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Problèmes d'une sociologie du roman

Sommaire

225 Lucien Goldmann : Introduction aux prob!èmes d'une sociologie du toman.


243 Georges Lukàcs : La forme intérieure du roman'

253 Georges Lukàcs : Conditionnement et signification historico-philosophique du


toman.

263 René Girard : De < La Divine Comédie > à Ia sociologie du toman'

271 Erich Kôhler : Ies Romans de Cfuétîen de Trcges'


285 Lucien Goldmann : Introduction à une étude structutale des Romans de
Malraux.
3g3 Michel Bernard: L'æuvrc tomanesque de Malraux uue à ttavets la presse
de I'entre deux guettes.

431 Nouueau roman et ftalitê :


431 L - Nathalie Sarraute.
443 ll. - Àlain Robbe-Grillet.
449 III. ._ Lucien Goldmann.

Numéro réalisé par le centre de recherches de sociologie littéraire


de I'Institut de Sociologie
Directeur : Lucien Goldmann
Secrétaire : Roger Lallemand
"
-::ien GOLDMANN

Introduction
aux problèmec d'une sociologie du roman

Lorsqu'il y a deux ans, en janvier 1961, I'Institut de Sociologie de


Université Libre de Bruxelles nous a proposé de prendre la direction
:i groupe de recherches de sociologie de la littérature et de consa-
::er nos premiers travaux à une étude des romans d'André Malraux,
:.cus avons accepté cette offre avec beaucoup d'appréhension. Nos
::avaux sur la sociologie de la philosophie et de la littérature tragi-
r'les au xvlle siècle ne nous laissaient préjuger en rien la possibilité
: une étude portant sur une æuvre romanesque et, encore moins, sur
-re cÊuvre romanesque écrite à une époque presque contemporaine. En
::it, durant la première année nous avons entrepris surtout une recher-
:he préliminaire portant sur les problèmes du roman en tant que genre
.::téraire, recherche pour laquelle nous sommes parti du texte, déià
::esque classique bien qu'encore peu connu en France - de Georg
La
- du
théorie roman et du livre qui venait de paraître de
-ukacs
René Girard Mensonge romantique et uérité romanesque. dans lequel
:elui-ci retrouvait sans les mentionner r et, comrne il nous l'a dit,
:ar la suite, sans les connaître - les analyses lukacsiennes tout en
.es modifiant sur plusieurs points particuliers.
L'étude de La théorie du roman et du livre de Girard, nous a
conduit à formuler quelques hypothèses sociologiques qui nous sem-
5ient particulièrement intéressantes, et à partir desquelles. se sont
:er-eloppées nos recherches ultérieures sur les romans de Malratrr.
Ces hypothèses concernent, d'une part, I'homologie entre la strtrc-
:Jre romanesque classique et la structure de l'échange dans l'écono-
:lre libérale, et, d'autre part, I'existence de certains parallélismes entre
:':rs évolutions ultérieures.
Commençons par tracer les grandes lignes de la structrtre qLri, selon
L:rkacs, caractérise, sinon, comme il le pense, la forme ronrancsque en
:-';réral. tout au moins un de ses aspects les plus importants (et clui est
:robablement, du point de vue génétique, son aspect primordial). La
:ornre de roman qu'étudie Lukacs est celle que caractérise I'existence
C un héros romanesque qu'il a très heureusement défini spus le terme
le héro.s problématique r.

r Il nous faut cependant indiquer que, selon nous, lc champ de vahdité dc cette
:r'pothese doit i'tre rétréci car si elle s'applique à des ouvrages aussi importants
226 lntroductioo aur problènes d'une sociologie du rcman

I-e roman est I'histoire d'une recherche dégradée (gue Lukacs


appelle < démoniaque >), recherche de valeurs authentiques dans un
monde dégradé lui aussi mais à un niveau autrement avancé et sur
un nnode différent"
Par valeurs authentiques" il faut comprendre, bien entendu, non
pas les valeurs que le critique ou le lecteur estiment authentiques, mais
celles qui, sans être manifestement présentes dans le roman, organi-
sent sur le mode implicite i'ensemble de son univers. Il va de soi gue
ces valeurs sont spécifiques à chaque roman et différentes d'un roman
à I'autre.
Le roman étant un genre êpique caractérisé, contrairement à l'épo-
pée ou au conte, par la rupture insurmontable du héros et du monde,
il y a chez Lukàcs une analyse de la nature des deux dégradations
(celle du héros et celle du monde) qui doivent engendrer à la fois
une opposifion constitufiue, fondement de cette rupture insurmonta-
ble et ûne communauté suffisanfe pour permettre I'existence d'une
forme épique.
La rupture radicale seule aurait en effet abouti à la tragédie ou à la
poésie lyrique, I'absence de rupture ou I'existence d'une rupture seu-
lement accidentelle aurait conduit à l'épopée ou au conte.
Situé entre les deux, le roman a une nature dialectique dans la
mesure où il tient précisément, d'une part, de la communauté fonda-
mentale du héros et du monde gue suppose toute forme épique et,
d'autre part. de leur rupture insurmontable ; la communautê du héros
et du monde résultant du fait qu'ils sont I'un et I'autre dégradés, par
rapport aux valeurs authentiques, I'opposition résultant de la diffé-
rence de nature entre chacune de ces deux dégradations.
Le héros démoniaque du roman est un fou ou un criminel, en tout
cas, cornme nous I'avons dit, un personnage problématique dont la
recherche dégradée, et par là même inauthentique" de valeurs authen-
tique dans un monde de conformisme et de convention, constitue
le contenu de ce nouveau genre littéraire que les écrivains ont créé
dans la société individualiste et qu'on a appelé < roman >.
A partir de eette analyse, Lukacs élabore une typclogie du roman.
Partant de la relation du héros et du monde, il distingue trois types
schématiques du roman occidental au xtrxe siècle, auxquels s'ajoute un

dans I'histoire de la littérature que Don Quichotte de Cervantès. Le Rouge et Ie


Noir de Stendhal, Madame Bovarg et L'Education Sentimentale de Flaubert, elle
ne saurait s'appliquer que très partiellement à La Chaftreuse de Pacrne et nulle-
ment à I'ceuvre de Balzac qui occupe une place considérable dans I'histoire du roman
occidental. Telles quelles cependant, les analyses de Lukàcs permettent, nous sem-
ble-t-il, d'entreprendre une étude sociologique sérieuse de la forme romaûesque.
---

latrodrrctlon aux problèmes d,uae sociologie &r romaa 227

::atrième qui constitue, déià, une transformation du genre romanes-


:-e vers des modalités nouvelles qui demanderaient
'-':e différent. cette quatrième possibilité lui paraît, rlne analyse de
en 1920, incarnée
n ' ent tout par les romans de Tolstoi qui
s'orientent vers l'épopée.
l.::ant aux trois types.constitutifs du roman sur lequel porte son ana-
' se, ce sont :
a) Le roman de < I'idéalisme abstrait >; caractérisé par l'acti-
..:é du héros et par sa conscienee trop étroite par rapport à la
com-
:.exité du monde. (Don Quichotte, Le frouge et te No'k_l
b) Le roman psychologique ; orienté vers I'analyse de la vie inté,
: .rre, caractérisé par la passivité du héros et sa conscience trop large
:rur se satisfaire de ce que le monde de la convention peut lui appor-
.:: (à ce type appartiendraient oblomov et I'Education sentimenta{el .
=: enfin
c) I-e roman éducatif ; s'achevant par une auto-limitation qui,
:--'rt en étant un renoncement à la recherchement problématique, n'est
:ependant ni une acceptation du monde de la convention ni un aban-
:':n de l'échelle implicite des valeurs
par le terme de
- auto-limitation qu'on doit
< maturité virile > (wilhelm Meister, de
=ractériser
loethe, ou Der grûne Heinrich, de Gottfried Keller).
Les analyses de René Girard" à quarante ans de distance, rejoi-
:ient très souvent celles de Lukacs. Pour lui aussi, le rornan est
. bistoire d'une recherche dégradée (qu'il appelle < idôratre >) par un
-'.éros problématique, des valeurs authentiques, dans un monde
:égradé. [.a terminoiogie dont il use est d'origine heideggerienne, mais
.- lui confère souvent un contenu assez "différent de celui que lui
a:tribue Heidegger. Sans nous étendre sur cet aspect, disons que
3irard, à la place de la dualité distinguée par Heidegger enrre |onio-
,cgique et I'ontique, utilise la dualité sensiblement voisine de I'onto-
'cgique et du mêtaphysique qui correspondent pour lui à I'authentique
tl âu ooo-âuthentique ; nais alors que, pour Heidegger, toute idée
:e progrès et de recul est à éliminer, Girard confère à sa terminologie
:e I'ontologique et du métaphysique un contenu beaucoup plus pro-
:he des positions de Lukacs gue de celles de Heidegger, en intro-
:uisant entre les deux termes une relation régie par les catégories de
:iogrès et de régression 2.

2 Dans la pensée de Heidegger, comme d'ailleurs dans celle de Lukàcs.


il y
: :-'rpture radicale entre I'Etre (chez Lukàcs, la Totaiité) et tout ce dont on peut
:::ier soit à I'indicatif (iugement de fait), soit à I'impératif (iugement de valeur).
c est cette différence que Heidegger désigne comme celle de I ontologique et
:e , cntique. Et, dans cette perspective, la métaphysique, qui est une des formes
228 lntroduction aux problènes d'une sociologie du rooan

La typologie du roman de Girard repose sur I'idée que la dégra-


dation de I'univers romanesque est le résultat d'nn mal ontologique
plus ou moins avancé (ce < plus ou moins >> est rigoureusement contraire
à la pensée de Heidegger) auquel correspond à I'intérieur du monde
romanesque un accroissement du désir métaphysique, c'est-à-dire du
desir dégradé.
Elle est donc fondée sur I'idée de dégradation, et c'est ici que
Girard apporte à I'analyse lukacsienne une précision qui nous parait
particulièrement importante" A ses yeux, en effet, la dégradation du
monde romanesque, le progrès du mal ontologique et I'accroissement
du désir métaphysique se manifestent par une médiatisation plus ou
moins grande, qui accroit progressivement la distance entre le désir
métaphysique et la recherche authentique, la recherche de la << trans-
cendance verticale >>.

Dans I'ouvrage de Girard les exemples de médiatisation abondent,


des romans de chevalerie qui s'interposent entre Don Quichotte et la
recherche des valeurs chevaleresques, à I'amant qui s'interpose entre
le mari et son désir de la femme, dans I'Elernel, mari de Dostoïewski.
Ses exemples ne nous paraissent d'ailleurs pas toujours choisis avec
le même bonheur. Nous ne sommes pas certains non plus gue la
médjatisation soit une câtégorie aussi universelle du monde roma-
nesque que le pense Girard. Le terme de dégradation nous semble

les plus élevées et les plus générales de la pensée à l'indicatif, reste en dernière
instance du domaine de I'ontique.
Concordantes sur la distinction nécàssaire de I'ontologique et de I'ontique, de
la totalité et du théorique, du moral ou du métaphysique, les positions de Heidegger
et de Lukàcs sont essentiellement différentes dans la manière de concevoir leurs
rapports.
Philosophie de I'histoire, la pensée de Lukàcs implique I'idée d'un devenir de
la connaissance, dun espoir de progrès et d un risque de régression. Or le progrès'
c'est pour lui le rapprochement entre la pensée positive et la catégorie de la tota-
lité, la régression, l'éloignement de ces deux élérnents en dernière instance insé-
parables, la tâche de la philosophie étant précisément I introduction de la catégorie
de la totalité comme fondement de toutes les recherches partielles et toutes les
réflexions sur les données positives.
Heidegger, en revanche, établit une séparation radicaie (et, par cela môm' '
abstraite et conceptuelle) entre I Etre et Ie donné, entre l'ontologique et l'ontique'
entre la philosophie et la science positive, éliminant ainsi toute idée de progrès et
de régression. Il aboutit, lui aussi, à une philosophie de l'histoire, mais à une phi-
tosophi. abstraite à deux dimensions, I authentique et I inauthentique, I'ouverture à
I Etre et I'oubli de I'Etre.
comme on le voit, si la terminologie de Girard est bien d'origine heideg-
gerienne, I'introduction des catégories de progrès et de régression le rapproche
des positions de Lukàcs.
Introduction aur problèmes d'unc sociologie
du roman 229

de préciser
:lus vaste et plus approprié' à condition bien entendu
analvse particulière'
:";";;- d; .;; alit"àutiot' lors de chaque
Iln'enrestepasmoinsqu'enmettantenlumièrelacatégoriede
Girard a pré-
.a médiation, et en exagérant même son importance-'
seulement la forme
:rsé l'analyse d'une structure qui comporte non
qui le
:.-aeg-a^tion la plus importante parmi celles lacaractérisent
forme qui est
ronde romanesque, mais âussi très probablement
génétiquement premièrl, celle qui a lait
naitre le genre littéraire du
:oman, ce dernier ;;g""à'c pa' la suite cl'autres formes déri-
";;;t
'.'ées de dégradation'
d'abord sur
A partir de la la typologie.de Girard estetfondée
interne' la première
t ."irt"rr." de deux fot*"' de tediation' externe
l'tnent médiateur est extérieur au monde
caractérisée par le ttl'*" les
héros (par exemple romans
aun. r"qu.t r" aero,,il ia 'echeiche du
je chevalerie dans Oon A"ir:l'ottel ' \a deuxième par le fait que I'agent
dans I'Eternel mari\'
rrédiateur fait partie J" t" to"d" (l'amant
Al,intérieurdecesdeuxgrandsgroupesqualitatir'ementdiffé-
chez Girard I'ide"e d"un progrès de
la dégradation qui
...,ir, it y a
,. rnu"ifÉtte par la proximité croissante entre lecroissante entre ce
personnage roma-
et I'aient tâdiut"t"' et la distanciation
"".qt"
f".rorrnug" .i lu t'unt'endance
oerticale'

Essayons maintenant de préciser un


point essentiel sur lequel
Histoire d'une
Lukàcs et Girard ,o"t "" ié'uccotd fondamental'monde inauthen-
dans un
recherche dégradée de valeurs authentiques
à la fâi' utt" biographie et une chro-
tique, Ie roman
"r, ";;";;i;ent
nique soociale; fait particulièrement important'
la situation de l'ecri-
vain par rapport à ilu"iuett qu'il a..créé
est' dans le roman dif[é-
de toutes les autres for-
rente de sa situation O"t t"OOàt' à I'univers
mes littérair"r. C",i" ï*u"â particuhère' Girard I'appelle humout :
sur le fait que le romancier
Lukàcs itonie. To.,, d"u* 'ont d'accord
doit dépasser f" .o"*i""ce de ses héros
et que ce dépassement
constitutif de la création roma-
î;;.;;; ou ironie) est esthétiquement o" * et' sur
àlrq"". Mais ils se séparent tuj l.o nature l-":-1:t:1"""t
parait acceptable et
ce point' c'est la ;;;;t;" de Lukàcs qui nous
non celie de Girard'
moment ou il êcrrt son
Pour Girard, le romancier a quittê au l'authentrcité' la
(Êuvre, le monde de la dégradation' pour retrouver
pourquoi il pense_ qu" 11 plupart des
rranscendance verticale. cLpt à cette trans-
;;;;';-ans linissent par une conversion du héros
cendanceverticaleetquelecaractèreabstraitdecertainesfins(Don
la Princesse </e
Le rouge et le noir' on pourralt cltet aussl
Quichotte,
230 taaoductlo am proôtèocr d'uæ ociologùe ùr rærn

Clèues) est, soit une illusion du lecteur, soit le résultat


de survivances
du passé dans la conscience de l'écrivain'
Une pareille affirmation est rigoureusement contraire à I'esthé'
tique de Lukàcs pour laquelle toutJ fo.rme littéraire (et toute
grande
forme artistique) est née du besoin d'exprimer un contenu essentiel.
Si vraiment la iegradation romanesque êtait dépassée.par l'êcrivain'
etmêmeparlaconversionfinaled'uncertainnombredehéros,l'his-
toire de cette dégradation ne serait plus que celle d'un fait
divers et
plus ou moins
son expression aurait tout au plus le caractère d'un récit
divertissant.
Et pourtant i'ironie de l'écrivain, son autonomie par rapport à ses
p"rronrr"g"r, la conversion finale des héros romanesgues sont
des

réalités incontestables.
Lukàcs pense cependant que, précisément' dans la mesure où
le
roman est ia forme littéraire de l;univers de la dêgradation univer-
abstrait'
selle, ce dêpassement ne saurait être lui-même que dégradê'
conceptuel et non vécu en tant gue réalité concrète'

L'ironie du romancier porte' selon Lukàcs' non seulement sur


le
mais aussi sur le carac'
hêros dont il connaît le caractère démoniaque'
propre
tère abstrait et par cela même insuffisant et dégradé de -sa
conscience. C'est pourquoi I'histoire de la recherche
degradce' démo-
,riuq,r" ou idolâtré, reste toujours la seule possibilité d'exprimer
des

réalités essentielles.
La conversion finale de Don Quichotte ou de |ulien Sorel n'est
pas, comme le croit Girard, I'accès àrl'authenticité' à la transcendance
verticale, mais simplement la prise de conscience de la vanité'
du
.uru.te." dégradé non seulement de la recherche antérieure' mais
aussi de toui espoir, de toute recherche possible'
C'estpourquoielleestunefinetnonuncommencementetc'est
I'existence de cette ironie (laquelle est toujours une
auto-ironie) gui
t Lukacs deux deiiniiiotr" de cette forme roma-
;;;; "put"ntêes
heureuses : Le chemin est
nesque qui nous paraissent particulièrement
,o À"nié,le ,agage est ftt;iné, et Le roman est la forme de Ia matu-
rité uirile, cette âernière formule définissant plus précisément' comme
nousl,avonsvu,leromanéducatifàlawilhelmMeister,quis'achève
fà, ,rrr" auto-limitation (renoncement à la recherche problématique
sansgue soit pour autant'accepté le de la convention ni aban-
'nonde
donnel l'êchelle implicite des valeurs)'
Ainsi le roman dans le sens que lui donnent Luliàcs et Girard'
apparaît-il comme un genre littéraire dans lequel les valeurs
authen-
Introductioa aur problèmes d'une sociologie du romao 231

: :.res, dontil est touiours question, ne sautarent ètre présentes dans


æ:rvre sous la forme de personnages conscients ori de rêalités concrè-
::s. Ces valeurs n'existent que sous une forme abstrarte et concep-
::eile dans la conscience du romancier où elles revêtent un caractère
et\lque. Or les idées abstraites n'ont pas de place dans une cÊuvre
..:îéraire où elles constitueraient un élément hétérogène.
Le problème du roman est donc de faire de ce qur, dans la
:cnscience du romancier, est abstrait et éthique, l'élément essentiel
j une ceuvre où cette réalité ne saurait exister que sur le mode d'une
absence non thématisée (médiatisée, dirait Girard) ou, ce qui esr
equivalent, d'une présence dégradee. Comme l'écrit Lukàcs, le roman
est le seul genre littéraire où 1'éthique du romancier rJeutent un pro-
:!ème esthétique de l'æuvre.
f-
Le problème d'une sociologie du roman a toujours preoccupe ies
fait. nous sem-
sociologues de la littérature sans que jusqu'ici ils aient
:le-t-il, un pas décisif dans la voie de son élucidation. ALr fond, le
:oman êtant, pendant toute la première partie de son histoire une
5iographie et une chronique sociale, on a touiours pu rnontrer que
la chronique sociale reflétait plus ou mons la socreté de l'épo.1ue
constatation pour laquelle il n'est vraiment pas besoin d'être sccio-
logue.
D'autre part, on a aussi mis en relation la transt'ormation du
ioman depuis Kafka et les analvses marxistes de le réification. Là
aussi, il faut dire que les sociologues s+irieux auraient dû voir un pro-
blème plutôt qu'une explication. S'il est ér'ident que le monde absur.le
Je Kafka, de l'Etranger de Camus, otr le monde composé presque
uniquement d'obiets de Robbe-Grillet, correspondent à I'anah'sc Jc
la réification telle qu'elle a été développée par N4arr et les mar.rrstes
ultérieurs, le problème se pose de savoir por-rrquoi. alors que cctt.'
analyse était élaborée dans la seconde moitie du \l\" srècle' et elu elle
concernait un phénomène dont I'apparition Se srtue brert.rrrpar.t|ant.
ce même phénomène ne se serait manifesté dans le roman qu'à p;tr:'r'
de la fin de la première guerre mondiale'
Bref toutes ces analyses portaient sttr la relattort.le certains clc-
ments du contenu de la littérature romanesque et ,.le I'elsteriie ci '.tne
realité sociale qu'rls ref ltltaient presquc s(tns trarlsfrosttion ou à I 'trtle
J'une transposition plus ou moins transparerlte.
Or le tout premier problème qu'aurait dû abord.'r trne socioloqte,lrt
roman est celui de la relation de la forme romane-sglle elle-nrême et la
structure du milieu social à I'intérieur duquel elle s est dcveloppee
232 lntroduction aux problèmes dune sæiologie &r twaa

c'est-à-dire du roman comme genre littéraire et de la société indivi-


dualiste moderne.
Du point de vue structurel, la forme romanesque étudiée par
Lukàcs et Girard est celle d'un uuivers réci par des valeurs ignorées
de la société et recherchées par le héros sur une mode inauthenti-
que. dé,oradé et mécliat. L'essence de cet univers résidant dans le
fait qrre les valeurs authentiques y sont réduites au nioeau implicite et
ont disparu en tant que réalités manifestes, il ne saurait tolêrer en
aucun cas un héros positif qui se définît pas la conscience claire et
univoque des valeurs qui régissent son existence. De toute évidence,
c'est là une structrrre particulièrement complexe et il serait difficile
d'imaginer gu'elle ait pu naître un iour de la seule invention indivi'
duelle sans aucun fondement dans la vie sociale du groupe'
Ce qui serait cependant tout à fait inconcevable, c'est qu une
forme littéraire d'une telle complexité dialectique se retrouvât, des
siècles durant, chez des écrivains les plus différents, dans les pays
les plus divers, qu'elle devînt la lorme par excellence par laguelle
s'est exprimé, sur le plan littéraire, le contenu de toute une époque,
sans qu'il y ait eu soit homologie, soit relation significative entre la
forme romanesque et les aspects les plus importants de la vie sociale.
Or, précisément, il se trouve que la sttuctute de la forme roma-
nesque que nous uenons de définit se trouue être rigouteusement
homologue à Ia structure de l'échange dans une économie de marché,
telle qu'elle a été décrite par les .économistes.
[.a relation naturelle, saine des hommes et de biens est en effet
celle de la production orientée par la consommation à venir, par les
qualités concrètes des oblets, par leur ualeut d'usage.
Or ce qui caractérise la production pour le marché, c'est au
contraire l'élimination de cette relation de la conscience des hommes,
le fait de sa réduction à l'implicite grâce à la médiation de la nou-
velle réalité économique créée par cette production : Ia ualeut
d'échange.
Dans les autres formes de société, lorsqu'un homme avait besoin
d'un vêtement ou d'une maison, il devait les produire lui-même ou les
demander à un individu capable de les produire et qui devait ou pou-
vait les fournir, soit en vertu de certaines règles traditionnelles, soit
pour des raisons d'autorité ,d'amitié, etc..', soit en contrepartie de
certaines prestations 3.

3 Tant gue I'échange reste sporadique parce qu'il porte seulement sur les
excédents ou qu'il a le caractère d'un échange de valeurs d'usage que des indi-
IotrodrrctiooagrptobtèoerdlltesæiologiÊùroman233

ou une maison' il imrporte


Àuiourd'hui, Pour obtenir un vêtement Le producteur des habits
:c '-:o'rver I'argent "é;;;; l-l"ut achat'
;:'tffu;;t-;;; valeurs d'usage des obiets qu'il
:: d,es maisons "" qu'un mal nêcessaire pour obte-
;i:nf'-:it. A ses yeux' celles-ci ne sont slfi-11ttj:.,1^ttttt"'
-,: ce qui seul I'interest"' """ valeur d'échanSe
vie qui constitue
la économique'
; :atabilité de son ;;;;;;t.t Dans vie sociale moderne' toute relation
: :artie la plus importante de ia des oblets et des êtres tend à dispa-
i:ùentique u,r". l'u'pît;;;litattf hommes et les choses' que des
::::re aussi bien des;"#;t;"tre les par une relation média-
::.airons interhumain;t:;;;; àit"-'"tpr"cés purement
avec lâs valeurs d'échange
:.-.ée et dégradée t lt''irutio"
: ia:1titatives.
continuent d'exister et régis-
\aturellement, les valeurs d'usage de la vie économique :
:ert même, ",' d""li" îstance' I'insemble implicite' exactement comme celle
:a:s leur action o'";;"";'t;;;;t"
:rr- rrt"urt authintiques dans le monde romanesque'
vie économique se compose
Sur le plan conscient et manifeste'-/a valeurs d'échange' valeurs
ie qens orientés ";il;";;;"t t'"t' les indivi-
dans. la production, quelques
,:n:;;:";^'lî.;;,:'',t;;;;;; les domaine5 - qui restent orientés
ius - les createur"s ;;;-;;;t d'usage et qui par cela même
se
essentiellem"rrt l'"'l i;- ";1"*t probléma'
des indiuidus
:::uent en marge a" f" tttiJà
et devieinent
::aues, et naturellement' même ceuÏ-ci' à moins d'accepter I'illusion
de la rupture totale enfie
èi.a.d dirait le mensonge) romantigue' la vie sociale' ne
.'essence f'uppu'""t" Ë"t'" tu vie intérieure etque subit leur acti-
"t
sauraient nourrir i';'ilt;; t"' l"t dégradations qu'elle
'.rté créatric" au"' ;:;;ttt p'oduttoit" pour le marché' dès
qtt'"fte devient livre' tableau' ensei-
se mani[est" a l'"*t?'"i"î''Je' d'un certain prestige'
qneûent, .orrpo'itio" musicale' "tt" lo"it'"nt
;;'.;;;;'p;; .;. ;;;"i;':""111ï ff": l:ï':*: ?:ï''.î:ffl "
lîiil
îïloî1,1îî,î1ïJcertains li"ii';-Je;;cié
rod uctrice pour
té p

h iournée en situation de
re

" "ï se trouve à mornents-


rarché, peut atteindre que par la
.;iser des valeurs d,usage qualitatif qu'ii ,,e
nédiation des valeurs d'échange'
en tant que genre littéraire n'a
Dès lors, la création du roman
:ienderu.pt""u"t'-Ltfo't"extrêmementcomplexequ'ilreprésente

la médiation n apparaît pas o!


reste secon-
vidusoudesgroupesnesauraientproduireàl'intérieurd'uneéconomieessentiel-
lement narurell", l" ;;;r;ï""i"f"'de d"", l.-;;;;i;pp"-".. de la réification résulte
caire. La ."".,.to,In"ii.oï.r"à"'.i."r"pour le marchê'
de l'avènement a" f"-p'J'ction
231 Introduction aur problèmes d'une sociologie du ro,tnatr

en apparence est celle dans laquelle vivent les hommes tous les jours,
lorsqu'ils sont obligés de rechercher toute qualité. toute valeur d'usage
sur un mode dégradé par la médiation de la quantité, de la valeur
d'échange, et cela dans une société où tout ef fort pour s'orienter
directement vers la valeur d'usage ne saurait engendrer que des indi-
vidus eux aussi dégradés, rnais sur un mode différent, celui de t'indi-
uidu problématique.
Àinsi les deux structures, celle d'un important genre romanesque
et celle de l'échange, s'avèrent-elles rigoureusement homologues, au
point qu'on pourrait parler d'une seule et même structure qui se mon-
trerait sur des plans différents. Et, comme nous le verrons plus loin,
\'éuolution de la {orme romanesque qui correspond au monde de la
réification ne saurait être comprise que dans la mesure où on la
mettra en relation avec une histoire homologue des structures de cette
dernière.
Àvant de formuler cependant quelques remarques au sujet ce cette
homoiogie des deux évolutions, il nous faut examiner le probrème
particulièrement important pour le sociologue du processus grâce
auquel la forme littéraire a pu naître à partir de la réalité économi-
que, et des modifications que l'étude de ce processus nous oblige à
introduire dans la représentation traditionnelle du conditionnement
sociologique de la création littéraire.
IJn premier fait est frappant, le schème traditionnel de la socio-
iogie littéraire, marxiste ou non, ne saurait s'appliquer dans ie cas
d'homologie structurelle que nous venons de nentionner. La plupart
des travaux de sociologie littéraire.établissaient en effet une relation
entre les ouvrages littéraires les plus importants et la conscience col-
lective de tel ou tel groupe social à I'intérieur desquels ils sont nés.
sur ce point, la posiiion marxiste traditionnelle ne différait pas essen-
tiellement de I'ensemble des travaux sociologiques non marxistes par
rapport auxquelles elles n'introduisait que quatre idées nouvelles, à
savoir :
a) L'ceuvre littéraire n est pas le simple reflet d'une conscience
collective réelle et donnée, mais I'aboutissement au niveau d'une cohé-
rence très poussée des tendances propres à la conscience de tel ou
tel groupe, conscience qu'il faut concevoir comme une réalité dyna-
mique. orientée vers un certain état d'équilibre. Au fond, ce qui sépare.
dans ce domaine comme dans tous les autres, la sociologie marxiste
des tendances sociologiques positivistes. relativistes ou éclectiques,
c'est le fait qu'elle voit le concept clé non pas dans la conscience
coilective réelle, mais dans le concept construit (Zugerechnet) de
canscience possible, qui, seui, permet de comprendre la première.
Introduction aux problèmes d'uae sociologic du rom88 235

. : relation entre la pensée collective et les grandes créations


: :.:r.ies littéraires, philosophiques, théologiques, etc..., réside non
;: :::rs une identité de contenu, mais dans une cohérence plus
:::à €t dans une homologie de structures, laquelle peut s'exprimer
:: -?s contenus imaginaires extrêmement différents du contenu réel
. .: conscience collective.
L'ceuvre correspondant à la structure mentale de tel ou tel
:::-:. social peut être élaborée dans certains cas, bien rares il est
-:. :ar un individu ayant très peu de relations avec ce groupe. Le
-: -::ère socia/ de I'ceuvre réside surtout en ce qu'un individu ne
. .::.: jamais établir par lui'même une structure mentale cohérente
-::s:ondant à ce qrr'on appelle une < vision du monde >. Une telle
:--:'.rre ne saurait être élaborée que par un groupe, f individu pou-
:,:-.: -.eulement la pousser à un degré de cohérence très élevée et la
.:..s:oser sur le plan de la création imaginaire, de la pensée concep-
' :-.a. etc...
-: La conscience collective n'est ni une réalité première, ni ttne
-.-..:é' autonome; eile s'élabore implicitement dans 1e comportement
:a1 des individus participant à la vie économique, sociale poli-
' : :e, etc...
Ce sont là, on le voit. des thèses extrêmement importantes qui
-.:::rsent à établir une très grande dif lérence entre Ia pensée marxiste
-:.:s ar.rtres conceptions de la sociologie de la littérature. Néanmoins,
.:::alsré ces différences, il reste que, tout comme la sociologie littê-
:.::e positivisle ou relatiyiste. les théoriciens marxistes ont toulours
::-sé que la vie sociale ne saurait s'exprimer sur le plan littéraire,
..:.:srique ou philosophique qu'à travers le chaÎnon intermédiaire de
-- -o:Lscience collective.
Cr, dans le cas que rlous venons d'etudier, ce qui frappe en tout
-,::iier lieu, c'est le fait que si notts trouvons une homologie riqou-
-.'-se entre les structures de la r-ie économique et ttne certaine mltrt-
:,:s:ation littéraire particulièrelnellt iûrportante, on ne peut deceler
.:-:cune structure aualogue au niyeau tle la conscience t:o//ecfile qui
-,:1b1ait lusqLre-là le chainon rntermédiaire indispensable potrr reali-
.:: -sort I'homologie, soit une relation intelligible et signilicative entre
':s différents aspects de I'existencc sociale.
Le roman analysé par Lukàcs et Girard ne parait plus être la
::rnsposition imaqinaire des srructures conscienfes de tel ou tel groupe
:-.,rticLrlier, mais paraît erprimer au contraire (et peut-être est-ce là
,. cas d'une très qrande partie de I'art moderne en général) une
.acherche de r.aleurs qu aucun groupe social ne défend effectil'ement
236 tnrrodncdoo rur groblèmer d'unc rælologric du rooao

et que la vie économique tend à rendre implicites chez tous les mern-
bres de la société.
L'ancienne thèse marxiste qui voyait dans le prolétariat le seul
groupe social pouvant constituer le fondement d'une culture nouvelle,
iu t"it gu'il n'était pas intégré à la société réifiée, partait de la repré-
sentation sociologique traditionnelle qui supposait que toute création
culturelle authentique et importante ne pouvait naÎtre que d'un accord
fondamental entre la struiture mentaie du créateur et celle d'un
groupe partiel plus ou moins vaste, mais à visée universelle. En réa-
iite, po* la soiiete occidentale tout au moins, I'analyse marxiste s'est
reveiee insuffisante, ]e prolétariat occidental, loin de rester étranger
à la société réifiée et de s'y opposer en tant que force révolutionnaire,
s'y est au contraire intégré dans une large mesure, et son action syn-
dicale, politique, loin de bouleverser cette société et de la remplacer
pu, un'-ondl socialiste, iui a permis de s'assurer une place relative-
ment meilleure que'celle que laissaient prévoir ies analyses de Marx.
Et néanmoins la création culturelle, bien qu'elle soit de plus en
plus menacée par la société réifiée, n'a pas cessé'pour autant. La lit-
térature romanesque, comme la création poétique moderne et la pein-
ture contemporaine, sont des formes authentiques de création cultu-
relle sans qu'on puisse les rattacher à la conscience - même Pos'
sible - d'un groupe social particuiier'
Avant d'aborder l'étude des processus qui ont permis et produit
cette transposition directe de la vie économique dans la vie littéraire,
constatons gue si un pareil processus semble contraire à toute la tra-
dition des eiudes marxistes sur ia création culturelle, il confirme, par
contre, d'une manière toute à fait inattendue, une des plus importantes
analyses marxistes de la pensée 'bourgeoise, à savoir la théorie du
féticlisme de la marchandise et de la réification. Cette analyse, que
Marx considérait comme une de ses dêcouvertes les plus importan-
tes, affirmait en effet que dans les sociétés produisant,pour le marché
(c'est-à-dire dans les types de société. où prédomine I'activité écono-
àique), la conscience collective perd progressivement toute réalité
active et tend à devenir un simple reflet' de la vie économique et,
à la limite, à disParaître.

{ Nous parlons d'une conscience-reflet >, lorsque le contenu de cette conscience


<<
(ce que nous
et I'ensembls de relations entre les différents éléments de ce contenu
appelons sa structure), subissent I'action de certains autres domaines
de la vie
io.iut", sans agir à leur tour sur eux. En pratique, cette situation n'a probable-
ment ,amais été atteinte dans la réalité de la société capitaliste
celle-ci crée cepen-
I'action de.la.conscience
dant une tendance à la diminution rapide et progressive de
à I'accroissem€nt continuel de I'action de
sur la vie économique et, inversement,
la conscience.
i,".p.a, économique de la vie sociale sur le contenu et la structure de
Introduction aur problèmes d'uoe sociologie du roman 237

- " a'ait ainsi de toute évidence entre cette analyse particulière


: l1=:r et la théorie générale de la création littéraire et philosophi,
,. les marxistes postérieurs, non pas une contradiction, mais une
::13fence, cette dernière n'ayant jamais envisagé sérieusement les
"- !.--:ences pour la sociologie littéraire de l'affirmation de Marx
- -: .aquelle survient dans les sociétés produisant pour le marché
: :odification radicale du statut de la conscience individuelle et
.. :::rïe, et implicitement des rapports entre I'infra et la superstruc-
-:? L analyse de la réification élaborée tout d'abord par Marx sur
:,::r de la vie quotidienne, développée ensuite par Lukàcs en ce
:3ncerne la pensée philosophique, scientifique et politique reprise
::::eurement par un certain nombre de théoriciens dans différents
:,::nes particuliers et sur laquelle nous avons nous-même publié une
:-je. s'avère ainsi confirmée par les faits dans I'analyse sociologique
-::e certaine forme romanesque.
Jela dit,- la question se pose de savoir comment se fait la liaison
-::a les structures économiques et les manifestations littéraires dans
-: société où cette liaison a lieu en dehors de la conscience collec-

\ous avons, à ce suiet .formulé I'hypothèse de l'action conver-


::.:e de quatre facteurs différents, à savoir :
: t La naissance dans la pensée des ,membres de la société bour-
:?::se, à partir du comportement économique et de I'existence de la
''ieur d'échange, de la catégorie de la médiarion comme forme fon-
::::entale et de plus en plus développée de pensée, avec la tendance
::-rcite à remplacer cette pensée par une fausse conscience totale
:::,' laquelle la valeur médiatrice deviendra la valeur absolue et ou
: ','aleur médiatisée disparaitra entièrement ; dans un langage plus
- '":. la tendance à penser I'accès à toutes les valeurs.ou. i'.ngle du
. :rédiation avec la propension à faire de I'argent et du prestige
, ::al des valeurs absolues et non plus de simples médiations assu-
-'":: I'accès à d'autres valeurs de caractère qualitatif.
: ) La subsistance dans cette société d'un certain nombre d'.indi-
: js essentiellement problématiques dans la mesure où leur pensée
:: leur comportement restent dominés par des valeurs qualitatives,
,::s qu'ils puissent cependant les soustraire entièrement à I'existence
:: la médiation dégradante dont I'action est genérale dans I'ensem-
-.a de la structure sociale.
Parmi ces individus, se situent en premier lieu tous les créateurs.
"-::ivains, artistes, philosophes, théologiens, hommes d'action, etc.. donr
: pensée et le comportement sont régis avant tout par la qualité
238 Introductioa aux problèmes d'unc sociologie du romaa

de leur ceuvre sans qu'ils puissent les soustraire entièrement à I'action


du marché et à I'accueil de la société réifiée.
c,) Aucune ceuvre importante ne pouvant être I'expression d'une
expérience purement individuelle, il est probable que re genre roma-
nesque n a pu naître et se développer que dans la
-"ru." où un
mécontentement affectif non conceptualisé, une aspiration affective à
la visée directe des valeurs qualitatives, se sont développés soit clans
I'ensemble de la société, soit peut-être uniquement pu.-i 1". couches
moyennes à I'intérieur desquelles se sont recrutés la plupart des
romanciers 5.

d/ Il existe enfin, dans les sociétés libéralcs productrices pour


le marché, un ensemble de valeurs gui, sans être trans-individuelles.
ont néanmoins une visée universelle et, à i'intérieur de ces sociétés,
rrne validité généraie. Ce sont les valeurs de I'indivldualisme libérai
liées à I'existence même du marché concurrentier (liberté, egalite,
propriété en France, Bildungsideal en Allemagne, avec leurs dé.ivés,
tolérance, droits de I'homme, développement de ra personnalité, etc...).
A partir de ces se développe la catégorie de la biographie
'aleurs,
indiuiduell'e qui deviendra l'élément constitutif du roman où elle pren-
dra cependant la forme de I'individu problématique, ceci à partir :

1' De I'expérience personnelle des indi'idus problématiques déjà


mentionnés plus haut au point 6) ;
2' De la contradiction interne entre I'individualisme comme valeur
universelle engendrée par la société bourgeoise et les limitations impor-

5Ici se pose un problème difficile a tranchcr dès maintenant


et qu'o'pourra
peut-être un iour résoudre par des recherches sociologigues concrètes. celui
de la
<< caisse de résonance >> collective affective
et non conceptualisée qui a permis le
développement de la forme romanesqu€.
Dans un premier temps, nous avions pensé que la réification, tout en tendant
à dissoudre et à intégrer à la société globale les différents groupes partiels, et,
par cela même, à leur enlever jusqu'à un certain point leur spéiiflcite, u un .o.o.-
tère tellement contraire à Ia réalité aussi bien biologique que psychologique de
I individu humain, qu'elle doit engendrer chez lous les individus irumains, à un
degré plus ou moins fort, des réactions d'opposition (ou, si elle se déqrade de
manière qualitativement plus avancée, des réactions d évasion) créant a'rnsi une
résistance diffuse au monde réifié, résistance gui constttuerait I'arrière-plan cle la
création romanesque.
Par Ia suite, il nous a cependant semblé qu'il y avait là une supposition
a priori non contrôlée ; celle de I'existence d'une nature biologique dont les mani-
festations extérieures ne sauraient pas être entièr€ment clénaturées par la réalité
sociale.
or il se peut tout aussi bien que les résistances, même affectives, à la réifi-
cation soient circonscritcs à certaines couches sociales particulières que devra
délimiter la recherche positive.
Introduction aux problèmes d'une sociologie du roman 239

':::es et pénibles que cette société apportait en réalité elle-même


,:x possibilités de développement des individus.
Ce schéma hypothétique nous sembie confirmé entre autres choses
': 1e fait que, lorsque I'un de ces guatre éléments, I'individualisme,
é:é amené à disparaître par la transformation de la vie économi-
,.: et le remplacement de l'économie de libre concurrence par une
::romie de cartels et de monopoles (transformation gui commence
-a fin du xtxe siècle, mais dont la plupart des économistes situent
tournant qualitatif entre 1900 et 1910), nous assistons à une
::a:sformation parallèle de la forme romanesque qui aboutit à la disso-
i::on proçlressive et la disparition du personnage individuel, du héros.
l:ansformation qui nous paraît caractérisée de manière extrêmement
.:iématique par I'existence de deux périodes : la première, transitoire,
:a:Cant laquelle la disparition de I'importance de I'lndividu entraîne
:s tentatives de remplacement de la biographie comme contenu de
. :e!\,re romanesque par des valeurs nées d'idéologies différentes.
lar si, dans les sociétés occidentales, ces valeurs se sont averées
:::p faibles pour engendrer des formes littéraires propres, elles pou-
::ent éventuellement servir d'appoint à une forme déià existante,
::: était en train de perdre son ancien contenu. Sur ce plan se situent
?:'l tout premier lieu les idées de communauté et de réalité collective
::stitutions, famille, groupe social, révolution, etc...) que I'idéologie
sccialiste avait introduites et développées dans la pen-sée occidentaie.
La deuxième période, qui commence à peu près avec Kafka pour
".ler jusqu'au nouveau roman contemporain et qui n'est
pas encore
:cher,ée, se caractérise par I'abandon de tout essai de remplacer le
.::ros problématique et la biographie individuelle par une autre réa-
::é et par I'effort d'écrire le roman de I'absence du suiet, de la non-
:r.:islence de toute recherche qui progresse ".

Il va de soi que cette tentative de sauvegarder la forme roma-


:.esque, en lui donnant tln contenu apparenté sans doute au contenu
:: roman traditionnel (celui-ci était depuis touiours la [orme litté-
::ire de la recherche du problématique et de I'absence des valeurs
:csrtives), mais néanmoins essentiellement différent (il s'agit main-

,' Lukàcs caractérisait le tcmps du roman traditionnel par la proposttton : .' Lr'
,:entn est cornntencé, lc vo1-:rgC cSt tr'rmlnc. On pourr.rit c.lr:tctértscr le nOu-
...ru roman par Ia suppression de la première moitié de ett énotlcc Son tcmps
:.':drt caractérisé sort par lénoncd : < L aspiration est là mais Ie voyage est ftnt'>
(afka, Nathalie Sarraute), sort simplement par la constatùtron Que s lt' \'o) rge
.,:: déjà fini, s:rns qrre lc che min soit iamais commencé r> (Les trors premiers romans
:: Robbe-Grillet).
210 Introducstion aur proôlènes d'uae sociologie du rman

tenant d'éliminer deux éléments essentiels du contenu spécifique du


roman, la psychologie du héros problématique et I'histoire de sa recher-
che démoniaque) devait engendrer en même ternps des orientations
parallèles vers des formes différentes d'expression. Il y a peut-être là
des éléments pour une sociologie du théâtre de I'absence (Beckett,
Ionesco, Adamov) pendant une certaine période et aussi de certains
aspects de la peinture non figurative.
Mentionnons enfin un dernier problème qui pourrait et devrait
donner lieu à des recherches ultérieures. La forme romanesque que
nous venons d'étudier est, par essence, critique et oppositionnelie. Elle
est une forme de résistance à la société bourgeoise en train de se
développer. Résistance individuelle qui n'a pu s'appuyer à I'inté-
rieur d'un gtoupe, gue sur des processus psychigues affeclifs el rucn
conceptualisés précisément parce que des résistances conscientes qui
auraient pu élaborer des formes littéraires impliquant la possibilité
d'un héros positif (en premier lieu la conscience oppositionneile pro-
létarienne telle que I'espérait et la prévoyait Marx ), ne se sont pas
suffisamment développées dans les sociétés occidentales. Le roman à
héros problénratique s'avère ainsi, contrairement à I'opinion tradi-
tionnelle, comme une forme littéraire liée sans doute à I'histoire et au
développement de la bourgeoisie, mais qui n'est pas i'expression de
la conscience réelle ou possible de cette classe.
Mais le problème se pose de savoir si, parallèlement à cette forme
littêraire, ne se sont pas développées d'autres formes qui correspon-
draient aux valeurs conscientes et aux aspirations effectives de la
bourgeoisie ; et, sur ce point, nous nous permettons de mentionner, à
titre de suggestion tout à fait générale et hypothétique, l'éventualité
que l'ceuvre de Balzac
- dont il faudrait précisément, à partir de
là, analyser la structure - constitue la seule grande expression lit-
téraire de I'univers structuré par les valeurs conscientes de la bour'
geoisie : individualisme, soif de puissance, argent, érotisme qui triom-
phent des anciennes valeurs féodales de I'altruisme, de la charité et de
I'amour,
Sociologiquement, cette hypothèse, si elle s'avérait vraie, pourrait
être reliée au fait que l'æ',vre de Balzac se situe précisément à une
époque où l'individualisrne, en soi anhistorique, structtrrait la
conscience d'une bourgeoisie qui était en train de construire une nou-
velle sociétê et se trouvait au niveau le plus élevé et le plus intense de
sa réelle efficacité historique.
Subsidiairement, il faudra se demander aussi pourquoi, à I'excep-
tion de ce cas unique, cette forme de littérature romanesque. n'a eu
gu'une importance secondaire dans I'histoire de la culture occiden-
trntroduction aux problèmes d'une sociologie ds roman 241

:.? pourquoi la conscience réelle et les âspirations cie la bourgeoisie


':1'. jamais plus réussi, au cours du xlx" et du xx" siècle, à créer
.:.: forme littéraire propre qui puisse se situer au rnême niveau que
-,. aitres formes qui constituent la grande littérature occidentale'
Sur ce point, nous nous permettons de formuler quelques hypo-
.-..ses tout à fait générales. L'analyse que nous venons de développer
-:::,i à une des formes romanesques les plus importantes une af[irma-
,:: qui nous paraît maintenant valable pour presque toutes les [ormes
:z -réation culturelle authentique et par rapport à laquelle ia seule
':,: ,ection que nous voyions pour le moment est constituée par l'ceuvre
:: Balzac t, qui a pu créer un grand univers littéraire structure par
::s valeurs purement individtLalistes. à un moment historique ou'
-::curremment, les hommes animés par ces valeurs anhistoriques
:::,:ent en train d'accomplir un bouleversement historique considéra-
:.e (bouleversement qui, au fond, ne s'est achevé en France quavec
, iin de la révolution bourgeoise en 1848). A cette exception près
:eut-être faudra-t-il y ajouter encore quelques autres rares excep-
:.:rs éventuelles auxquelles nous ne pensons pas pour I'instant) il
:.::s semble qu'il n'y a création littéraire et artistique valable que là
:: il y a .aspiration au dépassement de I'individu et recherche de
:leurs qualitatives trans-individuelles. < L'homme passe I'homrne >.
:-.,ons-nous écrit en modifiant légèrement un passage de Pascal. Cela
.:,-nifie que I'homme ne saurait être. authentique que dans la mesure
_,: il se conçoit ou se sent comme partie d'un ensemble en devenir et
se situe dans une dimension trans-individuelle historique ou théo-
.tcique. Or la pensée bourgeoise. liée comme la société bourgeoise
:.le-même, à I'existence de I'activite eôonomique, est précisément dans
'histoire, la première pensée à la fois radicalement profane et anhis-
:trique. C'est une pensée dont la tendance est de nier tout sacré.
::r'il s'agisse du sacré, céleste des religions transcendantes ou du sacré
,=rnun"nt de I'avenir historique. C'est, nous semble-t-il, la raison fon-
jamentale pour laquelle la société bourgeoise a créé la première
:orme de conscience radicalement anesthétique. Le caractère essentiel

; I1 y a un an. trartant des mêmes problèmes et mentionnanr I existence du


-rnan à héros problématique et de la sous-littérature romanesquc à héros ptlsrtrf'
:Jus écrivions : Nous conclurons enfin cet article sur un grand point d'lnterro-
<<

.;rrron, celui de létude sociologique de l'ceuvre de Balzac' cclle-cr nous scmble


::: effct constituer unc form.' roln.rnùsqtre proprc' qui intègre des éléments rmptlret
:rats.rppartenant aux detrx t1'pes de roman qtlc notts venons dc mentionner
-,,,rr.r.entC probahlement lir nritnifcstatron ronlJncsqut- l.l plus importf,nt(' tlt' lhis-
:oLfe. >
qtrelqut
L..s rc'1rrt1ues [()rntslcr's d.rns le prcsent Jrticle cssayent de préciser
:tu I hypothèsc entrevue dlns ces lignes'
212 l*oducdon enr prôlèoer d'unc sociologie dl romao

de la pensée bourgeoise, le rationalisme, ignore dans ses expressions


extrêmes I'existence même de I'art. Il n'y a pas d'esthétique carté-
sienne ou spinoziste, et même pour Baumtgarten, I'art n'est qu'une
forme inlérieure de connaissance.
Ce n'est donc pas un hasard si, à I'exception de quelques situa-
tions rparticulières que nous venons de mentionner, nous ne trouvons
pas de grandes manifestations littéraires de la conscience bourgeoise
proprement dite. Dans la société liée au marchée, I'artiste est, comme
nous I'avons déjà dit, un être problématique et cela signifie critique et
opposé à la société.
Néanmoins, la pensée bourgeoise réifiée avait ses valeurs théma-
tiques, valeurs parfois authentiques comme celles de I'individualisme,
parfois purement conventionnelles, que Lukàcs appelait la fausse
conscience et dans leurs formes extrêmes la mauvaise foi, et Hei-
degger, le bavardage. Ces stéréotypes, authentiques ou convention-
nels, thématisés dans Ia conscience collective, devaient pouvoir engen-
drer, à côtê de la forme romanesque authentique, une littérature paral-
lèle racontant elle aussi une histoire individuelle et pouvant natu-
rellement, puisqu'il s'agit de valeurs conceptualisées, comporter un
héros positif.
Il serait intéressant de suivre les méandres de ces formes roma-
nesques secondaires que I'on pourrait fonder naturellement sur la
conscience collective. On aboutirait peut-être
encore fait l'étude à - nous n'en avons pas
une gamme très variée depuis les formes les
-
plus basses du type Delly aux formes les plus élevées qui se trou-
veraient peut-être chez des écrivalns comme Alexandre Dumas ou
Eugène Sue. C'est aussi peut-être sur ce plan qu'il faut situer, paral-
lèlement au nouveau roman, certaines ceuvres à grand succès liées
aux nouvelles formes de la conscience collective.
Quoi qu'il en soit, I'esquisse extrêmement schématique que nous
venons de dessiner, nous semble pouvoir fournir le cadre d'une étude
sociologique de la forme romanesque. Etude d'autant ,plus importante
qu'elle nous semble pouvoir éclairer particulièrement la structure de
la conscience des groupes sur lesquels agissent les moyens d'action
que les sociologues positivistes désignent habituellement sous le terme
de mass media, c'est-à-dire la structure de la conscience des couches
moyennes.