace et du temps.
tout pour moi dans la vie ... Je ne veux à Ainsi, de l'aveu même d'un mathématicien
aucun prix déranger mon plan, je dérange contemporain, la stérilisation du terrain
pl u tôt la vie que le plan. C'est le goût pour social n'épargne pas ceux qui en sont appa-
la symétrie, pour la régularité qui m'attire remment les grands prêtres: « L'état criti-
vers mon plan. La vie ne montre ni régu- que de la science contemporaine provient ...
larité, ni symétrie, et c'est pour ça que je d'une perversion d'origine sociologique : le
fabrique la réalité ... »De même que la spa- poids sans cesse croissant donné à la "science
tialisation est dans le rationalisme morbide lourde", aux technologies, aux applications,
une défense contre l'angoisse, contre le et ce au détriment des intérêts théoriques et
temps sans contenu de l'intériorité dépossé- de l'exigence d'intelligibilité auxquels la
dée, de même la monstrueuse hypertrophie science d'autrefois sacrifiait bien davantage,
du quantitatif peut-elle se comprendre, à un Il suffit de jeter un coup d' œil dans les gran-
niveau tout autre, comme défense sociale des publications scientifiques de réputation
contre l'angoisse du temps historique non- internationale (comme Nature ou Science)
vécu, où le changement qualitatif, faute pour se rendre compte du niveau d'insigni-
d'avoir été désiré et maîtrisé, se manifeste fiance auquel se situe l'immense majorité de
seulement comme catastrophe. l'expérimentation contemporaine. On en est
On peut en effet aisément constater, par venu ainsi au plus extrême degré de raffine-
tout ce qui manque à la mesure socialement ment dans la description du réel, en laissant
dominante, par tout ce qu'elle manque et de côté toute tentative d'élucidation théo-
qui revient contre elle, corn bien la réalité rique qui ne déboucherait pas immédiate-
humaine, la réalité du monde produit par ment sur l'expérience. Or la description du
les hommes, s'est élargie et échappe par tous réel, poursuivie avec tous les moyens tech-
les côtés à une domination sociale qui, à force niques disponibles jusqu'au plus fin détail
de nier, avec l'histoire comme émancipation, perceptible, est en fait sans limite, plus exac-
la dialectique de la quantité et de la qua- tement sans autre limite que celle que fixe
lité, doit échouer dans le quantitatif lui- la société par ses allocations budgétaires ...
même. Cet échec n'apparaît pas seulement Pour entraîner l'adhésion collective, les scien-
dans le profond malheur de nos contempo- tifiques sont amenés à se solidariser de plus
rains, quand leur esprit, privé de tout séjour en plus étroitement avec les tendances les
heureux dans la réalité matérielle, est plus inquiétantes, voire les plus suicidaires

73
de l'humanité. » (René Thom, le Monde, associent un mécanisme de raisonnement à
1 <z juillet 1984.) une banque informatisée d'informations, et
Quant au contrôle contraignant que ferait dont l'ambition est de mettre à disposition
peser« la société» sur la recherche scientifi- de tous la science de quelques rares spécia-
que, nous savons bien qui l'exerce en son listes» (Maurice Arvonny, le Monde, 20 juin
nom, et dans quels buts: il n'est donc au- 1985). En ce qui concerne ces « systèmes
cunement besoin de découvrir des tendan- experts », sans même entrer dans le détail de
ces «. suicidaires» à l'humanité.
..
Et ce savant la manière dont ils filtrent les informations
serru-cnnque montrait encore mieux ses pro- à travers un prétendu « raisonnement », nous
pres limites méthodologiques en précisant avons déjà apprécié (voir l'article Abaùse-
plus loin : « ... les seuls progrès scientifiques ment) comment ils mettent la « science» à
vraiment importants et significatifs ne sont disposition de tous en rendant chacun éga-
pas des accroissements de connaissances - lement victime de la puissance matérialisée
comme on le croit trop facilement - mais de son savoir séparé, jusqu'à l'automatisa-
bien l'acquisition par l' homme de nouvel- tion d'une destruction totale.
les structures mentales qui lui permettent de Mais le plus remarquable est sans conteste
simuler plus efficacement la réalité» (ibi- cette simulation réalisée d'un « raisonne-
dem). Car s'il est vrai que la pensée scienti- ment» qui se donne lui-même pour but de
fique ne progresse pas de façon linéaire, en simuler la réalité: ce jeu de miroirs de l'illu-
accum ulant des connaissances comme l'épi- sion positiviste donne corps à une pseudo-
cier range des conserves sur son étagère, mais réalité dont la circularité tautologique exclut
qu'elle se transforme en atteignant des seuils toute incertitude et tout choix, au profit d'un
qualitatifs, de nouvelles cohérences théori- développement automatique qui se montre
ques à partir desquelles elle peut organiser à nous avec la toute-puissance d'une positi-
les connaissances précédentes et en acquérir vité indiscutable. Cette positivité d'un savoir
de nouvelles, le but humain de tout cela ne réifié, qui tend à occuper toute la réalité, fait
saurait être quelque chose d'aussi misérable irrésistiblement penser au court texte de Bor-
que de « simuler plus efficacement la réa- gès intitulé « De la rigueur scientifique» :
lité» : ce dont il s'agit, c'est évidemment « ... En cet Empire, l'Art de la Cartographie
de la produire. Et c'est d'ailleurs ce que fait, fut poussé à une telle Perfection que la Carte
tou t en voulant continuer à l'ignorer, ou en d'une seule Province occupait toute une Ville
le dissimulant derrière sa métaphysique de et la Carte de l'Empire toute une Province.
l'objectivité, la science d'État qui choisit bien Avec le temps, ces Cartes Démesurées ces-
évidemment la réalité qu'elle prétend simu- sèrent de donner satisfaction et les Collèges
ler, et produit une réalité historique déter- de Cartographes levèrent une Carte de
minée sous couvert de décrire un réel l'Empire, qui avait le Format de l'Empire et
intemporel. qui coïncidait avec lui, point par point. »
(L'Auteur et autres textes.) La volonté pro-
Les progrès de l'aliénation sociale (aliéna- prement schizophrénique de faire coïncider
tion des moyens de produire la réalité) VOnt en tout point la carte de l'abstraction et le
si vite que l'on peut ainsi nous entretenir des territoire du réel trouve dans le fétichisme
«progrès de l'intelligence artificielle », de l'ordinateur sa magie: la toute-puissance
« cette branche de l'informatique qui tend de la pensée du quantitatif, libérée du chan-
peu ou prou à faire simuler par l'ordinateur gement qualitatif dans le temps. Selon les
le raisonnement humain », en en donnant thuriféraires de la glaciation historique, tout
pour exemple « les systèmes experts, qui le possible pourrait ainsi entrer dans ces

74
mémoires, car il ne serait plus que du passé théologie (cf Kostas Papaioannou, La Consé-
augmenté. cration de l'histoire) : dans l'univers aplati
Si un abaque est la mémoire matérialisée, par l'écran qui borne de tous côtés la per-
spatialisée, d'une méthode de calcul, l'ordi- ception du spectateur, il n'y a plus que l'ins-
nateur en est bien l'aboutissement électro- tantanéité d'une occupation du temps
nique, où la vitesse du fonctionnement fait humain par la vie machinale du non-vivant.
de l'espace un « temps réel ». Et si cette Comme le proclame impérativement la firme
machine à calculer peut concentrer dans ses d'ordinateurs Apple à son chenil de consom-
« programmes» l'intelligence de l' ensem ble mateurs : « Secouez-vous les puces ! »
de la pratique sociale, c'est que celle-ci a été Le besoin d'une connaissance supérieure,
en chacun de ses aspects réduite au calcula- théorique et pratique, du monde total des
ble et à sa logique. Certes toute activité hommes, d'une intelligence unitaire de
humaine développe sa puissance en se dotant l' espace- tem ps historique, ne peur rester
d'ou tils incorporant le savoir accumulé ; et impunément insatisfait. Tant qu' il le restera,
l'activité de l'esprit est particulièrement liée cette société ne proposera comme choix que
aux moyens de sa mémoire, qui ne peut être de se désintégrer dans la folie ou de s'inté-
que spatialisée : ainsi seulement la pensée grer dans l'abrutissement (voir l'article Abru-
acquiert-elle, en s'arrêtant à une forme, la tissement). Car la vulgate scientiste qui
consistance qui lui permet de revenir sur elle- remplit aujourd'huj la fonction de la religion
même, de se reprendre et de se dépasser. à la fin du Moyen Age est encore moins apte
Une telle spatialisation peur être une symbo- qu'elle à contenir le présent dans les cadres
lique, une écriture ou une architecture, mais du passé. Si chaque époque choisit avec sa
il s'agit toujours d'une organisation de lieux mémoire son usage du passé, le reconstruit
de mémoire où les idées sont déposées selon en fonction de ses besoins, la nôtre ne veut
certaines relations, certains rapprochements. retenir du progrès scientifique et technique
L'espace ainsi donné à parcourir aux démar- que ce qui permet de conserver l' incons-
ches de l' espri t est à la fois un souvenir et cience dans le changement pratique des
une méthode, une représentation et un pro- conditions d'existence, Car la mémoire
jet: quand le Quattrocento remplace dominante est bien sûr toujours la mémoire
« l'espace-agrégat» du Moyen Âge par un de la classe dominante. Au XVIII' siècle cette
« espace-système» (pour reprendre les termes classe combattait la religion pour s'appro-
d'Erwin Panofsky), un espace homogène où prier le monde, elle crée aujourd'hui, pour
les objets s'organisent selon les lois de la pers- le conserver, un néo-sacré qui réalise l'alié-
pective linéaire, il impose en même temps nation contemplative de la connaissance
la représentation d'un temps linéaire (le scientifique.
temps mesurable nécessaire pour parcourir Finissons donc avec Swift, qui a magistra-
un espace mesurable) dans la succession lement exprimé plusieurs belles tendances de
duquel il devient possible de rechercher des ce XVIII' siècle, et de façon pour nous d' au-
liens de causalité pour établir des lois et des tant plus convaincante que sa misanthropie
déterminismes. Mais avec l'abandon du pro- l'a au moins protégé des illusions « progres-
jet de construction de l'homme qui fondait sistes » qui y avaient cours. Ainsi le proces-
cette représentation d'un espace-temps sus à travers lequel une abstraction en arrive
mesurable, se sont perdus à la fois le point à remplacer progressivement, puis brusque-
de fuite de l'espace géométrisé et la direc- ment, la réalité est-il parfaitement illustré
tion du temps, ce fameux « sens de l'his- dans les Voyages de Gulùver par les rapports
toire » que la pensée moderne a hérité de la qu'entretiennent l'île volante de Laputa, où

75
se trouvent le roi et sa cour, et le royaume formé de six pyramides couvertes d'ardoises :
qui lui est soumis, Balnibarbi. En effet, on quelque 3 000 rn- de bureaux. Un parterre
peut dire que dans l'île volante la puissance de gazon aux formes sobres et travaillées
étatique s'est assez bien autonomisée pour enjolive le tout. C'est la première tranche de
se soustraire aux tentatives de révolte du ter- l'usine japonaise Canon, implantée depuis
rain social qu'elle domine, et contre lesquel- septembre dernier dans ce coin de Bretagne,
les il reste toujours au roi «le dernier sur 16 hectares isolés à quelques kilomètres
remède: il laisse tomber verticalement l'île de Liffré. Si la terre est bretonne, les métho-
sur la tête des récalcitrants, et plus rien ne des de production sont 100 % japonaises. À
reste ni des hommes ni des maisons ». Ce ne l'intérieur de l'atelier, des tableaux rappel-
sont pas seulement les opérations urbanisti- lent les objectifs à atteindre en quantité et
ques contemporaines, mais l'ensemble du en qualité. Un slogan résume l'esprit mai-
pilonnage de la réalité par les techniques du son: cette année, il tient en un mot,
contrôle social, qui s'apparentent à cette « PROPRE », c'est-à-dire, progrès - rationa-
chute de Laputa sur la tête des « récalci- lité - organisation - politesse - relations
trants ». « Un aéronef curieux s'est posé sur humaines - efficacité. Deux fois par jour, le
les Landes de Beaugé. Le soir, du petit bourg personnel de l'usine est convié à exécuter
de Liffré (Ille-et-Vilaine), un peu en contre- quelques exercices d'assouplissement devant
bas, on peut voir ses lumières brillant sur la les chaînes de montage. En huit mois, la pro-
colline. Le jour qui se lève découvre un grand ductivité est de 20 % supérieure aux prévi-
rectangle blanc qui émerge des herbes rases : sions des responsables japonais. Mais elle
un atelier de 7 000 m-. Devant, le poste de n'est encore qu'à 80 % de ce qu'elle est au
pilotage, une bâtisse de deux étages au toit Japon. » (Libération, 10 juin 1985.)

76
,
MANITE
D MANCHE PROCHA N
TELS QUE NOUS SOMMES ENCORE/AOÛT 1985

~ ,
LA TETE AU CARRE
Décrivant dans les Voyages de Gulliver l'île volante de Laputa, Swiftparle de repas
où l'on sert « de l'épaule de mouton coupée en triangle équilatéral, une pièce de bœuf
à l'état de rhomboïdes et un boudin cycloïdal» ; ainsi que « du pain en cônes, cylin-
dres, parallélogrammes et autres figures géométriques ». La schizophrénie dominante
a depuis rejoint et surpassé l'humour noir de Swift en avançant toujours plus loin ses
prétentions à remodeler l'ensemble des réalités selon les critères de sa rationalité mor-
bide, qui est celle de l'économie: on sait qu'il existe aujourd'hui des œufs cubiques,
comme des pommes de terre carrées. Mais le fétichisme du formalisme géométrique,
esthétique du pouvoir bureaucratique à travers laquelle il exprime son rêve anti-
dialectique de contrôle total, n'est pas réservé à la seule alimentation: il doit couvrir,
comme une de ces « grilles )). dont se gargarisent tous les geô-
liers du temps non-vécu, la tota lité du territoire. Si l'on en croit
un nouvel « entrepreneur d'espa ces )), lauréat des « Programmes
d'Architecture Nouvelle )), dont l'Ordre des Architectes affiche
complaisamment les vues dans son magazine officiel: « Le terri-
toire national, hexagone des frontières géo-politiques, doit
être désormais inscrit et dilaté dans le CARRÉ DES COMMU-
NICATIONS... Le réseau des POINTSD'ARCHITECTURE,ins-
crit dans le CARRÉ DES COM MUNICATIONS, est en déca-
lage par rapport au réseau des villes ... La situation géographi-
que d'un POINT D'ARCHITEC TUREest déterminée par l'inter-
section entre la grille orthogo nale du CARRÉ DES COMMU-
NICATIONS et les flux des tra jectoires modernes ... La distance
entre chaque POINT D'ARCHITECTUREest de 79,999 km ... ))
Ce « planisme morbide », s'il eût été moins adapté aux normes sociales imposées
par le délire dominant, aurait sans doute conduit son auteur parmi les fous qu'on
enferme, non loin de celui dont Gabel a exposé, avec d'autres, le cas pour illustrer
la tendance à la réglementation géométrisante et « surrationalisante )) dans la schizo-
phrénie : dans ses projets de réorganisation politique, les départements sont rempla-
cés par des « évêchés » quadrangulaires, égaux et gouvernés par des « évêques ».
(Lui-mêmeest bien sûr « pape )) de ce système théocratique où les hérétiques sont « gra-
ciés à l'assagissoir )).) Et Gabel commente: « Le monde propre de L.M... est un monde
entièrement géométrique. Son espace n'est pas l'espace vivant ... c'est un espace par-
faitement homogène, un espace de l'inaction et de la mort. )) (Psychopathologie de la
pensée dialectique, 1951, repris dans Sociologie de l'elténettoti, 1970.)
l
Dans ce cas la suppression de la division administrative en départements suffit à
désigner immédiatement son auteur comme dément. En revanche, quand la méga-
lomanie géométrisante s'inscrit dans la « çrille » des préoccupations étatiques et
s'attaque à des réalités plus directements vécues, le trait de plume ne tarde pas à deve-
nir une coulée de béton. Ainsi voit-on un certain Tschumi plaquer sur le terrain qui
lui a été livré en pâture à La Villette, aux abords des abattoirs recyclés en Cité des
Sciences et des Techniques, une grille schizoïde qui découpe l'espace en morceaux
quadrangulaires, ponctués de quelques dizaines d'agglomérats cubiques sous-
constructivistes, baptisés du nom de « folies )) : « Ainsi, ce ne sont pas les attributs spé-
cifiques de l'objet qui sont significatifs, mais plutôt l'artificialité de son abstraction -
la perfection absolue du système auquel se réfère l'objet. Les folies et leur trame sont
des formes fabriquées, les produits de processus à travers lesquels une abstraction
(ici: point, ligne et surface) a été amenée à remplacer progressivement le support arbi-
traire des données existantes (site, contraintes, etc.). )) (B. Tschumi, Des Transcripts à
La Villette.) On appréciera cette tranquille inversion du réel qui fait qualifier d'arbi-
traires des « données existantes )) telles que le site, naturel ou construit, tandis que le
système qui préside à leur remplacement par une abstraction se voit doté d'une « per-
fection absolue ». Ceci nous ramène irrésistiblement de La Villette à Laputa, où Swift
note que les maisons sont fort mal bâties, car les plans des architectes ne tiennent aucun
compte des « données existantes )) : « La cause de ce défaut réside en leur mépris pour
la géométrie pratique: ils rejettent celle-ci comme vulgaire et artisanale. )) Là où Laputa
est grandement surpassée par la putasse rie des architectes modernes à la Tschumi,
c'est que leurs exercices formalistes, sous les dehors d'une « combinatoire )) refusant
« toute hiérarchie, toute composition )), constituent de laborieuses variations sur les thè-
mes imposés par un système de production qui est au moins parfait en ceci qu'il a réussi,
dans l'architecture comme ailleurs, à supprimer progressivement toute cause d'erreur
qui lui était extérieure.
Les « folies )) d'un Tschumi ne sauraient donc en rien évoquer un certain usage
qualitatif. aristocratique, de la vie, mais seulement le délire nor-
matif dans l'usage de la non-vie. Comme il le déclare lui-même:
« Si nous avons pris la folie comme point d'ancrage à une
partie de la problématique de La Villette, c'est parce que le mot,
et les ambiguïtés qu'il recouvre, nous paraît bien illustrer une
situation caractéristique à la fin du XXe siècle, faite de disjonction
ou dissociation entre l'usage, la forme et les valeurs sociales. )) Et
il ajoute aussitôt, de crainte sans doute qu'on puisse lui prêter
quelque velléité critique: « Nous ne considérerons pas cette situa-
tion comme négative, mais com me symptomatique d'une condi-
tion nouvelle, aussi éloignée de l'humanisme du XVIIIe siècle que
des modernités de ce siècle » (ibidem). Encore une fois, la
haine lyotardive de tous ces r".~ d. gens pour le XVIIIe siècle s'expli-
que aisément par le fait que ce qui a commencé à se formuler alors, le projet d'éman-
cipation que ce nourrisson du lait concentré de l'architecture moderne appelle « huma-
nisme )), continue à les juger, avec leur servilité.
Il est facile de reconnaître dans la Cité des Sciences et des Techniques de La Villette,
et dans tout ce qui lui ressemble, l'académie de « planificateurs )) qui dans les Voya-
ges de Gulliver siège à Lagado, au milieu d'un territoire ravagé par la misère. Cette
misère, provoquée par un début d'application de leurs plans, n'empêche en effet pas
ces savants, « poussés par le désespoir autant que par l'espérance », de persévérer
dans des projets qui vont de la reconversion des « excréments humains à leur état ini-
tial de nourriture )) à la mise au point d'un « nouveau langage par choses », Bref, pour
nous consoler d'en avoir gros sur la patate, nous pouvons maintenant la manger carrée.
II~ ~
ERRA TA. Un des premiers (et non premier, page 46, première colonne, ligne 29) et des plus
évidents défauts que l'on peut trouver au précédent fascicule de l'EdN, selon nous (et non se/ons,
page 51, première colonne, ligne 12) d'autant plus irritant qu'il eût été plus facile d'y remédier,
c'est qu'y surabondent quelque peu les erreurs typographiques ou orthographiques, empreintes
(et non empruntes, encart page III, deuxième colonne, ligne 26) d'une négligence qui pourrait
évoquer la désinvolture analphabète de cette culture décomposée et irrationaliste (et non irration-
naliste, encart page IV, première colonne, ligne 1) que nous combattons passionnément (et non
passionément, encart page IV, première colonne, ligne 8), désinvolture sans autre contenu que
la perte de la moindre exigence intellectuelle et la liquéfaction du goût sur lesquelles s'extasient
(et non s'extasie, page 55, première colonne, ligne 30) tous ceux qui espèrent qu'elles les protè-
gent (et non protège, ibid., deuxième colonne) du jugement critique (et non jugements, page 60,
deuxième colonne, ligne 4), et dont nous voulons redire ici que nous souhaitons nous en démar-
quer en tous points, y compris par le soin apporté à la fabrication de cette Encyclopédie, ce qui
ne peut être (et non êre, page 62, première colonne, ligne 34) considéré, quand il s'agit de défen-
dre la perspective d'un usage qualitatif des moyens matériels, comme un problème annexe (et non
anexe, page 59, première colonne, ligne 38) ; sans nous prétendre d'une habileté machiavélienne
(et non machiavellienne, page 58, deuxième colonne, ligne 46) nous pensons avoir plaisamment
répondu par ces errata aux protestations indignées qu'aura légitimement déchaînées (et non déchaî-
nés, page 49, ligne 10) parmi nos lecteurs cette coupable négligence.

L'affiche de la Fédération Anarduste dont nous smé .... Après avoir continué dans cette veine. ration Anarchtste est apparu plusieurs los à la
reproduisons cidessous un intéressant détail ne en reprenant le ton et les insinuations de la cuas- télévisïon d'Etat, la dernière en septembre 1984,
doit pas donner à penser que le Monde Llber· totalIté de ses collègues de la presse après cet entre autres pour y calomnier l'anarchiste Bonnot
taire, l'organe de la pensée officiellement anar- assassinat; après avoir trouvé «incroyable. et ses amis. Mais II faut surtout noter que cet arti-
cluse, se soit modernisé au point de ne plus avoir l'éventuelle responsabilité de l'ordre social cle qui prétend répondre à la brochure Les Mots
recours aux moyens du mensonge plus classi· établi; « étonnant» que la chose soit soutenue et les Balles, parue six mOlS auparavant, veut en
quement bureaucratique, quand un de ses col- , publiquement, et c pitoyable. qu'il existe encore fait s'opposer aux Considérallons sur J'assassi·
laborateurs trouble inopinément sa ligne des gens pour le faire; après avoir enfin quali nat de Gérard Lebovici dans lesquelles Guy
Idéologique par quelque vérité mal venue. On fié de c pétards libertaires .les écrits de Michel Debord a clauement démontré que la c liberté.
pouvait ainsi y lire le 25 avnl 1985 un article Bakounme - à moins qu'il ne s'agisse des sou- et le c plurahsme i de la presse trouvaient instan-
d'Alexandre Skirda, mtitulé c Staline, livre et venirs de James GUIllaume - , le vaillant auteur tanément leur lumte, et se transformaient en uni-
film " qui rendait hommage à Gérard Lebovicr qui signait c Lapidaire. cet article spongieux por- forme servihé, dès qu'elle devaIt s'expnmer sur
pour sa contribution à la critique du stalinisme, tait aux c rescapés. l'estocade fmale : c Tous les quelque sujet de conséquence, mettant en jeu
et pour la publIcation de c beaucoup d'autres lex- " has been " du blabla et autres surfeurs de des intérêts universels; cette umlomuté n'étant
tes inédits ou occultés qui, disons-le sans fard, l'esbrouffe sont taillés du même bois. Pour aVOIr, certes pas compensée par la monotone diversité
n'auraient certainement pas vu le jour dans le à un moment donné de leur révolte, confondu le des fabulations, quand l'Imagination des jouma-
monde oubheux et fuyant de l'édition •. Une paraître et l'être, et avoir eu de ce fait l'impres- listes est mue par une haine semblable pour
semame plus tard, le 2 mai 1985, il était mis bon sion de vivre leurs rêves, Ils n'en finissent plus quelque chose qui insulte auiant leur bassesse
ordre à ces errements par un article qUI corn- ensuite, d'un petit pas en petit tas, de rêver leur que l'exstence d'une pensée libre. Tout bon rai
mençait amsi : «Il y a quelques mois, Gérard vie au passé pour tenter de survivre au présents sonnement offense, disait déjà Stendhal, et l'on
lebovio, le "parrain" du cinéma français et le A propos de paraître et d'être, remarquons VOlt qu'une telle offense est aussi vivement res-
"protecteur", via les éditions Champ libre, des tout de même que l'inamovible leader suprême sentie au Monde LlbeJ/alre qu'au Journal du
rescapés du monôme situationniste, était assas- de cette bureaucratie dérisoire qui a nom Fédé- Dimanche.

,
Il était temps qu'un capitaliste fasse une révolution.

\

REUNIONS
10. rue Rober.t Planq~ '* III
Georges Henein écrivait, en 1945, dans Prestige Tels que nous sommes encore, il nous est assez
de la terreur: « Une nouvelle génération d'Encyclo- facile de voir ce dont il faut nous séparer. Mais il est
pédistes qui procéderait de la même impertinence que plus difficile de discerner ce vers quoi nous allons et
l'autre serait aujourd'hui mise hors la loi ou, tout au sutout la manière dont nous y allons. Pourtant, si nos
moins, rapidement réduite à la mendicité. » calculs sont exacts, l'existence d'un foyer de réflexion
S'il ne nous appartient pas de comparer notre indépendant, alors que tout ce qui fut vivant dans la
impertinence à celle de nos prédecesseurs, nous pou- culture est enseveli sous les cendres de pensées
vons toutefois penser qu'elle nous permettra toujours refroidies, devrait avoir un certain pouvoir d'attrac-
d'encourir le sort qui menace de telles entreprises, tion sur tous ceux qui n'ont pas désespéré des pos-
tant ce siècle, quarante ans après la fin de cette guerre sibilités émancipatrices de l'esprit humain.
qui faisait désespérer Georges Henein de l'humanité, Dans cette période, nous ne prétendons à rien
aime de moins en moins la liberté. Il a ses raisons pour d'autre, le reste dépendant évidemment de l'activité
cela, dont nous nous employons à dresser un tableau globale d'une classe, car l'énoncé de la question
édifiant. Assurément, notre tâche eût été plus facile sociale posée il y a un siècle et demi n'a finalement
et plus réellement pessimiste si nous avions choisi, pas beaucoup varié. Cette ouverture présente et pré-
comme exercice d'humour noir, d'élaborer une Ency- cisée au fil de chaque numéro s'adresse tout autant,
clopédie des non-nuisances, qui aurait pu se réduire comme le disait Sexby en d'autres temps, à ceux
à un seul et unique numéro. « qui se ressouviennent de leurs engagements et qui
La description d'une défaite et de ses causes n'a osent être gens d'honneur» qu'à ceux qui, tout en
de sens que pour ceux qui veulent reprendre un com- n'ayant pas connu l'époque précédente, sont insa-
bat qui ne cesse jamais que localement; aussi nulle tisfaits du monde qu'on leur offre, en redécouvrent
nostalgie passéiste ne saurait nous satisfaire car nous la critique mais peuvent rester désarmés devant
sommes convaincus que c'est cette concentration l'omnipotence de la bêtise et de la résignation.
exclusive sur le monde réel qui produira une vie nou- De tout ce qui précède, nous croyons utile d'annon-
velle et de grandes actions, sans qu'il importe de cer que nous nous donnons pour but de consacrer
considérer le risque de ne pas voir nous-mêmes l'aube entièrement le n? 12 (le dernier du premier tome de
de cette nouvelle journée. l'EdN) à la rubrique Abstraction. Il nous faudra à ce
Que ce monde n'aime pas la liberté n'est pas la moment être capables de remonter de la description
seule raison qui nous la fasse aimer, nous en avons phénoménologique des effets à la caractérisation des
bien d'autres et de plus fortes, et puisqu'il nous con- causes, à l'énoncé de leur concept, de dépasser pro-
traint à être si lucides sur ce qui nous est hostile, il gressivement, sans jamais l'oublier, le point de vue
nous conduit à privilégier celle qui dans ce temps con- subjectif unilatéral que nous avons volontairement
tient toutes les autres, la liberté de pensée. Mais nous choisi comme point de départ et donc d'affronter sur
ne prétendons pas non plus bouleverser ce monde son terrain et contre lui, la pensée dite scientifique.
avec de seules idées, quand bien même seraient-elles Dans l'intervalle, les numéros précédents devraient
excellentes, ce qui n'est jamais vérifié qu'après usage. préparer ce travail, entre autres en avançant sur des
La critique sociale n'est pas d'abord une théorie - points particuliers (critique de l'idéologie du progrès,
bien qu'elle ait aussi une dimension théorique - et de la soumission aux machines de l'économie indé-
surtout pas une théorie du passé. Mais dans une pendante, etc.). Nous transmettrons à toute personne
période de régression, l'expression théorique est le qui en fera la demande intelligemment motivée une
trait d'union indispensable entre deux époques. liste détaillée de rubriques et un calendrier provisoire
A ce titre, elle doit renouer avec ce qu'il y avait de des prochains numéros.
plus réussi dans la critique passée, en transmettre le Naturellement toute proposition pour ces rubriques,
goût et le souvenir comme le ton et le style, même ou d'autres éventuelles, n'est soumise à aucune autre
si de ce fait elle en transmet aussi inévitablement cer- règle impérative que celle de la progression alphabé-
taines faiblesses. Mais son importance ne doit pas tique qui, avec un peu d'imagination, se révèle peu
être jugée à la lumière de ces faiblesses momentanées contraignante. Quant à nos principes, le lecteur atten-
qui devront disparaître à leur tour dans le feu de la tif aura découvert que nous en avons peu mais qu'ils
nécessaire et souhaitable discussion critique; car de sont indiscutables.
ce point de départ facile, obligé et relativement sûr, Nous ne pensons pas avoir à craindre, pour le
l'ambition à long terme est bien entendu de contribuer moment, d'en être réduit à un samizdat occidental,
à la naissance d'un mouvement critique capable quoique des signes avant-coureurs au cours de ces
d'appréhender plus efficacement les conditions chan- quinze dernières années laissent à penser qu'une telle
gées auxquelles il devra s'affronter. éventualité soit désormais présente. Pour l'instant,
Pour commencer, nous pensons surtout qu'un cou- la pression qui s'exerce dans ce sens garde cependant
rant de critique sociale doit être capable de parler dans un caractère purement économique, éventuellement
ses propres termes de tous les problèmes de la renforcé par quelques tracasseries administratives
société: son existence et son efficacité sont soumi- secondaires.
ses à cette exigence de pouvoir se considérer et se Puisque nous avons la chance de ne pas être encore
discuter lui-même. Les idées n'ont pas d'existence sous le joug du grand Turc, qui vient d'augmenter de
réelle en dehors de leur application et du débat sur 49 % le prix du papier afin d'étouffer sa presse, et
cette application. La première tâche est donc de créer que nous disposons de plus de liberté que le minis-
les conditions d'un tel débat en tendant à la plus tère des Finances pour fixer la hausse des prix, nous
grande objectivité, en réduisant toujours plus la part avons décidé de doubler celui de cette revue dans
de l'arbitraire, des marottes sectaires et des préten- l'espoir d'atteindre ainsi une sorte de déséquilibre
tions à l'infaillibilité théorique. financier plus supportable.
IV lncyclopcdrc de- Nutvancc- 1/ 4 Ir/usse IJ.P. /H8, 75665 Pans Cet/t'!: /4. Directeur de /(1 pnbtnanon : Frc/I1fOl.S Martm.
« À BAS »

Le sentiment d'exasperation que résume le cri « À bas! » est au départ de
toute tentative révolutionnaire, qui commence toujours par exprimer ce dont
elle ne veut plus. Ce sentiment inspire bien sûr cette Encyclopédie. La volonté
de détruire ce qui existe, d'en finir avec la pesanteur insupportable de l'his-
toire peut cependant animer, dans une perspective opposée, l'entreprise de
la classe au pouvoir qui s'efforce d'effacer les traces de sa naissance pour retarder
l'heure de son agonie. C'est ainsi qu'elle tente de mettre à bas la ville euro-
péenne pour faire table rase de la mémoire qui s'y inscrit et qui permet à
ses habitants de garder le contact avec les ouvrages d'autres époques, témoins
d'une conscience, d'une sensibzùté et d'un savoir-faire, certesgelés, mais plus
riches que les pauvres ersatz que nous impose la société contemporaine.

Si chaque époque fait et défait une part rience de la cité grecque, où avait été inven-
de son territoire, base et expression de son tée la démocratie des hommes libres. Mais
mode de vie comme de son projet social, en même temps que la commune, la ville
aujourd'hui c'est le berceau même de européenne enfanta, avec la constitution
l'émancipation historique qui est en jeu lors- d'une classe particulière qui se livrait au com-
que disparaissent sous les yeux de leurs habi- merce, la marchandùe, ce rapport social où
tants aveugles, indifférents ou impuissants, le travailleur dépossédé fait face à un capi-
des quartiers entiers de ville, avec le monde tal s'émancipant progressivement des con-
des rapports humains dont ils furent le di rions locales de production.
support. Née de la ville, la bourgeoisie y a mené
Dans l'affrontement des forces de destruc- les luttes décisives qui ont abouti à son hégé-
tion et de construction qui forment la ville monie et à la mise en place du temps histo-
en couches successives de projets sociaux sédi- rique irréversible, alors que se maintenaient
mentés, seule la ville européenne a vraiment ailleurs des formes anciennes de domination
connu un mode d'organisation émancipateur basées sur le règne du temps cyclique. Au
en commune, ville de plein exercice, avec siècle dernier, la ville constitue le lieu le plus
une indépendance partielle par rapport au avancé de la société de classes et les poten-
pouvoir d'un seul ou d'un petit nombre, une tialités révolutionnaires de villes comme Paris
relative autonomie administrative et militaire ou Londres ont été reconnues par des indi-
ainsi qu'une gestion distincte de sa justice vidus de toute provenance.
et de ses biens. Ce fut le terrain d'expérience A plusieurs reprises la classe ouvrière tenta
pour de nouvelles formes d'association au- de renverser et d'abattre le pouvoir bourgeois
delà des vieilles entraves ancestrales de dans l'espace même qui l'avait fait naître.
lignage, au-delà des relations de maître à Mais après chacune des secousses qui l'ébran-
esclave et de la résolution des désaccords lèrent on vit apparaître et se développer de
comme des conflits par la seule force. Cette nouveaux modes d'intervention mis au point
longue marche qui commença à l'époque par cette classe propriétaire de la ville.
médiévale permit de renouer avec l' expé- L'urbanisme comme technique de maîtrise

77
du champ de batazlle social fut avant tout gié pour le déroulement de cette forme mo-
la synthèse stratégique des principaux derne de lutte où se conçoit et se réalise un
moyens de contrôle de l'économie urbaine projet d'émancipation historique. C'est là que
chargée de contenir dans ses catégories opé- la lutte de classe trouva ses formes les plus
ratoires les grands flux de marchandises et aiguës, c'est là que se jouèrent les moments
de main-d'œuvre. Si la monarchie avait peu décisifs de la guerre sociale. Cette ville avait
touché au corps même de la ville, la bour- beaucoup à perdre et l'a effectivement perdu.
geoisie procéda à partir de ce moment à une La refonte commencée avec les pioches des
tentative sans précédent de démantèlement préfets Rambuteau et Haussmann, reprit,
de son berceau historique : refonte du noyau après un demi-siècle d'accalmie sous les bull-
formateur, percées et lotissements à grande dozers du gaullisme qui réalisa une nouvelle
échelle, apparition des banlieues et des synthèse des forces de dissolution de ce fer-
moyens de transport de masse, quadrillage ment social par excellence que constituait
et tenue en respect des populations révolu- Paris. Comme le remarque Louis Chevalier:
tionnaires par la nouvelle emprise adminis- « Entre 1960 et 1968 ... la transformation est
trative avec ses réseaux d'édifices permettant alors si avancée qu'il est bien difficile de ne
à l'État bourgeois d'intervenir de façon pro- pas voir dans la révolte des jeunes, entre
gressive et coordonnée sur l'espace-temps de autres choses, le refus de vivre dans ce milieu
la vie quotidienne. Ayant réalisé sa révolu- urbain nouveau, dans cette ville' 'nanterri-
tion, la bourgeoisie commence à détruire le sée", qui par son ennui, sa laideur, sa bêtise,
terrain de ses origines et de sa richesse passée. son béton, par l'asservissement auquel elle
Vers le milieu de notre siècle apparaît en condamne, résume ce dont ils ont horreur.
Europe l'utilisation systématique des opéra- Fantastique retournement! Paris vomi par
tions de table rase urbaine qui profitent des les jeunes, après avoir été, pendant des siè-
destructions de la guerre pour reconstruire cles, leur paradis, la ville où ils accouraient
l'appareil économique sur des bases moder- de partout, persuadés d'y trouver tout ce
nisées. Pour cela les expériences menées par la dont ils pouvaient rêver, le plaisir, l'amour,
social-démocratie en Angleterre, Allemagne, la réussite, la gloire, en un mot le "vivre à
Autriche, Hollande, France, servirent Paris" de l'écolier du XIV' siècle. » (L'Assas-
d'exemple avec, comme moment théorique, sinat de Paris, 1977.) Mais ce n'est pas au
la venue des «Congrès Internationaux cri de« nous ne quitterons pas Paris» - que
d'Architecture Moderne» (<< C.LA.M. ») firent retentir les ouvriers des Ateliers Natio-
dont la mortelle doctrine, «La Charte naux de 1848 - que se rassemblèrent les
d'Athènes» qui devait étouffer définitive- émeutiers de 1968, qui en fin de compte
ment tout souffle de démocratie urbaine, ne abandonnèrent leur ville en laissant les syndi-
commença à être appliquée comme système calistes présenter ce moment comme une vic-
que dans l'après-guerre. On peut dire que toire, sous le nom d'une augmentation de
la ville avec ses rues, ses édifices, devint à salaire.
ce moment« bien de consommation », c'est- Après la défaite, dégoûtés de la ville
à-dire marchandùe - et seulement cela - comme de ses habitants, certains crurent bon
avec tout l'appauvrissement des rapports de reporter au dehors leurs espoirs déçus en
sociaux que suit une tentative de se débar- se perdant à la recherche d'une hypothéti-
rasser une fois pour toute d'un génie du lieu que nature dans ces abris campagnards où
devenu trop gênant. l'on est parfois hors de portée des coups mais
Paris et sa population avaient constitué dès toujours en dehors de l'histoire. Et d'autres
la fin du siècle des Lumières le terrain privilé- plus jeunes encore, ignorant jusqu'à la

78
révol te de leurs aînés, suspendirent leurs depuis qu'ils n'ont plus devant eux de for-
rêves à toutes ces mauvaises drogues qu'un ces organisées qui s'y opposent et même
moment contre-révolutionnaire cherche à aucun projet pour les contredire.
répandre dans les têtes pour parachever sa La ville comme marchandise-à-habiter
victoire. La ville qu'ils n'auront point con- conçue par le planisme morbide se réalise
nue, ils ne la regretteront guère: l'école, le vers le milieu de ce siècle : « La ville actuelle
bureau, l'atelier, les mass media et ce qui se meurt d'être non géométrique. Bâtir à
reste de famille font de nos jours plus que l'air libre, c'est remplacer le terrain biscornu,
leur habituelle besogne pour les accoutumer insensé, qui est le seul existant aujourd'hui
à ce nouveau milieu, cette ville-marchandise par un terrain régulier. Hors de cela pas de
qui devient le seul point de référence, salut» pouvait groindre un expert qui s'y
l'unique projet possible sur lequel doit se connaissait fort bien en matière de cochon-
construire le monde sensible des rapports neries bâties (Charles EdouardJeanneret, dit
sociaux et le regard des gens. Certaines géné- Le Corbusier, Urbanisme, 1925). Trente ans
rations nouvelles ne connaîtront pas d'« ail- après les premiers coups portés à la ville euro-
leurs» ou d'expériences différentes de celles péenne par la bande des C.I.A.M., leurs
offertes par la pseudo-ville d'aujourd'hui et petits enfants peuvent constater avec satis-
c'est dans les laboratoires de la désolation faction des progrès dans la disparition « des
marchande que sont en train de se forger cafés, des lieux de repos ... cette moisissure
leurs goû rs. qui ronge les trottoirs» (idem, Vers une
architecture). Car de nouveaux entrepreneurs
Pour évaluer l'état des forces en présence, d'espace se sont en effet avancés encore plus
il nous faut considérer ce terrain urbain aban- loin.
donné à la fausse conscience, évaluer les per- L' baussrnannisation des villes européennes
tes matérielles et morales, les seuils de avait réalisé l'ossature de la voirie et des
dépossession et de dénuement qui, en réseaux de transports modernes, rendant pos-
l'absence d'un ressaisissement, peuvent nous sibles les transformations ultérieures, notarn-
conduire à une régressionhistorique sans pré- men t l'expansion puis la séparation des
cédent. Aujourd'hui que la classe au pou- « fonctions urbaines », les déportations et les
voir détruit la ville, examinons ce qu'elle a ségrégations massives de populations naguère
abattu, comment elle procède et comment réunies dans un même lieu. Soixante ans plus
cela a entamé l'intelligence et la combati- tard la modernisation de l'industrie du bâti-
vité de ceux qui en sont encore les habitants. ment, en partie réalisée pour pallier les des-
Tous les éléments de la ville historique tructions massives d'une deuxième guerre
doivent être réinvestis ou disparaître. Tel est mondiale, allait permettre la continuation du
le programme que les propriétaires de la saccage de la ville européenne pour que
société n'ont même plus besoin de formuler continue à tourner la machine économique;
pour être crus, alors que s'étale sous nos yeux avec ses carnets de commandes, son « plein
le résultat de leurs exploits. Qu'importent emploi» des producteurs et consommateurs
les paroles pourvu que les faits s'accumu- de cet étrange produit baptisé « logement
lent: ce sont d'ailleurs ceux-ci qui donnent social », octroyé à leurs prétendus bénéficiai-
un sens à celles-là - filles du calcul mar- res pour des loyers naguère modérés.
chand -, ce qui précisément permet au pou- La mise en place de nouvelles infrastruc-
voir en place et à l'armée des techniciens du tures conçues à l'échelle de territoires de plus
bâti qui les sert de dire n'importe quoi, en plus vastes pour découper et recomposer
jusqu'aux mensonges les plus grossiers, la ville et ses environs selon les impératifs de

79
l'économie s'achève dans l'indifférence ou tions bourgeoises. Sous la poussée des forces
l' appro bation de ces classes « moyennes» productives, c'est le moment de la première
éduquées à l'école de la servitude. Les énor- refonte de la vieille ville par ce que l'on a dési-
mes saignées des autoroutes urbaines, les gné du nom de « fonctions urbaines» ou
entonnoirs souterrains des transports de tranches de vie économique composées selon
masse, les nouveaux édifices qui glorifien t les la division du travail de l'époque, préfigu-
forces non visibles des communications cyber- ration des systèmes bureaucratiques totalitai-
nétisées se substituent aux lieux unitaires de res élaborés au siècle suivant sous le nom de
l'ancienne vie urbaine, en accord avec une « grilles d'équipements» pour coloniser et
division du travail modernisée et plus dépen- planifier l'ensemble de la vie quotidienne.
dante que jamais des bureaucraties de Par rapport à l'Ancien Régime, ces ensem-
l'arrière-travail pour lesquelles on édifie les bles d'édifices avec leurs activités et leurs
nouvelles tours du temps mort. Et là où fonctions intégrées tendaient à devenir
s'étendaient naguère faubourgs aux popula- exhaustifs dans leur prise en charge progres-
tions révolutionnaires, villages de banlieue, sive de tous les aspects de la vie économique,
cultures maraîchères, on se heurte désormais exprimant en ce sens le rôle croissant de l'Etat
à ces murailles de ciment que la nombreuse bourgeois dans son contrôle d'un terrain
troupe des récupérateurs de 68 pressée sous périodiquement menacé par les assauts répé-
le fouet des échéances électorales cherche en tés de la classe ouvrière. Ces lieux monumen-
vain à faire passer pour« ville» malgré l' évi- talisés de l'activité publique, organisés en
dence de l'absence historique. « réseau », formaient les premiers relais de
Contrairement aux plaintes passéistes répé- diffusion du mode de vie bourgeois. L'espace
tées des critiques architecturaux du tout urbain associé à chacun de ces édifices change
venant, arrivistes qui n'arrivent pas à rem- à ce moment de nature: de rue ou place qu'il
placer encore les dernières vagues d'un était pleinement, il devient progressivement
«Mouvement Moderne» vieilli par cin- voirie, carrefour circulatoire. Le monument
quante ans de platitudes monumentales - bourgeois lui-même n'est déjà plus que le
communément refusées et ravagées par les dérisoire ornement d'un carrefour qui tend
habitants eux-mêmes -, les dirigeants qui à devenir le véritable espace monumental.
se succèdent de droite à gauche, en quête de Mais si les omnibus et les chemins de fer
l'expression pétrifiante des valeurs représen- de banlieue parvenaient encore à s'étendre
tant une autorité qu'ils voudraient définitive, entre les anciennes rues et les nouvelles per-
ont réellement réussi à trouver la nouvelle cées, les formes modernes de la pénétration
monumentalité chargée de commémorer leur marchande devaient opérer dans un
victoire sur ces villes qu'ils détruisent. deuxième temps les mortels découpages de
Dans un premier temps, le réseau monu- la ville en morceaux définitivement séparés :
mental de la ville bourgeoise du XIX· siècle rocades et radiales, parcs de stationnement,
se constitue pour exprimer les nouvelles ins- nouveaux réseaux de transports régionaux
titutions du régime: mairies, halles et mar- avec leurs points de transfert monumentali-
chés, casernes, hôpitaux, écoles et asiles, sés s'étendent maintenant sur le site troué,
gares, jardins publics se multiplient selon une haché, saigné de la vieille ville, à sa place et
organisation et un système de localisation hié- en sa place. La deuxième refonte de la ville
rarchique qui commence à couvrir le territoire s'effectue sur le terrain désormais équipé de
urbain tout entier, de l'ancien centre-ville cette ossature circulatoire. Elle s'achève à
reconstruit aux communes périphériques en notre époque où les systèmes de communi-
passant par les nouveaux quartiers d' habita- cation des marchandises et des personnes

80
accèdent, comme partie de la structure éco- populations et contenir spatialement leurs
nomique visiblement réalisée sur le terrain débordements. Mais bientôt l'idée d'inter-
urbain, au statut monumental pour signifier venir directement et de façon massive sur
une nouvelle féodalité qui doit exprimer par l'habitation d'une classe jamais matée ni rési-
l'isolement et l'éparpillement, et dans toute gnée permit aux architectes et urbanistes de
sa brutalité, l'organisation spatiale du spec- forger peu à peu leurs théories totalitaires,
tacle de la circulation des marchandises, et puis de les vérifier pratiquement sur le ter-
des humains. rain urbain choisi comme laboratoire d' éclo-
En même temps qu'elles dissolvent villes, sion de ces établissements inhumains. « Pour
campagnes, franges urbaines, les infrastruc- la première fois une architecture nouvelle,
tures des systèmes modernes de communica- réservée jusqu'aux époq ues antérieures à la
tion réintègrent individus isolés et résidus de satisfaction des classes dominantes, se trouve
ville ancienne dans le vaste territoire homo- directement destinée aux pauvres» note Guy
généisé et planifié de l'économie totalitaire. Debord dans La Société du Spectacle. Pour
La distance géographique entre chaque pôle la première fois dans l' histoire moderne des
fonctionnel comme la concentration en un villes le pouvoir s'exerce à déloger la classe
même lieu d'individus isolés ensemble réa- ouvrière de ses bastions urbains pour amé-
lisent dans l'espace de la séparation les poten- nager le décor de sa concentration en dortoirs
tialités d'asservissement des réseaux de de béton envahissant peu à peu les lambeaux
communication modernes. rénovés de la vieille ville. L'idée de « loge-
Comme contrepoint de la circulation ment social» repose sur la monumentalisa-
humaine traitée comme consommation, rion de sa misère en «Siedlungen »,
l'époque contemporaine devait s'avancer plus « Hofe », « residential blocks », puis « cités
loin encore dans la métamorphose de la ville radieuses », vite devenues ces tours et barres
et de ses habitants avec l'aménagement spa- infernales que l'on détruit parfois à coup
tial de la fixité absolue. Techniques hypno- d'explosifs ou que l'on recouvre aujourd'hui
tiques de visualisation et cybernétique de linceuls thermiques. Ce que l'Etat ou les
recomposent à présent les nouveaux habita- bureaucrates municipaux sont capables pour
cles de générations entières. L'écran et le cla- la circonstance de ramasser par leurs ponctions
vier magique se présentent comme de fiscales, ils ne refusent plus désormais - grâce
nouveaux instruments de la catalepsie mar- à ces fameux acquis de la social-démocratie
chande et forment les ornements de ces foyers - de le réinvestir en subventions juste suffi-
qui repeuplent la pseudo-ville où délire et santes à la fabrication de ces cages pour que
aberration sont devenus des marchandises puisse se reconstituer sous contrôle la masse
recherchées. de main-d' œuvre nécessaire à la formation
La transformation du tissu interstitiel de quotidienne de capital.
l' habitation urbaine s'est opérée parallèle- Parallèlement à cette énorme entreprise
ment à la mise en place du réseau monumen- contre-révolutionnaire, le renouvellement
tal bourgeois. L'intervention se limita accéléré des édifices, îlots, quartiers, mor-
d'abord aux percées et lotissements destinés ceaux de ville entière, périodiquement déclas-
à englober progressivement les anciens ter- sés et décimés par le marché et ses gérants
rains d'existence et de confrontation des clas- municipaux à seule fin de satisfaire leurs cal-
ses sociales : l'économie urbaine avec son culs financiers et électoraux, faisait passer le
marché foncier, son industrie du bâti, suffit bâti sous toutes ses formes de la catégorie
alors pour équiper les premières bases capa- légale d'« immeuble par destination» à celle
bles de fixer les nouvelles concentrations de de ces tristes meubles qui ne cessent de rem-

81
plir les poubelles municipales. Pour ceux que l'on finit d'abattre l'ancienne ville pour fabri-
l' histoire condamne à pa yer par vingt ans de quer la néo-ville européenne d'aujourd'hui
leur vie un produit hors d'usage dès son achè- dont l'image et la réalité doivent définitive-
vement et hors d'échange avant dix ans, ment chasser dans la tête des gens les bases
l'obligation de reconstruire chaque décade et la mémoire d'une émancipation histori-
leur demeure à usure incorporée constitue que dont ni les campagnes, ni d'autres for-
une entrave supplémentaire pour desserrer mes de rassemblements humains en un même
l'emprise du salariat. lieu et dans d'autres contrées n'ont su jusqu'à
ce jour formuler le projet.
C'est donc autour des lieux mécanisés du La bassesse des intentions apparaît le plus
squelette circulatoire et bientôt autour des souvent sous la forme de pitoyables menson-
stations-service des nouveaux réseaux de ges au service d'une propagande omnipré-
communication dématérialisée ou au voisi- sente qUI trouve ses promoteurs spontanés
nage des zones d'habitation des prolétaires dans cet abondant personnel des profiteurs
parqués en secteurs diffus ou concentrés que de la défaite de 1968 dont les techniques de
récupération ont permis un renouveau du
langage et des méthodes d'exploitation des
masses. Reconnaissons qu'en ce domaine
l'imagination a réellement pris le pouvoir!
« Nous n'aurons rien fait si nous n'avons pas
créé, dans les dix années à venir, les bases
d'une civilisation urbaine. » « On ne com-
munique pas ... Il,faut donc trouver un lan-
gage commun. A cela doivent collaborer
l'architecture, J'urbanisme ... Il faut organi-
ser la civilisation de la ville et, quand on aura
répondu à cette question, on aura fait avan-
cer la civilisation tout court» peut déclarer
impunément Mitterrand (cité dans la revue
Monuments Historiques, avril-mai 1984), un
des derniers fossoyeurs d'une ville dont il ne
craint pas de se déclarer « amoureux» (le
Nouvel Observateur, 14 décembre 1984).
Voyons, pour éclairer ces propos, ce autour
de quoi ce personnage voudrait tout rassem-
bler. Car c'est précisément sur la construc-
tion et le sens de ce nouveau langage que les
habitants de ce qui reste de ville devront se
battre ou disparaître s'ils veulent reconqué-
rir le champ de bataille urbain et suburbain
laissé à la contre-révolution.
Dans les fourgons de l'armée des envahis-
seurs de la ville, où l'on rencontre pèle-mêle
les traditionnels professionnels de l' aména-
gement, rajeunis par un renfort de gauchis-
tes ralliés d'eux-mêmes par l'arrivisme qui les

82
habite, encadrés par les habituels élus poli- télévisés. Et, en place de ce qui fut un des
tiques et syndicaux toujours prêts à trahir ceux plus incroyables jardins édifiés de mémoire
qui les ont placés là, au milieu de quelques d'homme pour entrepôts de vins et eaux-de-
convois de captifs, citadins colorés parqués vie, s'élève désormais l'énorme taupinière des
provisoirement dans ce qui reste des « îlots sports, face à son futur contrepoint banquier.
insalubres» de l'avant-guerre, on note Car le Bercy des Finances, traité en porte
l'entrée en masse de projets dits culturels. Ces monumentale de l'ultime forteresse d'État,
récentes autoroutes de la contre-révolution promet de clore définitivement la géographie
sont destinées à combler par des postes de du fleuve en y plongeant directement ses bot-
péages appropriés l'ennui mortel qui ronge tes de béton socialiste.
les populations qui en ont le loisir. Les chan- Quant aux promoteurs du «Grand
tiers fusent de toute part sous le nez de pari- Louvre» qui promettent d'ouvrir encore plus
chiens ébahis par tant de canigous et ronrons ses portes aux troupes d'autocars de touris-
archi tectura ux. tes, aux rames de métro, aux sandwichs
Si la néo-architecture d'un« Centre Pom- ambulants et aux gérants des supérettes de
pidou »« bafoue audacieusement les conven- l'art, ils proposent modestement « d'insuf-
tions » en offrant ses tripes industrielles à ce fler la vie» culturelle à l'une des plus mons-
qu'on a fait des rues avoisinantes, c'est sa trueuses accumulations qu'ait produit le goût
capacité à« renouer le dialogue entre ville et d'une classe en deux siècles de domination.
monument» qu'apprécie le spécialiste primé C'est d'ailleurs ce côté repoussant de « plus
de la post-critique architecturale, tandis grand musée du monde» qui a séduit
qu'un Mitterrand à qui ce lieu « plaît depuis d'emblée ses conservateurs, ainsi que son
le premier jour» confie au nouvel observa- génial promoteur: « On n'a pas posé une
teur de ses lumières étatiques que ce « Cen- pyramide pour le plaisir de poser une pyra-
tre ... représente un modèle d'architecture qui mide. Le Louvre, libéré du ministère des
trouve là son achèvement» (le Nouvel Obser- Finances, cela représente un immense palais,
vateur, 14 décembre 1984). le plus grand musée du monde, 1,700 km si
L'ancien ventre de Paris, promis d'abord vous voulez en faire le tour. Imaginez la fati-
à un énième quartier d'affaires, puis à l'iné- gue des pieds des visi teurs ( ... ) Alors tout le
vitable ministère des Finances par un de ses monde a reconnu que si l'on plaçait souter-
anciens chefs de bureau, est finalement rainement au centre de la place Napoléon
devenu le « Trou des Halles », dégueulant ( ... ) une distribution générale des services,
béton et ferrailles sur son entour. Les para- avec des escalators qui iront dans les diffé-
pluies de la culture municipale témoignent rentes salles vers les différentes collections,
des goûts de leur prornoreur-maire « mordu avec toutes ces choses modernes indispensa-
d'architecture », avec leurs néo-pelouses bles, les cafétérias, les toilettes, les magasins
déroulées en guise de couvercles de ces fameu- de toutes sortes, cela devait être installé au
ses poubelles que remplit la camelote d'un centre de la cour Napoléon. Ne la confondons
gros super-marché quotidiennement déver- pas avec la cour Carrée. On s'est aperçu qu'en
sée dans ses couloirs souterrains promus au raison de la présence de la Seine toute pro-
statut de « rues ». che, on ne pouvait pas descendre au-dessous
Une nouvelle Bastille de la Culture va bien- de 7 m et que cette immense place souter-
tôt se hisser jusqu'aux pieds du génie de la raine à 7 m c'était vraiment une station de
liberté pour supplanter le traditionnel vidéo- métro» (Mitterrand, entretien télévisé,
clip syndical. Les Parisiens vont se voir offrir 30 avril 1985). En effet ce président décla-
là un cérémonial de spectacles lyriques pré- rait lui-même quelques mois auparavant :

83
« Il serait fâcheux que l'architecture de mon du dimanche, tous s'emploient délibérément
septennat fût celle des péages pour autorou- ou dans leur fausse conscience à passer au cri-
tes» (le Nouve/ Observateur, 14 décembre ble de la « participation» les derniers îlots
1984). vivants de l'ancienne société urbaine.
Comme on le voit, ce cheminement cu/- C'est dans le milieu de ces pseudo-luttes
ture/ « fera du promeneur un homme heu- que se développe la nouvelle espèce des pas-
reux» (Monuments Historiques, janvier séistes officiels qui se propose d'assurer la
1985). Partant à l'ouest du fu tur Musée-Gare- relève. Voici venir le temps des aménageurs
d'Orsay, il rejoindra à l'est l'Opéra de la de l'Europe comme vaste Disneyland de faux
Bastille dans un pèlerinage historique scandé souvenirs historiques reconstitués.
par le Grand Louvre, le Trou des Halles, le Au contact de ces experts dans l' interpré-
Centre Pompidou, à travers les sex-burgers tation de la mémoire inscrite dans la pierre
de la Rue Saint-Denis Rectifiée et les poutres des villes européennes s'agglomère le nou-
apparentes d'un Marais définitivement sec. veau langage de sciure des dirigeants décidés
S'il lui reste du courage, il pourra se diriger à renouveler leurs mensonges pour tenter de
vers le grand caillebotis Jussieu en pointant sauvegarder leur place : « Modeler le regard,
sur le Nouvel Institut du Vieux Monde la mémoire, l'imagination des générations et
Arabe, puis en se repérant sur les Tours de des générations ... Ce n'est pas une ambition
la Gare de Lyon, il rejoindra le néo-parc de pour moi, mais pour la France. »Ici, l'État
Bercy en passant sous l'Arc de Triomphe des ne craint pas de continuer ses vieilles prati-
Finances devant l'auge renversée du Temple ques : « C'est vrai que la postérité aime s' ins-
de la Sueur. .. (voir annexe). crire dans la pierre» (Mitterrand, le Nouvel
Abattre la ville historique, déloger et Observateur, ibidem).
décerveler ses habitants, voilà le programme Mémoire de quoi ? Celle des tentatives
de cette fin de siècle auquel s'affaire tout un d'émancipation, des amorces de dépasse-
personnel rajeuni par dix années de contre- ment, des aspects qualitatifs du décor de la
révolution. Parfois ce sont les gens eux-mêmes vie aristocratique ou bien celle de l'ordre
qui implorent qu'on leur envoie un journa- social de la monarchie absolue qui nous légua
liste ou autre contremaître des « bureaux par bourgeoisie interposée la centralisation
d'aide et d'action sociale» pour venir les assis- et la bureaucratie contemporaines, ordre dont
ter au chevet de leurs tours, barres, chalets tous les Etats modernes peuvent avoir la nos-
de l'agonie, revêtus de la toge ou de la sou- talgie ? C'est cette dernière solution que
tane des défenseurs des faibles et des oppri- développent ces anciens chantres des « lut-
més, rôles jadis dévolus au bas clergé ou aux tes urbaines» dont ils cherchent à manipu-
polices municipales, afin de mieux les écra- ler les mouvements pour mieux déloger leurs
ser sous leurs « scénarios» de pseudo-luttes concurrents, les vieux du «Mouvement
urbaines. Ces cahiers de la doléance mani- Moderne» des années vingt, après avoir un
pulée font maintenant partie de l'arsenal des moment accroché leurs espoirs de carrière à
récentes techniques de gestion municipale, l 'Eurostalinisme.
stirn ulées par une poussière d'associations Les passéistes répondent pourtant à un
désireuses de se substituer aux troupes de besoin réel. L'échec et l' im puissance des
syndicalistes en voie d'extinction. Profession- modernistes à faire accepter sans heurts leurs
nels de la revendication de l'accessoire qui productions par la société urbaine sont leurs
masquent l'essentiel de l'enjeu historique, meilleurs arguments. Il y a donc maintenant
cadre d 'E.D.F. le matin et écologiste le soir, une lutte sur les vestiges tangibles du passé
psychologue et instituteur de la semaine et et leur interprétation, selon le principe

84
orwellien qui contrôle le passé dirige le pré- sociaux qu'ils engendrent - ni même les
sent. On ne peut éclairer ce qu'il y a encore têtes qui les ont conçues - alors qu'en fait
de ressources dans un passé vivant qu'à la c'est tout cela que l'on veut sauver (voir
lumière des possibilités d'émancipation du l'article Abattage).
présent. La reconstruction de la ville euro- Le vandalisme est l'humanité minimum
péenne ne peut être laissée aux spécialistes qu'appelle un langage spatial qui ne laisse
quels qu'ils soient. aucune autre réponse possible à chaque fois
Aujourd'hui, c'est la classe dirigeante qui que l'on se heurte à cet espace « total »,
saccage la ville pour en dissoudre réalité, « universel », « homogène », sans mémoire,
conscience, mémoire, afin que s'effacent et redivisible et multipliable à volonté, projet
disparaissent ces conditions difficilement réu- auquel travaillent depuis des décades archi-
nies dans un même lieu pour dépasser « la tectes, urbanistes et autres ingénieurs sociaux
plus vieille spécialisation sociale », celle du de la géographie inhumaine. Pas un recoin
pouvoir. La tâche qui incombe à la classe qui n'échappe à la mise en place de dispositifs
la nie est donc d'abord de se reconnaître et conçus pour contrôler les moindres ges-
de se rendre visible à elle-même. Pour cela, tes d'une vie quotidienne décomposée en
il lui faut mesurer l'étendue du désastre - «budget temps », «modèles pratico-
même si celui-ci engloutit en même temps symboliques» etc., modulés selon la stricte
une part des troupes adverses -, préserver économie de « catégories socioprofession-
ce qui peut l'être encore de son propre ter- nelles » que la statistique d'État s'emploie
rain, rassembler ses partisans, reconstituer ses à recalculer sans cesse dans ses ordinateurs.
forces, reprendre l'initiative. Une première Le fonctionnalisme de l'économie totalitaire
constatation s'impose : tant que les proprié- que cet espace prétend imposer assume son
taires de cette société n'auront pas réussi à rôle policier et suscite aussitôt en retour les
faire disparaître tout ce qui peut encore res- bris de portes et de fenêtres, ascenseurs, vide-
sembler à la vie - ce à quoi ils s'emploient ordures, le vol de canalisations et appareils
désormais - la sourde révolte qu'ils croient dits sanitaires, les détournements des néo-
éteindre ici réapparaît là-bas, les obligeant rues intérieures, simili-balcons, caves, cour-
à trouver sans cesse de nouvelles formes de sives, parkings à des fins plus évidentes.
répression, toujours plus lourdes à manier, Quant aux espaces résiduels non bâtis, dits
toujours plus totalitaires. « verts », reconnaissons pour une fois qu'ils
Le coûteux nettoyage à l'explosif de ces vil- assument correctement leur rôle quand ils
les de moins de vingt ans donne le « coût finissent en décharge de ces nombreuses car-
social» d'une population décidément agi- casses d'auto-immobiles volées ou brûlées
tée. Et les dévastations spontanées de ces par les enfants mêmes de ceux qui ont dû
cages à lapins ne sont d'ailleurs que la mani- les acheter.
festation rendue plus directement et plus Ces même conditions du refus, issues de
rapidement visible par leurs habitants d'un la pénétration mondiale des rapports mar-
processus de viezllissement immédiat où les chands d'une part, et de leur gestion plus ou
viles intentions du programme composées moins bureaucratisée selon les régions d'autre
aux inévitables ratés de sa mise en oeuvre ren- part, prévalent dans la plupart des grandes
dent ce nouvel espace bâti invivable dès sa métropoles du monde. Le cancer qui ronge
mise en service. La« réhabilitation» des infâ- des villes comme Calcutta, Lagos, Mexico,
mes cages d'ascenseurs et des ridicules Lima, Caracas, Casablanca, Le Caire ou
pseudo-loggias ne fait aucunement disparaî- Manille - dû au rassemblement récent et
tre la laideur de ces lieux, ni les rapports encore incontrôlé d'énormes masses de rra-

8S
vailleurs produits d'un exode rural et d'une et la haine sociale s'en prendre au décor clin-
démographie réellement dérangée - conduit quant de l'ennui.
à une polarisation spatiale entre ancien cen- Mais une négativùé, où la passion de
tre plus ou moins « rénové» où réside une détruire ne se connaît pas elle-même comme
minorité nantie, clientèle dévouée à l'État et passion de construire, ne suffit pas à cristal-
ses institutions, et une population périphé- liser un projet de dépassement, à rassembler
rique, menace potentielle de l'ordre établi, et unifier les forces aujourd' hui dispersées du
lorsqu'elle accède à la conscience de ce qu'elle parti de l'émancipation. Apprendre à vivre
est et de ce qu'elle peut faire. Les mouve- dans ce qui reste de terrain humain, voir et
ments qui naissent dans ces quartiers périphé- comprendre les formes de contradiction et de
riques prennent souvent l'allure d'émeutes conscience qui peuvent en naître, telles sont
- parfois utilisées par le pouvoir pour cre- les premières conditions pratiques pour sor-
ver périodiquement un abcès qui ne fait que tir de l'apathie, de la résignation ou du
renaître et s'amplifier avec le temps - et peu- cynisme où sont plongés la plupart des
vent se transformer en luttes révolutionnai- citadins.
res devant lesquelles les dirigeants sont à Il faut réapprendre à habiter la ville, car
certains moments amenés à reculer. Les for- c'est seulement lorsque l'on sait l'habiter que
mes de colonisation, anciennes comme en l'on peut la bâtir. Une architecture qui célè-
Amérique latine, ou récentes comme en Afri- brerair la vie comme libre jeu des passions
que, Ont d'ailleurs légué à certains de ces pays humaines serait elle-même au-delà du faux
une part des conditions modernes d' exploi- dilemme entre passéisme et modernisme ; en
tation et de conscience sur lesquelles la ville même temps qu'elle inventerait à coup sûr
européenne a construit son projet d' émanci- les aménagements de l'espace-temps concret
pation au siècle dernier. Mais si ces nouvel- correspondant aux si tuations i nédi tes d'une
les périphéries de villes marquées par la vie libérée des contraintes archaïques de l' éco-
dépendance, la misère et l'écrasement de la nomie marchande et de la hiérarchie sociale,
population, peuvent constituer un réel poten- elle saurait recréer pour le plus grand nom-
tiel révolutionnaire pour l'époque à venir, on bre une richesse et des qualités spatiales
doit toutefois constater que ce sont, en ce analogues à ces formes d'expression généreu-
moment, d'abord les lieux privilégiés sement développées dans l'histoire pout ser-
d'offensives contre-révolutionnaires redé- vir de décor aux goûts de ces quelques
ployées sur un terrain où coexistent les effets groupes qui dominèrent naguère la société.
de la pénétration avancée des formes moder- L'émancipation n'est pas la réduction au plus
nes de la marchandise avec la persistance petit commun dénominateur de la misère
d'une partie des vieux liens ancestraux main- sociale, mais d'abord une tentative d'égaler
tenus pour leur capacité répressive. et de surpasser le passé dans ces délicats
domaines où se sont avancées la raison et la
À Paris même, désormais ville où domi- sensibilité humaine au cours de l' histoire.
nent les vieux petitement lotis, vivant apeurés
sous la protection des Îlotiers et vigiles char- « Le recours à une image spatiale pour
gés de tenir en respect les hordes de jeunes exprimer la conscience qu'un groupe humain
pauvres des banlieues qui parcourent les res- prend de lui-même, le sentiment de son exis-
tes de ses rues, on verra bientôt sans dou te, tence comme unité politique, n'a pas simple
dans l'ancien centre historique transformé en valeur de comparaison» noteJ.-P. Vernant
quartier de loisirs, la fiévreuse passivité du (Les Origines de la pensée grecque) lorsqu'il
samedi soir se renverser en furie émeutière commente l'unité d'un langage spatial avec

86
la pratique de la démocratie athénienne dans l' homme et de sa conscience de la vie - SOnt
l'exercice de la fonction «agonale» sur autant de projets pour la reconstruction des
l'Agora. « Ce cadre urbain définit en fait un goûts, des sensibilités, des passions de ceux
espace mental ( ... ) Dès qu'elle se centre sur qui viendront, profondément insatisfaits des
la place publique, la ville est déjà, au plein ersatz qu'impose une société totalement sté-
sens du terme, une polis» (ibidem). La rilisée. Leur connaissance, de même que leur
reconstruction d'un langage commun qui préservation face aux destructions massives de
renoue avec la mémoire et l' histoire, basée cette époque peut être source d'une nouvelle
sur la construction de situations sociales nou- poiesis, au-delà de toutes les creuses mimi-
velles, émancipatrices, telle est I'autre condi- ques proposées par les conservateurs et aurres
tion de reconquête du terrain historique par nostalgiques de l'ordre social ancien. Encore
excellence de ce projet humain inachevé et toujours, la révolution ne tire pas sa poé-
qu'est la Ville. Lieux urbains, œuvres et for- sie du passé mais de l'avenir : donc aussi de
mes d'expression diversifiées - en un mot, ce qui dans le passé a été germe, ébauche
tous les « artefacts » témoins de la main de d'un avenir émancipé.
L'oubli sélectzf pratiqué dans les expérien-
ces d'il y a trente ans et destiné à dissoudre
momentanément certains conditionnements,
le voyage de « ceux qui n'ont rien à eux que
le temps» comme passage à travers des
moments et des lieux qualifiés, furent éman-
cipateurs en leur époque. La capacité d'oubli
ne trouve ses effets historiques que confron-
tée à celle de se souvenir. C'est le mouvement
de leur union qui donne le potentiel de la
conscience d'un temps. Sur un terrain
désertifié et dans un temps historique
momentanément suspendu, la dérive devient
impraticable et même suspecte quand ce mot
sent l'haleine des dirigeants.
La demeure où étaient déposées et accumu-
lées les possibilités d'une transformation révo-
lutionnaire d'un temps est en train d'être
détruite. Mais ces possibilités n'ont pas été
pour autant ruinées. Elles ont subi les dégâts
de cette destruction et SOnt, en quelque sorte,
enfouies sous les décombres et les couches de
béton qui tendent à les faire passer comme
les idées folles d'un temps définitivement
révolu. Le pouvoir ne crée rien, il récupère:
l'amnésie et l'esclavage par la mobilité
comme remèdes aux pesanteurs du passé
constituent le programme de survie d'une
économie qui tente une fois de plus son va-
tout. Voilà tout ce qu'a pu produire la
pseudo-imagination qui s'est emparée d'un

87
pouvoir en quête du renouvellement de ses de ce siècle en déchaînant maintenant tout
indispensables slogans publicitaires, ici pui- le cortège des forces de régression obscuran-
sés dans le vocabulaire des expériences libé- tistes qui accompagnent l'empire d'une
ratrices d'il y a vingt ans. Oubli et dérive sont société qui n'a désormais plus rien à offrir que
aujourd'hui à dépasser pour être confrontés le spectacle de sa destruction. Il nous faut
à la mémoire et à la ténacité de la conscience donc tout reconstruire: Cité et Raison, sur
historique afin de ressaisir le mouvement du ce même terrain et avec les matériaux abat-
temps, à travers les lieux et supports maté- tus, triés, réarrangés - comme les habitants
riels de leurs demeures. de ces bidonvilles, expulsés des villes et des
La Raison est fille de la Cité. La crise de campagnes bidons. Telle peut être une « nova
la Raison est aussi celle de la Cité. Les anciens maniera» de bâtir ces « républiques» à venir.
Grecs avaient fait passer le projet de construc- Il nous appartient déjà de choisir et de déci-
tion de l'homme avant celui de transforma- der ce qui doit disparaître et ce qui doit être
tion de la nature. Les temps modernes nous conservé - à commencer par l'existence des
ont offert la possibilité d'utiliser celle-ci pour médiations totalitaires et celle des si tes
réaliser celui-là. C'est le projet inverse que témoins de l'émancipation sociale.
veulent nous imposer les nouveaux maîtres

ANNEXE

Un peu à l'écart de cene future prornc- de demain. C'est le projet chéri du Président surtout chez les jeunes », comme l'affirme
nade éminemment culturelle, entre rous ces séduit par le « déhanchement» d'un cube son directeur pour qui une révolte dans ces
projets centraux destinés à surpasser le pay- évidé par la lobotornie de son immaculé anciens abattoirs n'évoque pas grand-chose,
sage urbain monumental issu de l'Ancien concepteur, posture interprétée comme un puisque les futurs visiteurs devront selon lui
Régime à moitié fondu dans le réchaud de a Pied de nez au pouvoir» avec un grand P « dans une atmosphère de liberté ... partici-
la bourgeoisie, on remarque daurres projets et à la rectitude de son grand axe rnonurnen- per activement à la recherche des explica-
« périphériques» chargés d'assurer une tran- ial. Et le plateau céleste de celle farce étari- tions » ... sur ces 14 hectares de planchers à
sition résolument moderne avec les ancien- que reposera sur ses deux inséparables bestiaux où potentiellement d'immenses
nes ceintures et couronnes successives des piliers: le ministère de l'Urbanisme au sud. pâturages de moquette restent à brouter. On
banlieues promises elles aussi à être a réno- celui du Logement au nord. y trouvera, entre autres merveilles d'une épo-
vées ». En Tête de Défense, l'arche triom- a La Villette. abandonnant la boucherie. que entièrement au service de la vie quoti-
phale d'un a Carrefour International de la servira à l' édification des Français qui, tou- dienne, « un terrain d'aventures scientifique
Communication» va célébrer sur ses cent chés par la grâce scientifique, cesseront enfin pour les jeunes enfants, qui fera appel au jeu,
mètres de haut les différentes sortes de dis- d'être des veaux. » C'est le résumé, par ce à l'expérience, à la manipulation et au rêve »
cours officiels « sur plan cam: ». L' empire de Nou uei Observate/{r ingénu des travaux de ainsi qu'une salle dactualués , animée par
la communicarion à sens unique trouve ici la décennie, de cet autre projet en cours pour 1'. Association des Journalistes Scientifi-
la forteresse de son choix avec son a village» un Mausolée de la quincaillerie usée des ques » « destinée à réagir très vite aux évé-
spécialisé dans la robotique, linformarique, forces productives a gros comme 3 ou 4 nements» ainsi« le désastre indien de
les télécommunications, la radiotélévision. Bcaubourgs ». Cela doit. nous dit-on. dcve- l'usine Union Carbide fournit un exemple
la presse classique. la publicité post-moderne , nir une e Cité des Sciences et des Tcchni- épouvantable de ce qui pourra être fait
cu . nouvel le al rnosphcre de détente inter- qucs », appellation contrôlée plus stimulante « monter» en quelques jours une exposition
sidérale inspirée par l'inénarrable Trigano que « La Villette », même si celle-ci a avec sur la fabrication des insecticides» (le Nou-
puur rénù.hir sur c c quc sera le vieux rravai] le temps a perdu sa connotation péjorative, vel Observateur. ibidem).

88
30 .Ch'!fo eL, LQ"""c 310. Pol'/e S .M",,," 38. S. Roc/'. 16 ln B01llhomrr.
II S SallU(Ur. 31: Po,'" S Den" -} Fo [, 3.9· I,'f",,'/nnr. '1J. fcr R«o/Ies- '17. le Pont rler Tu,I/",,,
j 32. S. ).{oTtore. Jo POrl('Monhnaitr,~. t't au ou;:;" 't0./I"'/" Ca uanr, 1f· SLa:"tr,.. 'la Faubou:!JS'.Ûmnol"
1 H. G,,{/,ri,JuLouure. 37. forli' 5 Honore 1/· Jaro;}'"r '!fOrme. ff'· [a Riuu,...e/,.Scûu· 19 ("TtI/,., D/~u

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9, rue Emilio-Castelar (12') 23, rue de l'Hôtel-des-Postes (06000) 25, boulevard du Pont-d'Arve, 1205 Genève
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II, rue Barrault (13') Perpignan .
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Poitiers
Bordeaux PERGAME, 188, Grand-Rue (86000)
L'EN DEHORS, 46, rue du Mirail (33000) Tours
Figeac _ LES QUAIS DE LA LOIRE,
. LE LIVRE EN FETE, 10, rue Lucien-Cavallé (46100) 22, rue du Commerce (37000)
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