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Georg Lukács

La danse macabre des


visions du monde.
1933

Traduction de Jean-Pierre Morbois


Le texte que nous vous présentons est la traduction de l’essai
de Georg Lukács sur Robert Musil :
Totentanz der Weltanschauungen (1933).
Il a été publié pour la première fois,
en 1976, à l’initiative des Archives
Lukács de Budapest, dans un
numéro la revue hongroise Helikon,
consacré à l’histoire de la littérature
en Autriche, puis en allemand dans
une publication conjointe des
éditions de l’académie hongroise des
sciences, Akadémiai Kiadó et de
l’académie autrichienne des
sciences, de ce même numéro,
Nous le faisons précéder d’une
présentation de Béla Köpeczi, rédigée pour ce numéro de la
revue Helikon.
On trouvera en annexe des extraits de lettres de Georg
Lukács à Cesare Cases. 1

Robert Musil (1880-1942)


Ingénieur, écrivain, essayiste et
dramaturge autrichien, surtout connu
pour son premier roman Les
Désarrois de l'élève Törless (1906)
et pour son roman inachevé
L'Homme sans qualités (2 tomes,
1930-1933).

1
Cesare Cases (1920-2005) critique littéraire, germaniste, italien.

2
GEORG LUKÁCS. LA DANSE MACABRE DES VISIONS DU MONDE.

Georg Lukács sur Robert Musil.


Par Béla Köpeczi (Budapest)
En 1933, Georg Lukacs a écrit un essai sous le titre :
Grand Hôtel de l’abîme. 2 Dans cet essai, il étudie l’attitude
idéologique de l’intelligentsia à l’époque de
l’approfondissement de la crise du capitalisme et de l’essor
du fascisme, et il énumère les différentes formes d’attitude
de l’intelligentsia, qui vont du rapprochement de la classe
ouvrière au désespoir le plus profond et à l’apologie de
l’ordre existant. En exergue, il est cité un extrait du
Manifeste Communiste sur le processus de déclin de la classe
dirigeante, et sur les tendances principales de ce processus,
et ensuite, on lit le poème Die Maske de Stefan George, dans
lequel s’exprime la distanciation mystique. Dans la première
partie, Georg Lukács analyse l’attitude oppositionnelle,
anticapitaliste, et cependant tolérée par le capitalisme, qui
allie le scepticisme relativiste de l’élite intellectuelle à une
mythologie religieuse. La deuxième partie, sous le titre La
danse macabre des visions du monde, traite du travail de

2
Cet article figure dans le recueil Revolutionäres Denken ‒ Georg Lukács
Eine Einführung in Leben und Werk, [Pensée révolutionnaire ‒ Georg
Lukács, une introduction à sa vie et son œuvre] édité par Frank Benseler,
Darmstadt & Neuwied, Luchterhand, 1984, pp. 179-196.
La métaphore du Grand Hôtel de l’Abîme revient plus tard chez Lukacs :
on peut lire dans l’avant-propos de 1962 à La Théorie du Roman [Paris,
Tel Gallimard, 1989, pp. 17-18] : « Bien des écrivains qui occupent une
place important dans l’intelligentsia allemande ‒ y compris Adorno ‒ se
sont installés dans ce "Grand Hôtel de l’Abîme" que j’ai décrit ailleurs à
propos de Schopenhauer : "C’est un hôtel pourvu de tout le confort
moderne, mais suspendu aux abords de l’abîme, du néant, de l’absurde. Le
spectacle quotidien de l’abîme, situé entre la qualité de la cuisine et les
distractions artistiques, ne peut que rehausser la plaisir que trouvent les
pensionnaires à ce confort raffiné." » [La destruction de la Raison, trad.
Stanislas George, André Gisselbrecht et Édouard Pfrimmer, Paris,
L’Arche, 1958, t. 1, p. 212].

3
Robert Musil, sur la base de son roman L’homme sans
qualités 3 paru chez Rohwolt dans les années 1930-1933.
C’est cette partie de l’essai qui est publiée ici. (À notre
connaissance, le manuscrit n’a encore donné lieu, nulle part,
à aucune publication).
Nous publions également quelques extraits des lettres écrites
le 15 mai 1964 et le 15 août 1964 à l’éminent germaniste
italien Cesare Cases qui traitent également du problème
Musil. Georg Lukács a lu le livre de Cases Note di
letteratura tedesca 4 et c’est en rapport à cela qu’il revient
sur la question du romancier autrichien.
Nous sommes reconnaissants de l’amabilité avec laquelle les
Archives et la Bibliothèque Georg Lukács de l’Académie
Hongroise des Sciences a mis ces documents à notre
disposition.

3
Robert Musil, L’homme sans qualités, trad. Philippe Jaccottet, Paris, Le
Seuil, Points, 1982. 2 tomes.
4
Cesare Cases, Saggi e note di letteratura tedesca, [Essais et notes sur la
littérature allemande] Torino: Einaudi, 1963;

4
GEORG LUKÁCS. LA DANSE MACABRE DES VISIONS DU MONDE.

La danse macabre des visions du monde.


Dans tout ce que nous disons,
nous sommes trop loin de
compte ! 5
Robert Musil
Le grand roman de Robert Musil, inachevé jusqu’à présent, 6
est un paradigme de l’idéologie, jusqu’ici analysée de
manière générale, de l’élite intellectuelle en Allemagne, à
savoir cette partie de l’intelligentsia qui n’a pas l’intention
‒ tout au moins consciemment ‒ de faire des concessions à la
fascisation générale de la vie intellectuelle en Allemagne. Sa
carrière d’écrivain ne montre aucune concession au goût du
grand public, aux courants à la mode dominants. Il a toujours
été convaincu d’être un écrivain pour l’élite, pour les happy
few stendhaliens. Il raille toujours, de la manière
intellectuelle et littéraire qui lui est propre, et que nous allons
bientôt apprendre à connaître, la plupart des tendances
dominantes dans l’intelligentsia, dans la littérature moderne.
Et sur le plan stylistique aussi, il s’est toujours situé en
opposition à ses contemporains : il n’a pas participé à la
confusion impressionniste, ni au maniérisme expressionniste
de la prose allemande ; il écrit dans un style appris des
classiques, clair, équilibré, d’une transparence presque
scientifique en dépit de la grande expressivité de ses images
et descriptions. C’est aussi pourquoi il n’est jamais devenu
populaire. Mais en même temps, et en particulier depuis son
dernier roman, il est devenu une célébrité « ésotérique » pour
les particulièrement initiés, pour l’avant-garde spirituelle de
l’intelligentsia de gauche des années précédant la prise du
pouvoir par Hitler.
5
Robert Musil, L’homme sans qualités, op. cit., t. 2, chap. 11, p. 97.
6
Les deux premiers tomes du roman sont parus chez Rowohlt à Berlin en
1930 et 1933.

5
La scientificité de son style n’a rien de superficiel. Musil se
distingue de la plupart de ses contemporains et compagnons
de classe sociale par le fait qu’il ne participe pas au mépris
de la philosophie de la vie pour la raison, générale sous
l’impérialisme et constamment croissante dans la période de
fascisation. Il ne veut rien accepter d’indémontrable ; il veut
toujours avoir un sol ferme sous ses pieds ; il est rationaliste.
La particularité de la thématique littéraire ainsi que de la
méthode créatrice de Musil réside cependant en ce qu’avec
cette conception du monde, avec cette méthode, il aborde les
problèmes spirituels de l’élite intellectuelle d’aujourd’hui.
Avec les méthodes d’une science exacte telle qu’il la
comprend, il veut vérifier quelle cohérence interne, quel
contenu de vérité possèdent ces problèmes spirituels. Il est
donc un expérimentateur précis, un ingénieur qui rationalise
les émotions spirituelles raffinées de l’élite intellectuelle
contemporaine. Rien n’échappe à sa critique acérée, il ne
considère rien comme si sacré et indémontrable qu’il ne
puisse le soumettre à l’analyse la plus précise.
Toutefois, ce radicalisme intellectuel qui ne prétend s’arrêter
devant rien s’arrête précisément devant les questions
fondamentales. Cela veut dire que Musil accepte cet objet de
sa recherche comme un fait, sans examen. Il ne lui vient
absolument pas à l’esprit de s’interroger sur quel terreau réel
ont pu naître ces émotions qu’il analyse. Elles sont là, dans
des individus vivants, et sont de ce fait pour lui à prendre
comme des faits, à analyser comme des faits. Ce n’est pas
comme s’il succombait par là à un vulgaire empirisme. De
manière précise, il compare ces faits entre eux, il dégage de
manière pénétrante ce qu’il y a de commun, de typique,
même dans des phénomènes apparemment distants les uns
des autres. Oui, comme nous le verrons, il ne lui vient pas un
instant à l’esprit que ces phénomènes spirituels sont en lien

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GEORG LUKÁCS. LA DANSE MACABRE DES VISIONS DU MONDE.

avec le monde socio-économique, qu’entre l’attitude


spirituelle et les actions sociales d’un homme, il y a des
relations paradoxales et cependant typiques. Mais tout cela
se déroule pour lui dans le domaine de l’âme. Ce qu’il
cherche n’est donc pas la découverte de la genèse réelle de
ces phénomènes, pas leur origine véritable dans leurs causes
effectives, mais une exactitude immanente et un fondement
des émotions spirituelles. Il part de l’« authenticité » des
expériences spirituelles de la vie intime de l’homme de notre
temps, analyse avec une critique acerbe tout ce qui recèle
une contradiction interne, un mensonge conscient ou
inconscient. Mais cette critique est purement immanente.
Elle veut donner un fondement exact aux mêmes contenus et
formes de la vie spirituelle, elle veut, dans cette vie
spirituelle trouver un fondement solide pour ces mêmes ou
très semblables sentiments, expériences, idées, actions. Il dit
de son héros à la fin de la partie déjà publiée : « Ulrich savait
que, réellement, c’était encore peu clair. Il ne concevait ni
une "vie de chercheur", ni une vie "à la lumière de la
science", mais une "quête du sentiment", analogue à la quête
de la vérité, sauf qu’il ne s’agissait pas de vérité. » 7 Et tout à
fait dans le même esprit, le héros dit dans une « conversation
sacrée » avec sa sœur sur le but de ses recherches, de sa vie :
« Je m’instruis des voies de la sainteté… Il n’y a pas de quoi
rire… Je ne suis pas pieux ; j’examine la voie de la sainteté
en me demandant si l’on pourrait y circuler en
automobile ! » 8
Musil représente donc là une nuance particulière de
l’athéisme religieux. Les contenus immédiats des vieilles
religions ne sont plus pour lui, de même que pour la plupart
des meilleurs représentants de sa couche sociale, à prendre
7
Robert Musil, L’homme sans qualités, op. cit., t. 2, chap. 38, p. 420.
8
Ibidem, t. 2, chap. 1, p. 99.

7
au sérieux. En revanche, de même que la plupart de ceux de
sa couche sociale, il a une expérience très vive de la manière
dont la vie intime de l’homme d’aujourd’hui, (que Musil,
dans une naïveté inconsciente, identifie le plus souvent avec
l’intellectuel) est devenue inconsistante, confuse, insincère,
et dont la morale des vieilles religions a donné à cette vie
intime une si grande solidité. Il s’agit donc pour l’intellectuel
démoralisé de sa nostalgie romantique habituelle de la
religion. C’est une réaction immédiate, spontanée et non
analysée ultérieurement, de cette couche sociale à la
décadence idéologique dans la période de déclin du
capitalisme, qui évidemment se montre ici de façon directe et
spontanée dans le domaine de l’idéologie, principalement
dans celui de la morale. Les phénomènes consécutifs au
déclin du capitalisme vont être vécus avec une grande
violence, ses causes restent inconnues, et c’est pourquoi la
réaction spontanée est une fuite dans l’idéologie du
précapitalisme. C’est donc, d’un point de vue social, le
même phénomène que l’assaut spontané des petits
commerçants contre les grands magasins. Et malgré toute la
différence de niveau intellectuel de l’argumentation, le
contenu social, le niveau de compréhension des causes
sociales de la situation de leur propre classe décomposée par
le capitalisme, sont les mêmes. Certes, le cas se présente un
peu différemment chez Musil que chez la plupart de ses
contemporains et compagnons de classe sociale qui, face à la
décomposition de l’idéologie bourgeoise dans la crise
générale du capitalisme, se réfugient la tête la première dans
les vieilles religions ou dans les nouveaux mythes du
mouvement général de fascisation. Mais la fuite est aussi là
chez Musil. Sauf qu’il ne veut pas ‒ en intellectuel qui se bat
avec une honnêteté subjective ‒ quitter le sol idéologique
mouvant sans trouver, avec sa méthode d’ingénieur qui

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GEORG LUKÁCS. LA DANSE MACABRE DES VISIONS DU MONDE.

mesure des émotions les plus subtiles, un sol ferme, un pont


qui résiste à toutes les épreuves de matériau et de charge.
Son héros, qui lui est très largement identique, étudie donc
avec le même zèle les vieilles expériences « religieuses » des
saints et des prophètes, que ces contemporains qui acceptent
aveuglément le mysticisme religieux. Il en tire, tout comme
eux, des prescriptions morales, des lignes de conduite
morales pour la critique du présent. Sauf qu’il soupire avec
scepticisme : « On ne regrettera jamais assez que les maîtres
des sciences exactes n’aient pas de visions ! » 9 Jusque-là,
tant que ces questions ne sont pas éclaircies, tant que la
« voie de la sainteté » n’est pas construite si solidement
qu’on puisse y circuler en voiture, Musil et son héros restent
suspendus dans un état tout relativiste et radicalement
sceptique.
Mais ce scepticisme de Musil est un scepticisme combatif,
un scepticisme satirique. Il méprise profondément les
intellectuels modernes qui, avec légèreté, sans éprouver sa
capacité de résistance, construisent un pont entre la religion
et les besoins de l’homme moderne, qui, à partir de la
débauche de sentiments, ou même d’objectifs égoïstes,
mensongers, ou illusoires, pratiquent un amalgame impur et
inexact de religion et de science, de religion et de besoins
humains contemporains. Sa haine très profonde ‒ et c’est là
que se manifeste l’honnêteté subjective de sa pensée
inconsciemment anticapitaliste ‒ se focalise sur ces types qui
utilisent cet amalgame de sentiments et d’idées pour faire
l’apologie du système actuel, pour la « synthèse » des
affaires et de l’âme, du capitalisme et de la religion. Musil
dépeint ce type dans son roman en empruntant pour son
monde d’idées et son destin apparent les traits facilement
reconnaissable de Walter Rathenau, comme un « roi-
9
Ibidem, t. 2, chap. 12, p. 104.

9
marchand » 10 qui veut allier en une unité harmonieuse
« commerce et idéalisme », « idée et puissance », « âme et
économie ». Musil voit bien clairement que la base d’une
telle synthèse dans la vision du monde est dans la vie la
séparation précise. Il dit d’Arnheim (c’est ainsi que s’appelle
la figure de Rathenau dans son roman) : « Lorsqu’il était
assis dans son bureau directorial à contrôler un calcul de
rendement, il eût rougi de penser autrement qu’en technicien
et en homme d’affaires ; mais aussitôt que l’argent de sa
firme n’était plus en jeu, il eût rougi de ne plus penser de la
façon contraire, et de ne pas proclamer qu’il fallait donner à
l’homme la possibilité de s’élever autrement que par les
chemins sans issue de la régularité, des prescriptions, des
normes et autres choses semblables, dont les résultats sont
parfaitement dépourvus d’intériorité et profondément
superficiels. Il n’y a pas de doute que cet autre chemin est ce
que l’on nomme la religion. Arnheim avait écrit plusieurs
livres sur ce thème. » 11
Cette religion est donc pour Arnheim-Rathenau un moyen
privilégié d’atteindre personnellement une renommée
littéraire mondiale, de briller en tant qu’homme
mondialement célèbre dans tous les salons en Europe, et en
même temps d’utiliser l’éclat de ces relations pour une
diplomatie commerciale de grande ampleur. La perspicacité
satirique de Musil, qui éclaire ici le rapport entre
irrationalisme fasciste impérialiste et affaires dans le
capitalisme de monopole, montre cependant qu’il se limite à
la pure sphère idéologique dès lors qu’il abandonne le
domaine des pures, des justes observations. Sa satire ne vise
en effet pas les beaux-esprits parasites du capitalisme de
monopole réactionnaire pourrissant, mais le manque
10
Ibidem, t. 1, chap. 86, p. 465.
11
Ibidem, t. 1, chap. 106, p. 610.

10
GEORG LUKÁCS. LA DANSE MACABRE DES VISIONS DU MONDE.

d’« honnêteté intellectuelle » d’Arnheim ; ce qu’il déteste en


lui, ce n’est pas l’exploiteur, l’apologète du capitalisme, il ne
méprise que sa confusion d’idées et de sentiments, la
bassesse de ses principes moraux. Malgré tout, il y a
cependant là une satire réussie, par endroits brillante. Musil
donne différents gros plans de ce personnage qu’il a créé. Il
le montre entre autres dans un dialogue solitaire avec Dieu et
le fait s’exprimer ainsi sur la meilleure organisation du
monde : « "Le capitalisme, en tant qu’organisation de
l’égoïsme selon la hiérarchie des capacités de s’enrichir est
l’ordre le plus parfait et cependant le plus humain que nous
ayons pu constituer à Ta gloire, l’activité humaine ne
comporte pas de mesure plus précise !" Et Arnheim aurait
conseillé au Seigneur d’organiser le Règne Millénaire 12 sur
des principes commerciaux et d’en confier l’administration à
un grand homme d’affaires, à condition bien sûr qu’il
disposât d’une vaste culture philosophique. » 13 La satire de
Musil sur ce type ‒ en dépit de ses limites que nous avons
mises en évidence ‒ trouve une pertinence subtile et une
vivacité du fait que non seulement il décrit la séparation des
affaires et de l’âme dans la vie, et la prééminence de l’âme
dans la pensée, mais il démontre en même temps, encore et
encore, comment dans les sentiments, les actions, dans les
idées sublimes d’Arnheim, les calculs capitalistes montrent
toujours et encore leur nez derrière la manteau métaphysique
dont ils se couvrent. C’est ainsi qu’il fait dire à Arnheim
après une grande tragédie amoureuse : « Un homme
conscient de ses responsabilités…, même lorsqu’il donne son
âme, ne doit jamais sacrifier que les intérêts, en aucun cas le
capital !... » 14

12
Das tausendjährige Reich: Règne millénaire du Christ, Ap. 20.
13
Robert Musil, L’homme sans qualités, t. 1, chap. 106, p. 608-609.
14
Ibidem, t. 1, chap. 106, p. 612.

11
Ces deux personnages, dont les entrechocs intellectuels
constituent une part importante du roman de Musil, sont
intégrés dans une intrigue dont l’invention montre également
les qualités satiriques non négligeables de Musil. Le roman
se déroule dans les dernières années de l’avant-guerre, et
décrit les sommités intellectuelles de la plus haute société
autrichienne. Le contenu de l’intrigue est donc une grande
« action patriotique » qui, projetée par des aristocrates
autrichiens, va être menée à bien par la haute bureaucratie et
l’intelligentsia. L’action consiste à devoir préparer une
grande fête nationale pour le prochain jubilée des soixante-
dix ans de règne de l’empereur François-Joseph Ier. Chacun
s’enthousiasme pour cette « grande idée ». Il s’agit
seulement de trouver une idée concrète, un contenu concret
pour cette action. Et c’est alors que vibrionnent tous les
types de l’élite intellectuelle autrichienne, chacun vient avec
ses propositions « d’une extrême inventivité » ou
« particulièrement profondes », toutes ces propositions vont
être étudiées à fond, avec esprit et profondeur, au plus haut
niveau de l’intelligence moderne ‒ et toujours et encore, il va
être décidé que provisoirement, aucune décision définitive ne
peut encore être prise, et que pour élaborer la décision, il faut
désigner un comité spécial, il faut faire une préparation
particulière. Chacun dit que l’« idée centrale » doit naître
tout de suite, mais personne ne peut dire ce que doit
précisément être cette idée. Chacun dit qu’il faut que quelque
chose ait lieu tout de suite, mais personne ne peut dire ce qui
doit précisément se produire.
On voit la puissance satirique de l’invention de cette intrigue
principale dans le fait que Musil est à même de faire défiler
tous les cercles de la plus haute société intellectuelle, du
clergé en passant par la haute bureaucratie jusqu’aux gens de
lettres en professeurs d’université, que toutes ces sommités

12
GEORG LUKÁCS. LA DANSE MACABRE DES VISIONS DU MONDE.

de l’intelligentsia bourgeoise mettent à l’eau dans chaque


discussion toute l’armada de leurs visions du monde, que des
joutes intellectuelles de très haut niveau vont être menées sur
toutes les questions qui intéressent les intellectuels ‒ et que
malgré tout cela, il n’en sort absolument rien. Déjà le
contraste entre le grand déploiement intellectuel et le
caractère bureaucratique courtisan dérisoire de ses résultats
produit de forts effets satiriques. Cet effet se trouve encore
accru par le contraste entre le sérieux des efforts intellectuels
et l’improductivité totale de ses résultats. L’« impuissance de
l’esprit » sur laquelle Max Scheler 15 a écrit dans l’après-
guerre des développements qui ont eu de grands
retentissements, l’impuissance de l’esprit intellectuel
bourgeois devant les problèmes les plus simples de la réalité
pratique n’a probablement jamais été représentée avec autant
d’efficacité dans un roman récent. Musil paraît en effet se
situer intellectuellement au-dessus de tous ses personnages.
Il est à même de trouver, pour chaque nuance idéologique de
l’intelligentsia bourgeoise d’aujourd’hui, sa forme
d’expression la plus élevée, tant au plan des idées qu’à celui
des sentiments : et à dire vrai de telle manière qu’à cette
occasion, non seulement la tendance idéologique concernée
soit exprimée de manière adéquate, mais aussi sa dialectique
immanente se trouve en même temps éclairée par la satire :
aussi bien ses contradictions internes que ses contradictions
par rapport au réel se font crûment jour. Autour de l’« action
patriotique », ridicule à la fois apparemment comme
intrinsèquement, se déroule véritablement une danse
macabre des visions du monde bourgeoises modernes.
Chaque nuance des visions du monde se pourchasse elle-
même ainsi que ses adversaires en une ronde sérieuse
ironique vers la mort, elle découvre impitoyablement sa
15
Max Scheler (1874-1928), philosophe et sociologue allemand.

13
propre vacuité, son absence de contenu, son insincérité
intrinsèque, et celles de ses adversaires.
Le ridicule grotesque de cette danse macabre est encore
accentué par le fait que tous les participants font intervenir
dans cette action tous leurs intérêts tant privés que d’affaires.
Le « roi-marchand » Arnheim fait dans les salons les
conférences les plus brillantes sur le règne de l’âme, afin,
grâce à l’action, derrière le paravent de l’action, d’acquérir
pour sa firme les champs pétrolifères de Galicie 16 et
d’obtenir certaines commandes du ministère de la guerre. Un
général bien éduqué du ministère de la guerre prend part
avec zèle et balourdise à toutes les discussions, s’efforce
d’être au clair avec les diverses orientations de l’esprit
civil, 17 mais il utilise en même temps toute l’action pour un
soutien social aux demandes de budget pour l’artillerie du
ministère de la guerre. Et l’aristocrate conservateur qui avait
eu l’idée de toute l’action, l’utilise à nouveau pour abattre
par des intrigues de cour le ministre de l’intérieur qui lui est
antipathique. Et autour de ces intrigues de grande ampleur
gravitent une foule de petites intrigues carriéristes et
amoureuses. Le grand bûcher des visions du monde sert
pratiquement à faire cuire des tambouilles privées.
Si elle allait aussi loin, la critique sociale et idéologique de
Musil serait intéressante, courageuse et belle. Mais cette
limite invisible dont nous avons parlé en détail plus haut se
montre partout et brise précisément l’élan décisif de chaque
avancée satirique. Cette limite n’est pas chez Musil le
résultat d’un compromis, mais la limite de sa conception
bornée du monde. Il ironise âprement sur l’Autriche de
l’avant-guerre, et sa satire s’étend de ce fait à toutes les
16
Galicie : province de l'Empire d'Autriche formée des territoires polonais
annexés lors du premier partage de la Pologne.
17
Robert Musil, L’homme sans qualités, op. cit., t. 1, chap. 85, p. 442.

14
GEORG LUKÁCS. LA DANSE MACABRE DES VISIONS DU MONDE.

questions d’actualité de l’intelligentsia allemande dans la


période de fascisation. Mais cette ironie est l’humour de
quelqu’un qui est au milieu des choses, d’un homme dont
l’horizon ne va pas plus loin non plus que celui de ceux qu’il
raille. Il ironise par exemple sur le dilettantisme politique de
son aristocrate sur la question nationale en Autriche. Mais
lorsque comme auteur, il veut opposer à ces fantaisies de
dilettante le véritable état de fait, il ne sort que des lieux
communs, formulés ironiquement, travestis par
l’autodérision, tirés des éditoriaux des quotidiens libéraux.
Et il en va de même pour l’ensemble des autres questions. Il
est par exemple tout à fait amusant que Musil fasse faire par
une femme hystérique, amatrice d’art dilettante, la
proposition de célébrer l’année du jubilée comme une année
Nietzsche. 18 Mais quelques pages avant ou après, les idées
de Nietzsche, les méthodes de Nietzsche apparaissent, avec
ou sans référence explicite à Nietzsche, dont Musil ne se
moque absolument pas, mais qu’il voit au contraire comme
des éléments sérieux pour les règles éthiques de vie qu’il
recherche.
Que l’auteur reste prisonnier de cette limite invisible rend
ambigu l’ensemble de sa composition. En particulier le
personnage principal. Celui-ci (Ulrich) doit en effet être le
joueur intellectuellement honnête de ce tripot des visions du
monde, sa quête honnête d’une base solide doit former un
contraste qui va éclairer ironiquement la nullité, la stupidité,
et la malhonnêteté des autres. Mais quel jeu joue donc
pratiquement cet Ulrich contre la farce de l’« action
patriotique » ? C’est surtout à la suite de différents hasards
personnels qu’il en vient à participer à l’action elle-même ; il
devient le secrétaire de l’aristocrate qui en est l’initiateur, et
devient ainsi le secrétaire de l’action dans son ensemble.
18
Clarisse. Ibidem, t. 1, chap. 82, p. 421.

15
Certes, lui-même ne prend pas trop au sérieux ce rôle qui est
le sien. Il rassemble tous les documents et mémoires qui
arrivent, et en réfère à son comte sous une forme ironique :
« Le monde entier semble attendre de nous des améliorations
dont une moitié commence par les mots À bas !... et l’autre
par les mots En route pour !... J’ai ici des propositions qui
vont de À bas Rome ! à En route pour la culture des
légumes !... Pour quoi vous déciderez vous ? » 19 Mais ce
sabotage ironique, cette participation accompagnée de
réserves et de persiflages ne signifie pas du tout que les
convictions sérieuses d’Ulrich atteignent un niveau de
connaissance des véritables corrélations meilleur que celui
de ceux qu’il persifle et raille. Ce qui en ressort tout au plus,
c’est que même ses convictions sérieuses sont pensées et
exprimées avec une réserve ironique, et qu’il persifle sans
cesse. Ce persiflage est cependant d’une impuissance amère.
Musil en effet, en véritable artiste qui va chercher d’un
personnage, une fois qu’il l’a imaginé et créé, tout ce qu’il
recèle, et ne va rechercher que ce qu’il recèle, est contraint,
en dépit d’une autodérision constante et de réserves
ironiques, de prolonger la ligne d’évolution des idées de son
héros suivant une orientation. Et cette orientation est très
caractéristique, non seulement du personnage, mais aussi de
Musil lui-même, car on voit clairement s’y manifester la
limite de sa propre pensée, son blocage dans l’horizon du
monde dont il se moque.
Dans une conversation privée importante entre les plus
hautes sommités de l’Action ; Ulrich fait la recommandation
suivante : « Constituer le commencement d’un inventaire
spirituel général ! Nous devons faire à peu près ce qui serait
nécessaire si l’année 1918 devait être celle du jugement
dernier, celle où l’esprit ancien s’effacerait pour céder la
19
Ibidem, t. 1, chap. 66, p. 326.

16
GEORG LUKÁCS. LA DANSE MACABRE DES VISIONS DU MONDE.

place à un esprit supérieur. Formez, au nom de sa Majesté,


un Secrétariat mondial de l’Âme et de la Précision.
Auparavant, tous les autres problèmes demeureront
insolubles, ou ne seront que des faux problèmes ! » 20 Et plus
tard, dans une des « conversations sacrées » avec sa sœur, le
seul être humain qu’il aime et prend au sérieux, il explique
cette proposition de la manière suivante : « Comment il
faudrait s’y prendre ?... Un jour, chez notre cousine, j’ai
proposé au comte Leinsdorf de fonder un Secrétariat mondial
de l’Âme et de la Précision, afin que même les gens qui ne
vont pas à l’Église sachent ce qu’ils ont à faire. Bien
entendu, ce n’était qu’une plaisanterie : pour la vérité, il y a
longtemps que nous avons créé la science ; si nous voulions
exiger une institution analogue pour le reste, aujourd’hui, on
nous aurait vite accusés de folie. Pourtant, tout ce dont nous
avons parlé ensemble jusqu’ici nous ferait aboutir à ce
Secrétariat. » 21 Et dans un entretien ultérieur avec les mêmes
sommités de l’Action, il revient à nouveau sur cette
proposition : « Vous remarquez », dit-il au comte, « que le
monde a oublié aujourd’hui ce qu’il voulait hier, qu’il est la
proie d’humeurs qui changent sans raison suffisante, qu’il est
perpétuellement agité, qu’il n’aboutit jamais à aucun
résultat… Si on s’imaginait réuni dans une seule tête tout ce
qui se passe dans les têtes de l’humanité, on ne pourrait y
méconnaître toute une série de phénomènes de
dégénérescence bien connus que l’on met sur le compte de
l’infériorité mentale… » 22
Nous voyons qu’il s’agit là du parcours en automobile de la
voie de la sainteté. Pour une morale d’ordre supérieur, pour
une « précision fantastique », Ulrich ironise sans cesse sur la

20
Ibidem, t. 1, chap. 116, p. 713.
21
Ibidem, t. 2, chap. 10, p. 89.
22
Ibidem, t. 2, chap. 37, p. 400.

17
morale d’aujourd’hui. Ce qu’il lui oppose, c’est justement
cette seule « précision fantastique ». Musil dit à propos de
ses conceptions : « La morale n’était pour lui ni domination,
ni sagesse froide, c’était la totalité infinie des possibilités de
vie. Il croyait à une gradation possible de la morale… Il
croyait à la morale, sans croire à une morale définie.
D’ordinaire, on entend par morale une somme
d’ordonnances policières qui servent à maintenir l’ordre dans
la vie ; comme la vie ne leur obéit même pas, elles semblent
impossibles à observer strictement et par conséquent, sous
cette forme piteuse, assimilables à un idéal. Mais il ne faut
pas réduire la morale à cela. La morale est imagination… Et
aussi que l’imagination n’est pas l’arbitraire. Si on confie
l’imagination à l’arbitraire, on s’en repent. » 23 Par ce
« secrétariat mondial de la précision et de l’âme », Ulrich
veut donc par une démarche morale mettre de l’ordre dans la
confusion idéologique de la période de déclin du capitalisme,
et cette conception qui est la sienne ‒ en dépit de toute
autodérision ‒ n’est pas seulement sa conviction profonde et
honnête, mais aussi celle de son créateur.
Où mène ce chemin ? Nous avons vu que Musil poursuit
d’une ironie amère la stupidité confuse des visions du monde
des intellectuels bourgeois. Il est tout particulièrement un
ennemi résolu du mépris de l’intellect et de l’exactitude,
ennemi de la débauche de sentiments, de l’irrationalisme
mystique, de la sanctification de la race, en un mot de tous
ces courants idéologiques qui ont plus tard débouché sur le
fascisme. Dans ses intentions intellectuelles, il est donc tout
sauf un réactionnaire ou un obscurantiste. Et en cela,
naturellement, en tant qu’intellectuel de haut niveau culturel,
il méprise également les reliquats insipides de l’idéologie
bourgeoise libérale. Mais comme il cherche sa voie dans ce
23
Ibidem, t. 2, chap. 38, p. 408.

18
GEORG LUKÁCS. LA DANSE MACABRE DES VISIONS DU MONDE.

chaos et n’a pour boussole que sa « précision fantastique », il


doit nécessairement atterrir à proximité du mysticisme
religieux. Le fait que ce mysticisme soit athée ne change rien
à l’affaire. Nous avons déjà entendu que le fameux
secrétariat mondial a pour tâche, pour l’homme devenu
irréligieux, de remplacer les prescriptions de l’Église,
l’assujettissement de leurs actions à l’Église. Et l’aristocrate
conservateur et religieux dont il est le secrétaire ne se laisse
pas non plus vraiment tromper par les paradoxes ironiques
d’Ulrich. Avec la juste conscience de classe d’un
réactionnaire convaincu, il lui dit : « J’ai toujours pensé,
d’ailleurs, qu’en vous se cachait un assez bon catholique ! »
Et Ulrich de répondre : « Je suis un très mauvais
catholique… Je ne crois pas que Dieu soit déjà venu, je crois
qu’il peut venir à condition qu’on lui aplanisse mieux le
chemin que jusqu’ici ! » 24 Et dans une conversation avec sa
sœur, il déclare la profession de foi suivante : « Tu m’as
demandé ce que je crois. Je crois que même si l’on me
donnait les meilleures raisons du monde pour me prouver
qu’une chose est bonne ou belle, cela me serait indifférent, et
que je n’accepterais pour me diriger qu’un seul et unique
critère : si la proximité de cette chose m’accroît ou me
diminue...
Mais je ne peux rien prouver non plus.
Et je suis même persuadé qu’un homme qui cède à cette
autre morale est perdu. Il entre dans un monde crépusculaire.
Dans le brouillard et le gâchis. Dans un ennui invertébré.
Si tu retires de notre vie ce qui est sans équivoque, il ne reste
plus qu’une bergerie sans loup…
Donc, je ne crois pas !
Avant tout, je ne crois pas que l’on puisse lier le Mal et le
Bien comme le fait notre culture bâtarde : cela me répugne !
24
Ibidem, t. 2, chap. 37, p. 401.

19
Je crois donc, et je ne crois pas !
Mais je crois peut-être que les hommes, dans quelque temps,
seront les uns très intelligents, les autres des mystiques. Il se
peut que notre morale dès aujourd’hui se divise en ces deux
composantes. Je pourrais dire aussi : les mathématiques et la
mystique. L’amélioration pratique et l’aventure
inconnue ! » 25
Où mène donc ce chemin ? Nous avons vu qu’au plan de la
vision du monde, il conduit à une relation de bon voisinage
ironique avec la réaction cultivée, de haut niveau intellectuel.
Les réactionnaires intelligents comprennent fort bien que la
nuance mathématique d’athéisme religieux de Musil, la
création de Dieu comme occupation principale pour les
intellectuels est un excellent système de protection pour le
système existant. Malgré tous ses paradoxes ironiques, cet
Ulrich (et son auteur) restent un soutien de la société. Ce rôle
conservateur de son hyper-radicalisme intellectuel se fait
jour encore plus crûment si nous jetons aussi brièvement un
œil sur ses actions. Nous avons déjà vu son rôle de secrétaire
de l’« action patriotique ». À côté de cela, il y a quelques
aventures banales avec des femmes, égayées seulement par
des commentaires ironiques. Et le mépris pour la morale
contemporaine le conduit parfois à des actions de
protestation. Le mépris de la morale lui rend par moments le
crime et le criminel attrayants. Il lui vient ainsi une fois à
l’idée se sauver le meurtrier sadique 26 d’une prostituée,
condamné à mort. Mais même cette action, dont l’absurdité
ne mérite aucun commentaire, se dissout chez lui-même dans
l’ironie, et elle lui devient inconfortable et désagréable
lorsqu’elle est reprise par une admiratrice hystérique. De
même, il s’amuse avec sa sœur de l’idée d’une vengeance
25
Ibidem, t. 2, chap. 12, pp. 121-122.
26
nommé Moosbrugger.

20
GEORG LUKÁCS. LA DANSE MACABRE DES VISIONS DU MONDE.

contre son philistin de beau-frère qu’il déteste. Mais quand


sa sœur prend cette vengeance au sérieux et falsifie le
testament de son père de sorte que le beau-frère soit écarté,
cette action elle-aussi se décompose dans sa tête en des
réflexions ironiques et d’autodérision.
Il ne se passe donc rien. Même pas dans le cercle étroit de la
vie privée. Et lorsqu’un ami de jeunesse d’Ulrich, borné, lui
reproche dans une conversation que toute sa philosophie
découle pratiquement du « train-train » 27 de la vieille
Autriche, il n’est pas bien loin de la vérité. La mystique
sceptique d’Ulrich (et de Musil) conduit même à une
consécration théorique de la passivité. Le radicalisme idéel
d’Ulrich se résume souvent dans la formule « abolir la
réalité », 28 c’est-à-dire dans l’exigence de figurer et de vivre
la réalité telle que le fait la poésie, avec d’autres mots au
nom du principe de l’opposition rigide, irréconciliable, entre
interprétation et changement de la réalité, dans un refus
radical des tentatives de changement comme agitation vide
de sens et pleine d’esbroufe. (Dans les exemples pratiques du
monde qu’il dépeint, l’appréciation de Musil est
naturellement exacte.) C’est précisément dans ce rejet de
toute pratique que l’hyper-radicalisme d’Ulrich se manifeste
de la façon le plus particulière et la plus spécifique. Non
seulement dans l’analyse et la décomposition ironique de
l’agitation creuse des hommes, de l’absurdité de leur actions
et de leurs pulsions, mais aussi dans les principes. « Un
homme bon », dit Ulrich, « ne rend nullement le monde bon,
il n’a aucun effet sur le monde ; simplement il s’en
isole ! » 29 Et après qu’Ulrich a eu avec sa sœur une longue

27
Walter. Ibidem, t. 1, chap. 54, p. 260. Fortwurschteln en dialecte viennois
signifie s’en tirer tant bien que mal.
28
Ibidem, t. 1, chap. 84, p. 436.
29
Ibidem, t. 2, chap. 12, p. 114.

21
conversation mystique ironique sur le « règne millénaire »,30
on en vient entre eux au dialogue suivant : « "Nous vivons à
une époque où la morale est en décomposition ou en
convulsions. Mais, pour l’amour d’un monde qui peut encore
venir, nous devons nous garder purs !"
‒ "Crois-tu que cette pureté aura la moindre influence sur sa
venue ?" fit Agathe.
‒ "Non, je ne le crois malheureusement pas. Je crois tout au
plus ceci : que si les hommes qui en ont conscience
n’agissent pas justement, il est sûr que ce monde ne viendra
pas et que la décadence ne pourra plus être arrêtée !"
‒ "Et qu’en auras-tu de plus que les choses aient changé ou
non dans cinq cents ans ?"
Ulrich hésita. "Je fais mon devoir, comprends-tu ? Peut-être
comme un soldat." » 31
Où mène donc ce chemin ? Nous pensons que la réponse
n’est pas trop difficile : tout droit vers une belle chambre du
Grand Hôtel de l’Abîme. Tout le déploiement d’énergie
intellectuelle, morale, et littéraire, celle de Musil dans ce
roman qui synthétise en idée et en composition littéraire les
efforts de toute sa vie, ne sert qu’à maintenir l’intelligentsia,
désespérée par la crise culturelle et qui se trouve au début de
sa dissolution par la culture capitaliste, dans un désespoir fait
de narcissisme et d’autosatisfaction, à lui apprendre à
s’installer au bord de l’abîme, et à regarder avec
condescendance tous leurs camarades bornés de classe
sociale qui ne peuvent pas se propulser sur le sommet de ce
pessimisme ironique quiétiste, qui ne se contentent pas en
« restant purs » d’aider à l’avènement du « règne
millénaire » ‒ auquel eux-mêmes ne croient pas.

30
Das tausendjährige Reich désigne aussi le IIIème Reich d’Hitler qui devait
durer 1000 ans.
31
Ibidem, t. 2, chap. 30, p. 329.

22
GEORG LUKÁCS. LA DANSE MACABRE DES VISIONS DU MONDE.

C’est un destin tragi-comique pour Musil que, lui qui déteste


tant la débauche de sentiments de l’intelligentsia
décomposée, qui pendant toute son activité littéraire s’est
violemment gardé d’offrir des passe-temps intellectuels pour
oisifs, il n’offre pourtant objectivement rien d’autre qu’un
amusement pour parasites. Il considère la danse macabre des
visions du monde qu’il dépeint avec un sérieux amer et un
tragique amer. Ce n’est pas sa faute individuelle si ce qu’il a
conçu comme une grande « tragédie cosmique » du présent
est devenu objectivement un jazz-band intellectuel du Grand
Hôtel de l’Abîme. Car dans les limites invisibles de sa
problématique, Musil se situe au plus haut niveau atteignable
par sa couche sociale, tant au plan de la maîtrise
intellectuelle et artistique de son sujet qu’en termes
d’honnêteté et de sincérité subjectives de ses convictions. Ce
niveau relativement élevé de sa production fait de son œuvre
un exemple intéressant de la situation intellectuelle d’une
certaine partie de l’élite de l’intelligentsia allemande. Et d’un
autre côté, ce niveau relativement élevé de sa production
précisément fournit une mesure de la profondeur de la crise
culturelle de la bourgeoisie d’aujourd’hui, de la profondeur
du niveau qu’a atteint le processus général de déclin de sa
classe sociale. C’est en effet une tâche facile que de mettre
en évidence ce processus de déclin en regardant la
production moyenne des auteurs contemporains ; il est là
tout à fait évident. Mais là où tous les détails sont vraiment
bien élaborés, intellectuellement comme artistiquement, on
voit avec une clarté presque surprenante là où a déjà conduit
ce processus de déclin. Ce n’est pas dans le désespoir, ni
dans l’autodissolution des visions du monde que se situe ce
bas niveau. La littérature bourgeoise a déjà depuis longtemps
produit des œuvres dont la tendance de fond était
l’annihilation de tous les points de vue et prises de position

23
possible de la classe dominante. Citons seulement Bouvard
et Pécuchet, La tentation de Saint Antoine de Flaubert, Le
canard sauvage d’Ibsen 32 comme exemples particulièrement
expressifs de ces tendances au désespoir. Mais Flaubert et
Ibsen étaient vraiment et honnêtement désespérés par leur
classe sociale, ils ont vraiment et honnêtement détesté leur
classe et son idéologie, ils ont vraiment et honnêtement
cherché la voie pour en sortir, et leur désespoir est profond et
émouvant parce qu’il recèle au fond un effort désespéré et
vain pour se dissocier de leur classe sociale détestée, pour
s’élever au-dessus de son horizon. La tendance parasitaire
comme tendance générale de fond de la période impérialiste
‒ comme Lénine l’a montré 33‒ se voit, dans notre cas en ce
que d’un côté, la décomposition objective de l’idéologie de
classe est beaucoup plus avancée, que la lutte de classe est
devenue beaucoup plus impétueuse, et qu’ainsi, une
possibilité beaucoup plus grande est objectivement donnée à
chacun de sortir des limites étroites de l’horizon bourgeois.
Mais le parasitisme se manifeste aussi dans le fait que
l’autocritique de la décomposition, l’incroyance à l’idéologie
de leur propre classe, le dégoût et le mépris pour la forme de
leur société perdent en puissance et en expressivité, qu’ils
s’intègrent avec une ironie d’autosatisfaction dans le système
qu’ils méprisent, et s’inventent une idéologie qui leur
permet, en dépit de tout le mépris pour leur propre classe une
tolérance tranquille pour la perpétuation de sa domination et
pour la putréfaction que cette perpétuation entraîne. On
sauve sa conscience intellectuelle et morale par une critique
32
Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet [1881], Paris, Le livre de Poche,
1999, La tentation de Saint Antoine [1874], Paris, Gallimard Folio, 2006.
Henrik Ibsen, Le canard sauvage, [1884] trad. Régis Boyer, Paris,
GF Flammarion, 1999
33
Dans L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, chap. VIII, Moscou,
Éditions en langues étrangères, 1947, p. 124.

24
GEORG LUKÁCS. LA DANSE MACABRE DES VISIONS DU MONDE.

ironique radicale, mais on en reste à cette ironie. Dans les


premières années de l’après-guerre, Thomas Mann a écrit un
roman de vision du monde parasitaire quelque peu similaire,
La Montagne Magique, même s’il n’est pas à la hauteur
intellectuelle de Musil. Là aussi, les différentes visions du
monde bourgeoises se dissolvent réciproquement en un
néant. Mais Thomas Mann est encore un idéologue conscient
de la bourgeoisie : à la décomposition intellectuelle générale
et multiple il oppose le simple « maintien », taciturne, du
simple bourgeois, et fait guérir moralement ses héros,
démoralisés par d’interminables discussions stériles, dans le
« bain d’acier » de la guerre mondiale. Chez Musil, la
décomposition est encore bien plus avancée. À ses yeux, rien
de ce qui est bourgeois n’a déjà plus de valeur positive, mais
c’est justement de ce désespoir qui décompose tout qu’il
puise ses arguments ‒ mystiques sceptiques ‒ sur l’existant
tant méprisé. Pour le monde bourgeois qu’il voit et tel qu’il
le voit, reste encore en suspens la question : avec quelles
idéologie critique ou rebelle s’adapte-t-on pratiquement à
l’existant ; et donc le dilemme, est-ce que cette adaptation
s’accomplit sous des formes philistines ou pathologiques,
dans quel mélange d’auto-illusion consciente et inconsciente.
L’honnêteté subjective tant personnelle que littéraire de
Musil n’est pas en cause, mais son œuvre n’est rien d’autre
qu’une sophistique maîtrisée avec de remarquables moyens ;
« Dans tout ce que nous disons, nous sommes trop loin de
compte ! » 34

34
Robert Musil, L’homme sans qualités, op. cit., t. 2, chap. 11, p. 97.

25
Extraits des lettres de Georg Lukács à Cesare Cases.
Cher Cases, le 15 mai 1964.
Je réponds avec un peu de retard à votre aimable carte. Mais
c’est de votre faute, car votre petit essai sur Musil m’a
extrêmement intéressé, et il me fallait y répondre en détail.
Je trouve qu’il est très dommage que vous ayez inséré votre
opinion sur le roman de Musil, en peu de pages (surtout les
p. 272-273), dans une polémique ironique. Je trouve en effet
que vous avez, au fond, touché là le cœur critique de cette
question, et je vous écris principalement pour vous inciter à
écrire sur ce sujet un essai de principe approfondi. Le fait
que votre idée de base soit extrêmement simple témoigne de
sa vérité. Ce que l’on a en général vu chez Musil comme
crise du vieux roman est justement la crise interne de
l’écrivain Musil, son incapacité à maîtriser un grand sujet
d’époque. Et je crois aussi que là, vous en avez trouvé la
clef. Le projet originel est une critique de l’Autriche d’avant
la première guerre mondiale. Pour cela, Musil a eu des
expériences vécues et certaines capacités, et il était en soi
possible que naisse une œuvre autrichienne parallèle à La
Montagne magique. Et vous avez tout à fait raison de penser
que c’est le fascisme qui a fait déraper Musil hors de cette
trajectoire. C’est à la suite de cela que sont nés les problèmes
insolubles dans la construction du roman. Si ce chaos a un
parallèle littéraire véritable, c’est ‒ également un phénomène
autrichien ‒ le mutisme de Karl Kraus 35 lors de l’avènement
d’Hitler. Sauf que cela fut chez Kraus un geste sans
ambiguïté, certes pas simple à déchiffrer, tandis que chez
Musil il est resté un tas de décombres. Ce qu’il y a en
l’occurrence d’intéressant, et vous y faites aussi allusion,
35
Karl Kraus (1874-1936), écrivain, dramaturge, poète, essayiste autrichien,
mais surtout pamphlétaire dans sa revue Die Fackel [La torche].

26
GEORG LUKÁCS. LA DANSE MACABRE DES VISIONS DU MONDE.

c’est qu’il y a eu une bifurcation entre un antifascisme d’un


publiciste théorique, et un tournant simple dans une vie
intérieure sans fond.
En ce qui concerne votre conception, importante à mon avis.
La seule chose importante, c’était de comprendre cette
affaire, non seulement comme effondrement de l’écrivain
Musil, mais aussi comme un phénomène autrichien. Sur la
première question, j’ai fait une remarque dans mon
Esthétique, 36 où je cite un aveu de Musil sur son incapacité à
une véritable figuration. (Naturellement, cette incapacité va
être interprétée par la théorie de la littérature d’aujourd’hui
comme un avantage, comme un signe de la nouveauté, de
l’avant-gardisme.) Je voudrais donc énoncer quelques idées
décousues sur ce qui est spécifiquement autrichien et cela
m’intéresserait à ce propos de savoir comment vous vous
situez à ce propos. La première idée est la sympathie
toujours et encore dominante dans l’intelligentsia
autrichienne pour ce qu’on appelle le Joséphisme ; 37 on peut
même observer cette sympathie inconsciemment
insurmontée chez des marxistes autrichiens comme Ernst
Fischer, 38 pensez à sa prise de position totalement acritique
sur Grillparzer. 39 De manière souterraine, cette sympathie
vit également chez Musil ‒ malgré toute son ironie contre
l’Autriche (je crois que l’on pourrait même la mettre en
évidence chez Karl Kraus). Il en résulte un respect tout
36
Georg Lukács, Die Eigenart des Ästhetischen [La spécificité de la sphère
esthétique], Œuvres, t. 11 et 12, Berlin et Neuwied, Luchterhand, 1963.
Cf. t. 11, pp. 694-695.
37
Le Joséphisme (mot qui vient de l'empereur Joseph II) désigne dans le
Saint-Empire Romain Germanique, la subordination systématique des
affaires sociales à l'administration de l'État d'après les principes de la
Raison tels qu'on les comprenait à l'époque des Lumières.
38
Ernst Fischer (1899-1972) écrivain et homme politique autrichien. Il
adhère au KPÖ en 1934. La nécessité de l’art, Paris, Éditions Sociales, 1965.
39
Franz Grillparzer (1791-1872) dramaturge autrichien.

27
particulier pour l’existant, une attitude non-révolutionnaire à
son égard. Il était possible à l’allemand Thomas Mann de
surmonter intérieurement son prussianisme frédéricien après
la première guerre mondiale, car le lien à son égard était un
lien plus violent, plus romantique, et moins « organique ».
L’autre point de vue est le néo-positivisme. Ce n’est
certainement pas un hasard si l’Autriche, de Mach à Carnap
et Wittgenstein, 40 a été le pays d’origine du néo-positivisme.
Musil lui-aussi était largement néo-positiviste. Certes avec la
nuance particulière ‒ que l’on peut aussi trouver dans le
Tractatus de Wittgenstein ‒ d’un mélange polaire de néo-
positivisme et de mysticisme. Cette position sépare très
nettement Musil de l’irrationalisme allemand, pensez à sa
description ironique caustique du personnage de Klages. 41
Mais il en résulte une impasse encore plus grande, encore
plus désespérée. Et c’est là que je voie la clef de la raison
pour laquelle Musil, lors de l’avènement du fascisme, ait dû
se réfugier dans un « mysticisme exact. » (…)

40
Ernst Mach (1838-1916), physicien et philosophe autrichien. Ses
conceptions idéalistes ont été vivement critiquées par Lénine dans son
ouvrage Matérialisme et Empiriocriticisme, Œuvres t. 14.
Rudolf Carnap (1891-1970), philosophe allemand naturalisé américain en
1941. Il est membre du cercle de Vienne où il rencontre Wittgenstein. Il
est le plus célèbre représentant du positivisme logique.
Ludwig Wittgenstein (1889-1951), philosophe autrichien, puis
britannique. Auteur du Tractatus logico-philosophicus.
41
Ludwig Klages, (1872-1956), philosophe allemand de la nature et de la
vie, psychologue et fondateur de la graphologie scientifique.

28
GEORG LUKÁCS. LA DANSE MACABRE DES VISIONS DU MONDE.

Le 15 août 1964.
Vos remarques sur la littérature autrichienne sont très
intéressantes et justes. Le contraste avec l’Allemagne est
certainement une approche décisive, et vous touchez aussi
tout à fait juste, en ce que Nestroy a eu raison contre Hebbel
et Hebbel contre Stifter. 42 Les motifs de cette relation
complexe, inégale et contradictoire entre les évolutions
allemande et autrichienne sont tout à fait multiples. Je
voudrais à ce propos mentionner à nouveau la tradition du
joséphisme en Autriche, à l’opposé du prussianisme. À cela
s’ajoute la particularité du système autrichien de
gouvernement : un absolutisme tempéré d’incurie, comme on
le dit d’habitude depuis longtemps. Enfin le fait que Vienne
était vraiment une grande ville, tandis qu’en Allemagne,
avant le développement de Berlin après la guerre franco-
allemande, il n’y avait rien de semblable. Cela a pour
conséquence qu’en Allemagne, tout esprit populaire ou
presque a un arrière-goût provincialiste, tandis qu’en
Autriche, des personnages comme Nestroy sont possibles.
(…)

42
Johann Nestroy (1801-1862) acteur, chanteur et dramaturge autrichien.
Christian Friedrich Hebbel, (1813-1863) poète et un dramaturge allemand.
Adalbert Stifter (1805-1868), écrivain, peintre et professeur autrichien.

29